Le Tour du monde en cent vingt jours/01

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Le Tour du monde en cent vingt jours
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 95 (p. 105-131).
LE
TOUR DU MONDE
EN CENT VINGT JOURS

Pour se rendre aux Indes ou dans l’extrême Orient, le voyageur n’a plus que l’embarras du choix : chaque semaine, de Marseille, de Southampton, de Trieste, de Brindisi, partent des bateaux à vapeur à destination de Port-Saïd, et telles sont aujourd’hui la rapidité et la facilité des communications, que l’on peut en quinze jours avoir vu les pyramides, traversé le désert qui sépare Le Caire de Suez, sillonné la Mer-Rouge dans toute sa brûlante étendue, puis, le détroit de Bab-el-Mandeb franchi, se trouver transporté en Asie, à Aden, dans la partie la plus pittoresque de l’Arabie-Heureuse. Soixante jours après avoir quitté Marseille, si l’on ne fait que passer quelque temps à Ceylan, à Hong-kong et à Shang-haï, on naviguera déjà dans le grand Océan-Pacifique, et, si le bâtiment qui vous porte est appelé à faire la relâche de Honolulu aux îles Sandwich, vous aurez devant les yeux la merveilleuse végétation des archipels océaniens.

Toujours par cette voie, même en faisant escale au Japon, le touriste en quatre-vingt-dix jours atteint le Nouveau-Monde par San-Francisco de Californie. Là, des steamers côtoyant le littoral mexicain, — à moins qu’on ne préfère la voie du Central Pacific rail-road line) — vous transportent en deux semaines du pays de l’or dans les eaux de l’Amérique centrale. Le trajet de l’isthme de Panama, il y a peu d’années, imposait à ceux qui osaient l’affronter un tribut de fièvres paludéennes ; il se borne aujourd’hui à une promenade de trois heures en chemin de fer. De New-York à Paris, on compte douze jours en moyenne. Il ne faut donc en réalité à l’homme assez privilégié pour posséder la liberté, la jeunesse, la fortune, qui permettent ces beaux voyages, que quatre mois pour faire le tour du monde, beaucoup moins qu’il n’en fallut en 1735 au premier président Des Brosses pour se rendre avec son ami Sainte-Palaye de Dijon à Naples. Au commencement du XVIe siècle, un moine augustin, frère Diego Guevara, dont j’ai lu les aventures singulières dans les archives d’un couvent portugais à Goa, fit le parcours de Manille en Espagne de la manière suivante : de Manille à Malacca, de Malacca à Goa, de Goa à Bassora, de Bassora à Alep, en traversant l’Arabie à dos de chameau ; d’Alep à Candie, de Candie à Livourne, de Livourne à Rome, enfin de Rome à Madrid par terre et à cheval. Ce voyage dura deux ans !


I

Une erreur très répandue en France, c’est que l’ouverture du canal de Suez rende plus rapide pour les voyageurs le trajet d’Europe aux Indes orientales et en Chine. On oublie ou on ignore l’établissement d’un chemin de fer entre Alexandrie et Suez, voie par laquelle on ira toujours plus vite que par le canal. Ce dernier ne sera avantageux, — mais cet avantage sera immense, — qu’aux bâtimens voiliers, exposés dans leurs voyages par la route du cap de Bonne-Espérance à périr sur les brisans des îles du Cap-Vert ou à sombrer dans les effroyables tempêtes du pôle antarctique. C’est surtout pour les émigrans pauvres, obligés de voyager par mer, que l’ouverture de l’isthme de Suez est un grand bienfait. Entassés pêle-mêle dans les entre-ponts des lourds bateaux qui les transportent vers des contrées lointaines, ils avaient parfois à braver des traversées de six mois ; presque toujours mal couchés et mal nourris, les passagers voyaient progressivement leur caractère s’aigrir et se corrompre ; des haines violentes éclatant entre eux pour les motifs les plus légers attristaient sans cesse les longues journées du bord, heureux encore si une mutinerie comme celle du Fœderis Arca ne livrait capitaine et passagers à la merci des matelots révoltés. Ajoutez à cela les risques d’incendie et de famine, les abordages, les calmes et les naufrages, et vous aurez une idée assez exacte du progrès réalisé par l’ouverture du canal.

Lorsque pour la seconde fois, après avoir échappé miraculeusement aux récifs et aux fièvres des îles du Cap-Vert, je voulus quitter la France et entreprendre le voyage à toute vapeur que je raconte, j’arrêtai mon passage à Southampton à bord d’un des grands bateaux de la Compagnie orientale et péninsulaire, au prix de 3,000 francs, en première classe jusqu’à Hong-kong. N’ayant été recommandé à aucun des passagers du Ripon, je restai pendant la traversée de Southampton à Gibraltar ; — cinq jours, — sans dire un mot. Il est vrai que jamais je ne m’étais tenu sur une plus grande réserve, faute de ce talisman anglais qu’on appelle une présentation, et ceux qui connaissent bien l’Angleterre et ses usages me comprendront. Il n’y a en effet qu’une manière de triompher de la morgue des Anglais, — de celle, bien entendu, qu’affichent les classes riches, — c’est d’opposer à leur raideur une raideur plus grande. Quand vous devez voyager avec eux sur mer, hâtez-vous de prendre les meilleures places et faites-les déloger sans pitié de la vôtre, s’ils cherchent à l’usurper, ce qu’ils tenteront lorsqu’elle sera bonne. Point de politesse banale avec eux ; ne vous excusez même pas, si sans intention vous leur marchez sur les pieds, qu’ils ont très grands. Il est deux mots d’excuse avec lesquels les Français se croient le droit de déranger tout un public au théâtre, de heurter quelqu’un dans la rue, de mettre dans leurs plats le meilleur morceau d’un dîner de table d’hôte, d’être enfin désagréables, importuns et fâcheux ; ces deux mots sont : pardon, monsieur. Avec nos alliés d’outre-Manche, dispensez-vous de cette locution, qu’ils ont la bonhomie de trop prendre à la lettre. Lorsque après un peu de temps passé à bord il vous aura été permis de connaître vos nouveaux amis, — et dans le nombre il y en aura dont les relations vous honoreront, — vous pouvez revenir sans danger aux manières polies. Un dernier mot : il ne faut jamais s’exposer à faire de si longs voyages sur les navires de la Grande-Bretagne sans la certitude de pouvoir s’y créer en peu de temps quelques intimités. L’isolement, lorsqu’on arrive sous les latitudes élevées, est horrible, et peut même, je crois, engendrer la folie. Un jeune ingénieur espagnol que nous avions embarqué à Gibraltar et que je ne remarquai qu’à Ceylan, au moment où sans aucune raison il se levait de table pour injurier un de nos compagnons, resta jusqu’à Pulo-Penang complètement isolé de nous. Ne sachant ni l’anglais ni le français, et aucun des passagers n’entendant l’espagnol, il dut concentrer pendant quarante jours toutes ses impressions en lui-même. Est-ce le résultat d’une insolation ? d’une attaque de delirium tremens ? Je n’en sais rien ; toujours est-il qu’à peine débarqué il s’enferma dans une chambre d’hôtel à Singapour et se coupa la gorge avec un rasoir. Pour moi qui, de Southampton à Gibraltar, ai tenu le triste rôle de personnage muet, qui suis resté étranger à tout ce qui se passait sur le Ripon, je ne puis attribuer cet acte de folie qu’à l’isolement dans lequel était resté trop longtemps cet infortuné. Nous étions entrés de nuit dans le port de Gibraltar, et quand le matin je me hâtai de sortir de ma cabine pour voir le détroit, le soleil se levait, et ses rayons d’un rouge vif étendaient comme une gaze de pourpre sur la mer et le littoral. Calpée et Abyla, — les colonnes d’Hercule, — encore couvertes de brumes crépusculaires, tranchaient nettement dans l’irradiation croissante ; sur les flots, des vapeurs diaprées comme l’opale se mouvaient confusément, et ce ne fut que vers sept heures, quand le soleil les eut refoulées derrière l’horizon, que je pus voir l’espace étroit où, comme à regret le bel azur de la Méditerranée se mêle aux eaux glauques du grand Océan.

On a quatre heures seulement pour parcourir ce roc bardé de bronze et de fer. Il n’y a rien de gai, dans une promenade matinale, lorsque l’éclat d’un beau ciel vous réjouit, à ne rencontrer à chaque enjambée que gueules de canons et soldats highlanders en faction, c’est-à-dire de grands diables à figures écarlates, aux jambes nues, en jupons écossais, et portant pour coiffure un énorme bonnet à poil surmonté d’une touffe de plumes d’autruche. Heureusement il n’y a pas que des militaires anglais à voir sur cette forteresse ; il y a aussi un pittoresque jardin public où l’on trouve en plein développement des cactus, des aloès, des géraniums arborescens, et dans les interstices des rochers une moisson de fleurs de câprier délicates et suaves. C’était un jour de marché ; il se tient près du port, et je vis là, se coudoyant dans un étrange pêle-mêle, des Juifs, des Marocains, des Arabes, peu d’Anglais, beaucoup d’Andalous, contrebandiers rusés et audacieux. Les fruits en profusion étalés sur le sol étaient superbes ; des fleurs d’oranger montées en grands et beaux bouquets comme ceux que l’on voit à Nice et à Naples me furent offertes à bas prix ; j’en achetai deux sans songer à qui les offrir, et c’est pourtant à ce hasard que je dus de nouer à bord des amitiés inespérées.

Les Anglais ont de bonnes raisons pour garder Gibraltar, mais la meilleure n’est pas d’être les maîtres du détroit ou d’avoir un pied posé sur l’Espagne ; ils sont marchands avant toute chose. C’est par Gibraltar qu’ils couvrent la péninsule de leurs produits de Manchester, Sheffield et Birmingham. Ils écrasent ainsi fatalement chez les Espagnols toute tentative industrielle qui tendrait à s’organiser. Que de fois ces derniers m’ont raconté que, lorsqu’ils appelèrent l’armée anglaise à leur aide, à l’époque de la guerre de l’indépendance, ils virent leurs étranges alliés mettre le feu aux fabriques espagnoles sous le prétexte qu’elles pourraient servir de retranchemens aux Français ! Plus on étudie l’Angleterre chez elle et dans ses colonies, plus on apprécie avec quelle habileté elle sait associer ses intérêts à la philanthropie, dont elle aime à faire parade. Lorsque ses lords envoient aux Indes, en Océanie, à Tombouctou, des chargemens de bibles polyglottes, ils doivent dire aux missionnaires chargés de les distribuer : — Allez prêcher l’Évangile aux sauvages ; faites-leur connaître le vrai Dieu et par-dessus tout la pudeur qu’ils ignorent : lorsqu’ils connaîtront cette vertu, il faudra bien qu’ils s’habillent, et nous leur vendrons les cotonnades de nos fabriques.

Quand je revins à bord du bateau avec mes beaux bouquets à la main, il fallut songer à m’en défaire au plus vite ; les garder dans une cabine où j’avais le désagrément de voir plusieurs couchettes occupées par des compagnons de voyage était chose impossible. Je m’approchais du bordage pour les jeter à la mer, lorsque j’avisai une fillette blonde et rose, de cinq ans environ, qui les regardait avec des yeux bleus pleins de convoitise. Je lui fis aussitôt signe d’approcher ; elle accourut, et je lui donnai mes fleurs. Quelques instans après, un grand Anglais vint à moi et me remercia très spontanément de la galanterie que j’avais faite à sa petite fille. M. Campbell, — c’est le nom du grand Anglais, — est colonel d’infanterie ; il va avec sa jeune femme et son enfant rejoindre son régiment à Calcutta. « Mme Campbell, qui se trouve à bord, me dit-il, a été élevée dans un pensionnat de Boulogne ; elle connaît beaucoup vos poètes, vos romanciers, et ce sera pour elle une occasion de parler une langue qu’elle aime, et qu’elle ne voudrait pas oublier. Je lui avais fait remarquer votre réserve et votre isolement, et nous nous sommes dit qu’on avait dû vous initier à la meilleure manière de nous faire venir à vous, qui est de nous attendre ; après notre départ de Gibraltar, je devais en effet vous adresser le premier la parole et vous enlever à votre mutisme. Dans une heure, grâce à mon intervention, vous verrez tous ces visages, qui jusqu’ici ont été froids et mornes, devenir sympathiques à votre égard ; préparez-vous, monsieur le Français, à un coup de théâtre. » Effectivement, lorsque quelques minutes après on servit le dîner, un steward ou maître d’hôtel vint remplir mon verre d’un vin de Xérès en me disant, de façon à être entendu par mes voisins, que le colonel me portait un toast. J’élevai le verre à mes lèvres selon l’usage et saluai celui qui m’honorait de cette attention. Une seconde après, le steward revenait, avec du vin de Champagne cette fois, me faire la même avance de la part du capitaine. Le coup de théâtre annoncé se faisait : une sérié de toasts me poursuivit jusqu’au dessert ; le second du Ripon, le docteur du bord, les officiers, des cadets de l’armée des Indes, quelques passagers qui m’étaient complètement inconnus jusqu’à ce moment, s’évertuèrent à m’offrir leurs saluts. L’usage voulant qu’il fût répondu à ces toasts comme à un salut d’artillerie, coup pour coup, je n’avais pas eu le temps de manger, lorsqu’on se leva de table ; le maître d’hôtel était sur les dents, et j’eusse été bien mal sur mes jambes, si je n’avais eu la sage précaution de ne toucher mon verre que du bout des lèvres.

La glace était rompue, et je ne vis plus autour de moi que des physionomies pleines de cordialité. Ce fut le commencement de rapports agréables dont aucun de nous n’a peut-être perdu le souvenir. En ce qui me concerne, j’ai éprouvé une vive douleur en lisant, il y a quelques mois, dans les télégrammes de l’agence Havas, que le colonel Campbell, sa femme, leur jeune fille et leur suite avaient été massacrés en Abyssinie. Ils opéraient leur retour définitif en Angleterre, lorsque, poussés par une curiosité inexplicable, ils résolurent de voir ce pays barbare où, pour la délivrance d’un des leurs, le consul Cameron, les Anglais avaient accompli de véritables prodiges. Surprise sans défense par une troupe de pillards, l’infortunée famille trouva la mort après avoir fait quelques milles seulement dans l’intérieur des terres. En lisant cette affreuse catastrophe, les bouquets de fleurs d’oranger achetés à Gibraltar me revinrent à la mémoire, et je revis, comme dans un douloureux mirage, le visage rose et souriant de l’enfant à qui je les avais présentés.

Si on laisse Gibraltar le matin, il faut rester sur la dunette, afin de ne rien perdre de la sortie du détroit, qui est admirable par un beau temps. Pendant que le steamer s’élance à toute vapeur sur le chemin bleu qui se déroule sans limites devant lui, vous avez à votre droite les hauteurs sévères de la chaîne de l’Atlas, et à gauche les belles cimes neigeuses des montagnes de l’Andalousie. On voit de la rade très bien Algésiras, parfois on a la vue d’Alger et de Tunis, presque toujours aussi on va reconnaître la presqu’île près de laquelle s’éleva Carthage, puis l’île de Pantellaria, entre Marsala et le Cap-Bon. C’est l’île de Calypso, vous disent les marins instruits, et ils vous offrent de vous montrer à l’aide de leur longue-vue la grotte où la déesse, à l’arrivée de Télémaque, se consola bien vite du départ d’Ulysse. Contraste pénible avec ce souvenir poétique : sous le règne du roi Ferdinand de Naples, Pantellaria était devenue un lieu de déportation pour les condamnés politiques des Deux-Siciles.

On arrive à Malte en quatre jours. Cette île, malgré l’occupation anglaise, n’a rien perdu de l’originalité qui lui est propre. On y trouve toujours de fringans abbés, vêtus encore de l’habit à la française et fumant plus de cigarettes en un jour au café qu’ils ne disent de bonnes messes en un an à l’église. A chaque pas, on coudoie des moines à figures réjouies, au teint fleuri, la robe relevée pour mieux courir dans les rues montantes de la ville ; ils jettent à droite et à gauche des œillades incendiaires aux fenêtres à moucharabies derrière lesquelles brillent les beaux yeux noirs des Maltaises. Voici le natif, à figure bronzée, rusée, bonnet rouge en tête et le pantalon relevé aux genoux ; il vous offre des coraux, des coquillages, des fruits et certains passe-temps dont il déclare sans vergogne être l’impresario honoré. Sono r…) ho quest’ onor, me dit l’un d’eux avec un aplomb parfait. A l’affût des passagers qui reviennent de l’Inde, le Maltais court leur offrir des paniers de fruits de toute beauté. Comme ces voyageurs n’ont pas vu depuis longues années les pêches veloutées ou les appétissans raisins d’Europe, ils les paient sans marchander 20 ou 30 francs ; mais à 5 mètres du môle vingt nouveaux porteurs vous les offrent à vil prix. Lorsqu’on revient à bord, le pont est encombré de fruits de toute sorte, car tous les passagers se sont laissé tenter.

A chaque coin de rue, on trouve une lampe allumée, une madone, des femmes agenouillées, dont la taille est gracieusement entourée de la longue mantille en soie noire appelée onnella. L’île, qui n’a que 60 milles de circonférence et 170,000 habitans, est exploitée par 300 couvens. Les murailles de quelques-unes de ces forteresses monacales ont 100 pieds de haut. La tentation, qui ne peut escalader cette hauteur, préfère à bon escient les petites portes basses qui donnent sur la campagne. En dehors de Malte et de ses formidables fortifications, vous trouvez un sol calcaire d’une couleur jaunâtre et d’une grande aridité. Si vous ne craignez pas une épouvantable poussière, allez jusqu’à Civita-Vecchia, où vous serez à peine récompensé de votre fatigue par la vue de quelques jardins. La flore de la Sicile et celle de l’Italie s’y trouvent confondues. En somme, il n’y a de rare que quelques bambous malingres, et de beau que les orangers qui donnent l’orange mandarine. Le mieux est de ne pas sortir de Malte, de visiter l’église Saint-Jean, la chapelle de la Madone et le palais des anciens grands-maîtres de l’ordre. Parcourez aussi les catacombes d’origine phénicienne ; c’est là, dit-on, que saint Paul fut enfermé lorsqu’il fit naufrage sur les falaises de l’île en se rendant à Rome. Il y a quelques beaux magasins dans la Stratta nuova ; entrez-y, faites étaler devant vous les coraux, la bijouterie et les dentelles maltaises, mais n’achetez rien. C’est toute l’industrie de l’île, appréciée par les Anglais seulement ; les bijoux sont vulgaires ; les dentelles, quoique belles, ne valent pas celles de Chantilly, et les coraux, montés dans un goût baroque, sont hors de prix.

En quatre-vingt-seize heures, on va de Malte à Alexandrie. Le troisième jour, on vient reconnaître la côte dénudée de la régence de Tunis. Nous vîmes fort distinctement Derna, une de ses principales villes. Il était midi, le soleil tombait d’aplomb sur la cité endormie : pas un être vivant sur ces blanches fortifications de construction sarrasine, pas une âme sur la plage stérile ; seule, sur la mer cuivrée, une barque de pêcheurs avec sa voile latine se balançait sur les flots comme un alcyon endormi. Lorsqu’on découvre l’Afrique du haut de la dunette d’un navire, elle se présente toujours à la vue avec un aspect aride et désolé. Les grands arbres, l’ombre, la verdure, ne se rencontrent que fort avant dans l’intérieur des terres, au bord des fleuves, dans les rares oasis du désert, et, si l’on a le cap sur l’Égypte, c’est seulement sur les bords du Nil, dans les terres qu’il fertilise, à Afteh, que nous retrouverons la vie. C’est à quatre heures du soir qu’Alexandrie fut en vue ; c’était l’heure du dîner, mais personne à bord n’y prit garde : on ne voulait rien perdre du spectacle étrange que l’Égypte présente à l’arrivée. Nous ne vîmes tout d’abord à l’horizon qu’un nuage de pourpre dont la base terne et grisâtre semblait plongée dans un lac de plomb fondu ; mais peu à peu quelques coupoles de minarets se détachèrent sur la nuée enflammée, comme des lames d’acier chauffées à blanc ; puis à un mille seulement de la rade nous vîmes la flotte égyptienne, les mâts pavoisés d’une multitude de navires marchands, des fortifications nombreuses et bien entretenues, et sur la jetée tout un monde de fellahs, dont nous devions être les victimes aussitôt qu’en nous voyant à terre ils nous auraient fait grimper de gré ou de force sur leurs ânes rétifs. Comme nous n’étions qu’au mois de mai et que chacun se plaignait de la pesanteur de l’atmosphère chargée d’une poussière impalpable et brûlante, le pilote égyptien, venu à bord pour diriger notre bateau au milieu des récifs qui rendent l’entrée de la rade d’Alexandrie très difficile, nous dit que nous arrivions au moment même où le khamsin avait cessé de souffler sur l’Égypte. C’est le vent du désert, qui pendant cinquante jours se déchaîne avec rage et transporte les sables mouvans à des distances incommensurables. Les voyageurs se couvrent alors le visage d’un voile vert afin d’éviter l’ophthalmie, l’une des grandes plaies de l’Égypte. Sur vingt indigènes que vous rencontrez dans les rues du Caire, cinq seront aveugles, dix borgnes, et les yeux des cinq autres ne vaudront guère mieux.

Port-Saïd ne fera rien perdre à Alexandrie de son importance commerciale ; cette dernière ville restera toujours la tête du chemin de fer reliant Le Caire à Suez, et les malles des Indes avec leurs nombreux passagers ne pourront suivre la voie du canal sans s’attarder. En 1865, c’est-à-dire avant l’exploitation du canal, le nombre des voyageurs qui traversaient l’isthme était déjà de 80,000, sans compter 18,000 pèlerins en transit pour La Mecque. Hélas ! Alexandrie n’est plus qu’une triste imitation de nos cités européennes. L’archéologue perdrait son temps à y chercher les traces de l’ancienne ville fondée par Alexandre. Plus de vestiges de ses murailles de 50 milles de circonférence, de ses portiques de marbre, du temple de Sérapis, de la célèbre bibliothèque ; rien de ses quatre mille palais. Quoi qu’il en soit, les souvenirs de cette splendeur passée s’imposent à votre esprit, et ne vous abandonnent qu’au sortir de l’Égypte.

La première fois que je vis l’Égypte, ce fut en 1850 : elle avait encore toute son originalité orientale ; je l’ai trouvée en 1862 presque française, aujourd’hui elle l’est entièrement. Le transit de l’isthme, qui se faisait autrefois en caravane jusqu’à Suez, a perdu son pittoresque mouvement. Autrefois, au lieu de prendre un train de première classe qui en douze heures vous porte avec la monotonie et la rapidité des voies ferrées d’Alexandrie à Suez, on s’embarquait dans la première de ces deux villes sur le canal qui va rejoindre le Nil à Afteh. Les bateaux-poste, sur lesquels on entassait cinquante voyageurs à la fois, n’offraient certainement aucun confortable, mais cela ne durait que huit heures de nuit, et ceux qui ont vu les ciels étoiles et les beaux clairs de lune d’Égypte n’ont jamais regretté leur sommeil perdu. D’ailleurs les cris étourdissans du pilote chargé de conduire le bateau enlevé au galop de quatre chevaux vigoureux rendaient tout repos impossible. Malheur au fellah négligent qui, se trouvant sur le canal avec sa barque chargée de grains ou de coton, n’apercevait pas de loin les torches à flammes rougeâtres annonçant l’approche foudroyante des passagers du Royal-India-Mail ; s’il ne se garait pas à temps, il disparaissait dans les eaux avec son chargement. Deux cent cinquante mille fellahs furent employés à creuser le canal de Mamoudieh ; vingt mille, dit-on, périrent de misère et sous les coups du courbache, les talus qui forment les rives sont bourrés des ossemens de ces infortunés, et le moindre éboulement les découvre aux yeux attristés.

A Afteh, petite ville pittoresque qui s’élève au bord du Nil, on s’embarquait de nouveau sur un bateau à vapeur aussi peu confortable que les bateaux-poste français du canal du Midi ; mais en compensation, on avait l’aspect du grand fleuve et de ses rives. A chaque tour de roue, on retrouvait ces sites dont nos peintres ont si heureusement reproduit la poésie biblique et orientale. Rien de plus charmant que ces villages d’Égypte bâtis avec le limon du Nil ; on les voit toujours égayés par quelques groupes de femmes puisant l’eau des fontaines, ou d’enfans complètement nus jouant à l’ombre de dattiers aux branches flexibles. Les ibis, les pélicans, les vautours au col décharné, abondent sur les rives. Les crocodiles du Nil, effrayés par le bruit des machines à vapeur, ont déserté depuis longtemps ces parages ; il faut remonter bien loin dans la Haute-Égypte pour les retrouver. Quant aux hippopotames, ils ne descendent plus au-dessous des cataractes.

Les Égyptiens ont été longtemps intraitables sur la promiscuité des sexes à bord de leurs bateaux, ils sont devenus depuis moins sévères ; mais, quand le trajet d’Alexandrie au Caire se faisait encore par eau, ceux qui voyageaient sans mère, femme ou sœurs, étaient relégués à l’avant du bâtiment. Comme naturellement les célibataires étaient en majorité, on étouffait à la proue pendant qu’on se prélassait à la poupe. Je dus à l’obligeance d’un pasteur protestant, père de sept demoiselles à marier, la faveur d’être admis parmi les passagers privilégiés, Je crois que le colonel, Campbell, lui avait persuadé que je briguais l’honneur d’être un des sept gendres qu’il ambitionnait. Tous les bateaux emportent ainsi, à chaque voyage à destination des Indes anglaises, de véritables cargaisons de blondes misses. Elles trouvent aisément à Bombay ou à Calcutta des époux excellens parmi les officiers de l’armée des Indes. Tout est pour le mieux dans ces mariages d’exportation, car ceux des militaires anglais qui se laissent entraîner dans des liaisons faciles avec les brunes et passionnées beautés du Bengale perdent leur avenir, s’ils ne ruinent aussi leur santé et leur raison.

Il est bien plus pittoresque d’arriver au Caire par Boulak, où on laisse le Nil que par la voie ferrée. On y. trouve d’élégantes voitures qui vous conduisent à fond de train jusqu’à la ville. La route, large, bien entretenue, est toute bordée de sycomores gigantesques ; elle aboutit au jardin où fut assassiné Kléber. C’est là que les voyageurs aiment à se promener ; quand à moi, j’y venais, souvent. J’aimais à y voir quelques beaux vieillards à barbe blanche, accroupis sur de vieux tapis turcs et fumant, impassibles, leurs longues pipes à tuyaux de noisetier ; je m’asseyais à leur côté pour savourer un café noir, épais, exhalant un arôme parfumé. Me suis-je trompé ? il m’a semblé que, lorsque j’examinais trop attentivement quelques groupes, un regard de haine répondait à mon regard curieux. Je n’en fus pas surpris : le fanatisme religieux et l’horreur de l’étranger sont les seuls sentimens capables d’animer d’une grande énergie l’âme de ces hommes énervés. En 2860, à l’époque des horribles massacres de Syrie, au moment où j’entrai dans la grande mosquée d’Amrou, ayant laissé sur le seuil, comme l’usage l’exige, mes chaussures européennes pour les remplacer par des espadrilles turques, mon drogman me saisit tout à coup par le bras et me pria instamment de ne pas aller plus avant dans l’intérieur. Je lui en demandai la raison, et alors il me montra au milieu de la mosquée un mufti entouré d’une centaine de croyans à l’aspect farouche, auxquels, m’assura-t-il, on prêchait la guerre sainte. Je ne sais par qui la nouvelle de cette prédication furieuse parvint aux oreilles du vice-roi, mais j’appris le lendemain par le consul de France au Caire, — lequel se refusait à signer mon passeport pour Jérusalem à cause de ce qui se passait en Syrie, — que le mufti et ses auditeurs avaient été jetés en prison. Masr-el-Qaherah, ou Le Caire en français, avait déjà perdu à cette époque, moins qu’Alexandrie pourtant, son caractère oriental. En 1850, lorsque je l’avais visité pour la première fois, j’avais retrouvé dans ses rues étroites et merveilleusement pittoresques, dans ces sombres bazars où ne pénétrait qu’un jour mystérieux, les riches selleries arabes, les armes bien trempées et les splendides étoffes lamées de Damas, puis tous les personnages des Mille et une Nuits. Coptes, Arméniens, Arabes, derviches, juifs sordides, eunuques bronzés, porteurs d’eau déguenillés, âniers, braillards et importuns, formaient un ensemble bigarré des plus étranges. Aujourd’hui le paletot européen fait tache partout, la petite tunique telle que la porte le troupier français remplace le brillant uniforme des mameloucks.

C’est un musulman du nom de Mahmoud qui est au Caire le drogman ou plutôt le cicérone des voyageurs français. S’il n’est pas en excursion en Palestine ou aux cataractes du Nil, tâchez de l’avoir pour guide ; il est dévoué, honnête. Ne craignez nullement de voyager la nuit seul avec Mahmoud, si vous avez l’heureuse inspiration de quitter les mauvais lits de l’hôtel a une heure du matin pour aller voir lever le jour du haut de la pyramide de Gizeh. C’est à lui que je dois d’avoir assisté à un spectacle non moins magnifique. Je n’oublierai jamais mon subit éblouissement lorsque, m’ayant guidé à cinq heures du soir au sommet de la citadelle bâtie par Saladin, il me montra éclairés par les chauds rayons du soleil couchant la ville et ses mosquées innombrables ; Boulak, le Nil, les pyramides et le désert immense. Visitez avec Mahmoud le tombeau des califes, faites-lui raconter ses voyages dans la Haute-Égypte, au Sinaï, à l’Horeb, au Thabor ; son répertoire de légendes est inépuisable. Un jour, comme il m’assurait que, tout Européen que j’étais, mon teint paraissait plus bistre que le sien, il ajouta, pour me consoler probablement, qu’Adam et Eve étaient noirs. « Quant à ceux qui sont blancs, ils descendent de Caïen ; ils ont gardé la pâleur mortelle qui couvrit le visage du fratricide lorsque Dieu en courroux lui demanda ce qu’il avait fait de son frère Abel. » il y a aussi une notion sur la création des nommes qui court les rues du Caire, mais qu’ignorent peut-être beaucoup de naturalistes français. Un jour Allah eut très chaud, et de la sueur de son noble front naquirent les anges ; il sua de nouveau, et des perles liquides de sa poitrine il forma les musulmans ; il eut très chaud une troisième fois, et, suant bien plus ce jour-là que jamais, il donna naissance aux chrétiens.

On met six heures en chemin de fer pour aller du Caire à Suez. On reste surpris de trouver dans ce parcours du désert, au milieu de sables légers et impalpables, des stations et des buffets comme en Europe ; mais je préférerai toujours le voyage tel qu’on le faisait avant l’établissement de la voie ferrée. On montait alors dans des voitures attelées de quatre chevaux qu’un postillon nubien menait sans relâche au galop jusqu’à Suez. Lorsque je quittai ainsi le Caire, la nuit descendait sur le désert que nous allions traverser ; un officier égyptien en brillant uniforme, le sabre recourbé au côté, monté sur un magnifique cheval arabe, guidait et commandait la caravane, composée de quarante voitures. Quarante fois nous relayâmes ; trois fois on s’arrêta dans de splendides caravansérails où étaient dressées à notre intention des tables somptueuses chargées de fruits, de viandes froides, de sorbets et de vins de toute sorte. A deux heures du matin, lorsque nous eûmes atteint la seconde halte, au lieu de souper ou de m’étendre sur les larges divans dont les tables étaient entourées, je tournai le dos à la station ; m’enfonçant rapidement dans le désert, je m’isolai du bruit, désireux d’être seul dans cette immensité silencieuse, par une nuit sans lune, sous un ciel merveilleusement étoile, et dans lequel pour la première fois je découvris la croix du sud, une des plus brillantes constellations de l’autre hémisphère. Je ne m’arrêtai que devant le squelette d’un chameau ; la route que nous suivions était couverte d’ossemens blanchis, et c’est par ces tristes ossuaires que le chamelier reconnaît s’il ne s’éloigne pas de son chemin. Au milieu du silence profond qui vous entoure, lorsqu’on se trouve ainsi la nuit dans une solitude absolue, l’imagination s’exalte, un recueillement étrange vous envahit. Les gracieuses légendes de la Bible me revinrent à la mémoire, depuis la nuée lumineuse guidant les Israélites au désert jusqu’à l’étoile conductrice de Bethléem. Si le Dieu primitif tel que l’ont conçu les hommes du passé a encore un temple, c’est ici qu’il se trouve : on l’y sent comme vivant, il y est pour ainsi dire palpable, il est dans l’air pur et léger qui vous spiritualise en quelque sorte dans le calme absolu de l’immensité, qui vous efface et fait de vous un atome ; il semble descendre de la voûte céleste comme porté vers la terre sur les rayons des étoiles. On ne s’étonne plus alors que ce soit ici que les patriarches, les prophètes, les cénobites, Jean au désert de Judée, Mahomet dans les solitudes d’Arabie, le Christ dans sa nuit d’angoisse sur la montagne des Oliviers, aient cru l’entendre, lui parler, le voir, que Moïse ait pu affirmer à son peuple avoir reçu de l’Éternel les tables de la loi sur la cime fulgurante du Sinaï.

Tout à coup un bruit lointain semblable à celui du tonnerre arriva jusqu’à moi. Je tressaillis : allais-je être témoin de quelque prodige ? Non, c’était le roulement des quarante voitures de notre caravane qui reprenaient leur course effrénée vers Suez. J’arrivai encore à temps ; je pris place sur le siège de ma voiture à côté du cocher, car je voulais voir le lever du jour ; il s’annonçait à l’est par une légère teinte irisée. Une brume épaisse, immobile jusqu’alors, mais subissant déjà l’action du soleil, roulait confusément devant nous ; elle léchait la terre pour disparaître lentement sur de lointains monticules de sables mouvans. L’astre parut enfin, et je vis alors ce beau spectacle, si bien décrit par M. Fromentin dans son livre sur le Sahara, « d’un ciel sans nuage et d’une terre sans ombre. » A neuf heures, des mirages dans lesquels je croyais reconnaître les campagnes du comtat venaissin papillonnèrent sans relâche devant mes yeux éblouis et brûlés par une trop vive lumière ; à dix heures, nous étions à Suez, cherchant l’ombre dans la seule hôtellerie qui s’y trouvât. Un verre d’eau que j’y bus me coûta, il m’en souvient, un franc, et je ne songeai nullement à me récrier.

On peut se figurer l’existence pénible des Européens qui habitaient cette misérable bourgade, alors sans eau douce, sans culture, placée sous un ciel embrasé, bordée d’un côté par la Mer-Rouge, véritable miroir d’Archimède, et de l’autre par le désert. La population indigène était à cette époque misérable et d’un fanatisme sauvage. A la tombée de la nuit, on enfermait les voyageurs dans l’intérieur de l’hôtel de peur qu’ils ne fussent assassinés. Aujourd’hui la sécurité est parfaite, l’eau du Nil coule en abondance, des hôtelleries s’élèvent en hâte ; dans un demi-siècle, Suez et Port-Saïd seront, comme étaient dans l’antiquité Séleucie et Corinthe, aussi commerçantes et aussi débauchées.


II

Le seul grand obstacle de la navigation dans la Mer-Rouge, c’est la chaleur qui s’y fait sentir pendant les mois de juin, juillet et août ; elle est très tolérable pendant les autres mois de l’année. Sur l’Addington, — nom du bateau à vapeur de trois mille tonnes et de six cents chevaux de force sur lequel je me trouvais à une époque tempérée, — chaque soir les maîtres d’hôtel du bord, transformés en musiciens, jouaient des quadrilles et des polkas, et, dès que la mer le permettait, les passagers dansaient. Dix ans plus tard, sur la Némésis, je parcourus cette même mer depuis le détroit de Bab-el-Mandeb jusqu’à Suez ; c’était pendant le mois d’août, et jamais je n’eus à supporter une température plus accablante. Cette fois pas un voyageur ne pensait à la danse ; le seul souci était de garder l’immobilité la plus absolue : aller du pont à table était un supplice. En vue de La Mecque, un énorme major anglais qui rentrait en Angleterre après vingt ans passés aux Indes tomba sur le pont, foudroyé par une congestion cérébrale ; un officier d’artillerie de l’armée du Bengale, presque enfant, atteint du delirium tremens à la suite de libations trop copieuses, expira sur le sable de la plage embrasée de Suez, au moment où, par ordre du capitaine, il avait été enlevé agonisant de sa cabine. Le docteur du bord, jeune aussi, n’avait trouvé d’autres remèdes à lui administrer que quelques verres de vin de Champagne glacé. On peut avoir une idée de l’atmosphère au milieu de laquelle il fallait vivre, lorsqu’on saura que sous une double tente, à midi, le thermomètre marqua soixante et onze degrés centigrades. Des seaux d’eau à la glace étaient mis à notre disposition pour y tremper des mouchoirs dont sans cesse il nous fallait humecter nos fronts. Les chauffeurs et les mécaniciens attachés au service des machines de ces immenses bateaux à vapeur sont Européens, et c’est à peine s’ils résistent trois ans à leur terrible labeur. La soute aux charbons est tenue par des Nubiens, hommes d’une force peu commune, aux formes athlétiques ; malgré la sueur qui ruisselle sur leurs épaules énormes, en dépit de la poussière de charbon qui les couvre d’une couche épaisse, les aveugle et grille parfois leurs cheveux crépus, on les voit sans cesse accomplissant leur tâche avec une agilité surprenante, le sourire aux lèvres, et se plaisant beaucoup à montrer leurs grandes dents blanches aux enfans des passagers qu’effraie leur aspect fantastique. En tous les temps, ceux de ces Nubiens qui ne sont pas de service se réunissent le soir à l’avant du bâtiment, et, sur le rhythme cadencé d’une chanson de leur pays, ils dansent et se tiennent par la main, frappant leurs poitrines les unes contre les autres, jusqu’à ce que, haletans, inondés de sueur, ils tombent épuisés sur le pont.

Ce qui explique tout naturellement la haute température qui se fait sentir dans la Mer-Rouge, c’est que cette mer est encaissée comme un lac entre les montagnes de l’Arabie et de l’Abyssinie. Lorsque, dans peu de temps, elle sera traversée par les équipages de toutes les nations, il est à craindre que la mortalité par insolation ne soit considérable. Le matelot ne brille pas ordinairement par excès de prudence ; toujours en mer, il a beaucoup de la joyeuse insouciance des enfans, et, imprudent comme eux, il aime à braver le danger. Quant aux Européens allant aux Indes, les périls de cette traversée seront plus grands pour eux que pour ceux qui retournent en Europe. Les premiers, forts de leur vigueur des climats tempérés, s’exposent sans précaution à ce soleil d’Asie dont quelquefois un rayon frappe de mort comme la foudre ; quant aux autres, ayant perdu toute énergie, atteints presque tous de maladies de foie et de dyssenteries chroniques, ils se bornent à trouver, — comme j’eus le triste privilège de le trouver moi-même dans cette mortelle traversée du mois d’août, — qu’il fait un peu plus chaud que d’habitude.

De Suez à Aden, huit jours. En quittant la première de ces deux stations, si le temps est beau, on apercevra à gauche, sur le rivage d’Arabie, quelques palmiers solitaires : ils couvrent de leur ombre bienfaisante les fontaines appelées les puits de Moïse. Quand l’air est transparent, on voit dans la même direction, mais bien loin à l’horizon, un petit nuage blanc, immobile : c’est le mont Horeb. Le Sinaï, quoique peu éloigné, mais plus avant dans le désert, ne s’aperçoit pas. En se rapprochant un peu plus du détroit de Bab-el-Mandeb, on découvre à droite les hauts plateaux d’Abyssinie, qui se détachent sur le ciel en masses sombres d’une grande majesté. La mer est généralement très calme sous ces chaudes latitudes ; mais, dès qu’elle devient un peu houleuse, une foule de poissons volans suivent en se jouant la marche du bateau. On fait peu de rencontres ; cependant à l’époque des pèlerinages de La Mecque on croise souvent de lourds bâtimens arabes encombrés de pèlerins. Comment tant d’hommes peuvent-ils vivre dans un si petit espace ? Il n’y a que les Chinois capables d’imiter de tels entassemens. Si nous rencontrions, au soleil couchant, un de ces navires, nous distinguions les passagers, debout sur les bordages, élevant simultanément les bras vers le ciel et se prosternant à plusieurs reprises dans la direction de la ville sainte des croyans. En somme, cette partie du voyage est des plus pénibles : on suffoque, et la nourriture est exécrable. On comprend qu’il soit difficile d’avoir des approvisionnemens frais dans la Mer-Rouge ; mais, lorsqu’on voyage en payant en moyenne cent francs par jour, on a le droit d’exiger une certaine variété dans les mets. Les vins en revanche sont à discrétion. Comme on abusait beaucoup de l’Aï mousseux, il a été décidé qu’on en donnerait aux passagers qui en demanderaient, mais en le leur faisant payer. La journée se passé d’ailleurs presque entièrement à table. Dès six heures du matin, on vous sert le thé sur la dunette ; c’est certainement le moment le plus agréable du jour, car l’eau de mer ruisselle largement sur le pont, l’air est frais, et pour les hommes, la tenue la plus légère est autorisée ; les femmes ne peuvent sortir de leurs cabines qu’à huit heures du matin, c’est-à-dire lorsque la toilette extérieure du bateau est terminée. A neuf heures, on déjeune ; à midi, on sert le luncheon, sorte de goûter qui se compose de fruits, de gâteaux et de confitures. A quatre heures, grand dîner, suivi d’un café qui se prolonge jusqu’à six ; à sept, le thé ; enfin, de neuf à dix heures, c’est-à-dire jusqu’au moment où l’on éteint les lumières, les tables restent couvertes de biscuits, de vin de Xérès, de whiskey, de cognac, de rhum, de gin, d’oranges et de citrons verts très parfumés. Cette dernière station devant les flacons est naturellement fatale aux Anglais, car j’ai toujours vu beaucoup d’entre eux regagner leurs couchettes en décrivant des paraboles insensées. Le lendemain, il était amusant d’étudier le visage de ceux qui s’étaient oubliés la veille. Il sortaient de leurs cabines rasés de frais, cravatés de blanc, guindés et sérieux ; si on faisait allusion à leur trop grande jovialité de la veille, ils s’indignaient. A midi, au lunch, presque aussitôt après le premier verre de pale ale, la mémoire et la bonne humeur semblaient leur revenir ; le soir, au dîner de quatre heures, ils étaient de nouveau si enjoués que les ladies attendaient avec impatience le moment du dessert pour quitter la table. Entre l’Anglais qui déjeune au thé le matin et dîne au Xérès le soir, il y a un abîme. Hâtons-nous de remarquer qu’à bord des bâtimens français de la compagnie des Messageries françaises, la table des passagers de première classe n’offre que peu d’exemples d’intempérance. Les Espagnols, les Belges, les Hollandais, les Suisses, préfèrent nos paquebots à ceux de la Compagnie orientale, et même beaucoup d’Anglais leur accordent la préférence.

Aden est situé dans l’Arabie-Heureuse, sur le golfe qui porte son nom. En voyant l’aridité indescriptible de la plage sur laquelle s’élève ce nouveau Gibraltar, on se demande s’il est possible que l’Arabie-Pétrée puisse présenter un aspect plus désolé. Les Arabes qui viennent avec empressement vous offrir les ânes, les chevaux et les voitures destinés à vous transporter à la ville, distante environ de quatre milles du point de débarquement, présentent le type le plus pur des deux Arabies. Rien n’est étrange comme de les découvrir sous un ciel de feu, montés sur la bosse unique de leurs dromadaires, au sommet d’une falaise dénudée, presque nus, les cheveux jaunis et brûlés par la chaux dont ils les couvrent, transportant à Aden dans des outres en peau de chèvre une eau précieuse pour eux, mais impotable pour des Européens.

M. Campbell m’ayant offert de descendre avec lui à terre, j’avais accepté avec empressement. A peine débarqués, nous trouvons sur la plage un bazar tenu par des parsis ; ils nous montrent de belles peaux de panthères, des plumes d’autruche et des gazelles gracieuses admirablement apprivoisées. Des enfans à la figure espiègle et souriante, noirs comme l’ébène, les cheveux dorés également par la chaux, demandent à s’attacher à vous pendant la durée de la relâche, sans autre objet que d’agiter devant votre visage un éventail en feuilles de palmier : cela coûte une roupie par jour, et c’est un rafraîchissement fort goûté. Un Juif vêtu d’une longue robe en laine blanche, et qui nous dit être natif de Jérusalem, nous offre des chevaux ; nous acceptons ses offres pour le dédommager des coups et des injures dont les Arabes le couvrent, car eux aussi ont des chevaux de selle à louer. Après une demi-heure d’une course rapide, nous entrons au galop dans Aden par une porte creusée dans le roc ; à droite, à gauche, à nos pieds, sur nos têtes, des redoutes, des embrasures, des canons, des cipayes et des soldats rouges en sentinelle. Nous nous arrêtons au centre de la ville, au milieu d’une place carrée, entourée de bazars et d’arcades. Un troupeau d’autruches, loin d’être effrayé par notre arrivée bruyante, se précipite vers nous, nous entoure, et à notre grande surprise fait mine de nous becqueter comme font les oies domestiques dans nos villages d’Europe. Heureusement l’Israélite nous a suivis cramponné comme un singe à la queue d’un de nos chevaux, et c’est lui qui éloigne en les menaçant du bâton nos adversaires emplumés.

Nous entrons dans les bazars, où nous trouvons des nattes, du tabac d’Orient, des cigares de Manille, des peaux de tigre, du café rond à tout petits grains, c’est-à-dire tout ce qu’il y a de mieux en café de Moka. Dans un magasin d’apparence assez propre, nous entrons pour faire l’emplette de quelques paquets de cigares à bouts coupés, les seuls que l’on puisse se procurer ici. Quand nous sortons, un cipaye en uniforme de policeman vient à nous et s’informe poliment du coût des sheroots que nous tenons encore à la main. — Huit roupies, lui dit M. Campbell. — Vous êtes volés, reprend flegmatiquement le noir Hindou, et il entre dans la boutique du marchand, le saisit par ses vêtemens, l’entraîne au dehors, et, le jetant avec violence sur le trottoir, il lui administre une violente volée de coups de canne. Nous étions si surpris que notre intervention en faveur du pauvre Arabe se fit attendre ; il se releva avec peine, rentra dans sa boutique sans oser proférer une plainte ou une parole de protestation, mais pâle et tremblant de tous ses membres, se bornant à nous jeter à la dérobée des regards haineux : c’était encore un Juif. Je venais de voir depuis mon départ de France appliquer le premier acte de justice sommaire, il m’affligea comme il eût affligé tout nouveau débarqué ; il faut cependant s’habituer au spectacle de ces brutalités, car elles se renouvellent à tout moment, surtout dans les colonies de la Grande-Bretagne. A Ceylan, à Hong-kong, à Aden, lorsqu’elles s’exercent sur des malheureux à peine vêtus, elles ont un caractère des plus révoltans, et l’on comprend bien vite les sanglantes représailles des Hindous à Lucknow et les rébellions furieuses des noirs, barbarement comprimées à la Jamaïque par sir John Eyre.

Lorsqu’en 622 Mahomet s’enfuit de La Mecque, il vint se réfugier à Aden : aussi le fanatisme musulman est-il ici dans toute sa force ; mais la haine contre les Anglais est peut-être encore plus violente. Sur la place où les autruches nous firent un si singulier accueil, il y a quatre pièces d’artillerie dont les servans n’attendent qu’un signal pour mitrailler une population toujours prête à se soulever. De 1845 à 1855, à cent pas d’Aden, tout voyageur qui se risquait la nuit sans escorte était infailliblement assassiné. Le commandant de l’Eurisis, aujourd’hui l’amiral Guérin, fut attaqué à onze heures du soir la veille de notre arrivée. Blessé d’un coup de poignard à la jambe, il ne dut son salut qu’à la vitesse de son cheval.

Qu’importe aux Anglais de vivre au milieu de cette population exaspérée de leur domination ? Que leur fait ce rocher malsain, foyer de maladies mortelles et de folies furieuses pour les jeunes officiers de l’armée des Indes ? Il leur faut Aden, qui les rend maîtres de la Mer-Rouge comme ils croient l’être de la Méditerranée par Gibraltar. Sur les deux régimens qui tiennent ici garnison, il n’y en a qu’une moitié qui soit valide ; l’autre est alitée, frappée par les fièvres qu’engendrent les chaleurs et la mauvaise qualité de l’eau. On a fait, il est vrai, de vastes citernes : ce sont d’admirables travaux qui font le plus grand honneur aux ingénieurs anglais, elles sont dignes d’être visitées ; mais ce qu’on y conserve de liquide saumâtre est repoussant, et je ne conseille à aucun voyageur de s’y désaltérer sans une nécessité absolue.

Grâce à mon compagnon, je fus invité au mess des officiers d’un des régimens d’infanterie en garnison. Presque tous ces messieurs parlaient français, et, par une attention que peu de nos officiers français pourraient se permettre avec des Anglais, on ne parla guère que notre langue tout autour de nous. C’était l’anniversaire de la naissance de la reine d’Angleterre : de ma vie, je n’ai vu vider tant de verres et entendu porter un plus grand nombre de toasts. On but à la marine française, et, comme j’étais le seul Français présent, je dus boire et faire un speech à la marine anglaise ; on porta aussitôt un toast à l’armée française, et je dus immédiatement répondre par un toast à l’armée anglaise. Enfin le colonel Campbell but à la gracieuse reine Victoria en ajoutant qu’il comptait bien que l’étranger qu’il avait présenté se joindrait à lui ; je répondis que je buvais de grand cœur à la féconde mère de famille qui, avant son veuvage, avait donné tous les ans un nouveau citoyen à la vieille Angleterre. Un heap hurrah frénétique et trois fois répété accueillit ma réponse. A minuit, on se leva de table ; les têtes étant trop excitées pour songer au repos, nos amis en masse décidèrent qu’ils nous accompagneraient jusqu’au lieu d’embarquement. Par bonheur, la nuit était belle : la lune étincelait, la brise qui venait de la mer rafraîchissait les fronts brûlans, et on arriva sans incident fâcheux en vue de l’Addington ; mais là, au lieu de nous quitter, nos compagnons, heureux de saisir toutes les occasions qui rompent la monotonie de leur garnison, s’écrièrent qu’ils voulaient nous conduire jusque dans nos cabines. Notre arrivée à bord mit tout le monde en émoi. Le bateau, plongé depuis longtemps dans le sommeil et les ténèbres, s’éveilla et s’éclaira de nouveau ; la dunette resta tumultueuse jusqu’au petit jour, c’est-à-dire jusqu’au moment même où le steamer s’ébranla pour mettre le cap sur l’île de Ceylan. Je ne vis pas partir sans quelques regrets ces joyeux amis d’une nuit, et je leur envoyai un adieu d’autant plus cordial qu’ils entonnèrent la Marseillaise en nous quittant : il me semblait que leurs voix, accompagnées par la grande voix de la mer, m’apportaient comme un écho de la patrie absente. Pourquoi donc notre chant national, — qu’ils chantent d’ailleurs bien mal, — est-il tellement aimé des Anglais ? Je l’ignore ; mais toujours hors de France, lorsqu’il y aura un Français au milieu d’un groupe d’Anglais, vous entendrez chanter le grand hymne révolutionnaire.

J’avais demandé aux officiers qui se trouvaient à côté de moi à table à quoi ils pouvaient employer leur temps pendant la durée de leur séjour à Aden. — Nous dormons le jour et nous veillons la nuit, me répondirent-ils. — Quelques instans avant le lever du soleil, nous montons à cheval ; après une promenade au bord de la mer, nous rentrons, nous nous rafraîchissons par un bain en pluie et une douzaine de tasses de thé, puis nous nous étendons sur des nattes jusqu’à six heures du soir, à moins, bien entendu, que nous ne soyons de service. Au coucher du soleil, nous nous réunissons au mess, et la nuit se passe en causeries. L’arrivée de la malle anglaise, qui a lieu quatre fois par mois, est notre principale distraction ; nous trouvons toujours parmi les passagers quelques figures de connaissance. Cette vie monotone dure deux mortelles années, après lesquelles nous retournons en Angleterre ou au Bengale, notre garnison préférée. Hélas ! beaucoup de ceux que vous voyez ici ne reverront jamais ni les blanches falaises de la Grande-Bretagne, ni les belles montagnes azurées de l’Hindoustan ; beaucoup seront frappés d’insolation, atteints de fièvres ou tués par le smile. — Smile ? dis-je, étonné, à l’officier qui me donnait ces détails ; cela veut dire sourire ? On ne peut mourir de gaîté sur cet affreux rocher. — Smile veut dire aussi grog, reprit-il tristement. N’avez-vous pas remarqué que, lorsque nous buvons à la santé des uns et des autres, nous nous saluons en souriant ? Eh bien ! pour éviter l’ennui qui nous dévore, nous sourions trop souvent, c’est-à-dire que nous buvons sans relâche, et ces libations incessantes nous tuent plus sûrement que le soleil d’Asie et les balles arabes.


III

Nous voici dans l’Océan indien, ayant laissé à Aden les voyageurs qui vont à Bombay et à Zanzibar. La compagnie vous autorise, sans surcroît de dépense, à aller visiter la première de ces deux villes. Après un séjour qui peut durer une semaine, on y prend le bateau qui va de Bombay à Ceylan pour rejoindre dans ce dernier port les steamers en route vers la Chine. C’est un voyage intéressant pour qui ne connaît pas l’Inde anglaise, mais on perd un des plus beaux spectacles que l’on puisse voir en mer, c’est-à-dire le groupe des Maldives. Lorsque nous les découvrîmes, notre capitaine, qui doit être artiste, s’aventura jusqu’à toucher presque quelques-uns de ces délicieux îlots, attolls innombrables formés de madrépores et de coraux, du milieu desquels s’élance une végétation tropicale des plus vigoureuses. Quel contraste avec l’épouvantable aridité d’Aden, et combien les yeux se reposent avec délices sur ces oasis de la mer ! Sur toutes ces îles il y a des habitans, dix seulement dans quelques-unes ; ils vivent de poisson, de noix de coco et de riz. Leurs mœurs sont farouches, inhospitalières, et malheur aux marins que la tempête fait naufrager dans ces parages ! Il faut cependant, en raison des circonstances toutes nouvelles créées par l’ouverture du canal de Suez, que la civilisation pénètre chez les peuplades musulmanes de cet archipel. Si un des nombreux bâtimens qui vont parcourir désormais l’Océan indien a besoin d’y relâcher, il est indispensable qu’il y trouve aide et protection. La présence aux Maldives d’une force européenne intéresse tous les gouvernemens, et il conviendrait à la France de prendre l’initiative de cette mesure.

Au port d’Aden, nous avons embarqué quelques parsis vêtus avec richesse et accompagnés de nombreux domestiques, disciples aussi de Zoroastre. Cette caste intéressante, qui a toute l’activité et l’intelligence commerciale des Juifs, a monopolisé le trafic de l’opium dans l’Inde. Comme ce sont les Anglais qui leur ont ouvert le grand marché de la Chine et les ont retirés de la misère et de l’abjection où ils croupissaient depuis un temps immémorial, ils ne reconnaissent naturellement pour grande qu’une seule nation, l’Angleterre. Ils ne se sont jamais mêlés aux Hindous, qui les traitaient, il y a peu d’années encore, comme nous traitions les Israélites au moyen âge ; il n’y a donc qu’à observer un instant la beauté de leurs grands yeux noirs, la régularité de leur nez aquilin, la couleur blanche et mate de leur teint, pour reconnaître en eux le type le plus pur de la famille persique. Le fondateur de leur secte, — selon toute probabilité il précéda Jésus de sept siècles, — fit des parsis ou guèbres les gardiens fidèles d’une doctrine plus consolante que la religion catholique. Comme celles de Bouddha et de Brahma, elle n’admet pas les peines éternelles. A la fin du monde, après trois jours de pénitence que les méchans subiront en présence des justes, tous les hommes se réuniront dans un lieu de lumière, paradis éclatant, appelé Gorotma ; là, les bons et les mauvais, les réprouvés et les élus, purifiés de leurs anciennes souillures, n’auront plus qu’à réunir leurs voix dans un chœur formidable qui dira la louange d’Ormuzd. Je remarquai que les parsis, en raison de leurs coutumes fort différentes des nôtres, ne mangeaient pas à bord à la table commune. J’acceptai sans trop réfléchir l’invitation à dîner qui me fut faite un jour par l’un d’eux, riche négociant de Bombay. Je dus me contenter de viandes froides, de riz au lieu de pain, d’un curry succulent, et, pour manger le tout, me servir de mes cinq doigts faute de fourchette. Une aiguière et une cuvette en argent, des serviettes d’une blancheur irréprochable qu’un domestique vous donne à chaque changement de plat, rendent tout à fait tolérable, pour une fois, cette manière primitive de porter les mets à la bouche. Au dessert, je leur offris des cigares qu’ils refusèrent ; l’air, l’eau et le feu sont vénérés par eux, et à leurs yeux c’est mal user de la flamme, élément divin, que de l’employer a allumer une feuille de tabac roulé. L’un d’eux m’offrit en échange des pastilles parfumées. En somme, quoique ces parsis fussent tout à fait ignorans des choses d’Europe, je reconnus en les quittant que j’avais eu affaire à des hommes bien élevés, d’une intelligence très supérieure à celle de l’Hindou. La reine Victoria, qui a anobli plusieurs parsis, n’a rien dû ajouter par cette distinction à la noblesse naturelle de leur caractère.

Il faut dix jours pour se rendre d’Aden à Point-de-Galle, port de relâche situé à l’extrémité sud de l’île de Ceylan ; c’est après le voyage dans le Pacifique, de Yokohama à San-Francisco, le parcours le plus long que l’on ait à faire sans toucher terre. Du reste, après un mois de navigation, on a si bien pris les habitudes du bord, les journées s’écoulent avec une telle rapidité, que, à moins d’être sujet au mal de mer, personne ne songe à voir hâter le moment où l’on annoncera une halte nouvelle. Cependant, lorsque le capitaine de l’Addington nous fit dire qu’on découvrait les hauteurs de l’île, je vis bien que tout le monde était impatient de descendre sur cette terre magnifique.

C’est ici, nous disent les Hindous, que fut le berceau du genre humain ; il était difficile de le choisir plus riche et plus poétique. Les sables des fleuves de Ceylan roulent en abondance, enveloppés dans leurs gangues grossières, le rubis, la topaze, l’améthyste et des saphirs admirables ; on pêche sur ses côtés les plus riches nacres et les plus belles perles du monde ; la flore, secondée par une température à la fois humide et brûlante, atteint un développement prodigieux. Salomon aurait, toujours d’après la légende, envoyé prendre à Ceylan les bois précieux et odorans nécessaires à la construction de son temple. Du reste, pas de déception : au premier coup d’œil, on reconnaît qu’il n’y a rien d’usurpé dans la réputation de beauté qui à été faite à cette terre privilégiée. L’attoll charmant qui annonce l’entrée du port est à lui seul un vrai bijou. Qu’on se figure une roche de corail parfaitement circulaire, émergeant d’une mer d’un bleu méditerranéen, et au milieu de cette roche, s’élançant hardiment dans les airs, des bouquets de cocotiers aux panaches fantastiques ; ils ont été jetés là par je ne sais quel miracle, comme pour défier les vents de terre et de mer qui s’acharnent sur eux et les secouent sans repos. Ce qui ravit les yeux, lorsque du haut de la dunette des bateaux on découvre Ceylan et les grandes îles de la Sonde, Sumatra, Java et Bornéo, c’est l’aspect des montagnes. Quoique se détachant presque toujours sur un ciel d’une grande pureté, elles n’en sont pas moins enveloppées au sommet ou sur les flancs de vapeurs bleuâtres et flottantes. L’œil, fatigué d’un long voyage en mer, se repose certainement avec joie sur la verdure mélangée d’un jaune pâle des grandes forêts de cocotiers qui bordent le littoral, mais il va errer de préférence vers les sommets où flottent ces nuages légers. Le grand pic d’Adam, placé un peu à l’ouest de l’île, et sur lequel, d’après les traditions singhalaises, vint mourir notre premier père, est une des hauteurs les plus splendidement vaporeuses que l’on puisse rêver. Eve, que son époux dut abandonner dans la Mer-Rouge, a sa tombe vénérée par les musulmans à Djeddah ; mais cette tombe n’a pas pour encadrement les belles lignes de montagnes et les vapeurs bleuâtres qui, comme un encens toujours renouvelé, s’élèvent lentement du sein des vallées jusqu’aux régions où le premier homme rendit son dernier souffle. Comme il faut attendre à Point-de-Galle l’arrivée des steamers de Calcutta, de l’île Maurice et d’Australie, on y séjourne trente-six ou quarante-huit heures, et personne ne se plaint de ce retard. Il faut demander une voiture au propriétaire de Coolman’s hôtel et se hâter de visiter Walk-Valley, Cinnamon-Garden, la capitale Colombo, et faire, si le temps le permet, une excursion rapide à Candy, petite ville pittoresque située près d’un lac dans les hautes montagnes de l’intérieur. Ce qui vaut mieux encore, c’est de faire ici une halte d’une quinzaine de jours pour visiter tous les sites, les magnifiques forêts de l’intérieur et les ruines fort anciennes de plusieurs temples de Bouddha, La route de Point-de-Galle à Colombo, bordée d’un côté par une mer hérissée de récifs, de l’autre par des forêts, de cocotiers, de goyaviers, de cannelliers et arbres à pain, est ravissante. De temps en temps, on découvre sur les collines boisées les blanches habitations de quelques planteurs, véritables palais entourés de larges vérandahs et admirablement disposés contre la chaleur. Sur le chemin sablé, on croise à tout instant, principalement à la chute du jour, des calèches, des cavaliers, de gracieuses amazones et une nuée d’indigènes de race malabare. La physionomie de ces derniers, empreinte d’une douceur caractéristique, vous attire, et l’on voudrait parler avec eux comme on parlerait avec des enfans. Si les Singhalais portaient des canezous comme leurs femmes, il serait difficile à première vue de ne pas les confondre avec elles. Ce qui contribue à cette confusion, c’est que les hommes portent les cheveux très longs ou retenus au sommet de la tête par un large peigne en écaille. Le sarrau, jupon aux vives couleurs qu’ils roulent autour des reins et qui tombe jusqu’aux pieds, est semblable pour les deux sexes. Malheureusement ce qui vous choque en eux, c’est leur détestable habitude de la mastication incessante du bétel ; il faut en prendre son parti, car cet usage existe chez presque tous les peuples de l’extrême Orient et de l’Océanie. Le croira-t-on ? il est des Européens, qui, après un long séjour aux Indes, sont devenus des mâcheurs enragés de bétel ; ils ont pu voir sans horreur leurs bouches, rougies par la noix d’arec et leurs dents effroyablement déchaussées par la chaux. Plusieurs fois dans mes excursions à Manille, la fille nonchalante de quelque Tagale s’était mise à rouler devant moi, dans une fraîche feuille de bétel saturée de chaux, un morceau de noix d’arec, et me l’avait offert par politesse. J’étais tenu d’accepter, sous peine de paraître dédaigneux de l’attention que l’on avait pour moi ; mais j’ai dû paraître bien mal élevé, car jamais je n’ai pu goûter plus d’une minute cet affreux mélange. Le goût n’est pas seul offensé ; l’haleine devient fétide, le palais se dessèche. Lorsqu’on demande comment des millions d’hommes et de femmes contractent de l’enfance à la mort l’habitude de cette mastication, on répond que la noix de l’aréquier, en raison de ses vertus astreingentes, est excellente contre les maladies débilitantes du pays, que, si la chaux déchausse les dents, elle les préserve en revanche du mal dont tant de personnes en Europe soufflent cruellement. Ceux à qui l’odeur du cigare déplaît trouvent-ils les fumeurs plus supportables que les mâcheurs de bétel ? L’habitude horrible de priser n’est-elle pas repoussante ? Question d’habitude, mais plus encore de climat.

Les chasseurs ici n’ont que l’embarras du choix : le buffle sauvage, le léopard, l’alligator, le pélican et le héron abondent. L’éléphant blanc ou noir s’y trouve également ; mais je conseille de laisser cette dernière chasse aux indigènes, qui d’ailleurs ne tuent jamais ces animaux, les plus doux qui existent : chose bizarre, ils n’ont pas les longues défenses de leurs congénères d’Afrique et des Indes. A l’aide de nœuds coulans fabriqués avec de fortes lianes, on les prend par les pieds près des plantations de cannes à sucre, dont ils sont très friands. Rapidement apprivoisés par des traitemens très doux, ils sont employés avec succès à toute sorte de transports. Leur docilité est si grande que le gouvernement anglais en nourrit ici une trentaine désignés sous le nom de elephant’s government company. Ils servent à transporter de l’intérieur à Colombo les grandes pièces de bois dont on a besoin pour la marine ou les constructions militaires. Le matin, un cornac fait sortir de leur caserne ces réguliers d’un nouveau genre, et les conduit aux clairières des forêts où se font les défrichemens ; là on les attelle individuellement à quelque géant équarri de la forêt, et l’animal, seul, sans guide, gravement, à pas lents, sans idée de maraude, traîne son fardeau jusqu’à Colombo, d’où il revient encore seul pour renouveler son chargement. Dois-je attribuer à l’intelligence de cet éléphant la fin de l’embarras singulier dans lequel nous nous sommes trouvés, quelques amis et moi, tout près de Candy ? Nous étions cinq ou six voyageurs à cheval et marchions au grand trot vers cette résidence, lorsque, à un mille en avant de nous, nous aperçûmes un éléphant qui se dirigeait de notre côté ; il occupait le milieu de la chaussée. A sa vue, nos petits chevaux s’arrêtèrent net, refusèrent non-seulement d’avancer, mais encore nous firent faire une reculade qui nous porta presque hors de vue du pachyderme. Trois fois nous revînmes à la charge, et trois fois, d’un commun accord, ils détalèrent ; c’était un caprice inexplicable, car les chevaux de Ceylan vivent en bonne intelligence avec les éléphans apprivoisés. Au début, cela nous avait divertis ; mais l’impatience finit par s’en mêler, nous mîmes pied à terre, et, prenant des montures par la bride, nous voulûmes forcer ainsi le passage. Ce fut vainement, nos chevaux ruèrent, se cabrèrent, se couvrirent de sueur, mais n’avancèrent pas. C’est alors qu’un des nôtres eut l’idée heureuse de se diriger vers l’éléphant, qui lui-même s’était arrêté à notre vue, et de lui indiquer de la main et de la voix, à différentes reprises, la direction d’un bois de cannelliers qui se trouvait sur un des côtés du chemin. Le gros animal, après s’être balancé un instant comme indécis sur ses jambes, parut enfin avoir compris qu’il était un épouvantail pour nos bêtes rétives, et il s’enfonça sous bois, mais non sans s’être arrêté tous les trois pas pour nous regarder et attendre une nouvelle injonction. Nous nous remîmes alors en route. Une fois le bois dépassé, nous fîmes un temps d’arrêt afin de voir si l’éléphant sortirait du taillis ; c’est ce qu’il fit, se demandant peut-être dans sa bonne grosse tête comment lui, si doux, pouvait être un objet d’épouvante.

Les premiers conquérans de l’île de Ceylan furent des Portugais, les Hollandais la leur prirent ; les Anglais, étant devenus plus puissans que ces derniers, les ont chassés et l’ont gardée. C’est à peu près l’histoire de toutes les colonies, et l’île Maurice, cette ancienne perle de nos possessions, redit sans cesse, désespérée, comment la foi punique des Anglais l’arracha de nos mains. Si à Point-de-Galle on trouve peu de vestiges de la domination des Pays-Bas, en revanche, à Colombo, tous les monumens rappellent les grands travaux exécutés par les Albuquerque et les deux Castro. Leurs descendans sont encore en assez grand nombre, mais ils disparaissent parmi les Anglais, les Malais, les Chinois, les Persans, qui se sont fixés dans l’île ; on ne les distingue qu’à l’exercice du culte catholique, auquel ils sont restés fidèles, et à une mauvaise foi proverbiale. Il est peu de races dont la décadence ait été aussi rapide que celle de la race portugaise. A Ceylan, à Goa, au Mozambique et à Macao, en s’alliant aux femmes asiatiques, les Portugais ont vu leur condition physique tomber aussi bas que leur condition morale. Ils sont devenus presque tous de petite taille et malingres ; leurs traits primitifs ont complètement disparu sous ceux des races inférieures auxquelles ils se sont mélangés sans vergogne. Fourbes, débauchés, portant la prostitution à ses dernières limites, ils rendent impossibles les rapports qu’on peut avoir avec eux, car ces rapports dégénèrent infailliblement en difficultés de mauvais aloi. Leur vantardise est bouffonne, et dépasse celle des Gascons et des Andalous. « Je vous enverrai mes huit pieds de chevaux, » dit avec orgueil un Portugais macaïste, pour dire qu’il vous enverra son attelage. « Présentez armes ! en joue ! figure féroce à l’ennemi ! feu ! » est un des commandemens que l’on prête aux officiers de la milice de Goa. Ceux de cette nation qui ne se sont pas mêlés aux Asiatiques ou aux Mongols sont des gens honorables ; il en est de même des Portugais de la péninsule fixés dans ces parages. A Singapour, à Macao, dans toute l’Inde orientale, il y a des maisons portugaises dont les chefs occupent dans le commerce une position fort élevée. Des capitaines de la marine marchande du Havre et de Nantes, débarqués à Ceylan pour y déposer des charbons de Cardiff et de Newcastle, et qui, pour chargement de retour, prennent les riches épiceries des îles, de la Sonde, m’ont assuré avoir eu avec les maisons portugaises qui s’y trouvent des relations sûres et précieuses.

A Point-de-Galle, à quelques milles du lieu de débarquement, s’élève dans un bouquet de verdure un temple moderne du dieu Bouddha ; il faut le visiter, on y arrive par une route charmante bordée de grands cocotiers. L’idole est grossière, obèse, dorée de la tête aux pieds, d’une grandeur démesurée. les murailles de la pagode, qui s’élèvent en s’arrondissant en coupole, sont couvertes de peintures noires sur un fond doré ; elles représentent l’enfer et le paradis peuplés de toute sorte de personnages. Les rois, que l’on reconnaît à la couronne qui décore leur tête, ont été placés dans les plus mauvaises situations par le peintre implacable ; pas un de ces heureux de la terre, qui ne soit en train d’être décapité, pendu ou empalé. Le paradis, occupé sans partage par les pauvres, des banians ou des soudras, ne m’a paru être qu’un vilain endroit où les justes s’adonnaient aux joies promises par Mahomet à ses élus. Ce qui heureusement relève le bouddhisme, c’est que, comme dans la doctrine de Zoroastre, l’expiation sans fin des fautes commises sur cette terre n’existe pas, et je ne puis me lasser de constater cette croyance en la bonté sans limite des dieux que 400 millions d’hommes adorent.

Pendant notre longue visite au temple, nous n’y vîmes qu’une femme singhalaise ; elle couvrait les pieds énormes du dieu de bananes, de citronelle et des fleurs odorantes du gardénia. Je lui demandai si elle savait où étaient les servans du temple ; elle répondit en souriant, mais avec un mensonge mal déguisé, qu’elle n’en savait rien. Ils avaient dû se cacher à notre arrivée, car à Ceylan, comme dans toutes leurs autres colonies, les Anglais sont détestés, et les indigènes évitent leur contact autant qu’ils le peuvent. Je revins seul, un jour, voir le dieu Bouddha, et je surpris un prêtre dans l’intérieur de la pagode. Je le crus en prière ; mais, m’étant approché de lui, je vis qu’il recousait tranquillement un vêtement déchiré : il finit par confesser qu’étant bonze et tailleur en même temps, il vivait de la couture lorsqu’il ne trouvait pas à vivre de l’autel.

Nous traversons le golfe du Bengale et entrons dans le détroit de Malacca sur l’Achille, un des plus dorés et des plus élégans bateaux de la compagnie. Les passagers ont beaucoup varié de types depuis notre départ de Southampton ; nous avons à bord des Américains, des Anglais d’Australie, des Portugais, des parsis, des indigènes de toutes les couleurs, Bengalis et Malabars. Quelques-uns des Américains que nous avons pris à Ceylan ont à peine vingt ans ; ils font leur tour du monde. Dans leurs incessantes querelles avec les Anglais, le fond des discussions varie peu : — John Bull est-il supérieur à son cousin Jonathan, ou vice versa ? — L’animosité qui éclate à tout moment entre les deux peuples est aussi vivace aujourd’hui que le jour où les États-Unis proclamèrent leur indépendance.

Je me suis lié avec un des Américains nouvellement embarqués sur l’Achille, et je remarque qu’il joue à tout instant avec un revolver microscopique placé derrière son paletot dans une poche ad hoc. Je l’invite à se débarrasser de ce joujou dangereux, mais il me répond, en jurant, qu’il en a besoin pour tuer le premier Anglais du bord qui le raillera. Mon jeune Yankee a dix-huit ans, et depuis deux ans déjà il court le monde, ayant en poche à côté de son revolver 30,000 francs de lettres de crédit sur les principales maisons de banque des deux hémisphères. Il ne tuera personne, j’en suis convaincu, car ses grands yeux bleus sont remplis de douceur, et je le vois rougir comme une jeune fille dès qu’on lui tient tête. Il a déjà visité toutes les grandes capitales, très peu Londres, car cent fois, me dit-il, j’ai failli m’y faire assommer en plaisantant les Anglais. Je compare à nos Français du même âge ce jeune Américain livré encore imberbe entièrement à lui-même, disposant à son gré d’une somme considérable, parlant toutes les langues vivantes d’Europe, et rentrant à Philadelphie, dans sa famille, ayant à dix-neuf ans fait le tour du monde. Quelle belle moisson d’expérience et d’épreuves n’y apportera-t-il pas ! Certes je ne crois pas qu’il faille absolument avoir fait le tour du globe pour être un homme ; mais n’est-il pas permis de penser que, si nos gouvernans avaient vu autre chose que l’asphalte des boulevards parisiens, ils auraient plus de sens pratique et une meilleure connaissance des hommes ? Dans nos chambres françaises, au lieu de députés porte-voix de minces intérêts locaux ou ne s’occupant que des évolutions de quelque ministre ambitieux, nous aurions les représentans des idées larges que fait infailliblement éclore la vue des grands horizons sociaux. Ce serait à eux surtout qu’incomberait la tâche de préparer les esprits aux redoutables solutions que l’humanité attend et désire.


EDMOND PLAUCHUT.