Le Tiers Livre/33

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Œuvres complètes (1552)
Alphonse Lemerre (2 : Le Tiers Livre, Le Quart Livrep. 161-164).

Comment Rondibilis medicin donne remede à Coqüage.

Chapitre XXXIII.



On temps (dist Rondibilis) que Iuppiter feist l’estat de la maison Olympicque, & le calendrier de tous ses Dieux & Déesses : ayant estably à vn chascun, iour & saison de la feste : assigné lieu pour les oracles & voyages : ordonné de leurs sacrifices : Feist il poinct (demanda Panurge) comme Tinteuille euesque d’Auxerre ? Le noble Pontife aymoit le bon vin, comme faict tout home de bien ; pourtant auoit il en soing & cure speciale le bourgeon pere ayeul de Bacchus. Or est que plusieurs années il veid lamentablement le bourgeon perdu par les gelées, bruines, frimatz, verglatz, froidures, gresles & calamitez aduenues par les festes des S. George, Marc, Vital, Eutrope, Philippe, saincte Croix, l’Ascension, & aultres, qui sont on temps que le Soleil passe soubs le signe de Taurus. Et entra en ceste opinion, que les saincts susditz estoient saincts gresleurs, geleurs, & guasteurs du bourgeon. Pourtant vouloit il leurs festes translater en hyuer, entre Noël & l’Epiphanie : les licentiant en tout honneur & reuerence, de gresler lors, & geler tant qu’ilz vouldroient. La gelée lors en rien ne seroit dommageable, ains euidentement profitable au bourgeon. En leurs lieux mettre les festes des sainct Christophle, sainct Ian decollaz, saincte Magdalene, saincte Anne, sainct Dominicque, sainct Laurens, voire la Myoust colloquer en May. Es quelles tant s’en fault qu’on soit en dangier de gelée, que lors mestier on monde n’est, qui tant soit de requeste : comme est des faiseurs de friscades, composeurs de ioncades, agenseurs de feueillades, & refraischisseurs de vin.

Iuppiter (dist Rondibilis) oublia le paouure Diable Coqüage, lequel pour lors ne feut præsent : il estoit à Paris on Palais sollicitant quelque paillard procés pour quelqu’vn de ses tenanciers & vassaulx. Ne sçay quants iours après Coqüage entendit la sorbe qu’on luy auoit faict : desista de sa sollicitation par nouuelle sollicitude de n’estre forclus de l’estat : & comparut en persone dauant le grand Iuppiter, alleguant ses merites præcedens, & les bons & agréables seruices que aultres foys luy auoit faict, & instantement requerant qu’il ne le laissast sans feste, sans sacrifices, sans honneur. Iuppiter se excusoit remonstrant, que tous ces benefices estoient distribuez, & que son estat estoit clous. Feut toutesfoys tant importuné par messer Coqüage, que en fin le mist en l’estat & catalogue, & luy ordonna en terre honneur, sacrifices & feste. Sa feste feut, pource que lieu vuide & vacant n’estoit en tout le calendrier, en concurrence & au iour de la Déesse Ialousie : sa domination, sus les gens mariez, notamment ceulx qui auroient belles femmes : ses facrifices, soubson, defiance, malengroin, guet, recherche, & espies des mariz sus leurs femmes. Auecques commendement riguoureux à vn chascun marié, de le reuerer & honorer, celebrer sa feste à double : & luy faire les sacrifices susdictz. Sus peine & intermination, que à ceulz ne seroit messer Coqüage en faueur, ayde, ne secours, qui ne l’honoreroient comme est dict : iamais ne tiendroit de eulx compte : iamais n’entreroit en leurs maisons : iamais ne hanteroit leurs compaignies : quelques inuocations qu’ilz luy feissent : ains les laisseroit éternellement pourrir seulz auecques leurs femmes sans corriual aulcun : & les resuyroit sempiternellement comme gens Hæreticques & sacrileges. Ainsi qu’est l’vsance des aultres Dieux, entiers ceulx qui deuement ne les honorent : de Bacchus, enuers les vignerons : de Ceres, enuers les laboureux : de Pomona, enuers les fruictiers : de Neptune, enuers les nautonniers : de Vulcan, enuers les forgerons : & ainsi des aultres. Adioinste feut promesse au contraire infallible, qu’à ceulx, qui (comme est dict) chommeroient sa feste, cesseroient de toute negociation, mettroient leurs affaires propres en non chaloir, pour espier leurs femmes, les referrer & mal traicter par Ialousie, ainsi que porte l’ordonnance de ses sacrifices, il seroit continuellement fauorable : les aymeroit, les frequenteroit, seroit iour & nuyct en leurs maisons : iamais ne seroient destituez de sa præsence. I’ay dict.

Ha, ha, ha, (dist Carpalim en riant) voyla vn remede encores plus naïf que l’anneau de Hans Carüel. Le Diable m’emport, si ie ne le croy. Le naturel des femmes est tel. Comme la fouldre ne brise & ne brusle, sinon les matieres dures, solides, resistentes : elle ne se arreste es choses molles, vuides, & cedentes : elle bruslera l’espée d’assier, sans endommaiger le fourreau de velours : elle consumera les os des corps sans entommer la chair qui les couure : ainsi ne bendent les femmes iamais la contention, subtilité, & contradidion de leurs espritz, si non enuers ce que congnoistront leurs estre prohibé & defendu. Certes (dist Hippothadée) aulcuns de nos docteurs disent, que la premiere femme du monde, que les Hebrieux noment Eue, à poine eust iamais entré en tentation de manger le fruict de tout scauoir, s’il ne luy eust esté defendu. Qu’ainsi soit, consyderez comment le Tentateur cauteleux luy remembra on premier mot la defense sus ce faicte, comme voulent inferer : il t’est defendu, tu en doibs doncques manger : ou tu ne serois pas femme.