Le Théâtre littéraire — La Jeunesse

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LE
THEATRE LITTERAIRE

LA JEUNESSE
comédie en cinq actes et en vers, par M. Emile Augier.



Avant d’entrer dans l’examen de la Jeunesse, j’éprouve le désir d’exposer en manière de préface quelques considérations sur la carrière littéraire de l’auteur, et sur la direction qu’il a jusqu’à présent imprimée à son talent. Ce ne sont point des conseils, mais de simples observations que je veux soumettre au nouvel académicien, en le priant de ne voir dans toutes mes paroles que l’expression de la sympathie que m’inspire un talent très littéraire. Après beaucoup de tâtonnemens accompagnés de quelques faux pas, après beaucoup de recherches ingénieuses et de trop nombreuses concessions au faux goût du jour et à un système littéraire rétrograde, M. Augier semble vouloir enfin entrer dans la voie qu’il aurait dû suivre dès ses débuts. Si nous étions sûr qu’il y marchera résolument, nous supprimerions volontiers nos observations ; mais comme il nous semble remarquer encore certaines hésitations dans l’allure du poète, il est à craindre qu’il ne rebrousse chemin, s’il n’est encouragé à marcher en avant. C’est pourquoi nous lui disons immédiatement : Ne retournez pas en arrière ; lorsque vous serez tenté du démon de l’art de convention et de la poésie artificielle, souvenez-vous du quatrième acte de la Jeunesse. Allez, au nom de ce quatrième acte tous vos péchés vous sont remis.

Selon le philosophe grec, le premier axiome de la sagesse était de se connaître soi-même. Cet axiome a des applications ailleurs qu’en morale et en philosophie : il en a de très importantes dans la littérature, et dans les arts. Se connaître soi-même n’est pas seulement le commencement de la sagesse et le principe de toute vertu, c’est aussi le commencement de toute intelligence et le principe de tout talent. Le premier devoir de l’artiste ou du poète est de découvrir la force particulière que la nature a mise en lui ; son second devoir est de ne pas laisser cette force oisive, pour courir après des qualités qu’il ne possède pas et qu’il ne possédera peut-être jamais. Ni l’un ni l’autre de ces devoirs n’est facile à exécuter. Il n’est pas toujours aisé de découvrir la force originale qui est en nous, surtout dans une époque de civilisation vieillie et compliquée comme la nôtre, où la spontanéité de nos instincts est comprimée par mille tyrannies artificielles. Notre éducation, nos préjugés, le milieu social dans lequel nous vivons, les modes et les engôuemens dont nous subissons l’influence, le despotisme de la tradition, les souvenirs de nos innombrables lectures, concourent à dérober à nos poursuites cette force si mystérieuse déjà et si bien cachée. Il faut un singulier courage pour oser tenter la conquête de notre originalité ; il en faut un plus grand encore pour nous contenter d’être ce que nous sommes et pour ne rien désirer au-delà. Une fois qu’il a découvert son originalité et trouvé sa voie, l’artiste a besoin d’une très rare modestie pour n’être pas tenté de mentir à sa nature et de franchir les limites qui lui ont été imposées. Ce ne sont pas les qualités qu’il possède qui lui semblent désirables, mais celles qu’il ne possède pas. On a beaucoup parlé en tout temps de l’ingratitude des fils qui désavouent leurs pères, et de la vanité des gens qui se parent de titres qu’ils n’ont pas ; mais la critique a-t-elle jamais assez flétri l’ingratitude des artistes envers la nature et la lâcheté qui les empêche de se montrer tels qu’ils sont ?

Non-seulement cette ingratitude et cette lâcheté ne sont pas punies, mais elles sont encouragées par la critique et par le public. Il existe chez le peuple français une disposition d’esprit qui n’existe chez aucune autre nation. Le peuple français, qui depuis tantôt deux siècles et demi est atteint de très grandes infirmités littéraires, du mal de la phrase par exemple et de la littérature pompeuse, est toujours disposé à réclamer du poète autre chose que ce qu’il sait et ce qu’il peut faire. Notre public, qui est resté très classique et très académique malgré tous les efforts des romantiques, croit à la distinction des genres. Il ne juge pas des œuvres d’art d’après leur excellence, mais d’après le genre auquel elles appartiennent. Il dénigre volontiers ce qui l’amuse et exalte ce qui l’ennuie. Il classera volontiers Gil Blas ou Manon Lescaut par exemple dans la littérature secondaire, mais en revanche il accordera toute son admiration aux illisibles tragédies de Voltaire. Ne lui demandez pas si l’œuvre sur laquelle il doit se prononcer est bonne ou mauvaise ; l’étiquette de l’œuvre lui suffit : le roman, genre secondaire, la tragédie, genre sérieux, et tout est dit. Il sera toujours plus honorable chez nous d’avoir fait une mauvaise tragédie que d’avoir fait un conte admirable ; Zaïre éclipsera toujours Candide, et M. Ponsard aura toute la popularité à laquelle n’atteindra jamais M. Mérimée. Il en est ainsi dans tous les autres arts. Un peintre d’animaux, si habile qu’il soit, ne passera jamais pour un grand artiste ; mais si quelque pauvre diable, sans imagination et sans génie, s’avise de barbouiller de ridicules tableaux de sainteté ou de maussades tableaux d’histoire, le public lui sait le meilleur gré de ses impuissantes aspirations. Cette singulière méthode de juger les œuvres de l’esprit pourrait, je le sais, être défendue avec succès : on pourrait dire qu’elle a son origine dans un sentiment très élevé, l’amour des choses nobles et sérieuses ; mais on pourrait répondre aussi qu’elle gêne la liberté de l’esprit, qu’elle éloigne le talent de la vérité et de la nature, et qu’elle n’est après tout qu’un reste de l’ancien régime qui a survécu à toutes nos révolutions et dont il serait temps enfin de nous débarrasser. Cette méthode de jugement, cette distinction tranchée entre les genres littéraires, cette habitude de classer les œuvres, non d’après leur valeur, mais d’après leur étiquette, viennent en droite ligne d’une époque à jamais glorieuse, mais qui, malgré toutes ses gloires, a été et sera longtemps encore funeste à l’intelligence française, je veux dire le siècle de Louis XIV. Ces habitudes d’esprit pouvaient être excellentes pour le public très restreint et très raffiné de cette époque, mais de notre temps elles sont un préjugé, un ridicule et une preuve de mauvais goût. Quand je vois un homme de mon temps admirer une médiocre tragédie, parce que c’est une tragédie, l’idée du Bourgeois Gentilhomme se présente aussitôt à mon esprit, et je crois avoir sous les yeux M. Jourdain en personne. Cette détestable manière de juger est donc très défavorable à l’art et à la littérature ; elle décourage l’artiste ou le poète, qui, s’effrayant des dédains du public lettré, fait alors tout ce qu’il faut pour fausser sa nature. Désireux d’atteindre à la renommée, il cherche les qualités qui lui manquent, et trouve les défauts qu’il n’avait pas. Il était franc d’allures, il se fait prétentieux ; il excellait dans le style familier, il se guinde pour attraper le sublime, qui s’obstine à le fuir. Il gâte son talent, mais il a la gloire d’avoir tenté des assauts dont il est sorti écloppé et invalide pour tout le reste de ses jours. Et le public et la critique, loin de blâmer ses tentatives criminelles, lui en savent bon gré, et l’encouragent à recommencer. La littérature et l’art véritable en souffrent, mais la distinction des genres tranchés et la gloire de la littérature stérile et pompeuse sont sauvées.

Après ces préjugés de l’opinion, la cause qui contribue le plus à fausser la nature des artistes est l’engouement de l’heure présente et de la mode nouvelle. Nous sommes un peuple d’imitateurs et de courtisans. Dès que le succès brille à l’horizon, toute la nation française tombe à genoux et le salue. Là où un Français a sauté, toute la nation française saute à sa suite. Dès qu’une innovation littéraire s’est produite, tout le peuple des artistes marche dans la voie de cette innovation, et cherche à réussir, non plus en innovant, mais en imitant et en répétant. Grâce à cette heureuse disposition, chacun se dispense de chercher son originalité et étouffé à plaisir les facultés dont la nature l’avait doué. Tel qui était né pour faire des sonnets fait des drames, parce que la vogue du moment est au drame ; tel qui était né pour faire des comédies s’essouffle à faire des odes, parce que la vogue du moment est à la poésie lyrique. Incalculable est la somme de talent que chaque génération gaspille ainsi en pure perte. Il fut un temps en France où tout le monde faisait des tragédies : il fallait avoir produit au moins une tragédie pour avoir droit d’entrée dans la littérature ; quiconque n’avait pas commis un de ces crimes contre la nature et le bon sens était tenu pour un médiocre esprit et presque pour un malhonnête homme. Sous la restauration, quelques hommes de génie donnent à la France une certaine poésie qui lui avait toujours manqué, la poésie du pur sentiment et de l’émotion individuelle ; tous les poètes, grands et petits, se mettent à rêver au clair de lune, à faire l’amour en nacelle et à verser des flots de rimes lamentables et mélancoliques. Puis vient le tour du drame romantique ; tous les théâtres sont alors encombrés d’œuvres insensées, et toute la littérature se prend à rêver meurtres, viols, incestes, coupes empoisonnées, arquebuses à rouet, tapage forcené et quadruple galimatias. Enfin, un jour que la France était sous un astre néfaste, une certaine Lucrèce vint au monde ; il n’en fallut pas davantage pour déterminer une réaction de déraisonnable bon sens, plus fatale à la littérature que les extravagances des années précédentes. À partir de ce moment, une averse de tragédies grecques et romaines, de contrefaçons de l’antique, est venue pleuvoir comme une douche intempestive sur l’imagination du public, qui en grelotte encore, et qui, pour dissiper cette humidité malsaine, s’est mis à avaler avec empressement tous les alcools réalistes qu’on a bien voulu lui présenter. Que voulez-vous ? ce pauvre public avait eu si froid dans les catacombes pleines de moisissures où on l’avait fait séjourner. Mais cette nouvelle réaction n’est pas moins curieuse que la précédente. Deux ou trois jeunes gens, ennemis de la tragédie, et trop tard venus pour avoir partagé les folies romantiques, s’avisent un jour de mettre dans le roman et sur la scène les petites misères de leur jeunesse et la vie de bohème que la nécessité les avait pendant un temps contraints de mener. Ils ont réussi ; aussitôt le troupeau des imitateurs s’est précipité à leur suite. D’ici à peu de temps, nos nouveaux romanciers auront donc énuméré, compté et décrit toutes les marmites ébréchées qui peuvent se rencontrer dans les loges de portiers parisiens. Maintenant étonnez-vous que la France soit le pays de l’art de convention et la patrie de Campistron, de M. Bouchardy et de M. Barrière !

Je n’ai jamais pu lire ou voir représenter une des pièces de M. Emile Augier sans que ces réflexions se présentassent à mon esprit. Bon gré, mal gré, je me posais toutes ces questions. — A-t-il fait tout ce qu’il devait faire pour découvrir son originalité ? N’a-t-il pas peur de se montrer tel qu’il est, et ne travaille-t-il pas de son mieux à fausser sa nature ? Telle scène n’est-elle pas une concession au faux goût du jour ou à la morale en vogue pour le quart d’heure ? S’il ne montre pas plus de hardiesse, n’est-ce pas qu’il a peur de compromettre son succès, et s’il obéit à telle réaction à la mode, est-ce librement, de son plein gré, ou n’est-ce pas plutôt pour se laisser porter à la renommée par le facile courant de l’opinion ? Je ne sais si M. Augier a négligé de chercher son originalité, ou si cette originalité lui a fait peur, et s’il l’a réprimée par prudence ou timidité ; mais ses écrits expriment assez bien l’hésitation d’un homme qui voudrait paraître autre qu’il n’est, et dont la nature véritable se trahit en dépit de ses efforts. À côté d’une tirade franche et vigoureuse se dresse une tirade pleine de prétention poétique ; des mièvreries sentimentales usurpent tout à coup la place du langage familier, dans lequel l’auteur excelle cependant ; le faux et l’artificiel se mêlent au naturel et au simple ; on sent que le poète s’épuise en labeurs malheureux pour fausser une nature richement, douée et gâter un talent réel. Soit que, faute de s’être interrogé, il ne connaisse pas sa force véritable, soit qu’il obéisse à ce mauvais génie qui nous souffle à l’oreille que les qualités d’autrui sont préférables aux nôtres, M. Augier semble faire tout au monde pour éviter d’être ce qu’il est. Il possède les dons les plus heureux, et il s’applique depuis quinze ans à leur faire produire des fruits et des fleurs dont le germe n’est pas en eux. Ainsi il sait plaisanter, et il a l’esprit naturellement railleur ; mais le trait comique, qu’il sait lancer à merveille, ne lui suffit pas, il faut qu’il l’aiguise, qu’il l’amincisse, qu’il le tourne en pointe. Le trait était primitivement Vigoureux, il croit mieux faire en le rendant ingénieux. Sa dualité dominante est la gaieté, une gaieté franche et de bon aloi ; dans tel passage, on salue volontiers en lui un arrière-petit-fils de Regnard, sinon de Molière, et le voilà qui tombe dans les concetti et le marivaudage quintessencié. Le langage qui conviendrait à son esprit judicieux et sain est un langage cru et même un peu cynique : craignant sans doute d’effaroucher, M. Augier s’efforce au contraire d’être gracieusement coquet, et je dirais volontiers gentil ; on dirait à certains momens Figaro qui prend les airs et le langage de Chérubin. Il excelle, quand il le veut, et il le veut trop rarement, dans le style simple et familier ; mais la simplicité toute nue semble lui déplaire, il faut en quelque sorte qu’il orne cette nudité, qu’il la fasse parée, pimpante, provocante. C’est là le plus grand défaut de M. Augier ; qu’il nous permette de le lui dire en toute sincérité, il faut être un plus grand poète qu’il ne l’est pour oser orner la simplicité. Quand Shakspeare, par exemple, décore quelqu’une de ses grandes pensées de tout le luxe de ses métaphores et de ses images, cette pensée ne cesse pas d’être simple pour être parée, et elle se dresse devant nous comme une jeune sauvagesse dont la beauté nue resplendit encore davantage sous le reflet brillant de ses colliers et de ses bracelets. Au contraire, lorsque M. Augier, au lieu de nous présenter avec candeur ses pensées toutes nues, vient les parer de quelque modeste image, ou de quelque ingénieuse épithète, je trouve ces ornemens déplacés, parce qu’ils sont trop mesquins. Ce n’est plus la sauvagesse dont je parlais, tout à l’heure, c’est tout au plus une agréable bourgeoise en déshabillé, qui étalé sous mes yeux quelques pauvres bijoux achetés l’un après l’autre avec les économies de son ménage.

Vraiment M. Augier se fait tort et ne s’estime pas ce qu’il vaut. Qu’il ait donc plus de confiance en lui-même, qu’il ne dédaigne pas autant qu’il le fait les dons qu’il a reçus. Pour moi, quand je lis M. Augier, il me donné l’idée d’un talent plus robuste que celui que ses œuvres révèlent. La nature du poète me paraît bien supérieure à ses productions. Je découvre à cette lecture un autre poète que celui que nous connaissons, un poète qui s’est coupé les ailes et qui n’a pas pu prendre encore son essor, mais que nous saluerons un jour peut-être, si le poète ne s’impose pas quelque nouvelle mutilation, car ses ailes repoussent, et la Jeunesse en est la preuve. Que M. Augier se débarrasse donc de tous ces oripeaux qui gênent son allure, de ces contraintes qui gênent sa franchise, de cette timidité qui paralyse son talent ! Quelle est donc cette nature que nous croyons découvrir en lui, et qu’il comprime autant qu’il le peut ? Il fut un temps où l’on aurait plu sans doute à M. Augier en lui disant qu’il était un néo-grec ou un néo-latin ; on lui plairait encore aujourd’hui sans doute en lui disant qu’il est le champion du bon sens contre les folies de l’école romantique. M. Augier n’est rien de tout cela. On le disait récemment avec beaucoup de justesse, M. Augier est un Gaulois. Oui, M. Augier, quoi qu’il fasse, a essentiellement un tempérament de Gaulois. Il possède tout le mélange de qualités et de défauts que ce mot exprime. Il a plus d’esprit que d’imagination, plus de netteté et de bon sens que de profondeur, plus de gaieté que de grâce, plus de bonne humeur que de rêverie. C’est une nature saine, franche, tournée à la raillerie et à la satire, capable d’invention dans le comique, et à laquelle la crudité et même le cynisme du langage ne répugnent pas. C’est une nature facile, capable d’abandon et d’aimable négligence, aisément heureuse et très propre à communiquer son contentement. Ou je me trompe fort, ou pour M. Augier le ciel n’a jamais de nuage, et la vie n’a que des horizons heureux. Voilà M. Augier tel que je me plais à l’imaginer. — Mais, pourrait-on me répondre, ce n’est pas là le poète tout entier. Et le charme étudié de sa diction, et ce frais sentiment de la nature qui se laisse apercevoir çà et là dans ses œuvres comme un coin de paysage vu d’une lucarne, et ces recherches de grâce rêveuse, et ce lyrisme modéré qu’il essaie d’introduire dans le dialogue et de mêler au style familier ? — Artifices tout cela ! efforts laborieux que j’ose ne pas trouver toujours méritoires ! Dans ses recherches du lyrisme, de la mélancolie ou de la rêverie, M. Augier me fait toujours songer au merle, l’oiseau moqueur, s’essayant à chanter les chansons du rossignol. Que M. Augier ne prenne pas dans un mauvais sens cette comparaison, car le merle est dans son genre un excellent musicien, et certainement s’il essayait de siffler des airs qui ne vont pas à sa voix, il rencontrerait malgré tout de bien jolies notes. C’est aussi ce qui arrive à M. Augier.

Ainsi M. Augier craint d’être lui-même, et il n’est pas parvenu encore à dégager complètement son originalité. Il a nui en outre à son talent en se rendant coupable d’un délit que je lui reprocherai très vivement. Au lieu de chercher à être lui-même et de parler librement en son propre nom, il a consenti à se faire l’interprète d’une certaine opinion littéraire, et il s’est engagé dès le premier jour dans les rangs de cette réaction déplorable qui s’est appelée l’école du bon sens. Il a suivi le courant de l’opinion publique, alors que rien ne l’obligeait à le suivre. Certes, au moment où il écrivait la Ciguë, il s’inquiétait probablement peu de savoir s’il faisait ou non œuvre de réaction. Il obéissait librement à un poétique caprice qui s’était présenté à son imagination. Il débutait, comme on débute toujours, un peu au hasard, avec l’esprit aventureux de la jeunesse, sans se douter qu’il allait bientôt être compté parmi les champions du bon sens, de la morale et des sentimens bourgeois. La Ciguë est une œuvre faite sans aucune préoccupation d’école et de système. Qu’y avait-il de commun, je le demande, entre la morale et cette charmante fantaisie, qu’animait d’un bout à l’autre un souffle de poétique libertinage ? Mais la Ciguë, par malheur, fut représentée à l’époque où l’astre de l’opaque Lucrèce venait de se lever à l’horizon ; le vent soufflait à la réaction, et M. Augier fut, sans l’avoir cherché, salué dès le premier jour comme un des chefs de l’école qui allait mettre un terme aux saturnales de l’école romantique. Il est juste de dire qu’il y eut là un malentendu ; le public, comme il arrive souvent, prit la forme pour le fond et l’expression pour la pensée. Si M. Augier fut salué, dès la Ciguë, comme un des futurs vengeurs de la morale et de la littérature honnête, ce ne fut pas à cause des sentimens exprimés, mais à cause de la forme dont ils étaient recouverts. On fut surpris de cette forme tempérée, de ce langage modéré, qui succédaient aux violens styles et aux éclats de voix de l’école romantique. C’en fut assez pour faire nommer M. Augier lieutenant de M. Ponsard, événement fâcheux, et tout au désavantage de M. Augier, car la différence est grande entre ces deux poètes. Depuis cette époque, M. Augier a fait tout ce qu’il a pu pour mériter son titre et gâter un vif, ingénieux et robuste talent. Au lieu de rester fidèle à la vérité et d’observer sincèrement la nature, il s’est mis à prêcher les bonnes mœurs et la morale. Hélas ! quelle morale ! On a pu voir, le jour où fut représentée Gabrielle, jusqu’où peut aller un homme de talent engagé dans une voie fausse, et qui se mêle de choses qui ne le regardent pas. Tout était faux dans cette œuvre malheureuse, depuis le plan de la pièce, où l’unité de temps et de lieu était observée contre toutes les lois du bon sens, jusqu’aux moindres détails du style. On allait de merveille en merveille, on ne savait ce qu’on devait le plus admirer, de ces passions qui trouvaient moyen, en marchant d’un pas si timide, d’arriver, dans l’espace de vingt-quatre heures, jusqu’aux frontières de l’adultère et de l’enlèvement, ou de ces personnages qui avaient des allures si bourgeoises et qui s’exprimaient si prétentieusement. Jamais on n’avait employé un style si fleuri pour dire que la poésie consiste dans la prose. Une seule scène rachetait heureusement ces passions sans tempérament et ces personnages sans intérêt, la scène où Adrienne fait à Gabrielle la confession de ses fautes d’autrefois. Je cherche un mot pour caractériser cette œuvre vraiment excentrique et tout à fait en dehors du bon sens. « La révolution allemande est une vache au galop, » disait un diplomate en parlant des événemens de 1848 ; vaches au galop, la morale, les passions, la poésie de Gabrielle !

Encore un mot sur la fausse direction que M. Augier a donnée à son talent. Il aime la comédie de fantaisie, et c’est même là sa préférence la plus marquée. Tantôt il fait un élégant pastiche grec, la Ciguë ; tantôt il essaie de ranimer les masques comiques de l’ancien théâtre, l’Aventurière ; tantôt enfin il prend pour sujet d’une comédie un gracieux sujet de fabliau ou de conte de fée, Philiberte. Il réussit, cela est incontestable, et cependant, qu’il me permette de le lui dire, en dépit du succès obtenu, la comédie de fantaisie n’est pas faite pour lui. Il faut laisser ces choses-là à Shakspeare, ou, pour prendre un nom plus modeste et plus près de nous, à Alfred de Musset. Il faut, pour réussir dans la comédie de fantaisie, un emportement dans la grâce, une verve de rêverie que le poète de la Ciguë ne possède pas. Sa nature et son talent le portent au contraire vers l’étude et l’observation de la réalité. La réalité, voilà son vrai domaine, qu’il néglige pour courir après des mirages chimériques. Les scènes excellentes et justement applaudies de ses comédies de fantaisie devraient cependant lui ouvrir les yeux sur la nature de son talent. Prenons l’Aventurière par exemple, la plus parfaite, à notre avis, de ses comédies de fantaisie. Quel est le personnage important de la pièce ? Ce n’est pas son Cassandre : il n’est pas assez barbon, assez ridicule assez grotesque, assez berné. Pour être un type de fantaisie, il lui manque cette extravagance qui fait du vieux mari, dans les Caprices de Marianne, un personnage si amusant. Ce n’est pas son matamore : il n’est ni assez gai, ni assez tapageur. Ce n’est pas son aventurière : elle n’est ni assez coquette, ni assez folle. Le personnage important et intéressant est le seul qui ne soit pas un masque et qui soit pris dans la réalité : c’est Fabrice, le jeune homme de trente ans revenu des longues aventures, désenchanté, sceptique, cynique, sans illusions, et n’ayant conservé d’intacts que les grands et vrais sentimens primitifs du cœur humain. Et quelle est la scène capitale de l’Aventurière ? C’est encore celle qui nous ramène le plus près possible de la réalité, celle où Fabrice, jusqu’alors simplement froid et rusé, éclate tout à coup en entendant prononcer le nom de sa mère par doña Clorinde. Que M. Augier nous en croie : il est fait pour la bonne et franche comédie, pour l’observation de la vie réelle, et cependant il n’ose pas aborder franchement la réalité. Une seule fois il l’a osé, une seule fois il a été hardi, et sa hardiesse n’a pas été couronnée de succès. Nous voulons parler du Mariage d’Olympe. Le public, qui cependant avait applaudi quelque temps auparavant je ne sais quelles filles de marbre, lui a donné tort ; mais on peut appeler du jugement du public, qui cette fois a été tout à fait injuste envers l’auteur. Rarement le poète a aussi complètement réussi, et jamais ses allures n’ont été plus libres. Tout le monde a blâmé ce drame ; pour moi, j’en fais très sincèrement mes complimens au poète. J’en approuve tout : les caractères, le style, l’action, la morale, tout ; jusqu’à ce fameux coup de pistolet qui a fait pousser des cris à quelques vertueux feuilletonistes, et qui est pourtant le seul moyen honorable de dénouer le drame et d’en finir avec son affreuse héroïne. Loin d’être scandaleux et criminel, ce coup de pistolet est légitime et moral ; c’est l’acte d’un honnête homme qui se trouve par malheur juge et partie dans sa propre cause, et dont le sentiment de justice est révolté par un impudent défi. Loin de blâmer le vieux marquis, on aurait plutôt envie de lui tendre la main. Je ne sais quel écrivain a osé dire qu’il était digne des galères ; je trouve au contraire qu’il mérite l’estime de toutes les honnêtes gens. Le Mariage d’Olympe méritait de réussir, il a échoué ; mais ce n’est pas une raison pour que M. Augier s’écarte de la voie dans laquelle il était enfin entré.

Il continue d’y marcher, avec timidité, avec hésitation, il est vrai ; mais il a tort, et le succès récent de la Jeunesse doit l’engager à persister. Le sujet de sa nouvelle comédie est pris dans la réalité des mœurs contemporaines. La donnée en est vraie, simple, poignante. L’auteur a donné à sa pièce le titre de comédie ; il aurait dû plutôt lui donner le nom de drame, car il n’y a rien de bien gai dans les lâchetés et les ridicules qu’il a mis en scène. Tout tourne au drame dans l’époque bienheureuse où nous vivons, même nos ridicules, et nos défauts sont plutôt faits pour attrister que pour égayer. Le génie le plus comique s’épuiserait en inutiles efforts pour divertir aux dépens du défaut en vogue aujourd’hui, l’amour du luxe et des apparences trompeuses. Qui oserait faire rire avec tout ce que cette mode funeste contient de hontes, d’humiliations secrètes et d’économies sordides ? Le spectacle de cette chasse à l’argent, où les hommes se poussent, se foulent aux pieds sans pitié et tombent déshonorés, est fort ridicule sans doute, mais il est encore plus émouvant. Le cœur n’a pas précisément envie de s’épanouir lorsqu’on voit un jeune homme enlevé au sortir de l’adolescence par la fatalité des mœurs contemporaines, avec la brutalité d’un pirate barbaresque en quête d’esclaves, et jeté dans l’armée meurtrière des intérêts pour y combattre et y gagner comme un gladiateur une existence misérable. Rien n’est plus vrai que la donnée de la pièce de M. Augier. Le jeune homme, en l’an de grâce 1858, est condamné à acheter sa vie au prix de son âme, comme le soldat mercenaire au prix de son sang. S’il veut être jeune, il ne le sera pas impunément. S’il veut rêver, penser, aimer, quel temps lui restera-t-il pour faire son chemin dans cette société où tout est si accessible en apparence, où tout en réalité est hérissé de barricades, entouré de palissades, défendu par d’épais remparts ? Le temps n’est plus où l’en pouvait dire que la vie est un songe : la vie aujourd’hui est une réalité sérieuse sans grandeur, dangereuse sans attrait ; c’est un champ de bataille meurtrier, mais sans gloire et sans honneur. Les exigences matérielles du corps sont devenues la principale préoccupation de l’homme ; la grande affaire de l’existence, c’est boire et manger, et ce but peu glorieux n’est cependant pas toujours facile à atteindre. Au sein de la civilisation la plus raffinée, l’homme retourne ainsi peu à peu à son point de départ, et redevient dans les rues de nos grandes capitales ce qu’il était dans les forêts primitives, un pauvre animal sauvage, criant après sa proie comme la bête affamée, aux aguets au coin des bornes comme le tigre dans les jungles, et se condamnant à un travail acharné pour acheter, comme le nègre de Guinée, un caleçon qui couvre ses nudités, quelque poison alcoolique qui procure l’oubli. Dans cette société si riche et si nécessiteuse, le jeune homme ne peut trouver sa place qu’en consentant à ne pas avoir les sentimens de son âge ; d’ailleurs, qu’il consente ou non, il ne les gardera pas longtemps. Il aura d’abord les fiertés de la jeunesse, il luttera ; mais bon gré, mal gré, il s’affaissera et finira par succomber. Enfin, dernière misère, il ne rencontrera autour de lui pour le soutenir dans la lutte que des contradicteurs : ce sont ses proches, ceux qui sont les gardiens naturels de son honneur et de ses vertus, qui lui conseilleront la lâcheté. Un ami perfide ne le conseillerait pas mieux que la tendresse de ses parens, et les insinuations d’Iago ne conduisent pas Othello dans l’enfer de la jalousie par une pente plus douce que les sollicitations incessantes d’une mère ambitieuse ne peuvent conduire le jeune homme à un succès sans gloire et à une fortune sans bonheur.

Telle est la donnée de la nouvelle pièce de M. Augier ; encore une fois, elle est simple et elle est vraie. L’auteur en a-t-il tiré tout ce qu’elle contenait ? Le sujet étant admis, on aurait voulu peut-être plus de mouvement et d’animation, une intrigue plus compliquée, une action moins languissante. On aurait voulu aussi un plus grand nombre de personnages et une plus grande variété de caractères. À mon avis, le défaut principal de cette pièce est un trop grand calme et une trop grande tranquillité ; on n’y entend pas assez le tapage assourdissant de notre société moderne, le bruit de cette foule affairée qui s’agite pour vivre et qui y réussit à peine. Tout se passe tranquillement, entre quatre murailles, dans le salon de Mme Huguet, où son fils vient nous raconter ses luttes et ses dégoûts. M. Augier n’a pas encore assez d’audace pour tenter de trop hasardeuses entreprises ; il s’est contenté d’une situation unique et de deux ou trois caractères, et peut-être après tout a-t-il » eu raison. Si nous ne, voyons pas tout ce que l’auteur aurait pu nous montrer, nous devinons et nous soupçonnons tout ce qu’il nous a caché. Philippe Huguet et sa mère nous suffisent pour apercevoir le monde avec lequel ils sont en lutte ; chacune des petites lâchetés de Mme Huguet nous fait soupçonner qu’ailleurs doit couler un torrent d’infamies, et chacune des faiblesses de Philippe nous fait penser à des tentations plus grandes encore et à des luttes plus vives que les siennes. La réalité, loin d’être accusée violemment, a donc été au contraire adoucie et amoindrie ; mais on voit parfaitement que si le poète n’en dit pas davantage, c’est qu’il espère que l’intelligence du lecteur suppléera à ce qu’il ne dit pas. M. Augier a peut-être manqué de témérité, il n’a pas manqué de bon goût. S’il eût accusé davantage la réalité, il pouvait choquer et scandaliser ; il a voulu dire la vérité sans blesser le public, il a réussi. Malgré la timidité de l’auteur et la marche trop languissante de l’action, la Jeunesse mérite son succès : elle contient de belles parties et un caractère original et vrai, qui restera la création la plus heureuse de M. Augier.

Ce caractère original est celui de Mme Huguet. Son âme et son cœur se sont usés dans les luttes de la vie, et les dures leçons de l’expérience lui ont fait regretter d’avoir cru un jour au bonheur. Elle ne croit plus ni au bonheur, ni à l’amour, ni même à l’honneur, ou plutôt elle a fini par oublier qu’il existât de telles choses ; mais elle connaît le prix de l’argent, de l’intrigue et des protections puissantes. Honnête femme et bonne mère, elle veut sauver son fils de la chimère du bonheur ! Ni soins ni ruses ne lui coûtent pour cela ; elle voudrait sauver son fils du déshonneur ou du crime, qu’elle n’emploierait pas plus de dévouement qu’elle n’en met à l’empêcher d’être heureux. Veuve d’un employé de ministère, l’avenir idéal qu’elle rêve pour son fils est tout à fait conforme à la vie qu’elle a si longtemps subie avec amertume : c’est un avenir de bureaucrate bien renté et de paperassier opulent. Le bonheur pour elle est inséparable de fauteuils bien rembourrés, de cabinets de travail encombrés de cliens, et d’écritoires dont chaque goutte d’encre est une pièce d’or. Aussi faut-il voir comme elle malmène son gendre, brave garçon qui, fatigué des sénilités qu’il faut commettre à Paris pour conserver une place de quinze cents francs, a préféré aller vivre dans ses champs, riche, indépendant et heureux. Comme elle connaît son public parisien, elle sait bien que la vanité en France finit par avoir raison du ridicule, qui tue cependant dans notre pays, et à son nom bourgeois d’Huguet elle a bravement associé celui de Champçableux. Elle est passée maîtresse dans cet art des petites lâchetés qui est particulier aux femmes, et pour le plus grand bien de son fils elle se rendra coupable d’une foule de légères infamies. Mme Joulin, ancienne femme entretenue, désire entrer dans le monde des honnêtes gens : Mme Huguet lui ouvrira sa porte. M. Mamignon, parvenu imbécile, vaniteux et compromettant, peut être utile à Philippe Huguet : qu’il soit le bienvenu. Un sot compromet sa fille, elle saura éviter tout éclat, et même faire tourner cette impertinence au profit de ceux qu’elle aime. Voilà Mme Huguet, personnage très vrai, très original ; c’est une bourgeoise instruite par les longues leçons de la misère discrètement supportée.

La jeunesse est le printemps de la vie, disaient nos pères, alors que la nature et le cœur humain n’avaient pas embrouillé l’ordre de leurs saisons. Cependant Philippe Huguet préférerait aux lourdes pluies dont ce printemps est noyé l’hiver le plus hyperboréen. Sa jeunesse est à la fois pour lui un fardeau et un obstacle. Il sent bien qu’il a tort d’être jeune, mais qu’y faire ? c’est un tort dont on ne se corrige qu’avec le temps, et le temps marche si lentement. Il est en son pouvoir d’ailleurs de se vieillir prématurément ; qui l’empêche d’avoir à vingt-cinq ans les pensées et les sentimens d’un homme vieilli dans l’intrigue et blasé par l’habitude de la bassesse ? Il est las d’attendre une occasion qui ne se présentera peut-être jamais : c’est à lui maintenant de provoquer l’occasion, et pour cela aucun moyen ne lui coûtera. Il sera lâche, servile ; plutôt le déshonneur que la médiocrité et l’obscurité ! Oh ! comme sa mère sera fière de lui, et avec quelle satisfaction elle serrera dans ses bras ce cher fils, qui aura enfin ouvert l’oreille à ses leçons ! Oui, Mme Huguet a raison ; la délicatesse est un embarras, et la fierté une gêne. Eh bien ! qu’elle reçoive à son aise, malgré ses antécédens scandaleux, la femme de l’avoué Joulin, qui sera reconnaissant à la famille de cette lâcheté, tandis que lui, Philippe, accablera de caresses serviles le compromettant Mamignon, qui peut lui accorder sa protection auprès d’une puissante compagnie de chemin de fer. Il est las d’errer dans la salle des Pas-Perdus, attendant le procès imaginaire qui doit le tirer honnêtement de l’obscurité. D’ailleurs il n’a pas le temps d’attendre, il aime sa cousine Cyprienne, jeune orpheline élevée dans la maison, et qui a grandi près de lui. La dot de Cyprienne est mince, sa fortune à lui est modeste : il faut donc qu’il fasse fortune au plus vite. Ce singulier logicien, qui voudrait supprimer le temps pour arriver plus tôt, consent néanmoins à remettre son bonheur à une échéance indéterminée.

Cependant, malgré tous ses sophismes et quoiqu’il travaille de son mieux à se dessécher l’âme et le cœur, Philippe est faible et se laissera séduire, s’il n’y prend garde. Il est en lutte avec deux adversaires redoutables, sa mère et sa jeunesse. Qui des deux l’emportera ? La jeunesse, — lui disent à l’envi sa sœur Mathilde et son beau-frère Hubert, qui représentent dans cette pièce les sentimens honnêtes, et qui font en quelque sorte l’office du chœur antique, chargé de décerner aux acteurs du drame ; la louange et le blâme ; mais la mère fait bonne garde, et éteint d’une main prudente et discrète ce feu de la jeunesse qui jette encore de loin en loin de si beaux jets de flamme. Quand Philippe sera disposé à faire quelque généreuse imprudence, elle sera là pour le préserver contre son cœur et le détourner du danger. La digne femme et la bonne mère ! Il faut la voir lorsque Philippe, dans un mouvement de bouillante indignation, parle d’aller souffleter l’imbécile Mamignon, qui a osé faire à sa sœur l’aveu de son ridicule amour, et lorsque son gendre Hubert vient demander au Lovelace suranné l’explication d’un certain billet déposé dans le manchon de sa femme. Avec quelle douceur elle fait comprendre à Philippe que les folies d’un sot ne peuvent déshonorer, et ne sont jamais que ridicules ! Avec quelle habileté elle profite de la lâcheté de Mamignon, terrifié par la colère d’Hubert, pour lui faire avouer que le billet était destiné à Cyprienne, et non à Mathilde ! Dès longtemps habituée à exploiter les plus petites circonstances, elle a l’adresse de tirer de cet incident désagréable un double profit : en même temps qu’elle évite un éclat fâcheux et conserve à son fils un protecteur utile, elle donne à sa nièce un mari millionnaire. Peut-on mieux se tirer d’un mauvais pas, et n’est-il pas clair qu’on peut se passer de franchise et déloyauté, lorsque la ruse et la duplicité réussissent si bien ? Qui pourrait en vouloir à Mme Huguet ? N’est-ce pas par amour pour les siens qu’elle descend à de telles bassesses ? Ce mot de bassesses n’est-il pas d’ailleurs trop fort ? Mme Huguet connaît l’art des nuances ; pour arriver à son but, une hypocrisie légère et quelques restrictions mentales lui ont suffi ; elle a feint de croire à un malentendu, et voilà tout. Entre les mains d’un auteur malhabile, Mme Huguet pouvait devenir aisément odieuse ; M. Augier a saisi et rendu avec une dextérité qu’on ne saurait trop louer les détails délicats de ce caractère, composé de ressorts infiniment compliqués et flexibles. Une nuance de plus, Mme Huguet serait une intrigante ; telle qu’elle se présente, c’est une honnête femme dont les sentimens valent mieux que les actes. Pour peser sa conduite, pour l’absoudre ou la condamner, il faudrait la subtilité d’un jésuite.

Parmi les souffrances du jeune homme pauvre, il en est une, la plus dure de toutes, qui a été bien saisie par M. Augier, et qui lui a fourni une des scènes les plus poignantes de son drame. Cette souffrance, c’est l’absence de sécurité morale. Le jeune homme pauvre ne peut s’abandonner à ses affections, ni goûter sans préoccupation le bonheur qui se présente à lui. Lorsqu’il se laisse aller à la joie, il n’est pas certain que la minute qui va suivre ne fera pas succéder une émotion douloureuse à celle qui maintenant remplit son cœur. Philippe aime Cyprienne, et il en est aimé ; cependant il ne lui a jamais avoué son amour. À quoi bon ? Qui sait ce que lui réserve le lendemain ? Il est donc prudent de renfermer dans son cœur et de garder pour lui seul ce secret qui l’étouffé. Les émotions les plus légitimes et les plus naturelles ne lui sont pas plus permises que les rêves de bonheur. Quelque pénible réalité vient toujours comprimer sa tendresse et mêler des larmes à ses joies. Jugez-en plutôt. La fête de Mme Huguet est venue, et Philippe est tout entier au plaisir de causer à sa mère quelque agréable surprise ; pour un moment, il redevient jeune, tout de bon, il est plein de gaieté, d’entrain et d’abandon : il fait mille espiègleries, et sa trop précoce expérience ne lui sert plus qu’à inventer mille amusans paradoxes sur le respect filial et les relations du père et du fils dans la famille moderne. Pendant qu’il s’abandonne à cette honnête gaieté, entre son protecteur, l’avoué Joulin, porteur de fâcheuses nouvelles. Joulin lui retire le procès dont il l’avait chargé ; son client a préféré prendre un avocat célèbre. Philippe est si jeune, il a le temps d’attendre. En se voyant jeter comme un reproche sa jeunesse à la face, Philippe ne peut contenir son indignation, et la colère rentre dans ce cœur qui tout à l’heure débordait de tendresse. C’est le désespoir dans l’âme et les yeux pleins de larmes que Philippe embrassera sa mère en lui souhaitant sa fête. En quelques minutes, les tristes soucis ont repris possession de Philippe et comprimé tous ces élans de jeunesse auxquels il s’abandonnait avec confiance.

Le sort refuse donc à Philippe le droit d’être heureux. Ce jeune homme est si prudent, qu’il ne veut rien laisser au hasard, et cependant le hasard déjoue tous ses projets. Il comptait sur le renom que ce procès lui donnerait pour épouser Cyprienne. Le bonheur qu’il a sous la main est encore plus certain que toutes les chimères dont il se leurre. Cyprienne l’aime, que ne l’épouse-t-il ? Les soucis seront au moins mêlés des joies qu’il se refuse par une prudence coupable. La paix et le bonheur du foyer domestique lui permettront d’attendre patiemment que le sort ait épuisé ses rigueurs. Oui, mais les rudes exigences de la vie, les besoins du ménage, la dure pauvreté !… Au milieu de ces incertitudes et de ces fluctuations de sa volonté, Philippe reçoit une seconde visite de l’avoué Joulin. Joulin se retire des affaires, il veut vendre son étude et il donne la préférence à Philippe sur tous les autres concurrens. Il lui vend son étude trois cent mille francs ! Et que cette somme n’effraie pas Philippe : Joulin connaît une riche héritière dont il met la dot et la main à sa disposition. Dans un accès de courage dont sa volonté faible et dépravée ne semblait pas capable, Philippe refuse l’offre de Joulin, qui s’éloigne en chargeant Mme Huguet de décider son fils à être enfin riche et heureux. La scène entre la mère et le fils est d’une grande beauté, et c’est même, à mon avis, la plus belle peut-être qu’il y ait dans le théâtre contemporain. Philippe avoue enfin à sa mère son amour pour Cyprienne. — Ne me condamne pas, lui dit-il ; souviens-toi de ton amour pour mon père. Toi aussi, tu as cherché avant tout le bonheur dans le mariage, et ton exemple m’absout. — Oui, je me souviens, répond Mme Huguet. Alors elle fait à son fils, avec les détails les plus minutieux et les plus précis, le récit de sa vie passée. Ce fier amour, qui d’abord supportait avec tant de courage les privations et la médiocrité, cet amour qui ne demandait qu’à vivre de dévouement, n’est que le prologue rayonnant et rapide de la vie misérable qu’elle a menée depuis. À l’amour succéda l’estime le jour où la jeunesse et la beauté déclinèrent, et à l’estime succéda bientôt la monotone douceur de l’habitude. Dès lors les soucis mesquins, les privations misérables, usurpèrent dans son cœur toute la place que l’amour y avait occupée, et ils ne l’ont plus quitté. L’être que Philippe contemple, cette mère ambitieuse, positive comme un chiffre, sèche et stérile, fut autrefois une jeune femme aimante, dévouée, sensible, qui ne voulait pas croire au bonheur sans l’amour. Voilà les métamorphoses que peut opérer la pauvreté ! Oh ! par pitié pour toi-même, s’écrie-t-elle, affranchis tes enfans de la pauvreté qui pèse sur toi, de cette pauvreté que tu dois à l’amour de tes parens ! L’intérêt qu’inspire cette belle scène est d’un ordre très élevé, et nos dramaturges à la mode pourront apprendre en l’écoutant comment on peut émouvoir sans remuer de lourdes machines mélodramatiques et créer des péripéties violentes. La situation dans laquelle sont placés les personnages de M. Augier est purement morale, et cependant elle est singulièrement dramatique, car elle consiste dans un renversement ou pour mieux dire dans une altération d’un des plus purs sentimens de l’âme, l’amour maternel. On suit avec une émotion pénible les efforts de cet amour maternel dépravé pour engager l’objet de ses affections à étouffer en lui la voix de la jeunesse. C’est la mère protectrice de la candeur de son enfant qui lui enseigne la lâcheté, et qui, honnête entremetteuse, lui conseille un mariage d’argent où il ne trouvera pas le bonheur, mais où il trouvera la richesse. Comme les mères qui livrent leurs filles ne tiennent pas un autre langage que Mme Huguet, il était très difficile de faire accepter aux spectateurs une situation aussi délicate, et qui pouvait si aisément devenir choquante. M. Augier s’est tiré avec bonheur de cet embarras. Après ce quatrième acte, on est en droit d’attendre beaucoup de M. Augier, et son nouveau titre d’académicien lui impose certes moins d’obligations que la scène entre Philippe et Mm8 Huguet.

Philippe fera donc un mariage d’argent, mais auparavant il commettra une dernière indignité. Il ira à Hombourg jouer sa petite fortune : s’il la triple, il épousera Cyprienne ; s’il la perd, eh bien ! Que la volonté du destin s’accomplisse. Il était vraiment bien inutile que M. Augier fît commettre à son héros cette folie coupable, qui d’ailleurs ne convient pas à son caractère. Jouer sa destinée à pile ou face, c’est là une lâcheté d’homme romanesque ou de poète ; or Philippe est trop de son siècle pour être poète, et le caractère que l’auteur lui a prêté est loin d’être romanesque. Il revient ruiné à la ferme de son beau-frère Hubert, et il retrouve Cyprienne toujours aussi aimante, aussi prête au dévouement qu’avant sa ruine. Cyprienne lui pardonne ses erreurs, ses trahisons et sa dernière sottise, et Mme Huguet, qui ne respire plus depuis quelques semaines l’air corrupteur de la grande ville, se laissant attendrir sans doute par les influences de la nature, consent au mariage qu’elle avait d’abord repoussé. Cyprienne et Philippe se marient donc malgré l’exiguïté de leur fortune, ils seront heureux s’ils n’ont pas beaucoup d’enfans. Le dénoûment est un peu précipité et pouvait être meilleur ; mais nous ne songerons jamais à reprocher ses dénoûmens à un poète dramatique ou à un romancier, sachant bien qu’en toute œuvre d’art il faut finir, bon gré, mal gré.

L’action de ce drame est, comme on le voit, à peu près nulle : il se compose d’une situation morale et de deux caractères ; mais cette situation morale est bien étudiée, et ces deux caractères sont rendus avec une grande force. Les autres personnages, Cyprienne, Mathilde, Hubert, sont dessinés avec toute la grâce et tout l’esprit qui distinguent le talent de M. Augier. En résumé, cette comédie est un très grand progrès sur les œuvres précédentes de l’auteur. Jamais M. Augier n’a été aussi franc, aussi naturel ; jamais il n’a fait un usage aussi parfait de cette familiarité qui recommande son style, quand il est dans ses jours de véritable inspiration ; jamais il n’a moins mérité le reproche que nous avons eu à lui adresser, d’aimer à parer, à orner la simplicité. Après de longues erreurs et bien des courses aventureuses dans le pays de la fantaisie, il aborde enfin à la terre qui est la vraie patrie de son esprit. Qu’il reste dans les domaines de la réalité, dont il n’aurait jamais dû s’écarter. L’auteur est maintenant dans sa voie, qu’il y persévère, nos applaudissemens l’accompagneront. C’est un succès, et un succès mérité. Que les jeunes gens aillent écouter cette comédie : ceux qui ont déjà trop vécu n’y retrouveront pas sans doute tout ce qu’ils ont senti et ’souffert ; mais ceux qui n’ont pas encore assez vécu y verront comme en un miroir les tentations qui les assiègent et les petites lâchetés qu’ils sont peut-être en train de commettre.


EMILE MONTEGUT.