Le Tour du Léman/28

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Comptoir des Imprimeurs-Unis (p. 253-263).


XXVIII

Sans titre.


Genève, 25 sept.

Est-il possible de s’occuper de Genève sans toucher à la Réforme ? — Pas plus que de s’occuper de Rome, depuis l’établissement de ses évêques, ambitieux de puissance et de domination spirituelle et temporelle, sans parler continuellement de la papauté.

Il me faut obéir au sujet que je traite, ne t’en prends qu’à lui, cher Émile, si mes élucubrations présentes ne te charment point.

Dans peu de jours j’aurai quitté la savante ville et pourrai tout à mon aise t’entretenir de la pluie et du beau temps..... De la pluie surtout, car des averses presque incessantes inondent ce pays, et les poétiques aspects des montagnes et des vallées sont cachés par un sale et noirâtre rideau de brumes.


Je continue de t’adresser mes réflexions capricieuses, mes rêveries, mes fantaisies ; cela ne doit guère t’intéresser, mais cela me distrait. — Excuse cet égoïsme, rien ne te force à me lire.




Genève eut à lutter vaillamment pour ses libertés contre trois ennemis féodaux ; l’aigle fut attaquée par trois vautours :

L’évêque, le comte du Genevois et celui de Savoie.

L’évêque et le comte du Genevois dominaient la cité, le premier du haut des clochers de Saint-Pierre, le second du haut de son logis du Bourg-de-Four ; en outre il était à peu près maître de la campagne ; quant au comte de Savoie, il occupait le château de l’Île, au milieu du Rhône, entre la ville proprement dite et le faubourg de Saint-Gervais ; de plus, ses États cernaient entièrement le territoire genevois.

Si ces trois puissances rivales, opposées d’intérêts, eussent pu s’entendre, s’accorder et former une ligue contre les bourgeois, c’en était fait de l’indépendance genevoise, son germe aurait été indubitablement étouffé.

Mais les choses allèrent pour le mieux :

Le comte de Savoie écrasa le comte du Genevois et fut écrasé lui-même par les Suisses, amis de Genève ; pour l’évêque, il fut chassé par la Réformation.

C’est ainsi qu’arriva l’affranchissement de la ville, mais il fallut pour l’assurer soutenir des combats désespérés et faire d’inouïs efforts.




La réunion de Genève à la France fut un acte violent, inique et brutal, il faut en convenir, car cette ville avait toujours eu sa vie politique à part et ne demandait point à devenir française. Aussi reprit-elle avec joie son ancienne indépendance en 1814, et cela se comprend d’autant mieux que le système de la Restauration allait nous régir, nous amener les jésuites et proclamer une religion d’État qui n’était point celle de la cité calviniste. Mais aujourd’hui Genève serait-elle bien à plaindre de vivre dans la grande famille constitutionnelle française, de dépendre d’un pays où tous les cultes sont reconnus et protégés, où il n’y a plus de religion d’État ? Elle ne cesserait pas d’être libre et s’associerait aux destinées d’une grande nation.

Un Genevois qui a dîné aujourd’hui à l’hôtel, et près de qui je me trouvais à la table d’hôte, me disait, à propos de la liberté dont nous jouissons en France, et que nous saurons conserver et défendre :

— Oui, vous avez la chose, on ne saurait le nier, mais il vous manque encore ce que nous avons de plus que vous...

— Quoi donc ! monsieur ? demandai-je.

— Le nom de la chose, répondit-il.




L’esprit helvétique passe, avec raison, pour moins brillant, moins spontané que le nôtre ; mais Temple Stanyan, en sa qualité d’Anglais, — ce qui signifie détracteur de la France, — n’est pas de cet avis :

« ... Quoi qu’il en soit, dit-il, la prévention est si forte contre les Suisses à ce sujet qu’il serait aussi difficile qu’inutile de l’ôter. Et quelques Suisses même, particulièrement ceux de Neufchâtel et de Genève, dont la langue maternelle est la française, ont la faiblesse de donner dans ce préjugé jusqu’à se croire véritablement malheureux d’être Suisses et à ne pas se soucier de passer pour tels, hormis dans le cas de besoin, c’est-à-dire lorsqu’ils ont à faire de la protection des cantons. »

Cette observation est juste, je l’ai faite moi-même plusieurs fois ici dans mes précédents voyages.

On ne plaît guère au Genevois en l’appelant Suisse, on lui déplaît en le comparant au Français ; il diffère des uns et des autres sous quelques rapports.

Il est et veut demeurer

Genevois,

citoyen d’un état lilliputien, qui prend rang avec la république de Saint-Marin et celle du Val d’Andore.

Je viens de lire avec une véritable stupéfaction dans l’Histoire militaire des Suisses au service de France, par Zur-Lauben, tome viii, page 26, cette incroyable missive, type et modèle achevé du style des courtisans les plus rampants ; je n’imaginais pas que les chefs d’une république pussent prodiguer à un roi absolu tant de flatteries outrées, tant d’adulation plate et servile, pussent témoigner une pareille humilité.

Ceci fut adressé à Louis XV. Passe encore si on eût écrit de la sorte à Louis XIV.


« Sire,

» C’est avec les sentiments du plus profond respect que nous prenons la liberté de faire à votre majesté nos très humbles remercîments de la bonté qu’elle a eue de vouloir prendre part à notre affligeante situation[1].

» Nous avons reçu, Sire, dans tous les temps, des marques signalées de la bienveillance royale et de la protection dont votre majesté et ses glorieux prédécesseurs ont honoré notre État ; mais jamais nous n’avions eu un besoin plus pressant, et nous avons regardé comme une grâce bien particulière l’envoi que votre majesté a fait d’un ministre plénipotentiaire d’une naissance et d’un mérite si distingués.

» Cette faveur, Sire, a rempli nos cœurs de la plus respectueuse reconnaissance. Qu’il est glorieux pour nous que votre majesté ait daigné nous regarder d’un œil favorable et nous aider de ses puissants offices pour rétablir au milieu de nous la paix d’une manière solide et durable !

» Le choix qu’elle a fait de son Excellence Monsieur le comte de Lautrec a parfaitement répondu à ses intentions. La dextérité, la douceur et la manière pleine de bonté avec laquelle il exécute sa commission, conjointement avec les seigneurs représentants des louables cantons de Zurich et de Berne, ne peut que nous promettre un heureux succès et contribuer à assurer notre repos et notre tranquillité.

» Nous regarderons toujours, Sire, la bienveillance royale de votre majesté comme notre plus ferme appui, et nous ferons tous nos efforts pour en mériter la continuation par notre profond respect, notre vénération et notre attachement inviolable à son service.

» Nous ne cesserons jamais, Sire, de faire des prières à Dieu qu’il continue à combler de gloire et de félicité le règne de votre majesté, et nous faisons les vœux les plus ardents pour la conservation de sa sacrée personne, pour celle de la Reyne son auguste épouse, pour Monseigneur le Dauphin et pour toute la famille royale.

» Nous sommes avec un très profond respect,
» Sire,
» De votre majesté
» Les très humbles et très obéissants serviteurs,
» Les syndics et conseil de Genève,
» Signé : Turretin.

» Ce 4 décembre 1737. »


Il existe beaucoup de matériaux pour une histoire artistique et littéraire de cette ville érudite, dont les annales tant anciennes que modernes offrent une si longue et si riche nomenclature d’hommes éminents, surtout dans les sciences. Genève nous prouve aujourd’hui qu’elle peut produire de grands peintres, de grands sculpteurs et de grands romanciers.

Elle compte parmi ses enfants Calame, Diday, Pradier et Topffer.

C’est tout dire.

Ces peintres, dont tu connais les toiles et les eaux-fortes, n’ont eu, pour devenir ce qu’ils sont, qu’à contempler la campagne de Genève, à étudier ses magiques décors, ses harmonies, ses contrastes, ses perspectives changeantes et variées, ses horizons bleus, car une course d’artiste, le sac au dos, la palette à la main, dans les vallées du Rhône et de l’Arve, me paraît beaucoup plus profitable à un paysagiste que toutes les reproductions qu’il pourrait faire des meilleurs ouvrages d’autrui.

Copier un paysage, fût-il de Decamps, ce n’est, après tout, que copier une copie.

Il y a dans les Nouvelles genevoises de Topffer de l’honnêteté, de la décence, de la bonhomie, de la finesse de teintes, de l’humour à la manière de Xavier de Maistre, et un vif sentiment de la nature alpestre.

Je regarde la Bibliothèque de mon Oncle (une de ces nouvelles) comme un petit chef-d’œuvre ; l’action très simple captive, attache, charme et donne de douces émotions ; les figures m’ont paru d’un naturel exquis, surtout celle du vieux bibliophile Tom.

Topffer est à la fois un conteur charmant, un observateur exercé et un dessinateur habile ; il a illustré lui-même très agréablement plusieurs de ses livres pour nous montrer qu’il sait manier avec un égal succès la plume et le crayon.




Combien l’esprit de parti, les sympathies trop vives de coreligionnaire gâtent le jugement, aveuglent et abusent !

M. Audin, dans sa moderne Histoire de la vie, des ouvrages et des doctrines de Calvin, avance d’amusantes choses ; il prétend que l’épiscopat genevois eût prêté les mains aux patriotes de la Cité pour secouer le joug de la maison de Savoie, ce qui est notoirement erronné, car il appert de tout ce que l’on a écrit sur Genève que les catholiques, soit les gentilshommes de la Cuiller, soit les mammelus et les réfugiés genevois du château de Peney (brigands et pillards qui ravageaient la campagne et commettaient toutes sortes d’atrocités), soit les réfugiés du château de Jussy, fiefs de l’évêque, conspiraient contre la ville avec le duc, et avaient formé l’odieux projet de la livrer à celui-ci.

Si les derniers prélats de Genève eussent fait cause commune avec les citadins, ils n’auraient pas livré au bourreau l’héroïque et malheureux Philibert Berthelier, un des premiers champions de la liberté genevoise, et appliqué Pécolat, homme de bien, à la torture, pour lui arracher l’aveu de projets criminels qu’il n’avait point formés.

Je lis encore dans la même histoire que : de toutes les formes religieuses, le protestantisme est celle qui est la plus ennemie de la liberté des peuples.

Il ne suffit pas de lancer une proposition tranchante, absolue, il faut, si l’on veut lui donner quelque poids, quelque valeur, l’appuyer de preuves ; or, pour réduire à néant colle de M. Audin, il suffit de jeter un coup-d’œil sur Ia Suisse. À qui persuadera-t-on que la liberté règne dans les cantons ultra-catholiques du Valais, de Fribourg, de Lucerne, par exemple ? à qui fera-t-on croire que les cantons protestants de Berne, de Vaud, de Genève, de Zurich soient des contrées d’esclavage ?...

Est-il pays plus destitué d’indépendance que les États du pape ?

Je soutiens, moi, que pour être dans le vrai on doit retourner la proposition de M. Audin...

Les faits dont nous sommes témoins donnent un formel démenti à ces étranges assertions et à une autre dont je m’occuperai pendant mon excursion en Savoie.

On doit déplorer qu’un écrivain, dont le style est coloré, la manière originale, l’érudition remarquable, ait mis son intelligence et sa plume au service d’une cause qui n’a pas d’avenir, d’une cause hostile à la liberté, au progrès, à la vérité et à la raison.




Les premières armoiries de Genève furent la double aigle impériale ou aigle éployée de sable sur champ d’or.

Dans le quinzième siècle, l’évêque Jean de Bertrandis les modifia en y ajoutant la clef de Saint-Pierre sur champ de gueules.

Depuis lors la ville a pour blason un écu parti d’or à l’aigle de sable, et de gueules à la clef d’or.




P.S.

Je reviens du théâtre qui est joli et où I’on a donné le Domino noir, la plus agréable production d’Auber, selon moi. J’ai trouvé l’exécution de cet opéra extrêmement faible. — Quelle différence de ces chanteurs et chanteuses sans voix avec ceux de la salle Favart qui pourtant n’en ont guère !

Nous nous plaignons de nos artistes lyriques et dramatiques, et nous ne savons les goûter que quand nous revenons de la province.

Il n’était pas permis sous Calvin (et cette prohibition dura jusque vers la fin du siècle dernier) de bâtir de théâtres à Genève et dans toute l’étendue de son territoire.

Les amateurs, pour satisfaire leur goût, se rendaient à Châtelaine, localité voisine appartenant alors à la France, où l’on avait fait élever un théâtre.



  1. Ce passage fait allusion aux troubles de Genève