Le Travail des Femmes dans la petite industrie et l’instruction professionnelle

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Le Travail des Femmes dans la petite industrie et l’instruction professionnelle
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 99 (p. 332-360).
LE
TRAVAIL DES FEMMES
DANS LA PETITE INDUSTRIE

En décrivant la situation des ouvrières des manufactures, nous avons signalé les institutions ou les réformes qui peuvent améliorer leur destinée et en même temps contribuer au rétablissement de la paix sociale [1]. Le sort des femmes employées dans les mille métiers de la petite industrie n’est pas moins digne d’intérêt, et nous voudrions indiquer aujourd’hui les causes de leur misère et les moyens de la soulager. Un moraliste éloquent, M. Jules Simon, nous a précédé, il y a douze ans, dans cette voie ; mais en un siècle aussi mobile ces matières se renouvellent sans cesse, et doivent être périodiquement soumises à un examen minutieux. Une foule de faits authentiques, précis, concluans, ont été recueillis dans ces dernières années. En 1864 a paru le volumineux rapport de la chambre de commerce de Paris sur l’industrie parisienne ; un peu plus tard, le gouvernement a livré au public les dépositions de l’enquête sur l’enseignement professionnel ; la commission de l’exposition internationale de 1867 a mis au jour, sous le titre d’Enquête du dixième groupe, un ensemble d’informations précieuses ; il y a deux mois à peine, un inspecteur-général de l’université, M. Gréard, directeur de l’enseignement primaire de la Seine, adressait au préfet de ce département un mémoire sur l’apprentissage dans les ateliers et sur les écoles d’apprentis. Dans la même période de dix ans, de hauts fonctionnaires de l’instruction publique étaient envoyés dans les pays voisins, en Allemagne et en Angleterre particulièrement, pour nous renseigner sur l’éducation des classes moyennes et des classes ouvrières de ces contrées. On voit que le zèle spéculatif n’a pas manqué à nos administrations pour s’enquérir de la situation des classes laborieuses et des moyens de la rendre meilleure. Il ne paraît pas cependant que ces recherches aient eu beaucoup de résultats pratiques, ni même qu’elles aient éclairé l’opinion sur ces matières. Chez nous, on ne lit guère les documens officiels, qui ont une forme d’un autre âge : notre génération a perdu l’habitude de manier les in-folio, elle s’effraie à l’aspect des publications encombrantes où se complaît encore l’administration française. Aussi importe-t-il de résumer toutes les notions précieuses qui sont ensevelies dans les récentes enquêtes et qui, si on ne les tirait de ces nécropoles, pourraient rester à peu près inconnues.


I

On n’apprend rien à personne en disant que la situation de la plus grande partie des ouvrières de la petite industrie est excessivement précaire. D’un autre côté, les événemens de l’année 1871 ont prouvé que les idées révolutionnaires faisaient des progrès énormes chez les femmes des classes laborieuses. Le communisme trouve en elles des légions d’adeptes convaincues et dévouées jusqu’à la mort. Dans les grandes villes, à Paris et à Lyon notamment, les ouvrières industrielles s’enrôlent de plus en plus sous la bannière du socialisme ; elles y apportent cette ardeur, cette foi, cette persévérance, que les femmes mettent toujours au service des causes qui les entraînent. La grève des ovalistes ou moulinières de Lyon en 1869 et leur affiliation en masse à l’Internationale paraissaient naguère une excentricité sans conséquence. Depuis lors, des coalitions ont eu lieu parmi les ouvrières de divers corps d’état ; dans les réunions publiques sous l’empire, le personnel féminin tenait une place importante ; le fanatisme des femmes de Paris n’a pas été sans influence sur la conduite et la durée de l’insurrection du 18 mars. Cette situation est assurément déplorable au point de vue moral et périlleuse au point de vue politique ; peut-elle être améliorée ? Il y a sans doute bien des causes qui expliquent la fascination qu’exerce aujourd’hui le socialisme sur les ouvrières de la petite industrie : l’affaiblissement des croyances religieuses n’en est pas une des moindres ; mais les souffrances matérielles et l’ignorance presque absolue des ouvrières y ont aussi leur part. Tout observateur attentif et impartial doit reconnaître que les pouvoirs publics et les institutions philanthropiques ont beaucoup trop négligé jusqu’ici l’éducation de la femme pauvre.

C’est à Paris surtout qu’il faut étudier la petite industrie : nulle part, elle n’a pris autant de développement, et n’a obtenu autant de succès. En dépit de toutes nos déceptions et de toutes nos Epreuves, notre capitale rester encore le centre du monde pour les arts industriels. On ne peut douter que ces mille métiers élégans qui sont si actifs et si prospères dans nos murs ne fassent une large part au travail des femmes, et qu’ils ne le rémunèrent avec libéralité. Chose étrange cependant mais certaine, la main-d’œuvre des femmes à Paris a diminué depuis quelques années en quantité et n’a guère augmenté de valeur. Nous avons sur l’industrie parisienne, outre un grand nombre d’informations morcelées, deux enquêtes générales et complètes : elles ne sont malheureusement pas très récentes, puisque l’une date de 1851 et l’autre de 1864 ; toutes deux sont l’œuvre de la chambre de commerce. La comparaison de ces deux enquêtes est instructive. D’après l’enquête publiée en 1851 et réellement faite en 1847, il y avait alors à Paris environ 318,000 ouvriers ; la seconde enquête, publiée en 1864, et dont les opérations eurent lieu en 1860, recensait 416,811 ouvriers hommes, femmes et enfans. C’est un accroissement d’un tiers ; augmentation notable, mais normale, si l’on tient compte de l’extension de la ville au-delà des anciennes barrières et du développement de la population. Cependant, si l’on décompose ce chiffre total, on ne peut échapper à un douloureux étonnement : le nombre des ouvriers hommes, qui n’était que de 204,925 en 1847, s’élève en 1860 à 304,920 ; il a donc augmenté de 50 pour 100. Au contraire le chiffre des ouvrières a diminué, car, de 112,891, il est descendu à 114,891 (y compris les jeunes filles de moins de seize ans). Ainsi le territoire de la ville a été plus que doublé, sa population a augmenté d’un tiers, l’effectif total du personnel ouvrier a haussé dans la même proportion, et néanmoins le nombre des ouvrières non-seulement ne s’est pas élevé, mais a même légèrement baissé.

Quelle est la cause de ce phénomène étrange ? On pourrait supposer que cette diminution du nombre des ouvrières recensées vient d’un progrès de l’aisance dans les classes populaires, qu’elle est une conséquence naturelle de l’accroissement des salaires des hommes, lequel permettrait au mari d’élever et de nourrir sa famille sans contraindre la femme à un travail salarié. Il y aurait encore une autre interprétation favorable, c’est que le nombre des ouvrières travaillant chez elles et sans intermédiaire pour des personnes du monde aurait augmenté : existences ignorées qui ne sont comprises dans aucun cadre officiel et qui s’écoulent silencieusement à L’ombre du foyer domestique. Ces deux explications ne peuvent être exactes, que dans une très faible mesure. Il est une autre raison, profondément douloureuse, qui se trouve établie par les faits les plus incontestés : non-seulement les industries qui emploient les femmes ont moins d’élasticité et se prêtent moins au développement que les industries qui occupent les hommes, mais encore il est un grand nombre de métiers, spécialement féminins, où des procédés nouveaux venant à s’introduire sans que l’éducation des femmes se soit perfectionnée, le nombre des ouvrières se réduit quelquefois même dans des proportions considérables. On a remarqué par exemple qu’en 1860 les décorateurs de porcelaine employaient 458 femmes seulement au lieu de 1,010 qu’ils occupaient en 1847, et que les polisseurs et brunisseurs pour orfèvrerie ne comptaient que 279 ouvrières au lieu de 284. Cependant les affaires dans ces deux métiers avaient doublé ; mais un procédé nouveau, le procédé Dutertre, avait diminua l’emploi des femmes. D’un autre côté, beaucoup des industries féminines qui faisaient vivre à Paris un nombreux personnel ont dû reculer devant la concurrence des campagnes et surtout des ouvroirs de province. C’est ce qui1 est arrivé notamment pour la fabrication des corsets, qui n’employait en 1860 que 2,254 ouvriers des deux sexes, tandis qu’en 1847 elle donnait de l’ouvrage à 2,968. Enfin les industries féminines qui ont pris le plus grand développement sont loin d’avoir augmenté leur personnel dans la proportion où elles accroissaient leur chiffre d’affaires. Telle est l’industrie des fleurs artificielles, qui dans l’intervalle des deux enquêtes a triplé sa production, estimée en valeur, quoique le nombre des ouvrières ne s’y soit pas accru de plus de 23 pour 100, s’étant élevé de 5,720 à 7,0111. Par toutes ces raisons, en dépit de l’accroissement énorme du territoire et de la population de Paris, l’effectif des ouvrières de cette ville a cependant diminué. Il est remarquable que le nombre des ouvrières recensées dans la dernière enquête est à peine double de celui des femmes et des filles que secourt l’assistance publique. En effet, d’après un rapport de M. Husson qui date de 1864, l’on comptait 35,482 femmes adultes et 22,277 jeunes filles parmi les indigens à la charge de la bienfaisance municipale. Encore doit-on dire que l’enquête de la chambre de commerce publiée en 1864 compte parmi les ouvrières de véritables pauvres assistées qui ne font qu’un travail nominal, comme les 1,250 femmes employées dans la filature des indigens, qui presque toutes ne gagnaient pas plus de 40 à 60 centimes par jour.

La main-d’œuvre féminine régulièrement occupée dans les industries parisiennes est donc en décroissance. C’est un fait d’autant plus regrettable que la proportion des femmes qui n’ont aucun appui et qui doivent subvenir par elles-mêmes à leurs besoins est infiniment plus grande dans les vastes métropoles comme Paris que partout ailleurs. Sur 1,000 femmes au-dessus de quarante ans, 592 seulement à Paris sont mariées, 264 sont célibataires et les autres veuves ; c’est donc un peu plus des deux cinquièmes des femmes au-dessus de quarante ans qui se trouvent abandonnées à leurs propres ressources ou bien à la charité publique. Il est certain que le cadre très restreint des ouvrières régulièrement occupées laisse en dehors toute une légion innombrable et au moins égale de malheureuses dont la vie ne s’explique que par l’assistance, par le vice ou par des expédiens perpétuels et des privations inouïes. La chambre de commerce s’était efforcée de déterminer le salaire moyen des ouvrières recensées, on était arrivé au chiffre de 2 fr. 14 centimes par jour ; mais la méthode suivie était peu exacte, peu logique. Si l’on décompose les nombreux tableaux de l’enquête, on voit qu’en mettant de côté les femmes qui sont nourries et logées et qui sont en réalité des servantes, comme les filles occupées par les marchands de vin, les crémiers ou les limonadiers, il reste en chiffres ronds 90,000 ouvrières véritables, dont 50,000 gagnent moins de 2 francs ou 2 francs au plus par jour, et 40,000 seulement gagnent plus de 2 francs. Depuis cette enquête, qui date de dix ans, les salaires se sont-ils accrus ? Dans certaines professions et pour les sujets habiles, il y a eu de l’amélioration, c’est incontestable, on en trouve la preuve dans les notes publiées à l’occasion de l’exposition universelle ; cependant la plupart des rémunérations sont demeurées et demeureront longtemps encore stationnaires. Ainsi tout démontre que dans cette grande ville si luxueuse, où la concurrence des fortunes brillantes et les exigences d’une fastueuse administration portent si haut les prix des subsistances et des loyers, c’est à peine si l’ouvrière assidue dont les doigts habiles produisent tant de délicats ouvrages obtient une rémunération égale à celle de l’ouvrière de fabrique, qui dans nos villes ou dans nos bourgs de province trouve une existence moins coûteuse et moins surexcitée par le luxe d’alentour.

Il serait intéressant d’entrer dans le secret de ces mille métiers divers qu’offre à nos yeux l’industrie de Paris et de noter partout la rétribution accordée à la femme. Sans nous perdre dans le détail d’une aussi minutieuse investigation, il est possible de répartir en certains groupes cette immense armée des ouvrières parisiennes et d’en résumer en quelques traits les destinées. Il faut laisser de côté les classifications tracées par les enquêtes, car ces divisions et ces subdivisions nombreuses ont été faites en considération moins de l’ouvrier que des industries et des affaires. Les ouvriers ne sont pas irrévocablement parqués dans les sections qui leur sont assignées par les commissaires de la chambre de commerce : ils passent facilement de l’une à l’autre. Telle femme qui fut recensée d’abord dans le groupe du vêtement se trouve aujourd’hui peut-être dans celui de l’ameublement, et une autre qui fut classée dans le groupe de l’alimentation peut avoir émigré depuis dans celui des industries chimiques, sans que leur tâche soit sensiblement modifiée. Il faut donc constituer des groupes plus simples qui répondent mieux aux conditions réelles des existences ouvrières.

Il y a d’abord les femmes dont on ne saurait dire au juste si elles sont ouvrières, servantes ou employées. Moins occupées à la fabrication qu’à la vente et au débit, elles donnent aux marchandises la dernière façon qui doit les faire valoir ; elles les ornent, les enveloppent, les présentent aux chalands, ou bien elles tiennent les écritures et font les comptes : classe immense dont la vie se passe tantôt dans des réduits enfumés au milieu de marchandises grossières, tantôt dans de fastueux salons décorés avec toutes les ressources du luxe parisien, — où l’on est en relations quotidiennes, ici avec le public affairé et besoigneux des quartiers commerçans et des classes laborieuses, là au contraire avec la foule oisive et élégante. Demoiselles de boutique, dames de comptoir, simples servantes, quelle que soit la diversité de leurs costumes ou de leurs manières, se ressemblent toutes par certaines aptitudes et certaines fonctions communes. C’est souvent la plus modestement vêtue, celle que l’on rencontre dans les boutiques les plus simples et qui fraie avec le public le plus humble, c’est souvent celle-là qui a la rémunération la plus élevée et la destinée la mieux assurée. Ainsi les femmes employées par les charcutiers sont mieux rétribuées que les élégantes demoiselles qui présentent et qui habillent avec tant de grâce les bonbons chez les confiseurs. La plupart de ces jeunes filles, vêtues et parlant comme de grandes dames, n’atteignent pas des salaires de plus de 2 fr. 50 cent, par jour, sans appoint de nourriture ou de logement ; parmi les 294 femmes recensées chez les confiseurs, l’enquête publiée en 1854 n’en signalait que 12 dont la rétribution fût de 3 francs ou plus. Cette classe d’ouvrières, d’employées et de servantes ne comprend pas moins de 12,000 personnes.

L’immense majorité des femmes occupées par l’industrie parisienne vivent du travail de l’aiguille. Parmi les 112,000 ouvrières recensées en 1847, plus de la moitié, soit 60,000, étaient couturières. La proportion ne paraît pas avoir notablement changé. Le groupe des industries du vêtement, à lui seul, d’après l’enquête publiée en 1864, comptait plus de 47,000 femmes. Il est vrai que beaucoup de ces ouvrières rangées dans le groupe du vêtement ne sont pas employées dans les travaux de couture, comme les blanchisseuses et les repasseuses, qui sont au nombre de près de 9,000. En revanche, les couseuses ne s’en tiennent pas au vêtement ; elles envahissent près de la moitié des autres industries : ameublement, peaux et cuirs, carrosserie, équipemens militaires, articles de Paris. Il serait difficile de fixer ce que peut gagner une femme avec son aiguille ; rien n’est plus variable. Il faut d’abord signaler une élite d’ouvrières dont le mérite consiste plutôt dans le goût et l’invention que dans le travail des doigts ; elles rendent chez les modistes et les tailleurs pour femmes des services exceptionnels, qui leur valent des salaires de 5 à 10 francs par jour. C’est là une minorité qui ne représente pas 1 pour 100 du nombre des femmes occupées à Paris par la couture. D’après l’enquête de 1864, sur 3,970 femmes travaillant chez les couturières, 288 gagnaient 3 francs par jour, et 168 plus de 3 francs ; toutes les autres, c’est-à-dire à peu près les neuf dixièmes, obtenaient moins de 3 francs. La lingerie occupait 5,106 femmes, dont 282 gagnaient 3 francs et plus. Les modistes sont les mieux rétribuées : parmi 2,743 modistes recensées, 200 gagnaient 3 francs, et 295 plus de 3 francs. On voit combien les rémunérations élevées sont rares parmi les ouvrières parisiennes, surtout si l’on tient compte de la morte saison, qui est deux fois plus longue pour les métiers que nous venons de citer que pour les autres corps d’état. Il faudrait tenir compte aussi de toutes ces ouvrières mobiles qui, sans être attachées à un établissement déterminé, sans fournir même un travail constant, cherchent de l’ouvrage dans les momens de détresse, et ne s’en procurent qu’avec une extrême difficulté, pour un salaire dérisoire. La couture est le dernier refuge de la femme sans appui et sans ressources ; toutes les infortunées s’attachent avec acharnement à cette planche de salut qui peut à peine les soutenir. Pour réussir comme ouvrière, surtout quand on n’a pas une habileté de premier ordre, ce qu’il faut avant tout, ce sont des relations, c’est de l’expérience et de l’esprit de conduite. Il faut encore entrer jeune dans le métier ; il est rare que des veuves, jusqu’alors oisives, parviennent à se tirer d’affaire. Aussi parmi les métiers qui fournissent le plus de pétitionnaires à l’assistance publique, on a rangé en première ligne les travaux d’aiguille, non pas que ces travaux ne puissent faire vivre les femmes qui y cherchent régulièrement leur subsistance, mais parce que la couture devient le métier de toutes les déclassées qui n’en ont pas d’autre. Si l’on met de côté cette légion trop nombreuse d’ouvrières irrégulières, cet arrière-ban incapable de longues fatigues et d’utiles travaux, l’on voit que la grande masse des femmes employées dans les ouvrages d’aiguille reçoivent un salaire qui, sans être élevé, suffit cependant à leurs besoins. Dans les nouveautés confectionnées par exemple, les deux tiers des ouvrières gagnent 2 francs 25 cent, au plus, un tiers à peine gagne moins de 2 francs, et un sixième atteint à des salaires de 3 francs ou davantage ; c’est, paraît-il, une des industries les mieux rétribuées de Paris. Les cinq huitièmes des femmes qui travaillent pour les fripiers et pour le marché du Temple gagneraient 2 francs 50 cent, ou plus. Les documens postérieurs à l’enquête de 1864 confirment ces renseignemens ; d’après une note communiquée en 1867 à l’enquête du Xe groupe de l’exposition universelle, la maison de la Belle Jardinière, qui emploie 1,500 femmes, payait 3 fr. 50 cent, ou 4 francs par jour aux ouvrières d’élite, 2 francs ou 2 fr. 50 c. aux ouvrières inférieures. Plusieurs fabricans considérables nous ont affirmé plus récemment que le salaire des couseuses oscille entre 2 fr. 50 c. et 3 fr. 50 c. Qu’il faille peut-être un peu rabattre de ces chiffres optimistes, dus à des chefs d’industrie ou à leurs représentans, nous ne le contesterons pas. L’on doit néanmoins admettre que dans les industries de couture une bonne ouvrière gagne au minimum 2 francs par jour et le plus souvent davantage ; mais malheur aux déclassées, aux abandonnées, aux ouvrières de la dernière heure, qui se précipitent en toute hâte et sans guide dans l’arène ! elles gagneront à peine un morceau de pain.

La troisième catégorie qu’il convient d’établir, c’est celle des femmes occupées aux travaux de ménage autres que la couture : les blanchisseuses par exemple, les repasseuses, les teinturières, les dégraisseuses. Ici les salaires ont une certaine fixité. Les sept huitièmes des blanchisseuses gagnent 2 fr. ou 2 fr. 50 cent, par jour ; elles ont souvent en outre soit la soupe, soit un verre de vin ou d’eau-de-vie. Les salaires sont à la fois plus élevés et plus variables pour les femmes employées chez les teinturiers et chez les dégraisseurs. Les quatre cinquièmes d’entre elles gagnent 2 francs par jour au moins, la moitié même atteint des salaires de 3 francs ou davantage, c’est là une industrie bien rétribuée, surtout si l’on considère que beaucoup de ces ouvrières qui gagnent moins de 2 francs par jour sont nourries et logées par le patron. Le nombre des femmes de ce groupe peut monter à 12,000.

La quatrième classe d’ouvrières se compose de celles qui sont occupées dans les articles de Paris, dans la bijouterie et les diverses industries de luxe. C’est dans cette classe que les salaires atteignent le plus haut point : pourtant il est très rare d’y rencontrer des ouvrières qui aient un véritable talent, et que l’on puisse considérer comme des artistes. Les femmes n’occupent que les plus bas échelons de ces industries, elles ne font que les ouvrages les plus aisés, qui réclament seulement un peu d’habileté de main, sans qu’une longue éducation, un pénible apprentissage ou un goût exercé soient nécessaires. Aussi, dans ces professions, les salaires des femmes, quoique relativement élevés, n’approchent pas de ceux des hommes. Quelle que soit la spécialisation presque infinie de la production de luxe à Paris, la tâche des femmes, précisément parce qu’elle ne porte que sur la façon la plus grossière à donner aux objets, y est d’une grande uniformité. Une multitude d’ouvrières sont polisseuses pour métal ou pour marbre ; on les trouve chez les sculpteurs en albâtre, les fondeurs de bronze, les fabricans de limes, dans les poteries d’étain. Beaucoup d’autres sont brunisseuses ou vernisseuses ; on les rencontre dans toutes les industries qui travaillent les métaux ; une ouvrière médiocre y gagne aisément 2 fr. 50 cent, par jour, une bonne ouvrière 3 fr., rarement 4 fr. Dans la bijouterie fine, les femmes ont d’autres attributions, un peu plus délicates, sans cesser d’être élémentaires, et qui leur valent des salaires élevés. C’est ainsi que plusieurs milliers sont reperceuses ou guillocheuses : le reperçage consiste à achever le découpage des ornemens en cuivre ; le guillochage a pour objet de faire avec un tour, sur les métaux, les boîtes de montre et les bijoux, des fonds quadrillés, vermiculés ou autres. Ce sont des travaux faciles qui n’exigent ni talent ni goût ; ils rapportent un salaire qui varie de 2 francs 50 cent, à 4 francs. Les doreuses, les émailleuses, des coloristes, gagnent à peu près autant. On trouve encore des ouvrières chez les fabricans d’instrumens de précision et d’instrumens de musique, et dans toutes les autres branches des articles de Paris. Pour toutes ces professions, les salaires de 2 fr. 50 cent. sont la généralité, ceux de 3 fr. sont assez fréquens, ceux de 3 fr. 50 cent., 4 francs et plus se rencontrent par exception. Ainsi l’habileté de la main est hautement rétribuée, alors même qu’elle n’est guidée par aucune instruction et par aucune aptitude intellectuelle, ce qui arrive pour l’immense, majorité des ouvrières dont nous parlons. Il en est autrement des femmes occupées dans les industries de luxe spécialement féminines, comme les fleuristes, les plumassières ; celles-là ont souvent beaucoup de goût et font des merveilles en leur art. Près de la moitié des femmes occupées par les plumassiers gagnent 3 francs ou plus ; dans les fleurs artificielles, la rétribution monte quelquefois à 4 fr., 5 fr., et même à 10 francs. Telle est l’aristocratie des ouvrières parisiennes. Les industries de luxe fournissent à Paris le nécessaire aux femmes qu’elles emploient ; elles donnent même un peu d’aisance aux ouvrières habiles.

La dernière catégorie des ouvrières parisiennes, c’est celle des femmes de tout âge et de toute origine, les unes encore enfans, les autres déjà vieilles, celles-ci qui ont connu des jours prospères, celles-là qui ont été dans le dénûment dès leur berceau, toutes dépourvues de ressources, de relations et de savoir-faire, vouées par leur incapacité à tous les travaux faciles, grossiers et peu rétribués, n’ayant, beaucoup du moins, aucune profession permanente, offrant leurs bras inhabiles et leur esprit inculte à toutes les occupations qui leur peuvent donner un morceau de pain. C’est la catégorie des incapables, des déclassées, des misérables, vivant tantôt des secours publics, tantôt de leur ingrat labeur, tantôt de la honte et du vice, légion immense qui rapproche des milliers de créatures adonnées en apparence à des métiers différens, mais condamnées à la même destinée de privations matérielles et d’épreuves morales. C’est pour ces femmes que le salaire se tient à des taux tellement bas qu’on a peine à comprendre qu’il puisse suffire à leur subsistance. C’est surtout dans les industries chimiques, dans les fils et tissus et dans les professions non classées ou équivoques, toujours si nombreuses au sein des grandes villes, que se rencontrent ces ouvrières indigentes. Parmi les femmes employées chez les fabricans d’allumettes chimiques, chez les artificiers, chez les fabricans de chandelles, de veilleuses et de mèches, de gélatine ou de colle, dans l’industrie du caoutchouc, chez les épurateurs d’huile et de graisse, le plus grand nombre ne gagnent que 1 fr. 25 cent. ou 1 fr. 75 cent. ; ce sont aussi là les métiers les plus rebutans. La rémunération n’est pas plus élevée à Paris chez les fabricans de couvertures et de molletons, chez les filateurs de bourre de soie, chez les filateurs et les retordeurs de coton, chez les fabricans de ouate, chez les tisseurs de châles. Dans la plupart de ces états, la moyenne des salaires pour les ouvrières travaillant à l’atelier est de 1 fr. 50 cent, par jour, quelquefois même de 1 fr. 25 cent. Il est incontestable qu’il y a des industries où l’ouvrière est moins rétribuée à Paris qu’en province : aussi ces industries ont-elles un personnel qui à tous les points de vue semble peu recommandable. Elles sont l’asile de l’ignorance, de la paresse et de la débauche. L’enquête de 1864 a signalé ce fait inouï que toutes les filles au-dessous de seize ans employées à Paris dans la fabrication des allumettes chimiques ne savaient ni lire, ni écrire, sans une seule exception, et elles étaient au nombre de 181. Dans l’industrie des filateurs et retordeurs de laine, où la moitié des femmes gagnent seulement 1 fr. 25 cent, ou 1 fr. 50 cent, par jour, les industriels se plaignent que le chômage du lundi soit d’usage parmi les ouvrières. Dans les mêmes conditions d’indigence sont les laveuses et les trieuses de chiffons, celles qui font des ouvrages de sparterie, les ouvrières en bimbeloterie et beaucoup d’autres. Ainsi se compose cette dernière catégorie des ouvrières parisiennes ; il y faudrait joindre une foule de professions plus ou moins avouées comme les marchandes de gâteaux, les vendeuses de jouets sur la voie publique, les femmes qui font des ménages en ville. On ne peut évaluer à moins d’une vingtaine de mille le nombre des infortunées qui dans une grande ville comme Paris se livrent à toutes ces tâches ingrates.

Les cinq catégories que nous venons d’indiquer comprennent les mille divisions des ouvrières parisiennes. Pour connaître les ressources réelles de ces femmes laborieuses, il ne suffit pas de fixer le taux des salaires ; il faut encore tenir compte de ces chômages qui arrivent régulièrement à des époques fixées, et que l’on appelle morte saison. Le mot est impitoyable et exprime bien la chose : il dit que la source des salaires est tarie, bien que les besoins restent les mêmes. La morte saison est une infirmité sociale et économique. Une meilleure constitution de l’industrie, une hygiène sociale plus rationnelle, réagissent contre ce mal endémique ; ce n’est pas un des moindres mérites du régime manufacturier que d’avoir atténué et presque supprimé la morte saison dans beaucoup de branches de travail.

L’enquête de la chambre de commerce a relevé le nombre des industriels qui subissent une morte saison et le nombre de ceux qui en sont exempts. Il faut noter que ces indications ont été fournies par les industriels eux-mêmes, dont quelques-uns pouvaient se croire intéressés à ce que leur maison passât pour faire des affaires toute l’année. Quoi qu’il en soit, sur 101,171 patrons, 36,356 ont déclaré alors subir chaque année une morte saison ; le minimum de la morte saison (5 pour 100) a été constaté dans le groupe de l’alimentation, le maximum (67 pour 100) dans le bâtiment et dans les articles de Paris. Certaines industries féminines sont spécialement atteintes par cette stagnation périodique du travail. Les confiseurs ne sont fort occupés que pendant les mois d’octobre, de novembre et de décembre. Les trois quarts des couturières, des tailleurs et des modistes ont accusé des chômages qui varient de quatre à six mois, et qui se divisent en deux périodes : l’une de janvier à mars, l’autre de juillet à septembre. Les blanchisseuses de fin subissent une morte saison de cinq mois. Le chômage est aussi très intense dans la bijouterie fine et dans la bijouterie fausse, qu’alimentent les demandes du commerce d’exportation. Dans beaucoup d’autres industries, une grande partie des ateliers sont frappés de chômage pendant le quart de l’année.

C’est déjà une consolation pourtant que près des deux tiers des industriels aient déclaré être exempts de morte saison ; cela prouve qu’il y a dans la constitution actuelle de l’industrie une énergique réaction contre ce fléau redoutable. L’établissement de grandes maisons de confection tend à restreindre de plus en plus les chômages périodiques. Or ce n’est pas seulement au vêtement que la confection peut s’appliquer, c’est à tous les produits. Fabriquer d’avance en grandes masses et sans commande, jeter sur le marché des quantités considérables d’articles communs ou d’un luxe accessible au grand nombre, c’est la tendance de notre industrie. L’immensité du public auquel s’adresse aujourd’hui la production de luxe à bon marché favorise ce mouvement. La petite industrie elle-même prend des allures plus régulières ; il n’y a guère que les maisons ayant une clientèle d’élite qui échappent à cette impulsion. Voilà comment on explique que 64 pour 100 des industriels parisiens aient déclaré ne pas avoir de morte saison. Une autre cause vient encore amoindrir ce fléau. Beaucoup de ces chômages tiennent à l’éloignement pendant l’été de la partie la plus opulente de la société parisienne, mais cet éloignement se trouve compensé par l’affluence considérable d’étrangers et de provinciaux que la belle saison attire à Paris. Quand on dit par exemple que les blanchisseuses de fin chôment de juin à novembre, n’y a-t-il pas là une singulière exagération ?

Une autre erreur serait de regarder la totalité des ouvrières des industries où sévit la morte saison comme privées d’ouvrage d’une manière continue pendant tout le temps des chômages. La morte saison n’est que le ralentissement de la production ; une partie du personnel ordinaire est licenciée, ou bien on ne donne alors à chaque ouvrière que la moitié ou le tiers de l’ouvrage qu’elle avait auparavant. Ainsi l’enquête de 1864 nous apprend que, pendant la morte saison dans l’industrie des chapeaux de paille, 904 ouvriers seulement étaient occupés au lieu de 2,500 ; les reperceuses restèrent au complet, mais n’avaient de l’ouvrage que deux jours par semaine pendant trois mois de l’année. Ce serait encore exagérer les rigueurs de la morte saison que de regarder comme absolument dénuées de ressources les ouvrières que leur industrie habituelle laisse alors sans travail. Les femmes, sur ce point, sont plus heureuses que les hommes. Elles peuvent se rejeter sur des travaux qui offrent une rémunération moindre, il est vrai, mais dont on doit tenir compte. Ainsi les ouvrières des tailleurs sur mesure, qui étaient à peu près condamnées jadis à une inaction de six mois, trouvent aujourd’hui de l’ouvrage chez les confectionneurs pendant la morte saison. La couture du linge de maison, draps de lit, nappes, serviettes, est la ressource de la plupart des ouvrières en lingerie pendant les chômages. On multiplierait les exemples à l’infini. Il y a un certain nombre d’industries qui sont les succédanées d’industries plus importantes et plus relevées ; de là viennent les salaires très bas que l’on rencontre dans quelques métiers. C’est que ces métiers ne vivent qu’à l’ombre d’autres plus importans ; ils ont un personnel d’occasion et de passage qui, cherchant à utiliser les heures perdues pour, industrie principale, accepte une rétribution réduite. La morte saison n’est donc jamais complètement improductive, tout comme la terre qui, sous un bon régime de culture, au lieu de jachères, présente une alternance de récoltes qui toutes donnent quelque revenu. Réduite à ces proportions, la morte saison laisse encore un gain à l’ouvrière, mais ce gain est en général moitié moindre qu’en temps normal ; comme compensation, on a les heures supplémentaires, qui sont surtout nombreuses dans les industries où la mode prévaut et où les commandes affluent, c’est-à-dire précisément dans celles où les chômages périodiques et forcés durent le plus. Cette compensation entre les heures supplémentaires et la morte saison est encore loin d’être complète : il reste un déficit, à combien l’estimer ? Pour une morte saison de trois mois, si l’on tient compte de toutes les circonstances, on fait la part large à la misère en retranchant du salaire annuel trente journées de travail. Ainsi, pour l’ouvrière parisienne qui gagne 2 francs par jour, il faudrait calculer 280 journées de travail par an, et, si on fait entrer la maladie en ligne de compte, 270 journées productives seulement, ce qui donnerait une rémunération annuelle de 5ù0 francs. Une somme de 540 francs qui tombe dans un ménage déjà soutenu par le salaire du mari peut y apporter l’aisance ; mais quand avec ces maigres ressources une femme seule, fille ou veuve, doit suffire à tous ses besoins dans une ville comme Paris, que de privations, que de qualités domestiques, que d’efforts sur soi-même un budget aussi réduit n’impose-t-il pas !


II

On a pu voir combien est précaire la destinée d’un grand nombre de femmes dans notre société si riche et si laborieuse. Examinons quelques-uns des moyens qui s’offrent pour secourir ces infortunes. Parmi les causes de la dépréciation du salaire des ouvrières, il y en a deux d’une incontestable évidence : c’est d’abord que les carrières qui sont ouvertes aux femmes par le fait des traditions et des mœurs sont peu nombreuses ; c’est ensuite que, dans les branches d’industrie où elles ont accès, le défaut de connaissances et d’habileté professionnelle les condamne aux ouvrages les plus grossiers et les plus rudimentaires. Leur champ d’emploi est très limité, et elles sont peu capables de l’exploiter avec fruit. Leur triste situation a pour origine, d’un côté, certaines préventions qui commencent à s’affaiblir, d’un autre côté les lacunes mêmes de l’éducation des femmes. A cet état de choses, il y a un remède d’une efficacité sûre, mais d’une application lente : l’instruction.

Au point de vue économique, la femme, qui est une force matérielle presque nulle, et dont les bras sont avantageusement remplacés par la moindre machine, ne peut avoir d’utilité notable que par le développement des qualités de son intelligence. C’est l’inexorable loi de notre civilisation, c’est le principe et la formule même du progrès social, que l’accomplissement par des engins mécaniques de toutes les opérations du travail humain qui ne relèvent pas directement de l’esprit. La main de l’homme est chaque jour dessaisie d’une partie de sa tâche primitive ; mais ce bienfait général peut se tourner en préjudice pour les particuliers et les classes qui n’ont pas d’autre gagne-pain que leurs bras débiles. Or, pendant que tout se perfectionne, que la production se raffine, se subtilise, se spiritualise même, il est une chose qui est demeurée presque stationnaire : c’est l’instruction des femmes. Tout a grandi, tout s’est élevé, tout s’est amélioré ; seul l’esprit de l’ouvrière est resté grossier, routinier et obscur : aussi la main-d’œuvre des femmes a été dépréciée. Soit qu’elle lutte encore avec le rouet ou avec la quenouille contre le banc à broches, soit qu’avec des aiguilles à tricoter elle fasse concurrence au métier circulaire à douze têtes, soit même qu’elle veuille lutter avec la machine à coudre ou bien avec la machine à faire la dentelle, l’ouvrière est vouée à une tâche ingrate, à moins qu’elle ne consente à s’engager comme surveillante dans cet engrenage de machines qui l’ont dépossédée. Toutefois les cadres agrandis de l’industrie manufacturière, si vastes qu’ils soient devenus, laissent encore en dehors d’eux des masses énormes de femmes et de filles qui ont leur vie et quelquefois celle des leurs à soutenir. En outre, avec leur implacable discipline, les machines ne conviennent pas à toutes les situations et à toutes les époques de la vie des femmes.

Dans l’enquête sur l’enseignement technique, document qui jette un si grand jour sur l’état réel de nos populations ouvrières, le ministre du commerce demandait à Mlle Marchef-Girard, l’habile directrice d’un établissement professionnel pour les jeunes filles, quels étaient les moyens de préparer en France aux ouvrières des occupations plus fructueuses ; cette femme de tête et d’expérience répondit : « C’est de rendre les femmes à la fois plus intelligentes et plus spéciales. » Cette brève réponse est l’expression la plus juste des nécessités industrielles de notre temps. Ce qu’il faut en effet à une production aussi raffinée que la nôtre, ce sont des agens dont l’esprit soit ouvert à tous les progrès par une solide éducation générale, et qui aient en même temps une connaissance approfondie des mille détails d’un métier déterminé. Autrefois les femmes étaient affranchies du souci d’apprendre un état ; sans quitter le foyer paternel, elles recevaient en quelques leçons l’héritage des connaissances pratiques qui étaient nécessaires à leur existence et au bien-être de la famille. Le jeu du rouet, le maniement de la quenouille ou du fuseau, des aiguilles à coudre ou à tricoter, c’était là un enseignement sommaire et complet que la mère transmettait aisément à la fille. De ces instrumens domestiques, la plupart ont perdu leur utilité ; mais l’enseignement dans l’ensemble n’a pas varié. De là cette inaptitude des femmes à rendre des services efficaces : tout a changé autour d’elles, elles seules sont restées les mêmes, elles sont comme désorientées au milieu de cette civilisation automatique et de cet outillage si merveilleusement spécialisé.

Cependant, qu’on examine de près notre état social, on sera surpris de la place immense que les femmes y pourraient prendre et de la place infime qu’elles y remplissent. Il est un ordre de fonctions auxquelles leur nature semble les avoir prédestinées. Le commerce a dans notre société une importance aussi grande que l’industrie, il occupe probablement autant de mains et de têtes que l’industrie emploie de bras. N’est-il pas évident que la femme autant et plus que l’homme est apte aux professions commerciales ? Elle a beaucoup de précision dans l’intelligence, du moins pour les choses ordinaires de la vie et pour les idées courantes. Son esprit est vif, son coup d’œil est sûr ; elle calcule avec rapidité ; son attention est vivement attirée et retenue par les menus objets ; l’ordre matériel est une des exigences de son esprit et la condition naturelle de son activité. Elle a plus de droiture que l’homme, plus de dévoûment et plus de soumission. Les femmes peuvent être d’excellens commis, des secrétaires corrects, des caissiers sûrs. Pour tenir des livres, faire des écritures, rédiger des bordereaux, des quittances, distribuer des bulletins, des billets, des prospectus, pour toutes ces occupations faciles, dépourvues d’initiative, les femmes sont les égales des hommes. Ne voit-on pas les femmes des commerçans faire quotidiennement leurs preuves de capacité au comptoir de leurs boutiques, dans les achats et dans les ventes ? Les veuves de grands industriels ne montrent-elles pas de la tête, de l’énergie, de l’entente des affaires ? Comment ne s’est-on pas avisé que ces mêmes qualités qui font des femmes d’excellens auxiliaires ou suppléans de leurs maris peuvent faire d’elles en général des subalternes capables ? A quel chiffre s’élève le nombre des commis et des employés dans la multitude des administrations publiques ou privées de la France ? A plusieurs centaines de mille, et parmi eux il n’y en a peut-être pas le quart dont la tâche ne pût être accomplie avec autant, peut-être même avec plus d’exactitude et plus de soin par des femmes ; mais toutes ces qualités sont latentes, ce sont des germes sans culture.

Dans les professions industrielles même, combien n’y en a-t-il pas qui semblent devoir être le domaine réservé des femmes ? Quelle est dans la production française la part de l’habileté et de la légèreté de la main, de la vivacité et de la facilité de l’esprit, de la finesse et de l’élégance du goût ! Toutes ces qualités restent profondément enfouies sous la couche épaisse d’ignorance et de grossièreté que l’habitude d’une vie rude et inculte accroît sans cesse. On a vu qu’il y a plus de femmes que d’hommes occupées aux articles de Paris ; mais les femmes se tiennent sur les derniers échelons de cette production de luxe, elles ne sont employées qu’aux ouvrages les plus simples et les plus routiniers. Elles sont reperceuses, brunisseuses, polisseuses, guillocheuses, coloristes, émailleuses, retoucheuses ; dans ces occupations aisées, elles gagnent 2 fr., 2 fr. 50 cent., 3 fr., rarement plus. Les hommes, dans les mêmes industries, sont modeleurs, graveurs, ciseleurs, dessinateurs, décorateurs, peintres, floristes, figuristes, armoristes, miniaturistes ; à ces titres, ils obtiennent une rémunération rarement inférieure à 4 francs, et qui peut monter jusqu’à 15 francs par jour. Dira-t-on que ces dernières occupations sont réservées aux hommes par privilège de naissance. et de nature, ou bien qu’il y a des convenances sociales qui rendent légitime cette inégale répartition du travail entre les deux sexes ? Assurément non ; mais les moyens d’instruction ont toujours été jusqu’ici plus nombreux pour les hommes que pour les femmes.

Notre siècle, avec sa logique impétueuse, ne pouvait éternellement respecter des préjugés que rien ne justifie. Il était visible qu’une moitié de l’humanité était restée en développement intellectuel trop en arrière de l’autre ; qu’ainsi elle ne rendait pas, au point de vue de l’utilité générale, tous les services qu’elle pouvait rendre, et qu’elle était vouée à une vie de labeurs ingrats et de fatales privations. C’est de l’Angleterre que partit le mouvement de rédemption. Ce qu’a été, au commencement de ce siècle dans la Grande-Bretagne, l’agitation en faveur de l’instruction populaire, nous ne pouvons ici l’esquisser. Dès 1800, le docteur Birbeck avait jeté à Glasgow les premières bases des Mechanics’ institutes, sortes de facultés ouvrières, qui étaient réservées à un grand avenir. En 1825, la parole ardente de lord Brougham donnait une impulsion plus vive à cette croisade pour l’instruction des classes pauvres. Alors se fonda la Société pour la propagation des connaissances utiles, dont firent partie dès l’origine l’historien Hallam, lord John Russell, lord Auckland et l’évêque de Durham. Dans ces premiers essais, l’attention n’avait pas été spécialement attirée sur le sort des femmes, mais elles recueillaient leur part de l’enseignement destiné aux classes ouvrières en général. Le mouvement de 1825 fut repris un quart de siècle plus tard, et cette fois les femmes devinrent l’objet d’une sollicitude particulière. L’exposition universelle de 1851 avait mis au jour l’infériorité de l’Angleterre dans toutes les industries où les arts trouvent une application. Le gouvernement et le parlement résolurent de n’épargner aucun sacrifice pour former des élèves et des maîtres en vue du développement des arts industriels. Une section spéciale fut créée au sein du Comité du conseil privé chargé de l’instruction, cette section, connue sous le nom d’Art department, eut pour mission d’organiser sur une grande échelle L’enseignement public du dessin dans tout le royaume. Nous n’examinerons pas ici en détail l’organisation de l’Art department et de ses nombreuses fondations ; , elle a été décrite dans un savant rapport qui a pour auteurs MM. Marguerin et Mothéré, chargés par le préfet de la Seine d’étudier de près l’enseignement des classes moyennes et des classes ouvrières en Angleterre. Les institutions qui relèvent de l’Art department se divisent en deux catégories, selon qu’il s’agit de l’enseignement public destiné à diriger le goût général de la nation ou de l’enseignement spécial qui doit former des maîtres d’art. L’enseignement public comprend les écoles centrales d’art, qui étaient dès 1861 au nombre de 87, et autour desquelles se groupent des associations locales d’écoles primaires pour l’enseignement du dessin. Toutes ces institutions comptaient, il y a déjà dix ans, 91,836 élèves. Des inspecteurs locaux visitent chaque année les écoles centrales d’art et les écoles primaires qui y sont affiliées. Des concours locaux donnant lieu à des primes provoquent l’émulation des élèves ; un concours national annuel a lieu entre les lauréats des concours locaux. Le musée central de South-Kensington prête aux diverses écoles des modèles, des moulages, des photographies, des écrits sur l’art ; il établit de plus tous les ans dans un certain nombre de localités une exposition ambulante d’objets d’art originaux. Un fonds de subvention est alloué par l’état aux écoles d’art pour acquérir des modèles et d’autres objets utiles à l’enseignement. Toutes ces mesures sont destinées à développer dans la Grande-Bretagne le goût et les connaissances spéciales ; mais il y a en outre des fondations plus positives et plus pratiques pour former des artistes industriels. Telle est l’école normale des arts établie à South-Kensington ; on n’y est admis qu’en faisant preuve de connaissances générales : l’enseignement y est gratuit, les bons sujets y bénéficient même d’importantes primes en argent. Telle est en ses principaux traits l’organisation compliquée de l’Art department ; elle constitue un vaste réseau détendant sur tout le territoire ; au moyen de subventions, de primes, d’examens, de brevets de capacité, d’expositions, elle exerce une grande influence sur le goût de la nation, sur les progrès de l’industrie, sur l’essor des classes laborieuses. Quelle place tiennent les femmes dans ces institutions nouvelles ? La même que les hommes, et c’est beaucoup dire. L’éducation des femmes a été jusqu’à ce jour si négligée dans tous les pays du monde, qu’on regarde presque comme une faveur insigne de les admettre aux établissemens publics d’enseignement. Dans la Grande-Bretagne, elles participent depuis dix ans à tous les moyens d’instruction et à tous les encouragemens qui sont offerts par l’état aux classes populaires ; dans les écoles primaires associées pour l’enseignement du dessin et dans les écoles centrales d’art, elles montrent parfois, nous assure-t-on, plus de dispositions que les hommes. Admises à titre d’élèves dans ces écoles, les femmes peuvent aussi y devenir maîtresses. L’école normale d’art ne leur est pas fermée ; à celles qui y étudient, l’état peut accorder des subventions qui varient de 5 à 15 shillings par semaine (de 6 fr. 25 cent, à 18 fr. 75 cent. ).

La science n’est pas moins utile que l’art à la petite industrie. Faire de l’ouvrier non plus un agent inerte d’exécution, mais un facteur intelligent, savant dans une certaine mesure, dominant son métier par l’étendue de ses connaissances, c’est une idée qui a germé au commencement de ce siècle, et qui n’a trouvé nulle part pour la recevoir un sol mieux préparé que l’Angleterre. Les Mechanics’ institutes, fondations privées, avaient posé les premières bases d’un enseignement scientifique à l’usage des classes ouvrières. Une intervention plus puissante était nécessaire ; à partir de 1850, l’état fit sentir son action dans ce sens. L’Art department, agrandi dans ses attributions, reçut la mission d’organiser un enseignement populaire des sciences appliquées. A dater de cette époque, cette section du conseil privé porta le nom de Science and art department. Le plan déjà suivi pour l’enseignement des arts le fut avec peu de modifications pour les sciences. L’on eût des maîtres et des maîtresses brevetés après examen ; des médailles, des prix furent décernés ; chaque candidat ouvrier qui a obtenu une médaille ou un prix vaut au maître ou à la maîtresse dont il a suivi le cours une prime déterminée. Cet ingénieux système de subventions profite à l’ouvrier studieux et intelligent, que le maître instruit à des conditions peu onéreuses dans l’espérance d’être rémunéré au jour de l’examen.

« Les tendances qui se manifestent chez nos voisins à l’égard de l’éducation des femmes, écrivent MM. Marguerin et Mothéré dans leur rapport au préfet de la Seine, sont bien propres à faire réfléchir ; les voies larges où ils entrent n’appellent pas seulement la curiosité, mais un attentif examen… L’on est frappé de cette circonstance singulière pour nous que toutes les nouvelles institutions sont communes aux femmes et aux hommes… Par quelles raisons appelle-t-on les femmes à participer à ce grand enseignement public des arts et des sciences appliquées, qui semble au premier abord convenir aussi peu à leur rôle dans la vie et dans la société qu’il convient aux hommes ? Nous avons fait bien des questions à cet égard. Voici ce que les Anglais répondent : l’éducation que reçoivent les femmes est le plus souvent nulle ou insignifiante : à tous les points de vue, il importe qu’elle soit plus élevée, plus forte et plus solide. » Les deux consciencieux auteurs développent ensuite avec grand sens tous les argumens que nous avons déjà présentés, ensemble de vérités banales et de principes évidens qu’on rougirait presque d’écrire, tant ils paraissent des axiomes, mais qui, toujours méconnus dans la pratique, doivent être sans relâche répétés.

Les efforts des particuliers et des sociétés libres sont venus s’ajouter à ceux du gouvernement en Angleterre pour le développement de l’instruction pratique des femmes. On connaît l’Association pour l’avancement des sciences sociales, institution puissante qui longtemps fut dirigée par lord Brougham, et qui tient tous les ans ses assises dans les premières villes du royaume, Birmingham, Edimbourg, Dublin, Liverpool. La question de l’éducation et de l’emploi industriel des femmes fut souvent traitée dans ces congrès ; mais l’Association des sciences sociales a exercé une action plus directe sur le sort des ouvrières en suscitant à côté d’elle et sous sa protection des sociétés privées ayant pour objet d’ouvrir aux femmes des carrières nouvelles. Parmi ces sociétés, les unes se préoccupent surtout du sort des femmes de la classe moyenne (societies for promoting the employment of educated women), les autres ont principalement en vue l’amélioration du sort des ouvrières proprement dites (societies for promoting the industrial employment of women). Ce ne sont pas là de simples comités de patronage ; leur but est plus noble et plus général : ces associations se proposent de relever la condition de la femme dans le royaume-uni en étendant les débouchés ouverts à son travail. Elles ont trois moyens d’action : elles font faire aux jeunes filles l’apprentissage de métiers lucratifs, elles se mettent pour elles à la recherche de places ou d’ouvrages, enfin elles s’efforcent d’agir sur l’esprit public par la presse et les conférences, et de combattre les préjugés populaires dont les femmes ont à souffrir. Déjà des résultats ont été obtenus. La peinture à l’huile et à l’aquarelle, sur verre ou sur porcelaine, la gravure sur bois, la lithographie, bien d’autres menues occupations où l’art tient une place notable, ont été, grâce à ces sociétés, abordées par les jeunes ouvrières. On a vu dans ces tâches aisées de jeunes filles gagner 5 ou 6 francs par jour, quelquefois davantage. Les occupations plus grossières, mais d’un champ plus étendu, ont aussi été l’objet de l’attention de ces sociétés initiatrices. C’est à ouvrir aux femmes la carrière commerciale qu’elles ont déployé le plus d’ardeur : faire de leurs protégées des secrétaires, des comptables, des teneurs. de livres, c’est là un des buts de leurs efforts. Elles voudraient même envahir les études des gens de loi et confier à des femmes le soin de rédiger les écritures d’avoué, de notaire, d’huissier. Lord Brougham a déclaré qu’il n’y avait aucune raison pour que les femmes fussent exclues des études et des offices des gens d’affaires. Cette affirmation a de l’importance de la part d’un homme qui s’est trouvé à la tête de la magistrature britannique.

Il y a une autre branche de fonctions que l’on voudrait voir plus souvent livrée aux femmes, c’est celle de contre-maîtresse et de directrice dans les manufactures. Les ateliers qui n’emploient que la main-d’œuvre féminine ne peuvent-ils avoir des femmes pour surveillantes ? On a des exemples heureux d’une pareille organisation en Angleterre, notamment à Nottingham ; on en a aussi quelques-uns en France ; ce serait là une vaste carrière ouverte aux femmes de tête et d’expérience. Les sociétés anglaises pour l’avancement industriel des femmes voudraient rendre plus fréquens des faits qui ne sont encore qu’exceptionnels. Une loi du parlement qui date de quelques années est venue appuyer ces tendances ; d’après ce bill, une bande d’ouvriers agricoles (agricultural gang) ne peut comprendre dans son sein des travailleurs du sexe féminin à moins qu’il n’y ait à leur tête pour les surveiller une femme offrant des garanties (a woman of staid character) et ayant obtenu une licence personnelle du magistrat local. Les sociétés anglaises dont nous parlons ne se contentent pas d’assurer le sort des femmes de la classe ouvrière : avec un esprit de logique incontestable, elles s’efforcent d’ouvrir aux femmes des classes moyennes les professions savantes et libérales, comme la carrière de l’enseignement et la pratique de la médecine : ce n’est pas là, selon nous, un excès de zèle.

De l’Angleterre, passons à l’Allemagne. Le mouvement n’y est pas moins accentué ; seulement ici l’état reste spectateur immobile, et ce sont les particuliers qui jouent le rôle d’initiateurs. Dans un rapport adresse il y a quelques années au ministre de l’instruction publique, M. Beaudoin, inspecteur de l’université, chargé d’étudier en Belgique, en Allemagne et en Suisse l’état de l’enseignement technique, écrivait ce qui suit : « L’intelligence des filles est aussi développée que celle des garçons ; elles pourraient aussi bien qu’eux calculer, rédiger des bordereaux, tenir des livres, faire la correspondance, et, si le commerce les employait dans l’intérieur, les négocians auraient à leur disposition un grand nombre de jeunes gens qui sont occupés aujourd’hui au service des bureaux. Enfin les riches commerçans pourraient appeler ces jeunes filles dans leurs familles pour les charger de donner à leurs enfans une sorte d’éducation commerciale qui les disposerait à comprendre et à seconder un jour le commerçant qu’elles devraient épouser. Donc il faut ouvrir pour les jeunes filles un enseignement analogue à l’enseignement commercial que la chambre de commerce fait donner aux garçons. Telles sont les pensées qui se sont présentées à l’esprit de quelques personnes, et sur-le-champ il s’est trouvé dans Leipzig, comme toujours, un professeur particulier pour les mettre à exécution. » Le mouvement avait été plus général que M. Beaudoin ne paraissait le croire. En 1862, une école de ce genre avait été fondée dans le Wurtemberg ; depuis lors, il n’est guère de ville importante d’Allemagne où n’ait surgi quelque institut pour préparer les jeunes filles aux carrières commerciales. Il y a cinq ans environ, naquit la première association pour le développement industriel des femmes (Frauenbildungsverein zur Förderung der Erwerbsfähigkeit). De semblables comités se sont successivement constitués à Breslau, à Leipzig, à Hambourg, à Prague, à Vienne, à Berlin, à Brème et dans bien d’autres lieux. En général, ces associations créent des écoles professionnelles et industrielles pour les femmes (Handels-und Gewerbe schule). Ces écoles comprennent d’ordinaire un enseignement commercial complet et quelquefois des ateliers pour la couture mécanique ou pour quelques autres fabrications, comme celle des gants ou des enveloppes à lettres. Il est rare qu’elles préparent les jeunes filles aux arts industriels ; leur activité est tournée d’un autre côté. Voici la distribution des études et des travaux dans une de ces institutions, celle de Brieg, qui fut ouverte le 7 avril 1869 : deux leçons par semaine pour la composition allemande et les comptes-rendus d’affaires, deux leçons de tenue des livres, deux de calcul y compris l’étude des poids et mesures, du système décimal et de la comptabilité, deux leçons pour l’histoire du commerce et pour l’organisation commerciale, deux leçons pour les sciences naturelles, deux également de technologie, deux de géométrie, quatre leçons de dessin, deux leçons enfin pour les ouvrages de femmes de tout genre. On le voit, c’est l’enseignement commercial qui domine ; il ne faut pas oublier que les Allemands sont un des peuples du monde les plus habiles au commerce.

Dans quelques villes où il n’existe pas d’écoles professionnelles pour les femmes, elles peuvent suivre à certaines heures, dans les établissemens spécialement destinés aux hommes, les cours qui leur sont réservés : c’est toujours la tenue des livres, la correspondance d’affaires, la rédaction des bordereaux, des quittances, l’économie domestique, qui forment le fond de cet enseignement. Tous ces cours trouvent faveur et ont un nombreux auditoire. La plupart des écoles professionnelles pour les femmes ont de 50 à 100 élèves ; celle de Vienne a donné de l’instruction à plus de 700 jeunes filles. A quelques-unes de ces institutions sont joints des bureaux pour placer les ouvrières et pour leur chercher de l’ouvrage ; d’autres ont pour annexes des bazars, où sont mis en vente les produits du travail des femmes. Quoique les carrières commerciales soient l’objet principal de ces associations, il en est qui font une part exclusive à des études plus distinguées : telle est l’école d’art pour les femmes (Kunstschule für Frauen) à Munich. C’est une fondation récente, qui paraît destinée à réussir ; il y vient, nous dit-on, des élèves d’Angleterre et même d’Amérique. Enfin un grand nombre de sociétés se proposent de relever la destinée des femmes, non-seulement en leur ouvrant de nouvelles branches d’industrie, mais encore en leur procurant des plaisirs élevés et des distractions instructives ; elles instituent des récréations du soir (Abendunterhaltungen) qui réunissent les ouvrières toutes les semaines ou tous les quinze jours pour des lectures, des conférences, des spectacles et des chants. Nous avons sous les yeux le compte-rendu d’une série de ces séances tenues à Hambourg ; elle s’ouvrit par une conférence populaire sur l’électricité avec des expériences, puis vint l’exécution d’une sonate de Mozart et de lieder de Mendelssohn et de Schubert. D’autres fois ce furent des leçons sur la poésie locale et le patois du pays. Ce qu’ont produit jusqu’ici ces œuvres, il serait difficile de le dire, — bien peu de chose peut-être : — ce sont des semences et non des récoltes ; mais des indices nombreux permettent de conjecturer que le succès est assuré dans un laps de temps de quelques années.

De tous les pays, la France est celui où, depuis le moyen âge, la femme a tenu la plus grande place dans la littérature, dans la politique et surtout dans la société ; c’est celui où les lois civiles ont été le plus favorables à son indépendance et où les mœurs et les lois commerciales lui ont ouvert la plus grande sphère d’action ; c’est aussi la terre où par le développement des productions délicates les ouvrières ont trouvé le plus de débouchés. Quelles que soient les misères trop réelles de la condition des femmes dans notre civilisation, on peut dire que la France a été pour elles une terre promise. Il n’en est pas moins vrai que nous manquons encore d’un système d’instruction pratique destiné à développer l’éducation des ouvrières. La commission de l’enseignement technique en 1865 émettait avec raison le vœu suivant : « L’instruction industrielle et agricole des femmes ne mérite pas moins que celle des hommes la sollicitude et l’appui du gouvernement. Les encouragemens de l’état peuvent donc être utilement donnés aux établissemens fondés pour le développement de l’instruction technique des jeunes filles… L’organisation de l’enseignement commercial en faveur des femmes, convenablement approprié à leur sexe, mérite tout particulièrement les encouragemens de l’état. » Malgré ces déclarations officielles, on ne peut dire que de grands efforts aient été tentés en France pour améliorer la situation : nous avons à exposer moins des faits que des projets, et plutôt des plans d’établissemens à constituer dans l’avenir que des fondations déjà créées dans le présent. Comme en Angleterre après l’exposition de 1851, c’est l’enseignement populaire du dessin que l’on se préoccupa surtout d’organiser. Malheureusement Paris fut presque le seul lieu où ces tentatives se produisirent ; l’on ne citerait guère en province que Mulhouse, Lyon, Lille et deux ou trois autres villes peut-être qui se soient piquées d’émulation, et qui aient cherché à préparer aux arts industriels un personnel habile. L’état s’est jusqu’ici presque tenu à l’écart d’une propagande si nécessaire à l’industrie nationale ; ce sont les municipalités, les chambres de commerce, les sociétés industrielles ou les particuliers qui ont pris part à la rénovation de l’enseignement populaire du dessin. D’après la déposition faite dans l’enquête sur l’enseignement professionnel par M. Noyon, conseiller de préfecture et directeur des affaires municipales de la ville de Paris, il n’existait alors dans la capitale que sept écoles spéciales de dessin pour les hommes et huit pour les femmes ; toutes avaient été fondées à diverses époques par des professeurs privés et étaient subventionnées par la ville. Les écoles subventionnées de dessin pour les hommes adultes dataient les unes de 1825, les autres de 1832, de 1840. Au contraire les écoles d’adultes pour les femmes se trouvaient toutes de récente fondation, la première ayant été inaugurée en 1860. L’on en a depuis augmente le nombre de façon qu’il y en eût une pour chaque sexe dans chaque arrondissement. Quant aux écoles primaires de la ville de Paris, les enfans y apprenaient, dans la première classe le dessin linéaire et y commençaient le dessin d’ornement ; mais cela n’avait guère lieu que pour les garçons. Dans les écoles primaires de filles, on peut dire que le dessin n’était nullement enseigné ; ce n’était que dans les écoles spéciales de dessin que les femmes pouvaient être initiées à un enseignement élémentaire. Or ces écoles spéciales pour les femmes ne comptaient alors que 427 élèves inscrites, tandis que les mêmes écoles pour les hommes avaient plus de 1,600 élèves ; le chiffre de la fréquentation à ces écoles était encore plus défavorable pour les femmes. Lors d’une inspection faite à un jour déterminé, l’on avait trouvé pour les hommes 907 élèves présens et pour les femmes 202 seulement. Ainsi toutes nos écoles subventionnées de dessin se bornaient à donner de l’instruction à 200 élèves environ ; il y a pourtant à Paris plus de 105,000 ouvrières, dont 20,000 au moins sont occupées dans des industries qui se rattachent aux arts. En outre la directrice d’une de ces écoles déclarait que les résultats y étaient nuls ; l’unanimité des déposans à l’enquête reconnaissait que tout était défectueux dans cet enseignement : les locaux, les méthodes, le recrutement, surtout les modèles à la fois rares et mauvais. Une école professionnelle pour les femmes, fondée au passage Saint-Pierre et largement subventionnée par la ville, n’avait eu aucune influence sérieuse. Ainsi ces premières expériences avaient échoué, faute de sacrifices suffisans, de bonne direction, faute aussi de connaissances pédagogiques.

Cependant une œuvre privée qui naissait dans l’ombre était destinée à plus de succès. Au mois de mai 1862, il se formait à Paris une société pour l’instruction professionnelle des femmes. Elle ne comptait que 50 souscripteurs versant chacun 25 fr. par an ; avec ces ressources dérisoires, elle ouvrit le 15 octobre 1862, rue de la Perle, une école qui ne reçut d’abord que 6 élèves. Au bout de six mois, elle avait 40 élèves et 105 souscripteurs. A la fin de 1864, c’est-à-dire après deux ans d’existence, l’école, transportée rue du Val-Sainte-Catherine, instruisait 146 jeunes filles ; une succursale qui venait d’être ouverte rue Rochechouart en formait 16, en tout 152. Les demandes d’admission affluaient de Paris et de la province. Les progrès ont depuis continué. Aussi efficace s’est montrée l’instruction de l’école que le développement en avait été rapide. Outre l’enseignement général, que l’on y trouvait solide et substantiel, cet institut avait à sa naissance trois cours ou plutôt deux cours et un atelier : un cours de commerce qui avait pour objet de former de jeunes filles comme comptables, un cours de dessin dans lequel on faisait du dessin général jusqu’à ce que les jeunes filles fussent assez fortes pour être dirigées vers une spécialité, un cours de couture subdivisé en atelier de confection pour dames et en atelier de lingerie. La progression des recettes et du nombre des élèves permit d’élargir les bases de l’enseignement, de le rendre plus spécial et plus varié. Dans l’impossibilité d’ouvrir autant d’ateliers que le dessin appliqué à l’industrie contient de genres différens, l’on enseigna d’abord la gravure sur bois, et l’on eut presque immédiatement dix élèves pour ce métier productif ; puis l’on adopta la peinture sur porcelaine et les industries de goût, dites industries parisiennes, comme la peinture sur ivoire, sur écran, sur store ; considérant en outre que la multiplicité des industries et les dispositions des élèves donnent aux arts industriels une variété pour ainsi dire infinie, si quelques élèves de l’école professionnelle voulaient se consacrer à un genre non enseigné dans l’établissement, on les plaçait au dehors dans des ateliers spéciaux, sans rompre avec elles le lien d’affection et de confiance qui avait été formé pendant le cours des études générales. Ainsi organisée, l’école de la rue de la Perle donna les plus importans résultats ; il en sortit des jeunes filles bien disposées pour les luttes de la vie, et qui, placées dans des maisons de commerce ou travaillant pour des fabricans, valurent une solide réputation à l’établissement d’où elles provenaient.

Quelles sont les causes du succès de cette œuvre privée ? Il y en a quatre. L’enseignement du dessin était précédé dans cet institut par de substantielles études générales ; il était suivi d’un apprentissage méthodique de l’art industriel auquel se destinait spécialement l’élève ; en troisième lieu, la maison était en relations avec des patrons ou des personnes du monde, ce qui facilitait le placement des jeunes filles sortant de l’établissement ; enfin une rétribution légère était exigée des élèves, condition qui éloignait les incapables et les paresseuses. Quelque engouement que l’on puisse avoir pour les études strictement professionnelles, tous les hommes compétens admettent qu’un enseignement général sérieux doit servir de préliminaire. Avant de prétendre utiliser les aptitudes spéciales, il faut développer les diverses facultés de l’esprit par des exercices et des vues d’ensemble. Dans la pratique même des arts industriels, il y a deux parties : la première est le dessin, la seconde est l’art industriel particulier que l’on veut exercer. Les élèves qui suivaient les cours de dessin de la ville de Paris n’avaient guère la possibilité d’apprendre simultanément ou postérieurement la profession à laquelle elles se destinaient ; faute de cet apprentissage spécial, la plupart n’arrivaient à rien. Il existe encore pour la jeune fille une difficulté plus grande que l’étude d’un métier, c’est de se faire connaître et de trouver de l’ouvrage. Il est plus difficile aux femmes de se faire valoir qu’aux hommes ; elles sont plus retenues au foyer et dans la famille, les démarches de leur part sont moins aisées, il n’existe guère entre elles cette camaraderie qui est aux hommes d’un si grand secours. L’école professionnelle de la rue de la Perle avait le mérite de suivre les élèves après la terminaison de leurs études, non pour leur imposer un gênant patronage, mais pour les mettre en relations avec des fabricans ou des personnes du monde. Elle faisait ainsi pour les femmes ce que l’école Turgot fait pour les hommes ; c’était rendre également service aux ouvrières et aux patrons, mettant toujours en face l’une de l’autre l’offre et la demande, qui dans la petite industrie souvent s’ignorent et se cherchent réciproquement sans toujours se rencontrer, et qui souffrent gravement l’une et l’autre de leur mutuelle absence.

Une expérience a été tentée dans les conditions les plus ingrates, elle a eu le plus grand succès, et cela presque immédiatement par la force des choses, par la vertu de l’institution même. N’est-il pas désirable que cet heureux exemple soit suivi ? Depuis quelques années, plusieurs écoles du même genre se sont fondées à Paris, mais combien nous sommes encore loin du but ! Il nous faudrait cent fois plus d’instituts de ce genre. Les communes, les chambres de commerce, l’état lui-même, devraient contribuer à ce mouvement fécond. L’un des déposans à l’enquête professionnelle, M. Marguerin, directeur de l’école Turgot, réclamait que l’on ouvrît pour les jeunes filles des établissemens analogues à cette école. L’industrie profiterait singulièrement de cette propagande pour relever la destinée des femmes. S’il est une conviction qui ressorte de l’enquête sur l’enseignement professionnel, c’est qu’on ne forme plus d’apprentis dans les ateliers de la petite industrie ou qu’on les forme mal. Un document officiel, vieux de deux mois à peine et qui est dû à M. Gréard, directeur de l’enseignement primaire de la Seine, confirme pleinement sur ce point les rapports antérieurs. Notre siècle est trop pressé, il y a trop d’activité dans l’atelier commun, pour qu’on y puisse bien apprendre un état. Puis la division du travail est tellement grande, le morcellement de la main-d’œuvre si excessif, qu’un enfant peut rester des années dans nos ruches laborieuses sans parvenir à rien savoir. Nous sommes menacés de ce côté d’une véritable décadence ; en même temps que se perfectionnent les procédés scientifiques, il semble que les procédés artistiques soient menacés de se perdre. « L’industrie étant partagée en une infinité de spécialités, il faudrait une encyclopédie de modèles, disait le directeur d’une école de dessin à Paris. Les uns voudraient ne dessiner que tel genre, celui-ci le paysage, celui-là les fleurs, cet autre les animaux. On demanderait, comme cela m’est arrivé souvent, à ne dessiner que du gothique ou de la renaissance, du grec ou de l’égyptien. Il y a peu de temps, on m’a amené un élève pour dessiner du chinois ; on ne fait que cela chez mon patron, me dit l’élève. Les élèves, les parens, les patrons eux-mêmes, ne comprennent pas que c’est non le genre à la mode qu’il faut apprendre, mais ce qui mène à tous les genres. » Il en va de même pour presque tous les métiers. « Pour terminer les mouvemens de pendule qui viennent de fabrique, dit un autre déposant, un ouvrier fait l’emboîtage, un autre l’échappement, un troisième le remonté, et dans la plupart des cas aucun de ces ouvriers n’est capable d’exécuter ces trois opérations. Chacun d’eux s’intitule horloger et fait des apprentis ; on juge de la valeur de l’instruction professionnelle que ceux-ci reçoivent ! » Il est donc urgent de fonder des écoles d’apprentissage ; par elles, on pourrait encore développer en France des industries qui n’y ont pas assez d’importance. Dans l’enquête sur l’enseignement professionnel, plusieurs hommes distingués demandaient que l’on fondât des écoles pour l’horlogerie et pour les instrumens de précision : c’était le meilleur moyen, disait-on, d’arriver à lutter avec la Suisse. Or l’horlogerie peut avec grand avantage devenir une industrie féminine.

En dehors du commerce proprement dit et des arts industriels, il est d’autres débouchés que l’on peut ouvrir aux femmes. Les grandes administrations publiques par exemple ne les devraient-elles pas occuper en plus grand nombre ? Nos compagnies de chemins de fer ont déjà donné l’exemple à toute l’Europe en les prenant comme distributrices. Les femmes ont la vivacité de l’esprit et des doigts qui est nécessaire à une pareille tâche. Les postes aussi leur ont donné de nombreuses positions. L’expérience ayant réussi, on aurait pu l’étendre. Les femmes seraient d’aussi bons comptables que de bonnes distributrices. Les banques pourraient les employer. Il est surtout une administration nouvelle où l’étranger les admet et où nous ne sachions pas que la France les reçoive : ce sont les télégraphes. Notre pays, en excluant les femmes de cette profession aisée, manque à l’exemple qu’il avait donné lui-même. La Suisse a été l’une des premières à recruter dans le sexe féminin une partie de son personnel télégraphique ; l’Union américaine et la plupart des états de l’Allemagne ont fait comme la Suisse.

Un débouché bien autrement vaste et fécond pour les femmes, c’est l’instruction publique. Elles sont plus aptes à l’enseignement que les hommes. Leur esprit qui embrasse moins que le nôtre, saisit et retient mieux : elles ont quelque chose d’absolu dans l’intelligence qui donne la précision et la clarté ; elles ont d’instinct la connaissance de l’enfance : qui possède plus qu’elles la patience, la ténacité et la souplesse ? Insinuantes et fermes, elles savent se faire aimer et conduire doucement l’enfant à leurs lins : au point de vue pédagogique comme au point de vue moral, elles sont admirables et bien au-dessus de nous. Il semble donc que l’enseignement soit leur domaine : ainsi le voudrait sans doute la nature ; les préjugés et les institutions en ont disposé autrement dans les sociétés européennes. L’Amérique cependant nous a donné la preuve de l’excellence des femmes en matière de pédagogie : on sait que presque toute la jeunesse des États-Unis est élevée par elles ; les hautes études aussi les prennent pour interprètes au-delà de l’Atlantique. On a lu ici même [2] les (intéressans récits où M. Hippeau nous montrait des femmes américaines traduisant en chaire Xénophon, ou bien donnant une leçon de géométrie descriptive. Que ces mœurs s’introduisent en France, nous ne le demandons pas ; mais n’y a-t-il pas lieu d’employer les femmes plus que nous ne l’avons fait jusqu’ici dans l’enseignement ? Les difficultés, il est vrai, sont grandes ; elles ne sont pas seulement pédagogiques, elles ne tiennent pas toutes aux préjugés populaires, elles ont aussi leur cause, qui le croirait ? dans notre organisation politique et administrative. Voici quelques faits curieux que nous glanons dans les rapports des inspecteurs d’académie. Dans la Seine-Inférieure, le remplacement des instituteurs par des institutrices avait été essayé dans trois communes ; la mesure n’avait réussi que dans une seule, dans les deux autres, les familles regardaient l’enseignement des institutrices comme insuffisant pour les garçons. Ensuite la plupart des maires ne peuvent se passer de secrétaires, ni les curés de chantres. Or nos communes sont si petites, — dans le Calvados, il y a 12 communes n’ayant pas 100 habitans, 101 qui en ont moins de 200, et 277 communes qui n’ont pas 300 habitans ; — on conçoit qu’avec une population si chétive le secrétaire de la mairie et le chantre soient difficiles à trouver quand l’école est tenue par une femme. L’introduction des institutrices dans les petites communes du département du Nord s’était heurtée aux mêmes obstacles ; on reprochait en outre à ce système l’inconvénient de priver les garçons de leçons d’agriculture et d’horticulture [3]. Toutes ces plaintes sont-elles fondées et toutes ces difficultés insurmontables ? Qui empêcherait par exemple les institutrices de tenir les registres de la mairie ? Elles ont une capacité intellectuelle suffisante. Au surplus. il y a un certain revirement en faveur de l’emploi des femmes dans l’éducation. Il y a quatre ans, l’Académie des Sciences morales et politiques décernait un prix à Mme Pape-Carpentier, l’intelligente directrice des salles d’asile. « La commission a pensé, disait à cette occasion le rapporteur, M. Drouyn de Lhuys, que de nos jours il y a pour la société française un intérêt de premier ordre à susciter parmi les femmes, par tous les encouragemens possibles, des vocations pour l’enseignement. »

Quelle pourrait être sur la destinée des femmes l’influence des réformes que nous préconisons ? Elle serait certainement considérable. Dans la seule industrie parisienne, il y aurait une foule de positions lucratives que les femmes pourraient occuper, si leurs facultés naturelles avaient été développées par l’instruction ou par l’apprentissage. Il y avait à Paris en 1860 environ 26,000 ouvriers occupés aux articles dits de Paris, les instrumens de précision et d’horlogerie en employaient près de 12,000, la boissellerie et quelques industries de demi-luxe en comptaient 4,500 en chiffres ronds, les groupes de l’or, de l’argent, du platine, de la gravure, de la papeterie, de l’imprimerie, figuraient pour un contingent de 38,000 personnes : l’ensemble de ces industries, qui font une grande place à l’habileté des doigts, à la science ou à l’art, formait un personnel de 80,000 ouvriers, dont 49,000 étaient des hommes, 22,000 seulement des femmes, et le reste des enfans. Il est évident que le nombre des femmes occupées dans ces corps d’état pourrait facilement augmenter de moitié et peut-être même se doubler. Leur rémunération aussi serait sensiblement plus élevée, si leurs connaissances professionnelles étaient moins insuffisantes. Enfin ces industries mêmes sont susceptibles d’une très grande expansion ; tous les déposans à l’enquête sur l’enseignement professionnel déclarent que nos exportations de ces articles si variés pourraient s’accroître dans des proportions considérables, si l’apprentissage était moins défectueux et la masse du personnel ouvrier plus régulièrement préparée à la pratique du métier. Qu’on pense encore aux débouchés que pourrait offrir le commerce, s’il se fondait pour les femmes des institutions d’enseignement commercial, qu’on fasse entrer en ligne de compte aussi les positions qu’elles pourraient prendre dans l’enseignement public, on verra que le champ ouvert à leur activité est presque indéfini ; il s’agit seulement de leur donner les moyens de le cultiver. Les industries de la couture, de la broderie, etc., seraient alors dégagées d’une partie du personnel surabondant qui pèse sur elles et qui y déprime les salaires.

De même que, sur un marché qui est surchargé, il suffit quelquefois de retirer une quantité relativement minime de denrées pour que les prix se relèvent, ainsi il suffirait, dans une grande ville comme Paris, que quelques milliers de femmes trouvassent en dehors de la couture et des travaux du même genre une occupation lucrative pour que les salaires de toutes les ouvrières devinssent plus rémunérateurs. L’œuvre est donc moins colossale qu’elle n’en a l’apparence. Que d’élémens de réforme d’ailleurs n’avons-nous pas sur notre sol de France ! Ce n’est pas le zèle qui manque. Nous avons des ouvroirs par centaines, on pourrait presque dire par milliers : ce sont là les élémens tout prêts d’un vaste enseignement professionnel pour les femmes ; seulement ces efforts jusqu’ici ont été incohérens, quelquefois peu éclairés, presque toujours dépourvus de méthode. Aussi ont-ils rarement atteint le but qu’ils se proposent, parfois même ils ont desservi la cause qu’ils voulaient soutenir. Il est des cas trop nombreux où ils n’ont fait que remplir surabondamment les cadres d’une industrie déjà encombrée et précipiter des légions de jeunes filles dans des professions peu lucratives. C’est qu’il faut que le désir du bien soit guidé par la science. On connaît aujourd’hui parfaitement quelles sont les lacunes de l’éducation des femmes, quels sont les débouchés qu’il leur faut ouvrir ; il est donc plus aisé de travailler avec confiance et avec efficacité à relever la destinée de l’ouvrière.


PAUL LEROY-BEAULIEU.

  1. Voyez la Revue du 1er février 1872.
  2. Voyez la Revue du 15 septembre 1869, et lo travail de M. de Laveleye dans la Revue du 15 décembre 1871.
  3. État de l’instruction primaire en 1864, p. 387, 686 et passim.