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Le Travail et les Mœurs dans les Montagnes du Jura - Saint-Claude et Morez

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Le Travail et les Mœurs dans les Montagnes du Jura - Saint-Claude et Morez
Revue des Deux Mondestome 51 (p. 882-905).
LE
TRAVAIL ET LES MŒURS
DANS LES MONTAGNES DU JURA.

SAINT-CLAUDE ET MOREZ.

Si les aspects de la nature ne se déploient nulle part avec plus de grandeur et de variété que dans les pays de montagnes, on ne peut en dire autant de la vie des populations qui les habitent. Le plus souvent au contraire on les voit traîner sur un sol ingrat une existence étroite et monotone. Pâtre ou bûcheron, l’homme est comme effacé dans un tel cadre. Cette attristante uniformité de la vie commune ne disparaît guère que dans les régions où quelque rameau du travail industriel heureusement acclimaté vient suppléer à l’insuffisance des ressources agricoles. Déjà nos montagnes des Vosges dans les vallées de Saint-Grégoire et de Saint-Amarin, nos montagnes du Forez sur les gradins du vaste amphithéâtre qui s’élève de Rive-de-Gier à Saint-Etienne, celles du Jura sur les hauteurs abruptes de Septmoncel, nous avaient présenté quelques-uns de ces tableaux où la physionomie des populations, sous l’influence d’une industrie spéciale, s’empreint d’une vive originalité[1]. Ailleurs encore, notamment sur la chaîne jurassienne, on rencontre des exemples non moins significatifs de ce que peut en face des sévérités de la nature le travail de l’homme énergiquement soutenu et dirigé. Trop peu connues à raison de leur isolement, les populations industrielles du Jura mériteraient, par la singularité même de leur situation, d’exciter la curiosité; mais un intérêt d’un ordre plus général se dégage en outre des conditions de leur existence : l’étude de cette branche particulière de la grande famille laborieuse nous montrera sous un jour tout nouveau quelques-unes des graves questions de progrès matériel et moral dont se préoccupe à bon droit notre époque.


I.

Les groupes industriels du Jura sont échelonnés sur le revers occidental des montagnes dans un district qui s’étend en longueur de 30 à 36 kilomètres sur une largeur moindre de moitié. Compris tout entier dans l’arrondissement de Saint-Claude, sauf quelques lointaines dépendances situées dans le Bugey sur les confins du département de l’Ain, ce district embrasse les cantons de Saint-Claude et de Morez, une partie de celui de Saint-Laurent et quelques rares localités de celui de Moirans. Il a son centre dans des vallées profondes, d’où il remonte jusqu’aux villages le plus haut placés dans la montagne, à des altitudes de 1,100 et 1,200 mètres. On ne rencontre guère dans toute cette région qu’une terre froide ou pierreuse, peu propre à la culture des céréales. Les pâturages et les bois y forment, il est vrai, une ressource précieuse, mais qui nécessite de larges étendues de terrain pour nourrir un petit nombre d’habitans. Heureusement pour la contrée, l’industrie est venue y déposer des germes bien autrement féconds, et dont le développement a été surtout profitable aux localités les plus déshéritées. Aux extrémités du district, vers le sud et vers le nord, deux cités, Saint-Claude et Morez, sont les points d’où part l’initiative industrielle, où se rassemblent les. produits du travail et où se traitent les affaires. Chacune d’elles peut se flatter d’avoir en propre ses aptitudes et ses applications, son rayonnement, son organisation intérieure et ses procédés commerciaux.

La petite cité de Saint-Claude, jetée comme au hasard dans un site capricieux et tourmenté, est une des plus pittoresques non-seulement du Jura, mais de toutes les régions montagneuses de la France. Etroitement pressée au fond d’un ravin par des monts qui s’entre-choquent et paraissent se confondre, elle n’a pas même trouvé sur les bords de deux torrens, le Tacon et la Bienne[2], qui font ici leur jonction, une langue de terre où s’établir. Sa rue principale est juchée à cent cinquante pieds plus haut, sur une espèce de long redan ou de balcon naturellement creusé dans le flanc de la montagne. De là descend jusqu’au fit des deux torrens une autre rue dont la pente est des plus raides, tandis que quelques maisons éparses s’efforcent de grimper çà et là le long du coteau. La vallée s’élargit un peu à mesure qu’on remonte la Bienne; d’élégantes habitations, quelques fabriques entourées d’une végétation luxuriante, prêtent au paysage des traits vivans et gracieux. Le génie de notre temps, si fécond en travaux d’utilité publique, a mis son empreinte sur ce paysage d’un aspect déjà si fortement accentué. D’un côté, un pont suspendu, jeté avec une extrême hardiesse sur un abîme où piétons et voitures étaient forcés de plonger, il n’y a pas encore trente ans, joint la route de Lons-le-Saulnier à la principale rue de Saint-Claude. D’un autre côté, un viaduc en pierre, aux arcades superposées, dessine ses lignes sévères en parfaite harmonie avec le grave caractère du site. La plupart des constructions de l’intérieur de la ville sont, il faut l’avouer, bien peu en rapport avec ces travaux grandioses. Rien de plus mal entendu en général et de moins conforme aux exigences de la salubrité que la disposition des maisons occupées par les familles ouvrières. Il n’est pas de cour par exemple qui ne soit traversée par un ruisseau fangeux où se déversent des tuyaux en bois de sapin entr’ouverts de toutes parts.

Au sein des contrastes qu’offre l’aspect des constructions, Saint-Claude est le siège d’un travail homogène dans ses applications, quoique revêtant mille formes diverses. Le bois est le fond principal d’où sortent tous ces ouvrages de tournerie si connus sous le nom d’articles de Saint-Claude. Cette industrie, dont l’origine ne saurait être indiquée avec précision, avait grandi sous la protection de la puissante abbaye de Saint-Claude qui, du Ve siècle jusqu’en 1790, exerça un pouvoir presque souverain sur tout ce pays, où elle possédait d’immenses territoires forestiers. Peut-être, à l’intérieur du cloître, les religieux ont-ils été les premiers à mettre en œuvre les buis séculaires dont les collines jurassiennes étaient recouvertes, puis ils auront introduit ce genre de travail chez les bûcherons pour occuper les loisirs si longs de l’hiver. La tournerie s’étendit ensuite à diverses essences de bois indigènes, et plus tard aux bois exotiques; elle y joignit enfin graduellement la corne de bœuf et de buffle, l’os, l’ivoire et diverses applications de l’écaillé et de la nacre. Aujourd’hui, parmi les matières premières qui sont prises hors du Jura, il faut ranger le buis, dont l’ancien fonds a été épuisé. Cet arbuste, qui croît avec tant de lenteur, vient presque exclusivement des Pyrénées[3]. La partie la plus recherchée par l’industrie n’est pas, comme on le suppose assez généralement, la racine, mais une partie intermédiaire appelée loupe, placée au-dessus des racines avant les branchages et encore enfouie entre les cailloux qui recouvrent le sol. La loupe fournit ces articles veinés et flammés dont la surface peut recevoir le poli du marbre et en a presque la dureté. De même que le buis, une matière végétale aujourd’hui très employée, la racine de bruyère, se recueille dans les Pyrénées[4].

On ne se figure certainement pas l’extrême variété des ouvrages confectionnés avec ces différentes substances. Le domaine de la tournerie fine compte près de trois mille divisions qui se transforment et se ramifient sans cesse. Quelle diversité ne présente point par exemple le groupe des jouets d’enfans avec ses ménages, ses bilboquets, ses quilles, ses toupies, etc.! La catégorie des articles d’utilité domestique, dont les produits couvrent les tables dans les salles à manger et dans les offices, remplissent les boîtes à ouvrage et les nécessaires, en offre peut-être encore davantage[5]. Parmi les spécialités les plus remarquables, on doit ranger celle des chapelets, qui dominait toutes les autres avant la suppression de l’abbaye, et qui s’en tient à peu près aujourd’hui aux produits communs et à bon marché. Les mesures linéaires métriques ont aussi leur place dans le curieux dédale des articles de Saint-Claude : elles nous font toucher au domaine de la science, au domaine des instrumens de précision; mais beaucoup d’autres articles isolés, souvent même des plus communs, réclament aussi dans le travail une extrême justesse. A défaut de la boîte à ficelle, l’un des articles de la tournerie les plus difficiles à établir, et qu’on délaisse à Saint-Claude, je puis citer le robinet. Supposez de la part de l’ouvrier dans la fabrication si active de cet article la moindre erreur de main, et le but est aussitôt manqué.

Il est une des branches de la fabrication saint-claudienne que le changement des goûts publics a rudement atteinte : c’est la fabrication des tabatières, où, grâce à d’ingénieuses combinaisons datant d’une trentaine d’années, les ouvriers de Saint-Claude ont fini par ne plus connaître de rivaux. Tandis que sous une autre forme le tabac envahissait de plus en plus tous les rangs de la société, la poudre légère si estimée de nos grands-pères perdait de jour en jour de sa faveur. La tabatière cédait la place à la pipe, et on ne gardait guère que pour l’Amérique du Sud et pour l’Orient les nombreuses variétés où souvent le travail de l’ouvrier touche de si près à l’art[6]. Aujourd’hui à Saint-Claude c’est la pipe, la pipe en racine de bruyère, qui fournit au travail son principal aliment. La vogue dont jouissait le chapelet avant 1790 et la tabatière avant 1830 est passée toute entière, depuis cinq ou six ans, à ces pipes du travail le plus simple, d’une couleur rougeâtre, que la ville et la campagne ont également adoptées[7].

Les diverses matières servant à la tournerie sont d’abord préparées dans des ateliers mécaniques mus par des chutes d’eau, très nombreuses sur un sol aussi accidenté. Les appareils hydrauliques, dont le rôle grandit sans cesse, et dont le système a reçu les perfectionnemens les plus utiles depuis une trentaine d’années, sont employés à débiter le bois, à le couper d’abord en rectangle, puis à l’arrondir en ovale, à l’unir, à le polir, à le creuser, à le percer, à le ramener à des proportions qui varient suivant la destination de chaque morceau. Le tour circulaire, qui attaque la matière sans le moindre temps d’arrêt, a été substitué avec d’immenses avantages à l’ancien tour, dit tour à perche, où l’outil, sans cesse remonté et abaissé, ne coupait qu’en retombant. On redoutait à l’origine l’extrême rapidité de la roue; on craignait que le mécanisme aveugle, dont la vitesse ne diminue point alors même que la matière s’amincit et s’épuise, n’entraînât des accidens journaliers; mais les tourneurs se sont bien vite familiarisés avec le nouvel outillage qui leur épargne bien des fatigues et bien du temps. Le seul inconvénient réel de la tournerie en général résulte de la poussière fine et pénétrante volant de tous les côtés et remplissant la pièce où le travail s’opère, en dépit des meilleurs systèmes de ventilation.

Le traitement de la matière première dans les ateliers hydrauliques n’a pour objet, sauf quelques exceptions, que de préparer, d’ébaucher la besogne. De là le nom d’ébauchons donné aux petits blocs de bois qui en proviennent, et qui reçoivent au domicile de l’ouvrier, à l’aide d’un tour dont les mouvemens se règlent avec le pied, des préparations plus ou moins compliquées et parfois très délicates. Cette seconde partie du travail, qui emploie l’immense majorité des bras, se répartit dans les campagnes, mais de telle sorte que chaque commune, chaque village, a sa spécialité où il excelle. Le tourneur rapporte entièrement finis les objets qu’il est venu prendre à l’état d’ébauchons. Le dernier apprêt, le polissage, le vernissage, il les fait exécuter sous ses yeux, soit par sa femme, soit par ses en fans. Ces élaborations et plusieurs autres, celle par exemple qui consiste à rattacher, ou, suivant le mot technique, à encabiner les grains des chapelets, comportent le concours de tous les âges et de toutes les forces.

Grâce à cette organisation, qui le laisse entièrement maître de sa besogne, le tourneur de Saint-Claude remplit un rôle qui échoit bien rarement ailleurs aux ouvriers. C’est à lui que revient le soin de chercher les simplifications, les perfectionnemens dans le travail. Les fabricans s’occupent de la vente, voilà leur principale affaire. Certes il en est quelques-uns qui sont sortis du sillon tracé par la coutume, et dont l’initiative a exercé une très heureuse influence sur les progrès de l’industrie saint-claudienne[8]. A dire vrai pourtant, cette intervention des patrons demeure un fait exceptionnel; les modifications journalières sont dues aux ouvriers, et il en est parmi eux qui ont acquis dans le pays une véritable renommée d’inventeurs, sans pour cela en être devenus plus riches. L’un des plus ingénieux, M. Pernier, plus connu dans la montagne sous le surnom de Coco, est l’inventeur du bouche-bouteilles et de diverses autres applications d’une utilité reconnue.

L’ouvrier, travaillant chez lui et à la tâche, dispose de son temps comme il veut; mais il reste en général devant son tour de douze à quatorze heures par jour. On estime qu’il peut gagner en moyenne de 3 francs à 3 francs 50 centimes, à Saint-Claude du moins, où s’exécutent les ouvrages les plus délicats. Dans les campagnes, la moyenne flotte entre 2 francs 50 centimes et 3 francs; elle n’arrive guère au-dessus de 1 franc 75 centimes dans le Bugey. Le salaire des femmes est inférieur d’au moins un tiers à celui des hommes. Celui des enfans varie selon leur âge; mais ce qu’il faut faire remarquer, c’est que depuis une quinzaine d’années, tandis que le gain des hommes s’est accru d’environ un tiers, celui des femmes et des enfans a doublé, preuve certaine que l’on a de plus en plus recherché leur travail. Parmi les ouvrages les moins lucratifs, on peut citer la fabrication du chapelet, où l’encabinage des grains rappelle un peu, par la monotonie des mouvemens, quoique avec plus de nonchalance dans les allures et avec un outillage bien plus primitif, une des opérations de la fabrication des épingles connue en Normandie sous le nom d’entêtement, et que nous avons eu l’occasion de décrire ici même en détail[9]. Le millier de grains à encabiner se paie communément tout au plus de 50 à 70 centimes. La fabrication de la pipe en racine de bruyère est le travail le plus lucratif.

L’industrie de Saint-Claude, qui doit lutter non-seulement contre des fabriques françaises, mais encore contre des fabriques anglaises et allemandes, est forcée, pour subsister, d’offrir des conditions exceptionnelles de bon marché. En France, elle se trouve en concurrence avec Paris pour beaucoup d’articles de la tournerie proprement dite, avec Saumur pour le chapelet, avec Dieppe et Méru pour les objets en ivoire ou en os, et même, en ce qui concerne la dernière de ces deux cités, pour quelques ouvrages en bois. Saint-Claude se renferme assez volontiers dans le cercle des articles les plus courans, abandonnant à ses rivales de l’intérieur les genres qui exigent un labeur plus délicat. C’est là un tort évident, je ne dis pas pour l’ivoirerie et l’ossellerie, peu importantes chez elle, mais pour le chapelet, où il lui serait si facile d’exceller dans le travail d’art comme dans le travail courant, et pour certaines branches de tournerie ouvrée et sculptée si accessibles aux aptitudes locales. Le succès incontesté qu’on a obtenu dans les genres les plus riches de la spécialité des tabatières n’est-il pas de nature à stimuler les efforts? Evidemment Saint-Claude renonce ici bénévolement à une part légitime de son domaine. La lutte contre les fabriques étrangères est plus énergique. Il est vrai que Saint-Claude exporte près des quatre cinquièmes de sa fabrication, ne redoutant point l’Angleterre sous le rapport du bon marché, et surpassant l’Allemagne par la qualité de ses produits. Les pipes en racine de bruyère donnent lieu à une exportation considérable. L’Angleterre, qui n’en fabrique point, tire de Saint-Claude toutes celles qu’elle achète, hormis quelques genres sculptés qui viennent de Paris; elle en consomme beaucoup chez elle, et en envoie peut-être davantage au dehors, surtout aux États-Unis d’Amérique, où, dans ces nombreuses armées qui ont surgi tout à coup sûr le sol de la grande république, il n’est guère de soldat qui n’ait dans sa poche une pipe de Saint-Claude[10].

Pour beaucoup d’articles, les prix de vente descendent à des chiffres vraiment fabuleux, à 80, à 50, à 10 centimes par douzaine. Ces prix sont ensuite doublés, triplés, quadruplés par le commerce de détail. Souvent le public paie 1 sou ce qui n’a pas coûté 1 centime. Moins forte pour les ouvrages de choix, la disproportion n’en reste pas moins encore très choquante. Telle tabatière en riche bois exotique, qui revient au détaillant à 25 ou 30 francs, est vendue 75 ou 80 francs. Longtemps ces différences ont pu tenir en partie à la multiplicité des intermédiaires ; mais aujourd’hui cet inconvénient s’est notablement amoindri, le nombre des échelons a diminué. Certaines maisons ont des commis voyageurs qui prennent directement les commandes ; les autres ne sont plus guère séparées du détail que par le commissionnaire ou négociant en gros de Paris. Pour réagir contre les habitudes d’un gain démesuré et d’ailleurs préjudiciable aux fabricans, il faudrait répandre dans le public la connaissance des prix originels.

À d’autres points de vue, certaines réformes seraient encore plus nécessaires en même temps qu’elles sont plus faciles. Aptes à traiter toutes les parties de leur métier, comprenant vite ce qu’on leur enseigne, les tourneurs de Saint-Claude manquent de savoir. Comme les bons modèles leur font défaut, comme ils sont privés de tout moyen de comparaison, ils pèchent en général par le goût. Confondant le beau avec le bizarre, on les voit présenter comme des chefs-d’œuvre des objets dont l’unique mérite consiste dans le temps qu’ils ont pris et la peine qu’ils ont coûtée. Il suffirait aux tourneurs de mieux connaître le dessin pour éviter la plupart de ces méprises. On ne saurait trop leur faciliter cette étude. Les avances faites pour cet objet par la caisse municipale seront comme une semence féconde. On ferait bien encore de songer à la création d’une salle de modèles, d’une sorte de musée dont l’accès serait entièrement libre, et qui contiendrait, outre les échantillons des types nouveaux de la fabrique jugés les plus parfaits, les articles les mieux réussis des industries similaires de l’Angleterre et de l’Allemagne. Il serait également profitable d’y joindre quelques spécimens bien choisis d’autres industries plastiques qui ne sont pas sans quelque analogie avec les applications locales, par exemple de la céramique, de la poterie de luxe, et aussi de la sculpture mécanique.

En fait de création destinée à étendre, à perfectionner le travail, l’initiative ne serait pas un fait absolument nouveau dans les montagnes du Jura. L’autre cité de ce même district, Morez, va bientôt nous en fournir un témoignage significatif,

La distance entre les deux villes n’est que de 24 kilomètres ; mais la route est rude à parcourir, et elle l’était bien davantage avant les récentes rectifications que le concours intelligent des localités a permis d’accomplir. Chemin faisant, on peut prendre une idée des deux modes déjà signalés plus haut que revêt l’exploitation agricole à côté du travail industriel. Ici, on gravit des pentes couvertes de pâturages où paissent des troupeaux de vaches dont le lait sert à la fabrication des fromages[11]. Là, on se trouve en pleine forêt, au milieu des essences de bois si diverses qu’exploite la cognée du bûcheron. Ce sont les hêtres et les sapins, hôtes favoris de ces montagnes, qu’on coupe, les premiers à quarante ans, les seconds de soixante à quatre-vingts, qui s’entre-mêlent d’abord, puis peu à peu se séparent à mesure qu’on s’élève et que la température et le sol deviennent trop sévères pour le hêtre. Ce sont des frênes, des érables, des chênes, des coudriers, des saules à larges feuilles, mêlant leurs teintes, déjà si multiples, aux nuances encore plus variées des acacias, des cytises, des cornouillers blancs et sanguins, des troènes, des grandes aubépines et des rosiers gigantesques. A mi-route, au village de Longchaumois, renommé pour la fabrication des mesures linéaires, finit la circonscription de Saint-Claude et commence celle de Morez. Un peu plus loin, le village de La Mouille, singulièrement divisé en trois groupes distincts et ayant son église perchée à l’écart sur une éminence, dépend entièrement du groupe morézien. On n’a plus pour gagner la ville qu’à descendre une pente extrêmement rapide, qui s’enfonce brusquement à environ sept cent vingt pieds. Aussi, une fois à Morez, on croirait volontiers de prime abord qu’on se retrouve à la même élévation qu’à Saint-Claude[12], lorsqu’en réalité, grâce à l’ascension lentement effectuée avant d’atteindre La Mouille, on est encore à huit cents pieds à peu près au-dessus du chef-lieu de l’arrondissement.

A coup sûr, ce n’est pas ici un lieu de plaisance : peu ou point de blé, peu ou point de légumes, peu ou point de fleurs, peu ou point de fruits. On ne s’installe à demeure à Morez que pour travailler. En donnant à la vie un stimulant et un but, le travail industriel qui alimente ce district le rend en même temps habitable. Le génie du travail règne à Morez en maître absolu; il y a tout créé. La ville date de ce siècle, son développement même est postérieur à 1830. Avec ses cinq mille habitans, avec les six mille ouvriers qu’elle tient à sa solde dans sa circonscription, elle ne nous offre pas sans doute l’exemple d’un accroissement comme il s’en rencontre dans le domaine de nos industries textiles, à Roubaix, à Saint-Quentin, à Elbeuf Néanmoins il est peut-être plus surprenant d’avoir vu se constituer une telle agglomération au sein d’un pays si écarté et si déshérité sous le rapport des voies de communication[13]. Morez a dû puiser tout en elle-même, tout demander à des applications importées de la veille.

Ce n’est plus au bois que s’attaque ici la main de l’ouvrier, ou du moins la mise en œuvre de cette matière ne figure que dans des fabrications accessoires; la place principale est à divers métaux, le cuivre, le fer, la tôle, etc. Les produits ne pouvaient être des articles trop lourds, absorbant une trop forte quantité de matière et grevant l’industrie de frais de transport considérables. Une fabrication particulière s’adaptait merveilleusement aux exigences locales, l’horlogerie. Elle avait l’avantage, durant la saison si longue où la neige et le froid entravent tout mouvement extérieur, de fournir un moyen d’occupation sous le toit domestique. Aussi, après avoir marqué le début de cette contrée dans la vie industrielle, l’horlogerie y reste-t-elle toujours la branche principale du travail. Elle a été la mère et la patronne des autres applications installées auprès d’elle. Le fond du ravin n’avait pas été son premier berceau; elle s’était implantée d’abord, une trentaine d’années plus tôt, à deux ou trois kilomètres dans les montagnes, au village de Morbiers, où elle emploie encore tous les bras, mais pour le compte de la nouvelle cité.

Connue dans le commerce sous le nom d’horlogerie de Comté, la spécialité morézienne embrasse les divers genres d’horloges à poids, telles que les horloges pour les églises, les mairies, les écoles, les usines, les chemins de fer, et toutes les pendules renfermées dans de hautes caisses en bois peint, si nombreuses en province. A ces fabrications courantes s’ajoutent des régulateurs établis avec des soins particuliers, quoique d’après le même système, les horloges à poids se réglant, comme on sait, beaucoup mieux que les horloges à ressort. Ces dernières ne sont pas d’ailleurs délaissées par les fabricans, qui ont au contraire, depuis longtemps déjà dans cette branche spéciale, des types fort connus, tels que des pendules de voyage à poignée, des pendules dites pendules-bornes à grande sonnerie. Ce ne sont pas là toutefois leurs produits caractéristiques.

Les besoins immédiats de l’horlogerie alimentent divers ateliers importans, ceux par exemple où se fondent les roues et les timbres, où se confectionnent les cadrans. Cette dernière application a conduit par la similitude du travail à la fabrication des plaques sur lesquelles on inscrit les noms des rues et les numéros des maisons, comme à d’autres emplois de l’émail sur fer et sur tôle. On semblait ne pas sortir de la spécialité des cadrans. C’est de l’horlogerie à poids que procède directement le vulgaire tournebroche, abandonné dans nos étroites et économiques installations parisiennes, mais que les départemens tirent en grande quantité de Morez. A ce même groupe se rattache le piège appelé miroir à alouettes, muni de mouvemens qui marchent jusqu’à 40 minutes, sans faire le moindre bruit, et dont le tournoiement attire et trompe l’innocent volatile.

Une initiative hardie, qui ne remonte qu’à huit ou neuf années, nous a montré l’horlogerie morézienne visant à s’élever vers la branche la plus délicate de l’art, c’est-à-dire vers la fabrication des montres. Comment! se sont dit les industriels, nous traitons avec un succès incontesté les grandes horloges à poids comme aussi certains types de l’horlogerie à ressort, et avec tant d’expérience acquise, avec des marchés d’ailleurs indiqués d’avance, nous abandonnerions une des spécialités les plus lucratives de l’horlogerie! Les Moréziens n’ont qu’à gravir la montagne voisine de la Faucille pour apercevoir, au milieu du merveilleux panorama qui s’y déroule, entre les cimes des grandes Alpes et le pied des monts jurassiens, assise au bord de son beau lac, l’industrieuse et attrayante cité genevoise dont la fabrication et le commerce des montres ont si largement agrandi la fortune. Ils peuvent encore contempler plus près d’eux, dans le Jura suisse, la richesse que cette même branche de travail a répandue dans des localités plus durement traitées que leur propre ville sous le rapport du climat, La Chaux-de-Fond et le Locle, où des juges très compétens croient pouvoir compter jusqu’à près de quatre-vingts millionnaires, et où les détails d’installation intérieure rappellent souvent le confort des villas de la Hollande, En hommes pratiques, loin de se flatter d’atteindre au but de prime saut, ils avaient compris que pour savoir il faut apprendre et surtout bien commencer, suivant le précepte besogne bien commencée est à moitié faite. Grâce à des souscriptions locales et à quelques subventions du conseil-général du Jura[14], ils avaient donc ouvert une école spéciale entièrement gratuite, pourvue d’un outillage complet. Cet établissement, la fabrique l’a maintenu durant cinq ou six années, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’elle ait cru posséder un nombre suffisant d’ouvriers pour les besoins présens. A notre avis, l’intérêt du lendemain, l’obligation de se perfectionner dans un art où tant de progrès sont encore désirables, auraient exigé que l’école fût indéfiniment conservée; mais enfin, si peu qu’elle ait duré, elle a produit des résultats faciles à constater. Le niveau moyen de la fabrication morézienne a été rehaussé; la montre est désormais confectionnée par quelques maisons qui écoulent aisément leurs produits.

En dehors de l’horlogerie et de ses dépendances plus ou moins éloignées, deux industries se sont fortement acclimatées sur le même point. L’une, la lunetterie, emploie environ deux mille ouvriers, soit dans des ateliers, pour la taille du verre et la confection des branches de lunettes, soit à domicile pour l’ajustage des pièces. L’autre, la fabrication des couverts d’après les procédés de M. de Ruolz, se distingue par des combinaisons ingénieuses dans la préparation du métal et par de rapides progrès dans l’outillage.

Comparé, dans son ensemble, à celui de Saint-Claude, le système de la fabrication à Morez attribue une plus large place aux agens mécaniques. Au lieu de se borner presque toujours, comme là-bas, à donner à la matière une première façon plus ou moins avancée, on demande souvent à la machine hydraulique l’achèvement complet, ou à peu près complet, de pièces délicates et fines. Hormis ce trait différentiel, les points de ressemblance sont nombreux entre l’organisation même des deux fabriques. A Morez comme à Saint-Claude, le travail se répand sur les montagnes environnantes et dans un rayon d’égale étendue. A défaut d’une annexe lointaine et indépendante comme le Bugey, où le travail n’offre d’affinité qu’avec celui de Saint-Claude, Morez embrasse immédiatement dans sa sphère d’action le vaste plateau triangulaire du canton de Saint-Laurent appelé le Grand-Vaux, dont les pointes se dirigent l’une vers Lons-le-Saulnier, l’autre vers Saint-Claude, et la troisième vers Morez, mais dont le pôle d’attraction est exclusivement dans cette dernière cité. Quant à la division du travail, elle existe dans la seconde aussi bien que dans la première de ces deux fabriques. Certaines applications y permettent également d’utiliser le concours des femmes et celui des enfans. Ainsi on emploie des femmes pour inscrire les heures sur les cadrans des horloges dans des ateliers spéciaux. Le plus souvent c’est à domicile que s’exécutent, soit dans l’horlogerie, soit dans la lunetterie, les détails dont peuvent se charger des mains faibles et délicates.

Le dimanche, plus régulièrement à Morez qu’à Saint-Claude, est le jour indiqué où les ouvriers viennent chez le fabricant chercher du travail en échange de celui qu’ils rapportent. On les voit dès le matin arriver par files, avec leur ouvrage sur le dos, ou, s’il s’agit de pièces trop lourdes, sur des charrettes de forme très allongée, convenant aux étroits sentiers des montagnes. Pour éviter de trop fréquens déplacemens, ils emportent d’ordinaire du travail pour une quinzaine, et reçoivent à chaque voyage la rétribution qui leur est due. Le taux moyen des salaires a été longtemps ici un peu plus élevé qu’à Saint-Claude; mais, la progression récente ayant été moins sensible à Morez, toute différence a disparu.

Pour cette dernière fabrique comme pour l’autre, le bon marché était un point capital. De plus, il fallait réunir à cet avantage les conditions de solidité et de justesse que réclame particulièrement l’horlogerie. Sous ce double rapport, le succès a été complet. Avec des qualités incomparablement supérieures, les horloges en métal de Morez ne coûtent guère plus cher que les grossières horloges en bois de la Forêt-Noire[15]. Les principaux articles moréziens s’exportent dans presque tous les pays du monde. L’horlogerie cependant trouve en France même son plus important débouché; la lunetterie au contraire place au dehors la plus forte part de ses produits[16].

Unissant à un remarquable degré l’esprit commercial à l’esprit industriel, la fabrique de Morez a ce mérite, moins commun chez nous qu’on ne le suppose, de savoir s’inspirer des goûts et des besoins des consommateurs. On en trouve une preuve dans un détail, particulier à la lunetterie, qui peut faire sourire au premier abord, mais qui n’a rien de futile dès qu’on réfléchit aux nécessités commerciales : il se rapporte à l’étude du nez, dont la forme varie, paraît-il, de peuple à peuple, et dont il faut tenir grand compte, pour que les lunettes aillent bien. Point de confusion à Morez entre les nez américains, allemands ou espagnols; ils ont chacun leur case spéciale chez le fabricant. C’est pour n’avoir pas su tenir compte de circonstances analogues que telle ou telle de nos fabriques s’est laissé ravir par des concurrens du dehors des spécialités dont le monopole semblait lui être assuré[17]. Non contens de cette attention dirigée sur leur commerce, les fabricans de Morez abjurent au besoin tout amour-propre personnel, et ils s’effacent sans difficulté devant l’acheteur qui le désire. Que d’horloges confectionnées par eux portent des noms étrangers au Jura! Dans cette concession à une exigence commerciale, il ne se trouve du reste aucune tromperie susceptible, en dernière analyse, de porter préjudice à personne. L’art de vendre est le complément indispensable de l’art de fabriquer : si l’on ne veut être bientôt distancé par ses concurrens, il faut se montrer aussi infatigable dans la recherche de ses débouchés que dans le perfectionnement de ses produits.

Entre ces deux élémens de la réussite, point de séparation à Morez : la double impulsion procède des fabricans. Que l’ouvrier soit bien placé pour saisir les inconvéniens d’un procédé ou les défauts d’un outil, et, s’il est doué d’un talent inventif, pour imaginer d’heureuses modifications, cela est évident. Seulement la recherche constante, les études systématiques sortent trop du cadre habituel où se meut l’ouvrier pour que son action puisse tenir lieu de l’intervention directe du fabricant. Voilà pourquoi le système généralement suivi à Morez me paraît valoir mieux que celui de Saint-Claude pour les progrès de la fabrication. Tout en se rapportant au régime du travail, ce trait-là suffit pour faire présager dans l’ordre des mœurs et des caractères plus d’un signe distinctif entre les deux groupes principaux de ces contrées.


II.

Dans les milieux qui se distinguent, comme la région industrielle du Jura, par des conditions toutes spéciales, par leur isolement, par leur passé, par l’espèce d’oubli où les a longtemps laissés l’attention publique, l’étude des caractères, des mœurs, de la vie quotidienne des populations offre plus qu’ailleurs l’attrait de l’imprévu. Partout du reste, dans le spectacle plus ou moins magnifique des moyens d’action de l’industrie et de ses œuvres, c’est toujours vers l’homme lui-même que remonte en définitive la curiosité de l’esprit. Sa présence seule prête une âme à toutes choses. Là où il n’est pas, l’idée de son absence reste encore la vraie source de l’intérêt. Dans les montagnes de Morez et de Saint-Claude, où la population est si vivante et si active, les côtés par où elle semble appeler le plus les regards ne se rapportent pas à la question de race. Le type ne varie tout au plus que sur un ou deux points, dans les environs de Saint-Claude, où l’on peut retrouver la trace de l’ancienne domination étrangère et reconnaître quelques vestiges du sang espagnol. Partout la rudesse du climat, — qu’augmente encore la direction septentrionale des principales trouées de la chaîne jurassienne, — communique au tempérament local quelque chose de sec et de résistant qui, sans avoir pour effet de prolonger la durée moyenne de la vie, sauf peut-être sur les hauteurs du Grand-Vaux, est très favorable au développement des forces physiques[18]. Le patois du pays ne change également que fort peu de canton à canton, de montagne à montagne; nulle part il n’empêche la population de parler correctement le français. Il ne renferme qu’un très petit nombre de locutions étrangères, dérivant de l’italien plutôt que de l’espagnol. Cela vient sans doute de ce qu’au temps où les couronnes d’Espagne et d’Italie reposaient sur la même tête, et où la Franche-Comté dépendait de ce vaste domaine, c’était vers le Milanais qu’on dirigeait les soldats levés dans ce dernier pays. Ils en rapportaient des expressions accueillies ensuite plus favorablement par le peuple jurassien que la langue même des Espagnols, ses maîtres abhorrés.

Ces premiers indices relatifs à la race et à la langue ne feraient pas supposer de prime abord les différences nombreuses que présente dans ces montagnes, sur un fond d’ailleurs uniforme, l’existence journalière des différens groupes. Il faut songer, pour les comprendre, que les villages sont séparés les uns des autres par des monts ou par des ravins, et que les routes vicinales et les sentiers, plus ou moins rudes toute l’année, demeurent à peu près impraticables pendant six ou sept mois consécutifs. Les communes éparses apparaissent comme autant de petites républiques distinctes, reliées dans une même fédération. Nulle part d’ailleurs on ne saurait mieux se faire une idée des dissemblances locales, de la diversité des caractères et des mœurs qu’au sein des deux cités vers lesquelles converge l’activité de toute la région.

Malgré la supériorité hiérarchique résultant pour Saint-Claude de sa qualité de chef-lieu d’arrondissement, on ne saurait nier que Morez jette plus d’éclat et occupe le haut de l’échelle industrielle. Les existences y ont plus d’ampleur; elles cherchent plus volontiers à se faire valoir et à se mettre en relief. Par la nature même des fabrications, il faut à Morez plus de capitaux pour devenir chef d’établissement. De même les affaires y sont envisagées d’un point de vue plus large. On y rencontre parmi les fabricans une coutume excellente, qui est un des signes les plus remarquables de l’esprit industriel : je veux parler de la disposition à se réunir, à se concerter, à s’entendre sur les intérêts communs de la fabrique et de son ressort. A Saint-Claude prévalent au contraire les habitudes de ce qu’on appelle le petit commerce, d’ordinaire routinier et ombrageux : chacun agit selon ses vues, isolément, et même, pourrait-on ajouter, un peu furtivement. Je ne voudrais pas affirmer qu’aujourd’hui encore tel fabricant ne prend pas la peine de porter lui-même ses lettres à la poste afin que personne ne connaisse le nom de ses correspondans. Dès lors le champ de la discussion se trouve très restreint, sinon tout à fait nul. Or, pour l’industrie considérée dans un centre quelconque, connue pour les divers élémens de la vie sociale, la discussion et le grand jour sont des conditions nécessaires au développement, à l’expansion, au progrès.

Que par suite de ces différences les rapports soient moins fréquens à Morez entre les patrons et les ouvriers, il faut le reconnaître; mais, loin de s’accuser en signes de défiance ou de jalousie, la séparation y semble provenir uniquement de la nature du travail. En revanche, s’il arrive un moment de crise commerciale, la fabrication se soutient plus longtemps à Morez qu’à Saint-Claude. Tandis qu’on s’évertue dans la première de ces villes à trouver des moyens de traverser la bourrasque, on paraît attendre tranquillement dans la seconde qu’elle disparaisse d’elle-même. Ne dirait-on pas que la patience, la résignation, qui convenaient jadis si bien dans le cloître, où se concentra durant de longs siècles tout le mouvement de la cité de Saint-Claude, survivent encore sous le régime de l’industrie émancipée? Peut-être aussi la matière même que mettent en œuvre les deux fabriques n’est-elle pas sans influence sur leur attitude respective. Cet arbre si lent à venir, ce buis qui compte par siècles les phases de son accroissement, n’est-il pas propre, sans qu’on y songe, à insinuer dans l’esprit l’habitude de l’attente, et je ne sais quelle répulsion instinctive pour l’ardente animation, pour l’intraitable inquiétude que suppose le plein développement de l’activité industrielle? Sans doute on ne se dit pas qu’on a du temps devant soi, comme en a l’arbre de la forêt, mais on s’abandonne aisément à l’idée que chaque jour suffit à son besoin. Là au contraire où l’homme s’attaque à des matières qui sortent en quelques heures de la fournaise enflammée, il doit se sentir plus porté à s’échauffer lui-même, à saisir le temps d’une main rapide et passionnée.

On ne s’étonnera point si |le mouvement envahissant des affaires réagit à Morez sur les relations du monde. Ces relations-là n’y tiennent effectivement aucune place dans la vie. Tandis que les hommes se voient journellement dans un cercle qui participe du caractère affairé de la cité, les femmes demeurent au logis, unique théâtre de leur existence. Est-ce là un legs de l’ancienne domination espagnole ou une infiltration des habitudes méridionales telles qu’on les rencontre dans nos départemens de la Provence? On ne saurait le dire; ce n’est pas du moins une conséquence obligée de la vocation industrielle. Considérez nos villes manufacturières du nord de la France : la femme y a son rôle dans la société comme dans la famille.

A côté de ce trait particulier à la classe aisée de la population, il s’en produit un autre d’une signification différente, qui se rapporte plus spécialement aux ouvriers. On voit prédominer partout dans ces montagnes, du côté de Saint-Claude comme du côté de Morez, le goût pour le travail en famille. L’ordre établi, tel que nous l’avons dépeint, a ses racines au plus profond des cœurs. Dans d’autres contrées, nous voyons l’ouvrier courir de lui-même à la fabrique et s’en faire comme un domicile; il ne songe pas plus à y regretter sa demeure qu’à se plaindre des règlemens que rend nécessaires toute agglomération d’individus. Ici, au contraire, l’homme ne se plie qu’à contre-cœur aux nécessités du travail en commun. Il a le goût du chez soi, de cette maison où il est son maître, où il va et vient à son gré. Il aime à pouvoir, quand cela lui plaît, quitter un moment son tour ou son établi, et venir sur le seuil de sa porte promener ses regards sur les mobiles et capricieuses perspectives des montagnes. C’est pour lui un bonheur qu’il ne saurait définir, mais c’est un bonheur que de vivre en fréquente communication avec la nature. J’ai pu constater en mainte circonstance comment on en contractait l’habitude dès le plus jeune âge. Je me souviens, par exemple, d’avoir vu dans une chaumière des environs de Saint-Claude, spécialement livrée à la fabrication des chapelets, trois enfans de huit à treize ans qui travaillaient sous la direction d’une sœur aînée; tous, la maîtresse aussi bien que ses élèves, avaient entrelacé dans leurs cheveux, et non sans grâce, des tiges de fraisier sauvage, fraîchement cueillies, dont les fleurs et les fruits pendaient au milieu des feuilles. C’est qu’à l’heure du dîner la nichée avait pris son vol au dehors et s’était un instant abattue sur le coteau voisin.

Dès que l’ouvrier répugnait au régime de l’atelier, il a fallu l’y attirer, surtout à l’origine, par l’appât d’un gain plus fort. De cette façon le développement des ateliers mécaniques, nécessité par le progrès de l’industrie, a contribué dans ce pays à faire grossir le chiffre du salaire. C’est du reste, disons-le en passant, la conséquence ordinaire, quoique parfois inaperçue d’abord, de l’emploi des machines. Ce qui est plus rare, c’est de voir le système du travail à domicile se prêter autant qu’ici à la division de la besogne. Si vous parcourez par exemple les campagnes dans les contrées où règne le tissage à domicile, vous ne trouverez partout qu’une tâche uniforme. Autre trait à signaler : comme la terre est généralement peu propice à la culture, le labeur industriel ne s’interrompt guère dans le Jura pour les travaux des champs, beaucoup moins à coup sûr que dans les régions de la Normandie, de la Picardie et de la Flandre, où le métier de tisserand se confond si souvent avec l’état de cultivateur. Nombre d’ouvriers adroits, et notamment d’horlogers, renoncent volontiers aux éphémères occupations de l’agriculture, qui ne leur offriraient pas une suffisante compensation.

La vie dans les montagnes, au bord des précipices, la nécessité de gravir des pentes glissantes, de suivre des sentiers étroits et périlleux, agissent plus fortement sur les habitudes locales que le travail agricole. Il en résulte visiblement pour l’esprit certaines directions, certaines aptitudes particulières. Dès ses premières années, l’enfant se trouve en face de dangers avec lesquels son œil se familiarise avant d’en avoir compris l’existence. Aussi n’est-il pas rare que le sentiment qu’on pourrait appeler le dédain de l’abîme provoque des actes d’une incroyable témérité, et pour les motifs les plus futiles. Le dimanche, les distractions des jeunes garçons ne sont guère que des hauts faits de ce genre. Vous les voyez aux bords de précipices sans fond tantôt se laisser glisser sur le flanc lisse et nu du rocher, n’ayant pour se soutenir que quelques racines desséchées ou quelques pierres mal assujetties, tantôt se faire suspendre par une corde et balancer dans les airs, afin que, grâce à l’élan imprimé, le bras pénètre plus avant sous quelque mamelon de la montagne, et tout cela pour atteindre un nid ou pour cueillir une fleur. Dans la témérité de ces exercices éclate déjà l’instinct si remarquable, si caractéristique que possède le montagnard jurassien pour deviner à première vue la force d’un point d’appui, pour calculer sans faire de calcul, mesurer sans prendre de mesure. A personne mieux qu’à lui on ne saurait appliquer le dicton populaire : il a le compas dans l’œil. Le fait est qu’il possède le sentiment inné des proportions, l’instinct de la mécanique. Interrogez-le sur les principes et sur les règles, il les ignore absolument, et néanmoins il sait les observer dans l’agencement des pièces de son travail. Les détails de l’industrie du pays en fournissent la preuve à chaque instant. La réputation des ouvriers jurassiens est incontestée sous ce rapport. J’ai eu l’occasion d’entendre des juges aussi compétens que désintéressés en rendre spontanément témoignage. Dans un moment où il était question de remanier la circonscription de nos trois écoles d’arts et métiers, de Châlon, d’Angers et d’Aix, les chefs de l’établissement dont le ressort embrassait le département du Jura, ne cachaient point leur désir de le conserver sur leur liste comme un de ceux qui fournissent les sujets les plus aptes aux travaux d’ajustage.

Ce don naturel qui contribue à maintenir intact et même à grossir le lot du travail local n’est pas resté sans influence sur le sort des familles ouvrières. Certes il compte pour quelque chose dans l’aisance assez générale dont elles jouissent, et qui se révèle par différens signes, en particulier dans l’habillement et dans la manière dont sont tenues les habitations. Les ouvriers, le dimanche, ceux des campagnes lorsqu’ils descendent à la ville, comme ceux de Morez et de Saint-Claude, portent un habit ou une redingote, jamais de blouse. Naturellement les femmes s’habillent avec une recherche plus grande encore, et que certains frondeurs du pays trouvent même exagérée. La propreté des logemens n’est pas moins significative; les ménages n’offrent nulle part cet air de délabrement, ces traces de négligence qui dans d’autres localités affectent si péniblement le regard. J’y ai vu régner le bon ordre alors même que certaines circonstances douloureuses auraient pu expliquer un certain abandon. Entrant un jour, à Saint-Claude, dans un logement qui se composait d’une chambre assez vaste, servant à la fois d’atelier, de cuisine et de chambre à coucher, je trouvai le maître de la maison à son travail, silencieux et pensif; près de lui, un jeune enfant de trois ou quatre ans, assis sur un escabeau, regardait sans rien dire. Il s’était fait un vide dans cette demeure; l’enfant venait de perdre sa mère. Avec elle s’en étaient allés le mouvement, la joie, le bonheur, et néanmoins les habitudes soigneuses étaient restées, et chaque chose était à sa place.

Une stricte économie est nécessaire dans les ménages, surtout en présence de l’augmentation survenue, ici comme ailleurs, dans le prix de toutes choses, pour mettre en équilibre les recettes et les dépenses. L’ouvrier de la ville le plus favorisé, celui qui gagne 3 francs 50 centimes par jour, ne touche en définitive pas plus de 80 francs par mois, défalcation faite des dimanches et de quelques inévitables chômages. Son logement lui coûte de 90 à 120 francs à l’année. Il faut donc que tous les autres besoins soient couverts avec 70 ou 72 francs par mois, somme bien exiguë pour l’ouvrier ayant plusieurs enfans en bas âge[19], et que sa femme, en ce cas-là, ne peut guère aider dans son travail, A la campagne, où la vie n’a pas les mêmes exigences qu’à la ville, où le pain est plus noir et la viande infiniment plus rare, on éprouve moins de gêne, les besoins et les frais journaliers étant moindres. Souvent le tourneur, plus souvent l’horloger de la montagne est propriétaire de la petite maison qu’il habite. Accoutumée à l’économie, cette population a vivement accueilli les institutions qui favorisent l’épargne ou l’assistance mutuelle. Les chômages volontaires, qui, dans certaines localités, causent tant de mal, sont ici des faits absolument exceptionnels. Il faut en dire autant des dissipations périodiques où va parfois s’engloutir en un jour le salaire d’une semaine, d’un mois tout entier. Quant à l’ivrognerie, celui peut-être de tous les vices dont la vie de famille a le plus à souffrir, on ne la rencontre guère dans cette région.

Il n’est pas rare de voir les ménages d’ouvriers prendre en commun les distractions du dimanche. C’est un usage ordinaire l’été, à Saint-Claude notamment, de s’acheminer vers les fraîches et verdoyantes vallées des environs. Les ouvriers du Jura se marient de bonne heure, les jeunes gens, de vingt et un à vingt-cinq ans, les jeunes filles, de dix-huit à vingt. C’est là un fait qu’on aime à noter, car il est reconnu que plus les mariages sont tardifs, plus la démoralisation s’étend. On ne peut dire si les délais conseillés au nom de la prévoyance compenseront jamais les sacrifices imposés à la morale; mais ce qui est certain, c’est qu’une fois l’âge de la majorité légale dépassé, le nœud de l’ancienne famille se relâche de lui-même : les fils, s’ils n’ont pas en vue un mariage prochain, se dispersent comme un essaim altéré d’indépendance, et ils ne sont que trop exposés alors à contracter des habitudes funestes pour le reste de leur vie.

C’est peut-être dans l’horlogerie que le régime du travail tend le plus visiblement à maintenir les habitudes de la vie de famille. D’abord, cette industrie est celle qui s’est emparée des plateaux les plus élevés, de ceux où la neige encombre le plus longtemps les sentiers, isolant les habitations les unes des autres, obligeant chaque groupe réuni sous un même toit à se suffire à lui-même, à restreindre dans les communications du foyer domestique toutes les manifestations de la vie morale. C’est presque dès le mois d’octobre que commence cette séquestration périodique qui ne finit guère qu’en avril. Engloutie presque durant tout cet intervalle sous son blanc linceul, la maison ne se distinguerait pas des ondulations neigeuses du terrain environnant si de loin, à la chute du jour, on ne pouvait apercevoir du fond des vallées ou des flancs des coteaux que sillonnent les grandes routes sans cesse balayées par le chasse-neige, étinceler des fenêtres étroites, horizontalement percées sur toute la largeur de la muraille et au-devant desquelles sont placés les établis où travaillent les uns auprès des autres tous les membres de la famille. Les sévérités du climat se trouvent imposer ici en quelque sorte certaines traditions de la vie patriarcale. On ne se perd pas de vue, on s’occupe sous l’œil paternel, on ne quitte l’établi que pour se rapprocher soit d’une grande table à l’heure du repas, soit du foyer ranimé vers la fin des soirées les plus froides.

Loin de les rendre moins sociables, tout en contribuant à les rendre plus réfléchis, l’isolement ordinaire où demeurent les ouvriers de ces montagnes ne fait que les disposer plus favorablement pour les relations avec les autres hommes. Leur humeur est facile et accueillante, quoique plus avenante qu’expansive. Les goûts populaires n’inclinent pas du reste vers les manifestations extérieures, surtout vers les manifestations bruyantes. On est calme par nature. Dans les divertissemens, dans les promenades du dimanche, point de cris, point ou peu de chants. Parcourez ces districts au moment de quelque joyeuse solennité, par exemple à la Saint-Jean, qu’on célèbre avec une ferveur particulière, vous verrez bien la veille au soir, dès que l’ombre s’est épaissie, les sommets des monts s’illuminer de feux, et le lendemain le travail faire place à la distraction et au plaisir; mais vous n’entendrez ni tapage ni tumulte. Le frein qu’on s’impose, on ne le sent même pas; il est dans l’habitude, cette forme visible de la conscience.

Les écoles sont fort appréciées par les familles. Tous les enfans apprennent à lire et à écrire. Sous ce rapport, il faut l’avouer, on est plus avancé là-bas, au fond de ces ravins écartés, sur ces crêtes si longtemps ensevelies sous la neige, que dans telle ou telle commune industrielle touchant presque les murs de notre splendide capitale. La preuve même que ces horlogers et ces tourneurs, qu’on supposait étrangers à tout ce qui se passe en dehors de leur aire silencieuse, lisent quand ils ne vont plus à l’école, c’est que si l’on s’entretient avec eux, on les trouve au courant de tous les faits contemporains un peu notables, sur lesquels ils s’expriment avec autant de bon sens que d’indépendance. Point de pic assez haut, point de vallon assez retiré pour rester inaccessible au souffle de ces idées libérales, de ces convictions instinctivement généreuses qui forment le trait le plus frappant de notre sociabilité, le lien le plus indestructible de l’unité française. Cela n’empêche pas les intelligences d’offrir çà et là des nuances particulières : c’est ainsi que la tribu vigoureuse occupant le plateau du Grand-Vaux est renommée pour la tournure un peu caustique, un peu railleuse de son esprit. On est prompt chez elle à saisir un travers ou un ridicule, et à le relever par une répartie piquante.

Ce qui domine ici en définitive, c’est l’amour du travail, qui ne s’est jamais démenti au milieu des populations, pas même dans les momens où la besogne ordinaire faisait défaut. On en vit un témoignage éclatant en 1848 : Saint-Claude eut alors ses ateliers nationaux, qui furent employés à la rectification d’une route départementale. Qu’arriva-t-il? Ces terrassiers, ces manœuvres improvisés, portant leurs habitudes traditionnelles dans leur nouvelle occupation, se mirent à l’œuvre sérieusement, si sérieusement même qu’on trouva juste d’accroître en leur faveur la rétribution réglementaire fixée pour les ateliers de ce genre, et qu’en fin de compte l’ouvrage fut exécuté à des conditions plus avantageuses que celles des devis antérieurement préparés. Dans un cadre ainsi formé, avec de pareilles dispositions et de pareilles aptitudes, unies d’ailleurs à un sentiment d’indépendance qui suppose une réelle dignité morale, le système du travail à domicile apparaît sous des couleurs singulièrement séduisantes. Il est ici en pleine possession de tous ses avantages. Dans la circonscription propre à la fabrique de Morez et à celle de Saint-Claude, le rayon est assez restreint pour permettre à l’ouvrier d’entrer en rapport direct avec la maison d’où lui vient sa besogne. Or c’est là une condition d’une importance sans égale. Lorsqu’on est obligé au contraire, à raison des distances, comme dans la plupart de ces pays de tissage dont nous parlions tout à l’heure, de recourir, pour la répartition du travail, à un intermédiaire désigné communément sous le nom de facteur, oh ! alors naissent en foule des inconvéniens et des périls dont l’organisation des districts industriels du Jura ne saurait donner aucune idée. Traitant avec des individus éparpillés sur un territoire étendu, qui ne se connaissent pas les uns les autres, dont la situation est toujours plus ou moins gênée, le facteur a tous les moyens de peser sur les salaires et d’en abaisser le taux à son profit. Au besoin, il passe sans laisser d’ouvrage à ceux qui se montrent trop exigeans, bien sûr de les trouver plus dociles une autre fois, après l’épreuve de la misère. Le travail à domicile équivaut dès lors à un marchandage dans la plus mauvaise acception du mot; simple tâcheron comme on dit dans l’industrie du bâtiment, l’ouvrier est exposé à voir s’amoindrir son salaire à mesure que grossit sa tâche.

D’autres conséquences sont à prévoir dès que l’on veut mettre en parallèle, au point de vue des nécessités économiques et sociales du temps, le système du travail à domicile et celui du travail en atelier. Croire que le premier de ces régimes renferme la solution des difficultés industrielles contemporaines, ce serait supposer que l’application dépend de la volonté pure et simple des individus. Or rien de moins exact. Tandis que certaines régions, certaines industries peuvent s’y adapter, d’autres y répugneraient invinciblement. Est-il donc si difficile d’ailleurs de s’apercevoir que, dans la généralité de ses tendances, l’industrie vise à une concentration de plus en plus prononcée? Lois de la concurrence, nécessités de la production en grand, aspiration vers le bon marché, tout l’y pousse, et sur une pente impossible à remonter. La trace de cette irrésistible influence se retrouve, comme on l’a vu, dans les plus récentes innovations accomplies à Morez et à Saint-Claude. Dès que la machine s’installe quelque part, elle entraîne une agglomération plus ou moins rapide. Or de sa nature même elle est souverainement envahissante. Parmi les causes qui élargissent incessamment sa sphère d’action, il en est une surtout bien propre à lui garantir une longue série de conquêtes : tandis que la main du meilleur ouvrier, exposée à mille impressions diverses, peut varier ou faillir, l’action de la machine est toujours sûre, et son œuvre toujours semblable à elle-même. Plus on peut recourir au travail mécanique, et plus on a de chances pour se rapprocher des conditions d’une justesse irréprochable. Cette remarque, j’oserai dire cette loi, s’applique aussi bien aux pièces d’une horloge qu’aux outils les plus gigantesques, qu’aux organes des appareils à vapeur les plus puissans et les plus compliqués. C’est le triomphe de l’homme que de rendre ainsi plus habile que lui-même l’appareil dont il a conçu le plan dans son esprit et qu’il a façonné de ses mains. Cependant, s’il charge la machine d’exécuter une partie de sa besogne, et d’ordinaire la partie la plus rude et la plus fatigante, lui seul peut la diriger, en prévenir les écarts, en empêcher les révoltes. Des expériences décisives n’ont-elles pas d’ailleurs démontré que l’intervention des instrumens mécaniques ne peut en définitive que multiplier au profit de l’ouvrier les élémens du travail? On ne discute plus sur ce point. Supposez qu’à Saint-Claude ou à Morez on se fût montré rebelle à l’emploi des machines, supposez qu’on eût renoncé à tirer parti des chutes d’eau dont la Providence a doté la contrée : l’industrie, loin d’avoir prospéré et grandi, serait en décadence complète; nombre de tourneurs et d’horlogers auraient été contraints d’aller loin de leurs montagnes natales chercher des moyens d’existence. Il est encore aujourd’hui dans ce milieu même plus d’une opération dure et rebutante qu’on ne saurait voir, sans en éprouver une peine secrète, se faire par la main de l’homme, et où l’intervention de l’outil mécanique viendrait invinciblement grossir le chiffre de la production[20].

De telles transformations, quand elles s’opèrent en dehors de circonstances exceptionnelles comme nous en avons rencontré dans les montagnes du Jura, opposent d’invincibles obstacles au système du travail à domicile. Il suffit d’ouvrir les yeux pour s’en convaincre. J’ai entendu quelquefois, il est vrai, des hommes animés des meilleures intentions exprimer l’espoir que l’essor du travail à domicile allait résulter de l’invention de tel ou tel appareil à vapeur d’un module extrêmement réduit et susceptible de s’installer dans les habitations privées. Il en est d’autres qui s’imaginent qu’on pourrait atteindre au même résultat, au moins dans les villes, en faisant circuler la force de la vapeur, comme l’eau ou le gaz, dans les maisons occupées spécialement par des familles ouvrières. Nul doute qu’on ne parvienne un jour de cette manière à faciliter plus ou moins la tâche de l’ouvrier dans certaines industries déjà pratiquées à domicile. S’imaginer toutefois qu’on arracherait ainsi au régime de l’atelier les fabrications installées aujourd’hui dans de vastes établissemens, où tout est organisé pour une production constante sur la plus large échelle, ce serait là une pure illusion.

Ce sont des efforts d’une autre nature dont les districts industriels de Saint-Claude et de Morez peuvent utilement suggérer l’idée. A considérer les besoins les plus manifestes de notre temps, les intérêts les plus réels de notre société, on reconnaît bientôt que les investigations vraiment pratiques ne sauraient avoir pour objet d’opposer le régime du travail à domicile au système du travail en atelier; elles doivent s’attacher à mettre en lumière les avantages du premier système susceptibles d’être étendus au second, et dont l’absence provient uniquement de circonstances accidentelles ou arbitraires. L’examen des groupes jurassiens nous montre tout à la fois à quelles conditions le travail à domicile procure un bien véritable et vers quelles réformes il convient de diriger le travail dans les manufactures.

A ce point de vue, s’il est une lacune à signaler au milieu des sérieux essais tentés de nos jours dans l’intérêt des masses, cette lacune a tenu à la domination trop exclusive des influences matérielles. Il y a, grâce à Dieu, parmi les populations ouvrières des aspirations tenant à l’ordre moral et intellectuel que le souffle du temps a répandues de toutes parts et imprimées en traits ineffaçables au fond des consciences. Malheureusement, durant les sept ou huit dernières années, ce ne sont ni les mesures nouvelles, ni l’exécution des lois existantes pouvant satisfaire à ces besoins d’une façon plus ou moins immédiate qui ont été le plus en relief et qui ont gagné le plus de terrain. Tant s’en faut; l’instinct matérialiste semblait avoir tout envahi. Enfin les circonstances politiques ont ramené les regards sur des questions trop délaissées. C’est là un favorable symptôme. Les tendances qui se sont manifestées avec le plus d’élan à propos des questions récemment soulevées par le régime du travail touchent de tous les côtés à des intérêts de l’ordre intellectuel ou moral. N’a-t-on pas paru vivement préoccupé par exemple du rôle de l’instruction populaire? Les ouvriers n’ont-ils pas laissé voir plus que jamais ce désir qui leur tient si fort au cœur de s’appartenir, de ne relever que d’eux-mêmes dans les institutions qui les concernent, désir qui ne peut espérer de satisfaction solide que du progrès moral? Ces deux sentimens trop longtemps méconnus sont précisément des plus enracinés parmi les populations ouvrières du Jura.


A. AUDIGANNE.

  1. Voyez la Revue du 15 février 1852, du 15 janvier 1853 et du 15 mai 1859.
  2. La Bienne, qui se jette dans l’Ain, fort au-dessous de Saint-Claude, sert au transport des bois sur un espace de 20 à 25 kilomètres.
  3. Il existe un fonds très riche en Turquie, où puise notamment l’Angleterre, et qui produit des buis gigantesques très branchus, propres à certains ouvrages de prix dont Saint-Claude ne s’occupe point.
  4. Outre les matières premières nommées plus haut, nous mentionnerons le coco, que l’on tourne aussi à Saint-Claude, et l’ivoire végétal, appelé vulgairement coroso, qui provient d’une sorte de marron, fruit d’un arbuste de l’Amérique du Sud.
  5. Deux articles de cette catégorie, les peignes et les robinets, sont précisément de ceux qui appartiennent au Bugey, où se confectionnent d’ailleurs les objets les plus grossiers et les moins chers. La petite cité d’Oyonax, entre Nantua et Saint-Claude, règne tout à fait sur la fabrication des peignes.
  6. L’examen des assortimens de tabatières destinées à l’Amérique du Sud pourrait donner une idée des mœurs de ce pays et du singulier contraste que tant de récits y ont dès longtemps signalés. Les articles sont en effet revêtus de peintures qui se rapportent presque exclusivement soit à des sujets religieux, soit à des sujets érotiques.
  7. La racine de bruyère a quelque chose de gras que le feu n’entame point, qui peut dispenser de garnir la pipe à l’intérieur, et qui ne communique au tabac ni goût ni odeur. On limite avec certains bois blancs, comme le sycomore, qui ne possèdent aucune de ses propriétés, et qu’on enduit d’une teinte rougeâtre facile à reconnaître d’ailleurs, parce qu’elle est plus foncée et plus égale que la couleur naturelle.
  8. Certaines transformations des mieux conçues et des plus avantageuses, soit dans l’outillage, soit dans les procédés de fabrication, sont dues notamment à MM. Dalloz du Martinet, Regad, Victor Desmaret.
  9. Voyez la Revue du 15 novembre 1851.
  10. Au moment de la dernière exposition universelle de Londres, on a pu voir plusieurs de nos compatriotes rapporter d’Angleterre des pipes en racine de bruyère; c’étaient des produits français qu’ils avaient pris pour des curiosités britanniques.
  11. Le district de Morez en produit pour 900,000 fr. environ par année.
  12. L’illusion est d’autant plus aisée qu’à Morez on a immédiatement au-dessus de sa tête deux montagnes, l’une de 3,444 pieds et l’autre de 3,549.
  13. Le chiffre des affaires industrielles monte à Morez de 6 millions à 6,500,000 fr., tandis qu’à Saint-Claude, avec un nombre d’ouvriers double, mais avec une matière première d’une valeur beaucoup moindre, le chiffre de la production ne dépasse point 4 millions de francs.
  14. Éclairé sur le caractère de l’œuvre, le gouvernement avait aussi témoigné de son bon vouloir en accordant une petite subvention sur le fonds inscrit au budget pour des destinations analogues, — fonds très modique du reste, quoique n’ayant, suivant nous, aucun besoin d’être accru.
  15. On a là de bonnes pendules à réveil pour 9 fr. 50 cent., avec les poids, et pour 12 fr. 50 c. avec sonnerie aux heures et aux demi-heures. Les résultats sont analogues pour la lunetterie, qui établit des lunettes à deux sous la pièce.
  16. Le pays étranger qui achète le plus les horloges moréziennes, c’est l’Espagne; les pendules à ressort dites pendules de voyage trouvent à s’écouler jusqu’en Chine. La lunetterie avait son principal marché dans l’Amérique du Nord; aussi a-t-elle cruellement ressenti les effets de la guerre civile actuelle.
  17. J’ai eu l’occasion de citer dans la Revue un fait de ce genre très significatif à propos des soies des Cévennes et des bas destinés aux colonies (livraison du 15 août 1853).
  18. Comme dit l’aphorisme de l’école, otium humectat et corpus debile facit: labor, siccat et corpus robustum facit.
  19. Si l’ouvrier est obligé de mettre un enfant en nourrice, il lui en coûte 15 fr. par mois dans la montagne.
  20. Je cite, dans la fabrication des peignes, l’opération qui consiste à ramener la corne à une surface plane, et qui, malgré les avantages résultant de l’emploi d’un appareil circulaire appelé toquet, dont l’invention est due à un habile industriel, M. Victor Desmaret, comprend toujours des parties si pénibles et si fatigantes.