Le Texte de la Nouvelle Héloïse et les Éditions du XVIIIe siècle

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Annales de la société Jean-Jacques RousseauTome cinquième (p. 1-117).

LE TEXTE


DE LA


NOUVELLE HÉLOÏSE


et les Editions du XVIIIe Siècle




Notre étude précise, nous l’espérons, tout ce qui est essentiel sur la question. Elle n’a nullement la prétention d’être complète. Préliminaire à une édition critique et historique de la Nouvelle Héloïse qui ne saurait être achevée avant plusieurs années, elle pourra bénéficier de toutes les corrections et additions que la bienveillance des lecteurs et des bibliothécaires voudra bien faire parvenir à l’auteur. Nous apprendrons peut-être ainsi s’il n’existe pas dans les collections privées quelques fragments des brouillons de la Nouvelle Héloïse, quelque exemplaire annoté et corrigé par Rousseau. Les bibliothèques inconnues de nous, nous indiqueront peut-être des exemplaires complets des éditions dont nous n’avons pas trouvé tous les tomes ou les éditions que nous avons ignorées. Nos recherches n’ont pu porter que sur les bibliothèques publiques de Paris, celles de Genève et Neuchâtel, le British Museum, toutes les bibliothèques de Suisse et de France qui ont publié un catalogue, en y adjoignant celles de Saint-Omer et Toulouse, et quelques bibliothèques privées.

Nous avons dû demander de nombreux services. Nous remercions très vivement tous ceux qui nous ont aidé, MM. E. Albertini, M. Aubert, A. François, M. Masson, E. Maynial, H. Mérimée, J. Merlant, Mr R. Sturel, dont la complaisance fut aussi précise que patiente, MM. les bibliothécaires de Paris, Genève, Neuchâtel, Toulouse, et tous ceux qui nous ont libéralement fait parvenir des bibliothèques de province les éditions sollicitées. MM. E. Ritter et Th. Dufour ont bien voulu lire cette étude en manuscrit ou en placards et nous faire bénéficier de leur savante bienveillance.

PREMIÈRE PARTIE


Le texte.


I. Les Éditions


A. Première édition.



La Nouvelle Héroïse fut mise en vente à Paris en février 1761. Dès 1762 les éditeurs et contrefacteurs annonçaient un texte plus complet et plus correct : « Nouvelle édition augmentée — Seconde, troisième, quatrième édition originale revue et corrigée par l’éditeur — Nouvelle édition revue et corrigée — Édition… collationnée sur les manuscrits originaux de l’auteur. » Ces promesses n’étaient pas vaines, s’il est vrai que le texte de la Nouvelle Héloïse ne s’est pas transmis sans changements ou aventures depuis l’édition qu’imprima Rey à Amsterdam. Duchesne réédite par exemple le texte de 1761. Pour les cent premières pages de la quatrième partie[1] il n’y a guère qu’une variante. Son édition est réimprimée en 1770 ; il y a huit variantes. Le chiffre double pour l’édition de Londres [Bruxelles] 1774. Entre la première édition et celle de Musset-Pathay il y a, pour les trois dernières parties, environ soixante-cinq variantes de quelque importance[2]. Le chiffre s’allonge jusqu’à cent si l’on va jusqu’à l’édition courante de la librairie Hachette.

Que faut-il penser de ces variantes ? Il en est, nous le verrons, qui portent en elles-mêmes leur valeur puisqu’elles appartiennent à Rousseau. D’autres semblent bagatelles d’imprimeur et qui n’importent guère pour connaître exactement les aventures de Julie et de Saint-Preux. À y regarder de près pourtant, une simple lettre, un signe de ponctuation, fidèlement modifiés d’édition en édition, peuvent perpétuer un contre-sens ou une absurdité. Faut-il lire [c’est Claire qui parle de Saint-Preux] : « Je le vois retourner beaucoup plus rassuré sur son cœur que quand il est arrivé… », comment le veulent Musset-Pathay et bien d’autres, ou « beaucoup plus rassurée… » ainsi que l’imprime Rey en 1761[3] ? Ne faut-il pas croire que Musset-Pathay et tous ceux qui le précèdent déplacent fâcheusement un point et virgule en imprimant : « Dans le second [système] on s’applique à l’individu, à l’homme en général ; on ajoute en lui tout ce qu’il peut avoir de plus qu’un autre », et non comme la raisonnable première édition : « on s’applique à l’individu ; à l’homme en général on ajoute…[4] » Il semble bien que pour cette lettre ou ce point et virgule on transforme ou ridiculise la pensée de Rousseau. Surtout c’est Jean-Jacques lui-même qui nous invite impérieusement à nous soucier, quand il s’agit de son style, des plus infimes détails. Les soins pieux d’une édition critique seront simplement dociles à ses exigences constantes d’écrivain.

« Quand il s’agit de style, écrit-il à Rey en 1758, je veux qu’on me laisse le mien jusque dans mes fautes[5] », et c’est ce qu’il répétera patiemment pendant toute l’impression du roman. En mars 1759 il pose ses conditions préliminaires : « on suivra exactement mon manuscrit, l’orthographe, la ponctuation, même les fautes, sans se mêler d’y rien corriger[6]. » Même recommandation en mars et mai 1760[7]. Louanges à Rey en avril parce qu’on lui obéit et qu’on respecte ses fautes[8]. Une phrase de roman n’est pas en effet un prospectus de commerce et nul n’y saurait toucher sans en détruire la mystérieuse harmonie : « l’harmonie me paraît d’une si grande importance en fait de style que je la mets immédiatement après la clarté, même avant la correction[9] ». Rousseau dédaignera donc à l’occasion la stricte vérité de l’histoire, au risque de méconnaître les libérateurs de la Suisse : « la phrase est tellement cadencée que l’addition d’une seule syllabe en gâterait toute l’harmonie[10]. » Il s’affranchira des scrupules de la grammaire et, malgré l’effroi d’un prote obstiné, exigera qu’on imprime dans la Lettre à d’Alembert « accueillirez » et non « accueillerez[11] ».

Où donc trouverons-nous le texte sûr qui nous permettra de ne pas nous tromper d’une seule syllabe et de respecter les barbarismes harmonieux. C’est à Rousseau tout d’abord qu’il semble nécessaire de s’adresser. Et Rousseau semble n’avoir jamais varié. La seule édition dont il ait revu les épreuves, la seule qu’il ait jamais recommandée est la première édition de Rey à Amsterdam. La première édition « est la meilleure », dit-il, postérieurement à 1764[12]. En 1772 il ne reconnaît pour sienne que « la première édition de chacun de ses écrits[13]. » En 1773 il demande à Rey un exemplaire de Julie pour remplacer la belle édition que Rey lui avait offerte et qu’il avait lui-même donnée au comte d’Egmont. Le libraire expédie un nouvel exemplaire, soi-disant de l’édition originale ; Rousseau répond en protestant que l’édition est très différente[14]. En 1774, quand il est hanté par l’idée qu’on altère et dénature son œuvre, la Déclaration relative à différentes réimpressions de ses ouvrages affirme encore que ses livres n’existent « que dans la première édition[15] »

La tâche d’un éditeur serait donc claire s’il n’y avait une première difficulté. Si cette première édition est la meilleure, elle n’est pas bonne ; elle est même très mauvaise et c’est Rousseau lui-même qui le répète avec obstination : à son imprimeur tout d’abord ; les dernières feuilles de la première partie sont « pleines de fautes grossières[16] » ; les bonnes feuilles sont semées de fautes énormes, dont plusieurs font des contre-sens « qui le désolent[17] ». À son libraire et à ses amis ensuite ; la première édition « a grand besoin de corrections[18] » Il souhaiterait « une édition moins pleine de contre-sens et de fautes[19]. » Les amis le savent et le répètent. Dès février 1761 « on parle d’une troisième édition de Julie, faite sur celle d’Amsterdam, corrigée de ses fautes et contre-sens[20]. » À ce mal on remédiera par des Errata : un premier Errata très court qui paraît en tête de l’édition de Rey. Puis un deuxième imprimé séparément, au plus tôt en janvier 1761[21], sur quatre pages, et qui indique soixante et onze corrections, dont treize corrections de style. Malheureusement l’Errata est insuffisant. Il est, nous dit Rousseau lui-même, en 1764, « très défectueux[22]. » L’édition de Rey présente en effet des fautes typographiques aussi grossières que nombreuses.

B. L’édition de 1763


Il y a mieux. Les affirmations de Rousseau qui s’échelonnent de 1764 à la fin de sa vie, ne sont pas l’exacte expression de sa constante pensée. Si l’on se bornait à réimprimer la première édition on oublierait ou l’on maintiendrait bien des choses que Rousseau crut essentielles ou fâcheuses vers 1764 et vers 1769 tout au moins. Il y eut, en 1763, une édition qu’il dut juger meilleure que la première puisqu’elle était imprimée sur un exemplaire corrigé par lui.

Dès février 1761, dès la mise en vente à Paris de l’édition d’Amsterdam, on parlait d’une nouvelle édition « corrigée de ses fautes et contre-sens[23] ». Coindet écrivait à Rousseau, vers la même date, pour lui parler d’une réédition[24]. Rey sans doute pensait comme l’opinion publique. Le 1er juin 1761, annonçant son intention de réimprimer Julie en trois tomes, il suggérait à Jean-Jacques de lui fournir les changements qu’il pourrait « y avoir fait, s’il y en avait quelqu’un[25]. » Le 17 août 1761 il revient à la charge, et le 2 septembre Rousseau lui répond : « J’ai un exemplaire revu et corrigé avec soin pour une nouvelle édition de l’Héloïse ; il y a même quelques petits changements, retranchements et additions. Je consens de bon cœur à vous l’envoyer. » Le 1er octobre Rey remercie et offre de payer ce travail de correction. Rousseau refuse le 14 octobre et annonce que l’exemplaire va partir. Le 22 octobre Rey propose un messager. Le 31 octobre l’envoi est prêt. Le 6 novembre Rousseau indique qu’il a été confié aux soins de M. Duvoisin. Le 19 novembre Rey annonce une lettre où Duvoisin notifie l’expédition. Le 24 novembre, lettre à Rey de Duvoisin qui précise : « J’ai porté moi-même à la diligence le paquet bien et dûment conditionné ; et sur la demande du buraliste j’ai donné la déclaration du contenu en ces termes, les six volumes de Julie…[26] » Le 4 décembre l’exemplaire arrive. L’édition comprendra trois tomes qui coûteront six livres, et neuf livres avec figures. Le 28 avril 1762 elle n’est pas commencée ; le 15 mai non plus. En juillet on y travaille. En septembre elle est à moitié chemin. Fin octobre on en est à la cinquième partie. Le 14 janvier 1763 elle est achevée. En août 1762 Rousseau demandait deux ou trois exemplaires. Il renouvelle sa demande le 19 février 1763. Le 25, Rey annonce l’expédition de quatre exemplaires par M. Rilliet. Il est d’ailleurs possible que Rousseau ne les ait pas reçus, comme furent perdus ceux que Rey lui adressa par Mlle Trembley en 1767[27].

Les changements apportés par Rousseau à cette édition de 1763 sont assez nombreux. Corrections de style tout d’abord. La blancheur éblouissante de la poitrine des Valaisannes devient l’extrême blancheur[28]. Il y a trente à quarante variantes analogues[29] Corrections de sens : en 1761 Rousseau attribue à Aulu-Gelle une anecdote sur Labérius que nulle part Aulu-Gelle ne raconte[30]. Il est mieux averti en 1763 et corrige Aulu-Gelle par Macrobe. En 1761 il affirme que les « grus » et la « céracée » se fabriquent sur le Salève et sont probablement inconnus sous ce nom dans le Jura[31]. En 1763 il change d’avis et note que ce sont des « laitages excellents qui se font sur le mont Jura[32]. » Additions aussi : simples détails comme la note où il affirme que « la première syllabe de chalet n’est point longue, mais brève, comme celle de chaland.[33] » Remarques de grammaire comme la note sur le sens « corrélatif » du mot hôte. Conseils de jardinage lorsqu’il explique que l’élagage tarit la sève des arbres dont la moitié des racines « sont en l’air[34]. » Notes d’histoire lorsqu’il ajoute que Bonnivard est l’auteur d’une chronique de Genève[35]. Détails pittoresques quand la fraîcheur de l’air se joint au ciel serein, aux doux rayons de la lune et au frémissement argenté de l’eau pour soulever dans l’âme de Saint-Preux la tempête des souvenirs sentimentaux[36]. Page d’analyse lorsqu’une longue note explique que ce sont les situations qui déterminent souvent les vertus et les vices[37].

Enfin il y a des suppressions de notes constantes et considérables. Malesherbes avait retranché dans l’édition de Paris les sévères remarques sur le procès de La Bédoyère en donnant longuement ses raisons[38]. Les raisons parurent bonnes sans doute à Jean-Jacques car il supprime lui aussi dans l’édition de 1763. Une note brève de 1761 interpellait l’homme au beurre[39]. Allusion singulière et inexplicable, avant la publication des Confessions, pour le lecteur et même pour les familiers ; si étrange même que Lorenzi lui écrit en lui demandant pour Mme de Boufflers des explications[40]. Rousseau supprime la note. On pourrait ainsi expliquer bon nombre de ces repentirs renonçant à des remarques qui ne se trouvent pour la plupart ni dans les brouillons, ni dans la copie Luxembourg. Les raisons seraient parfois plus mystérieuses, car l’édition de 1763 omet cinquante-cinq notes, la moitié de celles de 1761.

Au total ce sont des modifications nombreuses et parfois si intéressantes qu’on ne saurait être trop certain qu’elles sont bien dues à Rousseau lui-même. Or sur cette édition Rousseau ne s’est pas expliqué. Il l’a eue très certainement entre les mains puisqu’il écrit à Rey en 1764 que dans l’exemplaire de ses œuvres il lui manque le tome troisième[41]. Un premier envoi de la réédition de 1767 ne lui est pas parvenu [42] ; mais il a reçu celle de 1769 (identique à part quelques erreurs typographiques à celle de 1763) : le docteur Ch. Coindet a légué à la bibliothèque de Genève un exemplaire du tome III (parties 5 et 6) annoté ou plutôt corrigé par Rousseau. Les corrections consistent à rétablir de sa main et en marge toutes les notes supprimées en 1763. Si l’on ajoute à cela que peu après 1764, comme en 1772, comme à la fin de sa vie, Rousseau renvoie à la première édition, accepte l’édition Duchesne avec très peu d’additions et modifications, il en faudrait conclure que l’édition de 1763 est bien fidèle à des corrections de Rousseau, mais qu’il a renoncé par la suite à presque tout ce qu’il avait modifié sur l’exemplaire envoyé à Rey.

C’est bien en effet la seule conclusion qui s’impose. Nous verrons que les notes manuscrites des exemplaires Duchesne donnés par Rousseau à ses amis recopient mot pour mot trois des additions les plus importantes de 1763, comme une ou deux autres sont confirmées par les brouillons ou la copie Luxembourg. Ceci dit, si Rey ne s’est pas servi pour son impression de l’exemplaire envoyé par Rousseau, une hypothèse et une seule pourrait, à la rigueur et péniblement, s’ajuster aux faits. Ce serait qu’il eut imprimé non sur une édition de 1761, qu’il savait très incorrecte, mais sur la copie même envoyée en 1759 par Rousseau. Presque toutes les notes, comme le montre l’examen des manuscrits, ont dû être ajoutées sur les épreuves. Ainsi s’expliqueraient, malgré des hypothèses difficiles, les variantes et la disparition des cinquante-cinq notes. Mais cette explication même est insoutenable. Rey sans doute imprime « Lettres de deux amans… revues et corrigées par l’éditeur », ce qui prête à l’interprétation immédiate que Rey a corrigé lui-même son texte. Mais il faut comprendre que Rousseau se donne non pour l’auteur, mais pour l’éditeur de son roman, et qu’il exige de Rey qu’il s’en souvienne : « N’allez pas non plus dans la nouvelle édition de la Julie, si vous y mettez revue et corrigée, ajouter, par l’auteur : car vous devez savoir que je ne me reconnais point pour tel, mais seulement pour l’éditeur[43]. » Enfin il est évident que les ouvriers de Rey ont imprimé, non sur la copie manuscrite, mais sur un exemplaire de 1761. Dans ce texte de 1761 les fautes d’impressions abondent. Vingt-cinq au moins d’entre elles et des plus grossières ont été reproduites machinalement par le compositeur qui les avait sous les yeux[44].

Ce n’est d’ailleurs pas la seule fois où Rousseau ait renoncé si vite à ce qu’il avait si soigneusement corrigé. Méticuleux parce qu’il est scrupuleux, Rousseau est comme tous ceux chez qui l’intensité du scrupule ne suppose pas sa stabilité. Les exigences de son oreille, celles de sa conscience morale ou de sa pensée sont momentanément impérieuses, mais elles ne s’embarrassent pas des contradictions. Les différences profondes qui séparent le deuxième brouillon, primitivement copié pour l’impression[45], du texte de 1761 prouvent que Rousseau a modifié son texte soit en le recopiant pour Rey, soit sur les épreuves. Or plusieurs des leçons de 1763 sont un renoncement à ces corrections de style et un retour au texte du deuxième brouillon ou de la copie Luxembourg. L’édition de 1761 imprime : Hé bien, je l’y suivrai[46]. 1763 ne donne que : Je l’y suivrai. Est-ce un oubli du compositeur ? Non pas. Hé bien manque dans la copie Luxembourg, mais on s’aperçoit qu’il a été gratté et que la place est restée en blanc. Il y a là une quadruple oscillation de Rousseau. « Que pensez-vous qu’il m’en a coûté », dit 1761[47] confirmé par le deuxième brouillon. « Qu’il m’en ait coûté », dit 1763. Ce n’est pas une variante instinctive de l’imprimeur : c’est la leçon de la copie Luxembourg reprise par Jean-Jacques[48].


C. Les éditions annotées.


C’est par ces oscillations constantes de Rousseau que s’expliquent les éditions annotées qui nous sont parvenues et qui sont importantes pour l’établissement du texte. On en possède trois, dont deux incomplètes. La bibliothèque de la Chambre des députés garde un exemplaire de l’édition Duchesne in-8°, 1764, tomes I, III, IV, qui porte cette indication : « Toutes les notes et corrections sont de la main de J.-J. Rousseau. Cet exemplaire m’a été donné par M. Coindet de Genève, neveu de l’ami de J.-J. H. de Chateaugiron. » À la bibliothèque de Genève nous avons identifié un exemplaire complet de la même édition[49], sans indication d’origine, mais évidemment destiné à d’Ivernois. La feuille de garde porte de la main de Rousseau : De la part de l’auteur, et les quatre feuilles de titre portent également de sa main le nom de d’Ivernois. Enfin nous avons signalé précédemment le t. III de l’édition de Rey 1769 qui a été légué par le docteur Ch. Coindet en 1876 à la même bibliothèque de Genève[50].

Les annotations de l’édition du Palais-Bourbon sont évidemment postérieures à 1764. Elles en sont vraisemblablement voisines. Leur ressemblance est presque absolue avec celles de l’exemplaire d’Ivernois. Or nous avons de d’Ivernois deux lettres, du 15 août et du 24 septembre 1764[51], où il demande à Rousseau les quatre volumes[52] de la Nouvelle Héloïse et où il en accuse réception.

Les corrections et additions de Jean-Jacques sont assez nombreuses. Duchesne, pour établir ses quatre volumes, avait supprimé la division en six parties et numéroté à nouveau les lettres. Rousseau demande par deux notes qu’on rétablisse les parties ; il y revient au cours des volumes lorsque chaque partie devrait commencer. Duchesne avait ajouté après le titre de chaque lettre un sommaire reproduit en table des matières. Jean-Jacques efface ces sommaires, efface la table des matières des deux premiers volumes, puis se ravise : « Ces tables peuvent être bonnes à conserver avec les sommaires des lettres pour y trouver au besoin ce qu’on cherche[53]. » Les corrections typographiques sont constantes et méticuleuses. Il faut, par exemple, imprimer vûes sans accent circonflexe. La note et les citations italiennes du t. III, p. 228[54] mal comprises et mal disposées par Duchesne sont rétablies. Une note de la première partie est supprimée. Toutes les citations italiennes sont traduites, sauf deux[55] où Rousseau inscrit « reste à traduire ». Trois des additions de l’édition de 1763 sont reprises : la fraîcheur de l’air[56], la note III, p. 207 sur le mot hôte[57], la note II, p. 392 sur le rapport entre les situations et les vertus ou les vices[58]. L’exemplaire de Genève a des annotations moins nombreuses que celui de Paris. Mais comme il est complet il permet de constater que l’addition signalée par Rousseau pour la troisième partie, dans l’exemplaire de la Chambre des députés, comme très importante, est bien la note III, lettre 20, p. 117 de l’édition de 1763, copiée par lui sur un feuillet et collée dans cet exemplaire.

Enfin l’exemplaire de Paris comporte trois corrections de Rousseau qui confirment cette tendance maladive à suspendre et alterner son choix pour les moindres détails de style : « Peu lire et penser beaucoup à nos lectures — si le charme de mes jours est le supplice des tiens — ô charme et bonheur de ma vie[59] », corrigent les leçons de Duchesne « beaucoup méditer — tourment — gloire et bonheur. » Or Rousseau ne fait ainsi que revenir au texte de 1761, texte qui lui avait déplu et qu’il avait fait corriger par l’errata de Rey[60] tel que Duchesne s’est cru légitimement autorisé à l’imprimer en 1764, ainsi que Rey en 1763.


D. Conclusion.


Les exigences d’une édition critique s’établissent donc clairement. Que Rousseau n’ait pas voulu s’en tenir au texte corrigé pour l’édition de 1763, c’est ce que prouvent évidemment ses renvois répétés à la première édition, le soin qu’il a sur une édition de 1769 de rétablir, pour les parties 5 et 6, toutes les notes alors supprimées. C’est donc la première édition qui devra servir de texte de base. On y fera entrer les additions de l’exemplaire annoté de Duchesne 1764 (connu, nous le verrons, par les éditeurs de Genève en 1780, et utilisé par eux.) L’insistance de Rousseau qui en indique l’importance et qui reproduit sur deux exemplaires celles qui sont essentielles y autorisent amplement. Les très rares et très minimes corrections seront utilisées en signalant la variante de 1761. Enfin toutes les variantes de l’édition de 1763 seront soigneusement notées. Elles intéressent d’abord l’histoire de la pensée et la connaissance du style de Rousseau. Surtout il n’est pas sûr qu’il n’ait voulu conserver parmi elles que les additions transcrites sur les exemplaires Duchesne de Paris et de Genève. Il n’aurait pas rétabli l’erreur d’Aulu-Gelle, par exemple, qu’il corrige par Macrobe. Dans l’exemplaire des parties V et VI corrigé par lui en 1769 il laisse subsister, donc il semble accepter telles leçons différentes de celles de la première édition et de l’édition Duchesne, la remarque par exemple sur Bonnivard auteur d’une chronique de Genève[61]. Or nous n’avons de cette édition de 1769 annotée que le tome III. Rien ne prouve que dans les tomes I et II, les annotations de Rousseau, les dernières en date, ne laisaient pas subsister des variantes analogues ou même plus nombreuses et plus importantes.

II. LES MANUSCRITS


A. Usage des manuscrits.


Ainsi déterminée la tâche d’un éditeur ne sera pas encore complète. La première édition, nous l’avons vu, est extrêmement incorrecte. Rousseau lui-même a demandé à plusieurs reprises qu’on s’en défie. Longtemps les éditeurs n’ont pu se fier pour les corrections qu’à des évidences de sens ou à des vraisemblances qui les ont souvent trompés. Le dépôt à la Convention des brouillons et de la copie Luxembourg[62] leur offrit la possibilité d’une révision plus intéressante et plus sûre.

Mais ils ont eu grand tort d’annoncer souvent qu’ils avaient utilisé l’expression dernière de la pensée de Rousseau et la copie même qui avait « servi pour l’impression ». Un examen même superficiel montre rapidement entre les textes manuscrits et le texte de 1761 des différences tellement profondes que le deuxième brouillon ou la copie Luxembourg, comme on l’a déjà souvent signalé, ne sont pas la forme définitive du texte. Rousseau lui-même nous en avertit : « J’ai examiné l’état du manuscrit, écrit-il à Rey, et ne le trouvant pas assez net pour vous être envoyé dans cet état, je prends le parti de le recopier en entier, et je vous enverrai la copie partie par partie, à mesure qu’elle sera faite. » Cette copie ne fut pas une exacte reproduction : « En faisant votre copie sur la mienne, j’y ai changé beaucoup de choses dont je ne me souviens plus. » Même, la copie partie, Rousseau, toujours poursuivi par ses scrupules méticuleux et ses incertitudes obstinées, médite de nouveaux changements à envoyer à Rey, « peu considérables, mais nécessaires et assez nombreux. » Sur les épreuves, les corrections d’auteur sont nombreuses, si nombreuses que, malgré les dépenses de port, Rey demande à Rousseau de lui envoyer les épreuves mêmes et non des corrections repérées. Averti par l’expérience, et pour éviter les remaniements difficiles ou même les cartons, Rey prend à l’occasion les devants et réclame à Rousseau les additions et corrections pour les parties qu’il se prépare à imprimer[63].

Il ne peut donc pas être question d’imprimer le texte de la Nouvelle Héloïse sur le manuscrit de Rousseau, comme on imprime Virgile ou Horace sur les meilleurs manuscrits. Il est impossible même d’en conclure des additions ou suppressions certaines. Pourtant ces manuscrits peuvent rendre, pour vérifier la première édition, des services limités mais précis.

Parmi les innombrables erreurs de cette première édition il en est qui sont des fautes typographiques évidentes : « De dépit, je me plais à la remplir de choses qui n’y saurait être — ce n’est pas assez qu’elle soit vertueuse, elle doit être sans tâche — indissobles, etc…[64] » sont d’indéniables sottises de compositeur. Mais les cas douteux sont constants, plus nombreux même à mesure qu’ils affrontent un examen attentif. Rappelons-nous les exigences impérieuses de Rousseau, sa ferme volonté qu’on respecte les moindres détails de son texte, au risque de laisser subsister ses fautes : nous croirons volontiers que ce n’est pas toujours l’imprimeur qui est coupable, mais Rousseau lui-même. La preuve s’établit pour des cas inattendus : « Abruvoir — des fourrés de lilac[65] » imprime Rey, et c’est bien ainsi qu’écrit Rousseau et dans le deuxième brouillon et dans la copie Luxembourg. Or le Dictionnaire de l’Académie dans sa première édition et dans les éditions postérieures, le Furetière de 1732, le Grand Vocabulaire français en 1771, le Dictionnaire de Trévoux en 1752, le Dictionnaire de Féraud en 1787, donnent bien la forme abreuvoir. Mais qu’on ouvre la sixième édition de l’Art de bien parler français, de de La Touche (1747) : on y lit : « Abreuver, abruver. On prononce et on écrit abruver. On ne se sert de ce verbe au figuré que dans le discours familier. Tout le monde est abruvé de cette nouvelle[66]. » Et le Dictionnaire de Richelet, en 1706, 1732, 1759, maintient la même remarque : « Abreuver. Le petit peuple de Paris dit abruver, mais les gens du beau monde prononcent et écrivent abreuver. » C’est dire que Rousseau ne prononce ni n’écrit encore en 1760 comme le beau monde. Les Dictionnaires de Furetière en 1690, de l’Académie en 1694, de Richelet en 1706, impriment Lilas sans commentaire. Mais La Touche nous renseigne encore en reproduisant la remarque de Ménage : « On dit lilas et non pas lilac[67]. » Rousseau a gardé sinon l’ancienne prononciation, tout au moins une ancienne orthographe[68].

Ici c’est Rousseau qui s’attarde à l’extrême et il ne semble pas que l’usage du temps ait pu justifier son orthographe. Ailleurs les manuscrits nous permettront de respecter d’autres particularités d’orthographe ou de prononciation sur lesquelles l’usage hésite, mais où Rousseau choisit les formes qui ont depuis disparu : « Soin puérile[69] », imprime Rey. Bouhours et La Touche demandaient déjà puéril, mais en 1760 puéril et puérile s’écrivaient. Le deuxième brouillon et la copie Luxembourg choisissent puérile. « Bienveuillance[70] » dit Rey. On hésitait entre bienveuillance et bienveillance. Rousseau hésite lui-même. Le premier et le deuxième brouillon et la copie Luxembourg donnent le plus souvent bienveuillance que Rey a trouvé sur sa copie. Le deuxième brouillon donne à l’occasion bienveillance[71]. « Argent content — Sens-froid[72] », imprime Rey. L’usage accepte alors ces formes et la forme actuelle. Ce n’est pas le compositeur qui a choisi, mais Rousseau qui écrit ainsi dans le deuxième brouillon comme dans la copie Luxembourg.

La syntaxe de Rousseau peut aussi à l’occasion se vérifier et ne se pas modifier sous prétexte de fautes d’impression. L’accord du verbe avec des sujets multiples est resté longtemps indécis. C’est bien Rousseau et non l’inadvertance du compositeur qui écrit, dans ses manuscrits comme dans Rey : « le bruit de la basse-cour, le chant des coqs, le mugissement du bétail, l’attelage des chariots, le repos des champs, le retour des ouvriers, et tout l’appareil de l’économie rustique donne à cette maison un air plus champêtre. — La symétrie et la régularité plaît à tous les yeux. — S’il est des bénédictions humaines que le Ciel daigne exaucer, ce ne sont point celles qu’arrache la flatterie et la bassesse en présence des gens qu’on loue[73]. » Inversement les manuscrits nous permettront de corriger des leçons, encore légitimées par l’usage, mais auxquelles Rousseau et beaucoup d’autres avaient déjà renoncé. Ridicule après les précieuses était devenu substantif masculin ou féminin. On disait un ridicule, comme une précieuse, un merveilleux. Rey n’est donc pas absurde en imprimant : « c’est apparemment aussi l’usage en Angleterre de tourner ses hôtes en ridicules[74] » ; mais dans la note manuscrite de l’exemplaire d’Ivernois, Rousseau écrit en ridicule. Un usage qui nous paraît plus étrange était d’employer le pronom un autre, avec une sorte de valeur neutre en parlant d’un homme ou d’une femme[75]. Rey imprime ainsi : « un homme qui fut aimé de Julie d’Étange et pourrait se résoudre à en épouser un autre[76]… » Mais Rousseau écrit une autre dans la copie Luxembourg et le deuxième brouillon, et il prend soin de corriger dans l’exemplaire Duchesne annoté de Paris[77].

Enfin ce sont le style même et la pensée de Rousseau que les manuscrits nous permettent à l’occasion de déterminer et de respecter. Rey, par exemple, imprime : « Ainsi cet état se suffit à lui-même, et l’inquiétude qu’il donne est une sorte de jouissance qui supplée à la réalité.

Qui vaut mieux, peut-être…[78] »

Duchesne et presque tous les éditeurs qui suivent corrigent : « … une sorte de jouissance qui supplée à la réalité, qui vaut mieux, peut-être. » Le deuxième brouillon et la copie Luxembourg marquent, comme Rey, l’alinéa. C’est qu’il y a dans la pensée de Julie qui écrit un moment de méditation mélancolique et silencieuse et que le « Qui vaut mieux » n’est que la conclusion de ce silence. Nous avons indiqué, au début[79], des variantes où une lettre et un signe de ponctuation déplacés transforment le sens. Les manuscrits nous permettent de choisir. De même lorsque Rey imprime : « dans l’état civil où l’on a moins besoin de bras que de tête[80] », il n’a pas laissé tomber l’s que rétablissent Duchesne et tous les autres. C’est ainsi qu’écrit Rousseau dans le deuxième brouillon et la copie Luxembourg.

Puisque les manuscrits ont un usage nécessaire il n’est pas indifférent de connaître quel est le plus rapproché de l’impression, celui qui devra faire foi. Leur chronologie, importante pour toute étude du travail du style chez Rousseau, est également indispensable pour une édition critique.

B. Chronologie des manuscrits.


Indépendamment de la copie d’Houdetot, antérieure à la copie Luxembourg[81] et qui serait par conséquent, même si elle se retrouvait, sans importance critique, de quelques feuillets à la bibliothèque de la Sorbonne, et des exemplaires annotés, il y a de la Nouvelle Héloïse, à la Chambre des députés, trois manuscrits : un premier brouillon tout à fait fragmentaire, un deuxième brouillon pour les parties IV-VI avec un certain nombre de lacunes, et la copie Luxembourg complète. La perfection même de la copie Luxembourg invite à croire qu’elle est postérieure aux brouillons. C’est ainsi que Petitain, pour son édition, l’appelle le manuscrit et l’utilise comme celui qui fait foi, par opposition aux deux brouillons. L’examen des dates lui donne tout d’abord une apparente justification.

Prenons pour exemple la quatrième partie dont nous étudierons la fameuse promenade sur le lac (lettre 17). Rey accuse réception le 27 octobre 1759 de la quatrième partie, le 1er février 1760 de la sixième partie de la copie envoyée par Rousseau. A cette date tout le manuscrit établi par Jean-Jacques sur le deuxième brouillon est terminé. Or les copies pour Mme de Luxembourg ne sont commencées que fin novembre 1759. La troisième partie est envoyée le 20 juin 1760. Rousseau termine la sixième dans la première quinzaine d’octobre. La quatrième partie doit être envoyée vraisemblablement vers le 18 août[82]. Elle est donc postérieure d’une dizaine de mois à la copie envoyée par Rousseau à Rey et faite sur le deuxième brouillon.

Et pourtant c’est bien le deuxième brouillon qui, par ses corrections, additions, suppressions est de beaucoup et constamment le plus rapproché du texte de 1761 ; nous l’établirons tout à l’heure. C’est que Jean-Jacques a corrigé les épreuves de la lettre 17 de la quatrième partie, que nous prendrons pour exemple, postérieurement au 7 septembre 1760. Il reçoit le 28 août les quatre premières feuilles de la quatrième partie. Le 7 septembre il renvoie l’épreuve K. du tome IV (fin de la lettre 11)[83]. La lettre 17 est à la feuille N, O. Une seule hypothèse demeure : c’est que la copie Luxembourg a été faite avant le 18 août sur le deuxième brouillon non corrigé, puis que Rousseau, dans l’attente des épreuves, souvent tardives, a remanié ce deuxième brouillon après le 18 août et reporté les corrections sur ses épreuves. C’est ce que l’examen philologique va pleinement confirmer[84].

Sans tenir compte tout d’abord des ratures et surcharges, la copie Luxembourg diffère du deuxième brouillon (pour cette lettre IV, 17) sur dix points où le brouillon est avant toute correction identique à la première édition : trois mots et un court membre de phrase sont sautés[85], soit volontairement, soit par inadvertance de Rousseau. Les sept autres différences sont de très minimes modifications de style[86]. Ces variantes ne montrent que la tendance constante de Rousseau à remanier les détails en recopiant les manuscrits. En deuxième lieu et surtout : la rédaction immédiate, avant corrections de ce deuxième brouillon, et la copie Luxembourg sont identiques entre elles et différentes du texte de la première édition sur huit points. Mais des corrections postérieures de Rousseau, faites d’ailleurs d’une encre beaucoup plus blanche, modifient le texte du deuxième brouillon pour l’établir tel que Rey l’a imprimé. Voici par exemple quatre de ces corrections : A. (deuxième brouillon non corrigé et copie Luxembourg) : Trois rameurs, sans compter un des gens la maison… B. (deuxième brouillon corrigé et texte de Rey) : trois rameurs, un domestique… — A. où la terre, partout cultivée et partout fertile… B. partout féconde… — A. approcher du bord de l’esplanade… B. approcher du bord[87]… A. l’aimer, l’adorer encore et, après une union si parfaite et si douce, la sentir perdue… B. l’aimer, l’adorer et presque en la possédant encore, la sentir perdue…

Enfin sur quatre points, le texte du deuxième brouillon d’abord identique à la copie Luxembourg et différent du texte de Rey est établi conformément à ce dernier par une addition de Rousseau : A. (deuxième brouillon non corrigé et copie Luxembourg) : et nous y prîmes terre… B. (addition du deuxième brouillon et texte de 1761) et nous y primes terre après avoir lutté plus d’une heure à dix pas du rivage sans y pouvoir arriver[88]… — A. ce lieu solitaire… B. En approchant et reconnaissant mes anciens renseignements, je fus prêt à me trouver mal ; mais je me surmontai, je cachai mon trouble et nous arrivâmes. Ce lieu solitaire…[89] — A. mais Julie attendrie… B. mais Julie, qui me voyant… — A. la serra sans mot dire… B. la serra sans mot dire en me regardant avec tendresse et retenant avec peine un soupir[90].

Il n’y a à peu près pas de cas inverse où la copie Luxembourg soit à la fois différente du deuxième brouillon et plus proche du texte de Rey et permette ainsi de supposer qu’elle est chronologiquement plus rapprochée de ce texte. Les trois seuls exemples sont sans signification : A. (texte de Rey et de la copie Luxembourg) : entre quelques rochers… B. (deuxième brouillon) parmi quelques rochers. Il n’y a là qu’une de ces minimes oscillations de mots pour lesquels Rousseau, nous l’avons vu, change constamment et sans raison. A. sauvage et désert, mais plein de ces sortes… B. sauvage et désert, plein… — A. Je partis avec elle en soupirant, mais sans lui répondre[91]. B. Je partis avec elle sans lui répondre. Pour ces deux derniers cas, si le texte Luxembourg est identique au texte de Rey il est également identique à la première rédaction du deuxième brouillon. Rousseau, sur ce brouillon, a seulement barré les mots qui manquent en B. Puis il s’est ravisé et en recopiant pour Mme de Luxembourg et en recopiant pour Rey.

Nous avons fait le même travail pour la lettre IV, 11 et les résultats en sont identiques. Le manuscrit deuxième brouillon est constamment plus voisin du texte de 1761 que la copie Luxembourg par ses corrections et additions. Ces additions et corrections sont postérieures à cette copie. C’est le deuxième brouillon qui doit faire foi pour les textes qu’il nous donne. (Parties IV-VI.)


C. Conclusion.


Quelques conclusions très générales s’indiquent à côté des conclusions critiques. Elles intéressent et la philologie et la psychologie de Rousseau. La Nouvelle Héloïse fut, et de beaucoup, le plus grand succès littéraire du dix-huitième siècle. Elle eut plus de cinquante éditions et contrefaçons avant 1800, une au moins, la première, tirée à quatre mille exemplaires et peut-être plus, alors qu’aucun roman, de 1760 à la Révolution, ne semble avoir dépassé trois ou quatre éditions avouées[92]. Son action sur les âmes françaises fut prodigieuse[93]. Au cours du dix-neuvième siècle, elle fut incessamment rééditée et relue. Ce roman, Rousseau l’a revu, corrigé avec un soin tendre et une obstination durable. Des éditeurs sont venus qui ont fait quelque effort pour l’imprimer correctement et qui en connaissaient les manuscrits. Pourtant il nous faut encore le lire dans des éditions qui sont ou médiocres ou très mauvaises. Certes le sens du livre n’en souffre pas essentiellement et les âmes ardentes de Julie et de Saint-Preux n’en sont pas défigurées. Mais ce sont tout au moins le philologue qui étudie la langue de Rousseau, le lettré pieux désireux de le connaître exactement qui n’ont entre leurs mains que des ressources incertaines. C’est enfin tout lecteur cultivé qui garde la crainte instinctive d’être infidèle à Rousseau et de n’avoir d’une œuvre d’art qu’une copie altérée parfois, ou retouchée au hasard.

L’étude des manuscrits de Rousseau suffirait amplement à nous convaincre du soin minutieux qu’il met à se corriger. Mais son obstination patiente, non pas immédiate et continue comme celle de Flaubert, échelonnée au contraire parfois sur onze ou douze années, révèle des scrupules de styliste presque maladifs. Les étapes de ces corrections s’ajoutent indéfiniment les unes aux autres : remaniements des phrases dans ses promenades de Montmorency, le soir, la nuit. Pour le moins premier brouillon surchargé de ratures innombrables, deuxième brouillon, copie pour l’édition modifiée, copie Luxembourg également et différemment modifiée, corrections du deuxième brouillon, envoi d’additions ou corrections à Rey, corrections sur les épreuves, corrections de style dans l’errata, autres corrections pour l’édition de 1763, exemplaires de 1764 et 1769 corrigés et annotés. Quand on étudie ces corrections, qu’on retrouve les mêmes variantes qui oscillent à quatre reprises entre deux textes, les mêmes notes abandonnées et reprises, on doit songer une fois de plus que Rousseau fut un nerveux et un malade et que la tendance à l’idée fixe, parfaitement d’accord avec l’indécision, se retrouve parfois dans ses tâches d’auteur comme dans les actes de sa vie.

Ainsi se confirme aussi ce que nous avons dit ailleurs du style « sentimental » et non pittoresque de Rousseau. Quand il compose Jean-Jacques est un auditif et non un visuel. Lorsqu’on écrit, comme Chateaubriand, pour ressusciter par les mots sans couleur et sans forme les visions éclatantes et harmonieuses, on peut se corriger sans cesse et sans cesse trouver une plus sûre correspondance entre ses images et son style. Mais il n’est généralement pas de retour possible. La phrase plus fidèle à l’image s’impose sans conteste et pour toujours sur celle moins précise et moins vivante. Au contraire l’harmonie musicale d’une phrase est chose infiniment mystérieuse et mouvante. Elle n’est pas la même pour un Genevois du dix-huitième siècle qui tend à prononcer les consonnes finales, et pour un contemporain de Mme de Staël qui tend à les effacer. Elle se transforme même peut-être pour un Rousseau mondain et bien portant et pour un Rousseau solitaire et malade. De là ces corrections, ces hésitations, ces retours dont aucune raison impersonnelle ne saurait souvent rendre bien compte. Pourtant si le détail d’un pareil style échappe en partie à une analyse méthodique, si les scrupules ne se justifient pas toujours pour d’autres que pour l’écrivain, c’est cette poursuite assidue des cadences subtiles et des harmonies fuyantes des mots qui seule fonde solidement la valeur musicale de la phrase. Les usages changent ; nous n’avons exactement les oreilles ni de Rousseau, ni de ses contemporains, et pourtant les phrases vibrent toujours dans les lettres de Julie et de Saint-Preux.



DEUXIÈME PARTIE


Les éditions du dix-huitième siècle.


I. HISTOIRE DE LA PREMIÈRE ÉDITION


Pendant un voyage que fit Rey à Paris en 1758, Rousseau lui lut à Montmorency « quelques morceaux de la Nouvelle Héloïse. » Le 13 septembre 1758, Rousseau annonce que le roman, en six parties, est entièrement achevé et qu’il pourra, s’il le désire, commencer par lui imprimer une édition de ses œuvres. Jean-Jacques projetait même un voyage à Amsterdam, fixé au printemps de 1759, pendant lequel il devait surveiller l’impression. Le prix convenu avait été fixé tout de suite à quinze louis neufs par partie. Le 31 octobre, Rey précise ses intentions : « Je commencerai par vos lettres que vous m’avez fait le plaisir de me faire voir à quinze louis la partie ; je voudrais les publier par deux parties à la fois, mais comment faire pour les dessins ? Voudriez-vous les faire exécuter à Paris et combien demanderait-on par sujet ? Vous pourriez m’envoyer partie par partie et je vous ferai payer en peu de temps à chaque fois, sans m’engager à tout finir pour le mois de septembre prochain ; 90 louis font 2160 livres, c’est une somme, sans compter les autres frais qui iront bien au delà ; combien croyez-vous que tiendra de pages chaque partie ? » Le 19 février 1759, Rey réclame les deux premières parties du manuscrit en promettant pour le mois de mars trente louis neufs. En réponse, le 14 mars, Rousseau précise ses conditions définitives. L’ouvrage sera sur beau papier, de caractères et de format à convenir ; les feuilles seront tirées seulement après le retour des épreuves corrigées ; on suivra exactement l’orthographe, la ponctuation, même les fautes du manuscrit ; l’ouvrage paraîtra tout à la fois et Rousseau en recevra soixante exemplaires[94].

À la même date du 14 mars, Rousseau indique qu’il expédiera la première partie le dernier jour d’avril et que les parties suivront de mois en mois. En fait, Rey accuse réception de la première partie le 18 avril. Rousseau expédie la deuxième le 2 mai et Rey annonce son arrivée le 13. Le 14 octobre, il est question dans une lettre de Rey de la troisième partie. Le 27 octobre, la quatrième partie vient d’arriver. Le 15 décembre, la cinquième est expédiée. Rey l’a reçue le 24. Envoi de la sixième le 18 janvier et accusé de réception du 1er février[95].

La question des épreuves fut l’objet de constantes difficultés et négociations. À cette date les ports de paquets aussi pesants étaient extrêmement coûteux[96]. Rousseau refusait de les prendre à sa charge en affirmant que tous ses bénéfices d’auteur y passeraient. D’autre part, en suivant la voie régulière de la poste, il craignait des indiscrétions, des détournements ou des difficultés de police. Il commence par indiquer à Rey qu’il devra expédier à d’autres adresses que la sienne, en alternant ces adresses, et avec des précautions minutieuses, détaillées dans une lettre du 15 octobre. À la même date il suggère à Rey de solliciter de M. de Malesherbes, s’il a les ports francs, l’autorisation de lui faire parvenir les épreuves. Le 24 décembre, Rey écrit à Malesherbes[97]. Le 1er février il annonce à Jean-Jacques que M. de Malesherbes a accepté la proposition. Dans une lettre du 6 mars Rousseau indique à Malesherbes comment les épreuves pourront lui parvenir de Paris à Montmorency, soit par la poste, soit par un messager de la rue Saint-Germain l’Auxerrois[98].

La question des ports réglée, restait celle de la régularité des envois, d’Amsterdam ou de Paris. Les lettres de Rousseau à Rey et de Rey à Rousseau précisent les dates sans grand intérêt de ces échanges. Notons seulement que la première épreuve est envoyée le 3 avril 1760, la deuxième le 7 avril, la première bonne feuille le 24 avril, avec l’épreuve D[99]. Rousseau et Rey eurent de fréquents démêlés dont le prétexte furent les retards de l’impression. Rousseau accuse Rey fort aigrement de ne rien expédier, et Rey s’excuse ou insinue que l’auteur ne corrige pas régulièrement. Il semble bien d’ailleurs que ce fut Rey qui laissa traîner l’impression en longueur. Dès le 20 octobre 1759, Rousseau prenait ses précautions. Il avertissait que son livre était attendu avec « quelque sorte d’impatience qu’une longue disette de romans doit naturellement augmenter. » Mais il y a sous presse plusieurs ouvrages analogues et « il est à croire que la curiosité sera éteinte » avant que Rey se soit mis en état de la contenter. Le 8 mai 1760, le 18 mai, le 28 mai, etc… Rousseau affirme son exactitude, s’irrite des reproches de Rey et revient sur ses affirmations et ses craintes : « outre que la réputation de ce recueil commence à chanceler et qu’on n’en voudra plus s’il tarde à paraître, je sais qu’il doit paraître, durant l’hiver, des nouveautés capables d’absorber l’attention du public. » Rey se défend comme il peut, insinuant, le 10 mai, que Rousseau n’est pas très exact, sans peut-être qu’il y ait de sa faute, avouant à la même date, ou le 12 septembre, des retards dans le travail, se plaignant à nouveau, le 20 octobre, de retards d’épreuves dont la poste dut avoir sa part[100].

En même temps Rousseau s’irrite amèrement et constamment de l’incorrection des feuilles, des « fautes horribles » qu’on lui envoie. L’imprimeur n’est pas seul coupable. Son manuscrit parti, il expédie encore des changements, importants surtout pour la première partie, et qu’il faut repérer. Les erreurs sont dès lors si aisées et si fréquentes que Rey se plaint (1 juin 1760) et que Rousseau en reconnaissant les inconvénients du système demande à Rey de se contenter des corrections faites sur les épreuves[101]. Entre temps la correspondance réciproque fixe toutes sortes de menus détails d’impression. Rey demande, en mai 1759, des indications sur le format et le caractère ; Jean-Jacques préférerait la forme in-8°. Rey s’inquiète de l’inégale importance des parties que Rousseau maintient comme inévitable. Le 28 février 1760, Rey envoie un échantillon du caractère. Le 6 mars, Rousseau, qui entre dans tous les détails, fait ses observations sur le caractère, le papier, le titre courant. La page de titre fut l’objet de nombreux remaniements. Déjà Rousseau avait profondément modifié le titre de la copie envoyée à Rey[102]. La page corrigée est envoyée par l’imprimeur le 22 juin 1760. Le 20 juin, Rousseau demande des transformations, une page moins chargée, la répartition du titre en faux-titre et titre, ainsi qu’on les trouve dans l’impression définitive. Les lettres de Rey du 10 juillet, 28 juillet, 25 août et de Rousseau du 17 juillet se mettent définitivement d’accord[103].

Rey, par souci de réclame, avait surtout insisté pour inscrire en page de titre la devise déjà célèbre de Jean-Jacques « vitam impendere vero. » Rousseau proteste pour raisons personnelles et parce qu’il ne veut pas barioler son titre de français, d’italien et de latin. Rey, tenace, fait graver une vignette pour encadrer cette formule qui lui tient au cœur, et il faut que Rousseau renouvelle ses protestations le 6 et le 24 juillet 1760[104].

La question des vignettes ne fut pas moins débattue. Le 7 avril 1760, Rey, qui possédait dans son fonds d’imprimeur un certain nombre d’assez jolies vignettes gravées, qu’il utilisera au besoin pour les éditions de Rousseau[105], écrivait : « Je désirerais mettre des vignettes aux titres ; voulez-vous m’en donner les sujets. » Le projet « ne rit pas trop » à Jean-Jacques qui demande du reste des épreuves. Rey insiste pour que son auteur « lui indique lui-même les sujets », mais Rousseau a changé d’avis ; il ne veut plus de vignettes. Le cartouche qui a été gravé pour encadrer la devise pourra seulement et très commodément enfermer l’épigraphe de Pétrarque. Cartouche et épigraphe ne devront du reste figurer qu’au premier volume et au dernier[106].

Pour les planches, Rousseau a songé à huit estampes[107], puis à douze, qui seraient dessinées par Boucher, coûteraient une centaine de louis et dont les sujets sont tout écrits. Boucher a même donné son consentement. Mais Rey trouvait la dépense trop forte (lettres du 13 août 1759 et du 24 avril 1760.) Rousseau se décide à charger Coindet de surveiller l’exécution et la publication des douze estampes qui furent dessinées par Gravelot. Il offrit sans doute à Rey de les joindre à son édition, mais Rey répondit (27 octobre 1760) qu’elles arriveraient trop tard — comme il advint — et elles furent publiées à part[108].

Le prospectus fut lancé par Rey dans les derniers mois de 1760. Nous n’en avons pas retrouvé d’exemplaire, mais il fut inséré dans la Bibliothèque des Sciences et des Beaux-Arts[109] : « M. Rey distribue le prospectus que voici : La Nouvelle-Héloïse, ou Lettres de deux Amans, Habitans d’une petite ville au pied des Alpes, recueillies et publiées par J.-J. Rousseau, 6 vol. grand in-douze, 1761, à Amsterdam, chez Marc-Michel Rey, à l. 7… 10 de Hollande. On ne se propose ici que d’annoncer ces Lettres. Le nom de M. Rousseau qui les a recueillies, et en quelque sorte adoptées, est plus que suffisant pour les recommander au public. Cependant comme bien des gens souhaiteront sans doute de savoir quel en est le sujet, on va tâcher de les satisfaire par un précis très succinct des principaux évènements sur lesquels elles roulent…

[Analyse : pp. 512-514]

Ce précis peut suffire pour ceux qui veulent lire ce recueil dans le seul dessein de s’amuser. Quant à ceux qui y chercheront quelque chose de plus solide, on les avertit qu’ils y trouveront une foule de réflexions intéressantes amenées par les différentes situations des personnes qui écrivent ces Lettres. Ces personnes sont Julie, Claire, Saint-Preux, Mylord Edouard et M. de Wolmar. »

Tout cela n’était que discussions commodes et arrangements sans portée lointaine. Il y avait pour Rey des questions infiniment plus graves et dont dépendait le succès financier de son entreprise. Rey était libraire de Hollande, inconnu comme tel du gouvernement français et livré à toutes les entreprises des contrefacteurs. Il voulait vendre son édition assez cher, pour se paver de ports assez lourds. Il était donc assuré que l’ouvrage serait immédiatement contrefait et que les volumes imprimés en France se vendraient au détriment des siens. Il songea à une première combinaison : « Je tire quatre mille exemplaires de Julie, j’en place deux mille à Paris pour toute la France où il ne me sera pas permis d’en envoyer ; je les y vends [au libraire] à 8 livres l’exemplaire, payables à six mois et à un an, à un nommé Robin au Palais. » (23 octobre 1760[110]). Il s’agissait alors d’obtenir l’entrée libre des ballots. Rousseau fit auprès de M. de Malesherbes des démarches (lettre de Rey du 30 novembre) ; il annonce le 26 décembre que l’entrée a été accordée à Robin. Rey avait d’abord promis de faire l’envoi le 12 décembre, mais il prévient que les balles ne sont parties que le 22 par eau, par la voie de la Zélande et de Bruxelles[111]. Il avait d’abord espéré qu’elles arriveraient à Paris vers le milieu de décembre[112]. Les difficultés de la navigation d’hiver furent cause que le 31 décembre le « navire » n’était pas encore à Bruxelles. L’arrivée devait avoir lieu à Paris le 9 janvier. Elle est faite en tous cas le 17[113]. Mais les exemplaires ne furent pas immédiatement mis en vente.

Rey, en effet, n’avait pas conjuré le péril pour avoir vendu ses deux mille exemplaires à Robin. L’imprimerie au dix-huitième siècle était une entreprise si semée de périls et d’embûches qu’on s’étonne de voir malgré tout les livres s’éditer avec quelque aisance. Les risques que Rey ne courait plus, c’est Robin qui les affrontait, et si Robin ne vendait pas, c’est Rey qui n’était pas payé. Dès la mise en vente, et même avant, si quelque exemplaire s’égarait, c’était le champ libre ouvert aux contrefacteurs. Il s’agissait donc pour Rey et pour Robin d’obtenir de M. de Malesherbes une sorte de privilège, l’interdiction de toute réimpression du roman en dehors des deux mille exemplaires envoyés à Paris. Déjà en août 1761, Rey avait soupçonné qu’une édition parisienne de Julie se préparait, et il avait écrit à Rousseau pour lui demander de s’y opposer. Rousseau répondit sèchement qu’il n’était question de rien ; mais le péril n’était que différé. C’était de M. de Malesherbes que dépendait toute l’affaire. Rey ne ménage ni les sollicitations ni les voyages. Il vint à Paris en décembre 1760 (où il vit même Rousseau à Montmorency), et en janvier 1761[114]. Il n’obtint qu’un demi-succès.

Pour Malesherbes, Rousseau avait vendu son manuscrit à un libraire de Hollande. Il n’avait plus à s’occuper des conditions de la mise en vente. C’était au libraire à calculer ses droits et ses intérêts. Or rien ne pouvait interdire aux libraires français de réimprimer à leur guise un ouvrage édité à l’étranger ; toutes contrefaçons étaient légitimes. Dans tous les cas elles étaient possibles avant même l’arrivée à Paris des ballots pour Robin. Malesherbes avait reçu de Rey, en novembre 1760, un volume, puis six exemplaires qu’il n’avait pas gardés pour lui. Rey s’en inquiète et s’en plaint, en constatant le 31 décembre que de ces six exemplaires trois courent de mains en mains. Le chevalier de Lorenzi écrit lui aussi qu’il y a deux exemplaires « qui trottent de l’un à l’autre ». Rey d’ailleurs a lui-même commis des imprudences, puisque dès le commencement de décembre il a prêté Julie à Dangirard, un correspondant de Rousseau. Aussi écrit-il lettres inquiètes sur lettres pressantes. Malesherbes refuse de recevoir en présent les trois exemplaires du roman et les paye. Il refuse d’interdire la contrefaçon. Il ne reste donc plus qu’à canaliser cette contrefaçon en sauvant Robin et l’argent de Rey. On demandera à Malesherbes de donner à Robin le droit exclusif de réimprimer la Nouvelle-Héloïse. Malesherbes résiste, puis finit par donner son consentement à une combinaison qui profitera aux intérêts de Rousseau. Robin imprimera une nouvelle édition autorisée, mais il versera à Rousseau un présent de cent pistoles. L’impression est commencée malgré Rousseau et sans d’ailleurs que Rey soit averti. Jean-Jacques, avec une très belle et très scrupuleuse honnêteté, poussant bien plus loin que Malesherbes le souci des engagements tacites qu’il croyait avoir pris envers Rey[115], dut accepter ce qui s’était fait « à son insu ». Il réclama du moins le consentement de Rey. Rey donna ce qu’il ne pouvait contester puisque Malesherbes ordonnait et que l’édition était sous presse[116]. Du moins Rousseau voulut-il partager avec Rey ses cent pistoles. Rey refusa. Rousseau, comme compensation, lui céda pour mille francs le manuscrit du Contrat social dont il aurait pu, dit-il, tirer deux mille francs. Cette édition de Paris ainsi imprimée avant l’arrivée des ballots de Rey dut même, par ordre de Malesherbes, et dans l’intérêt de Robin qui n’aurait pu écouler un texte altéré, être vendue toute entière avant de commencer le débit de l’édition d’Amsterdam : « Robin, écrit de Lorenzi, le 28 janvier 1761, ne veut pour or ni pour argent livrer d’autres exemplaires que de l’édition de Paris. » Coindet avait reçu pour Rousseau douze exemplaires de l’édition d’Amsterdam. Six avaient été distribués. Robin proteste auprès de Malesherbes qui en écrivit à Jean-Jacques et Jean-Jacques promit que Coindet « ferait tous ses efforts pour les retirer. » L’édition complète d’Amsterdam ne commença à se débiter qu’au début de février 1761[117].

Il fut également question, et tout de suite, de nouvelles éditions autorisées, revues par Rousseau et qui auraient sérieusement menacé les bénéfices de Robin. C’est ainsi que Robin, le 21 février, écrit à Rey pour protester violemment contre le bruit d’une troisième édition avec figures, moins coûteuse, que Malesherbes aurait autorisée et à laquelle Rousseau aurait quelque part. Rey, le 2 mars, transmet à Rousseau les protestations de Robin avec les siennes. Rousseau, en effet, avait été pressenti par Coindet et Malesherbes. Mais il voulait avant de consentir laisser à Robin le temps de débiter l’édition de Paris et ses deux mille exemplaires de Hollande. Il voulait aussi, puisqu’il s’agirait d’une édition officiellement autorisée, s’entendre avec Malesherbes sur les suppressions de l’édition de Paris, sur les raisons données pour les justifier, sur les accommodements et retouches qu’on pourrait trouver[118]. En avril 1761, il renonce à s’occuper de ce projet d’une édition française. Le livre restera tel qu’il est[119].

Rousseau avait été intégralement payé. En mars 1759, Rev promettait de verser les quatre-vingt dix louis dans le courant de l’année. Mais le 1er juin, l’auteur n’avait encore rien reçu. Le 11 juin Rey explique qu’il s’est arrangé avec M. de Saintvenant de Rouen qui se chargera de payer à Rousseau quatre cents livres en mai, autant en juillet, septembre, novembre et cinq cent soixante en décembre pour parfaire les deux mille cent soixante livres représentant les quatre-vingt-dix louis neufs. Le 21 juin Rousseau a reçu le premier paiement. Le 6 août rien de nouveau. Il propose à Rey si ses affaires sont embarrassées de résilier le traité. Mais le deuxième paiement est arrivé le 2 septembre, le troisième le 7 octobre, le quatrième le 15 décembre et le dernier le 18 janvier 1760[120].

Conformément à la promesse faite, Robin annonçait à Rousseau, le 30 novembre 1760, qu’il y aurait dans les balles de Rey soixante exemplaires pour lui. Sans compter Mme de Luxembourg, Mme d’Houdetot et les intimes qui ont lu les copies, Duclos a vu le roman sur les bonnes feuilles que lui envoie Rousseau[121]. Des soixante exemplaires, un fut donné à M. de Margency, deux à Mme de Boufflers pour le prince de Conti, trois remis à de Lorenzi par l’intermédiaire de Coindet, un autre à M. de Gauffecour. Rousseau, le 12 mars 1761, annonçait à Mme Bourrette que tous ses exemplaires étaient donnés ou destinés[122].


II. DESCRIPTION CRITIQUE DES ÉDITIONS


Nos filiations d’éditions se justifient ainsi : les grandes familles se déterminent sans hésitation et avec une certitude rigoureuse. I. Première Édition. Persistance du texte de 1761, sans les corrections conformes à l’Errata de Rousseau que comportent toutes les autres familles. II. Édition Duchesne de 1764. Titres de lettres constamment modifiés. Table sommaire des matières…[123]. III. Édition Rey de 1763. Variantes conformes à l’exemplaire de 1761 corrigé par Rousseau. IV. Édition de Genève, 1782. Variantes conformes à l’exemplaire Coindet annoté par Rousseau. V. Éditions Defer de Maisonneuve, Didot, etc. Variantes diverses empruntées aux manuscrits déposés à la Convention.

Pour le détail des filiations, qu’il était d’ailleurs inutile de pousser très loin au prix d’un travail infinie[124], il ne nous était pas possible d’employer exclusivement la méthode la plus simple et la plus courante : collationner d’un bout à l’autre dans toutes les éditions cinquante ou cent pages déterminées. Il y a en effet quelquefois trente ou quarante pages consécutives, ou plus, où l’on ne rencontre pas une variante importante et qui ne puisse pas être attribuée à la rigueur au hasard de la composition. Nous avons donc collationné entièrement les éditions de Rey 1763 et de Genève 1782, les parties IV-VI de l’édition Musset-Pathay, et pour toutes les éditions de quelque intérêt les cent ou deux cents premières pages de la quatrième partie[125].

En même temps nous avons comparé le texte de la première édition et le texte de Musset-Pathay, le dernier en date qui ait quelque valeur, pour l’ensemble des parties IV, V et VI dont nous avons les brouillons. Cette comparaison nous a fourni un tableau de quarante-sept variantes distribuées sur la moitié du roman. Nous les avons réparties en trois groupes suivant leur importance[126]. Et c’est à ces quarante-sept variantes que nous avons, pour compléter nos recherches, comparé toutes nos éditions. Les concordances ou différences suffisent le plus souvent à établir un certain nombre de filiations secondaires.


I. Première édition.


A. Edition de Rey.


Dans nos indications les lignes des titres sont séparées par un trait. Quand il y a changement de page pour les faux-titres la séparation est marquée par deux traits. Les lignes imprimées en lettres rouges, comme il arrive fréquemment pour les éditions de Hollande, sont signalées par des italiques[127].

1. (Bibliothèque de l’Arsenal, B. L. 20867.)

Julie, | ou la Nouvelle Heioïse. | Tome premier. || Lettres | de deux Amans, || Habitans d’une petite Ville | au pied des Alpes. | Recueillies et publiées | Par J. J. Rousseau. | Première partie. | [Cartouche gravé] Non la conobbe il mondo, mentre l’ebbe : | Conobill’io ch’a pianger qui rimasi. | Petrarc. | À Amsterdam, | Chez Marc Michel Rey | MDCCLXI. || [in-12]

T. I. Préface (Six feuillets non chiffrés.) À la dernière page : Note sur les fautes d’impression. — Lettres : pp. 1-407. P. 407 verso (non chiffré) : Catalogue des livres du fond M. M. Rey, Libraire à Amsterdam.

Errata de la Julie (paginé 1 à 4). P. 4 :

« Le débit de cette édition ne pouvant pas être différé, et les estampes qui s’y rapportent n’étant pas encore tout-à-fait prêtes, on les publiera dans peu de jours. Elles seront cottées sur les pages de cette édition de Hollande, afin que l’on puisse aisément les y insérer. »

T. II. (Ne porte pas le cartouche et les vers. Fleuron.) Lettres : pp. 1-319. Verso de la page 319 : Suite du catalogue des livres du fond de M. M. Rey, libraire à Amsterdam. — T. III. (Pas de cartouche). Lettres : pp. 1-255. Verso de la p. 255 : Suite du catalogue, etc — T. IV. (Pas de cartouche). Lettres : pp 1-331. (Pas de catalogue). — T. V. (Pas de cartouche). Lettres : pp. 1-311. Verso de la page 311 : Suite du catalogue, etc. — T. VI. (Cartouche). Lettres : pp. 1-312. (Pas de catalogue).

Nous avons vu que la feuille d’errata avait été imprimée postérieurement à l’achèvement définitif de l’édition. On comprend donc qu’elle n’ait pas été brochée avec le dernier volume. La plupart des exemplaires que l’on rencontre ne comportent pas cet errata. (Ainsi s’explique l’affirmation de Bosscha[128] qu’il n’existe pas d’errata.) On le trouvera dans l’exemplaire ci-dessus décrit de la bibliothèque de l’Arsenal. Il n’existe pas au contraire dans notre exemplaire, dans ceux de Limoges (B. L. 1472), de Genève (Hf. 2762), etc…


Dans sa correspondance avec Rousseau, Rey parle sans plus d’un tirage à quatre mille exemplaires dont deux mille envoyés à Robin. Or de deux choses l’une : ou les exemplaires imprimés pour lui ne furent pas tous identiques à ceux envoyés à Robin et ne furent pas tous tirés immédiatement, ou plus probablement il fit procéder sur les mêmes formes à de nouveaux tirages[129]. Certains exemplaires, les plus fréquents, ne comportent comme celui décrit et comme l’avait voulu Rousseau ni vignettes diverses, ni cartouches et épigraphes aux tomes II, III, IV, V. D’autres, au contraire (par exemple Bibliothèque de Rouen O. 2372) ont à tous les volumes ce cartouche et cette épigraphe[130]. Certains mêmes sont plus modifiés encore. Avec une justification identique et les mêmes fautes d’impression ils comportent les différences suivantes :


2. (Bibliothèque de Genève Hf. 2762.)

T. I. En tête : Sujets d’estampes : pp. 3-24. À la fin : Vignette gravée (Yver fecit 1737) — T. II : Préface | de la | Nouvelle Heloïse | ou | Entretien sur les Romans. | entre l’Éditeur | et un Homme de Lettres. | Par J. J. Rousseau, | Citoyen de Genève. | À Amsterdam, Chez Marc Michel Rey, | MDCCLXI. | Avec Privilège de nos Seigneurs les États de | Hollande et de Westfrise. | pp : 1-63 (y compris le privilège). Verso de la p. 63 : Approbation (conforme à celle de l’édition Duchesne) et Avis du Libraire Rey : « On trouvera incessamment chez moi les douze planches qui ont été gravées pour Julie ou la nouvelle Héloïse, depuis la publication de cet Ouvrage » — Errata pour Julie (de deux feuillets non chiffrés. Identique pour le fond à celui des exemplaires envoyés à Paris, mais les caractères d’impression sont très différents) — Sur la page de titre du volume : vignette gravée. À la dernière page, cul de lampe (B. Picart. del. 1729) — T. III. Sur la page de titre : vignette gravée (identique à celle du t. II, mais avec fond strié.) Dernière page : cul de lampe. (Picart. 1728) — T. IV. Page de titre : vignette (B. Picart direx.). Dernière page : vignette (avec la légende : Ingeniosa assiduitate et une ruche d’abeilles[131]) — T. V. Page de titre : vignette. Dernière page : même vignette qu’au tome IV — Les estampes de cette édition sont gravées par Frankendaal (de I à IV) et par J. Folkema de V à XI. La XIIe ne porte pas d’indications || in-12.

On voit donc que Rey, sans avertir Rousseau, s’était entêté dans son projet de vignettes et qu’il les avait prodiguées. En outre la présence d’une contrefaçon des Sujets d’estampe et de la Seconde Préface de Duchesne, postérieure nécessairement au 7 mars 1761, puisque le Recueil d’estampes ne fut publié par Duchesne qu’après cette date[132], prouve pour le moins que Rey, s’il ne s’agit pas d’un nouveau tirage, n’a fait brocher ses exemplaires qu’à partir de mars 1761. La mise en vente de ces exemplaires se place entre cette date de mars 1761 et le mois de novembre. L’avis du libraire au verso de la page 63 de la deuxième préface, cité plus haut, porte qu’on trouvera « incessamment » chez Rey les douze planches nouvellement gravées. Or Rey écrit à Rousseau, le 15 novembre[133] : « J’ai fait graver les douze planches de la Nouvelle-Héloïse. »

Les éditions datées de 1761 furent donc très nombreuses et de beaucoup, semble-t-il, les plus répandues. Nous avons pu consulter les catalogues de ventes d’un très grand nombre de bibliothèques de la deuxième moitié du dix-huitième siècle[134]. Sur 126 éditions de la Nouvelle-Héloïse que nous y avons rencontrées, 89 sont d’Amsterdam 1761. et les prix de vente écartent l’idée d’une des mauvaises contrefaçons que nous signalerons. Ces éditions sont achetées presque toujours plus de dix livres et assez souvent plus de quinze[135]. (Le roman se vendait broché quinze livres.)


B. Préface et Recueil d’estampes.


Dès le 14 mars 1759, Rousseau prévenait Rey qu’il avait écrit une Préface de Julie, mais qu’elle ne paraîtrait pas avec le roman et qu’il se réservait le droit de la faire imprimer. Ce fut Coindet qui conclut le marché pour l’impression, concurremment avec les Estampes et l’Essai sur l’imitation théâtrale. La nouvelle Préface parut chez Duchesne le 16 février 1761. Rousseau se plaint d’ailleurs à cette date de n’en avoir aucune nouvelle. Il l’avait promise à Rey qui écrit le 25 février qu’elle ne lui est pas encore parvenue[136].

Préface | de la Neuvelle Hétoïse : | ou | Entretien sur les romans, | entre l’Editeur | et un homme de Lettres. | Par J. J. Rousseau, Citoyen | de Genève | A Paris, | Chez Duchesne, Libraire, rue | S. Jacques, au Temple du Goût. | MDCCLXI. | Avec Approbation et Privilège du Roi ||

Avertissement : pp. III-IV — Préface pp. 1-91. Approbation datée du 10 février 1761. « Le Privilège se trouvera à la fin du Recueil d’Estampes de la Nouvelle Héloïse, que l’on mettra incessamment au jour. »

Cette édition de Duchesne fut immédiatement contrefaite par Rey lui-même. Duchesne se plaignit à l’occasion à Rousseau et accusa Rey d’avoir envoyé des exemplaires à Paris[137]. Nous avons décrit cette contrefaçon de Rey insérée en tête du tome II du nouveau tirage de 1761. (L’insertion est faite au tome II pour compléter un volume que Rey, comme il l’avait écrit à Rousseau, trouvait trop mince[138].)

Le Recueil d’estampes est annoncé en dernière page de la deuxième Préface. Il parut en mars et se vendait trois livres[139]. Le privilège est daté du 7 mars. Une faute de la Nouvelle Préface est corrigée dans un erratum à la page 47.

Recueil | d’Estampes | pour | La Nouvelle Héloïse, | avec | Les Sujets des mêmes Estampes, tels qu’ils | ont été donnés par l’Editeur. | À Paris, | Chez Duchesne, Libraire, rue Saint | Jacques, au Temple du Goût. | 1761 | Avec Approbation et Privilège du Roi. ||

Recueil : pp. 1-43. Approbation : p. 44. Privilège : pp. 44-46 — P. 47 « Faute à corriger dans la Nouvelle Préface. Page 26. ligne 5. n’ait plus rien à faire. Lisez, ait plus rien à faire. »

Rey contrefit également ce recueil dès 1761. Voir la description de l’édition de 1763, p. 75.

C. Edition de Paris.


Rousseau avait promis, si Rey consentait à la réimpression, des corrections dont la première édition avait grand besoin[140]. Mais nous avons vu que cette réimpression fut faite à son insu, donc sans corrections de sa part. On trouvera dans l’ouvrage de Streckeisen-Moultou le relevé, envoyé par Malesherbes, des suppressions imposées à Robin et la réponse de Rousseau [141].


3. (Bibliothèque de l’Arsenal : BL. 20868. Bibliothèque de Dieppe : 4316. Bf. 9.)

Julie | ou | La Nouvelle Heloyse | Tome premier. || etc… Page de titre semblable à celle de l’édition authentique sauf Heloyse au lieu de Heloïse et de légères différences dans le cartouche gravé. Les justifications des pages diffèrent ; les caractères d’impression ne sont pas les mêmes : la ponctuation est modifiée. Les catalogues de Rey sont supprimés. Les fautes d’impression signalées dans les errata sont corrigées. || in-12.

T. I. Reliée en tête : Préface de la Nouvelle Héloïse etc… (Seconde Préface) — Préface (non paginée). Lettres : pp. 1-407 — T. II. (Cartouche gravé et vers de Pétrarque). Lettres : pp. 1-319 — T. III. (Cartouche). Lettres : pp. 1-255 — T. IV. (Cartouche). Lettres : pp. 1-33 — T. V. (Cartouche). Lettres : pp. 1-308 — T. VI. (Cartouche). Lettres : pp. 1-293.


D. Contrefaçons.


Les contrefaçons de la première édition furent, comme le craignait Rey, aussi nombreuses que rapides. Rey était persuadé, il l’écrit d’ailleurs à Rousseau le 6 mars, que Duchesne avait imprimé une édition et qu’il n’avait renoncé à la vendre que sur les instances de l’auteur. Duchesne prit du reste la peine d’écrire à son confrère pour protester. Il signale en même temps des contrefaçons à Lyon, Rouen, Bordeaux, Avignon, Liège. Selon Rey, ces éditions se vendaient publiquement à Paris dès le début de 1761, à quatre, cinq et six livres l’exemplaire. Dans tous les cas Pernetti indique qu’on imprime le roman à Lyon dès le 6 février 1761. À Rouen, Rey signale deux contrefaçons, l’une que Pierre Machuel doit avoir finie avant Pâques 1761, l’autre qui se vend quatre livres en février 1762. En octobre 1761, il y a en Hollande une édition de Hambourg. Le 5 juin, à Hennebont, un correspondant de Rousseau, Fromaget, se plaint qu’il n’y ait qu’une très mauvaise contrefaçon[142]. Jusqu’à la fin du dix-huitième siècle les contrefacteurs réimprimèrent sur la première édition. La contrefaçon, pour les éditions que nous avons trouvées et que nous décrivons, s’établit très aisément. Toutes impriment le texte de 1761 sans tenir compte de l’errata imprimé par Rey séparément et rarement joint, comme nous l’avons vu, aux exemplaires vendus[143]. Pour les éditions datées de 1761, les différences profondes d’aspect, de caractères, de pagination, signalent au premier abord qu’il ne peut pas être question d’un nouveau tirage sur les mêmes formes. C’est une nouvelle impression et par conséquent Rey aurait corrigé conformément à son errata, comme il le fit dès 1762 (édition de 1763), comme le firent ensuite Duchesne et les autres. Pour les éditions datées de 1762 et années suivantes, le même raisonnement vaut encore plus clairement.


4. (Bibliothèque Nationale Y2 63.811 — 63.813.)

Lettres | de deux | Amants, | Habitans d’une petite Ville | au pied des Alpes, | Recueillies et publiées | Par J. J. Rousseau, | Tome premier. I. partie | À Amsterdam, | Chez Marc Michel Rey. | MDCCLXI || in-12.

T. I. Préface de Julie : pp. i-iii — Seconde Préface ou Entretien sur les Romans : pp. iv-xxxv — Lettres sur la Nouvelle Heloyse, ou Alosia [sic] de Jean-Jacques Rousseau, Citoyen de Genève : pp. xxviii-lxii — Prédiction tirée d’un vieux manuscrit : pp. lxiii-lxxii — Sujets d’estampes : p. 1-24 — Lettres : pp. 1-518.

T. II, (IIIe et IVe parties) : pp. 1-423.

T. III, (Ve et VIe parties) : pp. 1-442. Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/64 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/65 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/66 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/67 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/68

Lettres | de deux Amants, | Habitants d’une petite ville au pied des Alpes. | Recueillies et publiées | Par J. J. Rousseau, | Nouvelle Édition | Augmentée avec Figures | Troisième partie | À Amsterdam | Chez Marc-Michel Rey. | M.D.CCLXXIII ||

13. (Édition signalée dans le Catalogue des livres de M. Midy, secrétaire du roi, Paris, Mérigot. 1775. in-8°.)

La Haye. 1762. 4 v. in-8°. fig.

14. (Édition signalée dans le Catalogue des livres de M. Re***. Paris. Desauges. 1778. in-8.)

Amsterdam. 1771. 6 v. In-12.


II. L’édition Duchesne.


A. Edition de 1764.


L’Édition de la Nouvelle Héloïse publiée par Duchesne se rattache à une Collection des Œuvres dont la bibliographie détaillée ne relève pas de notre étude[144]. Rappelons seulement que le travail de cette édition fut commencé dans le courant de 1762, dirigé par l’abbé de La Porte, et terminé fin 1764 ou début de 1765. Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/70 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/71 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/72 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/73 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/74 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/75 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/76 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/77 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/78 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/79 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/80 Amans, | habitans d’une petite ville | au pied des Alpes ; | recueillies et publiées | Par J. J. Rousseau. | Nouvelle édition. | Tome premier | à Paris, | an huitième de la République. | 1799 || in-12.

Préface : pp. 3-5 — Avertissement : p. 4 — Seconde préface : pp. 7-37 — Lettres : pp. 38-214 Table des Lettres etc. : pp. 215-216 — T. II (1800). Lettres : pp. 3-208. Table : pp. 209-210 — T. III (1800). Lettres : pp. 1-212. Table : pp. 213-214 — T. IV (1800). Lettres : pp. 3-208. Table : pp. 209-210 — T. V (1800) Lettres : pp. 3-183. Table : p. 184 — T. VI (1800). Lettres : pp. 3-222. Table : pp. 223-224.


III. Edition de Rey, 1763.


A. Edition de 1763.


Nous avons donné dans l’étude du texte tous les détails sur l’origine de cette édition. Signalons que le tome I des Œuvres dont cette édition fait partie est daté de 1762. À la fin de ce tome Rey indique : « J’imprime actuellement les Œuvres de M. J. J. Rousseau, Citoyen de Genève… Julie ou la Nouvelle-Héloïse, lettres de deux Amants, in-12, 6 vol. » Ces six volumes furent paginés en trois tomes. Il est certain d’après cette annonce que la Nouvelle-Héloïse fut vendue séparément. C’est ainsi que nous l’avons acquise. En mai 1764, le tome I était épuisé. D’après Rey l’édition (tout Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/82 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/83 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/84 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/85 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/86 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/87 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/88 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/89

La Collection de Fauche fut réimprimée en 1790 : Collection complète des Œuvres de J. J. Rousseau, citoyen de Genève. Neuchâtel. de l’Imprimerie de L. Fauche-Borel. Imprimeur du roi. 1790. in-8°. Le seul exemplaire que nous en ayons rencontré est à la Bibliothèque Nationale (Z 36421-36425) et la Nouvelle Héloïse manque.


IV. Édition de Genève.


A. Édition de Genève 1780-1782.


L’édition de Genève dirigée par du Peyrou et très répandue au XVIIIe siècle est bien connue. Signalons qu’à la fin de 1780, comme l’indique le prospectus dont nous avons parlé, l’édition commencée depuis environ dix-huit mois ne comportait encore que les tomes I à IV[145]. La Nouvelle Héloïse (tomes II et III) était pourtant publiée. On s’expliquera donc les différences de dates singulières que révèlent les nombreuses impressions de cette édition, certains exemplaires portant, comme nous l’indiquerons, doubles pages de faux-titres et titres, les premières avec la date de 1782 et les deuxièmes avec la date de 1780.

Le texte, pour la Nouvelle Héloïse, fut très évidemment établi à l’aide de l’édition Duchesne, exemplaire annoté qui appartenait à Coindet[146]. La preuve s’en établit immédiatement par le fait que toutes les corrections Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/91 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/92 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/93 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/94 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/95 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/96 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/97 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/98 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/99 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/100 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/101 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/102 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/103 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/104 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/105 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/106 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/107 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/108 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/109 son habit galant étendu = galamment — est-il juste qu’un mauvais sujet = qu’un nouveau venu sans affection et qui n’est peut-être qu’un mauvais sujet.) Il y a vingt-huit fautes de ce genre pour les cent cinquante premières pages.


45. (Bibliothèque de Lyon. 317626.)

La nouvelle | Heloïse, | ou | Lettres | de deux Amans, | Habitans d’une petite ville au | pied des Alpes. | Recueillies par J. J. Rousseau, et précédées | du voyage à Ermenonville, de M. le Tour | neur. | Tome premier, | À Lausanne, | chez François Lacombe, Libraire. | 1792 || in-12.

Préface : pp. i-iv — Voyage à Ermenonville : pp. v-cvi — Lettres : pp. 1-298 — Table : pp. 299-311 — T. II. Lettres : pp. 1-310 — Table ; pp. 311-318 — T. III Lettres : pp. 1-346 — Table : pp. 347-352 — T. IV. Lettres : pp. 1-353 — Les Aventures de Milord Edouard Bomston : pp. 354-376 — Table : pp. 377-382.


V. Editions postérieures au dépôt des
manuscrits à la convention.


XLVI. (Bibliothèque Nationale. Réserve. Z 514 et suivants.)

Œuvres | de | J. J. Rousseau, | Tome second, contenant | La Nouvelle Héloïse. || Œuvres | de | J. J. Rousseau, | citoyen de Genève, | Édition Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/111 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/112 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/113 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/114 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/115 Page:Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu/116 aurait permis à Petitain de corriger les contre-sens dont nous avons parlé (p. 3) et la variante fâcheuse citée p. 84 (note IV, 11), qu’il emprunte à l’édition de Genève.

L’édition Musset-Pathay (Paris, Dupont, Bossange, Chassériau. 1823-1826) reproduit simplement (pour la Nouvelle-Héloïse) le texte de Petitain (voir par exemple la présence de la note I, 62, etc.)


Note sur les manuscrits.


À l’exception du deuxième brouillon dont nous avons indiqué la valeur critique, les manuscrits de la Nouvelle Héloïse intéressent l’histoire de la pensée et du style de Rousseau, non l’établissement du texte. Nous n’avons donc pas à les étudier en détail. M. Marcellin Pellet en a donné une description sommaire (Les Manuscrits de J. J. Rousseau au Palais Bourbon, dans la Révolution française. Septembre 1906, pp. 199-202). Nous ajouterons seulement que le deuxième brouillon ne donne pas au complet les parties IV, V et VI qui existent seules. Il y a des lacunes importantes. Signalons également, puisqu’on ne l’a, croyons-nous, indiqué nulle part, qu’on trouvera à la fin du deuxième volume, sur le verso des feuillets, un assez long fragment de brouillon pour le livre IV de l’Émile (Le Si j’étais riche.)

La Collection d’autographes de Victor Cousin à la Bibliothèque de la Sorbonne contient (fol. 81, 83, 87, 89), des feuillets de brouillons, très intéressants pour l’étude de la composition de la Nouvelle Héloïse. Ce sont des fragments des lettres VI, 5 ; VI, 6 ; VI, 11[147].

Conclusion.


Quelques conclusions générales se dégagent de notre étude.

Une lecture attentive des descriptions confirmera bien souvent ce que tous les bibliographes savent de reste : le soin avec lequel il faut examiner et décrire les éditions pour les identifier ou les distinguer. Par commodité de travail des éditions différentes suivent souvent page par page l’édition modèle[148]. La réimpression Duchesne de 1770, par exemple, d’où sortirent bien des textes, est à peu près identique à l’édition de 1764. D’autre part, suivant une coutume toujours vivace, les éditeurs, pour écouler des éditions qui s’attardent, les affublent parfois d’une page de titre toute neuve qui dissimule l’ouvrage vieilli. Les dates des pages de titre n’ont aucune signification certaine, même dans les bonnes éditions, et demandent sans cesse à être vérifiées, etc., etc. Tout cela est d’expérience courante dans la pratique bibliographique.

Une remarque plus importante est que les éditions sont assez nombreuses, dans cette fin du XVIIIe siècle, qui s’intitulent revisées, corrigées, complétées[149]. L’exemple de la Nouvelle Héloïse doit apprendre à s’en défier. Il s’agit pour les libraires, non de servir les intérêts de la littérature, mais au milieu d’éditions et contrefaçons diverses, d’attirer le lecteur et de vendre leurs livres. Les affirmations arbitraires ne leur coûtent rien. Pour la Nouvelle Héloïse deux éditions sont intéressantes en dehors de la première, celle de Rey 1763, et celle de Genève 1780. Il se trouve que celle de Rey se donne obscurément comme « corrigée par l’éditeur » et que celle de Genève n’annonce rien. Toutes les autres qui s’intitulent plus fidèles et plus complètes n’ont de valeur que pour faire nombre.

La philologie de Rousseau retiendra l’intérêt de plus en plus en certain de l’édition de Genève pour l’établissement du texte des Œuvres. Inversement l’édition de Musset-Pathay, intéressante par la compétence de son auteur, n’a pas, pour la Nouvelle-Héloïse du moins, d’autre valeur que celle du texte de Petitain.

Il reste, pour l’histoire littéraire, qu’au lendemain même de la publication du roman et jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, les éditeurs ont cru plaire au public en assurant qu’ils donnaient un Rousseau plus exact et plus complet. Il n’est guère de contrefaçons, même détestables, qui n’ornent leur page de titre de ces fallacieuses promesses. Elles assurent ainsi que, dès 1761, Jean-Jacques est de ceux dont on entend connaître exactement la pensée, l’un de ces grands écrivains dont les miettes sont d’or et dont le génie est sacré. Elles signifient même sans doute, pour certains éditeurs et pour certains lecteurs, qu’entre le persécuté et l’autorité qui le persécute, c’est pour la pensée sincère et libre que l’opinion publique se décide. « Nouvelle édition revue et corrigée », cela veut dire qu’il importe de lire, sur la société, la morale et la religion, non ce qui convient à la censure mais ce qu’a vraiment écrit Rousseau. Lorsque Rey imprime « Seconde édition originale » il avertit qu’il réédite l’édition de Hollande et non l’édition de Robin soigneusement émoussée par Malesherbes. De cette édition de Paris les exemplaires sont rares. Si médiocre que fut son édition, nul contrefacteur n’a voulu, par dessein ou par nonchalance, la reproduire. Les prudences de Malesherbes n’ont pas été suivies par les scrupules du commerce ; c’est dire qu’elles furent dédaignées par l’opinion.

Surtout ces longues et monotones recherches n’auraient pas été vaines quand elles ne nous auraient donné qu’un seul chiffre : cinquante éditions de la Nouvelle Héloïse publiées collectivement ou séparément avant 1800. Et même plus ces listes d’éditions s’allongent, plus elles risquent d’être incomplètes. Qu’un ouvrage ait eu une, deux ou trois éditions, il y a chance fort souvent pour qu’on arrive à ne pas s’y tromper. Qu’il en ait eu cinquante, cela signifie que d’innombrables lecteurs l’ont demandé à leurs libraires ; cela signifie aussi qu’en présence de ces demandes, partout où il y avait un éditeur audacieux, dans l’absolue liberté où l’on était de contrefaire un ouvrage imprimé en Hollande, il y a eu tentation de contrefaçon, il y a eu bien souvent contrefaçon. C’est dix, vingt, trente de ces éditions de province ou de l’étranger qui nous ont assurément échappé. En quarante ans il y a donc eu plus de soixante tirages de la Nouvelle Héloïse. La seule première édition a été tirée pour le moins à quatre mille exemplaires. Il n’est pas de roman contemporain de Rousseau qui ait clairement dépassé le dixième de ce chiffre. Il n’est peut-être pas d’autre ouvrage qui l’ait atteint. Si l’on y joint tout ce que nous apprennent les jugements des critiques et des journalistes, les anecdotes des Mémoires, la correspondance pittoresque de la Bib. de Neuchâtel, il s’avère qu’il n’est pas d’œuvre littéraire au XVIIIe siècle qui ait contribué plus clairement que le roman de Rousseau à pétrir les âmes françaises.

Enfin retenons que la publication de la Nouvelle Héloïse offre un intérêt incomparable pour l’étude des relations entre les auteurs, les éditeurs et le gouvernement dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Grâce aux lettres de Rousseau à Rey, publiées par Bosscha, grâce aux lettres de Malesherbes et de Rey publiées par Streckeisen-Moultou ou conservées à Neuchâtel, il n’est pas d’ouvrage au XVIIIe siècle, à beaucoup près, dont nous puissions suivre aussi clairement les aventures jusqu’au jour de la mise en vente. La Nouvelle Héloïse est l’exemple le plus favorable d’un ouvrage imprimé à l’étranger mais officieusement autorisé. Malesherbes sert d’intermédiaire pour les épreuves ; il autorise l’entrée des ballots en France. Pourtant que de craintes et que de risques pour Rey. Le port des paquets d’épreuves est extrêmement coûteux. Quand le marché est fait avec Rousseau, rien ne prouve que la vente en France sera tolérée. Lorsque Malesherbes, parce qu’il est Malesherbes et que l’auteur est Rousseau, autorise Robin à recevoir les ballots, rien ne défend Robin contre la concurrence d’une contrefaçon vendue aisément à meilleur compte ; rien ne lui assure la vente de ses deux mille exemplaires et ne promet à Rey qu’il sera payé. En fait ce n’est plus deux mille exemplaires qu’il faudra vendre, mais trois mille, puisque mille sont réimprimés à Paris. Et de toutes parts, à Lyon, Rouen, Hambourg, Genève, etc… les contrefaçons se multiplient sans que, ni en droit ni en fait, les autorités ne puissent ni ne veuillent s’y opposer. Rey gagna assurément de l’argent. Mais l’entreprise, avant le succès, n’était pas, il faut le dire, tout à fait sûre. Les quatre-vingt-dix louis neufs promis à Rousseau n’étaient pas la somme dérisoire qu’il nous semble. On ne croit plus aujourd’hui que la censure, la Sorbonne et le Parlement n’étaient pour les écrivains que de vains fantômes et la Bastille une aimable villégiaturer[150]. Mais n’eussent-ils tenu sur la tête des auteurs que des foudres de clinquant qu’ils eussent encore gardé des armes aisément efficaces. Par les privilèges et les tolérances, par les poursuites et les entraves de la vente et du colportage, ils frappaient les éditeurs à la bourse ; ils opposaient ainsi aux auteurs une des plus solides barrières, celle de l’argent.

Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 5.djvu

Nous désignons par A l’exemplaire corrigé envoyé à Rey par Rousseau ; par Z l’exemplaire corrigé de la Chambre des députés ; par M les manuscrits. — Les chiffres renvoient aux numéros d’ordre de nos descriptions. Nous réunissons par une accolade les éditions qui diffèrent seulement par des détails de pages de titres, formats. — Nous plaçons sous une accolade les éditions pour lesquelles il était sans intérêt de rechercher les filiations intermédiaires ; elles peuvent donc être établies parfois les unes sur les autres et non directement sur l’édition d’origine. — Les éditions entre crochets n’ont pas été étudiées sur exemplaires. Leur classement est donc hypothétique.

Les lignes pointillées indiquent l’intervention secondaire d’éditions ; le sens des flèches indique le sens des emprunts.

Les corrections n’ayant pas été possibles sur ce tableau cliché, précisons que 45 utilise secondairement XXII et XXXIX, XLVI utilise M, XLVII utilise 1 et M, LII utilise 1, XLVII et M.

Pour plus de commodité nous résumons ci-dessous la signification des chiffres.

Rey 1761
Rey 1761 (cartouches et vignettes)
Rey (édition de Paris)


  
Rey, Contrefaçons :


Amsterdam 1761
Genève 1761
Amsterdam 1762
Lausanne 1762
Amsterdam 1765
Amsterdam 1770
11 
Amsterdam 1775
12 
[Amsterdam 1773]
13 
[La Haye 1762]
14 
[Amsterdam 1771]


XV 
Duchesne 1764
XVI 
Duchesne 1764 (1770) in-8°
XVII 
Duchesne 1764 (1770) in-12
XVIII 
Paris 1788
XIX 
Londres 1774
XX 
Genève-Paris 1790
21 
Paris 1799


XXII 
Rey 1763
23 
Contrefaçon Rey 1765
XXIV 
Contrefaçon Rey 1770
XXV 
Contrefaçon Rey 1776
XXVI 
Rev 1767
XXVII 
Rey 1769
XXVIII 
Contrefaçon Rey 1773
29 
Amsterdam 1791
XXX 
Neuchâtel 1775


XXXI 
Genève 1780 in-4°
XXXII 
Genève 1780 in-8°
XXXIII 
Genève 1780 in-12
34 
Genève 1780 in-12
33 
Londres 1781 in-8°
XXXVI 
Deux-Ponts 1783
XXXVII 
Société littéraire 1783
38 
Genève 1788
XXXIX 
Paris (Mercier) 1788
XL 
Paris 1791
XLI 
Paris 1793
XLII 
Lausanne 1794
XLIII 
Bâle 1795
44 
[Leipzig 1796]
43 
Lausanne 1792


XLVI 
Defer, Didot 1793
XLVII 
Didot 1801
XLVIII 
Didot 1796
49 
[Genève 1786]
30 
[Genève 1787]
31 
[Paris 1799]


LII 
Petitain
LIII 
Musset-Pathay
Daniel Mornet.
  1. Choisie parce que les brouillons manuscrits ne commencent qu’à cette quatrième partie.
  2. Sans tenir compte de variantes qui peuvent avoir leur importance pour le philologue, mais qui demanderaient à être examinées une à une.
  3. Partie IV, lettre 9, p. 99. Dans nos références, sauf les exceptions signalées, les chiffres romains indiqueront la partie, les chiffres arabes la lettre. Le chiffre de la page sera précédé de la lettre p. Sauf indication spéciale le numéro de la page renvoie à la première édition. Quand nous renvoyons aux « Œuvres » sans spécifier l’édition, il s’agit de l’édition Hachette, in-12.
  4. V, 3, p. 119.
  5. Lettres inédites de Jean-Jacques Rousseau à Marc-Michel Rey, publiées par J. Bosscha. Amsterdam, Muller, et Paris, Didot, 1858, in-8°, p. 59.
  6. Ibid. p. 69.
  7. Ibid. p. 86 et 95.
  8. Ibid. p. 88.
  9. Ibid. p. 52.
  10. Ibid. p. 99.
  11. Bosscha p. 51. Aussi Rey dans l’édition de 1761 comme dans celle de 1763, imprime dans la Nouvelle Héloïse (V, 2, p. 56 de 1761) : « Les richesses qu’on y recueillira dans deux mois. » Il faut conserver ce texte qui n’est pas une faute d’impression. (Sur cette forme de futur cf. A. François, Les provincialismes suisses-romands et savoyards de J.-J. Rousseau dans les Annales de 1907, p. 58.)
  12. Note manuscrite sur la feuille de garde du t. I de l’exemplaire de la Chambre des députés décrit plus bas, p. 14.
  13. Bosscha. p. 302.
  14. Ibid. pp. 307 et 308.
  15. Notons que cette déclaration fut publiée pour la première fois par la Gazette littérature des sciences et des arts, le 19 février 1774 (d’après Bosscha, p. 303.)
  16. Bosscha. p. 106.
  17. Ibid. pp. 108-109.
  18. Œuvres complètes. Ed. Hachette. X, p. 246.
  19. Ibid. X. p. 256.
  20. Lettre inédite de Dangirard (22 février) à la Bib. de Neuchâtel.
  21. Donc après l’envoi des exemplaires à Robin (cf. infra l’histoire de la 1re édition.) Ce n’est pas la seule fois où Rousseau ait ainsi demandé un Errata en carton ou même après le dépôt chez les libraires. Il prie Rey, à propos des Lettres de la Montagne, d’expédier un errata, carton ou modèle, à ceux qu’il aura chargés du débit de l’ouvrage (Bosscha. p. 239.) Pour la date d’impression de l’errata, cf. une lettre de Rey à Rousseau à la Bibliothèque de Neuchâtel, sans date, mais postérieure au départ de Rey de Paris (janvier 1761) : « L’Errata se travaillera la semaine prochaine. »
  22. Œuvres. t. XI, p. 178.
  23. Lettre de Dangirard à la Bibliothèque de Neuchâtel (22 février 1761.)
  24. Œuvres. X, p. 294. La lettre de Rousseau à Coindet qui fait allusion à cette réédition est non datée, mais mal placée. Elle doit être de février ou mars.
  25. Lettre inédite à la Bibliothèque de Neuchâtel. Toutes les lettres de Rey dont nous n’indiquerons pas la référence, sont empruntées à cette collection de Neuchâtel.
  26. Lettre de Duvoisin à la Bibliothèque de Neuchâtel.
  27. Bosscha, p. 118, 120, 121, 164, 192 — Lettres de Rey.
  28. I, 23, p. 132.
  29. Ici comme ailleurs il n’est pas possible de préciser parce qu’on ne peut savoir bien souvent si par exemple « Je feignis » substitué à « Je feignois » est correction de Rousseau ou négligence d’imprimeur. L’édition de 1763 est typographiquement encore assez médiocre.
  30. II, 23, p. 254.
  31. IV, 10, p. 141.
  32. Le mot céracée était en effet un terme vaudois et neuchâtelois. (Cf. A. François, dans les Annales, 1907, p. 40.)
  33. I, 36, p. 210 (1763, p. 141.)
  34. IV, 11, p. 293 et 301 (1763.)
  35. VI, 8, p. 311 (1763.)
  36. IV, 17, p. 369 (1763.)
  37. 1763. t. II p. 117.
  38. II, 13. Streckeisen-Moultou, J.-J. Rousseau, ses amis et ses ennemis. Paris, Calmann-Lévy, 1865, 1, II, p. 407.
  39. V, 7. p. 238.
  40. Lettre du 12 mars 1762 à la Bib. de Neuchâtel. Sur « l’homme au beurre », voir les lettres à la Mise de Menars, au comte de Lastic et à Mme d’Epinay du 20 décembre 1754 (X, p. 93-94.) L’édition Duchesne de 1764 supprime d’ailleurs également cette note.
  41. La Nouvelle Héloïse forme les tomes IV, V et VI. Cf. Bosscha p. 206.
  42. Cf. supra. p. 8.
  43. Bosscha. p. 137. On verra d’ailleurs (p. 38) que dans son Prospectus de 1760, Rey avait déjà pris ses précautions et laissé clairement entendre que Rousseau avait bien imaginé et non recueilli les Lettres de deux amans.
  44. On les trouvera partie II, p. 83, 115, 170, 249, 313 — III, 3, 10, 113, 123, 179 — IV, 192, 225, 261, 262, 323 — V, 222, 230, 264 — VI, 12, 93, 144. En voici quelques exemples : Je sens remanier en moi — essayez, croyez-moi, de ce nouveaux genre d’études — ces sentiments sublimes ce sont affaiblis. — Que sert donc l’opulence à la fécilité — il vient d’être, profané — et comme je m’aime guère moins à le répéter etc.
  45. Sur ces manuscrits cf. pp. 18 et p. 110.
  46. III, 16, p. 90.
  47. IV, 11, p. 194.
  48. De même 1763 (II, 16) : Puisse le ciel les combler des biens [1761, du bonheur], confirmé par la copie Luxembourg — Je ne crois pas qu’il y ait de souverains (IV, 10) [1761, des souverains], confirmé par le deuxième brouillon et la copie Luxembourg — Un ciel serein, la fraîcheur de l’air, les doux rayons de la lune (IV, 7) [1761, un ciel serein, les doux rayons de la lune] est la leçon définitive d’un texte que Rousseau écrit d’abord tel que l’édition de 1761, puis surcharge la fraîcheur de la nuit, puis corrige la fraîcheur du soir.
  49. Hf. 2018.
  50. Il serait logiquement possible que l’édition de Dupeyrou (Genève, 1782) représentât un autre exemplaire annoté. Nous avons discuté l’hypothèse (p. 83 et sq.) Pratiquement l’on verra que cet exemplaire serait identique à celui de la Chambre des Députés.
  51. Bibliothèque de Neuchâtel.
  52. L’édition Duchesne est à cette date la seule en quatre volumes. Dans une lettre à Rey du 27 avril 1769 (Bosscha, p. 288), Rousseau écrit : « Je me souviens que dans une de vos éditions de la Julie pour égaliser les volumes et les mettre en quatre tomes vous les avez coupés différemment ». Nous ne connaissons d’éditions de Rey qu’en six ou trois tomes. Probablement Rousseau confond-il avec cette édition Duchesne.
  53. L’idée d’une pareille table plaisait certainement à Rousseau puisque dans un Mémoire relatif à l’édition générale de ses Œuvres envoyé à Rey en mars 1764, il propose une Table des matières qu’il fera lui-même (Bosscha, p. 207.)
  54. Partie IV. lettre 11, p. 237 du texte 1761.
  55. I, 20, 21, pp. 106, 112 (de 1761.)
  56. IV, 17, p. 369 (1763.)
  57. IV, 11, p. 293 (1763.)
  58. II, p. 117 (1763.)
  59. t. I, pp. 122, 147, 211 (lettres 12. 19, 31.)
  60. Sur cet errata. Cf. pp. 6 et 48.
  61. VI, 8, p. 311 (1763).
  62. Cf. la note sur les manuscrits, p. 110.
  63. Bosscha, pp. 68, 95, 97, 84, 87. Lettres de Rey du 17 avril, 10 mai, 19 mai 1760.
  64. VI, 2, 3, 7.
  65. IV, 11, pp. 97, 203.
  66. L’Art de bien parler français : 6e édit. Amsterdam et Leipzig. Arkstée et Merkus. 1747, t. II, p. 8.
  67. Ibid. t. II, p. 8. Le Dictionnaire de Hatzfeld et Darmesteter indique que Lilas est emprunté de l’espagnol Lilac.
  68. Cette orthographe pourrait peut-être s’expliquer par la note où Rousseau reproche aux Genevois de faire sentir beaucoup de lettres qui ne se prononcent pas en français, par exemple le c dans lacs (= lacets) (V, 13.)
  69. IV, 11, p. 220 et passim.
  70. V, 2, p. 85 et passim.
  71. pour la lettre IV, 15 (Nous jouissons de la bienveillance…
  72. V, 2, p. 70 ; 3, p. 104 ; VI, 11, p. 290, etc.
  73. IV, 10, p. 115, V, 2, p. 89.
  74. V, 2, p. 82.
  75. Voir la Syntaxe française du XVIIe siècle de Haase, trad. par Obert. Paris, Picard, 1898, p. 119.
  76. VI, 13, p. 309. De même encore dans l’édition de Genève 1782 in-4° (t. II, p. 374) « Ne donnez à nul autre [épouse] une place que je n’ai pu remplir. »
  77. L’édition de Rey imprime de même (t. IV, p. 204) « une monticule ». Le genre du mot était encore incertain (cf. A. François, Annales de 1907, p. 57.) Mais le 2e brouillon et la copie Luxembourg donnent un monticule.
  78. VI, 8, p. 160.
  79. Cf. p. 3.
  80. V, 3, p. 118.
  81. Œuvres. VIII. p. 375. Sur cette copie on consultera surtout : H. Buffenoir. La comtesse d’Houdetot, sa famille, ses amis. Paris, Leclerc, 1905, 8°, pp. 147, 188, 237, 243, 251-252. La copie fut commencée le 19 ou 20 novembre 1757.
  82. Rousseau. Œuvres. X, pp. 221, 229, 231, 269. Lettres de Rey. La lettre par laquelle Rousseau annonce l’envoi est datée « ce Mercredi 18 ». De juin (envoi de la troisième partie) à octobre (envoi de la sixième), il n’y a pas de mercredi 18. Mais Rousseau écrit : « Voici Madame, une quatrième partie que vous devriez avoir depuis longtemps ». Cette phrase permet d’éliminer le 18 juillet trop rapproché du 20 juin pour la justifier. Le 18 septembre est bien voisin d’octobre où Rousseau veut envoyer la sixième partie avant le 15. — Cette erreur de date n’est pas unique chez Rousseau. Il écrit (à supposer que le texte édité soit exact) la même année, à la même Mme de Luxembourg, « ce lundi 20 juillet 1760. » Le 20 juillet était un dimanche. — Dans tous les cas l’édition Hachette a eu tort de classer cette lettre du mercredi 18, après une autre du 4 octobre 1761.
  83. Bosscha. pp. 107, 108.
  84. Notons d’ailleurs que, peu satisfait sans doute du texte envoyé à Mme de Luxembourg, Rousseau, le 12 décembre 1760 (X, 246), lui demande la cinquième partie pour la corriger.
  85. Exemples : tandis que nous nous amusions agréablement à parcourir [2e brouillon et 1761] = tandis que nous nous amusions à parcourir [copie Luxembourg].
  86. Exemple : elle semble sourire et s’animer = elle semble s’animer et sourire.
  87. Ici Rousseau avait écrit sur le deuxième brouillon : approcher de l’esplanade. En recopiant pour Mme de Luxembourg il écrit : approcher du bord de l’esplanade. Puis en corrigeant son deuxième brouillon et en envoyant son texte à Rey il adopte la leçon : approcher du bord.
  88. Ici le texte de Rey est légèrement différent : et après avoir lutté plus d’une heure à dix pas du rivage, nous parvînmes à prendre terre. Rousseau a remanié encore sa correction pour l’impression.
  89. Toute cette phrase partie au verso, partie en surcharge. Noter toujours l’extrême différence des encres qui prouve des corrections non immédiates et confirme notre démonstration.
  90. Rousseau avait d’abord écrit (2e brouillon) : « la serra sans mot dire en retenant avec peine un soupir » ; puis il barre et ne laisse que « la serra » ; en recopiant pour Mme de Luxembourg il rétablit « sans mot dire » ; enfin en corrigeant et en envoyant son texte à Rey il rétablit tous les mots barrés en intercalant « en me regardant avec tendresse. »
  91. Ici le texte de Rey modifie « en gémissant. »
  92. Paul et Virginie n’est qu’une « pastorale. »
  93. Cf. notre ouvrage : Le sentiment de la nature en France de J.-J. Rousseau à Bernardin de Saint-Pierre, Paris, Hachette, 1907, et notre article de la Revue du Mois (1909, 10 mai) : Les admirateurs inconnus de la Nouvelle Héloïse.
  94. Bosscha : pp. 63, 65, 66, 68-69. — Œuvres. VIII, p. 360. — Lettres de Rey du 20 septembre 1758, 24 octobre, 31 octobre, 19 février 1759, mars.
  95. Bosscha : pp. 68, 75, 82, 84. — Lettres de Rey du 14. mars 1759, 10 avril, 2 mai, 14. mai, 13 octobre, 27 octobre, 15 décembre, 24 décembre, 1 février 1760.
  96. Ils venaient même d’être augmentés. (Cf. une lettre de Thieriot à Voltaire du 28 novembre 1759. Revue d’Hist. litt. de la France, 1908, p. 348.)
  97. La lettre est conservée à la Bibliothèque Nationale (Manuscrits, Collection Anisson, 22191, f° 299) : « J’ai deux grâces à vous demander et que je vous prie de vouloir m’accorder… La première est de me permettre de vous adresser les épreuves d’un nouvel ouvrage que je vais entreprendre dont l’auteur est M. Rousseau, citoyen de Genève ; voici ce qu’il me mande par la lettre du 15 Xbre 1759, de Montmorency… [Lettre publiée, conformément à l’extrait donné par Rey, dans Bosscha, p. 83].

    Je mande parce courrier à M. Rousseau que je vous en ai fait la demande et que je l’instruirai de la réponse dont je vous prie de m’honorer… »

  98. Bosscha. pp. 83, 82, 86. — Œuvres, X. p. 226. — Lettres de Rey du 24 décembre 1759, 1 février 1760, 16 juin (Lettre d’envoi d’épreuves à M. de Malesherbes.)
  99. Bosscha et lettres de Rey, passim.
  100. Bosscha : pp. 81, 90, 92, 96, 97. — Lettres de Rey du 10 mai 1760, 26 mai, 12 septembre, 20 octobre.
  101. Bosscha : pp. 91, 84, 95, 97, 87. Lettres de Rey du 1er juin 1760, 22 juin.
  102. Cf. Bosscha : p. 73. La différence essentielle est que le roman s’intitulait : Julie ou la Moderne Héloïse.
  103. Bosscha : pp. 77, 81, 86, 102, 104. — Lettres de Rey du 14 mai 1759, 28 février 1760, 22 juin, 10 juillet, 28 juillet, 25 août.
  104. Bosscha. pp. 89, 103, 106.
  105. Par exemple les vignettes utilisées pour le nouveau tirage de 1761 (cf. infra p. 49) portent les dates de 1728 et 1737.
  106. C’est ainsi qu’ils sont utilisés dans l’édition de 1761 (1er tirage). — Bosscha : pp. 88, 100, 102, 105. — Lettres de Rey du 7 avril 1760, 24 avril, 3 mai.
  107. Sur ces projets d’estampes dont Rousseau discuta avec Mme d’Houdetot et son frère M. de Lalive de Jully, voir Buffenoir, op. cit., pp. 189, 200, 219.
  108. Avec des paginations qui permettaient de les relier commodément. — Bosscha : pp. 77, 78. — Lettres de Rey du 13 août 1759, 24 avril 1760, 27 octobre.
  109. Publié à La Haye, chez Pierre Gosse, in-12. Octobre-novembre-décembre (t. XIV, 2e partie), p. 511-515.
  110. Rey avait sans doute déjà entretenu Rousseau de ses craintes. Dans tous les cas Rousseau en parla à Malesherbes qui donna, pendant que Rey se décidait tout seul, le conseil de substituer pour la moitié de l’édition un libraire français (Rousseau. Œuvres, X, p. 239.)
  111. L’édition Hachette donne (X, 235) une lettre datée de 1760 où Rousseau indique qu’il n’a plus reçu de nouvelles de son libraire depuis la dernière feuille et qu’il croit son envoi en route. Nous avons omis de relever à Neuchâtel la dernière lettre où Rey annonce l’arrivée d’épreuves, mais il y a une lettre de lui du 20 octobre où il se plaint de n’avoir pas reçu les épreuves corrigées par Rousseau. La lettre doit donc être datée fin octobre ou commencement novembre. Dans tous les cas elle est antérieure au 24 novembre, ou plutôt à l’arrivée à Paris d’une lettre du 24 où Rey annonce l’expédition de l’ouvrage.
  112. C’est ce qu’espère aussi Rousseau dans une lettre à Lenieps du 11 décembre 1760 (X, p. 244.)
  113. Lettres de Rey du 23 octobre 1760, 30 novembre, 26 décembre, sans date, 24 novembre, 31 décembre, 9 janvier 1761, 17 janvier.
  114. Bosscha : pp. 117, 111. Lettres de Rey du 20 décembre 1760 et 9 janvier 1761.
  115. Voir le très intéressant échange de lettres entre J. J. Rousseau et Malesherbes Œuvres, X, p. 237 ; Streckeisen-Moultou : J.-J. Rousseau. Ses amis et ses ennemis, Paris, 1865. Lettres du 29 octobre et du 13 novembre 1760, t. II, pp. 401-406.
  116. On voit donc ce que vaut la phrase de Rousseau du 28 janvier 1761 (cf. également Confession, VIII, p. 367, ou lettre à Malesherbes du 10 février 1761, X, p. 251) : « cette seconde édition se faisant par votre ordre et du consentement de Rey. » (Voir la lettre de Rey du 25 février 1761 : « J’ai donné les mains à la réimpression de Julie parce que je ne pouvais pas l’empêcher. »)
  117. Le 3 février Le Roy écrit bien à Hennin qu’il vient d’achever la lecture du roman. (Cf. G. Maugras : Querelles de philosophes, Voltaire et J.-J. Rousseau, Paris, Calmann-Lévy, 1886, in-8°, p. 128), mais il n’indique pas s’il s’agit de la contrefaçon. À la même date du 3 février, La Condamine (lettre de Neuchâtel) écrit à Jean-Jacques qu’il diffère d’acquérir son roman pour avoir le texte authentique. Rousseau dit (IX, p. 2) « au début du Carnaval ». Le Carnaval de 1761 se place du 1 au 3 février.

    Bosscha : pp. 117, 111. — Rousseau : Œuvres : X, pp. 241, 246 ; VIII, p. 367. — Lettres de Rey du 31 décembre 1760, 6 mars 1761, 25 février, sans date. — Lettres de Dangirard du 22 février 1761 et Lorenzi, 28 janvier.

  118. Voir la lettre sans date à Coindet (X, 205). Elle est très mal classée entre deux lettres du 23 décembre 1761. Elle doit se placer avant la lettre 265 d’avril 1761.
  119. Rousseau : Œuvres, X, p. 256, 249. — Lettres de Robin (à la Bibliothèque de Neuchâtel) du 12 mars 1761, de Rey du 2 mars.
  120. Bosscha : pp. 75, 77, 78, 79, 82, 84. — Lettres de Rey de mars 1759 (postérieure au 14), 11 juin.
  121. Ajoutons une lettre à M. (Duclos ?) où Rousseau indique qu’il enverra la préface « imprimée » et « déjà cousue à la première partie » si son correspondant le désire.
  122. Bosscha : pp. 108. Œuvres : X, pp. 234, 255, 242. — Lettres (à Neuchâtel) de Robin 30 novembre 1760 ; Margency, 21 janvier 1761 ; Lorenzi, 28 janvier ; Lalive, 31 janvier ; Pernetti, 6 février.
  123. Cf. l’étude sur le Texte, p. 15.
  124. Le texte de la Nouvelle-Héloïse comportant 1931 p. in-12 et 1066 p. in-4°.
  125. Les deux brouillons ne commencent qu’à cette quatrième partie.
  126. Voici quelques exemples du tableau et des groupes :

    I. 1. (1761. IV, 11). Pas de note. 1’ (Musset-Pathay). Cette réponse n’est pas exacte puisque le mot d’hôte, etc. — 2. (IV, 17) et le bateau ayant besoin de raccommoder. 2’ … ayant besoin d’être raccommodé. — 3. (IV, 17). Un ciel serain, les doux rayons de la lune. 3’ Un ciel serein, la fraîcheur de l’air, les doux rayons de la lune. — 4 (VI, 8) … une sorte de jouissance qui supplie à la réalité. — Qui vaut mieux, peut-être. 4’ … qui supplée à la réalité, qui vaut mieux, peut-être.

    II. 1. (IV, 1) ; tout le veut ; mon cœur, mon devoir, mon bonheur, mon honneur conservé, ma raison recouvrée, mon état, mon mari, mes enfans, moi-même, je te dois tout. 1’ ; tout le veut, mon cœur, mon devoir… mes enfans, moi-même ; je te dois tout. — 2. (IV, 3). Enfin j’ai vu dans mes compagnons de voyage un peuple intrépide et fier dont l’exemple et la liberté rétablissaient à mes yeux l’honneur de mon espèce, pour lesquels la douleur et la mort ne sont rien. 2’ … l’honneur de mon espèce, pour lequel la douleur … — 3. (IV, 9) … en sorte que je le vois retourner beaucoup plus rassurée sur son cœur que quand il est arrivé. 3’ … beaucoup plus rassuré. — 4. (IV, 10) ; elle lui assigne une

    heure pour l’entendre en particulier, et c’est là qu’elle ou son mari leur parlent comme il convient. 4’ … lui parlent…

    III. 1. (IV, 2). Je ne pouvois m’empêcher d’admirer en toi ce que j’aurois repris dans un autre. 1’ … dans une autre. — 2. (IV, 3) … accablé de fers, d’opprobres et de misères. 2’ … d’opprobre. — 3. (IV, 3) … J’ai vu dans ce lieu de délice et d’effroi. 3’ … de délices… — 4. (IV, 7) … l’a guéri de l’esprit de systèmes. 4’ … de système.

  127. Il reste bien entendu que les italiques n’ont cette signification que dans la copie des pages de titres et ne l’ont plus quand il s’agit de rendre claire la suite de la description (Par ex. Préface… Catalogue…)
  128. p. 109.
  129. Par nouveau tirage, ici comme ailleurs, nous n’entendons pas décider si les éditeurs ont conservé leurs formes jusqu’à épuisement de l’édition. Nous voulons indiquer seulement qu’ils ont mis en vente des exemplaires imprimés à un moment quelconque sur les mêmes formes, avec des pages de titre différentes.
  130. Remarquons que ce cartouche gravé devait être reporté sur les exemplaires après le tirage typographique. Au tome IV de l’exemplaire de Rouen il est imprimé tout de travers.
  131. Ce motif gravé ne porte ni date ni nom de graveur. La même vignette agrandie se trouve en tête du t. I. des Œuvres de l’édition de 1769. Elle est signée S. V. J. avec la date de 1762. Peut-être pourrait-on reculer jusqu’en 1762 la date de la mise en vente de ce tirage, mais il est permis de supposer qu’en 1762 Rey a fait graver à nouveau sa vignette.
  132. Cf. infra, p. 53.
  133. Lettre de Neuchâtel.
  134. Mais tous antérieurs à 1780.
  135. Prix marqués par le bibliophile inconnu qui collectionna ces catalogues (bibliothèque de Toulouse). À titre de curiosité voici le prix des exemplaires de personnages connus : Princesse de Rohan : 9 livres, 15 sols. — La Popelinière : 21 l. — d’Argenson : 17 l. 10. — Mme de Pompadour : 24 l. Mme de Luxembourg : 19 l. 10. — Princesse de Conti : 12 l. — Chancelier Maupeou : 5 l. 4. — Comte de Clermont : 12 l. 19. — Duchesse de Brancas : 20 l. 12. — Président Hénault : 8 l. (broché). — Clairaut : 9 l.
  136. Bosscha : pp. 69, 112, 204. — Œuvres : X, p. 253. — Lettre de Rey du 25 février 1771.
  137. Lettre de la Bibliothèque de Neuchâtel du 12 février 1763.
  138. Cf. supra, p. 36.
  139. Voir l’annonce du Mercure en mars 1761.
  140. Œuvres : X, p. 246.
  141. J. J. Rousseau. Ses amis et ses ennemis. t. II, pp. 406-415. Œuvres et correspondance inédites de J. J. Rousseau : Paris, Calmann-Lévy, 1861, p. 389. — Les textes publiés par Streckeisen l’ont été négligemment et ne sont pas toujours exacts. Nous nous sommes assurés que pour ces lettres de Malesherbes il n’y avait que des variantes insignifiantes. Notons pourtant que cette longue et importante lettre est, pour le relevé des suppressions, un « Mémoire » qui n’est pas de la main de Malesherbes.
  142. Bosscha : pp. 122. — Lettres de Rey du 6 mars 1762, 6 mars 1761, 2 mars, 22 février 1762, 22 octobre 1761. — Lettre de Guy (à la Bib. de Neuchâtel) du 12 février 1763 ; de Pernetti, du 6 février 1761 ; de Fromaget.
  143. Exception faite bien entendu pour les fautes grossières de typographie que les compositeurs ont corrigées d’eux-mêmes à l’occasion. Encore laissent-ils souvent subsister des fautes telles que genre au lieu de génie.
  144. De même chaque fois qu’il s’agira d’une édition qui prend place dans des Œuvres complètes nous n’indiquerons sur l’édition que ce qui sera nécessaire, ou à l’occasion quelques renseignements significatifs recueillis au cours de nos recherches. Les éditions séparées sont précédées d’un chiffre arabe, les éditions dans les Œuvres complètes d’un chiffre romain.
  145. Cf. également la date de l’Avant-Propos et de la Dédicace aux Mânes de J. J. Rousseau : Neuchâtel, 1779.
  146. Cf. supra, p. 14.
  147. M. Th. Dufour a signalé et reproduit dans les Annales (1908, p. 269) une ébauche d’une dizaine de lignes pour la lettre I, 11.
  148. Cf. d’autres exemples dans R. Sturel, Jacques Amyot, traducteur des vies parallèles de Plutarque. Paris, Champion, 1909, pp. 126 et suiv.
  149. Voir pour un cas non identique mais analogue l’exemple d’une édition de Plutarque excellemment étudié par M. Sturel. Op. citat. pp. 126 et suiv.
  150. Voir notamment les études de M. Lanson sur l’affaire de l’Émile (Annales, 1905, pp. 95-136) et de M. Keim, sur celle de l’Esprit d’Helvétius (Helvétius, sa vie et son Œuvre. Paris, Alcan, 1907, Ch. XV.)