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Le Tour du Monde en 80 Jours (théâtre)

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Le Tour du Monde en 80 Jours (théâtre)
J. Hetzel (p. 15-167).

LE


TOUR DU MONDE


EN 80 JOURS.

PIÈCE EN 5 ACTES ET UN PROLOGUE (15 TABLEAUX)


DE


MM. A. D’ENNERY & JULES VERNE

REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS À PARIS
SUR LE THÉÂTRE DE LA PORTE-St-MARTIN
LE 7 NOVEMBRE 1874


DISTRIBUTION DE LA PIÈCE

ET NOMS DES ARTISTES QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES


PHILÉAS FOGG, Anglais. MM. Lagressonnière.
ARCHIBALD CORSICAN, Américain. Dumaine.
FIX, Détective anglais. Vannoy.
PASSEPARTOUT, Français. Alexandre.
STUART
SULLIVAN
RALPH
FLANAGAN
Membres
de l’Excentric-Club.
René Didier.
Fraizier.
Rolle.
Renot.
CROMARTY, Capitaine américain. Mangin.
Un Parsi, Indien. Danjou.
Le Gouverneur de Suez, Égyptien. Bouyer.
Le Chef des Brahmanes, Indien. Machanette.
Un Magistrat anglais. Murray.
Un Chef de Paunies. Perrier.
Un Indien Paunie. Emrol.
Un Garçon de taverne. Bellet.
Un Sergent. Néraut.
Un Contremaître de marine. Besson.
1er Cantonnier. Lansoy.
2e Cantonnier. Leroy.
Un Garçon. Abel.
Un Conducteur de train. Léon.
Un Chauffeur. Adolphe.
Une Malaise. Mmes Pauline Moréat.
AOUDA, Indienne. Angèle Moréat.
NÉMÉA, Indienne. Pauline Patry.
NAKAHIRA, Malaise. Berthe Marietti.
MARGARET, Anglaise. Marie-Laure.

Matelots, fellahs, prêtres, Indous, fakirs, membres du Club des Excentriques, employés du chemin de fer, bayadères, danseuses, Malaises, Policemen, Indiens paunies.


LE
TOUR DU MONDE
EN 80 JOURS





PROLOGUE


PREMIER TABLEAU

Un pari d’un million.

Le théâtre représente un salon de lecture et de jeu du Club des Excentriques, à Londres, sur lequel s’ouvrent d’autres salons latéraux. Divans, fauteuils. Table de jeu au premier plan. Au milieu, large table ovale couverte de journaux. Cheminée à gauche, avec foyer allumé. On est en hiver. Horloge au-dessus de la porte du fond. Les salons sont confortablement meublés, mais sans luxe. Ils sont vastes. Un lustre, qui pend au-dessus de la grande table, des candélabres sur la cheminée sont allumés.


Scène I

FLANAGAN, STUART, RALPH et autres membres du club.

(Ils se chauffent et feuillettent brochures et journaux en causant.)

RALPH.

Eh bien, messieurs, et notre nouvel hôtel, quand sera-t-il acheté ?


FLANAGAN.

Un hôtel ! mon cher Ralph ! vous voulez dire un palais !


RALPH.

Soit, un palais ! Il est vraiment odieux pour des gentlemen qui ont fondé le Club des Excentriques d’être logés dans un taudis comme celui-ci !…


STUART.

Ralph a raison ! Comment ! nous mangeons, nous buvons, nous nous logeons, nous vivons enfin comme tout le monde ! Que la vieille Angleterre me le pardonne, mais il y a dans Londres des marchands de coton et des brasseurs qui sont plus excentriques que nous ! Tenez, le boucher Mordisson, quand il a vendu sa viande à son étal de la Cité. eh bien ! il remonte, bras nus, le tablier au flanc, dans sa calèche à quatre chevaux, et retourne ainsi à son hôtel de Piccadilly. Voilà un boucher excentrique !


FLANAGAN.

Tout le monde ne peut pas être boucher.


RALPH.

Non ! mais on doit se distinguer de tout le monde.


FLANAGAN.

Soyez tranquille, mon cher Ralph. Dans notre nouveau palais, vous n’aurez point à vous plaindre… au moins sous le rapport du logement.


STUART.

Et cela coûtera dix millions, ce qui est déjà assez excentrique !


RALPH.

Peuh ! Nous sommes cinquante à payer cette fantaisie-là !


STUART.

Et il sera achevé ?…


FLANAGAN.

Dans trois mois. Les tapissiers y sont déjà.


STUART, effaré.

Comment, les tapissiers ! Il y aura donc des tapis ?


FLANAGAN.

Oui, puisqu’il y a des planchers.


STUART.

Et des rideaux ?


FLANAGAN.

Puisqu’il y a des fenêtres.


STUART.

Et des plafonds, et des portes, et des escaliers ! Je parie qu’il y aura des escaliers ?


FLANAGAN.

Sans doute.


STUART, tombant abasourdi.

Avec des marches !


FLANAGAN.

Avec des marches ! Mais, que diable ! on a beau être excentrique, il faut bien des fenêtres pour y voir clair, des portes pour entrer dans les chambres et des escaliers pour y monter !


STUART.

Oui ! oui ! certainement !… et sans ces malencontreux escaliers… les marches ! les marches surtout !…


RALPH.

Ah çà, messieurs, nous donnerons une fête sans doute pour l’inauguration de ce palais ?


FLANAGAN.

Oui, un bal excentrique précédé d’un dîner de cinq cent mille francs.


STUART.

Sans le vin !


FLANAGAN.

Sans doute ! D’ailleurs, nous nommerons une commission pour arrêter le menu.


RALPH.

À propos, messieurs, a-t-on statué sur la demande d’admission de ce citoyen des États-Unis, Archibald Corsican ?


FLANAGAN.

Ses titres n’ont pas paru suffisammment sérieux, et, sur l’avis motivé du rapporteur notre collègue Philéas Fogg, il a été rejeté.

(En ce moment la porte du fond s’ouvre, et Passepartout en superbe livrée apparaît.)

PASSEPARTOUT, d’une voix grave.

Ces messieurs sont servis !


STUART, avec dédain.

Ah ! dîner ! comme tout le monde !


RALPH, prenant le bras de Flanagan.

Mais au moins a-t-on fait venir de la glace du lac Érié ?


PASSEPARTOUT, gravement.

Oui, Votre Honneur, et même de la pointe sud-est du lac, où elle est de meilleure qualité.

(Les membres du club sortent par le fond, et Passepartout se laisse choir sur un divan.)

Scène II

PASSEPARTOUT, puis MARGARET.


PASSEPARTOUT.

Servir un excentrique, passe ! mais cinquante ! Non, j’en ai assez ! Et encore, je dis excentriques ! mais s’ils l’étaient réellement, ces gentlemen, est-ce que ce ne seraient pas eux qui devraient servir leurs domestiques, faire nos chambres et brosser nos habits !…


MARGARET, passant sa tête par la porte de droite.

Il n’y a personne ?


PASSEPARTOUT, toujours assis.

Mais si, il y a moi !


MARGARET, entrant.

Alors on peut entrer ?


PASSEPARTOUT.

Mademoiselle Margaret, votre place est à la lingerie. Qu’est-ce que vous venez faire ici ?


MARGARET.

Je viens vous demander, monsieur Passepartout, si décidément, oui ou non, vous voulez de moi pour femme ?


PASSEPARTOUT, quittant sa chaise pour prendre un fauteuil.

Non ! (Il s’assied.)


MARGARET.

Ah ! mais vous m’aviez promis…


PASSEPARTOUT.

Évasivement, ma chère !


MARGARET.

Est-ce que vous ne me trouvez pas à votre goût ?


PASSEPARTOUT.

Si !


MARGARET.

Est-ce que je ne ferais pas une bonne petite femme ?


PASSEPARTOUT.

Excellente !


MARGARET.

Vous être un brave Français, moi une brave Anglaise.


PASSEPARTOUT.

Vous seriez Chinoise, que je répondrais encore : non. Écoutez-moi. (Il se lève.) Jusqu’ici, j’ai mené une existence passablement agitée : tantôt au service de l’un, tantôt au service de l’autre. Ayant fait vingt places sans en trouver une bonne, ayant parcouru vingt pays sans me fixer nulle part… Or, je suis fatigué, rompu, éreinté, et je suis résolu à me reposer.


MARGARET.

Eh bien ! marions-nous.


PASSEPARTOUT.

Je vous dis que je veux me reposer.


MARGARET.

Eh bien ?


PASSEPARTOUT.

Que je veux prendre racine quelque part, dans un bon terrain bien exposé.


MARGARET, se campant devant Passepartout.

Justement. Le bon terrain… me voilà… bien exposé.


PASSEPARTOUT.

Trop exposé, Margaret. Je ne suis plus du bois, j’allais dire du fer dont on fait les maris. Je vais d’ailleurs quitter ce club.


MARGARET.

Quitter le club !…


PASSEPARTOUT.

Oui ! Répondre ici à tous les coups de sonnette, c’est au-dessus de mes forces. Il y a trop d’ouvrage. Il me faut une place exceptionnelle.


MARGARET.

Et vous l’avez trouvée ?


PASSEPARTOUT.

Je l’ai trouvée.


MARGARET.

Vraiment ! Chez qui ?


PASSEPARTOUT.

Chez M. Philéas Fogg.


MARGARET.

Ah ! ce gentleman qui vient tous les jours ici régulièrement, à la même heure, à la même minute ; qui entre par cette porte, qui fait trois pas en avant, donne son chapeau à droite, sa canne à gauche et son pardessus ensuite ; qui s’asseoit là, qui met ses deux mains comme ceci et ses deux pieds comme cela, et reste immobile jusqu’à ce qu’on lui apporte le journal ! Une vraie mécanique !


PASSEPARTOUT.

Eh bien, je ne suis pas fâché de servir une mécanique !


MARGARET.

C’est un monsieur à ressorts qu’il faut remonter tous les matins !


PASSEPARTOUT.

Je me suis chargé du remontage.


MARGARET.

Je croyais qu’il avait un domestique du nom de John Forster ?


PASSEPARTOUT.

C’est-à-dire que c’est John Forster qui avait ce maître ; mais je le lui ai acheté.


MARGARET.

Acheté !


PASSEPARTOUT.

Oui. Je suis allé trouver John Forster et je lui ai dit : « Combien ton maître ? — Mille francs, qu’il m’a dit. — Ça va-t-il pour cinq cent ? — Non, répond John, ça vaut mieux que cela. Huit cents à cause de toi. Passepartout. — Grand merci. John ! » Et je lui ai remis les huit cents francs. Toutes mes économies y ont passé ; mais j’ai le gentleman qu’il me fallait.


MARGARET.

Et John Forster ?


PASSEPARTOUT.

Eh bien, John Forster n’a plus eu qu’à se faire mettre à la porte. Ah ! ça n’a pas été commode avec M. Fogg, qui ne s’émeut pas facilement. Forster a négligé d’abord de brosser les habits ; M. Fogg n’a rien dit. Forster a brisé deux glaces, la première volontairement, et la seconde en le faisant exprès ; M. Fogg n’a rien dit. Cela devenait désespérant. Heureusement ce matin, ce matin même, Forster a apporté à M. Fogg l’eau pour sa barbe. M. Fogg a sonné Forster : « John, lui a-t-il dit de sa voix la plus calme, John, il était stipulé entre nous que l’eau pour ma barbe aurait toujours trente-cinq degrés l’hiver ; celle-ci n’en a que trente-quatre ; à partir de ce moment, onze heures dix-sept, vous n’êtes plus à mon service. » Et voilà comment le flegmatique gentleman va entrer au mien.


MARGARET.

Et si vous ne lui convenez pas, Passepartout ?


PASSEPARTOUT.

Il me convient ! cela suffit, Margaret.


MARGARET.

Ainsi, c’est bien décidé ?


PASSEPARTOUT.

Quoi ?


MARGARET.

Vous ne voulez pas de moi pour femme, mon petit Passepartout ?…


PASSEPARTOUT.

Non, Margaret ! Le petit Passepartout ne passera pas sous vos fourches caudines.


MARGARET.

Passepartout ! Passepartout ! Je ferai un coup de tête !


PASSEPARTOUT.

Faites.


MARGARET.

On m’offre une place en Amérique ! J’irai en Amérique !


PASSEPARTOUT.

Bon voyage !


MARGARET.

Quelqu’un !


PASSEPARTOUT.

Mon maître !


MARGARET.

Votre futur maître !


PASSEPARTOUT.

Mais non ! je l’ai payé !… Il est à moi.

(Passepartout se lève.)

Scène III

PASSEPARTOUT, FOGG.

(Fogg entre par la droite, marche d’un pas automatique, va s’asseoir près de la table aux journaux, le corps droit, la tête haute, les deux pieds rapprochés comme ceux d’un soldat qui présente les armes. Il prend un vaste journal dont il commence la lecture.)


PASSEPARTOUT, à part, l’observant.

Quel chef-d’œuvre de précision ! Comme c’est huilé ! comme ça marche !


MARGARET.

C’est admirable !… admirable !… (Elle sort.)


PASSEPARTOUT, à part.

Maintenant traitons. (Haut.) Monsieur, je suis le valet de chambre de Monsieur dont on a parlé à Monsieur.

(Fogg abaisse son journal et regarde Passepartout sans faire un geste.)

FOGG.

Vous êtes Français et vous vous nommez John ?


PASSEPARTOUT.

Jean, n’en déplaise à Monsieur. Jean Passepartout, un surnom qui m’est resté et que justifiait mon aptitude naturelle à me tirer d’affaire.


FOGG.

Passepartout me convient. Voilà plusieurs années d’ailleurs que vous êtes au club et on a toujours été satisfait de vos services.


PASSEPARTOUT.

J’ajouterai que je suis au courant des habitudes de Monsieur. Le lever à huit heures, le thé et les rôtis à huit heures vingt-trois, le courrier à neuf heures trente-cinq, la coiffure à dix heures moins sept, l’armoire B série H pour les pantalons, l’armoire S série K pour les gilets… l’eau pour la barbe à la température de trente-cinq degrés l’hiver et dix-sept degrés l’été. Enfin tous les aménagements de la maison, éclairée et chauffée au gaz, composée de cinq chambres et trois cabinets que Monsieur occupe dans Saville-street, me sont déjà familiers, et Monsieur n’aura pas même à me mettre au courant.


FOGG.

Vous connaissez mes conditions ?


PASSEPARTOUT.

Je les connais.


FOGG.

Bien ! Quelle heure avez-vous ?


PASSEPARTOUT, sortant un énorme oignon de son gousset.

Six heures quarante-sept.


FOGG.

Tous retardez.


PASSEPARTOUT.

Que Monsieur me pardonne ! c’est un oignon à échappement.


FOGG.

Vous retardez de quatre minutes. N’importe. Il suffit de constater l’écart. Donc, à partir de ce moment, six heures cinquante et une minutes du soir, ce jeudi trois octobre 1872, vous êtes à mon service. Allez.

(En ce moment, Fogg déplie son journal qui, suivant la coutume anglaise, n’est jamais coupé, et bientôt il a disparu derrière l’immense feuille qui mesure plusieurs mètres carrés.)


PASSEPARTOUT, examinant son maître.

Je me tiens aux ordres de Monsieur… (À part.) Enfin me voilà tranquille et sûr de me reposer indéfiniment.


Scène IV

FOGG, FLANAGAN, STUART, RALPH, SULLIVAN
et autres membres du club.

(Ils entrent par la porte du fond.)

STUART.

Ah çà ! mon cher Sullivan, où en est cette affaire du vol de deux millions qui a été commis, il y a quinze jours, à la Banque d’Angleterre ? Vous en êtes le gouverneur et vous devez pouvoir nous renseigner à cet égard.


RALPH.

Ah ! je crains bien que la banque en soit pour son argent !


SULLIVAN.

J’espère, au contraire, que nous mettrons, tôt ou tard, la main sur l’auteur du vol. Des inspecteurs de police, gens fort habiles, ont été envoyés à Liverpool, à Glascow, au Havre, à Suez, à Brindisi, à New-York, et, il y a huit jours, la police métropolitaine leur a adressé le signalement de deux individus, bien mis, de bonnes manières, qu’on avait remarqués, allant et venant, dans la salle des payements, le jour même où le vol a été commis.


RALPH.

Oh ! des signalements ! Tous les signalements se ressemblent !


SULLIVAN.

En tout cas, le zèle des détectives ne peut manquer d’être singulièrement surexcité, car la Banque d’Angleterre leur a promis une prime de dix pour cent de la somme qui sera retrouvée !


STUART.

Deux cent mille francs si on retrouve les deux millions ! Parbleu ! je trouverais assez excentrique de courir après le voleur,… si ça en valait la peine !


FLANAGAN.

D’abord, ce n’est pas un voleur.


SULLIVAN.

Comment ! Ce n’est pas un voleur cet individu qui nous a soustrait pour deux millions de bank-notes ?


FLANAGAN.

Non ! c’est un industriel.


FOGG, derrière son journal.

Le Times assure que c’est un gentleman.


STUART.

Qui est-ce qui parle ?… Tiens, monsieur Fogg !


TOUS.

Ah ! monsieur Fogg.

(Le journal s’abaisse. Fogg apparaît. Il se lève et salue froidement ses collègues qui lui rendent son salut.)


STUART.

Et bien, moi, messieurs, je crois que le voleur échappera à toutes les recherches.


FLANAGAN.

Allons donc ! Il n’y a plus un seul pays où il puisse se réfugier !


STUART.

Par exemple !


FLANAGAN.

Où voulez-vous qu’il aille ?


STUART.

Je n’en sais rien ; mais, après tout, la terre est assez vaste.


FOGG.

Elle l’était autrefois.


STUART.

Comment, autrefois ? Est-ce que la terre a diminué ?


FOGG.

Elle a diminué, puisqu’on la parcourt dix fois plus vite qu’il y a vingt ans ; ce qui, dans le cas dont nous nous occupons, rendra plus facile la fuite du gentleman inculpé.


STUART.

Il faut avouer, monsieur Fogg, que vous avez trouvé là une manière plaisante de dire que la terre a diminué… Ainsi, parce qu’on en fait maintenant le tour en trois mois…


FOGG.

En quatre-vingts jours seulement.


SULLIVAN.

En effet, messieurs, en quatre-vingts jours, depuis que la section entre Rothal et Allahabad a été ouverte sur le chemin de fer qui traverse l’Inde.


STUART.

Oui ! quatre-vingts jours, mais non compris le mauvais temps, les naufrages, les déraillements, les explosions…


FOGG.

Tout compris.


STUART.

Théoriquement, vous avez raison, monsieur Fogg ; mais dans la pratique…


FOGG.

Dans la pratique aussi, monsieur Stuart.


STUART.

Je voudrais bien vous y voir !


FOGG.

Il ne tient qu’à vous. Partons ensemble !


STUART.

Le ciel m’en préserve ! mais je parierais bien deux cent mille francs qu’un tel voyage à faire dans ces conditions est impossible !


FOGG, à Stuart.

Très possible !


STUART.

Eh bien, monsieur Fogg, faites-le donc ce voyage en quatre-vingts jours !


FOGG.

Je le veux bien !


SULLIVAN.

Mais quand ?


FOGG.

Tout de suite.


TOUS.

Tout de suite ?


FOGG.

J’ai une modeste fortune de deux millions, messieurs. Voulez-vous, à vous quatre, m’en tenir la moitié ?


SULLIVAN.

Un million que cinq minutes de retard suffiraient à vous faire perdre !…


FOGG.

Je ne crois pas aux retards.


RALPH.

Mais l’imprévu ?


FOGG.

L’imprévu n’existe pas.


FLANAGAN.

Mais remarquez, monsieur Fogg, que ces quatre-vingts jours pour faire le tour du monde ne sont donnés que comme un minimum de temps.


FOGG.

Un minimum bien employé suffit à tout.


RALPH.

Mais pour ne pas le dépasser, il faut sauter mathématiquement des chemins de fer dans les paquebots et des paquebots dans les chemins de fer !


FOGG.

Je sauterai mathématiquement.


SULLIVAN.

C’est une plaisanterie.


FOGG, se levant.

Je ne plaisante jamais quand il s’agit d’une chose aussi sérieuse qu’un pari. Je vous parie un million, messieurs, que je ferai le tour de là terre en quatre-vingts jours, soit mille neuf cent vingt heures, soit cent quinze mille deux cents minutes.


TOUS.

Tenu, le pari !


FOGG.

Tenu. Le train de Douvres part à huit heures quarante-cinq, je le prendrai.


STUART.

Ce soir même ?


FOGG.

Ce soir même. J’ai un million déposé chez Baring frères, qui formera mon enjeu. L’autre million, je l’emporterai.


STUART.

En voyage ?


FOGG.

Et je le dépenserai, s’il le faut, messieurs. C’est assez vous dire qu’il ne peut exister d’obstacle pour moi. (Tirant son carnet de sa poche et consultant un calendrier.) Donc, messieurs, puisque nous sommes au jeudi 3 octobre, je devrai être de retour au club le dimanche 22 décembre, avant que le neuvième coup de neuf heures ait sonné à cette horloge.


FLANAGAN.

Non, non, pas ici, mais à notre nouveau palais que nous inaugurerons ce soir-là même.


STUART.

Et nous consacrerons à la fête d’inauguration le million que…


FOGG.

Que vous perdrez messieurs… (Fogg sonne. Un des garçons du club parait.)


FOGG.

Mon nouveau domestique.


Scène V

Les Mêmes, PASSEPARTOUT.


FOGG.

Passepartout, vous avez dix-sept minutes pour vous rendre chez moi. Voici mes clefs. Dans ma chambre il y a une armoire…


PASSEPARTOUT.

Armoire F.


FOGG.

Tous l’ouvrirez. Sur la planche…


PASSEPARTOUT.

Série K.


FOGG.

Vous trouverez un sac de voyage tout préparé, vous le prendrez et l’apporterez ici.


PASSEPARTOUT.

Un sac de…


FOGG.

Un sac de voyage, toujours prêt en cas de déplacement.


PASSEPARTOUT, avec terreur.

Monsieur se déplace donc ?


FOGG.

Oui ! nous allons faire le tour du monde !


PASSEPARTOUT.

Le tour… le tour… le tour du monde !!!


FOGG, (Passepartout tombe sur un fauteuil.)

Ni malles, ni colis. Nous achèterons en route ce qui nous sera nécessaire.


PASSEPARTOUT, hésitant, flageolant, hébété.

Le tour du monde ! Et moi qui l’ai acheté pour me reposer !


FOGG.

Allez ! Vous avez déjà perdu une minute !


PASSEPARTOUT, à la porte.

Ah ! si je ne t’avais pas payé huit cents francs, comme je te donnerais ton compte ! (Il sort désespéré.)


Scène VI

Les Mêmes, moins PASSEPARTOUT.


STUART.

Et bien, monsieur Fogg, nous allons vous laisser préparer.


FOGG.

Je suis toujours prêt, messieurs. J’ai encore cinquante minutes devant moi, et vingt-deux me suffiront pour me rendre à la gare. Messieurs, c’est l’heure de notre partie habituelle, prenons donc place.


TOUS.

Prenons place.


ACTE PREMIER


DEUXIÈME TABLEAU

Un quai du canal à Suez.

Une place à Suez. À gauche, un café, avec tables et tentures à la mode turque ; à droite, les bureaux de Mustapha-pacha, gouverneur de la ville ; au fond, le quai qui borde le canal de Suez et qui sert de débarcadère. En arrière et obliquement se déroule le canal sur lequel on aperçoit des navires à l’ancre, des barques, des machines à draguer, etc. En arrière plan, la plaine arabique terminée par des montagnes. Européens et fellahs vont et viennent sur le quai et sur la place.


Scène I

MUSTAPHA, FIX.

(Mustapha sort de ses bureaux. Il est vêtu comme un Européen élégant. Fix, entrant par ta gauche, va vers lui.)

MUSTAPHA, congédiant deux individus en leur donnant des papiers.

Allez, messieurs.


FIX, saluant.

Ah ! monsieur le gouverneur ?…


MUSTAPHA.

C’est vous, monsieur Fix ?


FIX.

Oui, Excellence ! Et votre Excellence, à laquelle le gouvernement anglais a bien voulu me recommander, n’a rien à m’apprendre ?


MUSTAPHA.

Rien, monsieur. Aucun étranger suspect n’a été remarqué dans la province et n’a débarqué à Suez.


FIX.

Ce n’est que trop vrai, Excellence ! Voici déjà quinze jours que je suis ici, que je ne quitte pas ce quai, que je dévisage les passagers de tous les paquebots pour tâcher de reconnaître le voleur de la Banque d’Angleterre, et rien ! rien !


MUSTAPHA.

Un peu de patience, monsieur. Les voleurs ne sont pas toujours si pressés de se faire prendre. À propos, vous savez que le Mongolia a été signalé hier au large de Port-Saïd. Il ne peut donc tarder à arriver.


FIX.

Et le Mongolia vient directement de Brindisi ?


MUSTAPHA.

De Brindisi, où il a pris la malle des Indes, samedi, à cinq heures du soir.


FIX.

Et il va à Bombay ?


MUSTAPHA.

Directement.


FIX.

Mais il s’arrête ici, à Suez ?


MUSTAPHA.

Une heure seulement, le temps de faire son charbon. Mais, en vérité, monsieur Fix, je ne sais pas comment, avec les renseignements incomplets qui vous ont été envoyés de Londres, vous pourriez reconnaître le personnage en question, si, par hasard, il était à bord du Mongolia.


FIX.

Les soupçons portent particulièrement sur deux individus dont on a remarqué le séjour prolongé dans la salle des payements de la Banque. J’ai là leur signalement. Mais ce n’est pas tout à fait là-dessus que je compte. Excellence. Les industriels de ce genre, on les devine, on les sent plutôt qu’on ne les voit. C’est du flair qu’il nous faut, à nous autres détectives.


MUSTAPHA.

Eh bien, voilà une magnifique occasion de l’exercer, d’autant plus, je crois, que la prime offerte par la Banque d’Angleterre est fort alléchante.


FIX.

Oui, Excellence, la Banque fait bien les choses ! Dix pour cent de la somme retrouvée. C’est deux cent mille francs pour moi si je rattrape les deux millions volés ! Et, tenez, j’ai comme un pressentiment que mon homme doit être à bord du Mongolia.


MUSTAPHA.

Vraiment ! Et s’il y est, que ferez-vous ?


FIX.

Peut-être Votre Excellence consentirait-elle à s’assurer de sa personne ?…


MUSTAPHA.

Y songez-vous, monsieur ! Arrêter un sujet anglais, et qui ne sera peut-être pas votre voleur ! Vous voulez donc brouiller le khédive avec Sa Gracieuse Majesté ? Ah ! non !…


FIX.

Eh bien, alors, je télégraphierai immédiatement à la police métropolitaine avec prière instante de m’envoyer un mandat d’arrestation, qui me servira dès que mon voleur sera dans les possessions anglaises.


MUSTAPHA.

Mais, alors, vous le filerez donc ?…


FIX.

Jusqu’au bout du monde s’il le faut. Deux cent mille francs et l’honneur !


Scène II

Les Mêmes, ARCHIBALD.

(Archibald Corsican entre par la droite et se promène sur le quai. Il a une longue-vue à la main et regarde dans la direction du canal.)

MUSTAPHA.

Ah ! voilà un gentleman qui attend avec non moins d’impatience que vous l’arrivée du Mongolia.


FIX.

Un rival ?


MUSTAPHA, riant.

Non, rassurez-vous, mais un singulier original. (À Archibald qui vient vers lui.) Bonjour, monsieur Archibald Corsican, citoyen des États-Unis d’Amérique, et…


ARCHIBALD.

Et l’homme le plus impatient qui soit au monde, Excellence !


MUSTAPHA.

Pourquoi donc ?


ARCHIBALD.

Parce que ce paquebot qui m’apporte, je l’espère, mon admission au club des Excentriques de Londres, n’arrive pas !


MUSTAPHA.

Vous tenez donc beaucoup à faire partie de ce singulier club ?


ARCHIBALD.

Beaucoup.


MUSTAPHA.

Et qu’avez-vous fait pour cela ?


ARCHIBALD.

J’ai fait à pied le tour de la mer Rouge.


MUSTAPHA.

À pied !… Eh bien, mais… cela n’a rien d’extraordinaire.


ARCHIBALD.

Oui ! mais je l’ai fait à reculons.


MUSTAPHA.

À reculons ? À quoi cela servait-il ?


ARCHIBALD, très sérieux.

Où serait, je vous prie, l’excentricité, si cela servait à quelque chose ?


MUSTAPHA.

C’est juste, et franchement, si vous n’étiez pas reçu après cela, ce serait à désespérer les chercheurs d’originalité.


ARCHIBALD.

C’est mon avis, Excellence.


MUSTAPHA.

Je suis du moins certain que ce n’est pas de cette façon que vous êtes allé à Londres, il y a quinze jours.


ARCHIBALD.

Non, certes !


MUSTAPHA.

Mais vous en êtes revenu bien promptement ?


ARCHIBALD.

Oh ! le temps d’aller prendre à la Banque une très forte somme.


FIX, qui entend, à part.

D’aller prendre… à la Banque !… Comment l’entend-il ? (Haut.) Pardon, monsieur, vous étiez à Londres, le…


ARCHIBALD.

Le 17 septembre dernier.


FIX, regardant Mustapha.

Le 17…


MUSTAPHA.

Tiens ! mais c’est précisément le jour où ce vol de deux millions a été commis à la Banque.


ARCHIBALD.

Justement, et le voleur et moi, nous en sommes sortis tous les deux avec une somme énorme… Seulement, le voleur n’avait pas comme moi donné un reçu…


MUSTAPHA.

Oh ! un oubli.


ARCHIBALD.

Oui, un oubli.


FIX, regardant Archibald bien en face.

Oui, un oubli.


ARCHIBALD.

Oui, monsieur, un oubli. (À part.) Qu’est-ce qu’il y a donc à me regarder comme çà ?


MUSTAPHA.

Mais puisque vous étiez si impatient de recevoir la réponse du club, pourquoi être revenu ici, et ne pas l’avoir attendue à Londres ?


FIX.

Mais au fait pourquoi ?


ARCHIBALD.

Ah ! une idée à moi. Je ne veux vivre à Londres que le jour ou je pourrai mettre sur ma carte : Membre de l’Excentric-Club.


FIX, à part.

Tiens ! tiens ! (Haut en regardant plus fixement Archibald.) En effet, cela donne une notoriété, et les curieux ne se demandent plus qui vous êtes !


ARCHIBALD, lui tournant le dos.

Précisément, monsieur.


FIX, à part.

Voyons donc. (Il sort des papiers de sa poche et les consulte en regardant Archibald.) Mais il ressemble au premier signalement ! Nous nous reverrons.

(On entend le sifflet du bateau.)

FIX.

Le bateau !


ARCHIBALD.

Ma lettre sans doute !

(Tous deux courent vers l’embarcadère. En ce moment le paquebot apparaît glissant entre les deux rives du canal et il vient s’arrêter à son débarcadère au fond de la scène. Des voyageurs en descendent et sont houspillés par les fellahs qui se disputent leurs colis. Archibald a sauté à bord par-dessus le parapet du quai. Fix, près de la passerelle, dévisage tous les voyageurs qui débarquent. Sifflements de la vapeur. Cris des fellahs.)


Scène III

MUSTAPHA, FIX, PASSEPARTOUT.

(Mustapha, évitant la foule, s’est assis à gauche et lit le Figaro.)

PASSEPARTOUT.

Me voilà en Égypte, le pays de madame Putiphar ! Je vais donc voir des Égyptiens, des almées, des pachas, des Turcs, des vrais Turcs avec des turbans, des pantalons plissés et des soleils dans le dos ! Mais occupons-nous d’abord des commissions que m’a données mon maître : acheter des chemises, des mouchoirs et faire viser le passeport.


FIX, revenant quand il a vu que le débarquement était terminé.

Personne à bord qui ressemble à mon individu ! Allons, il faut m’en tenir à mon Américain.


PASSEPARTOUT, l’apercevant.

Ah ! voilà un monsieur qui m’indiquera mon chemin. (À Fix.) Monsieur ?



FIX.

Hein ?


PASSEPARTOUT.

Monsieur, voulez-vous m’indiquer l’endroit où je pourrai faire viser ce passeport ? (Il présente le passeport.)


FIX.

Un passeport ? Permettez… j’aime beaucoup à lire les passeports, moi !


PASSEPARTOUT.

Oh ! ne vous gênez pas !


FIX, parcourant le passeport, à part.

Tiens ! tiens ! mais c’est tout à fait mon second signalement !…


PASSEPARTOUT.

Eh bien ! monsieur ?…


FIX.

Ce passeport n’est pas le vôtre ?


PASSEPARTOUT.

Non, c’est celui de mon maître.


FIX.

Le sieur Philéas Fogg ?…


PASSEPARTOUT.

Oui ! oui ! un maître que j’ai acheté et qui m’a forcé de partir bien précipitamment, allez !


FIX, à part.

C’est un bavard ! Bon ! (Haut.) Continuez donc.


PASSEPARTOUT.

Moi qui rêvais une vie sédentaire et confortable, il me fait courir de ville en ville, de pays en pays, sans s’arrêter nulle part, jetant l’argent à pleines mains pour arriver plus vite !


FIX, à part.

Mais c’est un homme qui se sauve !


PASSEPARTOUT.

Et tout cela sans bagages, monsieur !


FIX.

Sans bagages ?


PASSEPARTOUT.

Oui, mais nous achèterons tout en route.


FIX.

Pour voyager de la sorte, il est donc bien riche ?


PASSEPARTOUT.

C’est probable, car il emporte avec lui une somme énorme en belles bank-notes toutes neuves ?


FIX, à part.

Décidément, ce n’est pas l’Américain, c’est celui-là !


PASSEPARTOUT.

Tenez, il a promis une prime de vingt mille francs aux mécaniciens du Mongolia, si nous arrivons à Bombay avec une avance de vingt-quatre heures.


FIX, à part.

Vingt mille francs ! C’est deux mille francs qu’il me vole sur ma prime.


PASSEPARTOUT, voulant s’en aller.

Mais je cause, je cause…


FIX, le retenant.

Est-ce que vous le connaissez depuis longtemps, votre maître ?


PASSEPARTOUT.

Moi ! je suis entré à son service quarante-cinq minutes avant notre départ.


FIX.

Et savez-vous pourquoi il est parti ?


PASSEPARTOUT.

Ah ! pour un gros pari qu’il a fait.


FIX.

Bon ! bon ! un pari ! Eh bien, je vais vous présenter au gouverneur son Excellence Mustapha-pacha.


PASSEPARTOUT.

Un pacha ! Ah ! je vais voir un vrai pacha.

(Mustapha s’approche en ce moment.)

FIX.

Et tenez, le voici !


PASSEPARTOUT.

Comment, ce monsieur-là ! Eh bien, et son turban, et son soleil ? Il ne les met donc que pour aller au bal de l’Opéra ?


FIX, bas, au pacha.

Excellence ! j’ai mon homme !


MUSTAPHA.

Comment ! ce garçon ?…


FIX.

Non, son maître dont voici le passeport. Voyez le signalement.


MUSTAPHA, prenant le passeport.

M. Philéas Fogg désire faire viser ce passe-port ?


PASSEPARTOUT.

Si cela ne vous contrarie pas, mon pacha.


MUSTAPHA.

Mais il faut qu’il vienne en personne pour que l’on puisse établir son identité.


PASSEPARTOUT.

Quoi ! cela est nécessaire ?…


MUSTAPHA.

Indispensable !


PASSEPARTOUT.

Je vais chercher mon maître, mon pacha, je vais le chercher. (Fix se tient un peu à l’écart et tire le signalement de sa poche.)


Scène IV

Les Mêmes, FOGG, ARCHIBALD.

(Fogg et Archibald paraissent ensemble sur la passerelle qui sert à débarquer du Mongolia. La passerelle est étroite. Ils se croisent en passant. Archibald se précipite brutalement. Fogg vient d’un pas posé.)

ARCHIBALD, à Mustapha.

Ah ! Excellence ! les coquins, les abominables fils de John Bull ! Ils m’ont blackboulé. (Il montre une lettre.)


MUSTAPHA.

Quoi ! M. Corsican ?…


ARCHIBALD, hors de lui.

Ils m’ont trouvé indigne de figurer dans leur société d’imbéciles ! Il y a l’un d’eux, un sieur Fug, Fig, Fag, Fog, Philéas Fogg… qui les a tournés contre moi ! Je suis déshonoré, Excellence ! (Il s’assied au café et renverse une table et deux chaises.)


PASSEPARTOUT, montrant Mustapha.

Voici le gouverneur, monsieur ; il réclame votre présence.


FOGG, à Passepartout.

Et les emplettes ?


PASSEPARTOUT.

Je n’ai pas encore eu le temps…


FOGG.

Mais, allez donc, mon ami ! Le paquebot va repartir.


PASSEPARTOUT, sortant par la droite.

Je rencontrerai peut-être enfin un vrai Turc.


FIX, à part.

A-t-il l’air d’un coquin !


MUSTAPHA, à part.

Il a l’air d’un bien honnête homme.


FOGG, à Mustapha.

Son Excellence Mustapha-pacha.


MUSTAPHA.

C’est vous, monsieur, qui désirez faire viser ce passeport ?


FOGG.

C’est moi !


FIX, à part.

Plus de doute… Une dépêche au directeur de la police métropolitaine à Londres le priant de m’adresser un mandat d’arrestation à Bombay, Inde anglaise. (Il sort en courant.)


Scène V

MUSTAPHA, FOGG, ARCHIBALD.


ARCHIBALD, se levant.

Je leur brûlerai la cervelle à tous ! Garçon, à boire !…


MUSTAPHA, à Fogg.

Vous savez que cette formalité des passeports n’est plus exigée.


FOGG.

Je le sais, Excellence, mais je désire cependant faire viser le mien, et je suis prêt à acquitter les droits du visa.


MUSTAPHA.

Bien, monsieur. Vous vous nommez Philéas Fogg ? (Fogg s’incline légèrement.)


ARCHIBALD, bondissant et remuant tous les verres.

Philéas Fogg ! (Fogg salue.) Du club des Excentriques ! (Fogg salue.) Eh bien, moi, monsieur, je suis Archibald Corsican, de New-York, États de New-York ! (Fogg salue.) Et c’est moi qui me suis présenté au club des Excentriques et qui ai été blackboulé ! (Fogg salue.) Et blackboulé, grâce au mauvais vouloir d’un certain Philéas Fogg qui ne m’a pas trouvé digne de siéger à ses côtés, un homme qui venait de faire à reculons le tour de la mer Rouge !


FOGG, ironiquement.

À reculons ne suffisait pas, monsieur. Ah ! si vous l’aviez fait à cloche pied !… peut-être !…


ARCHIBALD, hors de lui.

Monsieur !


FOGG, froidement.

Monsieur.


MUSTAPHA.

Messieurs !


ARCHIBALD.

Pardon, messieurs !…


FOGG.

Pardon, monsieur ! J’ai parié de faire le tour du monde en quatre-vingts jours, autrement dit en cent quinze mille deux cents minutes. En voilà deux que vous me faites perdre. C’est assez !


ARCHIBALD, se contenant.

Un instant, monsieur, je vous prie… — Monsieur Philéas Fogg, j’ai l’intention de poser de nouveau ma candidature, et cette fois, je l’espère, avec de meilleures chances ! Que penseraient, selon vous, vos honorables collègues d’un homme qui, trouvant que vous l’avez gravement insulté, vous tuerait, vous ferait sécher, dessécher, momifier, et vous enfermerait dans un étui en bois de santal, après vous avoir entouré de bandelettes, comme un contemporain des anciens Pharaons ?


FOGG.

Mes collègues, monsieur, vous trouveraient assurément excentrique, mais ils seraient fort embarrassés pour vous admettre au club !


ARCHIBALD.

Et pourquoi donc ?


FOGG.

Parce qu’ils auraient l’air de payer par cette admission celui qui, en me tuant, leur aurait fait gagner un pari contre moi.


ARCHIBALD.

Et si, vous ayant tué, je vous faisais néanmoins gagner votre pari ?


FOGG.

Cela me semble difficile.


ARCHIBALD.

C’est cependant bien simple, monsieur : une fois tué et soigneusement momifié, je vous emporte à l’état de colis, et, accomplissant moi-même votre voyage autour du monde, je vous rapporte à Londres dans le délai fixé, défunt, mais victorieux ! Comprenez-vous enfin ?


FOGG.

Parfaitement, monsieur. Oui, vous auriez, en effet, des chances pour être admis par mes collègues.


ARCHIBALD.

Ah !


FOGG.

Mais vous en auriez également pour être tué par moi.


ARCHIBALD.

C’est ce que nous allons voir.


FOGG.

Quand vous voudrez, monsieur.


ARCHIBALD.

Là, à deux pas, dans la cour de mon hôtel, nous serons parfaitement seuls.


FOGG.

Je suis à vos ordres, monsieur.


ARCHIBALD.

Je vous précède.


FOGG.

Je vous suis.

(Tous deux sortent à gauche.)

Scène VI

MUSTAPHA, PASSEPARTOUT, FIX.


MUSTAPHA.

Si le détective ne se trompe pas, ce Fogg est un bien singulier voleur.


FIX, entrant précipitamment.

C’est fait, ma dépêche est lancée. Eh bien ! Excellence, et mon homme ?


MUSTAPHA.

Votre homme ! il est en train de se battre.


FIX.

Se battre


MUSTAPHA.

Oui, avec un Américain qui lui a cherché querelle !


FIX.

Bien, bien. Je ne veux pas sa mort, mais une petite blessure qui le retiendrait huit jours au lit…


MUSTAPHA.

Comment !


PASSEPARTOUT, entrant.

J’ai notre affaire ! Nous voilà munis de chemises, de mouchoirs… à la dernière mode. (Il montre des chemises invraisemblables, avec animaux peints, des ibis, des crocodiles, des inscriptions.) Je n’ai trouvé que cela, mais il paraît que c’est très bien porté ! Je le garderai pour moi ! (Regardant autour de lui.) Où est donc mon maître ?


FIX.

Votre maître, mon garçon ! il se bat en ce moment.


PASSEPARTOUT.

Il se bat ! Ah ! grand Dieu ! Et mes huit cents francs ! Est-ce qu’on va me le tuer ?


FIX.

Espérons qu’il ne sera que blessé et qu’il en sera quitte pour huit jours à la chambre.


PASSEPARTOUT.

Huit jours ! Mais c’est plus qu’il n’en faut pour le ruiner !…


FIX, à part.

C’est juste le temps qu’il me faut pour que je reçoive mon mandat.


PASSEPARTOUT.

Où est-il, monsieur ? Où se bat-il ? Monsieur Fogg ! Monsieur Fogg ! Ah ! Dieu merci, le voilà.


Scène VII

Les Mêmes, FOGG, ARCHIBALD.


ARCHIBALD, le bras gauche enveloppé.

Blessé !… je suis blessé !… mais nous recommencerons dans huit jours, monsieur.


FOGG.

Dans huit minutes je serai parti, monsieur.


ARCHIBALD.

Eh bien, je vous suivrai, monsieur.


FIX, à part.

Et moi aussi.


FOGG.

Comme il vous plaira, monsieur.


ARCHIBALD.

Jusqu’à ce que je vous tue, monsieur.


FOGG.

Ou que vous soyez tué par moi, monsieur.


ARCHIBALD,

Nous verrons.


FOGG, à part, consultant son carnet.

Total des heures dépensées : 158 heures !…


FIX, même jeu.

Total des sommes dépensées par mon voleur : environ : 23,000 francs.


FOGG.

Il me reste encore 1,762 heures.


FIX.

Il lui reste encore 1,977,000 francs ; donc 197,000 francs pour moi.

(Il monte dans le bateau. On entend la cloche du bateau, les sifflets de la chaudière, les sifflements de la vapeur. La foule se précipite sur le quai.)


FOGG, à Passepartout.

Passepartout ! Vous n’avez rien oublié ?


PASSEPARTOUT.

Monsieur peut croire que je n’oublie jamais rien, pas plus ici qu’à Londres, où, avant de partir, j’ai tout serré, tout fermé, tout éteint !… (Poussant un cri formidable.) Ah ! mon Dieu !


FOGG, revenant.

Qu’y a-t-il, Passepartout ?


PASSEPARTOUT.

Il y a. — monsieur… je me souviens ?… il y a que j’ai oublié…


FOGG.

Quoi ?


PASSEPARTOUT.

Oublié d’éteindre… le bec de gaz de votre chambre !


FOGG.

Eh bien, mon garçon, il brûle à votre compte.


PASSEPARTOUT.

À mon compte !… et nous faisons le tour du monde !!!!

(Embarquement. Départ du paquebot.)

TROISIÈME TABLEAU

Un bungalow dans une forêt de l’Inde.

Le théâtre représente un bungalow, sorte de caravansérail en ruine. À travers les murs à demi éboulés et couverts de planches, on aperçoit la campagne indienne. Le bungalow est désert au lever du rideau. Le jour commence à tomber.


Scène I

AOUDA, NAKAHIRA, puis UN PARSI.

(Nakahira entre précipitamment soutenant Aouda.)

AOUDA.

Cache-moi ! cache-moi ! qu’ils ne puissent me reprendre !


NAKAHIRA.

Aouda ! Aouda ! reviens à toi, nous sommes en sûreté ici !


AOUDA.

Mais ces gardes, ces brahmanes qui nous poursuivent !…


NAKAHIRA.

Ils ont perdu notre trace, et, quand la nuit sera venue, nous pourrons… (Se retournant.) Ah ! quelqu’un.


LE PARSI, qui est entré par la droite.

J’ai entendu parler ! Deux femmes !… (Il s’avance vers Nakahira.) Que faites-vous ici ?


NAKAHIRA, au Parsi.

As-tu quelque pitié dans le cœur ? As-tu une âme que le malheur puisse émouvoir ?


LE PARSI.

Que veux-tu ?


NAKAHIRA.

Que tu sauves cette enfant !


LE PARSI, s’approchant d’Aouda.

Ah ! Brahma me vienne en aide ! mais c’est…


AOUDA.

Quoi ! tu me reconnais ?


LE PARSI.

Oui ! vous êtes la veuve du rajah, dont le corps repose déjà sur le bûcher de la nécropole royale !


NAKAHIRA.

Oui ! la veuve de ce vieillard, que des fanatiques veulent brûler avec lui !


AOUDA, au Parsi.

Ah ! ne trahis pas les devoirs de l’hospitalité, et reçois celles qui viennent se confier à toi !


LE PARSI.

Je ne suis qu’un pauvre homme qui ne peut vous protéger.


NAKAHIRA.

Nous ne te demandons que de nous donner asile pour la nuit, et demain nous essayerons de gagner les possessions anglaises, où nous serons hors des atteintes de nos ennemis.


AOUDA, à l’Indien.

Non, tu ne trahiras pas la malheureuse qui te demande asile ; tu ne voudras pas la livrer à ceux qui veulent dresser sa dernière couche au milieu des flammes d’un bûcher !…


LE PARSI.

Non ! je ne ferai pas cela, moi qui suis comme toi de la race des Parsis.


AOUDA.

Ah ! je suis sauvée, alors.


LE PARSI.

Princesse Aouda, dispose de ton serviteur. Il se fera tuer pour toi ! Mais comment as-tu pu fuir ?


AOUDA.

Grâce au dévouement de Nakahira, la courageuse Malaise, qu’on a enlevée de son pays pour en faire une esclave et qui m’aime comme une sœur ! Mariée il y a deux mois à peine à ce rajah que je ne connaissais pas, ils veulent que je meure, moi qui suis à peine entrée dans la vie !


NAKAHIRA.

Pauvre Aouda !


AOUDA.

J’étais enfermée depuis deux jours dans la pagode où j’attendais l’heure du supplice. Les brahmanes avaient voulu m’enivrer de ce « hang » qui anéantit à la fois l’âme et le corps ! J’avais repoussé ce breuvage ! La nuit dernière, Nakahira put parvenir jusqu’à moi et m’entraîna pendant le sommeil de ces prêtres ! Toute la journée, nous avons marché à travers la forêt et les jungles, et nous sommes arrivées dans cette demeure où le ciel m’a fait rencontrer un ami et un frère !


LE PARSI.

Le sacrifice doit avoir lieu cette nuit même !


NAKAHIRA.

Oui ! cette nuit même !


LE PARSI.

Eh bien, la victime manquera au sacrifice ! Aouda, je serai ton guide, je te conduirai jusqu’aux possessions anglaises.


AOUDA.

Merci, frère.


NAKAHIRA.

En quelques heures nous aurons gagné Calcutta…


AOUDA.

Et là, je retrouverai une sœur bien-aimée, et avec elle, un parent qui ne refusera pas de m’accueillir.


NAKAHIRA.

D’ailleurs, si ta vie est encore en danger dans l’Inde, malgré la protection des lois anglaises, pourquoi ne pas me suivre au pays malais où j’étais autrefois reine et prêtresse ? Là, je retrouverai les mystérieuses divinités qui obéissaient à ma voix. Depuis que j’ai été enlevée de mon île et vendue à la cour du rajah, je le sais, je le sens, on m’attend toujours là-bas, et si tu veux me suivre, aucune puissance ne pourra t’atteindre !…


LE PARSI.

On vient de ce côté !…


NAKAHIRA.

Les gardes du rajah peut-être !


LE PARSI.

Non ! un homme ! un Européen !


AOUDA.

Que personne ne nous voie ! Que personne ne puisse soupçonner notre présence ici !


LE PARSI.

Par ici ! Aouda, par ici !


AOUDA.

Viens, viens.

(Aouda et Nakahira suivent l’Indien qui les fait passer à droite à travers les murailles ruinées du bungalow.)


Scène II

FIX, puis PASSEPARTOUT.


FIX, entrant par le fond à droite.

Ah ! m’y voici… grâce au ciel, j’arrive le premier.


PASSEPARTOUT, arrivant par le fond.

Ah ! m’y voilà ! Dieu merci, j’arrive le… (Apercevant Fix.) Non, j’arrive le second. — Tiens, c’est vous, monsieur ? Nous nous sommes déjà rencontrés à Suez !


FIX.

En effet, j’ai suivi la même route que vous, et je devine ce qui vous amène. Un viaduc s’étant écroulé, le train ne peut continuer sa route…


PASSEPARTOUT.

Et comme il faut faire un détour de trente lieues…


FIX.

Vous êtes à la recherche d’un moyen de locomotion.


PASSEPARTOUT.

Juste. Il n’y avait dans ce pays de sauvages qu’une seule carriole disponible…


FIX.

Et je l’ai retenue.


PASSEPARTOUT.

Heureusement, on nous a indiqué cette demeure, habitée par un Indien, propriétaire de l’unique éléphant de la contrée, et mon maître m’envoie…


FIX.

Pour louer ce pachyderme ?


PASSEPARTOUT.

Précisément.


FIX.

C’est aussi dans ce but que je suis venu.


PASSEPARTOUT.

Vous ! allons donc ! Vous n’allez pas, j’imagine, me disputer l’éléphant !…


FIX.

Je vous ferai remarquer, mon garçon, que je suis arrivé le premier ici, et que c’est vous qui venez me le disputer !


PASSEPARTOUT.

Comment ! il vous faut encore l’éléphant ?


FIX.

Il me le faut.


PASSEPARTOUT.

Vous voulez donc l’atteler à votre carriole ?


FIX.

Peut-être bien.


PASSEPARTOUT.

Ah çà ! qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce que vous auriez, par hasard, la prétention de nous empêcher de partir, mon maître et moi ?


FIX.

Cela se pourrait.


PASSEPARTOUT.

Dans quel but, je vous prie ?


FIX.

Dans quel but ?… Tenez, vous êtes, j’en suis sur, un honnête garçon ?


PASSEPARTOUT.

J’en suis sûr aussi, monsieur.


FIX.

Eh bien, je veux jouer franc jeu avec vous… D’abord, jurez-moi de ne révéler à personne ce que je vais vous confier.


PASSEPARTOUT.

Allez, je vous le jure.


FIX.

Sur votre honneur !…


PASSEPARTOUT.

Sur mon honneur, mais dépêchons.


FIX, tirant une carte de sa poche.

Voyez !


PASSEPARTOUT.

Vous êtes ?…


FIX.

Je suis…


PASSEPARTOUT.

Un agent de police ?


FIX.

Chargé de poursuivre et d’arrêter un voleur qui a emporté deux millions à la Banque d’Angleterre ?


PASSEPARTOUT.

Deux millions ! Ah ! oui ! j’ai entendu parler de cela !


FIX.

Eh bien ! depuis Suez, je suis sur la trace de mon bandit, qui se dirige vers Calcutta. Mon plan est de retarder son voyage, ne fût-ce que de quelques jours, pour donner au mandat d’arrestation que j’ai demandé à Londres le temps d’arriver… ; et si vous voulez m’aider, mon garçon, il y a dix mille francs pour vous.


PASSEPARTOUT.

Vous aider ?… et comment ?


FIX.

En me disant d’abord ce que fait en ce moment votre maître.


PASSEPARTOUT.

Mon maître ? Il est en train, à l’heure qu’il est, de faire au nommé Archibald Corsican une opération chirurgicale.


FIX.

Une… opération ?… chirurgicale ?


PASSEPARTOUT.

Oui, une petite saignée… avec une épée… en guise de lancette.


FIX.

Comment, encore ?


PASSEPARTOUT.

Toujours. Ils se sont promis de recommencer ce jeu-là jusqu’à ce que l’un des deux ait fait empailler l’autre ! J’espère bien que l’autre, ce sera l’Américain !


FIX.

Et moi aussi…


PASSEPARTOUT.

Vous vous intéressez donc à mon maître ?


FIX.

Si je m’y intéresse ! J’ai deux cent mille francs placés sur sa tête !


PASSEPARTOUT.

Vous ?…


FIX.

Et c’est sur cette somme que je vous en offre dix mille pour m’aider à l’arrêter.


PASSEPARTOUT.

Arrêter M. Philéas Fogg !


FIX.

M. Philéas Fogg… c’est-à-dire le voleur de la Banque d’Angleterre.


PASSEPARTOUT.

Un voleur ! lui, mon maître !… Allons donc, vous êtes fou ! M. Philéas Fogg est le plus honnête homme de la terre !


FIX.

Qu’en savez-vous ? Vous ne le connaissez pas ! Vous êtes entré à son service le jour même de son départ !… Et il s’est mis en route sous un prétexte insensé, sans préparatifs, sans bagages, emportant avec lui une somme énorme en bank-notes, c’est vous qui me l’avez dit ! Est-ce que ce ne sont pas des indices ? Et ce signalement, entièrement conforme au sien !… Est-ce que ce n’est pas une preuve suffisante ?… Croyez-moi donc, mon cher, acceptez les dix mille francs que je vous offre, et ne me disputez pas l’éléphant, l’unique moyen de transport qui reste dans ce pays pour se rendre à Allahabad.


PASSEPARTOUT.

C’est-à-dire que vous me demandez de trahir et de livrer un homme qui a confiance en moi !… un homme qui me paye, qui me nourrit, et tout cela parce qu’il vous passe sottement par la tête que mon maître ressemble au signalement de votre filou !… Et vous m’offrez dix mille francs pour faire une infamie et une bêtise ! Allons donc, je ne mange pas… de ces chardons-là.


FIX, le touchant de sa baguette.

Aimez-vous mieux qu’on vous soupçonne d’être le complice d’un voleur ?


PASSEPARTOUT, furieux.

Un voleur, moi !… Un voleur, lui ! Des voleurs, nous !


FIX.

Qui sait ?


PASSEPARTOUT.

Qui ? (Se calmant tour à coup et avec dignité.) Je vous ai donné ma parole, môsieur ! et je ne dirai à mon maître ni ce que vous êtes, ni ce que vous m’avez confié, môsieur ! Mais souvenez-vous bien, môsieur ! que si je vous retrouve sur notre route, soit en chemin de fer, soit en bateau, soit en voiture, aussi vrai que je suis un honnête garçon… je te casserai les reins, mon bonhomme !


FIX.

Toi !…


PASSEPARTOUT.

Oui, moi ! Jean-François Passepartout, ex-acrobate et premier athlète de France. Moi ! qui porte 500 kilos et qui ai eu l’honneur de tomber plusieurs fois M. Nicolas Kretz, le taureau de la Provence !


FIX.

Eh bien, si tu es fort, je suis adroit, et nous lutterons !


PASSEPARTOUT.

Nous lutterons.


FIX.

Et pour commencer j’aurai l’éléphant !


PASSEPARTOUT.

Vraiment ?


FIX.

Quand je devrais en payer la location… des dix mille francs que je vous offrais.


PASSEPARTOUT.

C’est ce que nous verrons. J’ai pour surenchérir la sacoche de mon maître. (Il frappe sur la sacoche).


FIX.

Oui ! la sacoche aux millions volés… Eh bien ! nous allons voir !


PASSEPARTOUT.

Nous allons voir !


FIX.

Justement ! Voilà, sans doute, l’homme qu’il nous faut !



Scène III

Les Mêmes, LE PARSI.


FIX.

Approche, mon garçon !


LE PARSI.

Ah !


PASSEPARTOUT.

Allons, allons, approche !


LE PARSI.

Encore ces gens chez moi !


FIX.

Tu as un éléphant ?


LE PARSI.

Oui… mais… cet éléphant…


FIX.

Je te le loue !


PASSEPARTOUT.

Moi d’abord !


LE PARSI.

Impossible.


FIX.

Cent francs la journée ?


LE PARSI.

Non.


PASSEPARTOUT.

Cent francs cinquante centimes ?


FIX.

Deux cents francs !


PASSEPARTOUT.

Deux cents francs cinquante ?… (Le parsi veut les interrompre).


FIX.

Trois cents francs ?


PASSEPARTOUT.

Trois cents francs cinquante ? (Fogg paraît au fond.)


FIX.

Eh bien, quatre cents !…



Scène IV

Les Mêmes, FOGG, ARCHIBALD.


FOGG, froidement.

Et moi, je l’achète.


PASSEPARTOUT.

Mon maître !


FIX.

Hein ?


LE PARSI.

Mon éléphant n’est pas à vendre.


FOGG.

Dix mille francs !


LE PARSI, étonné.

Impossible…


FOGG.

Vingt-cinq mille !


FIX.

Vingt-cinq mille ?


PASSEPARTOUT.

Bravo !


LE PARSI.

Je ne puis… seigneur !


FOGG.

Cinquante mille francs !


FIX, abasourdi.

Cinquante mille francs ?


PASSEPARTOUT, à Fix, se moquant.

Mets-tu cinquante centimes au-dessus, mon bonhomme ?


LE PARSI.

Cinquante mille francs !… Quoi !… vous donneriez…


FOGG.

Acceptez-vous ?…


LE PARSI.

J’accepte !


FOGG.

C’est heureux !


FIX, à part.

C’est encore cinq mille francs qu’il me vole sur ma prime, le gredin !


ARCHIBALD, qui a paru au fond, le bras droit enveloppé.

Cinquante mille francs ! Comme vous y allez !… L’argent ne vous coûte pas plus… que les coups d’épée… à ce qu’il paraît. (Il montre son bras.)


FOGG, froidement.

À votre service.


ARCHIBALD, avec colère.

Grand merci ! Je ne me soucie pas de votre argent ! J’en ai, je crois, plus que vous… Et quant aux coups d’épée…


FOGG, montrant le bras d’Archibald.

Vous en avez aussi, je crois, plus que moi.


ARCHIBALD.

Mais je compte vous rendre celui-là bientôt.


FOGG.

À Calcutta… alors !


ARCHIBALD, avec colère.

Au diable ! s’il le faut.


FOGG.

À votre aise. (Au Parsi.) Où est l’éléphant ?


LE PARSI.

Il est ici ; mais comme il doit servir cette nuit aux funérailles du rajah, je ne puis vous le livrer qu’après la cérémonie.


FOGG.

À quelle heure sera-t-elle terminée ?


LE PARSI.

Vers deux heures du matin… après que la malheureuse veuve aura été brûlée.


ARCHIBALD.

Brûlée ? quoi ! une femme qui se brûle sur le bûcher de son mari !… On en trouve donc encore ?


PASSEPARTOUT.

En France, quand elles brûlent, c’est de se remarier !


FOGG, au Parsi.

Où est cette nécropole ?


LE PARSI.

À deux lieues d’ici.


FOGG, calculant.

Le bateau ne part de Calcutta pour Hong-Kong que le 25 octobre. Il suffit que j’arrive à Calcutta demain soir. (À l’Indien.) Bien ! à deux heures l’éléphant sera ici ?


LE PARSI.

Il y sera.


FIX, à part.

Ah ! le misérable… si je pouvais…


PASSEPARTOUT.

Vous dites, môsieur ?


FIX.

Que le diable t’étrangle, môsieur !

Il sort. (En ce moment, un certain tumulte se produit au dehors ; on entend des murmures. La campagne s’éclaire de torches. Des gardes du rajah et des brahmanes apparaissent. Le bungalow est entouré.)



Scène V

Les Mêmes, un BRAHMANE, puis AOUDA et NAKAHIRA.


LE BRAHMANE.

Que l’on garde toutes les issues !


PASSEPARTOUT, à part.

Qu’est-ce qu’ils veulent, ceux-là ?


LE BRAHMANE, au Parsi.

Deux femmes se sont réfugiées ici, il y a une heure ! L’une d’elles est la veuve du rajah. Où est-elle ? réponds.


LE PARSI.

Je l’ignore.


LE BRAHMANE, aux gardes.

Fouillez la retraite de cet homme.


PASSEPARTOUT.

le vilain monsieur !


LE BRAHMANE.

Songe que tu joues là ta vie…

(À ce moment, Aouda et Nakahira, trainées par les gardes sont amenées devant le brahmane.)


FOGG.

Ah ! les malheureuses femmes !


PASSEPARTOUT.

Comment ! ils vont brûler cette pauvre créature ?


LE BRAHMANE.

Princesse Aouda ! c’est la loi de Siva et de Vichnou ! tu dois mourir.


AOUDA.

Cette loi qui me condamne est horrible et criminelle ! Cet époux aux mânes duquel on veut me sacrifier, ce rajah auquel fut enchaînée ma vie, à peine si je l’ai connu… Je ne veux pas mourir.


LE BRAHMANE.

Prières inutiles ! Tes cendres, mêlées à celles de ton époux, seront froides avant demain. (Des prêtres la saisissent.)


NAKAHIRA, veut secourir Aouda.

Aouda ! chère Aouda ! (Sur un geste du brahmane, on s’empare de Nakahira.)


LE BRAHMANE.

Toi qui as favorisé sa fuite, tu seras sévèrement punie. Emmenez-la ! (On va entraîner Nakahira.)


AOUDA.

Arrêtez !… et écoutez-moi.


LE BRAHMANE.

Parle.


AOUDA.

Hélas ! je le vois bien maintenant, je suis destinée à mourir, et rien ne peut plus me sauver ! mais je sais à quel point vous désirez entretenir le zèle religieux de votre peuple. Eh bien, que Nakahira soit libre, que son retour soit assuré jusqu’aux îles Malaises, et au lieu d’une victime que l’on porterait au bûcher endormie par vos soins, ce peuple me verra marcher au supplice le front haut et le visage souriant !…


LE BRAHMANE.

Tu le promets ?


AOUDA.

Je le jure.


LE BRAHMANE.

Il sera fait ainsi que tu le désires ! — Nakahira, tu es libre.


NAKAHIRA, dans les bras d’Aouda.

Aouda ! ne m’éloigne pas de toi ! Que je meure à tes côtés ! Que mon dernier soupir s’éteigne avec le tien !


AOUDA.

Non ! retourne au pays où tu étais reine, et que le ciel te conduise !


FOGG, à part.

Deux braves cœurs ! (Les deux femmes ont été séparées l’une de l’autre, et, sur un signe du brahmane, des gardes entraînent la Malaise hors du bungalow.)


NAKAHIRA, sortant.

Adieu donc, Aouda ! adieu !


AOUDA.

Adieu ! adieu ! (Aux brahmanes.) Maintenant, je suis prête. (On emmène Aouda.)


FOGG, à Passepartout.

Passepartout, si nous sauvions cette femme ?


PASSEPARTOUT.

J’y pensais, monsieur.


ARCHIBALD, ironiquement.

Tiens ! Vous avez du cœur ?


FOGG.

Oui, monsieur… quand j’ai le temps. (Changement à vue.)


QUATRIÈME TABLEAU

Une nécropole des rajahs.

La nécropole royale des rajahs dans le Bundelkund. Vaste cimetière dont les tombeaux sont des monuments reproduisant toutes les fantaisies de l’architecture indoue. Quelques arbres de l’espèce des pins s’élancent entre les mausolées. Cette nécropole est une sorte de ville funéraire. Le devant de la scène est libre et forme une large place que de grands arbres ombragent de chaque côté.

Au lever du rideau, la lune éclaire splendidement la nécropole. À droite s’élève un magnifique cénotaphe devant lequel un bûcher a été préparé. Sur ce bûcher repose le corps du rajah, qui a été revêtu de ses plus beaux habits de prince. La place que sa veuve doit occuper à ses cotés est vide.

Autour de ce cénotaphe, quelques gardes. Sur la place, groupes d’Indiens, de fakirs, couchés et dormant en attendant l’heure du sacrifice. De temps en temps, une mélopée lourde et traînante, dans laquelle se répètent les noms des trois divinités de la religion indoue, Siva, Vichnou, Brahma, court à travers cette foule.


Scène I

FOGG, ARCHIBALD, PASSEPARTOUT.


ARCHIBALD.

Eh bien ?


FOGG.

Impossible de parvenir jusqu’à cette pauvre enfant !


PASSEPARTOUT.

Ces coquins qui la gardent ont fait feu sur nous.


ARCHIBALD, avec mauvaise humeur.

Et, sans la nuit, qui a favorisé notre fuite, nous aurions payé cher votre chevaleresque équipée.


FOGG, d’un ton rude.

Ah ! pourquoi, monsieur, vous êtes-vous joint à nous ?


ARCHIBALD, même jeu.

Parce que cela me convenait, monsieur.


FOGG, même jeu.

Pourquoi, lorsque l’un de ces gardiens me menaçait et allait me frapper, êtes-vous intervenu et l’avez-vous blessé ?


ARCHIBALD.

Parce que je ne voulais pas qu’il vous tuât, monsieur.


FOGG.

Ah !


PASSEPARTOUT, à part.

Tiens !


ARCHIBALD.

Attendu que je me suis réservé le plaisir de vous tuer moi-même.


PASSEPARTOUT.

Ah ! c’est pour ça ?


ARCHIBALD.

Mais qui nous retient ici, maintenant que vous avez fait tout ce qui était en votre pouvoir pour pénétrer dans la pagode et en arracher la victime ? Une tentative nouvelle serait entièrement inutile.


FOGG.

Ce n’est pas mon avis. L’éléphant que l’Indien doit ramener après la cérémonie des funérailles, je puis l’attendre ici.


ARCHIBALD.

Ici ?


FOGG.

Oui. Nous sommes dans cette nécropole où doit s’accomplir le sacrifice. Là, près de ces gardes qui veillent, est dressé le bûcher sur lequel repose déjà le corps du rajah.


ARCHIBALD.

Eh bien ?


FOGG.

Peut-être se présentera-t-il quelque occasion plus favorable de sauver cette jeune femme, et comme j’ai encore une heure à perdre… je reste… (Il tire un revolver dont il fait jouer la batterie.)


PASSEPARTOUT, même jeu.

Nous restons.


ARCHIBALD, même jeu.

Eh bien ! soit, restons.


FOGG, de mauvaise humeur.

Comment ! vous aussi ?


ARCHIBALD.

Oui, monsieur, moi aussi.


FOGG.

Et pourquoi, je vous prie ?


ARCHIBALD.

Parce qu’il ne me convient pas, monsieur, que l’on puisse dire qu’un Anglais et un Américain ayant rencontré une femme en danger de mort, c’est l’Anglais qui l’a sauvée, tandis que l’Américain se croisait les bras. Voilà !


FOGG, lui tournant le dos.

Faites donc comme il vous plaira, monsieur.


ARCHIBALD, même jeu.

C’est bien mon intention, monsieur.


PASSEPARTOUT.

Ah ! c’est Là qu’est feu le rajah !… Je ne serais pas fâché de faire sa connaissance. (Il se glisse par la gauche sous les arbres, rampant avec précaution entre les dormeurs, de manière à s’approcher du bûcher. Fogg et Archibald se retirent à l’écart.)


Scène II

Les Mêmes, AOUDA, LE CHEF DES BRAHMANES,
Gardes, Fakirs, Indiens.

(La tête d’une procession se montre vers la droite et traverse la scène aux derniers plans ; puis elle reparait par la gauche au premier. Le son des instruments et les chants commencent à se faire entendre. On voit d’abord des fakirs, sortes de convulsionnaires, hurlant, gesticulant et criant : Kali ! Kali !

Puis viennent les prêtres coiffés de mitres et velus de longues robes chamarrées. Ils sont entourés d’hommes, de femmes, d’enfants, qui font entendre une sorte de psalmodie interrompue ; intervalles égaux par des coups de tam-tam et de cymbales. Des porteurs de torches éclairent la scène. Ils sont suivis de fanatiques tatoués d’ocre, affublés de longues queues qui contournent trois ou quatre fois leur taille, portant un masque de singe et un bonnet de montagnard, et tenant dans chaque main une grosse massue, cabriolant, hurlant miaulant, glapissant.

Suivent les musiciens jouant du tambour, des cymbales, et soufflant dans de longues trompes hébraïques, longues de deux mètres.

Groupe de bayadères, dansant, précédant une divinité indoue portée par quatre porteurs. Second groupe de bayadères qui entourent la statue de la déesse Kali. Les unes l’éventent avec de grands éventails de plumes de paon, tandis que les autres agitent en tous sens des banderolles et des houppes touffues fabriquées avec des queues de moutons du Thibet.

La déesse Kali, déesse de l’amour et de la mort, a quatre bras, le corps colorié d’un rouge sombre, les yeux hagards, la chevelure emmêlée, la langue pendante, les lèvres teintes de henné et de bétel. À son cou s’enroule un collier de têtes de mort. À ses flancs, une ceinture de mains coupées. Elle se tient debout sur un géant terrassé, auquel la tête manque.

La statue est rangée au fond. Apparaît alors un éléphant conduit par le Parsi, portant une sorte de petite pagode sur le dos, dans laquelle est couchée Aouda.

Danses, chants, etc., etc. Le cortège est fermé par des gardes ayant le sabre nu passé à la ceinture et de longs pistolets damasquinés.

Aouda, descendue par des brahmanes est revêtue d’une tunique lamée d’or.

Lorsque les brahmanes s’approchent d’elle pour l’envelopper d’une toile de mousseline, elle les repousse d’abord.)


LE BRAHMANE.

Tu as promis de mourir sans faiblesse et la tête haute.


AOUDA.

C’est ainsi que je mourrai, puisque Nakahira est libre. (Se dépouillant de ses bracelets, de ses bagues et de ses colliers et les jetant aux bayadéres qui dansent autour d’elle.) Servantes de Brahma, partagez-vous ces dépouilles. (Les bayadères lui mettent un voile. Le brahmane la mène au bûcher. — Elle y monte en levant les yeux vers le ciel.)


AOUDA.

Dieu puissant, reçois mon âme. (Des brahmanes s’approchent pour allumer le bûcher.)


FOGG, avec force.

Non, non, cela ne sera pas. (Tout le monde se retourne, étonné.)


FOGG.

Cet odieux sacrifice ne s’accomplira pas devant un Anglais !


ARCHIBALD.

Ni devant un Américain !


LE BRAHMANE.

Des étrangers ?…


TOUS, se précipitant sur Fogg.

Des étrangers ?


UNE VOIX, du haut du bûcher.

Arrêtez !


TOUS.

Prodige ! prodige !

(Au sommet du bûcher se lève le rajah drapé dans une robe de drap d’or. Il a prit Aouda entre ses bras ; il descend avec elle, il traverse la foule épouvantée. Les gardes, qui avaient terrassé Fogg et Archibald, se sont jetés à terre. Le rajah arrive près d’eux.)


PASSEPARTOUT, à Fogg.

C’est moi… le rajah ! Moi… Passepartout !. Filons ! filons vite !


ARCHIBALD.

Ah ! l’éléphant ! l’éléphant ! (Aouda est jetée sur l’éléphant que le Parsi tient à gauche… Fogg, Archibald, Passepartout sautent dessus… En ce moment des cris partent du bûcher sur lequel le brahmane est monté.)


LE BRAHMANE, redescendant.

Trahison ! sacrilège ! Ici est encore le Rajah ! Celui-ci est un imposteur !

(Des gardes se précipitent vers l’éléphant. Archibald et Fogg, du haut de cette forteresse vivante, répondent par des coups de revolver. Tumulte. Le brahmane tombe, frappé à mort.)


ACTE DEUXIÈME


CINQUIÈME TABLEAU

Un salon d’hôtel à Calcutta.

Salon meublé à l’anglaise. Portes latérales. Au fond, une grande baie, laissant voir une partie de la ville de Calcutta. Maisons à terrasses entre des bouquets d’aloès et de palmiers.


Scène I

FOGG, PASSEPARTOUT.

(Au lever du rideau, Passepartout est occupé à regarder la magnifique robe lamée d’or qu’il a prise au rajah ainsi que son bonnet royal.)


PASSEPARTOUT, se coiffant du bonnet.

Dieu ! que je devais être beau avec cette robe et ce bonnet !


FOGG, entrant et déposant deux épées sur la table.

Décidément, ce monsieur Corsican est fort entêté.


PASSEPARTOUT.

Monsieur vient encore de le gratifier d’un coup d’épée ?


FOGG.

Oui… à la jambe cette fois.


PASSEPARTOUT.

C’est le troisième !


FOGG.

Où est Aouda ?


PASSEPARTOUT.

Dans sa chambre, monsieur, occupée à se vêtir à l’européenne. Maintenant que nous sommes à Calcutta, au milieu des Européens, elle ne pouvait pas rester en veuve du Malabar.


FOGG.

C’est juste !


PASSEPARTOUT.

Hein ? monsieur, avez-vous bien fait de la tirer de la main de ces bandits ! Faire mourir une si charmante personne ! Est-elle assez jolie ?


FOGG, indifférent en paroles.

Je n’ai pas vu… je n’ai pas remarqué…


PASSEPARTOUT.

Tiens !… moi qui croyais que vous la regardiez… avec, intérêt… quand elle dormait… la tête appuyée sur votre épaule… pendant que ce digne éléphant vous transportait à Allahabad.


FOGG.

Vous vous trompiez.


PASSEPARTOUT.

Et ont-ils été touchants les remerciements qu’elle vous a adressés lorsque nous sommes arrivés à Bénarès !


FOGG.

Je ne me souviens pas…


PASSEPARTOUT.

Ah ! ah ! Et pendant que nous longions en chemin de fer les bords du Gange, il me semble que monsieur était parfois ému en regardant cette belle jeune fille.


FOGG, impatienté.

Assez ! assez ! Qu’est-ce que vous faites là ?


PASSEPARTOUT.

Moi, monsieur, je fais un paquet des vêtements du défunt rajah… dont je m’étais affublé… vous savez ?…


FOGG.

Et ce paquet ?


PASSEPARTOUT.

Dame, monsieur, c’est tout lamé d’or et d’argent. Je vais l’expédier par la grande vitesse aux héritiers du rajah. Je ne veux pas passer pour un voleur.


FOGG, s’asseyant et consultant son carnet.

Nous sommes aujourd’hui le 26 octobre…


PASSEPARTOUT.

Oui, monsieur, le 26 octobre.


FOGG.

Il y a 23 jours que nous avons quitté Londres.


PASSEPARTOUT, ficelant son paquet, à part.

Voilà déjà 23 jours que ce satané bec brûle à mes frais !… comme qui dirait 552 heures de combustion !


FOGG.

Avant 57 jours nous serons de retour en Angleterre.


PASSEPARTOUT.

Encore 57 ! Pardon, monsieur, nous sommes toujours dans les délais ?…


FOGG.

Exactement. Nous avions gagné 48 heures, mais nous les avons perdues pour être utile à cette jeune femme !


PASSEPARTOUT, à part.

Il appelle cela être utile ! Et cet imbécile de policier qui prétend que c’est un voleur. Enfin, il s’est décidé à nous quitter, et il a bien fait ! (Montrant ses mains.) Sans cela il aurait passé par ces deux tenailles-là ! — Voilà le colis ficelé.


FOGG.

Passepartout, vous avez retenu nos deux places sur le paquebot de Hong-Kong ?


PASSEPARTOUT.

Oui, le Rangoon, excellent marcheur. Il part ce soir, dans deux heures et demie !


FOGG, allant et venant.

Bien… bien…


PASSEPARTOUT.

Et maintenant l’adresse. (Il met l’adresse au colis.) À monsieur, monsieur le rajah, en son tombeau, province du Bundelkund.


Scène II

Les Mêmes, AOUDA.


FOGG.

Ah ! Aouda !


PASSEPARTOUT, regardant Aouda, à part.

Est-elle encore assez gentille sous ces vêtements-là, ma veuve !… Dire que j’ai été le mari… défunt d’une aussi jolie femme !


AOUDA.

Ah ! monsieur Fogg.


FOGG.

Si mes ordres ont été complètement exécutés, rien ne vous a manqué, n’est-ce pas ?


AOUDA.

Rien, monsieur Fogg, rien… Je vous remercie ! Après avoir risqué votre vie pour moi…


FOGG.

Moi… non… non… (Montrant Passepartout.) C’est à brave garçon que revient l’honneur…


PASSEPARTOUT.

À moi, monsieur ?… Allons donc, je me suis un peu déguisé… une simple farce de carnaval ! voilà tout ce que j’ai fait.


AOUDA.

Je sais ce que je vous dois aussi, mon ami.


PASSEPARTOUT.

Vous ne me devez rien, madame, rien !


FOGG.

Nous voilà dans la ville où réside ce parent entre les mains duquel je dois vous remettre.


AOUDA.

Oui, monsieur.


FOGG.

Savez-vous où il demeure ?…


AOUDA.

Non… c’est Bombay que nous habitions avant ce funeste mariage.


FOGG.

Et le nom de ce parent ?


AOUDA.

Anardill.


FOGG.

Je pense qu’à la Bourse on doit avoir l’adresse de ce négociant. Passepartout est intelligent… Il trouvera. Allez, Passepartout.


PASSEPARTOUT.

Oui ! monsieur, j’y cours, mais sans enthousiasme.


AOUDA.

Pourquoi ?


PASSEPARTOUT.

Parce que… nous ne nous verrons plus ! (À part.) Et dire que sans moi ils auraient fait cuire une si adorable personne !
(Il sort.)


Scène III

FOGG, AOUDA.


FOGG.

Vous voilà arrivée au terme de votre voyage… madame.


AOUDA, le regardant avec étonnement.

Madame… Pourquoi me nommez-vous ainsi ? Pourquoi ne m’appelez-vous plus Aouda ?


FOGG.

Pourquoi ?


AOUDA.

Oui.


FOGG.

Pourquoi ? Aouda… mais, parce que… Regardez-vous donc !… Ce n’est plus Aouda qui est devant moi… c’est une jeune lady de notre Angleterre, et je lui parle avec le respect que j’aurais pour une de mes compatriotes.


AOUDA.

Sous ces vêtements nouveaux, ne suis-je pas toujours celle que vous avez sauvée ?


FOGG.

Moi ?… Vous savez bien…


AOUDA.

Oui, vous m’avez sauvée, et de quelle épouvantable mort !… Ah ! monsieur Fogg, c’est aujourd’hui, c’est dans un instant que nous allons nous séparer pour ne plus nous revoir, sans doute, mais je vous le jure, jamais mon cœur ne vous oubliera !


FOGG, ému.

Milady !


AOUDA, d’un ton câlin.

Non, pas ainsi…


FOGG.

Madame !


AOUDA.

Non !


FOGG.

Aouda !


AOUDA, avec joie.

À la bonne heure ! Toujours… Toujours Aouda pour vous !… Et je veux, lorsque vous penserez à moi… si vous y pensez quelquefois…


FOGG, s’oubliant.

Oh ! oui, j’ypenserai… (Froidement.) quelquefois.


AOUDA.

Je veux, entendez-vous, être toujours présente à votre esprit telle que j’étais quand vous m’avez arrachée à cet horrible supplice. Je veux que vous vous disiez : Il y a là-bas une femme pour qui je me suis dévoué et dont la reconnaissance ne finira qu’avec la vie !


FOGG, très ému.

Je vous le promets, Aouda… oui… je vous promets, je vous affirme, je vous jure !… Ah ! si l’Excentric-Club me voyait !


AOUDA, souriant.

Personne ne vous voit que moi seule, et vous pouvez être bon tout à votre aise !


FOGG.

Je ne suis pas bon… je suis excentrique.


AOUDA.

Et moi je vous dis que vous avez un excellent cœur !


FOGG.

Un cœur ! un cœur ! tout le monde a un cœur… Moi je suis…


AOUDA.

Excentrique. Je ne sais pas ce que cela signifie, monsieur Fogg, mais je vous défie bien de n’être pas un peu ému… en me disant : Adieu pour toujours, Aouda, pour toujours !


FOGG, très ému.

Adieu ! adieu !… pour… (Voyant entrer Corsican.) Voilà Corsican. (À part.) C’est la première fois qu’il arrive à propos !


Scène IV

Les Mêmes, ARCHIBALD.

(Archibald, boitant d’une jambe, entre sans voir d’abord Fogg et Aouda.)

ARCHIBALD, se jetant dans un fauteuil.

Ma foi ! j’en ai assez et mon parti est pris !


FOGG.

Monsieur !


ARCHIBALD.

Mais, monsieur… Ah ! pardon, madame, je ne vous avais pas aperçue.


AOUDA.

Monsieur Archibald ?…


ARCHIBALD.

Tiens, mais c’est madame Aouda ! Je ne vous aurais pas reconnue, madame, sous ces vêtements…


AOUDA.

À vous aussi, monsieur, je dois une vive reconnaissance ! Je sais la part que vous avez prise…


ARCHIBALD.

Bon ! pour quelques coups de revolver que nous avons échangés avec ces singes du Bundelkund ! cela n’en vaut pas la peine.


AOUDA.

Si, monsieur, et avant que nous nous séparions…


ARCHIBALD.

Comment ! nous séparer ? Est-ce que vous n’allez pas demeurer à Calcutta ?


AOUDA.

Oui, monsieur.


ARCHIBALD.

Eh bien, moi aussi !… Calcutta est une ville charmante, où il n’y a que des Anglais déguisés en Indiens !


FOGG, sèchement.

Il me semble que vous m’avez juré de me ramener en Angleterre…


ARCHIBALD.

Oui, dans une boîte à momie avec des bandelettes et des yeux d’émail ; mais j’y renonce, monsieur.


FOGG.

Ah ! enfin.


ARCHIBALD.

Un coup d’épée au bras gauche à Suez, un second au bras droit à Bombay, et maintenant ici un troisième à la jambe… j’en ai assez. Un Américain ne saurait s’entêter dans une sottise. Je chercherai une autre excentricité. Je suis bien ici, j’y reste… nous y restons. Et je pense, madame, que vous vous y trouverez plus heureuse que dans vos États du Bundelkund.


AOUDA.

Mes États… oui… j’ai été souveraine… J’ai voulu l’être… Cette ambition d’enfant m’a perdue.


FOGG.

Comment cela ?


AOUDA, s’asseyant.

Ce parent chez qui nous étions élevées, ma sœur et moi, avait fait de grandes entreprises et s’y était ruiné. Un jour il vint me trouver et me dit : Tu es ambitieuse, Aouda ! (Souriant.) une ambitieuse de seize ans ! Le rajah qui t’a vue à Bombay t’offre de partager sa souveraineté… Moi, je me figurais un prince jeune et beau… que je pourrais aimer et qui m’offrait un trône !… Je me laissai éblouir, entraîner !… et quelques jours après, les gardes, les serviteurs du rajah vinrent pompeusement me chercher à Bombay. Je partis. Sur mon passage tout un peuple se prosternait et saluait mon entrée dans mes États… J’étais enivrée !… J’arrivai au palais de mon époux !… Le rajah était un vieillard malade, presque mourant, auquel m’avait livré un affreux marché… Quelques mois plus tard, il s’éteignait, et de cruels brahmanes ont voulu me sacrifier comme sa veuve… moi qui n’avais jamais été sa femme !


ARCHIBALD.

Oui ! mais vous leur avez heureusement échappé… mademoiselle !


AOUDA, étonnée.

Mademoi…


ARCHIBALD, saluant.

Mademoiselle, puisqu’enfin vous avez dit… que…


FOGG.

Et c’est auprès de cet indigne parent que vous cherchez un refuge ?


AOUDA.

C’est le seul qui nous reste.


Scène V

Les Mêmes, PASSEPARTOUT, puis NÉMÉA.


FOGG.

Ah ! Passepartout !


AOUDA.

Eh bien, mon ami ?…


PASSEPARTOUT.

Eh bien ! à la Bourse j’ai obtenu tout de suite les renseignements dont j’avais besoin, et je suis allé chez le sieur Anardill.


AOUDA.

Il va venir ?


PASSEPARTOUT.

Il ne peut pas venir.


FOGG, vivement.

Il ne peut pas venir ?


PASSEPARTOUT.

Pour le moment.


ARCHIBALD.

Pourquoi donc ?


PASSEPARTOUT.

Il est mort.


FOGG et AOUDA.

Mort !


PASSEPARTOUT.

Mort… et enterré ! Mais si je n’ai pas rencontré l’honorable défunt, j’ai du moins trouvé une jeune personne… bien vivante, celle-là !


AOUDA.

Néméa ! ma sœur !


PASSEPARTOUT.

Juste, et la voici, madame. (Entre Néméa, vêtue à l’européenne.)


NÉMÉA.

Aouda ! ma chère Aouda !


ARCHIBALD.

Ah ! voilà en effet une jolie personne !


AOUDA.

Ah ! Néméa ! Néméa !


NÉMÉA.

Chère Aouda, toi que je croyais à jamais perdue, que je suis heureuse de te presser dans mes bras !


AOUDA, montrant Fogg ; puis Archibald et Passepartout.

Mon sauveur !… mes sauveurs ! Tu peux les remercier, Néméa. C’est à eux que je dois la vie.


NÉMÉA.

Messieurs, je ne vous connais pas encore ; mais, vous qui me l’avez conservée, je vous aime déjà tous et de tout mon cœur.


ARCHIDALD, à part.

Elle est gentille, cette petite !


PASSEPARTOUT, à part.

J’en suis de ces tous-là, moi ! (Néméa va à Fogg et lui serre la main, à Archibald qui lui secoue la main à l’américaine, puis à Passepartout qui s’en défend.)


NÉMÉA.

Je le veux ! je le veux !


ARCHIDALD, à part.

Très gentille ! très gentille !


AOUDA, à Néméa.

Mais tu étais donc seule ici, ma pauvre sœur ?


NÉMÉA.

Oui, seule, sans protecteur et déjà bien inquiète de l’avenir !


AOUDA.

Mais maintenant me voici, et nous vivrons ensemble !


NÉMÉA, vivement.

Toi rester ici, dans cette ville, si voisine des territoires indépendants, je ne le veux pas ! je ne le veux pas !


CORSICAN.

Pourquoi donc ?


NÉMÉA.

Parce qu’il y a un mois à peine, des affidés de ces brahmanes ont bien su arracher de cette ville et soustraire à la protection des lois anglaises une victime qu’ils ont odieusement sacrifiée, comme ils te sacrifieraient toi-même !


AOUDA.

Mais que faire alors ?


FOGG.

Voulez-vous me permettre de vous conduire l’une et l’autre en Angleterre ?


AOUDA.

En Angleterre ? Nous ?


NÉMÉA.

Là, ma sœur, plus rien à redouter !


FOGG.

Sans doute… Acceptez, Aouda… je vous en supplie.


PASSEPARTOUT.

Mais oui ! oui… acceptez !


AOUDA.

Nous serons une cause de retard pour vous, monsieur Fogg !


FOGG.

Non.


AOUDA.

Et cet important pari que vous avez fait ?


FOGG.

Ne sera compromis en rien. La part de l’imprévu était réservée, et vous faites toutes deux partie de l’imprévu.


NÉMÉA.

J’accepte, monsieur… j’accepte pour elle et pour moi, et il y aura pour vous aimer deux cœurs au lieu d’un !


ARCHIBALD.

Décidément elle est… adorable, cette petite ! Tiens, on dirait que ma jambe va mieux !


FOGG.

Le Rangoon va bientôt appareiller. Passepartout, deux cabines supplémentaires pour ces dames.


ARCHIBALD, avec force.

Trois cabines.


FOGG.

Comment, trois ?


PASSEPARTOUT.

Qu’est-ce qu’il dit ?


ARCHIBALD, marchant.

Je ne boite plus du tout, moi ! Aie !… Non ! non ! je ne boite plus, et je pars !


FOGG.

Vous partez ?


ARCHIBALD.

Oui, j’en ai assez de Calcutta… une ville insupportable, où il n’y a que des Indiens déguisés en Anglais !… Mais soyez tranquille, monsieur, si je ne cherche plus à vous tuer, je vous suivrai pour vous voir perdre votre pari, comme ce compatriote à vous suivait un dompteur pour le voir dévorer par ses lions !


FOGG, impatienté.

Mais, monsieur…


Scène VI

Les Mêmes, FIX, UN MAGISTRAT, DEUX POLICEMEN.

(Fix est déguisé en vieux brahmane et change sa voix de manière à être absolument méconnaissable.)

LE MAGISTRAT.

Monsieur Philéas Fogg ?


FOGG.

C’est moi.


LE MAGISTRAT.

Je suis magistrat civil du troisième district, et, en cette qualité, je vous prie de répondre à quelques questions.


PASSEPARTOUT, à part.

Qu’est-ce que c’est encore que ça ?


FOGG.

Parlez, monsieur.


LE MAGISTRAT, à Fix.

Approchez, brahmane, approchez ! Reconnaissez-vous ce gentleman ?


FIX.

Je le reconnais.


LE MAGISTRAT, à Fix.

Vous avez juré de dire la vérité.


FIX.

Suivant le rite indien, je l’ai juré sur la queue sacrée d’une vache.


PASSEPARTOUT.

En v’là un serment !


FIX.

Et que Brahma me punisse à l’instant si je ne dis pas la vérité tout entière.


LE MAGISTRAT.

Parlez.


FIX.

J’accuse le gentleman qui est ici devant vous d’avoir, dans la nuit du 19 au 20 de ce mois, blessé un des prêtres qui présidaient aux funérailles du rajah. En conséquence, moi, chef des brahmanes, je demande la punition du coupable.


PASSEPARTOUT.

Eh bien, moi, je jure sur vingt-cinq queues de vache ! je jure sur l’arrière-train d’un troupeau tout entier !…


LE MAGISTRAT.

Silence, (À Fogg.) Reconnaissez-vous que ce brahmane a dit la vérité ?


FOGG.

Oui, monsieur le juge ; mais ce qu’il n’ajoute pas, c’est que ses prêtres et lui voulaient brûler vive une jeune femme.


FIX.

Que Brahma avait condamnée.


LE MAGISTRAT, se tournant vers Aouda.

Madame, sans doute ?


AOUDA.

Oui, monsieur, et vous ne sauriez punir celui qui m’a sauvée.


LE MAGISTRAT.

Distinguons, madame, distinguons. J’estime que ce gentleman a parfaitement fait de vous sauver…


PASSEPARTOUT, à part.

Il me plaît à moi, ce juge !


LE MAGISTRAT.

Mais il a eu tort de tuer un brahmane.


PASSEPARTOUT.

Comment, tort ?…


ARCHIBALD.

Oh ! un brahmane de plus ou de moins !…


FOGG.

Ce brahmane ordonnait un crime, un épouvantable sacrifice que les autorités anglaises ne peuvent tolérer.


LE MAGISTRAT.

Distinguons, monsieur, distinguons.


PASSEPARTOUT, à part.

Encore !…


LE MAGISTRAT.

Les autorités anglaises ont supprimé ces sacrifices dans les provinces soumises à leur domination ; mais, sur les territoires indépendants, ils respectent la religion indoue, même jusque dans ses erreurs, et ils ne peuvent tolérer que l’un de ses pontifes soit frappé de mort dans l’exercice de ses fonctions.


ARCHIBALD, s’emportant.

Ah çà ! mais c’est une indignité ! Je n’aime pas M. Fogg, moi ! je suis même son ennemi ; mais, dans l’intérêt de la justice et non dans le sien, je déclare que, pour avoir sauvé madame, pour avoir sacrifié sa fortune et sa vie, il ne peut pas être condamné !


LE MAGISTRAT.

Distinguons, monsieur, distinguons !


PASSEPARTOUT, à part.

Ah ! mais, il distingue trop, cet animal-là !


LE MAGISTRAT.

Je ne dis pas qu’il sera condamné, mais qu’il sera jugé après enquête, et je dois le mettre en état d’arrestation.


FIX, à part.

Très bien ! très bien !


FOGG.

Je proteste, monsieur. (Les policemen s’avancent et touchent Fogg du bout de leur baguette.)


LE MAGISTRAT.

Respect à la loi ! Philéas Fogg, vous serez retenu à la prison de la ville, tant qu’une ordonnance de non-lieu n’aura pas été rendue.


FIX, à part.

Et avant que l’ordonnance de non-lieu n’intervienne, mon mandat sera arrivé.


PASSEPARTOUT.

Huit jours de retard au moins ! Hélas ! monsieur, nous sommes tout à fait perdus.


ARCHIBALD.

Bon ! impossible de se tirer de là !…


FOGG, aux policemen qui s’avancent sur lui et d’un ton calme.

Monsieur, terminons vite, je vous prie, cette affaire. Le bâtiment sur lequel je vais partir est prêt à quitter le port.


FIX.

Hein ?


ARCHIBALD.

Est-ce qu’il aurait trouvé un moyen ?…


LE MAGISTRAT, se redressant.

Mais… monsieur.


FOGG, froidement.

À combien fixez-vous la caution ?


TOUS.

La caution ?


ARCHIBALD.

Il a trouvé.


FIX, au magistrat.

Comment, la caution !… mais, du tout ! pas de caution… Il s’agit d’un sacrilège ! Il doit être emprisonné, monsieur le commissaire !…


LE MAGISTRAT.

Oui, il doit être emprisonné ; mais la loi l’autorise à donner caution… Distinguons, s’il vous plaît, distinguons !


PASSEPARTOUT, narguant Fix.

Distinguons, mon joli brahmane, distinguons. (Montrant le magistrat.) Il distingue très bien, le monsieur là-bas !…


FIX.

Mais il l’abandonnera sa caution, monsieur le commissaire !…


LE MAGISTRAT.

Oui, si elle est peu élevée ; mais, attendu la gravité de l’affaire et considérant que le risque doit être proportionné à la peine encourue, fixons la caution à cent mille francs.


ARCHIBALD.

Cent mille francs !


PASSEPARTOUT, éclatant.

Cent mille francs ! Cent mille coups de pied…


FOGG, froidement.

Passepartout, la sacoche ?


FIX, furieux, à part.

Ah ! il va les donner, le voleur !


PASSEPARTOUT.

Voici la sacoche, monsieur… mais (Fogg tire des bank-notes pour la somme demandée et les dépose entre les mains du magistrat), mais, sapristi ! elle se dégonfle à vue d’œil !


FOGG, avec calme.

Vous êtes satisfait, monsieur ?


LE MAGISTRAT.

La loi est satisfaite.


FIX.

Ah ! il emporte mon argent, le distingueur !


FOGG.

J’ai bien l’honneur de vous saluer. Mesdames, le temps nous presse.


AOUDA et NÉMÉA.

Nous vous suivons, monsieur.


FIX, hors de lui.

Non seulement je ne parviens pas à l’arrêter, mais c’est encore dix mille francs qu’il me vole !


ARCHIBALD.

Eh bien, voilà un beau sang-froid ; s’ils sont tous de cette force-là au Club des Excentriques, il faut absolument que j’en fasse partie.


PASSEPARTOUT, à Fix.

Mon bon brahmane, j’ai bien l’honneur de vous saluer !


FIX.

Que Brahma et Vichnou t’arrachent la langue !


SIXIÈME TABLEAU

La grotte des serpents, à Bornéo.

La scène représente une grotte étrangement découpée et qui s’enfonce à perte de vue vers la droite. Cette roche est faite de grandes roches et tapissée d’herbes et de broussailles, appartenant à la flore tropicale. On ne peut y pénétrer que par une ouverture située au fond et qui donne sur une forêt.


Scène I

NAKAHIRA, UNE JEUNE MALAISE, Malaises.

(Au lever du rideau, la grotte est assez obscure pour qu’on ne puisse distinguer ses parois. Nakahira est vêtue de ses splendides habits de reine des charmeuses. Les jeunes Malaises qui l’accompagnent sont aussi vêtues de leurs habits de fête.)


NAKAHIRA.

C’est bien ici la grotte sainte ! Je la revois enfin, après quatre années passées sur la terre indienne.


LA MALAISE.

La reine ordonne-t-elle que nous préparions ici le foyer ?


NAKAHIRA.

Oui, et je l’allumerai bientôt moi-même, afin que sa chaleur réchauffe les serpents sacrés qui habitent cette grotte. (Quelques Malaises exécutent les ordres de Nakahira et forment à droite un foyer avec le bois qu’elles ramassent.) Je me retrouve enfin dans cette contrée libre de la Malaisie ! Sois remercié, esprit puissant qui a protégé l’esclave ; sois bénie, toi, pauvre Aouda, dont les dernières paroles ont été pour briser mes chaînes !


LA MALAISE.

Nakahira, nous t’avons longtemps pleurée ! Quelles souffrances tu as dû subir !


NAKAHIRA.

Oui !… bien des souffrances, bien des humiliations aussi !… jusqu’au jour où une jeune princesse est montée sur le trône.


LA MALAISE.

C’est elle qui l’a rendue libre ! Grâce à elle, te voilà revenue parmi nous, et c’est le jour même de la fête des Charmeuses que tu auras revu nos rivages.


NAKAHIRA.

Oui ! j’ai revu aussi les forêts, les temples où nos dieux obéissaient autrefois à ma voix ! Mais la reconnaîtront-ils encore ? Mon chant les charmera-t-il de nouveau ? Ah ! venez, venez ! que je parcoure cette grotte jusque dans ses mystérieuses profondeurs et que je me recueille avant de réveiller nos divinités endormies ! (Nakahira et ses compagnes s’enfoncent à droite dans les profondeurs de la grotte.)


Scène II

ARCHIBALD, PASSEPARTOUT, AOUDA, NÉMÉA.


PASSEPARTOUT, entrant par le fond.

Une grotte ! une belle grotte, ma foi ! (Appelant.) Monsieur ! monsieur Corsican !


ARCHIBALD, entrant, accompagné d’Aouda et de Néméa, accablées de fatigue.

Venez ! Il faut que vous et votre sœur preniez un peu de repos.


AOUDA.

Mais…


ARCHIBALD.

Il le faut, vous marchez depuis le lever du jour.


PASSEPARTOUT.

Allons, mesdames, nous allons d’abord vous faire du feu et vous préparer un bon lit ! Vous vous croirez à l’hôtel.


NÉMÉA.

Ma pauvre Aouda, comme tu sembles accablée !


AOUDA.

J’avoue que je suis à bout de forces.


ARCHIBALD.

Quelques heures de sommeil vous reposeront tout à fait.


PASSEPARTOUT.

(Il se prépare à ramasser du bois et des feuilles, quand il aperçoit le foyer préparé par les Malaises.) Il est déjà venu du monde ici ! Le feu est tout préparé. Il n’y a plus qu’à l’allumer. (Il cherche une allumette dans sa poche.)


AOUDA.

Et M. Philéas, où est-il ?


ARCHIBALD.

Bon ! soyez sans inquiétude ! Il s’est rendu à la ville la plus voisine pour assurer à tout prix la continuation du voyage.


NÉMÉA.

Puisse-t-il réussir !


PASSEPARTOUT.

Oh ! il réussira.


ARCHIBALD.

Peut-être… C’est grâce à son pari insensé que nous avons subi le naufrage qui nous a jetés sur cette côte.


NÉMÉA.

Et c’est grâce à vous, monsieur Archibald, que j’existe encore.


ARCHIBALD.

Ne me remerciez pas, Néméa ! Je suis si heureux d’avoir pu vous arracher à la mort, qu’en vérité c’est moi qui vous dois la reconnaissance.


NÉMÉA.

Sans vous, j’étais engloutie dans cette mer furieuse.


ARCHIBALD.

Oui ; mais il était écrit que je vous sauverais ! C’est la conséquence naturelle de la haine qui existe entre Fogg et moi !


NÉMÉA.

Je ne comprends pas…


ARCHIBALD.

C’est bien simple ! Nous sommes ennemis mortels, le sieur Fogg et moi, et comme il faut que l’antipathie qui nous sépare se manifeste en toutes choses, c’est du feu qu’il a sauvé madame Aouda, et c’est de l’eau que je devais vous sauver… Voilà !


PASSEPARTOUT.

C’est vrai, au fait !… La chambre de ces dames est prête.


NÉMÉA.

Viens, Aouda.


AOUDA.

Oui, ma sœur ! Ah ! je tombe de fatigue !


ARCHIBALD.

Je vais maintenant m’enquérir de quelque moyen de transport pour gagner la ville.


AOUDA.

Vous espérez donc que M. Fogg arrivera encore à temps ?


ARCHIBALD.

Ah ! cela m’est bien égal !


PASSEPARTOUT, allumant du feu.

Il arrivera, j’en réponds ! Ah ! dame ! la chance a été contre nous. L’accident de machine survenu au Rangoon nous a d’abord forcés de relâcher à Singapore, et nous avons perdu…


ARCHIBALD.

Douze heures environ !… c’est quelque chose.


PASSEPARTOUT.

Après cela, nous trouvons à noliser un bateau pilote pour nous conduire à Hong-Kong…


NÉMÉA.

Et une effroyable tempête nous a jetés… Où sommes-nous ici, monsieur Corsican ?


ARCHIDALD.

Sur la côte ouest de l’île de Bornéo, à quinze lieues, je crois, de la ville.


PASSEPARTOUT.

Et nous perdons encore ?…


ARCHIBALD.

Douze autres heures, ce qui constitue un bon petit jour de retard.


PASSEPARTOUT.

Mais que nous pourrons regagner si nous arrivons avant ce soir à Bornéo pour y prendre le paquebot américain, dont mon maître saura bien activer la marche, grâce à la sacoche.


ARCHIBALD.

Nous verrons cela. Ah ! Passepartout, restez ici ; et jusqu’à mon retour, veillez bien sur nos compagnes.


PASSEPARTOUT.

Comptez sur moi, monsieur !

(Archibald sort après avoir regardé une dernière fois les deux voyageuses endormies.)

PASSEPARTOUT, s’occupant d’entretenir le feu et regardant les femmes.

Les voilà parties ! Comme elles dorment gentiment ! Elles n’ont pas bronché pendant ce nauffrage ! (Regardant autour de lui.) Tout est bien dans l’appartement de ces dames. Allons, ne nous laissons pas manquer de bois ! J’en vois là-bas. Allons au chantier. (Il sort par le fond.)


Scène III

AOUDA, NÉMÉA.

(À peine Passepartout est-il sorti, que quelques bruissements se font entendre, et bientôt on aperçoit plusieurs serpents qui se glissent sur la voûte de la caverne et descendent peu à peu vers la gauche. Deux de ces reptiles rampent sur le sol et se dirigent vers Aouda et Néméa endormies ; puis, de tous les coins de la grotte, de toutes les anfractuosités des rochers, sur les parois, à la voûte, apparaissent des centaines de ces reptiles, qui grouillent et qui sifflent.)


AOUDA, s’éveillant.

Qu’ai-je donc entendu ? (Elle se soulève et jette un cri étouffé.) C’est un rêve, c’est un abominable songe que je fais ! (Se levant et marchant.) Non, non, ces horribles reptiles !… (Voyant ceux qui rampent vers Néméa.) Ah ! Néméa !


NÉMÉA, s’éveillant.

Aouda !… (Jetant un cri déchirant.) Ah !


AOUDA.

Ma sœur ! (Elle veut aller vers elle. Un serpent s’est dressé et monte le long de sa taille, autour de laquelle il s’enroule.) Mon Dieu ! mou Dieu ! prenez, prenez pitié !…


NÉMÉA.

Aouda !… (Elle veut aller vers elle.)


AOUDA, étendant le bras.

Non, je te le défends… Je te le déf… Ah !…


NÉMÉA, criant.

Au secours ! au secours !…

(Elle se dirige vers le fond de la grotte, devant laquelle pendent plusieurs serpents. Elle chancelle et tombe évanouie.)


Scène IV

Les Mêmes, ARCHIBALD, PASSEPARTOUT, puis NAKAHIRA.
une troupe de Malaises.

(À ce moment. Archibald et Passepartout paraissent à l’ouverture de la grotte, et ils aperçoivent les serpents qui en barrent l’entrée.)

ARCHIBALD.

Ah ! les malheureuses ! (Tous deux cherchent à briser cette barrière de reptiles, dont plusieurs les entourent eux-mêmes. Le serpent qui a enlacé Aouda, à la vue d’Archibald et Passepartout, pousse des sifflements horribles et montre sa gueule ouverte. Les autres reptiles s’agitent avec plus de rage dans tous les coins de la grotte. Archibald et Passepartout vont s’élancer pour sauver leurs compagnes. La scène doit être portée en ce moment à son maximum d’horreur. Mais, en ce moment, Nakahira apparaît sur la droite, suivie d’une troupe de Jeunes Malaises.)

Arrêtez ! arrêtez ! Pas un mot, pas un geste ! Nul autre que moi ne peut la sauver.

(Elle commence alors un chant doux, sorte de murmure, qui est le chant des charmeuses.)


NAKAHIRA, chantant.

Divinités mystérieuses,
Vous qui daignez subir mes lois,
Dans vos grottes silencieuses,
Dieux rampants, rentrez à ma voix !…

(À la voix de Nakahira, les serpents se redressent et rampent vers Nakahira, qui les fascine. Néméa revient à elle, comme si elle sortait d’un épouvantable rêve. Aouda, en reconnaissant Nakahira, pousse un cri. Nakahira, tout en continuant son chant, lui fait signe de ne pas parler. Tous les serpents sont tendus vers elle, aussi bien ceux du sol que ceux des parois de l’ouverture de la grotte.)


SEPTIÈME TABLEAU

La fête des Charmeuses.

La scène représente une place ombragée d’arbres des tropiques, au fond de laquelle s’élève un temple malais.

Au lever du rideau, chants et danses des habitants et prêtresses de la Malaisie. Nakahira parait accompagnée d’Aouda et de Néméa, de Corsican et de Passepartout, des prêtres et des prêtresses malaises. À leur vue les danses s’arrêtent.


UNE MALAISE.

Reine, on a tout préparé pour le départ des étrangers.


NAKAHIRA.

Dans quelques heures, vous aurez gagné Bornéo. Aouda a rendu la liberté à son esclave ! L’esclave aura sauvé sa bien-aimée Aouda !


ARCHIBALD.

Merci encore, vous à qui nous devons notre salut.


PASSEPARTOUT.

Mesdames, j’ai bien l’honneur de vous saluer.

(Ils sortent. La reine monte sur son trône.)
BALLET

ACTE TROISIÈME


HUITIÈME TABLEAU

Une taverne à San-Francisco.

L'intérieur d'une taverne, chaises, bancs, tables, brocs à bière, verres à liqueurs. La taverne est ouverte entièrement au fond et laisse voir la façade de la gare de San-Francisco. Buveurs de toutes classes : des matelots, des ouvriers, des pionniers, des marchands, des voyageurs. Gros feu dans la cheminée. Il est cinq heures du soir.


Scène I

FIX.

(Fix est déguisé en pionnier américain. Culotte de gros velours, large gilet, sorte de chapeau tromblon, guêtres de cuir. Épais sourcils, épaisse touffe de barbe au menton, à la mode américaine. Il est considérablement grossi. Il est méconnaissable. Attablé devant quelques pintes de bière et parlant de sa voix naturelle.) Il est ici, le brigand ! il est à San-Francisco ! Je suis arrivé par un paquebot, lui par un autre ! Il a fait naufrage à Bornéo, et son naufrage ne l’a pas retardé de quarante-huit heures ! (Allant et venant.) Je suis sûr qu’il aura encore dépensé une centaine de mille francs pour se tirer d’affaire ! (Se rassurant.) Ah ! n’importe ! je lutterai jusqu’au bout ! Son coquin de domestique ne me reconnaîtra pas sous ce costume ! Eh bien ! je prendrai le chemin de fer avec mon voleur, je monterai dans son wagon s’il le faut, et je ne le quitterai pas plus que son ombre ! (Se retournant.) Ah ! le Passepartout ! Que vient-il faire ici ? (Il se met à l’écart à une table)


Scène II

FIX, PASSEPARTOUT, UN TAVERNIER.


PASSEPARTOUT, entre par le fond, sa sacoche en bandoulière et une demi-douzaine de revolvers à sa ceinture. S’asseyant, essoufflé.

Ouf ! je n’avais pas besoin de tant courir ! les guichets ne sont pas encore ouverts.


LE TAVERNIER.

Qu’est-ce qu’il faut servir au gentleman ?


PASSEPARTOUT.

Un verre de mint-julep pour le gentleman !


LE TAVERNIER, à un garçon qui passe.

Mint-julep ! (Le garçon sort.)


PASSEPARTOUT.

Dites-moi, tavernier, dans combien de temps délivrera-t-on les billets à la gare ?


LE TAVERNIER.

Dans une heure, Votre Honneur.


PASSEPARTOUT.

Mon Honneur vous remercie… Ah ! vous regardez ma ceinture ?


LE TAVERNIER.

Oui ; vous avez une assez jolie collection de revolvers !


PASSEPARTOUT.

Voilà ! tant qu’on voyage dans les pays sauvages, rien à craindre ; mais dans les pays civilisés, c’est autre chose ! Et comme on m’a dit que le grand chemin de fer du Pacifique n’était pas sûr !… (Montrant les revolvers.) Cela, Voyez-vous, c’est pour défendre ceci. (Il montre la sacoche.)


FIX, à part.

Oui, oui, la sacoche aux millions volés !

(Le garçon apporte le plateau.)


PASSEPARTOUT.

Mettons-nous un peu plus à l’aise… (Il va à la table et dépose sa sacoche sans défaire la courroie qu’il porte à son cou.)


LE TAVERNIER, servant.

Voici le sucre, le citron, la menthe verte, la glace, l’eau, le cognac et l’ananas frais ! (Il s’éloigne.)


PASSEPARTOUT, à table.

Merci… Non seulement c’est bon à boire, cette machine-là, mais aussi c’est amusant à fabriquer ! (Il commence à verser d’un verre dans l’autre les préparations qu’on lui a servis.) Je dois avoir l’air d’un escamoteur qui fait des tours de passe-passe !


FIX, accoudé au comptoir, à part et regardant la sacoche.

Une idée !… cette sacoche !… si je pouvais !…


PASSEPARTOUT.

Là !… je crois que le tour est fait.


FIX.

Je vais lâcher de t’en jouer un… tour… et de ma façon.


PASSEPARTOUT, prenant une paille.

Préparons le chalumeau.


FIX, se rapprochant un peu de Passepartout.

Cet argent, c’est celui de la Banque, c’est le mien ! Cet argent, une fois repris à Fogg, Fogg ne pourra continuer son voyage…


PASSEPARTOUT, commençant à humer sa boisson au moyen d’une longue paille.

Ah ! ces Américains, quel peuple pour l’absorption des liquides !


FIX.

Pas un instant à perdre… Essayons ! (Il s’assied et va sans façon plonger une autre paille dans le verre de Passepartout.)


PASSEPARTOUT.

Eh ! l’ami !


FIX, changeant sa voix.

Ne vous dérangez pas. (Il commence à aspirer.) Merci.


PASSEPARTOUT.

Dis donc, aimable sans gêne, ça se fait donc dans votre pays ?


FIX.

Ça se fait..


PASSEPARTOUT, retirant son verre.

Au diable ! l’homme à la paille !


FIX.

Bon ! entre Américains…


PASSEPARTOUT.

D’abord, je ne suis pas Américain !


FIX.

Ah ! de par tous les sacrements de Sacramento, vous êtes un Français, vous !


PASSEPARTOUT.

Ça se voit donc ?


FIX.

Si cela se voit !… Rien qu’à la manière dont vous m’avez reçu, j’ai deviné qui vous étiez… Je les aime, moi, les gens de votre nation !… Si je n’étais pas Américain, j’aurais voulu être Français.


PASSEPARTOUT.

Eh bien ! moi, si je n’étais pas Français, j’aurais voulu être… Français !…


FIX, lui frappant sur l’épaule.

Vous m’allez ! (Appelant.) Eh, tavernier !


LE TAVERNIER.

Voilà ! voilà !


FIX.

Montre-moi donc la couleur de la cascarinette noyau ?


PASSEPARTOUT.

Qu’est-ce que cela ?… la cascarinette noyau ?


FIX.

Une liqueur du pays…


LE TAVERNIER.

À l’instant, mon gentleman…


FIX, le retenant.

Seulement… comme il faut être sage, et garder sa tête, tu m’apporteras aussi une carafe d’eau.


LE TAVERNIER, étonné.

Une carafe d’eau ?


FIX.

Oui, d’eau… (Bas.) d’eau-de-vie blanche (Haut.) Allons, marche. (Le tavernier sort.)


PASSEPARTOUT.

Il paraît que vous craignez la boisson ?


FIX.

Celle-là !… c’est trop violent pur… mais avec de l’eau, vous allez en juger.


PASSEPARTOUT, gaiement.

On en jugera.


FIX.

Eh ! eh ! vous êtes gai !… Savez-vous pourquoi j’aime les Français, moi ?


PASSEPARTOUT.

Parce qu’ils sont aimables, pardieu !


LE TAVERNIER, apportant un autre plateau.

Voilà ! (Il s’éloigne.)


FIX, versant.

Oui, parce qu’ils sont aimables, et puis parce que c’est à un Français que je devrai la grande fortune que je vais faire !


PASSEPARTOUT.

Ah bah !


FIX.

Tenez, goûtez-moi ça… À votre santé ! à la vôtre ! (Arrêtant le bras de Passepartout, qui se prépare à boire.) Non, pas sans eau… Diable ! c’est trop fort !


PASSEPARTOUT.

Ah bah !… vous croyez ?… (Il tend son verre à Fix, qui verse de l’eau-de-vie blanche.) À votre santé. (Il boit.)


FIX, feignant de boire.

À la vôtre. (Il jette le contenu de son verre.)


PASSEPARTOUT.

Vous disiez donc ?…


FIX.

Que j’ai connu un de vos compatriotes, un certain Michel Ferrier, qui était revenu en France millionnaire.


PASSEPARTOUT.

Millionnaire !


FIX.

Il m’a assuré qu’à un quart de mille à peine du placer qu’il exploitait dans le nord de Sacramento, il y avait une grande fortune à dénicher encore. (Il verse à boire.)


PASSEPARTOUT.

Vraiment !


FIX.

Avalez-moi ça ?


PASSEPARTOUT.

À la vôtre !


FIX.

Non, non, pas sans eau !


PASSEPARTOUT.

Ah ! j’oubliais ! À la vôtre ! (Il boit.) Mais comment diable pourrez-vous retrouver le placer ?


FIX.

Oh ! Michel Ferrier m’a donné le plan du pays !


PASSEPARTOUT.

Ah ! s’il y a un plan…


FIX.

Tenez, au nord du Sacramento, il y a une petite rivière dont les sables charrient de l’or et qui coule comme cela, (Il trace avec son doigt la direction de la rivière. Passepartout suit la direction d’un œil déjà troublé.)


PASSEPARTOUT.

Très bien ! j’y suis…


FIX.

Eh bien ! en remontant sur la gauche, on voit un gros roc de basalte, qui a la forme d’une tête de singe…


PASSEPARTOUT, regardant Fix.

Une tête de singe… Je vois ça d’ici…


FIX.

On suit de ce côté pendant trois cents pas. (Il dirige sa main vers la sacoche déposée sur la table.) On arrive là, et ça, c’est le nid aux pépites (Il touche la sacoche.)


PASSEPARTOUT.

Bon, c’est le nid aux pépites, çà…


FIX.

Et au sixième coup de pioche…


PASSEPARTOUT.

Au sixième coup… je… je vais m’en payer aussi un sixième coup. (Il tend son verre.) De l’eau, beaucoup d’eau. (Buvant.) Vous disiez donc… qu’au sixième… coup de pioche… À la vôtre !…


FIX.

À la votre !… Ah ! minute, de l’eau !… À la votre !… Je trouverai un million.


PASSEPARTOUT, à demi-ivre.

Un million !… en six… coups de pioche… Dites donc… dites donc, l’ami, pendant que vous y serez… donnez-en seulement trois pour moi… des coups de pioche… hein !… trois pour… trois… de… Elle est bonne cette eau-là, elle est bien bonne !… Alors, voyons encore un coup… un coup avec de l’eau. (Il s’endort.)


FIX, (Il se lève.)

J’ai réussi !… vite à l’œuvre. (Il va pour ouvrir sa sacoche.) Fermée, fermée à clef ! Ah ! je l’ouvrirai. (Il la force.) Le paquet de bank-notes !… Je les tiens et un reçu de la somme qu’il a déposée à Londres, chez un banquier. (Il le met dans sa poche.) Partons !… (S’arrêtant) Ah ! je ne suis point un voleur, moi. (Prenant son carnet et écrivant.) Reçu à compte pour restitution à la Banque d’Angleterre… (Il déchire le feuillet, le met dans la sacoche, gagne le milieu en passant devant la table.) Et maintenant, Philéas Fogg, essaye de continuer ton voyage et de surmonter les obstacles en semant des centaines de mille francs ! Je tiens l’argent de la Banque… Je tiendrai bientôt mon voleur ! (Il sort.)


Scène III

PASSEPARTOUT, LE TAVERNIER.

(Passepartout reste quelques instants la tête sur la table. Le tavernier qui est entré après le départ de Fix, vient près de lui.)

LE TAVERNIER, le considérant.

Pas fort celui-là ! (Se retournant.) Ah çà… et l’autre ? (Il va voir à la porte.) Parti ! Alors c’est donc celui là qui va payer pour les deux ! (Le secouant.) Eh !… l’ami… voyons !… secouons-nous un peu… Il ne suffit pas de dormir après avoir bu, il faut payer !


PASSEPARTOUT, très gris.

Payer !… payer !… oui !… oui !… payer…


LE TAVERNIER.

Sans doute, puisque votre compagnon est parti.


PASSEPARTOUT.

Parti… mon compagnon. Quel compagnon ? Ah ! oui, Ferrier !… Six coups de pioche !


LE TAVERNIER.

Allons, allons ! assez causé ! Mon argent !… Est-ce que vous n’en avez pas, par hasard ?


PASSEPARTOUT, se levant et prenant la sacoche.

Pas d’argent ! moi… (Montrant la sacoche.) Voilà le nid aux pépites… (Il se lève.) comme disait l’homme… aux six coups de pioche… et on va te payer… marchand d’eau claire !… (Ouvrant la sacoche.) On va te payer !… (Introduisant sa main dans la sacoche.) (On sonne.)


LE GARÇON.

Voilà ! voilà !… voilà ! (Il sort.)


PASSEPARTOUT.

On… va… te… (Se redressant tout à coup.) On va vous… On va te !… (Se dégrisant graduellement.) Eh bien ! eh bien !… Quoi donc ? Est-ce que… est-ce que je rêve ? (Avec énergie.) Et-ce que je deviens fou ?… Rien ! plus rien ! Allons donc ! C’est impossible… c’est imposs… Rien ! (Trouvant le papier signé par Fix.) Un papier, qu’est-ce que cela veut dire. (Lisant.) Restitution à la Banque !… Signé Fix ! (Jetant un cri.) Ah ! cet homme, cet Américain, c’était !… Misérable que je suis ! Je me suis laissé enivrer comme une brute, et il m’a tout enlevé, il m’a tout pris… et j’ai ruiné mon maître ! Je l’ai ruiné !… (Pleurant, il tombe sur la chaise, la tête dans ses mains.) Je l’ai ruiné !…


Scène IV

Les Mêmes, ARCHIBALD.


LE TAVERNIER, à Archibald qui entre par la gauche.

Alors on peut disposer de la chambre de monsieur ?


ARCHIBALD.

Oui !… si le train part dans un quart d’heure, et… (Apercevant Passepartout.) Passepartout ! Passepartout ! (Allant à lui et lui touchant l’épaule.) Que vous arrive-t-il donc ?


PASSEPARTOUT, toujours assis.

Ce qui m’arrive ! Une chose qui vous fera plaisir… à vous… qui vous rendra heureux… vous ! (Il se lève.) Mon maître est ruiné !


ARCHIBALD.

Volé !… qu’allez-vous faire ?


PASSEPARTOUT, qui a pris un revolver.

Me faire sauter la cervelle.


ARCHIBALD, l’arrêtant.

M. Fogg…


PASSEPARTOUT.

Mon maître !


Scène V

PASSEPARTOUT, FOGG, ARCHIBALD, LE TAVERNIER.


FOGG.

Ah ! monsieur Corsican ! Encore !


ARCHIBALD.

Toujours, monsieur.


FOGG.

Nous voici en Amérique, monsieur.


ARCHIBALD.

Oui, en Amérique, monsieur.


FOGG.

Dans votre pays, monsieur.


ARCHIBALD.

Dans mon pays, monsieur.


FOGG.

Et vous y resterez, monsieur.


ARCHIBALD.

J’y resterai si je veux, monsieur.


FOGG.

Enfin ! (Il lui tourne le dos et va à Passepartout.) Passepartout, vous avez exécuté mes ordres ?


PASSEPARTOUT, troublé.

Vos… vos ordres ?


FOGG.

Vous avez acheté des armes ?


PASSEPARTOUT.

Des armes… oui… les voilà, et… (À part.) elles vont bientôt me servir !


FOGG.

Vous avez retenu le wagon spécial ?


PASSEPARTOUT.

Le… le wagon… non, monsieur !…


FOGG.

Comment ?


PASSEPARTOUT.

Les guichets n’ouvrent que dans dix minutes.


FOGG.

Vous payerez nos places directement jusqu’à New-York.


PASSEPARTOUT.

Oui… oui… je les payerai ! (À part.) Et avec quoi maintenant ?


FOGG.

Allez donc, mon ami.


PASSEPARTOUT.

Voilà, monsieur ! Ah ! c’est fini ! C’est bien fini. (Regardant Fogg.) Monsieur, vous avez toujours été content de moi, n’est-ce pas, monsieur ?


FOGG, gaiement.

Très content, mon garçon.


PASSEPARTOUT.

Allons, c’est bien ! (Avec énergie.) J’y vais ! (Il va pour sortir.)


ARCHIBALD.

Ah ! Passepartout…


PASSEPARTOUT.

Monsieur ?


ARCHIBALD.

Décidément, retenez… toutes les places.


PASSEPARTOUT.

Toutes ?


FOGG, à part.

Hein ! que dit-il ? (Il se promène avec colère.)


ARCHIBALD.

Oui, la mienne… (Il lui donne de l’argent ostensiblement.) en même temps que les trois autres (Il lui glisse dans la main une liasse de bank-notes.) dont voici le montant.


PASSEPARTOUT.

Comment !


ARCHIBALD.

Allez, mon ami, allez !


PASSEPARTOUT.

Quoi, monsieur, vous, son ennemi… vous voulez ?…


ARCHIBALD.

Allons ! tu as perdu l’argent, mon garçon, ne perds pas aussi la tête ! (Il lui serre la main.)


PASSEPARTOUT, sortant.

Oh ! merci ! monsieur, merci !


Scène VI

FOGG, ARCHIBALD, LE TAVERNIER, au comptoir.


FOGG, se plaçant devant Archibald et le regardant.

Monsieur Corsican !


ARCHIBALD, froidement.

Monsieur Fogg !


FOGG.

Croyez-vous, par hasard, qu’il soit bien agréable de voyager en compagnie d’un ennemi ?


ARCHIBALD.

Je ne le pense pas, monsieur.


FOGG.

Dans quel but, alors, venez-vous encore de faire retenir votre place en même temps que les nôtres ?


ARCHIBALD.

Mais pour suivre la même route que vous.


FOGG.

Alors, monsieur, je vous engage à reprendre votre ancien projet ?


ARCHIBALD.

Quel projet ?


FOGG.

Celui de me rapporter à Londres à l’état de momie.


ARCHIBALD.

Non ! j’y ai renoncé !


FOGG.

Eh bien, si vous persistez à nous suivre, je reprendrai, moi, la série de nos duels.


ARCHIBALD.

Allons donc ! Je ne me battrai plus avec vous.


FOGG.

Vous ne vous battrez plus ?


ARCHIBALD, s’emportant.

Non, monsieur, non ! Est-ce que vous me prenez pour un imbécile ?… Est-ce que vous croyez que je ne me suis pas aperçu que vous étiez à l’escrime dix fois plus habile que moi ? Est-ce que vous supposez que je n’ai pas compris que vous me ménagiez, monsieur ?


FOGG.

Moi !


ARCHIBALD, s’animant encore.

Oue vous vous contentiez de me… larder légèrement, quand vous pouviez me perforer d’outre en outre ?


FOGG.

Permettez !…


ARCHIBALD, avec colère.

Oui, monsieur, oui ! Vous me traitez avec dédain, avec compassion, en refusant de me tuer. Cette compassion et ce dédain, c’était une insulte grave, entendez-vous, et comme je ne peu pas décemment vous en demander raison… je vous demande…


FOGG.

Eh bien !…


ARCHIBALD.

Je vous demande…


FOGG.

Quoi donc ?


ARCHIBALD.

Je vous demande… votre amitié, Philéas !


FOGG.

Allons donc ! voilà quinze jours que j’attendais cette bonne parole-là !


ARCHIBALD.

Vraiment ? et vous me la donnez…


FOGG.

Je vous la donne, et de grand cœur… (Lui donnant la main.) Archibald.


ARCHIBALD.

À merveille !


FOGG.

Allons chercher ces dames.


ARCHIBALD.

Allons ! nous sommes deux à présent pour surmonter les obstacles et gagner votre pari. (Il sort.)


NEUVIÈME TABLEAU

Un train attaqué sur le chemin de fer du Pacifique.

La scène représente une vaste plaine entièrement couverte de neige. Au deuxième plan, la voie d’un chemin de fer. Un peu en arrière à droite, une maisonnette de cantonniers.

Demi-jour seulement.

Scène I

DEUX CANTONNIERS.

(Les deux cantonniers se promènent sur le devant de la scène.)

1er CANTONNIER.

Quelle heure est-il ?


2e CANTONNIER, tirant sa montre.

Attends, je vais te dire cela… Quatre heures dix.


1er CANTONNIER.

Encore un quart d’heure avant que le train de San-Francisco ne passe.


2e CANTONNIER.

S’il n’a pas de retard !… On a signalé de nouvelles troupes d’Indiens Paunies dans le pays, et ils ne regardent pas plus à arrêter un train qu’une diligence !… (Quelques indiens Paunies commencent à apparaître par la gauche dans le fond.)


1er CANTONNIER.

Il fait froid, ce matin.


2e CANTONNIER.

Oui, le soleil va se lever.


1er CANTONNIER.

Nous avons encore le temps… Rentrons nous chauffer avant l’arrivée du train.


2e CANTONNIER.

Rentrons ! (Ils rentrent dans la maisonnelle. Les Paunies se glissent peu à peu vers la maisonnette en rampant sur les rails. Deux ou trois d’entre eux enfoncent la porte. On entend des cris. Puis tout se tait, et les Paunies reparaissent un couteau à la main.)


Scène I

UN CHEF PAUNIE, PAUNIES.

(Les Indiens sont au nombre de vingt. Ils se groupent autour du chef.)

LE CHEF, après les cris.

Le train va arriver.


UN PAUNIE.

Nous ne sommes que vingt.


LE CHEF.

C’est vrai, mais nous n’attaquerons pas le train tout entier.


LE PAUNIE.

Que le chef ordonne.


LE CHEF.

Les voyageurs seront nombreux sans doute… mais ils s’arrêtent ici, et quand ils repartiront, ne peuvent-ils pas laisser en arrière la dernière voiture que nous aurons détachée ?…


LE PAUNIE.

Oui… et alors… (On commence à entendre le hennissement de la machine.)


LE CHEF.

Alors, que nos bouches soient muettes ! que nos bras soient prêts à agir ; mais écoutez ceci, et souvenez-vous : Frappez et ne pillez pas ! Nous sommes les vengeurs de notre race ! C’est par la mort de nos ennemis et non par le pillage que nous ferons expier le massacre de nos frères ! (ils sortent.)

(Le train, dont le bruit s’est peu à peu accru, se montre par la gauche ; la locomotive, de forme américaine, traverse lentement la scène et disparaît à droite avec les trois premières voitures du train dans lesquelles on aperçoit des voyageurs, et elle s’arrête. La quatrième voiture est en scène à la queue du train.)


Scène III

FOGG, ARCHIBALD, PASSEPARTOUT, FIX, AOUDA, NÉMÉA,
un conducteur, un employé, voyageurs, hommes d’équipe.


LE CONDUCTEUR, à l’employé.

Qu’y a-t-il donc ? pourquoi n’avancez-vous pas ?


L’EMPLOYÉ.

Je n’ose pas !… Les disques sont renversés.


LE CONDUCTEUR.

Les disques sont renversés ? Entrez toujours en gare, et prudemment, n’est-ce pas ?


L’EMPLOYÉ.

Soyez sans crainte.


LE CONDUCTEUR, regardant.

Les fils télégraphiques coupés ! les poteaux brisés ! Que s’est-il donc passé ? (À l’employé.) La voie est-elle libre ?


L’EMPLOYÉ.

Oui, jusqu’à présent.


LE CONDUCTEUR, regardant les pas.

Des traces d’Indiens, partout, de tous côtés !… Qu’est-il donc arrivé ?


UN VOYAGEUR.

À quelle distance sommes-nous d’Omaha ?


LE CONDUCTEUR.

À cinquante milles. Nous y serons dans deux heures. C’est ici la station de Kearney.


FIX, déguisé en nègre et descendant d’un compartiment.

Je suis dans le même train que mon voleur, et je défie bien à son domestique de me reconnaître !


PASSEPARTOUT, descendant d’un autre compartiment.

M’être laissé voler comme un niais ! Que dira mon pauvre maître quand il saura…


FIX, s’approchant de Passepartout.

Ça qu’est temps bien froid, massa Français !


PASSEPARTOUT.

Va-t’en au diable, moricaud !


FIX.

Vous pas bien jouyeux, massa ?…


PASSEPARTOUT, tristement.

Non, moi, pas joyeux du t… Allons, bon, voilà que je parle nègre, à présent !


ARCHIBALD.

Il me paraît utile de se dégourdir les jambes. Depuis cinq jours que nous sommes dans ce train… Neuf ! cents lieues de chemin de fer…


PASSEPARTOUT.

Le fait est que j’ai les pieds glacés et engourdis.


FIX.

Vous pas voulé battre un peu semelle avec bon nègre ?


PASSEPARTOUT.

Battre semelle ?


FIX.

Oui, pour réchauffer pieds à nous.


PASSEPARTOUT.

Soit, moricaud… battons ! (Ils se mettent à battre la semelle ensemble.) Ah ! si je me trouve jamais en face de mon voleur…


FIX.

Vous qu’a été volé, massa ?


PASSEPARTOUT.

Oui !… (Battant toujours la semelle.) Et si le brigand se rencontre à portée de ma main…


FIX, même jeu.

Ou bin de pied à vous, bon blanc…


PASSEPARTOUT.

S’il en réchappe, il fera chaud !…


FIX.

Alors li pas réchapper aujourd’hui, qu’a fait bien froid. Eh ! eh ! (Il rit. Passepartout lui donne un coup de pied.) Ah ! Si vous levez la main sur bon nègre, moi casser tête à massa… Zizi bamboula, boum boum, zizi bamboula. (Il remonte en wagon.)


FOGG, à la portière du wagon.

Je crois, Aouda, que vous et votre sœur, vous feriez mieux de ne pas descendre.


AOUDA montrant, montrant sa tête à la portière.

En effet, monsieur Fogg, le froid paraît être extrêmement vif ; mais dans ce wagon, nous ne nous en apercevons même pas.


NÉMÉA, à la portière du wagon.

D’ailleurs, ce n’est pas voyager cela ! Il me semble que nous restons tranquilles, et que c’est le panorama qui se déplace.


ARCHIBALD, à part, à la portière.

Adorable ! cette petite Néméa !


LE CONDUCTEUR.

Où sont donc les cantonniers ? (Il regarde dans la maison.) Oh ! les malheureux !


ARCHIBALD.

Qu’y a-t-il ?


LE CONDUCTEUR.

Les deux pauvres cantonniers !…


ARCHIBALD, descendant sur la voie avec Fogg.

Eh bien ?


LE CONDUCTEUR.

Assassinés par les Indiens !


FOGG.

Les Indiens ?


ARCHIBALD.

Eh bien !… il faut…


LE CONDUCTEUR.

Il faut partir et donner avis du crime au fort le plus prochain ! En voiture ! messieurs, en voiture !

(Les voyageurs des premières voitures du train s’empressent de sortir par la droite.)


ARCHIBALD.

Mais la voie ne peut-elle être coupée ?


LE CONDUCTEUR.

Je vais monter moi-même sur la locomotive, monsieur, et nous agirons avec toute la célérité, mais aussi avec toute la prudence possible !… En voiture, messieurs ! en voiture !


FOGG, à Archibald.

Tenons-nous prêts à tout événement.

(Fix a disparu par la droite. Archibald et Passepartout sont remontés dans le wagon. Il n’y a plus personne en scène. Dès que les portières sont fermées, on commence à voir les Indiens ramper sur les marchepieds du wagon de Fogg et se glisser jusqu’à la barre d’attelage qui réunit le wagon au wagon qui précède. Des coups de sifflet retentissent ; les hennissements de la locomotive se font entendre. Le train se met en marche, mais le wagon occupé par Fogg reste en scène.)


Scène IV

Les Mêmes, CHEF PAUNIE, Paunies.

(Quelques instants se passent, puis on voit Archibald ouvrir la fenêtre de la portière.)

ARCHIBALD.

Eh bien ! nous ne marchons pas ?…

(Aussitôt les Indiens poussent de grands cris et commencent l’attaque du train. Les portières sont ouvertes. Fogg, Archibald et Passepartout se précipitent sur la voie, ainsi que les autres voyageurs et les hommes d’équipe.)


FOGG.

Les Indiens !


TOUS.

Les Indiens !

(Des coups de revolver éclatent tant du côté de Fogg que de celui des Indiens. Pendant ce temps, deux ou trois Paunies pillent le wagon de bagages et d’autres entourent les wagons. — Ils repoussent les Indiens qui entourent le wagon de voyageurs. Les Indiens s’éloignent lentement, mais d’autres apparaissent en rampant sous le wagon. Ouvrant alors la portière du compartiment où se trouvent les deux femmes, ils y pénètrent.)


AOUDA et NÉMÉA, dans le wagon.

Au secours !

(Les Indiens les bâillonnent et les entraînent du côté opposé à celui ou l’on se bat. On voit alors les autres Indiens revenir en scène en repoussant les autres voyageurs, qui faiblissent. En ce moment de grands coups de sifflet retentissent.)


PASSEPARTOUT, tout en luttant.

Courage !


Scène V

Les Mêmes, moins les Paunies et les deux femmes ; CONDUCTEUR, VOYAGEURS.

(Le train revient en scène à reculons et rejoint le wagon de Fogg.)

PASSEPARTOUT, déchargeant une dernière fois son revolver.

Hurrah !


LE CONDUCTEUR, accourant.

Ah ! les bandits ! Ils avaient détaché le dernier wagon ; mais j’ai entendu vos détonations.


FOGG.

Hâtons-nous de rejoindre nos compagnes ! (Il va vers le wagon et poussant un cri.) Ah ! disparues !


ARCHIBALD.

Disparues !


PASSEPARTOUT.

Ils les ont enlevées !


FOGG, u conducteur.

Monsieur, il faut absolument nous lancer à la poursuite des Indiens ! Ils ne peuvent être loin encore…


ARCHIBALD.

Oui ! oui ! il le faut, monsieur, il le faut !


FOGG.

Que le train attende une heure, deux heures.


LE CONDUCTEUR.

C’est impossible ! Ce chemin n’a qu’une voie, et nous devons faire place au train qui descend !…


FOGG.

Eh bien, télégraphiez !


LE CONDUCTEUR, montrant les poteaux renversés.

Ils ont coupé les fils.


ARCHIBALD.

Mais il est impossible de laisser ces pauvres femmes aux mains de misérables bandits !


LE CONDUCTEUR.

Monsieur, je réponds de l’existence de mes voyageurs. Il faut partir… à l’instant… Qu’on raccroche le wagon !… (Les ordres du conducteur sont exécutés.)


FOGG.

Partez, monsieur, moi je reste.


ARCHIBALD.

Non, partez, Fogg ! Quelques heures de retard consommeraient votre ruine ! Partez ; je resterai, moi !


PASSEPARTOUT.

Et moi aussi, monsieur.


FOGG.

Partir, quand Aouda et sa sœur sont en danger de mort ! Non ! non ! Les sauver, les sauver d’abord !… Monsieur, n’avons-nous pas passé devant un fort ?


LE CONDUCTEUR.

Oui ! le fort Kearney, à deux milles d’ici. Courez-y, messieurs, les soldats se joindront à vous.


FOGG.

Au fort Kearney ! mes amis.


ARCHIBALD.

Au fort Kearney, et que le ciel nous soit en aide !


DIXIÈME TABLEAU

L’Escalier des Géants.

La scène représente un site sauvage, appelé en Amérique l’Escalier des Géants. À gauche escalier naturel de roches à larges marches, qui s’élève le long d’un torrent dont le lit occupe la droite de la scène et finit obliquement ; quelques pins à gauche et à droite sur l’autre rive du torrent qui sort d’une épaisse forêt de conifères. Le sol, les rochers, les arbres, sont couverts de neige, et le lit du torrent est semé d’énormes glaçons. Au pied de l’escalier s’élève un grand tulipier, dont le tronc mesure deux pieds de largeur et dix pieds de hauteur ; les branches à leur naissance s’étendent largement. Elles sont également blanches de neige. Le ciel est pur, comme par les grands froids. Le soleil est au milieu de sa course. Dans le lointain, par-dessus la cime des arbres et la crête de l’Escalier des Géants, hautes montagnes couvertes de neige.


Scène I

FOGG, ARCHIBALD, UN SERGENT, soldats américains.


LE SERGENT.

Halte ! front !…


ARCHIBALD, au sergent.

Où sommes-nous, sergent ?


LE SERGENT.

À huit lieues du fort Kearney, où vous êtes venu réclamer notre aide.


ARCHIBALD.

N’est-ce pas ici l’Escalier des Géants ?


LE SERGENT, montrant la scène à gauche.

Précisément !


FOGG.

Et c’est un endroit que les Paunies fréquentent quelquefois ?


LE SERGENT.

Oui, monsieur.


FOGG.

D’ailleurs, les marques laissées sur la neige ne pouvaient nous tromper !


LE SERGENT.

Mais elles se divisent maintenant…


ARCHIBALD.

Que faire alors ?


FOGG.

Nous diviser aussi et les suivre séparément.


ARCHIBALD, au sergent.

Mais ces misérables ne tueraient pas deux femmes pour le seul plaisir de tuer !


LE SERGENT, secouant la tête.

Ces Paunies ont juré une haine implacable aux blancs. Plusieurs fois déjà ils ont attaqué les voyageurs, et jamais ils n’ont fait grâce.


ARCHIBALD.

Et Passepartout ?


FOGG.

Il suit une trace et doit nous rejoindre au fortin, où nous avons fait halte cette nuit.


LE SERGENT.

Et où j’ai laissé le reste de mes soldats, à deux cents pas d’ici !


FOGG.

Bien ! Vous, Archibald, suivez la rive droite de ce torrent ; moi, je vais reconnaître les traces qui se dirigent de ce côté, (Il monte l’escalier.) Vous, sergent, retournez au fortin, et tenez-vous prêt à accourir au premier signal !…


LE SERGENT.

Bien ! Mais quel sera ce signal ?


FOGG.

Un coup de feu !


ARCHIBALD.

Un coup de feu, c’est convenu…


LE SERGENT.

C’est convenu : un coup de feu, et nous accourons.

(Archibald sort par la rive droite du torrent. Le sergent et les soldats s’en vont du côté opposé. Fogg gravit l’Escalier des Géants, s’arrête un instant sur la crête, consulte la neige, et ne disparaît qu’au, moment où Passepartout entre en scène.)


Scène II

PASSEPARTOUT.

Je n’ai rien vu… On croit être sur une piste, et soudain toutes traces disparaissent ! (Il cherche de tous côtés, regardant le sol.) Tiens ! des empreintes de pas ?… Ce n’est pas la chaussure des Indiens… Les nôtres ont passé par ici !… Allons, il faut retourner au lieu du rendez-vous. (Il se dirige vers la rive droite du torrent. En ce moment, une sorte de cri sauvage se fait entendre. S’arrêtant.) Qu’est ce que c’est que ça ?… (Regardant de tous côtés.) Un cri de ralliement de ces Indiens, peut-être ?… Il faut voir.. (Apercevant le tulipier qui se dresse sur le bord du torrent, au second plan.) Cet arbre domine la plaine de ce côté… vite… (Passepartout court vers l’arbre, et, s’aidant des aspérités du tronc, il se hisse juqu’au-dessus de la fourche formée par les premières branches. Le cri se fait entendre encore une fois et plus rapproché. Regardant.) Les Indiens ! Ils amènent leurs prisonnières !… Il faut courir au fortin et prévenir… (Il se prépare a descendre de l’arbre, quand les Indiens commencent à arriver en scène, les uns en se laissant glisser par l’Escalier des Géants, les autres en traversant le torrent sur les glaçons, les autres par la gauche.) Cerné de toutes parts ! (Il disparaît à demi en ce moment comme si le point d’appui lui manquait.) Tiens, cet arbre !… il est creux !… Je puis m’y cacher, et une fois là dedans, par quelques trous de l’écorce, je verrai bien…


Scène III

AOUDA, NÉMÉA, LE CHEF DES PAUNIES, PAUNIES,
plus nombreux qu’au tableau précédent.


LE CHEF.

Tous ceux qui restent de notre tribu sont-ils ici ?


PREMIER PAUNIE.

Tous.


LE CHEF.

Et de nos frères atteints pendant le combat, pas un n’a pu nous suivre ?


PREMIER PAUNIE.

Pas un !


LE CHEF, regardant Aouda et Néméa.

Ils seront bientôt vengés.


AOUDA.

Puisque vous avez résolu notre mort, pourquoi nous traîner si loin ?


NÉMÉA.

Voyez, nous sommes épuisées de fatigue et de froid.


LE CHEF.

C’est ici que vous devez mourir.


AOUDA.

Faut-il deux victimes à votre haine ? N’aurez-vous pas pitié de ma sœur ?…


NÉMÉA.

Non… le même sort à toutes deux ! Si vous êtes inflexible pour elle, ordonnez qu’on nous frappe ensemble !


LE CHEF.

Écoutez ! J’avais une femme et des enfants : les vôtres les ont tués !… De ma tribu, la plus nombreuse, la plus vaillante, il ne reste que ces rares guerriers ! Nous sommes poursuivis, chassés de ces prairies, que le grand Esprit avait semées pour nous ! Bientôt, le dernier des Paunies tombera sous les balles des envahisseurs !… Et vous demandez grâce !


AOUDA.

Grâce pour elle !


NÉMÉA.

Non ! non !


LE CHEF.

Les vôtres n’ont pas eu pitié de mon dernier enfant ! C’est en ce lieu qu’ils l’ont frappé… à l’heure où l’ombre de cet arbre se projetait là… et c’est là que périront tous ceux de votre race qui tomberont en notre pouvoir !


AOUDA, vivement.

Votre race ! mais nous ne sommes pas Américaines !


NÉMÉA.

C’est vrai, c’est bien vrai !… Nous sommes d’une contrée lointaine qui fut envahie comme la vôtre !…


AOUDA.

Et nos deux pays, frères par le malheur, devraient se secourir et ne pas s’égorger !


LE CHEF.

Vous êtes, l’une et l’autre, de l’odieuse tribu des visages pâles, et tant qu’il restera une hache dans la main d’un Paunie, vos chevelures sanglantes flotteront à notre ceinture !


NÉMÉA.

Ah ! plus d’espoir, plus d’espoir ! (Elles tombent accablées dans les bras l’une de l’autre.)


PREMIER PAUNIE, au chef.

Un étranger s’avance de ce côté.


LE CHEF.

Seul !


PREMIER PAUNIE.

Seul !


LE CHEF, bas.

Éloignez-vous tous… afin qu’il vienne ici sans défiance.

(Sur un signe du premier Paunie et du chef, les autres s’éloignent.)


AOUDA, relevant la tête.

Plus personne !… Que signifie ?…


NÉMÉA.

En effet, personne…


Scène IV

Les Mêmes, FOGG, qui apparaissait au sommet de l’Escalier des Géants.


AOUDA.

Que sont-ils devenus ? (Apercevant Fogg et jetant un cri.)


FOGG.

Elles !… ce sont elles !… (Il descend l’escalier pendant que les Paunies reviennent doucement en scène.)


FOGG.

Nos amis ?… attendez !… le signal !… (Il va tirer un coup de revolver, quand les Indiens s’élancent sur lui, le saisissent et le désarment.)


FOGG, AOUDA, NÉMÉA.

Ah ! (Un Indien lève sa hache sur la tête de Fogg.)


LE CHEF.

Arrêtez !… pas encore !


FOGG, à part.

Un coup de feu, un seul et mes compagnons seraient ici !… (Se tournant vers les Indiens.) C’est toi qui es le chef ?


LE CHEF.

Oui, c’est moi ! Que veux-tu ?


FOGG.

Combien d’or te faut-il pour racheter la vie de ces deux femmes ?


LE CHEF.

Combien d’or te faut-il, à toi, pour rappeler à la vie ceux que les tiens ont tués ?


FOGG.

C’est donc une haine implacable que tu veux assouvir ?


LE CHEF.

Plus qu’une haine, une vengeance, et tout le sang de ta race maudite ne suffirait pas à l’éteindre !


FOGG.

Et c’est aux femmes que vous faites la guerre ?


LE CHEF.

La guerre… Ah ! nous savons comment vous la faites, vous autres ! Vous nous l’avez appris en nous déshéritant de nos prairies et de nos forêts, en nous chassant devant vous comme de vils troupeaux, et vous demandez pourquoi les Indiens vous haïssent ! Vous pouviez tout nous prendre, nos armes, nos moissons, notre vie ! C’était le droit de la guerre, et vous ne frappiez que nous seuls ; mais vous nous avez pris la terre qui nous a vus naître, la terre où sont enfouis les ossements de nos aïeux, la terre qui devait nourrir nos enfants ! Et le sol sacré de la patrie que l’on perd, c’est une plaie profonde que rien ne cicatrise, qui saigne à travers les âges, et qui dit à chaque génération nouvelle : Souviens-toi, souviens-toi !


FOGG, froidement.

Quand dois-je mourir ?


LE CHEF.

Tout à l’heure, lorsque l’ombre de cet arbre viendra effleurer cette place. (Il montre un endroit situé à quelques mètres de l’arbre.) Elle marquera à la fois le lieu et l’instant de ta mort !


AOUDA, à Fogg.

C’est là qu’il veut que nous mourions, parce que là fut tué son fils !


FOGG, bas.

Son fils… là, dites-vous ? Bien ! il faut maintenant pour vous sauver qu’un coup de feu se fasse entendre…


AOUDA.

Pour nous sauver ?…


FOGG, s’approchant du chef.

Qui désignes-tu pour me frapper ?


LE CHEF.

Moi-même… avec cette hache…


FOGG, avec ironie.

Ah ! oui, la hache, qui permet d’atteindre le but, même quand la main tremble !


LE CHEF.

Ma main ne tremblera pas !


FOGG.

Elle tremblerait, te dis-je, si l’esclave osait diriger ce revolver que tu m’as pris, contre la poitrine de son maître…


LE CHEF, froidement.

Mon maître !… Tu verras bientôt lequel de nous est plus puissant que l’autre !


FOGG.

Je verrai que tu n’oses faire usage de cette arme dont je me suis servi, moi, contre les tiens… ; de cette arme qui a frappé naguère (Regardant autour de lui.), tiens… à cette même place… un jeune homme de tribu qui demandait grâce !…


LE CHEF, ému.

Ici… l’un des nôtres ?…


FOGG.

C’était presque un enfant… « Je suis, me disait-il, le fils d’un puissant chef… »


LE CHEF, avec violence.

Mon fils ! C’est toi qui l’as frappé ?


FOGG.

Épargne-moi ! épargne-moi ! me criait-il.


LE CHEF, furieux.

Tu mens ! Mon fils n’a pas demandé grâce !…


FOGG.

Ton fils implorait ma pitié !…


LE CHEF.

Tu mens !


FOGG.

Il se traînait à mes genoux, le lâche !…


LE CHEF, furieux.

Tu mens ! tu mens !…


FOGG.

Et moi, dirigeant contre sa poitrine cette arme que tu portes là… je l’ai frappé d’une balle au cœur, et l’ai vu tomber à mes pieds !…


LE CHEF.

Eh bien ! tu vas mourir comme il est mort !

(Il dirige le revolver contre la poitrine de Fogg.)


AOUDA, NÉMÉA.

Ah !


FOGG, froidement.

Allons donc !… Aouda… éloignez-vous ! J’attends ! j’attends !


LE CHEF, l’ajustant.

Tiens !

(Au moment où il va tirer, un coup de revolver part du tronc de l’arbre dans lequel est caché Passepartout et devant lequel se trouve Fogg. Le chef pousse un cri et tombe. Néméa, Aouda et Fogg se regardent étonnés. Les Paunies sont frappés de stupeur.)


FOGG.

Que signifie ?…

(Les Paunies se sont approchés du chef. L’un d’eux montre du doigt la blessure.)


1er PAUNIE, s’emparant du revolver que tient encore le chef.

Nos ennemis ont-ils des armes invisibles ? Nous allons le savoir !

(Il appuie le revolver sur la poitrine de Fogg. Un second coup de feu de Passepartout jette l’Indien à terre. Cris de tous les Indiens qui, après s’être approchés, se sont éloignés, terrifiés. Ils vont se précipiter sur Fogg, lorsqu’une détonation générale retentit. Ce sont les soldats qui apparaissent au sommet de l’Escalier des Géants, sur la berge du torrent et sur les glaçons. Ils s’élancent en scène, et, après une lutte de quelques instants, ils tiennent les Paunies en respect.)


ARCHIBALD.

Nous avons entendu le signal, ami Fogg…


PASSEPARTOUT, paraissant dans l’arbre.

Et c’est moi qui l’ai donné, monsieur !


TOUS.

Passepartout !


PASSEPARTOUT, sautant à terre.

Lui-même, pour vous servir.


AOUDA.

Ah ! monsieur Fogg, pour nous sauver, vous vouliez mourir !…


ARCHIBALD.

Comment ! vous vouliez mourir ?…


FOGG.

Mais non, non ! Je voulais appeler ces braves gens…. Aouda… parce que… (Tirant sa montre), parce qu’il est déjà trois heures… et qu’il faut qu’avant six, nous ayons repris à la prochaine station le train de New-York.

ACTE QUATRIÈME


ONZIÈME TABLEAU

Le carré du steamer « l’Henrietta ».

La scène représente le carré du steamer l’Henrietta. Au fond, porte qui conduit au pont du navire. Portes de cabines latérales, et table au milieu du carré. Sièges autour. Au-dessus, claire-voie qui laisse pénétrer le jour dans le carré.


Scène I

FOGG, ARCHIBALD, AOUDA, NÉMÉA, PASSEPARTOUT, FIX.

(Fogg, Archibald. Aouda et Néméa, assis autour de la table, sont en train de diner. Passepartout les sert.)

ARCHIBALD, appelant.

Passepartout !… Passepartout !…


PASSEPARTOUT, qui a l’air très abattu, sortant de sa rêverie.

Hein !… Monsieur !…


ARCHIBALD.

Voilà une heure que l’on vous appelle et que vous restez là sans répondre !


PASSEPARTOUT.

Que monsieur me pardonne !… Je suis complètement abruti !


AOUDA.

Que vous est-il donc arrivé, Passepartout ?


ARCHIBALD.

Je sais ce que c’est, moi… (À part.) Pauvre garçon, l’argent volé !


PASSEPARTOUT.

Oui, oui !… il y a ce que vous savez, monsieur Corsican… mais ce n’est pas tout !… Ce qui me bouleverse à présent, c’est un épouvantable rêve que j’ai fait !


TOUS.

Un rêve !


PASSEPARTOUT.

Un affreux cauchemar ! J’ai eu pendant toute la nuit mon bec dans la tête !


NÉMÉA.

Votre bec ?


ARCHIBALD.

Quel bec ?


PASSEPARTOUT.

Mon bec de gaz, que j’ai oublié d’éteindre en quittant Londres, et qui, depuis ce temps, brûle, hélas ! à mes frais. Imaginez-vous que, dans mon rêve, je voyais mon bec s’allonger et la lumière grossir et grandir toujours. Tout à coup, j’entends mugir un vent furieux, et comme j’ai bêtement laissé la fenêtre ouverte, j’aperçois les rideaux de mousseline qui ondulent, gonflés par le vent, et vont s’étendre au-dessus de mon terrible bec qui les enflamme ! Les rideaux embrasés communiquent le feu à tous les meubles, les meubles aux boiseries de la chambre, les boiseries à la maison, la maison, à son tour, se met à incendier le quartier, et quand je me suis réveillé, toute la ville de Londres… brûlait à mes frais !


FOGG.

Tranquillisez-vous, Passepartout, ce rêve ne saurait se réaliser !


PASSEPARTOUT.

Vous croyez, monsieur ?


FOGG.

Les pompiers arrêteraient l’incendie. Il ne peut y avoir de brûlé que mon appartement.


PASSEPARTOUT.

Toujours à mes frais !… c’est encore assez !…


ARCHIBALD.

Allons, allons, oubliez ce rêve… (Bas.) avec le reste, mon garçon.


PASSEPARTOUT.

Soit… oublions.

(Fix, déguisé en cuisinier nègre, apporte les plats qu’il prend dans un office à droite.)


FIX.

Ah ça qu’est bien chaud, massa !… prenez garde de brûler doigts à vous !


ARCHIBALD.

Mesdames, à vos santés ! Vous me ferez raison, j’espère.


NÉMÉA.

Avec plaisir, monsieur Corsican !


ARCHIBALD.

Avec plaisir n’est pas le mot juste, car le vin est exécrable…


FIX.

Lui qu’est pas vinaigre.


ARCHIBALD.

Comme la cuisine, d’ailleurs !


PASSEPARTOUT, menaçant Fix.

Oui ! ce mal blanchi fait des ratas dont un Hottentot ne voudrait pas !


ARCHIBALD, repoussant son assiette.

Pouah ! Quelle monstruosité ! (À Fix.) Dis donc, maître coq, qu’est-ce que cette épouvantable chose que tu nous a servie là ?


PASSEPARTOUT, le bourrant.

Allons, réponds, Domingo.


FIX.

Lapin, massa.


ARCHIBALD.

Du lapin, ça ?


FIX.

Bon lapin de Kentucky !


PASSEPARTOUT.

Et ce lapin-là n’a pas miaulé quand lu l’as mis dans ta marmite ?


FIX.

Miaulé ? Li pas chat ! Li vrai lapin !


PASSEPARTOUT.

Non, faux lapin, et toi, vrai empoisonneur ! (Il le repousse.)


FIX.

Moi, bon cuisinier, moi avoir servi chez riches planteurs !


PASSEPARTOUT.

Planteurs de choux !


FIX, à part.

Ma cuisine est encore trop bonne pour ces coquins-là !… Patience ! mon mandat m’est enfin arrivé à New-York !… et une fois sur la terre anglaise…


FOGG, à Aouda.

Mesdames, vous voudrez bien m’excuser si le confortable manque à bord. Nous ne sommes pas sur un transatlantique. Le China que nous devions prendre à New-York était parti depuis la veille, et nous avons dû nous contenter de ce vieux navire de commerce, le seul qui fût en partance.


ARCHIBALD.

Et encore le capitaine ne voulait-il même pas de nous comme passagers !


PASSEPARTOUT.

En voilà un loup de mer, moitié hérisson, moitié botte d’épines, qui n’est pas commode à caresser !


AOUDA.

Je vous assure, monsieur Fogg, que nous ne manquerons de rien à bord de l'Henrietta.


NÉMÉA.

Grâce aux soins de cette petite servante anglaise, qui s’est offerte à nous à New-York, et que vous avez bien voulu attacher à notre service.


AOUDA.

Ne vous inquiétez donc pas de nous, et le capitaine Cromarty aura droit à toute notre reconnaissance, s’il vous débarque en temps voulu, à Liverpool.


FOGG.

C’est quel le capitaine Cromarty ne nous conduit pas à Liverpool.


ARCHIBALD.

Comment ! mais nous marchons…


FOGG.

Nous marchons sur Bordeaux.


TOUS, se levant.

Sur Bordeaux !…


FOGG, froidement.

J’ai bien pu, grâce à l’armateur et malgré la mauvaise volonté du capitaine qui refusait toute espèce de passagers, nous installer à bord de ce navire, mais il n’a pas été possible d’en changer la destination. Or, l'Henrietta était chargée pour Bordeaux, et elle va… à Bordeaux !


ARCHIBALD.

Mais alors, nous sommes perdus ! Nous n’avions plus que le temps nécessaire pour arriver directement à Londres !


AOUDA.

Comment, monsieur Fogg ?…


FOGG.

Tout serait en effet perdu, mesdames, si nous ne trouvions moyen d’agir sur l’esprit entêté de ce capitaine.


ARCHIBALD.

Et vous voulez ?…


FOGG.

Je veux décider ce terrible loup de mer à changer de route !… Nous lui donnerons pour cela de solides raisons. (Il frappe sur la sacoche que porte Passepartout.)


PASSEPARTOUT, atterré.

Ah ! mon Dieu !


FIX, à part.

Bon ! compte là-dessus !


FOGG, à Passepartout, montrant la sacoche.

Ah ! nous lui ferons sans doute une large saignée !…


ARCHIBALD, à part.

Diable !


FIX.

C’est ce que nous verrons !

(Fogg, Archibald, Aouda et Néméa montent sur le pont par l’escalier du fond.)


Scène II

PASSEPARTOUT, FIX.

(Passepartout est accablé. Fix le regarde en riant.)

PASSEPARTOUT.

C’est maintenant que tout est bien fini !


FIX, riant ironiquement.

Eh ! eh !


PASSEPARTOUT.

Qu’est-ce que tu as à rire, toi, moricaud ?


FIX.

Moi, pas rire, massa.


PASSEPARTOUT.

Une large saignée !… a-t-il dit ; mais elle l’a été saignée, la malheureuse ! … saignée à blanc… Il n’y a plus de sang du tout ! (Il ouvre et renverse la sacoche.)


FIX.

Eh ! eh !


PASSEPARTOUT, furieux, allant vers Fix.

Encore !


FIX, ironiquement.

Non, massa… moi pas ri, moi triste !…


PASSEPARTOUT.

Allons… maintenant il ne me reste plus qu’à piquer une tête dans l’Océan ! (Il fait un pas vers le fond.)


FIX, riant et se frottant les mains.

Eh ! eh ! eh !


PASSEPARTOUT, se retournant et allant à lui.

Ah ! pour le coup, drôle… (Il lui donne un soufflet.) Tiens !


FIX, furieux.

Ah ! (Il s’élance pour se jeter sur Passepartout et ils restent tous les deux, se regardant dans les yeux. Fix tient le haut de la scène de façon à laisser voir sa joue gauche que le soufflet a déteinte.)


PASSEPARTOUT, à part.

Le nègre déteint ?… Qu’est-ce que ça veut dire !


FIX, s’oubliant.

Ah ! tu payeras cher, misérable… (Il s’arrête.)


PASSEPARTOUT, à part.

Et il parle blanc !


FIX, se reprenant.

Toi payer très cher, soufflet-là, monsieur Passepartout !


PASSEPARTOUT, à part.

Il essaye de rentrer dans son rôle ! Est-ce que par hasard ?… Voyons donc. (Haut.) Domingo, mon petit Domingo… j’ai eu tort !…


FIX.

En vérité.


PASSEPARTOUT.

J’ai eu tort et je te fais des excuses.


FIX.

Excuses !… (Lui tournant le dos.) C’est autre chose qu’il me faut !… (Haut.) Pas voulé excuses. (Il s’assied.)


PASSEPARTOUT.

Tu aimes mieux… laver cette insulte, dis !

(Il regarde autour de lui et s’approche de la table sur laquelle il prend une serviette.)


FIX, sur le devant de la scène et frappant du pied.

Oui, oui !… (À part.) Je te ferai pincer comme complice.


PASSEPARTOUT, trempant la serviette dans un bol rempli d’eau.

Eh bien, soit ! (S’approchant à pas de loup.) Nous laverons, mon ami, oui, oui, oui, nous laverons !… (Il lui saisit violemment la tête.)


FIX, se débattant.

Hein ! veux-tu bien ?…


PASSEPARTOUT, le débarbouillant.

Nous laverons à fond, mon bonhomme !


FIX.

Misérable !


PASSEPARTOUT, jetant la serviette et lui tenant à deux mains la tête qu’il regarde.

L’agent de police !


FIX.

Eh bien, oui, c’est moi ! Après ?


PASSEPARTOUT.

Après ? Tu vas voir, mon bonhomme ! (Il lui passe la jambe, le fait tomber et le contenant.) À présent, mon argent ?


FIX, voulant se relever.

Ah ! tu crois que je vais…


PASSEPARTOUT, lui mettant un revolver sur la gorge.

Mon argent, ou je te brûle…


FIX.

Tu oserais ?…


PASSEPARTOUT.

Je te tuerais comme un chien !


FIX.

Eh bien, soit, tue-moi, j’aime mieux ça !


PASSEPARTOUT.

Ne dis donc pas de bêtises !… (Rapprochant le pistolet.) Allons, allons, offrons nous-même l’argent de papa à papa !…


FIX, avec désespoir.

Ah ! le brigand ! et ne pouvoir résister… Tiens donc ! (Il lui donne les billets.)


PASSEPARTOUT.

Ce n’est pas tout encore…


FIX, même jeu.

Tiens donc !…


PASSEPARTOUT.

Encore, encore !


FIX, avec douleur.

Tiens !… (Il lui donne le reste des billets.)


PASSEPARTOUT, s’en emparant.

À la bonne heure !… À présent, je ne vous retiens plus !… Monsieur, j’ai bien l’honneur de vous saluer.


FIX.

Nous nous reverrons, laquais d’un voleur et voleur toi-même !


PASSEPARTOUT, fait le geste de sonner.

Lafleur, reconduisez môsieur ! (Fix sort et rentre aussitôt.)


FIX.

Tu seras pendu ! (Il sort.)


Scène III

PASSEPARTOUT, puis MARGARET.


PASSEPARTOUT.

Je les revois ! Je les ai ! Je les tiens ! Je les baise amoureusement, ces chères bank-notes ! Je puis enfin les serrer sur mon cœur et dans ma sacoche !… Allons ! allons ! mes bonnes petites amies, rentrons dans notre domicile. (Il les remet dans sa sacoche.)


MARGARET, entrant.

Bonjour, Passepartout.


PASSEPARTOUT.

Hein ? qui ? qu’est-ce ? Quoi ! Margaret ?


MARGARET.

Moi-même, mon petit Passepartout. Je vous ai rencontré sur le port à New-York, et quand j’ai su que vous alliez vous embarquer pour l’Europe, je me suis embarquée aussi au service de deux belles dames que vous accompagnez.


PASSEPARTOUT.

Pourquoi faire, miséricorde ?


MARGARET.

Pour vous épouser.


PASSEPARTOUT.

Ah bien ! ah bien ! jamais ! jamais ! Moi qui étais si heureux. (Il serre la sacoche sur son cœur.) Et on dit qu’un bonheur n’arrive jamais seul !


MARGARET.

Eh bien ! justement, le second bonheur, c’est moi.


PASSEPARTOUT.

Merci !


MARGARET.

Ah ! Passepartout, si vous saviez comme on est malheureux, séparé de ce qu’on aime !


PASSEPARTOUT.

Je le sais, Margaret. (Regardant amoureusement la sacoche.) J’ai éprouvé cette douleur !


MARGARET.

Ah ! si vous saviez combien votre départ m’a fait de peine !


PASSEPARTOUT, faisant sonner la sacoche.

Et il moi donc ! leur départ à elles, ces chères bank-notes !


MARGARET.

Combien je me suis trouvée seule au club, quand vous l’avez eu quitté !


PASSEPARTOUT, embrassant la sacoche.

Comme moi, lorsqu’elles m’ont eu quitté !


MARGARET.

J’ai même voulu vous dire un dernier adieu, ne croyant pas que vous partiriez si précipitamment. Mais quand je suis arrivée à la maison de M. Fogg, elle était entièrement fermée.


PASSEPARTOUT.

Non, pas entièrement, hélas ! il restait… la fenêtre !


MARGARET.

C’est vrai ! une fenêtre avec un rideau !


PASSEPARTOUT.

Un rideau de mousseline !


MARGARET.

La chambre était encore éclairée.


PASSEPARTOUT.

Parbleu ! mon bec ! mon terrible bec !


MARGARET.

Ça devait être un oubli !


PASSEPARTOUT.

Un épouvantable oubli ! hélas !


MARGARET.

C’était bien imprudent, car le vent agitait le rideau de mousseline !


PASSEPARTOUT.

Comme dans mon rêve !


MARGARET.

Ma foi… quand j’ai vu ça, j’ai fait venir une échelle !


PASSEPARTOUT.

Hein ? quoi ? vous dites ?… vous avez fait venir ?…


MARGARET.

Une échelle.


PASSEPARTOUT, vivement.

Pour quoi faire ? pour quoi ? parlez donc !


MARGARET.

Eh bien, j’y suis montée.


PASSEPARTOUT.

Vous !… vous y êtes… Achevez, au nom du ciel ! (Il la saisit comme pour la pousser.)


MARGARET.

Je suis entrée dans la chambre…


PASSEPARTOUT, hors de lui.

Vous !… vous y êtes… vous y… et… et alors… vous avez… (Passepartout haletant, ne pouvant plus parler, fait le geste d’un homme qui ferme un robinet.) Frout !


MARGARET.

Eh bien oui, j’ai… frout !


PASSEPARTOUT.

Ah ! mon bec ! mon bec !… ma sacoche et mon bec ! C’est trop de bonheur à la fois ! Fille sublime ! Elle m’a fermé mon bec ! (Il l’embrasse.) Ah ! Margaret !… (Il l’embrasse.)


MARGARET.

Et vous m’épousez !…


PASSEPARTOUT.

Oui, je vous épouse ! Nous nous épousons !


MARGARET.

Quand cela ?


PASSEPARTOUT.

Demain, après-demain, aujourd’hui, toute la journée ! (Il l’embrasse.)


Scène IV

Les Mêmes, FOGG, LE CAPITAINE.


PASSEPARTOUT.

Ah ! monsieur, quelle joie ! quel bonheur ! Elle a éteint ma sacoche, et j’ai retrouvé mon bec !…


FOGG.

Que signifie ?…


MARGARET.

Et il m’épouse, monsieur.


PASSEPARTOUT.

Oui !… Tant pis, je l’épouse ! (Tous deux remontent par le fond.)


Scène V

FOGG, LE CAPITAINE.


LE CAPITAINE, brusquement.

Si vous avez à me parler, monsieur, faites vite, parlez, je suis pressé.


FOGG.

Voici, capitaine, ce que j’ai à vous dire. Mes compagnons, en s’embarquant avec moi, à New-York, se sont figurés que l'Henrietta les conduirait directement à Liverpool.


LE CAPITAINE.

Eh bien, ils se trompent. L'Henrietta les conduit directement à Bordeaux.


FOGG, tranquillement.

Ah diable ! C’est que cela me gênera beaucoup d’aller à Liverpool en passant par Bordeaux.


LE CAPITAINE.

Cela me gênerait bien davantage d’aller à Bordeaux en passant par Liverpool.


FOGG.

Bon ! Capitaine Cromarty, vous ne me refuserez pas cette faveur de changer votre destination ?


LE CAPITAINE.

Je vous refuserai, au contraire, cette faveur de changer ma destination.


FOGG.

Non.


LE CAPITAINE.

Si fait.


FOGG.

Vous me l’accorderez de bonne grâce.


LE CAPITAINE.

Jamais.


FOGG.

Eh bien ! De mauvaise grâce, alors !


LE CAPITAINE.

Vous osez me menacer ! Savez-vous bien, monsieur, que je vais appeler mon équipage et vous faire jeter aux fers !


FOGG.

Appelez votre équipage, monsieur, appelez !


LE CAPITAINE.

Holà ! tout le monde en bas !


Scène VI

FOGG, LE CAPITAINE, ARCHIBALD, PASSEPARTOUT,
un contremaître, matelots.

(Tout le monde est arrivé dans le carré.)

LE CAPITAINE, montrant Fogg.

Saisissez cet homme-là !


PASSEPARTOUT.

Hein !


LE CAPITAINE.

Qu’on l’enferme dans sa cabine. (Archibald et Passepartout se rangent aux côtés de Fogg, pendant que deux matelots s’avancent vers lui.)


FOGG.

Un instant. Je m’y rendrai volontairement, monsieur, si vous l’exigez encore, lorsque je vous aurai donné connaissance de cette lettre.

(Il sort une lettre de sa poche.)


LE CAPITAINE.

Cette lettre ?…


FOGG.

Elle intéresse tout l’équipage et m’a été écrite par votre armateur lui-même. Écoutez. (Il lit.) « Je ne vous engage pas, mon cher monsieur Fogg, à prendre passage à bord de notre navire l'Henrietta. Ce bâtiment, déjà vieux, fait son dernier voyage. Le capitaine Cromarty a ordre de le vendre dès qu’il en trouvera l’occasion et de congédier l’équipage avec un mois de solde à titre d’indemnité. »


LE CAPITAINE.

Eh bien, monsieur ?


FOGG.

Eh bien, votre bâtiment est à vendre, et je l’achète.


PASSEPARTOUT.

Bravo ! nous l’achetons !


LE CAPITAINE.

Et moi, je ne le vends pas.


ARCHIBALD, à part.

Pauvre Fogg ! il ne sait pas qu’il a tout perdu !


FOGG.

Votre armateur vous a ordonné de livrer l'Henrietta au prix de cent cinquante mille francs et la cargaison au prix de deux cent mille… en tout trois cent cinquante mille francs. J’en donne quatre cents !


LE CAPITAINE.

Non !


FOGG.

J’en donne cinq cent mille !


TOUS.

Cinq cent mille francs !


LE CAPITAINE.

Que je n’accepte pas !


ARCHIBALD, à Fogg.

Mais, mon pauvre ami… apprenez…


PASSEPARTOUT.

À cinq cent mille francs !… adjugé !


ARCHIBALD.

Devient-il fou ?


FOGG.

De plus, au lieu d’un mois, je paye une année d’indemnité à chacun des matelots.


TOUS.

Hurrah ! hurrah ! hip ! hip ! hip ! Vive le passager !


ARCHIBALD, à Passepartout.

Mais il faut l’empêcher…


PASSEPARTOUT.

Laissez faire, monsieur, laissez faire !


FOGG.

Passepartout, la sacoche ?


PASSEPARTOUT.

Voilà la sacoche, monsieur !


ARCHIBALD.

Allons, sacrifions-nous. (Il ôte celle qu’il porte en bandoulière.)


PASSEPARTOUT, présentant la sacoche.

Voilà, monsieur !


ARCHIBALD, de l’autre côté, présentant la sienne.

Tenez, mon ami.


FOGG, à Archibald.

Mais je n’ai pas besoin de votre argent… mon ami.


PASSEPARTOUT, joyeusement.

Mais, notre ami, nous n’avons pas besoin de votre argent !


ARCHIBALD, sortant un paquet de bank-notes qu’il présente à Fogg.

Si fait, payez, mon cher !


PASSEPARTOUT, même jeu.

Voilà ! Payez, monsieur !


ARCHIBALD, étonné.

Hein ? Comment ? Qu’est-ce que cela ?…


PASSEPARTOUT.

Des bank-notes ?


ARCHIBALD, à Passepartout.

Mais, c’est donc ?…


PASSEPARTOUT.

C’est retrouvé !…


ARCHIBALD.

Retrouvé… et vous ne me dites pas !… (Il replonge son argent dans sa sacoche.)


FOGG, prenant l’argent de Passepartout.

Maintenant, capitaine ?…


LE CAPITAINE.

Je refuse, vous dis-je.


LE CONTREMAÎTRE.

Allons, capitaine… acceptez !


LE CAPITAINE, avec colère.

Je refuse de vendre le bâtiment à cet homme qui m’a bravé, insulté !


FOGG.

Vous n’en avez pas le droit, monsieur.


TOUS LES MATELOTS.

Non, capitaine, non, non ! (Ils l’entourent et le contiennent.)


LE CAPITAINE, se débattant.

Jamais ! jamais ! Je vous dis que je ne veux pas !


FOGG, prenant des bank-notes et les fourrant dans ses poches.

Cent mille francs !


LE CAPITAINE, étouffant de colère.

Au voleur !


ARCHIBALD, même jeu.

Deux cent mille francs !


FOGG.

Trois cent mille francs !


ARCHIBALD.

Quatre cent mille francs !


LE CAPITAINE, chaque fois.

Au voleur !


FOGG.

Cinq cent mille francs !


LE CAPITAINE.

Au voleur !


ARCHIBALD.

Mais mille tonnerres du diable ! vous voilà criblé de bank-notes ! Qu’est-ce qu’il vous faut donc de plus ?


LE CAPITAINE.

Eh bien ! soit ! Le navire est à vous, coquin de passager ! vous l’avez payé… Ils m’en ont fourré partout !… Il vous appartient depuis la quille jusqu’à la pomme des mâts ! soit !… Mais je ne commande plus, et nous verrons où ira ce bâtiment du diable, quand il n’aura plus de capitaine !


FOGG.

Il en a un, monsieur.


LE CAPITAINE.

Et qui donc ?


FOGG.

Moi, et voici mon second. (Il montre Corsican.)


ARCHIBALD.

J’accepte et de grand cœur ! Quels ordres, capitaine ?


FOGG.

À toute vapeur, et le cap sur Liverpool.


ARCHIBALD, répétant.

À toute vapeur, et le cap sur Liverpool !


DOUZIÈME TABLEAU

Le steamer « l’Henrietta » en mer.

La scène représente le pont du steamer l'Henrietta. Le pont est traversé par une légère passerelle, jetée sur les tambours, derrière le grand mât qu’on aperçoit jusqu’aux barres et que les haubans soutiennent à droite et à gauche sur les bastingages. En arrière le balancier d’une machine, installée à l’américaine, et qu’on voit s’élever et s’abaisser au-dessus du pont. Plus en arrière, le dôme des chaudières, les soupapes, la cheminée, le tuyau d’échappement. Enfin, plus en arrière encore, le mât d’artimon que l’on voit en entier, ayant le pavillon américain. Entre la machine et la chaudière, panneau qui donne accès dans la chaufferie. Le pont est terminé à l’arrière par une dunette surélevée de cinq pieds sur laquelle donnent accès deux escaliers latéraux. Au centre, porte qui s’ouvre sur le carré. Sur la passerelle, la roue du gouvernail et le timonier à la roue. La machine fonctionne pendant toute la durée du tableau avec plus ou moins de vitesse, suivant les incidents qui se produisent.


Scène I

FOGG, ARCHIBALD, PASSEPARTOUT, AOUDA, NÉMÉA, MARGARET, LE CAPITAINE, LE CONTREMAÎTRE, Matelots, Chauffeurs.

(Au lever du rideau, Fogg est sur la passerelle et le contremaître près de lui.)

FOGG, sur la passerelle, parlant à travers le porte-voix.

À hisser les huniers ! Allons, leste ! Faites monter la pression !


LE CONTREMAÎTRE.

Nous avons trente tours d’hélice à la minute.


FOGG.

Et nous faisons ?


LE CONTREMAÎTRE.

À peu près onze nœuds à l’heure.


FOGG, s’adressant à l’homme de barre.

Le cap au nord-nord-est.


LE MATELOT.

Oui, capitaine.


LE CAPITAINE, à Fogg qui descend du pont.

Vous avez donc été marin, vous ?


FOGG.

Quelque pou, monsieur.

(En ce moment, Archibald, qui se promène sur le pont, vient sur le devant.)


ARCHIBALD, à Fogg qui vient de descendre de la passerelle.

Eh bien, ami Fogg, où en sommes-nous ?


FOGG.

C’est un mauvais marcheur que ce bateau ! Nous devrions déjà être en vue de Liverpool.


ARCHIBALD.

Et nous en sommes ?…


FOGG.

À cinq ou six heures encore !


ARCHIBALD.

Et c’est aujourd’hui le dernier jour !


FOGG.

Le dernier jour, et il faut absolument que je sois avant quatre heures à Liverpool pour prendre l’express de Londres !…


ARCHIBALD.

Mais, mille diables ! ne peut-on activer la marche de ce maudit bateau ?


FOGG.

Les fourneaux sont chargés de charbon, et nous portons toute la toile que le temps nous permet de porter. N’importe ! forcez ! forcez les feux…


LE CONTREMAÎTRE, embarrassé.

Mais, capitaine… c’est que…


FOGG.

Eh bien ! quoi ! qu’y a-t-il ?…


PASSEPARTOUT.

Il y a, monsieur, ce que les matelots n’ont pas voulu vous dire. Depuis huit jours, vous payez en secret les chauffeurs pour qu’à force de combustible ils nous fassent marcher plus vite… et ce matin, à sept heures, il n’y avait plus de charbon !


FOGG.

Plus de charbon !


PASSEPARTOUT.

Mais, comme je vous connaissais bien, j’ai pris sur moi de faire brûler tout ce qu’on pouvait brûler ! Il y avait dans la cale quelques milliers de jambons… On ne les mangera plus ceux-là ! Ils sont trop cuits pour ça !…


FOGG.

Bien, après ?


PASSEPARTOUT.

Après, nous avons brûlé les tables, les meubles, les bagages, toutes les malles !…


LE CAPITAINE, furieux.

Ma, malle aussi ?


PASSEPARTOUT.

Votre malle aussi, et maintenant, il n’y a plus rien !


TOUS.

Rien !


FOGG, regardant autour de lui.

Rien ! Et je n’ai plus que trois heures !


LE CAPITAINE, ironiquement.

Eh bien ! comment allez-vous vous tirer de là ?


ARCHIBALD.

Oui !… que faire ?


FOGG.

Eh bien ! tout le monde sur le pont.

(Aouda, Néméa, Margaret sortent de la dunette au fond. Des matelots apparaissent hors des écoutilles. Tout le monde se groupe au pied du grand mât.)


FOGG.

Mes amis, nous sommes encore à quarante milles de Liverpool, et si je n’y arrive pas avant quatre heures du soir, je suis perdu. Êtes-vous prêts à exécuter mes ordres, quels qu’ils soient ?


TOUS.

Oui ! oui !


FOGG, à Aouda et à Néméa.

Et vous, Aouda, vous, Néméa, me permettez-vous de vous exposer à un danger pour tenter un dernier effort ?


AOUDA.

Faites, monsieur Fogg.


NÉMÉA.

Faites.


FOGG.

Eh bien, mes amis, des pinces, des haches, des scies ! (Plusieurs matelots vont chercher des haches et accourent.)


LE CAPITAINE.

Que voulez-vous donc faire ?…


ARCHIBALD.

Bravo ! Je le comprends et il a raison. Qu’on démolisse les bastingages, la dunette, que l’on brise ce pont qui nous porte, que l’on arrache ces bordages jusqu’à la flottaison, s’il le faut, et de tout ce bois, que l’on charge les fourneaux jusqu’à la gueule ! Est-ce cela, capitaine ?


FOGG.

Oui, c’est cela, mes amis !


ARCHIBALD.

Aux outils ! aux outils !

(On commence à exécuter les ordres de Fogg. On démolit la dunette, les bastingages. On amène le mât de hune, et on attaque le grand mât par le pied. Pendant ce temps le capitaine est allé à Fogg.)


LE CAPITAINE.

Brûler mon navire !


FOGG.

Est-ce qu’il n’est pas à moi ?


ARCHIBALD.

Il est à nous, monsieur.


LE CAPITAINE.

Vous l’avez payé, et vous allez le brûler ?…


FOGG.

Certainement.


LE CAPITAINE.

Il commence à m’aller cet homme-là ! Cet Anglais, c’est un vrai Américain ! Il veut arriver, il faut qu’il arrive ! Au feu le navire ! (Il se mêle au groupe de matelots et manie la hache.)


ARCHIBALD, criant aux matelots.

Tiens bon !


FOGG, au contremaître.

Eh bien ?


LE CONTREMAÎTRE.

Nous avons 35 tours à la minute, mais la vapeur s’échappe par les soupapes.


FOGG.

Alors… chargez les soupapes !


LE CAPITAINE.

Mais nous allons sauter !…


ARCHIBALD.

Eh bien, nous sauterons.


TOUS.

Aux soupapes ! aux soupapes !

(Des matelots montent sur le dôme de la chaudière et placent de lourds espars sur les soupapes. Le mouvement de la machine s’accélère, et le balancier s’élève et s’abaisse avec une effrayante vélocité. En ce moment, un immense jet de vapeur et une gerbe de feu s’élance vers le ciel. Effroyable détonation. La chaudière éclate et les morceaux se dispersent à gauche et à droite. La cheminée vole en éclats au milieu de torrents de vapeur. La machine s’arrête. Une partie du pont a sauté. Plusieurs hommes sont renversés. — Cri général.)

Ah !


LE CONTREMAÎTRE.

Nous coulons ! nous coulons !

(Fogg est resté sur la passerelle. Le capitaine l’y rejoint.)


LE CAPITAINE.

Mettez le canot à la mer !


FOGG, au capitaine.

Mais, monsieur ?


LE CAPITAINE.

Le danger menace, monsieur, je reprends mon commandement !


FOGG.

Et bien, nous commanderons ensemble !


LE CAPITAINE.

Ensemble, c’est dit !

(Pendant ce temps, des matelots ont fait descendre le canot sur le côté. Le bâtiment s’est enfoncé peu à peu.)


ARCHIBALD.

Fogg, l’embarcation est prête !


FOGG, criant.

Embarque.


LE CAPITAINE.

Embarque. (L’embarcation est amenée sur le côté du navire à droite.)


FOGG.

Les femmes d’abord.


ARCHIBALD, à Fogg.

À vous, Fogg.


FOGG.

Nous, les derniers !


LE CAPITAINE.

Les derniers ! (Il lui serre la main. Les deux femmes ont été embarquées dans le canot qui, par suite de l’engloutissement du navire, est à la hauteur du pont que la mer couvre déjà.)


FOGG, à Archibald.

Je vous les confie, Archibald !


ARCHIBALD.

Comptez sur moi !

(En ce moment, la passerelle est atteinte par la mer et le bâtiment s’engloutit lentement sous les flots. — Cri général. Un brouillard monte. — Changement à vue.)


TREIZIÈME TABLEAU

Une épave en mer.

Le brouillard se dissipe peu à peu et la scène représente la pleine mer. — Le brouillard reste encore suspendu vers le fond de la scène. — Demi-nuit.


Scène I

FIX, puis FOGG, PASSEPARTOUT.

(Au milieu de la scène, une hune qui surnage. Fogg est debout sur la hune.)

FOGG.

Par ici, monsieur. (Il lui tend ta main.)


FIX.

Monsieur, je vous remercie mille fois ! Ah ! monsieur Philéas Fogg ! bien obligé… Où sommes-nous donc ?


FOGG.

À deux milles au plus de la côte.


FIX.

Dans les eaux anglaises ?…


FOGG.

Oui !


FIX.

Alors, monsieur, j’accomplis mon mandat ! Vous êtes mon prisonnier.


FOGG.

Hein ? que dites-vous ? Vous êtes fou !


FIX.

Monsieur Philéas Fogg, au nom de la reine, je vous arrête ! (En ce moment, Passepartout se hisse lestement sur la hune et se jetant sur Fix.)


PASSEPARTOUT.

Et moi, au nom du roi ! V’lan. Je t’enfonce ! (Il le précipite à la mer, mais Fix, qui l’a saisi, l’entraîne avec lui.)


FOGG, appelant.

Passepartout ! qu’est-il devenu… Passepartout ?…


PASSEPARTOUT, reparaissant.

Monsieur m’a sonné ? (Fogg aide Passepartout à remonter sur la hune. Le brouillard se dissipe, et on voit à l’horizon apparaître l’entrée de la rivière de Liverpool avec maisons éclairées et le phare qui brille d’un vif éclat.)


ACTE CINQUIÈME


QUATORZIÈME TABLEAU

Un salon d’hôtel à Liverpool.
Un salon de l’hôtel Adelphi à Liverpool. Fenêtres à droite, portes à gauche et au fond. Tables, fauteuils.

Scène I

FOGG, PASSEPARTOUT.

(Fogg est occupé à écrire.)

PASSEPARTOUT.

L’explosion de ce maudit bateau a tout perdu ! À peine débarqués du canot qui nous avait recueillis, nous nous sommes précipités vers la gare ! Plus de train ! et quand même nous aurions pris un train spécial, impossible d’arriver à temps ! Nous n’avions plus que trois heures devant nous, et même à toute vitesse il en faut cinq pour arriver à Londres ! (Il s’asseoit.) Mon pauvre maître !


FOGG.

Passepartout ?


PASSEPARTOUT.

Monsieur.


FOGG.

Comment nos deux compagnes ont-elles passé la nuit ?


PASSEPARTOUT.

Mal, monsieur ! Elles sont dans la plus profonde désolation.


FOGG.

Pauvres femmes ! À quel danger je les ai exposées en voulant forcer la vitesse de ce bâtiment !


PASSEPARTOUT, à part.

Il ne songe même pas à lui !


FOGG.

Passepartout.


PASSEPARTOUT.

Monsieur.


FOGG.

Ce fou, car il était fou, ce malheureux qui a voulu n’arrêter en mer, je pense bien qu’il a pu être sauvé ?


PASSEPARTOUT.

Ah ! par exemple ! voilà un imbécile dont je me fiche extraordinaiecment ! Mais, tranquillisez-vous ! on l’a sauvé, en même temps que ce brave capitaine !


FOGG.

C’est hier, dimanche, à neuf heures du soir, qu’a expiré le délai fatal !


PASSEPARTOUT.

Faute de deux heures, sur quatre-vingts jours, perdre à la fois sa fortune et…


FOGG.

Mais non son honneur ! J’ai perdu honorablement et je payerai. Connaissez-vous Liverpool, Passepartout ?


PASSEPARTOUT.

Non, monsieur, et je ne tiens guère à le connaître !


FOGG.

Vous saurez bien où trouver la poste !


PASSEPARTOUT.

S’il le faut !


FOGG.

Voici une lettre contenant un chèque sur Baring frères, et qui permettra à mes collègues du Club de toucher le montant du pari !


PASSEPARTOUT.

Ah ! malheur et misère !


FOGG, tendant la lettre.

Allez sans retard à la poste et faites charger cette lettre. Je veux qu’elle arrive aujourd’hui lundi avant neuf heures du soir ! (Souriant.) J’aurai, selon l’usage, payé dans les vingt-quatre heures !


PASSEPARTOUT.

Ah ! monsieur !


FOGG.

Allez, mon ami… (Le retenant.) Ah ! je tiens à vous dire, Passepartout, que j"ai été très satisfait de vos services… Vous êtes un garçon honnête et dévoué… je ne l’oublierai pas… Allez, Passepartout, allez.


PASSEPARTOUT.

Mais vous me dites ça, monsieur, comme si nous devions nous quitter !


FOGG.

Je suis ruiné… et j’ai, en effet, l’intention…


PASSEPARTOUT.

Eh bien, moi, monsieur, je vous avertis que j’ai l’intention de rester avec vous et que je n’en démordrai pas ! Voilà !…
(Il sort.)


Scène II

FOGG, seul. Réfléchissant.

Oui ! mon parti est bien pris. Ma ruine, heureusement, n’entraînera pas d’autre ruine. Et puis… je suis seul au monde, et ma mort ne sera une cause de douleur pour personne… Aouda ! quelques regrets… quelques larmes peut-être… et puis, après, l’oubli ! Ah ! cœur égoïste, qui s’afflige de ne laisser après lui ni souffrance, ni désespoir !


Scène III

FOGG, AOUDA.


AOUDA, venant près de Fogg.

Monsieur Fogg !


FOGG, se levant.

Aouda ! ah ! j’aurais mieux aimé ne pas vous revoir !


AOUDA, à part.

Je ne m’étais pas trompée ! (Haut.) Ne pas me revoir ? Que comptez-vous donc faire ?


FOGG.

Partir… me remettre en voyage…


AOUDA, d’un air incrédule.

Ah !


FOGG.

Je suis ruiné, Aouda. Tout à l’heure il me restait un million, mais c’est l’enjeu du pari que j’ai perdu, et je viens de l’envoyer à mes collègues.


AOUDA.

En sorte que vous ne possédez plus ?…


FOGG.

Que cinquante mille francs que je vous prie d’accepter. (Il lui présente un paquet cacheté.)


AOUDA.

Moi, vous voulez ?…


FOGG.

Ce sera votre dot… une bien pauvre dot. Aouda ! Je voulais vous en offrir une vingt fois plus belle !… Ma folie l’a perdue, il n’y faut plus songer !… Mais, si faible qu’elle soit, cependant, cette dot peut servir de base à la fortune d’un honnête homme… qui puisera dans votre amour la force et le courage !.. (Lui prenant la main.) Il vous enrichira, mon enfant, s’il vous aime… comme vous méritez d’être aimée !…


AOUDA.

Mais… si vous me donnez… ce peu qui vous reste… que deviendrez-vous ensuite ?


FOGG.

Oh ! moi… je… je vais me réfugier dans le sein d’une grande famille… où je ne manquerai de rien !


AOUDA, retenant son émotion.

Ah !… bien… bien !… je comprends !


FOGG.

Vous acceptez, n’est-ce pas ?


AOUDA.

J’accepte… si vous me promettez… si vous me jurez de faire ce qu’à mon tour je vais vous demander.


FOGG, défiant.

Ce que vous me demanderez… mais…


AOUDA, vivement.

Oh ! ne craignez rien !… je n’userai pas de votre promesse pour vous détourner de ce… lointain voyage !… Seulement, moi que vous avez deux fois sauvée, moi qui n’ai plus de famille, que rien n’attache à ce pays, qui n’ai pas ma patrie… où vous irez… j’irai !


FOGG, vivement.

Aouda !…


AOUDA.

J’irai.


FOGG.

Eh bien, cette parole que vous me demandez… je vous la donne !


AOUDA.

Bien !… Vous êtes ruiné, monsieur Fogg… et si pauvre que soit la dot que je possède… elle peut, avez-vous dit, servir de base à la fortune de l’homme que j’aimerai !… Vous serez cet homme-là, monsieur Fogg… Je vous aime !…


FOGG, la prenant dans ses bras.

Aouda ! chère Aouda !…

(En ce moment, un tumulte se produit à l’extérieur, et la porte du fond s’ouvre avec violence.)


Scène IV

Les Mêmes, PASSEPARTOUT, ARCHIBALD, NÉMÉA, MARGARET.

(Passepartout est sans chapeau. Archibald, les cheveux hérissés, ne peut prononcer une parole.)

PASSEPARTOUT.

Ah ! monsieur… ah ! mon maître… je… je…


ARCHIBALD.

Ah ! mon ami !… ah ! mon cher Fogg… nous… nous…


FOGG et AOUDA.

Qu’y a-t-il ?


NÉMÉA.

Il y a… il y a… que… que… Ah ! je ne peux pas parler… j’étouffe… C’est aujourd’hui dimanche ! monsieur, c’est…


ARCHIBALD, PASSEPARTOUT, NÉMÉA, criant.

C’est dimanche ! c’est dimanche ! !


FOGG.

Comment !…


AOUDA.

Que signifie ?…


ARCHIBALD.

Cela signifie, mon ami, que nous nous sommes trompés d’un jour !


FOGG.

Trompés !… Mais c’est impossible !


ARCHIBALD.

Oui, mon ami, oui ! c’est impossible, mais cela est !…


PASSEPARTOUT.

Et la preuve que c’est bien aujourd’hui dimanche, monsieur, c’est que la poste est fermée !


ARCHIBALD.

C’est que tous les magasins sont fermés !… (L’entraînant vers la fenêtre.) Tenez, tenez, regardez vous-même !


AOUDA et NÉMÉA.

Oui, oui, fermés !


FOGG.

C’est vrai !… c’est bien vrai !


PASSEPARTOUT.

Quand je suis arrivé au bureau… « C’est fermé, m’a-t-on dit, puisque c’est dimanche !… » Je croyais que je rêvais… et j’ai interrogé un passant, deux passants, dix passants !… Et chacun me répondait : Eh ! parbleu ! c’est dimanche ! c’est dimanche ! c’est dimanche ! Enfin, monsieur, c’est dimanche !!!


FOGG.

Mais comment cela se fait-il, puisque j’écrivais chacun des jours écoulés ?…


ARCHIBALD.

Vous vous serez trompé, mon ami.


FOGG.

Ah ! j’y suis !… Je comprends !… J’avais oublié !… Oui, en faisant le tour du monde, et en marchant vers l’est, l’heure se modifiait avec chacun des degrés parcourus… et nous avons ainsi gagné tout un jour…


ARCHIBALD.

C’est cela !…


PASSEPARTOUT.

C’est bien cela ! Je ne comprends pas, mais c’est bien ça !


FOGG.

Et pendant que midi a sonné quatre-vingts fois pour nous, il n’avait encore sonné que soixante-dix-neuf fois pour mes collègues !


MARGARET.

Eh bien, voiLà !


PASSEPARTOUT.

Ah ! t’as compris, toi ?


MARGARET.

Pas du tout.


FOGG.

Et ce jour inconsciemment gagné…


ARCHIBALD.

Vous en avez perdu la plus grande partie… ici… à Liverpool… au lieu de filer immédiatement…


AOUDA.

Mon cher Fogg !


ARCHIBALD.

Mais un cab est en bas… Vous avez le temps de prendre l’express de Londres, où vous serez avant neuf heures du soir…


AOUDA.

Partez… partez !…


TOUS.

Partez…


PASSEPARTOUT.

Partons…

(Au moment où Fogg va partir, la porte s’ouvre du fond.)


Scène V

Les Mêmes, FIX, POLICEMEN.

(Fix est habillé en agent.)

FIX.

Arrêtez !


PASSEPARTOUT, bondissant.

Encore lui !


FIX, montrant Fogg.

Saisissez cet homme !


FOGG.

Moi !


FIX, montrant Passepartout.

Et celui-ci, comme complice…


PASSEPARTOUT.

Complice.


FOGG.

De quoi suis-je accusé ?


FIX.

Oh ! vous le savez bien, d’un vol de deux millions à la Banque d’Angleterre !


TOUS.

D’un vol !


ARCHIBALD.

Et c’est lui que vous soupçonnez ?


FOGG.

C’est une erreur, monsieur, et, en m’arrêtant, vous me causez un préjudice énorme ! Si je manque l’express, je suis perdu !


FIX.

À d’autres ! J’ai ordre de vous arrêter et je vous arrête ! (Les policemen s’avancent vers Fogg.)


ARCHIBALD, avec force.

Allons donc, vous êtes fou ! Je vous dis que vous perdez la raison… entendez-vous ?


FIX.

Qu’on obéisse !


FOGG.

Du moins, monsieur… emmenez-moi, emmenez-moi à l’instant. Partons pour Londres, et une fois là…


FIX.

Impossible ! J’ai télégraphié que je vous tenais, et j’attends une réponse qui me dira ce que je dois faire de vous.


PASSEPARTOUT.

Ah ! mille tonnerres !… Et je n’ai pas noyé ce gredin-là !


FIX.

Jusque-là, monsieur, vous serez écroué à la prison de Liverpool…

(Il veut l’emmener.)


ARCHIBALD, hors de lui.

Allons, puisqu’il le faut… Arrêtez… arrêtez… Je vous dis, encore une fois, que Philéas Fogg n’est pas un voleur… sur ma vie, sur mon âme, je vous jure, monsieur, que ce n’est pas Philéas Fogg qui a volé deux millions à la Banque !


FIX, avec force.

Et la preuve, monsieur ?


ARCHIBALD.

La preuve… Eh bien, la preuve… c’est que c’est moi !…


TOUS.

Vous !… Lui !


ARCHIBALD.

Oui ! puisque la vérité s’est échappée de mes lèvres. C’est moi, moi qui, après le vol, me suis enfui en Égypte, où vous m’avez rencontré, monsieur ! moi qui espérais en revenant à la suite de M. Fogg, en faisant partie de l’Exentric-Club, donner le change à la police, et vivre tranquillement à Londres !…


FIX.

Attendez donc !… Je me souviens… Vous disiez, en effet, à Suez que le jour même du vol vous vous trouviez à la Banque d’Angleterre…


ARCHIBALD.

C’est vrai.


FIX.

Et que vous et le voleur étiez sortis en même temps de la Banque, où vous aviez touché une très forte somme !


ARCHIBALD, jetant sa sacoche.

La voilà !… M. Fogg a tenu trois fois ma vie dans ses mains, et trois fois il m’a épargné ! J’aime mieux perdre cette fortune et ma liberté que de le laisser arrêter à ma place !


FIX, prenant la sacoche et l’ouvrant.

Oui ! oui ! mes bank-notes ! Et celui-là n’a pas dépensé un million en route !


FOGG.

Lui ! c’était… (À Fix.) Mais alors… je puis partir ?


FIX.

Vous êtes libre !


AOUDA.

Ne perdez pas un instant !…


FOGG.

Au revoir donc, Aouda ! (À Néméa.) Au revoir. (Se trouvant en face de Corsican.) Quelque coupable que vous soyez, monsieur, vous me sauvez en vous livrant… Je ne dois pas l’oublier ! Au revoir ! au revoir tous !


Scène VI

Les Mêmes, moins FOGG, puis un Agent.


PASSEPARTOUT, à part.

M. Archibald un voleur ! Qui aurait jamais cru cela ?


AOUDA, à Néméa qui n’a pas quitté Archibald des yeux.

Ma pauvre Néméa !


NÉMÉA, haut.

Pourquoi donc me plains-tu ?


AOUDA.

Mais je pensais… j’avais cru m’apercevoir…


NÉMÉA, avec dignité.

Rassure-toi, ma sœur ! Le cœur de Néméa ne peut aimer qu’un homme digne de son estime !


FIX, présentant les menottes à Archibald.

Vous permettez ?…


ARCHIBALD.

Un instant, monsieur, je vous prie. (Allant auprès de Néméa.) Me pardonnez-vous, mademoiselle, d’avoir osé élever mes regards jusqu’à vous ?

(Néméa, sans répondre, tombe assise près de la table, regarde autour d’elle, saisit une plume et se met à écrire.)


ARCHIBALD.

Pas même une parole !… Allons ! c’est justice ! c’est justice !

(Néméa lui présente la lettre qu’il va lire.)


NÉMÉA, l’arrêtant.

Non ! pas maintenant… Vous lirez cela, monsieur, quand vous serez loin de moi !…


ARCHIBALD, mettant la lettre sur sa poitrine.

Soit !… Vous serez obéie. (Relevant la tête et présentant ses mains à Fix.) Je suis prêt, monsieur.


FIX.

Allons… (Il va lui attacher les menottes… Entre un agent porteur d’une dépêche qu’il remet à Fix.)


L’AGENT.

Une dépêche pour M. Fix.


FIX.

Une dépêche… Ah !… (À Archibald.) Les instructions que j’attendais de Londres à votre sujet. (Lisant.) « Cessez à l’instant toute poursuite… » Qu’est-ce que cela veut dire.


AOUDA et PASSEPARTOUT.

Bon !


FIX, lisant.

« Le voleur, qui n’avait jamais quitté Londres, est arrêté depuis huit jours. »


AOUDA et PASSEPARTOUT.

Arrêté !


FIX.

Arrêté !

(Archibald secoue la tête en souriant.)


AOUDA, à Fix.

Mais achevez donc, monsieur !


PASSEPARTOUT.

Achevez donc !


FIX, abasourdi, lisant.

« Le voleur est arrêté depuis huit jours, et l’argent restitué à la Banque. »


ARCHIBALD, à Fix.

Auriez-vous la bonté de me rendre le mien ?


FIX, lui rendant sa sacoche.

Ah ! mes chères bank-notes !


PASSEPARTOUT.

Mais alors, monsieur ?…


FIX, à Corsican.

Mais pourquoi donc avez-vous dit que vous étiez le voleur ?


ARCHIBALD.

Pourquoi ? Il fallait bien vous faire relâcher mon ami !


FIX.

Je suis ruiné ! Je n’ai plus qu’à donner ma démission !
(Il sort.)


ARCHIBALD, allant à Néméa.

Et vous, Néméa, n’avez-vous rien à me dire ?


NÉMÉA.

Moi !


ARCHIBALD.

Après ce que vous venez d’apprendre ?


NÉMÉA.

Mais… Je n’ai rien appris !


ARCHIBALD.

Comment ?


NÉMÉA.

Je n’ai rien à ajouter, du moins, à ce que je vous ai écrit.


ARCHIBALD, étonné.

Ce que vous… (Il ouvre le papier.)


NÉMÉA.

Lisez, monsieur… lisez.


ARCHIBALD, lisant.

« Vous avez un noble cœur, et le mien a compris votre généreux mensonge !… »


AOUDA, à Néméa.

Mais comment as-tu reconnu qu’il s’accusait faussement ?


NÉMÉA, simplement.

Je l’aimais toujours !


MARGARET.

Ah ! c’est gentil, ça !


PASSEPARTOUT.

Et mon maître ! Quelle joie ce sera pour lui d’apprendre !…


AOUDA.

Que ne pouvons-nous le rejoindre assez vite pour être témoins de son triomphe !


ARCHIBALD.

Nous le pouvons !


TOUS.

Comment ?


ARCHIBALD.

Il a pris la ligne du Sud !… Nous prendrons celle du Nord.


PASSEPARTOUT.

Mais l’heure du train est passée !…


ARCHIBALD.

Eh bien ! nous en ferons chauffer un pour nous ! Je veux agir une fois à la Philéas Fogg ! (Tous sortent. — Changement à vue.)


QUINZIÈME TABLEAU

Une fête au Club des Excentriques.

Dans le nouveau palais du Club des Excentriques, à Londres. Mélange d’architecture bizarre et de végétation exotique. Éclairage splendide. — Au-dessus de la porte du fond, une horloge marquant huit heures et demie au lever du rideau, et dont l’aiguille marche vers neuf heures.


Scène I

FLANAGAN, STUART, RALPH, SULLIVAN,
membres du club.

(Au lever du rideau, la fête est dans toute son animation.)

FLANAGAN.

La fête est charmante !


STUART.

Elle nous coûtera le million que nous aurons gagné dans une demi-heure, et nous ne le regretterons pas !


RALPH.

Vraiment, on ne se croirait pas à Londres ici, mais dans le plus beau pays du monde !… Qui dirait qu’à deux pas est le palais de Westminster, et que la Tamise coule de ce coté au milieu de ses éternels brouillards !


STUART, montrant l’horloge qui marque neuf heures moins vingt.

Messieurs, dans vingt minutes le délai convenu entre Philéas Fogg et nous sera expiré. Quand le dernier coup de neuf heures aura sonné, le million nous sera acquis.


SULLIVAN.

À quelle heure est arrivé le dernier train de Liverpool ?


STUART.

À 7 heures 23, et le train suivant n’arrive qu’à minuit 10. Donc, si Philéas Fogg avait pris le train qui arrive à 7 heures 23, il serait déjà ici !


RALPH.

C’est évident


SULLIVAN.

Vous remarquerez, d’ailleurs, que nous n’avons reçu aucune nouvelle de notre collègue depuis qu’il a quitté Londres, c’est-à-dire depuis les quatre-vingts jours qui vont expirer dans douze minutes, et cependant les fils télégraphiques ne manquaient pas sur son itinéraire !


STUART.

Eh ! il a perdu, messieurs ! Il a cent fois perdu ! Vous savez d’ailleurs que le China, le seul paquebot de New-York qu’il pût prendre en temps utile, est arrivé hier ! Or, voici la liste des passagers publiée par la Shipping Gazette, et le nom de Philéas Fogg n’y figure pas !


RALPH.

En admettant les chances les plus favorables, c’est à peine si notre collègue est en Amérique à ce moment, et j’estime à vingt jours au moins le retard qu’il éprouvera sur la date convenue !

(Les toasts, les danses continuent : les membres du club vont et viennent. L’aiguille de l’horloge s’avance peu à peu sur le cadran.)


UN DOMESTIOUE.

Il y a là des gens qui demandent à parler à M. Philéas Fogg.


TOUS.

À Philéas Fogg !


FLANAGAN.

Qu’est-ce que cela veut dire ?


RALPH.

Mais ils supposent donc que Fogg…


STUART.

Amenez-les, nous saurons bientôt !…

(Sur un signe du domestique, entrent Archibald et Passepartout, puis Aouda, Néméa et Margaret, qui se tiennent à l’écart.)


Scène II

Les Mêmes, ARCHIBALD, PASSEPARTOUT, AOUDA, NÉMÉA, MARGARET.


ARCHIBALD, vivement.

Philéas Fogg, où est-il ? Où est-il ?


STUART.

C’est bien Philéas Fogg que vous demandez ?


ARCHIBALD.

Certainement.


FLANAGAN.

Il est donc à Londres ?


ARCHIBALD.

Oui !… Il devrait être ici !


FLANAGAN.

Il n’a pas paru !


TOUS.

Comment !


ARCHIBALD.

Mais il est donc arrivé un accident au train qu’il a pris ?


PASSEPARTOUT.

Il est perdu !


STUART.

Neuf heures !… (Neuf heures commencent à sonner.)


ARCHIBALD.

Ah ! le malheureux ! S’il nous avait attendus ! Notre train est arrivé avant le sien !…


AOUDA.

Il est perdu ! (Appelant.) Monsieur Fogg ! monsieur Fogg !…

(Au septième coup de l’horloge, les groupes du fond s’entrouvrent et s’écartent. Au huitième, Fogg apparait, vêtu en parfait gentleman et achevant de mettre son gant.)


Scène III

Les Mêmes, FOGG.


AOUDA, poussant un cri

Lui !


TOUS.

Lui.


FOGG, tranquillement.

Me voilà, messieurs !


NÉMÉA.

Mais d’où vient ce nouveau retard ?…


FOGG.

J’étais en redingote et je n’avais pas de gants !


TOUS.

Hurrah ! hurrah ! hurrah ! pour Philéas Fogg !


STUART.

Vous avez gagné, mon cher collègue !


TOUS.

Et bien gagné !


ARCHIBALD.

Oui. bien gagné ! L’honneur, l’argent et…


FOGG, tendant la main à Aouda.

Et le bonheur !


PASSEPARTOUT.

Ah !


FOGG, apercevant Archibald.

Mais au fait… Mais comment se fait-il ?…


ARCHIBALD.

Pas plus voleur que vous, mon cher Philéas… Et la preuve… c’est que… voici ma femme ! (Il tend la main à Némea.)


PASSEPARTOUT, prenant la main de Margaret.

Et voici la mienne !


MARGARET.

Une femme qui sera douce et fidèle !…


PASSEPARTOUT.

Et fidèle !… Allons ! me voilà aussi du Club des Excentriques.


FIN DU TOUR DU MONDE.