Le Trésor des Pharaons

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Le Trésor des Pharaons
Revue des Deux Mondes6e période, tome 56 (p. 902-918).
Le trésor des pharaons


Le premier jour de mon arrivée à Alexandrie, un fellah, vêtu d’un burnous de laine grossière comme en portent les plus pauvres paysans du Delta, se présenta aux guichets de la Banque où je me trouvais, et tira des pans de sa djellabah une liasse de deux mille livres de banknotes de la « National » qu’il tenait étroitement serrée sur sa poitrine brune. C’était la soulte d’une propriété dont il venait de se rendre acquéreur, et qu’il avait payée près de 200 000 francs, au change actuel. Cet homme, qui avait toutes les apparences d’un misérable, était en passe de devenir un riche propriétaire foncier. Un vieillard dont l’histoire curieuse mérite d’être contée lui succéda. Portefaix dans sa jeunesse, il avait promené sur sa tête des paniers de poissons à travers les rues de son village. Puis, avec de maigres épargnes, il s’était rendu maître, dans la province de Charkieh, de quelques feddans de terre, dont les revenus lui avaient servi à en acheter sans cesse de nouveaux. Il était ainsi devenu possesseur d’une immense fortune territoriale, qu’il gérait avec les procédés les plus modernes, alliés avec les habitudes culturales les plus anciennes du monde. De son central téléphonique, dont les fils le reliaient jusqu’aux parties les plus extrêmes de ses domaines, notre pacha, presque aveugle, communiquait avec ses nazirs, ses garçons de ferme, ses magasiniers ou ses mécaniciens, et il se tenait en relations constantes avec l’armée des serviteurs qui cultivaient ses champs de coton ou de bersim (trèfle d’Egypte). Il s’informait, dès son lever, des plus petits détails, de la gérance de ses fermes, de la santé de ses buffles, du rendement de la moisson, donnait ses ordres précis avec une autorité devant laquelle chacun s’inclinait. Ce grand seigneur était parvenu à ce degré de puissance par la sorte de passion sauvage qu’il avait vouée à la terre d’Egypte. Comme je lui demandais la raison de son insatiable désir d’acquérir toujours de nouveaux arpents, il me fit cette réponse : « Vous, Européens, vous aimez les théâtres, les courses, la toilette, que sais-je encore ! vous vous plaisez à habiter de somptueuses demeures ; moi, je n’ai qu’un amour, la terre ! » Il semblait, quand il prononçait ces paroles, que le dernier éclat de ses yeux brûlés par le soleil se rallumait devant la vision de son domaine si laborieusement acquis. Ces deux hommes, le fellah et le riche pacha, communiant dans un même culte pour le limon du Nil, comme autrefois les prêtres d’Isis, me renseignèrent mieux que toutes les statistiques sur les causes de la richesse de l’Egypte.

Les touristes qui visitent Le Caire et ses magnifiques mosquées, qui vont, au clair de lune, admirer les tombeaux des kalifes, puis, parcourant la Haute-Egypte, voient défiler sous leurs yeux les prodigieuses pyramides, les ruines, les hypogées gigantesques attestait l’ancienneté et la grandeur de la civilisation égyptienne, s’imaginent qu’ils ont pénétré le mystère de cette civilisation, parce qu’ils ont appris la succession des dynasties dont les représentants momifiés étalent la magnificence dans leurs suaires éclatants. Cependant, ce n’est pas dans ces souvenirs, quelque troublants qu’ils soient, qu’il faut découvrir le sens de l’histoire égyptienne. Le trésor des Pharaons que, depuis des millénaires, les fellahs se- transmettent de générations en générations, n’allez point le chercher dans l’or des fouilles ni sous les hiéroglyphes compliqués des pierres tombales ; il est là, sous vos yeux, toujours aussi précieux qu’il y a quarante siècles, lorsque Khéops faisait construire sa majestueuse nécropole de Gizeh.

Regardez la terre d’Egypte ; voyez « l’onde grasse » du Nil qui s’épanche à travers les hods limoneux sillonnés de canaux et de drains. Contemplez cette population laborieuse, penchée sous un soleil ardent et dont la densité vous étonne, vous comprendrez alors pourquoi l’Egypte fut le premier asile que les hommes se sont plu à habiter. Vous vous expliquerez les raisons pour lesquelles les grands conquérants se sont disputé ses rives. Vous ne vous étonnerez plus que le cortège des Pharaons, des Ptolémées des Césars, des Mamelouks, des Napoléons, se soit succédé à travers les siècles sous les murs de Memphis, de Thèbes, d’Alexandrie ou du Caire. Aujourd’hui, Taxe de la politique britannique repose encore sur la possession de l’Egypte, et il semble enfin que, lorsque les capitaines illustres et les hommes d’État ont besoin de se tailler un piédestal digne de leur renommée, ce soit encore au pied du Sphinx qu’ils aillent le chercher.

On serait tenté de croire que l’Egypte est un pays de végétation luxuriante. L’imagination, hantée par la légende de Cléopâtre et de Marc-Antoine, se représente leurs amours dans un cadre égayé par des jardins et des îles parfumées à travers lesquelles les bras du fleuve s’écoulent majestueusement. Nulle image ne saurait être plus fausse. L’Egypte est une plaine d’alluvions dénudée, plate et monotone, enserrée entre les sables du désert. La boue gluante du Nil lui donne une sorte d’aspect marécageux. Peu ou point de fleurs : comme les moindres surfaces arrosées sont soumises aux cultures, on n’y voit pas de ces coins verdoyants et diaprés qui font le charme de nos provinces.

Les arbres meurent sous les souffles brûlants du kamsin. La campagne d’Egypte n’en a pas moins une attirance à laquelle on ne résiste guère. Ce sont d’abord, les vestiges d’un passé prestigieux que l’on heurte à chaque instant sous ses pas ; puis, cette admirable lumière que l’on ne rencontre nulle part aussi pure, et qui prête aux sables du désert des tonalités merveilleuses. Dans la limpidité de l’atmosphère, les lignes se précisent avec une netteté hiératique, les horizons se prolongent indéfiniment et les moindres profils se découpent dans le ciel bleu avec harmonie. Les voiles pointues des dahabiehs dont les longues antennes surgissent au milieu des palmiers semblent d’immenses lotus blancs descendant au fil de l’eau.

Mais ce n’est pas du pittoresque de l’Egypte que nous avons à, nous occuper. Nous ne voulons que rechercher à quoi la terre des Pharaons doit sa richesse de toujours, indiquer comment les procédés d’exploitation actuels s’y relient aux pratiques anciennes de culture, pressentir enfin l’avenir de ce pays sur lequel nous avions des droits anciens que nous venons de céder à nos alliés britanniques,
LA TERRE

La partie cultivable de l’Egypte est limitée par la vallée du Nil et le Delta, dont la superficie est d’environ 33503 kilomètres carrés, à l’exclusion des régions désertiques. Ce sont les premières terres que les hommes ont exploitées d’une façon rationnelle. L’Egypte a servi de champ d’expérience aux agriculteurs. Dans ce creuset, taillé dans le sable et le porphyre par les eaux du Nil, se sont élaborés les premiers essais de culture. Tout y disposait les habitants de, l’Egypte ; c’est en effet le seul point du globe où la culture soit en quelque sorte automatique par suite des phénomènes des aux crues annuelles qui déposent tout le long de la plaine l’engrais et l’eau nécessaires aux récoltes. Les riverains du fleuve étaient d’autant mieux placés pour profiter de ce remarquable privilège que leurs efforts étaient magnifiquement secondés par la nature. Celle-ci leur a servi de professeur agronome.

Les procédés d’exploitation étaient des plus simples. Dès le retrait des eaux, les fellahs de tout âge, s’embourbant jusqu’aux genoux dans la vase liquide, y jetaient le grain à la volée. Il leur suffisait de traîner sur le sol un objet plus ou moins lourd, fut-ce le simple poids d’une palme, pour enfoncer le grain et préparer sa germination. Le froment venait à maturité sans autre soin. Vers le mois de février ou de mars, les céréales étaient coupées à la faucille. Le battage se faisait sur un tertre artificiel, les épis foulés par le pied des animaux tournant en rond, les yeux bandés, autour de l’aire, ainsi qu’au temps des patriarches. Ces habitudes n’ont d’ailleurs point changé et sont encore en usage pour la culture du blé. Nos paysans peuvent s’étonner qu’il vienne ainsi sans labour. Mais l’alluvion du Nil régénère par un curieux phénomène la terre appauvrie par la récolte en lui permettant d’absorber l’oxygène, l’ozone et l’azote de l’atmosphère. L’action du soleil, en desséchant les terrains irrigués par le Nil, y creuse des stries polygonales analogues aux craquelés produits sur certains émaux par la chaleur du four. Ces crevasses géométriques très profondes permettent l’aération du terrain. Il n’est pas de labourage qui puisse réaliser un tel degré de perméabilité, et les fellahs ne se doutent pas que le sol qu’ils exploitent est un vaste laboratoire où se déroulent de très complexes phénomènes chimiques, physiques et biologiques. Toutes les conditions se trouvent réunies dans la grande majorité des terres pour que ce laboratoire réalise la perfection. Il est aéré, bien chauffé, abondamment pourvu de matières premières et muni de micro-organismes nombreux et actifs. Les alluvions, dont l’épaisseur considérable varie de 12 à 30 mètres, reposent sur un sous-sol généralement perméable de sables ou de graviers. Elles présentent de remarquables qualités ; il est à noter que ce sol profond et meuble a l’avantage de n’être ni trop sablonneux, ni trop calcaire : il ne s’échauffa ni ne-se dessèche trop vite. Il n’est point argileux, et permet à l’eau et à la chaleur de circuler librement. Le sable, le calcaire, l’argile et l’humus y forment un mélange harmonieux. L’un quelconque de ces éléments physiques n’est-il pas en proportion suffisante ? Le fellah aura toujours à sa disposition de quoi y remédier. Le sable est à proximité pour compenser l’excès d’argile, les amendements calcaires pour lutter contre l’exagération d’humus. En revanche, si le sable est en trop, grande abondance, on a la possibilité de recourir à la culture des engrais verts ou au colmatage. Le sol de la vallée du Nil est riche en matières premières minérales ou organiques ; la potasse y entre pour 0,50 à 0,76 p. 100 ; la chaux pour 3 à 5 p. 100 ; dans la plupart des bonnes terres, les matières organiques donnent 8 p. 100 à l’analyse. Enfin, pour se prémunir contre l’épuisement du sol, le paysan ne dispose pas seulement du précieux limon du Nil, il a encore à sa portée de nombreux éléments fertilisants.

D’abord le trèfle d’Alexandrie dont il enfouit les racines pour récupérer l’azote et les matières organiques absorbées par les plans de coton. Il existe enfin tout le long du Nil, de nombreuses ruines d’anciens villages, depuis longtemps abandonnés, portant le nom de Koms, sorte de montagnes de détritus pro_ duites par la superposition des habitations et des étables qui, durant de longs siècles, y restèrent édifiées. Dans cette poussière de civilisations, les fellahs vont puiser les nitrates, la potasse et la chaux nécessaires à l’amodiation de leurs terres. Comme si tout, dans ce royaume légendaire, devait établir une relation entre l’homme vivant et son ancêtre lointain, les engrais eux-mêmes sont momifiés, et les cendres des populations pharaoniques servent à faire pousser le pain des sujets du sultan Fouad Ier. Quant à la flore microbienne, son rôle, longtemps obscur, se révèle de plus en plus important. « Dans un gramme de terre, dit M. Delprat, ingénieur agronome, pullulent de cent mille à cinq millions de bactéries. Leur nombre, considérable jusqu’à trente centimètres d’épaisseur, diminue graduellement pour disparaître presque totalement à une profondeur moyenne de trois mètres. Leurs actions actuellement connues sont la décomposition de la matière organique azotée, l’oxydation ou nitrification de l’ammoniaque et de ses sels, la dénitrification de la cellulose ou la fixation de l’azote libre de l’air. Chaque espèce de bactéries est spécialisée dans chacune de ces élaborations chimiques. » Ces micro-organismes ont pu trouver un milieu d’élection dans le sol de l’Egypte. N’est-ce pas là que, pour la première fois, on a pu constater le processus de la nitrification ?

Il faudrait bien se garder de croire que la constitution physique et chimique de l’Egypte se présente partout de la même manière. N’oublions pas que la plaine d’alluvions dans sa plus grande longueur, du cap Bourlos à l’île de Philœ, en observant le sens du méridien, est de 788 kilomètres. Elle dépasse 1 200 kilomètres en suivant les contours du fleuve. On y distingue trois parties essentielles : la Haute et la Moyenne Egypte, qui se prolonge jusqu’au Caire, et le Delta se subdivisant lui-même en deux parties : les terres d’ancienne culture, et toute cette région limitrophe de la mer, tout récemment ouverte à l’exploitation.

Dans la Haute-Egypte, outre le blé on récolte principalement la canne à sucre. La société des sucreries d’Egypte, qui a donné un essor magnifique à ce genre d’assolement, nous est bien connue, puisqu’elle est de fondation française. Elle est encore administrée en majorité par nos compatriotes. D’immenses domaines, entièrement plantés de canne à sucre, ont été créés notamment aux environs d’Assouan. Toute cette zone offre un cachet très spécial. L’étroite bande de terre cultivable ne dépasse guère quelques kilomètres. La plupart du temps même, le cours du fleuve côtoie des roches à pic sur le désert et ne laisse place pour la culture que sur l’une de ses berges. Cette partie de l’Egypte est la plus chargée d’histoire. On aperçoit à gauche et à droite les chaînes Libyque et Arabique dont les cirques successifs se déroulent ainsi qu’un panorama de rêve, rehaussé de couleurs éclatantes. Paysages immuables qu’admirèrent avant nous tous les rois de l’Egypte ! Au pied de ces montagnes défilèrent les galères dorées dont on retrouve le modèle presque intact dans les dahabiehs modernes à la guibre rostrale, à la poupe surélevée. Dans les eaux aimées des crocodiles, les prêtres d’Apis menaient boire les bœufs sacrés ; là se rencontrent les principaux souvenirs archéologiques, là s’échelonnent toutes les pyramides. De nos jours, les champs de canne à sucre ont modifié l’aspect de ces régions. Leurs plants verts et touffus s’étendent sur de vastes parcours et donnent à la contrée un caractère colonial d’autant plus frappant que le ciel y reste constamment pur, et que le soleil y darde d’implacables rayons.

Le coton, au contraire, constitue la culture presque exclusive du Delta. Les autres récoltes ont une destination particulière ; le trèfle sert à nourrir les animaux, le froment et le maïs sont employés à l’alimentation des cultivateurs. L’excédent de ces deux récoltes permet d’acquitter les impôts, de sorte que le coton peut être considéré comme le bénéfice net de l’exploitation. Le cours majestueux du fleuve dont J.-M. de Heredia a fixé l’aspect dans un sonnet immortel se divise dans le Delta en une infinité de bras, de canaux et de drains. A chaque pas, l’eau ruisselle, et les hods — c’est ainsi qu’on nomme les parcelles de terre entourées par les digues — se succèdent sans interruption. A perte de vue s’étend, selon les saisons, la nappe verte des champs de bersim ou le manteau blanc des cotonniers. Sur certains points, la fertilité du soi est telle que l’herbe repousse littéralement sous les pas des faucheurs qui viennent chaque jour couper la provende de leurs buffles.

Dans le Bas Delta, les terres sont noyées sous l’eau ; les hommes ont entrepris une lutte gigantesque pour arracher sans cesse des hods à la mer, afin d’ensemencer de nouvelles surfaces. Ces régions des « baharis » sauvages et solitaires sont l’avenir de l’Egypte, car elles sont presque indéfiniment extensibles. Elles exigent tout un outillage compliqué d’irrigation et de drainage dont nous aurons l’occasion de parler. En résumé, l’Egypte est en mesure de nourrir, grâce à sa production de céréales, ses 12 millions d’habitants. Ses prairies artificielles assurent la pâture d’un cheptel très nombreux ; elle est en outre exportatrice de sucre et de coton, sources de sa richesse.

Il nous reste à parler de son climat incomparable qui se caractérise par la périodicité et la continuité des vents, de la température et de l’humidité. Quelle que soit leur origine, les vents se transforment dans la vallée du Nil en faibles courants alternatifs du Nrrd aii Sud ; le khamsin, vent sec et chaud du désert, ne se manifeste qu’un printemps pendant peu de jours et ses effets sont négligeables. Quant à la température, son écart moyen n’est pas supérieur à 16°8. On observe au Caire des moyennes générales variant de 12° en janvier à 29° en juillet ; les brouillards et les pluies sont extrêmement rares. (25 jours en moyenne par an). « Ainsi donc, dit M. Delprat, que nous nous plaisons à citer, pas de tempêtes, pas de grêles, peu ou pas de maladies cryptogamiques. Ce sont là des conditions climatériques qui laisseraient rêveur notre paysan de France. Son étonnement serait encore plus profond si on lui disait : il ne pleut jamais, ou presque jamais, et pourtant, le fellah a toujours de l’eau en quantité suffisante au moment où elle est nécessaire, grâce au Nil. »


LE NIL

L’Egypte, a dit Hérodote, est un « don » du Nil. Rien ne saurait exprimer d’une façon plus imagée l’influence du Fleuve, sur la fortune du pays qui lui doit sa richesse. Il suffit, pour s’en convaincre, de se rendre compte des effets désastreux d’une faible crue, ainsi que des bienfaits qu’apportent les hautes eaux. Objet de l’adoration des anciens, le Nil n’a que tout récemment révélé le mystère de ses sources et de ses crues. Nous savons qu’il sort du lac équatorial de Victoria à 5 580 kilomètres de la Méditerranée, ce qui le place parmi les plus grands fleuves du monde, après le Mississipi et l’Amazone. Sa crue annuelle provient pour une faible part des pluies équatoriales, emmagasinées par les lacs et marais régulateurs du centre de l’Afrique, et surtout des pluies torrentielles de l’Abyssinie ; les premières se manifestent en roulant des eaux vertes chargées de détritus organiques. Cette inondation est bientôt suivie de la crue éthiopienne qui arrache aux plateaux volcaniques et granitiques de l’Abyssinie le limon rouge dont les couches, superposées au cours des âges géologiques, ont formé les célèbres alluvions de l’Egypte. Les crues ont des intensités variables ; la plus forte qui ait été constatée a atteint 19 m 70 (1874) ; la plus faible, qui s’est produite en 1913, est tombée à 12 mètres. La moyenne est de 16 m. 50 environ. Ce formidable volume d’eau laisse, sous forme d’héritage annuel, un limon qui contient plus de 8,82 p. 100 de matières organiques, 0,53 p. 100 de potasse, 0,57 p. 100 de soude, 3,7 p. 100 de chaux, 0,25 d’acide phosphorique, 0,145 p. 100 d’azote, etc. etc. pour 57 p. 100 seulement de matières insolubles et de sables. Avec quels soins sont recueillies des eaux aussi précieuses ! Jusqu’au siècle dernier les terres d’Egypte n’étaient arrosées qu’une fois par an au moment de la crue, et leurs eaux étaient réparties dans une série de bassins limités par des digues. Ainsi que nous l’avons dit, on semait dans le limon après le retrait du fleuve, on moissonnait, et on attendait l’inondation suivante. Ce système ne permettait d’obtenir qu’une seule récolte annuelle ; il est encore exceptionnellement employé dans certaines terres de la Haute-Egypte dites « malaks. » L’emplissage des hods a lieu dans la seconde partie du mois d’août, au moyen de brèches pratiquées dans les digues. Les bassins une fois submergés, la vallée du Nil ressemble à une véritable mer couverte d’îlots reliés entre eux par le réseau géométrique des digues. Les terrains ainsi détrempés pendant une quarantaine de jours, la vidange s’opère méthodiquement et peu à peu, afin de ne pas détériorer le système d’endiguement.

Bonaparte, entre autres idées géniales, conçut celle d’un barrage pour éviter cette grande déperdition d’eau en l’emmagasinant au moment de l’inondation, pour ne la livrer qu’au fur et à mesure des besoins culturaux. Ce projet ne fut réalisé que sous Méhémet-Aly, d’après les plans de l’ingénieur français Mougel. Le système d’irrigation a été ensuite perfectionné par l’administration anglo-égyptienne.

Un barrage a été construit à Assouan. Il peut retenir 2 300 millions de mètres cubes d’eau. Cette énorme provision e.st restituée par quatre barrages qui surélèvent les plans d’eau, à Esneh, à Assiout, au Caire et à Ziflah. En sortant de ces barrages, les eaux s’engagent dans une foule de canalisations dont les artères capillaires distribuent le limon sur toutes les zones cultivables. Lorsqu’elles se trouvent à un niveau supérieur à celui des champs, elles s’épanchent par gravitation. Généralement, les canaux étant au-dessous des terres, il faut élever les eaux d’irrigation. Toute l’Egypte est peuplée de machines élévatoires, depuis la simple vis d’Archimède jusqu’à la pompe moderne mue par de puissants moteurs. C’est une singularité du pays que de voir, au bout de chaque champ, l’âne, le buffle ou le chameau tourner la roue des sakiehs et d’entendre le grincement caractéristique des vieux engrenages de bois desséchés par le soleil. Malheureusement, les machines tendent à se substituer de plus en plus à ces attelages pittoresques. Au lieu du chant des sakiehs, ce sont les bruits disgracieux des moteurs à pétrole qui troublent maintenant le silence de la campagne égyptienne. Celle-ci n’est pas seulement un laboratoire de chimie, elle devient une vaste usine où le machinisme est appelé à se développer de plus en plus.

Le drainage ne joue pas un rôle moins important que l’irrigation. Il est essentiel d’évacuer l’excédent d’eau que les terres ont pu absorber. Cet excédent peut amener l’asphyxie des racines des plantes et surélever la nappe d’eau souterraine chargée de sel. Celle-ci dépose alors sur le sol des efflorescences destructives de toute végétation. De là cette multitude de drains creusés parallèlement aux canaux d’irrigation, qui charrient vers la mer les eaux usées ayant servi à l’arrosage. Quand les terres sont plus hautes que les drains, l’écoulement s’opère naturellement par infiltration ; autrement, il faut faire entrer en scène les machines refoulantes qui servent tantôt à puiser les eaux dans les canaux, tantôt à les rejeter dans les drains.

Cette nécessité d’un double mouvement circulatoire accentue le caractère mécanique de la culture égyptienne moderne. En outre ce va-et-vient exige des surfaces planes et des nivellements mathématiques. « Un ingénieur topographe, écrit M. Delprat, doit relever les courbes du niveau afin de dessiner en plan et en profil les canaux et les drains ; un ingénieur mécanicien doit installer les machines élévatoires. » L’Egypte a eu cette chance de découvrir pendant la guerre, près de la Mer Rouge, des puits de pétrole qui permettent d’alimenter toutes ses machines.

L’agronome que nous venons de citer relève à juste titre ce paradoxe : « Les anciennes lerres des Pharaons, submergées une fois l’an, qui produisaient toutes sans labour ni engrais une florissante récolte annuelle de céréales, ne se reposent plus ; elles ne connaissent plus la jachère : elles sont livrées à la canne à sucre et au cotonnier. Elles exigent maintenant une véritable culture scientifique où l’apport du travail humain est presque aussi important que celui du sol, du climat et du Nil. » Le fellah, qui vit dans les contrées à irrigation continue, est en effet absorbé par un labeur constant. Après avoir labouré son champ en juin ou juillet, il doit y semer du maïs. Quelques semaines après, c’est le tour du bersim. Le maïs étant récolté en septembre, la terre doit être préparée pour l’orge et le blé, que l’on sème en octobre, et qui se récoltent en février. Les fèves sont arrachées en avril et le bersim coupé ou pâturé en juin. Quant au coton, il occupe le fellah durant toute l’année. A ses travaux de semailles et de labourage doit se joindre l’entretien des canaux et rigoles d’irrigation qui sont à sa charge. Le travail de culture est encore plus ingrat dans les territoires limitrophes de la mer, où il faut constamment lutter contre l’invasion de l’eau, à l’aide des pompes d’épuisement et des machines élévatoires. Une société foncière, la « Béhera, » possède des usines qui drainent presque toute la région. D’autres, comme l’Union foncière d’Egypte, se consacrent exclusivement à la mise en valeur des terrains gagnés sur la mer.

C’est une chose bien curieuse de voir comment s’accomplit la préparation de la terre. Le sol se présente d’abord sous forme d’un immense marécage fréquenté par les flamants, les ibis roses et les sarcelles. Puis, un jour, des dragues viennent creuser de profonds canaux et des drains pour l’écoulement de l’eau. Les pompes sont alors mises en batterie et rejettent nuit et jour l’excédent d’eau dans la Méditerranée. La terre est divisée en une infinité de hods bornés par des digues. Ces hods sont nivelés soigneusement ; on y plante une sorte de graminée rude qui a la propriété de dessaler la terre tout en servant d’engrais vert. Les hods sont alors lavés et relavés pendant deux ans pour les débarrasser de leur sel, jusqu’à ce qu’on puisse y semer du riz, instrument parfait d’amélioration des terres basses. Les premières traces de bersim qui étendent sur, le sol leur note vert pâle sont l’indice que celui-ci est désormais apte à recevoir la plante classique du Delta, c’est-à-dire le coton. Presque aussitôt, la contrée, quoique toujours boueuse, prend un aspect riant, elle se peuple de villages en terre battue, et la vie naît là où quelques années auparavant on entendait seulement l’appel strident des courlis. Mais, tous ces travaux d’entretien ou d’endiguage nécessitent une nombreuse main-d’œuvre.


LE FELLAH

Cette main-d’œuvre providentielle n’a jamais fait défaut à l’Egypte. Nous la retrouvons toujours aussi soumise et aussi laborieuse qu’au temps où elle construisait les pyramides. Rien n’a changé en apparence dans la terre d’Egypte. Il est stupéfiant d’y constater cette permanence des formes ; les navires, les instruments aratoires, les animaux, ne se sont point modifiés ; on y rencontre encore des buffles aux allures antédiluviennes, et les vautours que les premiers habitants avaient divinisés promènent encore dans le ciel le vol paresseux de leurs ailes gris d’argent. Le fellah, surtout, n’a point évolué. On le voit aujourd’hui dans les champs tel qu’il est dessiné sur les bas-reliefs des temples écroulés.

Ce fellah, qui n’a pas reculé en l’honneur de ses rois devant l’édification de colossaux hypogées, a toujours fait la fortune de l’Egypte. Du matin au soir, il est courbé sur la glèbe. Il semble que son travail opiniâtre ne doive jamais lui profiter ; il enfouit ses économies dans les profondeurs du sol meuble, comme dans le tonneau des Danaïdes, sans jamais en retirer en fin de compte un profit définitif. La terre privilégiée et ingrate reprend périodiquement à l’agriculteur ce qu’elle lui avait si abondamment donné. Les sept vaches maigres succèdent aux sept vaches grasses. Malgré le labeur accumulé des siècles, le fellah n’a point perfectionné son habitation. Ses villages sont aussi malpropres et aussi peu confortables. Peu lui importe ! il ne cultive pas la terre pour le profit qu’il en retire, mais par amour pour elle. C’est un rite sacré, une communion de l’homme et du limon. Et c’est cet amour de la terre qui lui a permis de résister à toutes les invasions. Les Ilots grec, romain, arabe et turc ne l’ont point submergé ; qu’il ait été païen, chrétien ou musulman, il a conservé ses caractères ethniques, son endurance, sa patience et sa sobriété.

Toutefois, sa principale force est sa faculté d’accroissement. Pour une superficie de 33 595 kilomètres carrés on comptait en Egypte en 1907 une population de 11 287 359 âmes, ce qui représente une densité de 335 habitants par kilomètre carré, proportion la plus forte qui puisse être observée dans le monde, sauf au Bengale. La densité de la population n’est que de 11 habitants par kilomètre carré aux États-Unis, de 74 en France (1906) et de 227 en Belgique, pays de l’Europe où elle est la plus forte. En 1907, le recensement de l’Egypte accuse 11 750 000 habitants, soit une augmentation moyenne annuelle de 146 000 habitants ; elle suit l’extension des superficies cultivables. On s’explique ainsi comment l’Egypte peut satisfaire à tous les besoins des nouvelles cultures. Le gouvernement envisage le dessèchement des lacs salés qui avoisinent Alexandrie, ce qui aura pour résultat d’offrir à la plantation du coton ou du riz d’immenses terrains. Les bras ne manqueront pas pour effectuer cette œuvre de longue haleine. Il se trouvera vite des fellahs pour se rendre acquéreurs des parcelles qui seront gagnées sur ces étendues marécageuses. La population égyptienne a fourni pendant la guerre au « Labour Corps » des équipes dociles et laborieuses, que l’on occupera aux travaux d’assèchement dont nous venons de parler. Auprès des pays d’Europe, anémiés et ruinés par la guerre, la position de l’Egypte, dont le sang vigoureux se renouvelle sans cesse, et reçoit chaque année un afflux nouveau, semble exceptionnellement avantageuse. Elle a tous les éléments voulus pour prospérer : une terre fertile, et surtout la main-d’œuvre indispensable pour mettre celle-ci en valeur.

A lire le récit des événements qui se déroulent actuellement en Egypte, on serait tenté de croire que le fellah a oublié ses habitudes séculaires de soumission et de passivité. Il n’en est rien ; les troubles qui ont ensanglanté l’Egypte sont d’origine citadine. Les intellectuels, et non les paysans, ont déclenché le mouvement. Celui-ci s’est traduit par des désordres dans les rues des principales villes, et n’a gagné les campagnes que parce que le fellah s’est rallié par tradition à la cause de ses anciens maîtres contre les Anglais, avec lesquels il n’a point assez de contact. On a beaucoup exagéré l’importance du ces révoltes. Les actes de pillage ont été peu nombreux, et ont eu presque tous pour auteurs, non des fellahs, mais des Bédouins, dont les tribus nomades, habitant sur les confins du désert, attendent toujours une occasion propice pour se ruer sur le Delta. La poussée nationaliste n’a point un caractère révolutionnaire. Elle est essentiellement due à des causes politiques ; elle n’est point alimentée par les souffrances populaires. Dans ces conditions, il y a tout lieu de penser qu’elle ne dégénérera point en insurrection grave, et qu’on finira par trouver un compromis entre les revendications des partisans de l’autonomie et les justes aspirations du protectorat britannique. Cette question mériterait à elle seule toute une étude. Nous n’en avons parlé que pour montrer quelles conséquences elle entraîne au point de vue rural.

Chose essentielle, les troubles d’Egypte n’affectent en rien la situation économique du pays. Le fellah traverse en effet une ère de prospérité inouïe. Celle-ci tient surtout aux revenus de la culture du coton. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la production de cette plante n’a point augmenté jusqu’ici. En 1913, la récolte avait été de 7 684 000 cantars (environ 50 kilos), en 1915, elle était tombée à 4 880 000 cantars. En 1917, elle se relevait à 6 307 000 pour redescendre en 1918 à 5 252 000 cantars. Cette diminution était due surtout à la réduction de l’acréage qui était passé de 1 723 000 feddans en 1913 (environ 1 demi-hectare) à 1 360 000 feddans en 1918 ; le gouvernement ayant réduit obligatoirement les surfaces plantées en coton pour augmenter cette réservée aux céréales. D’autre part, le rendement par feddan a plutôt diminué dans ces dernières années ; il était de 4,4 cantars par feddan en 1913 ; il n’a plus été que de 3 en 1917 et de 3,8 en 1918. C’est donc surtout sur la valeur du coton que l’Egypte a réalisé des bénéfices. La monnaie qui sert à coter le cours du colon est le tallari, qui vaut en temps ordinaire cinq francs dix-huit centimes. Avant la guerre, on payait le coton servant de type de contrat pour la Course 45 tallaris le cantar. Au 1er septembre 1916, la nouvelle récolte valait 23 tallaris. Une hausse violente vint porter ce même colon à 44 tallaris fin novembre, et à 60 tallaris en juin 1917. Dès lors, la marchandise continue à bénéficier de cours exceptionnellement hauts. En décembre 1919, la Course d’Alexandrie couvrait d’applaudissements l’ouverture des cours à 100 tallaris. Au 30 janvier dernier, le coton valait 137 tallaris. Après avoir oscillé autour de 140 tallans, il vient de monter à plus de 182 tallaris. Les prix ont donc plus que décuplé depuis 1914. Le type du contrat égyptien est la marque « sakellaridis, » superbe coton soyeux à longues fibres. Pour en apprécier la valeur marchande, il suffit de savoir que 50 kilos (poids approximatif du cantar) valent 36 livres environ, soit, au cours actuel, de 175, à 180 francs. Le kilo revient ainsi à 36 francs. Ne nous étonnons plus de payer nos chemises aussi cher !

Quant à l’Egypte, il est bien évident qu’elle a bénéficié de cet état de choses. On estime que la valeur totale de la récolte de 1918 a atteint 40 millions de livres. Cette année ci, grâce à un acréage qui a atteint 1 530 000 feddans, et a un rendement normal de 3,9 par feddan, la récolte est estimée à 6 025 000 cantars. Etant donné les prix fantastiques auxquels est monté le coton, il ne serait pas étonnant que le stock valût en moyenne 120 millions de livres, soit au cours actuel, six milliards de francs.

L’Egypte est la terre d’élection des végétaux à fibres. N’oublions pas qu’elle est la patrie du papyrus, qui semble avoir transmis au coton ses antiques vertus de résistance et d’inaltérabilité. Toutes les fois qu’on introduit dans le Delta une plante fibreuse, que ce soit le coton, l’agave ou la paille de riz, on peut être sûr que les fibres en seront toujours les plus belles et les plus blanches du monde. Le « sakellaridis-extra » n’a pas son rival. On a craint un moment une dégénérescence de cette marque, car, autre caractéristique de l’Egypte, tout ce qui y vit a des tendances à retourner à son type primitif, ou plutôt au type égyptien pur. Les bœufs eux-mêmes y deviennent des buffles après plusieurs croisements. Mais on a constaté, contrairement à cette règle, que la sélection des plants de cotonniers était susceptible de donner lieu à d’agréables surprises. On vient cette année même, de trouver un nouvel échantillon qui a reçu le nom de « pillon » et surpasse, dit-on, le sakellaridis. Le coton est cependant entouré de nombreux ennemis. Dans ce climat humide et chaud, tous les parasites se développent avec une étonnante rapidité. Parmi eux, le ver rose de la capsule a donné lieu à des craintes très vives en raison des dégâts radicaux qu’il occasionne. Toutefois le Gouvernement et les fellahs ont entrepris contre ce dangereux adversaire une lutte implacable qui paraît avoir été couronnée de succès, car les atteintes de ce ver ont diminué depuis deux ans. Or, le coton est loin de constituer le seul bénéfice de l’Egypte, qui exporte encore une foule d’autres produits, sucre, riz, peaux, etc. On peut s’en rendre compte en consultant la balance commerciale qui n’a cessé, depuis la guerre, de marquer d’importants excédents. Les exportations des années 1917-1918 ont dépassé 40 millions de livres, et il est probable que, cette année, ce chiffre va être notablement supérieur. Dans cet heureux pays, le budget, loin de se solder par des déficits, se règle chaque année par des excédents. En 1916, cet excédent était de 1 200 000 livres, en 1917 il était encore de 350 000 livres, véritable exception dans le concert des pays ruinés par la guerre ! Malgré tout, ce budget ne cesse d’augmenter ; celui de cette année dépasse 28 850 000 livres, en augmentation de 5 600 000 livres sur l’année précédente. Bref, on a calculé qu’au cours des hostilités l’enrichissement monétaire du pays n’avait pas été inférieur à 100 millions de livres (cinq milliards de notre monnaie), Ce prodigieux enrichissement s’est encore accentué l’année dernière. Le Nil, véritable Pactole, a versé l’abondance tout le long de son lit, n’oubliant aucun fellah, depuis le gros propriétaire jusqu’au plus petit agriculteur.

Il est possible de suivre partout les conséquences de cet afflux d’or. La circulation fiduciaire, qui n’était que de 2 700 000 livres en 1913, est passée à 30 800 000 livres en 1917, et à 45 millions en 1919. Elle est actuellement de 65 à 70 millions de livres. Il ne s’agit pas, comme en France, d’une inflation due à la dépréciation du billet. Ceux de la « National Bank of Egypt » sont bien le signe incontestable d’une vraie richesse. Ils ont leur contre-partie dans les réserves de coton accumulées dans les magasins de Minet-El-Bassal. Cette richesse s’est encore traduite par d’importants rachats de titres égyptiens de la dette unifiée ou de diverses sociétés locales, malheureusement fournis en grande partie par la Bourse de Paris… Les bénéfices de la Banque Nationale ont suivi une progression considérable, passant de 286 000 livres en 1914 à 940 000 livres en 1919. Quant aux actions des compagnies égyptiennes, elles ont toutes profité de l’essor du pays. Il n’en est pas qui n’ait marqué des mouvements de hausse très importants. Les établissements hypothécaires et les sociétés foncières sont surtout à prendre comme exemple. Les titres de la « Land Bank of Egypt, » qui valaient 128 francs en 1914, sont aujourd’hui coté9 300 francs. Les actions de l’Union Foncière sont passées d’une demi-livre à 6 livres et demi !

Personne n’a été oublié par cette pluie d’or, mais c’est le fellah qui en a le plus profité, puisque c’est à lui qu’on la doit. Le sol est la source de cet enrichissement : il en est résulté un mouvement de plus-value considérable, le fellah ayant pour habitude de placer ses économies en terres. A la fin de l’année 1920, l’augmentation de la valeur du feddah par rapport à la période d’avant-guerre variait de 50 à 100 p. 100. Mais le mouvement de la hausse ne s’est pas arrêté là, il ne cesse de s’accentuer tous les jours.

Nous connaissons maintenant le secret du trésor des Pharaons. Convoité quarante siècles avant Jésus-Christ par la dynastie de Menés, puis par les empereurs thébains par les Pasteurs, par les rois persans, par les Ptolémées, par les Romains, par les Arabes, par les Turcs, ce trésor échut, durant quelques années, dans l’héritage de la France. Pendant tout le siècle dernier, nous avons exercé en Egypte une influence prépondérante. Associés à l’administration indigène, nos compatriotes y ont prodigué toutes les ressources de leur intelligence et toute la force de leurs capitaux. Nous avons aujourd’hui cédé nos titres à nos alliés britanniques, qui recueillent cette succession au moment où l’Egypte entre dans la période la plus riche de son histoire. Tout au moins pouvons-nous former des vœux pour que la France ne cesse d’apporter sa précieuse collaboration dans l’œuvre de développement de cette province si pénétrée de notre civilisation latine, et nous sommes convaincus que nos amis anglais, reconnaissants de ce que nous y avons fait, n’oublieront point que nous avons des droits d’inventeurs sur le trésor des Pharaons.


RENE LA BRUYERE.