Le Triomphe de Plutus

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Texte établi par Pierre DuviquetHaut Cœur et Gayet jeune (4p. 123-176).

LE TRIOMPHE DE PLUTUS,


COMÉDIE EN UN ACTE ET EN PROSE,


Représentée pour la première fois par les comédiens italiens,
le 22 avril 1728.


ACTEURS

  • APOLLON, sous le nom d’Ergaste.
  • PLUTUS, sous le nom de Richard.
  • ARMIDAS, oncle d’Aminte.
  • AMINTE, maîtresse d’Apollon et de Plutus.
  • ARLEQUIN, valet d’Ergaste.
  • SPINETTE, suivante d’Aminte.
  • Un musicien et sa suite.

La scène est dans la maison d’Armidas. ==SCÈNE PREMIÈRE== PLUTUS, seul.


PLUTUS

J’aperçois Apollon ; il est descendu dans ces lieux pour y faire sa cour à sa nouvelle maîtresse. Je m’avisai l’autre jour de lui dire que je voulais en avoir une ; Monsieur le blondin me railla fort ; il me défia d’en être aimé, me traita comme un imbécile, et je viens ici exprès pour souffler la sienne. Il ne se doute de rien ; nous allons voir beau jeu. Cet aigrefin de dieu qui veut tenir contre Plutus ? contre le dieu des trésors ! Chut !… le voilà ! ne faisons semblant de rien.


SCÈNE II[modifier]

PLUTUS, APOLLON.


APOLLON

Que vois-je ? je crois que c’est Plutus déguisé en financier. Venez donc que je vous embrasse.


PLUTUS
Bonjour, bonjour, seigneur Apollon.

APOLLON

Peut-on vous demander ce que vous venez faire ici ?


PLUTUS

J’y viens faire l’amour à une fille.


APOLLON

C’est-à-dire, pour parler d’une façon plus convenable, que vous y avez une inclination.


PLUTUS

Une fille ou une inclination, n’est-ce pas la même chose ?


APOLLON

Apparemment que la petite contestation que nous avons eue l’autre jour vous a piqué ; vous n’en voulez pas avoir le démenti, c’est fort bien fait. Eh ! dites-moi, votre maîtresse est-elle aimable ?


PLUTUS

C’est un morceau à croquer ; je l’ai vue l’autre jour en traversant les airs, et je veux lui en dire deux mots.


APOLLON

Écoutez, Seigneur Plutus, si elle a l’esprit délicat, je ne vous conseille pas de vous servir avec elle d’expressions si massives : un morceau à croquer ; lui en dire deux mots ; ce style de douanier la rebuterait.


PLUTUS

Bon ! bon ! vous voilà toujours avec votre esprit pindarisé ; je parle net et clair, et outre cela mes ducats ont un style qui vaut bien celui de l’Académie. Entendez-vous ?


APOLLON

Ah ! je ne songeais pas à vos ducats ; ce sont effectivement de grands orateurs.


PLUTUS

Et qui épargnent bien des fleurs de rhétorique.


APOLLON

Je connais pourtant des femmes qu’ils ne persuaderont pas, et je viens, comme vous, voir ici une jolie personne auprès de qui je soupçonne que je ne serais rien, si je n’avais que cette ressource ; votre maîtresse sera peut-être de même.


PLUTUS

Qu’elle soit comme elle voudra, je ne m’embarrasse point ; avec de l’argent j’ai tout ce qu’il me faut ; mais qu’est-ce que votre maîtresse à vous ? Est-elle veuve, fille, et cætera ?


APOLLON

C’est une fille.


PLUTUS

La mienne aussi.


APOLLON

La mienne est sous la direction d’un oncle qui cherche à la marier ; elle est assez riche, et il lui veut un bon parti.


PLUTUS

Oh ! oh ! c’est là l’histoire de ma petite brune ; elle est aussi chez un oncle qui s’appelle Armidas.


APOLLON

C’est cela même. Nous aimons donc en même lieu, seigneur Plutus ?


PLUTUS

Ma foi, j’en suis fâché pour vous.


APOLLON

Ah ! ah ! ah !


PLUTUS

Vous riez, Monsieur le faiseur de madrigaux ! Déguisé en muguet, vous vous moquez de moi à cause de votre bel esprit et de vos cheveux blonds.


APOLLON

Franchement, vous n’êtes pas fait pour me disputer un cœur.


PLUTUS

Parce que je suis fait pour l’emporter d’emblée.


APOLLON

Nous verrons, nous verrons ; j’ai une petite chose à vous dire : c’est que votre belle, je la connais, je lui ai déjà parlé, et, sans vanité, elle est dans d’assez bonnes dispositions pour nous.


PLUTUS

Qu’est-ce que cela me fait à moi ? J’ai un écrin plein de bijoux qui se moque de toutes ces dispositions-là ; laissez-moi faire.


APOLLON

Je ne vous crains point, mon cher rival ; mais vous savez que voici où loge la belle. J’en vois sortir sa femme de chambre, je vais l’aborder, je ne me suis déguisé que pour cela. Vous pouvez ici rester, si vous voulez, et lui parler à votre tour ; voyez bien que je suis de bonne composition, quand je ne vois point de danger.


PLUTUS

Bon, je le veux bien, abordez, j’irai mon train, et vous le vôtre.

SCÈNE III[modifier]

SPINETTE, PLUTUS, APOLLON


APOLLON

Bonjour, ma chère Spinette ; comment se porte ta maîtresse ?


SPINETTE

Je suis charmée de vous voir de retour, Monsieur Ergaste. Pendant votre absence, je vous ai rendu auprès de ma maîtresse tous les petits services qui dépendaient de moi.


APOLLON

Je n’en serai point ingrat, et je t’en témoignerai ma reconnaissance.


SPINETTE

J’ai cru que vous disiez que vous alliez me la témoigner.


PLUTUS

Eh ! donnez-lui quelque madrigal.


APOLLON

Tu ne perdras rien pour attendre, Spinette ; je suis né généreux.


SPINETTE

Vous me l’avez toujours dit ; mais, Monsieur, est-ce que vous allez voir Mademoiselle Aminte avec Monsieur que voilà ?


APOLLON

C’est un de mes amis qui m’a suivi, et dont je veux donner la connaissance à Armidas, l’oncle d’Aminte.


PLUTUS

Oui, on m’a dit que c’était un si honnête homme, et j’aime tous les honnêtes gens, moi.


SPINETTE

C’est fort bien fait, Monsieur. (À Apollon.) Votre ami a l’air bien épais.


APOLLON

Cela passe l’air. Mais je te quitte, Spinette ; mon impatience ne me permet pas de différer davantage d’entrer. Venez, Monsieur.


PLUTUS

Allez toujours m’annoncer. Je serais bien aise de causer un moment avec ce joli enfant-ci ; vous viendrez me reprendre.


APOLLON

Soit, vous êtes le maître.

SCÈNE IV[modifier]

SPINETTE, PLUTUS


SPINETTE

Peut-on vous demander, Monsieur, ce que vous me voulez ?


PLUTUS

Je ne te veux que du bien.


SPINETTE

Tout le monde m’en veut, mais personne ne m’en fait.


PLUTUS

Oh ! ce n’est pas de même ; je ne m’appelle pas Ergaste, moi ; j’ai nom Richard, et je suis bien nommé ; en voici la preuve.

Il lui donne une bourse.


SPINETTE

Ah ! que cette preuve-là est claire ! Elle est d’une force qui m’étourdit.


PLUTUS

Prends, prends ; si ce n’est pas assez d’une preuve, je ne suis pas en peine d’en donner deux, et même trois.


SPINETTE

Vous êtes bien le maître de prouver tant qu’il vous plaira, et s’il ne s’agit que de douter du fait, je douterai de reste.


PLUTUS

Voilà pour le doute qui te prend.

Il lui donne une bague.


SPINETTE

Monsieur, munissez-vous encore pour le doute qui me prendra.


PLUTUS

Tu n’as qu’à parler ; mais c’est à condition que tu seras de mes amies.


SPINETTE
, à part.

Quel homme est-ce donc que cela ? (Haut.) Monsieur, vous demandez, à être de mes amis ; comment l’entendez-vous ? Est-ce amourette que vous voulez dire ? La proposition ne serait point de mon goût, et je suis fille d’honneur.


PLUTUS

Oh ! garde ton honneur, ce n’est pas là ma fantaisie.


SPINETTE

Ah !… Votre fantaisie serait un assez bon goût. Mais qu’exigez-vous donc ?


PLUTUS

C’est que j’aime ta maîtresse ; je suis riche, un richissime négociant, à qui l’or et l’argent ne coûtent rien, et je voudrais bien n’aimer pas tout seul.


SPINETTE

Effectivement, ce serait dommage, et vous méritez bien compagnie ; mais la chose est un peu difficile, voyez-vous ! Ma maîtresse a aussi un honneur à garder.


PLUTUS

Mais cela n’empêche pas qu’on ne s’aime.


SPINETTE

Cela est vrai, quand c’est dans de bonnes vues ; mais les vôtres n’ont pas l’air d’être bien régulières. Si vous demandiez à vous en faire aimer pour l’épouser, riche comme vous êtes, et de la meilleure pâte d’homme qu’il y ait, à ce qu’il me paraît, je ne doute pas que vous ne vinssiez à bout de votre projet, avec mes soins, à condition que les preuves iront leur chemin, quand j’en aurai besoin.


PLUTUS

Tant que tu voudras.


SPINETTE
, à part.

Oh ! quel homme ! (Haut.) Oh ça, est-ce que vous voudriez épouser ma maîtresse ?


PLUTUS

Oui-da, je ferai tout ce qu’on voudra, moi.


SPINETTE

Fort bien, je vous sers de bon cœur à ce prix-là ; mais Monsieur Ergaste, votre ami, avec qui vous êtes venu, est amoureux d’Aminte, et je crois même qu’il ne lui déplaît pas ; il parle de mariage aussi, il est d’une figure assez aimable, beaucoup d’esprit, et il faudra lutter contre tout cela.


PLUTUS

Et moi je suis riche ; cela vaut mieux que tout ce qu’il a ; car je t’avertis qu’il n’a pour tout vaillant que sa figure.


SPINETTE

Je le crois comme vous ; car il ne m’a jamais rien prouvé que le talent qu’il a de promettre. Armidas a pourtant de l’amitié pour lui ; mais Armidas est intéressé, et vos richesses pourront l’éblouir. Ergaste, au reste, se dit un gentilhomme à son aise, et sous ce titre, il fait son chemin tant qu’il peut dans le cœur de ma maîtresse, qui est un peu précieuse, et qui l’écoute à cause de son esprit.


PLUTUS

Aime-t-elle la dépense, ta maîtresse ?


SPINETTE

Beaucoup.


PLUTUS

Nous la tenons, Spinette ; ne t’embarrasse pas. Vante-moi seulement auprès d’elle, je lui donnerai tout ce qu’elle voudra ; elle n’aura qu’à souhaiter ; d’ailleurs je ne me trouve pas si mal fait, moi, on peut passer avec mon air ; et pour mon visage, il y en a de pires. J’ai l’humeur franche et sans façon. Dis-lui tout cela ; dis-lui encore que mon or et mon argent sont toujours beaux ; cela ne prend point de rides ; un louis d’or de quatre-vingts ans est tout aussi beau qu’un louis d’or d’un jour, et cela est considérable d’être toujours jeune du côté du coffre-fort.


SPINETTE

Malepeste ! la belle riante jeunesse ! Allez, allez, je ferai votre cour. Tenez ; moi d’abord, en vous voyant, je vous trouvais la physionomie assez commune, et l’esprit à l’avenant ; mais depuis que je vous connais, vous êtes tout un autre homme, vous me paraissez presque aimable, et dès demain je vous trouverai charmant ; du moins il ne tiendra qu’à vous.


PLUTUS

Oh ! j’aurai des charmes, je t’en assure ; je te ferai ta fortune, mais une fortune qui sera bien nourrie ; tu verras, tu verras.


SPINETTE

Mais, si cela continue, vous allez devenir un Narcisse.


PLUTUS

Quelqu’un vient à nous ; qui est-ce ?


SPINETTE

Ah ! c’est Arlequin, valet de Monsieur Ergaste.

SCÈNE V[modifier]

ARLEQUIN, SPINETTE, PLUTUS


ARLEQUIN

Bonjour, Spinette, comment te portes-tu ? Je suis bien aise de te revoir. Mon maître est-il arrivé ?


SPINETTE

Oui, il est au logis.


PLUTUS

Bonjour, mon garçon.


ARLEQUIN

Que le ciel vous le rende ! Voilà un galant homme qui me salue sans me connaître.


SPINETTE

Oh ! le plus galant homme qu’on puisse trouver, je t’en assure.


PLUTUS

Eh bien ! mon fils, tu sers donc Ergaste ?


ARLEQUIN

Hélas ! oui, Monsieur ; je le sers par amitié, faut dire ; car ce n’est pas pour ma fortune.


PLUTUS

Est-ce que tu n’es pas grassement chez lui ?


ARLEQUIN

Non, je suis aussi maigre qu’il était quand il m’a pris.


PLUTUS

Et tes gages sont-ils bons ?


ARLEQUIN

Bons ou mauvais, je ne les ai pas encore vus. Cependant tous les jours je demande à en avoir un petit échantillon ; mais, à vous parler franchement, je crois que mon maître n’a ni l’échantillon ni la pièce.


SPINETTE

Je suis de son avis.


PLUTUS

As-tu besoin d’argent ?


ARLEQUIN

Oh ! besoin, depuis que je suis au monde, je n’ai que ce besoin-là.


PLUTUS

Tu me touches, tu as la physionomie d’un bon enfant. Tiens, voilà de quoi boire à ma santé.


ARLEQUIN

Mais, Monsieur, cela me confond ; suis-je bien réveillé ? Dix louis d’or pour boire à votre santé ! Spinette, fait-il jour ? N’est-ce pas un rêve ?


SPINETTE

Non, Monsieur m’a déjà fait rêver de même.


ARLEQUIN

Voilà un rêve qui me mènera réellement au cabaret.


PLUTUS

Je veux que tu sois de mes amis aussi.


ARLEQUIN

Pardi ! quand vous ne le voudriez pas, je ne saurais m’en empêcher.


PLUTUS

J’aime la maîtresse d’Ergaste.


ARLEQUIN

Mademoiselle Aminte ?


PLUTUS

Oui ; Spinette m’a promis de me servir auprès d’elle, et je serai bien aise que tu en sois de moitié.


ARLEQUIN

Ne vous embarrassez pas.


PLUTUS

Si Ergaste ne te paie pas tes gages, je te les paierai, moi.


ARLEQUIN

Vous pouvez en toute sûreté m’en avancer le premier quartier ; aussi bien y a-t-il longtemps qu’il me l’a promis.


SPINETTE

Tu n’es pas honteux, à ce que je vois.


ARLEQUIN

Ce serait bien dommage, Monsieur est si bon !


PLUTUS

Tiens, je ne compte pas avec toi ; je te paie à mon taux.


ARLEQUIN

Et moi, je ne regarde pas après vous ; je suis sûr d’avoir mon compte. Que voilà un honnête gentilhomme ! Oh ! Monsieur, vos manières sont inimitables.


SPINETTE

Doucement, voici l’oncle de Mademoiselle Aminte qui va nous aborder. Monsieur, faites-lui votre compliment.

SCÈNE VI[modifier]

ARMIDAS, PLUTUS, SPINETTE, ARLEQUIN


ARMIDAS

Ah ! te voilà, Arlequin ; est-ce que ton maître est arrivé ?


ARLEQUIN

On dit que oui, Monsieur ; car je ne fais que d’arriver moi-même : je m’étais arrêté dans un village pour m’y rafraîchir ; et comme il fait extrêmement chaud, vous me permettrez d’en aller faire autant dans l’office.


ARMIDAS

Tu es le maître.


PLUTUS

Monsieur, Spinette m’a dit que vous vous appelez Monsieur Armidas.


ARMIDAS

Oui, Monsieur ; que vous plaît-il de moi ?


PLUTUS

C’est que si mon amitié pouvait vous accommoder, la vôtre me conviendrait on ne peut pas mieux.


ARMIDAS

Monsieur, vous me faites bien de l’honneur ; le compliment est singulier.


PLUTUS

J’y vais rondement, comme vous voyez ; mais franchise vaut mieux que politesse, n’est-ce pas ?


ARMIDAS

Monsieur, mon amitié est due à tous les honnêtes gens ; et quand j’aurai l’honneur de vous connaître…


SPINETTE

Tenez, dans les compliments on s’embrouille, et il y a mille honnêtes gens qui n’en savent point faire. Monsieur me paraît de ce nombre. Voyez de quoi il s’agit : Monsieur est ami du seigneur Ergaste ; ils viennent d’arriver ensemble. Monsieur Ergaste est au logis, je vous laisse. (Elle s’en va.)


PLUTUS

Et je m’amusais, en attendant, à demander de vos nouvelles à cet enfant.


ARMIDAS

Monsieur, vous ne pouviez manquer d’être bien venu sous les auspices de Monsieur Ergaste, que j’estime beaucoup. Je suis fâché de n’être pas venu plus tôt ; mais j’ai été occupé d’une affaire que je voulais finir.


PLUTUS

Ah ! pour une affaire, voulez-vous bien me la dire ? C’est que j’ai des expédients pour les affaires, moi.


ARMIDAS

Eh bien ! Monsieur, c’est une terre que j’ai, assez éloignée d’ici, qui n’est pas à ma bienséance, et que je voudrais vendre. J’ai dessein de marier ma nièce près de moi, et je lui donnerai en mariage le provenu de la vente. Elle est de vingt mille écus ; mais la personne qui la marchande ne veut m’en donner que quinze, et nous ne saurions nous accommoder.


PLUTUS

Touchez là, Monsieur Armidas.


ARMIDAS

Comment !


PLUTUS

Touchez là.


ARMIDAS

Que voulez-vous dire ?


PLUTUS

La terre est à moi, et l’argent à vous. Je vais vous la payer.


ARMIDAS

Mais, Monsieur, j’ai peine à vous la vendre de cette manière ; vous ne l’avez pas vue, et vous n’aimeriez peut-être pas le pays où elle est ?


PLUTUS

Point du tout, j’aime tous les pays, moi ; n’est-ce pas des arbres et des campagnes partout ?


ARMIDAS

Je vous en donnerai le plan, si vous voulez.


PLUTUS

Je ne m’y connais pas ; il suffit, c’est une terre ; je ne l’ai point vue, mais je vous vois ; vous avez la physionomie d’un honnête homme, et votre terre vous ressemble.


ARMIDAS

Puisque vous le voulez, Monsieur, j’y consens.


PLUTUS

Tenez, connaissez-vous ce billet-là, et la signature ?


ARMIDAS

Oh ! Monsieur, cela est excellent ; je vous suis entièrement obligé.


PLUTUS

Ah ! çà ! si le marché ne vous plaît pas demain, je vous la revendrai, moi ; et je vous ferai crédit, afin que cela ne vous incommode point.


ARMIDAS

Vous me comblez d’honnêtetés, Monsieur, je ne sais comment les reconnaître.


PLUTUS

Oh ! que si, vous les reconnaîtriez, si vous vouliez.


ARMIDAS

Dites-m’en les moyens.


PLUTUS

Votre nièce est bien jolie, Monsieur Armidas.


ARMIDAS

Eh bien, Monsieur ?


PLUTUS

Eh bien, troquons ; reprenez la terre gratis, et je prends la nièce sur le même pied.


ARMIDAS

Vous l’avez donc vue ma nièce, Monsieur ?


PLUTUS

Oui, il y a quelques mois que, passant par ici, j’aperçus une moitié de visage qui me fit grand plaisir. Je m’en suis toujours ressouvenu. J’ai demandé qui c’était. On me dit que c’était Mademoiselle Aminte, nièce d’un homme de bien, nommé Monsieur Armidas. Parbleu ! dis-je en moi-même, ce visage-là tout entier doit être bien aimable. Je fis dessein de l’avoir à moi. Ergaste, mon ami, me dit quelques jours après qu’il venait ici ; je l’ai suivi pour le supplanter ; car il aime aussi votre nièce, et je ne m’en soucie guère, si nous sommes d’accord. C’est mon ami, mais je n’y saurais que faire ; l’amour se moque de l’amitié, et moi aussi ; je suis trop franc pour être scrupuleux.


ARMIDAS

Il est vrai, Monsieur, qu’Ergaste me paraît rechercher ma nièce.


PLUTUS

Bon ! bon ! la voilà bien lotie, la pauvre fille !


ARMIDAS

Il se dit gentilhomme assez accommodé et il parle de s’établir ici. Il est d’ailleurs homme de mérite.


PLUTUS

Homme de mérite, lui ! Il n’a pas le sol.


ARMIDAS

Si cela est, c’est un grand défaut, et je suis bien aise que vous m’avertissiez. Mais, Monsieur, peut-on vous demander de quelle profession vous êtes ?


PLUTUS

Moi, j’ai des millions de père en fils ; voilà mon principal métier, et par amusement je fais un gros commerce, qui me rapporte des sommes considérables, et tout cela pour me divertir, comme je vous dis. Ce gain-là sera pour les menus plaisirs de ma femme. Au reste, je prouverai sur table, au moins. Voilà ce qu’on appelle avoir du mérite, de l’esprit et de la taille, qui ne me manquent pourtant pas, ni l’un ni l’autre. Est-ce que, si vous étiez fille à marier, ma figure romprait le marché ? On voit bien que je fais bonne chère ; mon embonpoint fait l’éloge de ma table. Vraiment, si j’épouse Mademoiselle Aminte, je prétends bien que dans six mois vous soyez plus en chair que vous n’êtes. Voilà un menton qui triplera, sur ma parole ; et puis du ventre !…


ARMIDAS

Votre humeur me convient à merveille.


PLUTUS

Elle est aussi commode que ma fortune.


ARMIDAS

Et je parlerai à ma nièce, je vous assure ; je suis sûr qu’elle se conformera à mes volontés.


PLUTUS

Pardi ! un homme comme moi, c’est un trésor.


ARMIDAS

La voilà qui vient : si vous le voulez bien, après le premier compliment, vous nous laisserez un moment ensemble, et vous irez vous rafraîchir chez moi en attendant.

SCÈNE VII[modifier]

ARMIDAS, PLUTUS, AMINTE, SPINETTE


ARMIDAS

Ma nièce, où est donc le seigneur Ergaste ?


AMINTE

Il s’est enfermé dans une chambre pour composer un divertissement qu’il veut me donner en musique.


PLUTUS

Oh ! pour de la musique, Mademoiselle, il vous en apprendra tant, que vous pourrez la montrer vous-même.


AMINTE

Ce n’est pas l’usage que j’en veux faire. Mais Monsieur n’est-il pas la personne qu’Ergaste a amené avec lui ? Il ressemble au portrait qu’il m’en a fait.


ARMIDAS

Oui, ma nièce, Monsieur est un galant homme ; qui, depuis le peu de temps que je le connais, m’a déjà donné pour lui une estime toute particulière.


PLUTUS

Oh ! point du tout, je ne suis qu’un bon homme ; mais j’ai de bons yeux ; je me connais en beautés, et je déclare tout net que Mademoiselle en est une. Voilà mes galanteries, à moi ; je ne sais point chercher mes phrases, Mademoiselle : vous êtes belle comme un astre, et le tout sans compliment.


AMINTE

La comparaison est forte, quoique ordinaire.


PLUTUS

Ma foi, je vous la donne comme elle m’est venue.


ARMIDAS

Passons, passons. Ma nièce, je vous prie de regarder Monsieur comme mon ami, et comme le meilleur que j’aie encore trouvé.


AMINTE

Je vous obéirai, mon cher oncle.


SPINETTE

Allez, allez, quand Mademoiselle connaîtra bien Monsieur, on n’aura que faire de lui recommander.


PLUTUS

Oh ! cela est vrai, on m’aime toujours quand on me connaît bien. Elle n’a pas goûté ma comparaison ; une autre fois, je l’attraperai mieux. Il ne tient qu’à moi, par exemple, de vous comparer à Vénus. Aimez-vous mieux celle-là ? Vous n’avez qu’à choisir. Je ne serais pas pourtant bien aise que vous lui ressemblassiez tout à fait ; la bonne dame a un mari dont je ne voudrais pas être la copie.


ARMIDAS

Monsieur, ma nièce…


PLUTUS

Ce que j’en dis n’est que pour plaisanter. Mais à propos, Ergaste fait des vers à votre louange, et moi il faut bien aussi que je vous imagine quelque chose ; je vous quitte pour y rêver. Notre oncle, je me recommande à vous : allez droit en besogne.

SCÈNE VIII[modifier]

ARMIDAS, SPINETTE, AMINTE


AMINTE

Voudriez-vous bien, Monsieur, me dire pourquoi cet homme-là vous plaît tant ; ce qui a pu vous le rendre si estimable en un quart d’heure ? Pour moi, je le trouve si ridicule, qu’il m’en paraît original.


SPINETTE

Pour original, vous avez raison, je ne crois pas même qu’il ait de copie.


ARMIDAS

Ma nièce, cet homme que vous trouvez si ridicule, encore une fois, je ne puis l’estimer assez.


SPINETTE

Faut-il vous dire tout ? Il vous a déjà vue en passant par ici, il vous aime ; il n’est revenu que pour vous revoir. Savez-vous bien par où il a débuté avec moi afin de m’intéresser à son amour ? Tenez, que dites-vous de cette bague-là ?


AMINTE

Comment ! elle est fort jolie. D’où cela te vient-il ?


ARMIDAS

Gageons qu’il te l’a donnée ?


SPINETTE

De la meilleure grâce du monde.


AMINTE

Sur ce pied-là, je l’avoue, on ne saurait lui disputer le titre d’homme généreux et magnifique.


ARMIDAS

Sais-tu bien, ma nièce, que Monsieur Richard fait un commerce étonnant qui lui procure des biens immenses ? Devine à quoi il destine ce gain ?


AMINTE

Quoi ? à bâtir ?


ARMIDAS

À tes menus plaisirs.


AMINTE

Il faut tomber d’accord que vous me contez là des espèces de fables.


ARMIDAS

Tu ne sais pas ? j’ai vendu cette terre dont je destinais l’argent pour te marier.


AMINTE

Est-ce que vous ne le voulez plus, mon cher oncle ?


ARMIDAS

Bon ! il est bien question de cela ! C’est Monsieur Richard qui a acheté la terre sans l’avoir vue, sur ma parole, au prix que je demandais, sans hésiter. Tenez, m’a-t-il dit, vous voilà payé. En effet, voici des billets que j’en ai reçus.


AMINTE

Ah ! quel dommage qu’un homme d’une si brillante fortune soit si rustique !


ARMIDAS

Lui, rustique !


SPINETTE

Monsieur Richard, rustique !


AMINTE

Ah ! vous conviendrez qu’il n’a pas d’esprit, et qu’il est d’une figure épaisse.


SPINETTE

C’est une épaisseur qui ne vient que d’embonpoint.


ARMIDAS

Allons, allons, Ergaste disparaît au prix de cela ; sans compter qu’il a le caractère un peu gascon.


AMINTE

Mais, mon oncle, le rival que vous lui substituez est bien grossier ; cela m’arrête, car je me pique de quelque délicatesse.


SPINETTE

Et mort de ma vie, grossier ! Et moi je vous dis qu’il a autant d’esprit qu’un autre, mais qu’il ne veut s’en servir qu’à sa commodité.

SCÈNE IX[modifier]

ARMIDAS, SPINETTE, AMINTE, ARLEQUIN


ARMIDAS

Que nous veux-tu, Arlequin ?


ARLEQUIN

Je venais, ne vous en déplaise, Monsieur, m’acquitter d’une petite commission auprès de Mademoiselle Aminte.


AMINTE

Eh bien ! de quoi s’agit-il ?


ARLEQUIN

Oh ! mais, je n’oserais parler à cause de Monsieur ; cependant, comme je suis hardi de mon naturel, si vous me laissez faire, j’aurai bientôt dit.


ARMIDAS

Parle ; voilà qui est bien mystérieux !


ARLEQUIN

C’est que j’ai des louis d’or dans ma poche à qui j’ai promis de vous recommander Monsieur Richard, ma belle demoiselle.


SPINETTE

Oh ! vraiment, à propos, ses libéralités se sont aussi étendues sur Arlequin.


ARLEQUIN

Il m’a fait l’honneur de me demander ma protection auprès de vous, et, ma foi, il l’a bien payée ce qu’elle vaut.


ARMIDAS

Cela est étonnant.


ARLEQUIN

C’est lui qui m’a payé les gages que Monsieur Ergaste me doit ; cela est bien honnête.


SPINETTE

J’étais témoin de tout ce qu’il vous dit là.


ARLEQUIN

Je l’épouse aussi, moi, cela est résolu.


ARMIDAS

Qu’appelles-tu : tu l’épouses ?


ARLEQUIN

Oui, je me donne à lui ; il m’a déjà fait les présents de noce.


ARMIDAS

Ma nièce, il ne faut point que cet homme-là vous échappe.


ARLEQUIN

Il vous aime comme un perdu ; il est drôle, bouffon, gaillard. Il dit toujours : tiens, prends ; et ne dit jamais : rends. Il a une face de jubilation. Tenez, le voilà lui-même, voyez-le plutôt. Mais il m’a donné une commission, j’y vais.

SCÈNE X[modifier]

PLUTUS, ARMIDAS, SPINETTE, AMINTE


PLUTUS

Eh bien, sommes-nous en joie, ma reine ? Mais comment faites-vous donc ? Vous êtes encore plus belle que vous n’étiez tout à l’heure. Ergaste vous fait là-haut des vers ; chacun a sa poésie, et voilà la mienne.


SPINETTE

Une rime à ces vers-là serait bien riche.


PLUTUS

Oh ! nous rimerons, nous rimerons ; j’ai la rime dans ma poche.


AMINTE

Ah ! Monsieur, des vers, une chanson, se reçoivent ; mais pour un bracelet de cette magnificence, ce n’est pas de même.


PLUTUS

Les vers se lisent, et cela se met au bras ; voilà toute la différence. Présentez le bras, ma déesse.


AMINTE

Monsieur, en vérité, ce serait trop…


ARMIDAS

Ma nièce, je vous permets de l’accepter.


PLUTUS

Voilà le premier oncle du monde. Tenez, j’ai donné mon cœur, et quand cela est parti, le reste en coûte plus rien à déménager ; car je vous aime, il n’y a que moi qui puisse aimer comme cela ; et cela ira toujours en augmentant. Quel plaisir ! Goûtez-en un peu, mon adorable ; je suis le meilleur garçon du monde ; j’apprendrai à faire des sornettes, des vaudevilles, des couplets ; j’ai bon esprit, mais je n’aime pas à le gêner, il n’y a que mon cœur que je laisse aller. Il va à vous ; prenez-le, ma charmante, et en attendant, placez ce petit bracelet.


SPINETTE

Peut-on s’expliquer de meilleure grâce ?


AMINTE

En vérité, je vous trouve bien pressant.


PLUTUS

Là, dites-moi comment vous me trouvez.


AMINTE

Mais, je vous trouve bien.


PLUTUS

Tant mieux, je m’en doutais un peu ; m’aimeriez-vous aussi ? Mon humeur vous revient-elle ? On fait de moi ce que l’on veut. Vous serez si heureuse, vous aurez tant de bon temps, que vous n’en saurez que faire. Allons, est-ce marché fait ? Je suis pressé ; car vos yeux sont si vite en besogne ! Finissons-nous, mon oncle ? Mettons-nous à genoux devant elle. Spinette, à notre secours !


ARMIDAS

Rends-toi, ma nièce ; peux-tu trouver mieux ?


SPINETTE

Ma maîtresse, ma chère maîtresse, ayez pitié de l’amour de cet honnête homme.


PLUTUS

Je vous en conjure avec cent mille écus que j’ai porté sur moi pour échantillon de ma cassette. Tenez, prenez-les, vous les examinerez vous-même.


SPINETTE

Peut-on faire fumer un plus bel encens ?


AMINTE

Mais vous m’accablez. ‘‘(A part.)’’ Je veux mourir si je suis la maîtresse de dire non. Il y a dans ses manières je ne sais quoi d’engageant qui vous entraîne. ‘‘(Haut.)’’ Il est plusieurs sortes de mérites, et vous avez le vôtre, Monsieur ; mais que deviendrait Ergaste ?


PLUTUS

Eh bien ! il partira, et je lui paierai son voyage.


ARMIDAS

Le voilà qui arrive avec sa chanson.


SPINETTE

Ce sont là ses millions, à lui.


ARMIDAS

Que diable, avec sa musique ! on a bien affaire de cela.


SCÈNE XI[modifier]

PLUTUS, ARMIDAS, SPINETTE, AMINTE, APOLLON


APOLLON

Là, là, là ! Je prélude, Madame, et voici des acteurs pour exécuter la pièce. Monsieur Armidas, vous serez bien aise d’entendre cela ; je le crois joli, pas tout à fait si amusant que la conversation de Monsieur Richard, mais n’importe.


SPINETTE

La conversation de Monsieur Richard est magnifique.


ARMIDAS

Et soutenue d’un bout à l’autre.


PLUTUS

Grand merci, notre oncle, je la soutiendrai toujours de même. Qu’en dites-vous, ma reine ? Etes-vous de leur avis ?


AMINTE

Assurément.


APOLLON

Il vous ennuyait, je gage, et je suis venu bien à propos.



AMINTE

Voyons donc votre musique.


APOLLON

Allons, Messieurs, commencez.


SCÈNE XII[modifier]

PLUTUS, ARMIDAS, SPINETTE, AMINTE, APOLLON, chanteurs et danseurs.

On danse.

Air

Dieu des amants, ne crains plus désormais

Qu’on puisse échapper à tes armes ;

Je vois dans ce séjour un objet plein de charmes,

Où tu pourras trouver d’inévitables traits.

Que de triomphes et d’hommages

Tu vas devoir à ses beaux yeux !

On ne verra plus en ces lieux

D’indifférents ni de volages.

On danse.


APOLLON

Il semble que cela n’ait point été de votre goût, Monsieur Armidas.


ARMIDAS

Oh ! ne prenez point garde à moi ; toute la musique m’ennuie.


SPINETTE

Elle commençait à m’endormir.


APOLLON

Et vous, Madame, vous a-t-elle déplu ?


AMINTE

Il y a quelque chose de galant, mais l’exécution m’en a paru un peu froide.


PLUTUS

C’est que les musiciens ont la voix enrouée ; il faut un peu graisser ces gosiers-là.


APOLLON

Doucement ! il n’est pas besoin que vous payiez mes musiciens.


UN MUSICIEN

Comment, Monsieur ! c’est un présent que Monsieur nous fait ; que vous importe ? Vous ne nous en paierez pas moins, et il ne tient qu’à vous de le faire tout à l’heure.


PLUTUS

C’est bien dit ; contente-les, si tu peux. J’ai aussi une fête à vous donner, moi, et une musique qui se mesure à l’aune ; j’attends ceux qui doivent y danser.


SCÈNE XIII[modifier]

PLUTUS, ARMIDAS, SPINETTE, AMINTE, APOLLON, ARLEQUIN


ARLEQUIN

Monsieur !


APOLLON

Que veux-tu ? Y a-t-il quelque chose de nouveau ?


ARLEQUIN

Oui, Monsieur ; mais cela ne vous regarde point. Je viens dire à Monsieur Richard que les musiciens qu’il a mandés seront ici dans un moment.


APOLLON

Je voudrais bien savoir de quoi tu te mêles ; sont-ce là tes affaires ?


PLUTUS

Monsieur Armidas, vous allez entendre une drôle de musique.


ARMIDAS

Je la crois curieuse.


PLUTUS

Des sons moelleux, magnifiques, une harmonie qui fait danser tout le monde ; il n’y a personne qui n’ait de l’oreille pour cette musique-là.


ARMIDAS

J’ai grande envie de l’entendre.


SPINETTE

Je m’en meurs d’impatience.


LE MUSICIEN

Cela n’empêchera pas, Monsieur, si vous voulez, que nous ne vous donnions tantôt un petit divertissement à votre honneur et gloire.


PLUTUS

Oui-da, cela ne gâtera rien, et vous vous joindrez à mes danseurs que je vois entrer.


ARMIDAS
,après l’entrée des quatre porte-balles.

Je vous avoue, Monsieur, que je n’ai point encore entendu de symphonie de ce goût-là.


PLUTUS

Ce qu’il y a de commode, c’est que cela se chante à livre ouvert.


ARLEQUIN

Voilà ma chanson, à moi, et je déloge.


PLUTUS

Allez porter toutes ces musiques-là chez Monsieur Armidas. Hé bien, Mademoiselle, qu’en dites-vous ?


APOLLON

Ces airs-là sont-ils aussi de votre goût, Mademoiselle ?


ARMIDAS

Elle serait bien difficile.


APOLLON

Vous ne dites rien. Ah ! je ne vois que trop ce que ce silence m’annonce. Qui vous aurait cru de ce caractère, ingrate que vous êtes !


PLUTUS

Ah ! ah ! tu te fâches ?


AMINTE

Mais, en effet, je vous trouve admirable, d’en venir avec moi aux invectives ! qu’appelez-vous ingrate ?


APOLLON

Perfide, est-ce là les fruits de tant de soins ? Méritez-vous tant d’amour ?


PLUTUS

Oh ! que voilà qui est chromatique ! faisons une petite fugue, ma reine ; allons-nous-en.


ARMIDAS

Allons, ma nièce, c’est trop s’amuser ; suis-moi.


PLUTUS

Et allons, séparez-vous bons amis, et ne vous revoyez jamais. Il n’y a rien de si beau que les bienséances ; crois-moi, Ergaste, ne te fâche que dans un sonnet, ou bien, pour te consoler, va composer un opéra ; cela te vaudra toujours quelque chose.


SCÈNE XIV[modifier]

APOLLON, ARMIDAS


APOLLON

Arrêtez ! Etes-vous de moitié dans l’affront que l’on me fait ? Approuvez-vous le procédé de Mademoiselle votre nièce ?


ARMIDAS

Mais… c’est une fille assez raisonnable, comme vous savez.


APOLLON

Vous m’avez pourtant fait espérer…


ARMIDAS

Espérer ! Et quand cela ? Je ne me souviens de rien.


APOLLON

Qu’entends-je ? Est-ce là tout ce que vous avez à me dire ?


ARMIDAS

Tenez, vous êtes aujourd’hui de mauvaise humeur ; nous aurons le temps de nous revoir. Vous ne partez pas ce soir ; à demain.


SCÈNE XV[modifier]

APOLLON, SPINETTE, ARMIDAS


SPINETTE
, à Armidas.

Monsieur, on vous attend.


ARMIDAS

J’y vais. (À Apollon.) Votre valet très humble. (Il s’en va.)


APOLLON

Spinette, de grâce, un petit mot.


SPINETTE

Je n’ai guère le temps, au moins.


APOLLON

Quoi ! Spinette, où en sommes-nous donc ? M’abandonnes-tu aussi ? Tu avais tant de bonté pour moi !


SPINETTE

Bon ! vous étiez bien riche ; mais je crois qu’on m’appelle ; je suis votre servante.


APOLLON

Oh parbleu, tu me diras la raison de tout ce que je vois.


SPINETTE

Et que voyez-vous donc de si rare ?


APOLLON

Que ta maîtresse me fuit, que tout le monde m’abandonne.


SPINETTE

Je ne sais pas le remède à cela.


APOLLON

Monsieur Richard est donc maître du champ de bataille ?


SPINETTE

Je ne vous entends point ; Où donc est ce champ de bataille ?


APOLLON

Tu ne m’entends point ? Ignores-tu de quel œil nous nous regardons, ta maîtresse et moi ?


SPINETTE

Hé ! vous me faites perdre ici mon temps ; le dîner est prêt ; est-ce que vous n’en êtes point ? J’en suis bien fâchée. Adieu, Monsieur ; un peu de part dans vos bonnes grâces.


ARLEQUIN

Spinette, on va servir.


SCÈNE XVI[modifier]

APOLLON, ARLEQUIN


APOLLON

Ah ! mon pauvre Arlequin, approche ; je suis au désespoir.


ARLEQUIN

Et moi, j’ai une faim canine.


APOLLON

Que dis-tu de ce qui se passe aujourd’hui à mon égard ?


ARLEQUIN

Mais je n’ai rien vu passer de nouveau ; je ne sais ce que vous voulez dire.


APOLLON

Veux-tu faire aussi l’imbécile avec moi ?


ARLEQUIN

A qui en avez-vous donc ? Mon maître m’attend, dépêchez.


APOLLON

Ton maître ? Eh ! qui l’est donc, si ce n’est moi ?


ARLEQUIN

Je vous ai servi, moi !


APOLLON

Comment, misérable ! avec qui es-tu venu ici ?


ARLEQUIN

Cela est vrai ; nous nous tenions compagnie dans le chemin.


APOLLON

Quoi ! il n’y a pas jusqu’à mon valet qui me méconnaisse !


ARLEQUIN

Attendez, attendez ; j’ai quelque souvenir éloigné d’avoir autrefois servi un certain Monsieur… aidez-moi, aidez-moi : Monsieur Orga, Orga, Er, Er, Ergaste, oui, Ergaste.


APOLLON

Coquin !


ARLEQUIN

Non, ce n’était pas un coquin ; c’était un fort honnête homme qui ne payait pas ses gens. Oh ! nous avons changé tout cela ; et je l’ai troqué contre un certain Monsieur Richard, qui habille et paie encore mieux. Oh ! cela vaut mieux que Monsieur Ergaste. Adieu, Monsieur. Si vous le voyez, dites-lui que je me recommande à lui. Le pauvre homme !


APOLLON

L’insolent !

SCÈNE XVII[modifier]

APOLLON, UN MUSICIEN, SPINETTE


LE MUSICIEN

Le seigneur Richard n’est-il pas dans la maison, Monsieur ?


APOLLON

Ah ! Monsieur, je suis bien aise de vous trouver. Je vous avais ordonné une fête pour ce soir ; mais il ne s’agit plus de cela ; ainsi, je vous dégage.


LE MUSICIEN

Oh ! Monsieur, nous ne songions pas seulement à vous, nous avons autre chose en tête. C’est Monsieur Richard qui nous emploie, et que nous cherchons.


APOLLON

Il ne manquait plus que ce trait pour achever ma défaite ; et me voilà pleinement convaincu que l’or est l’unique divinité à qui les hommes sacrifient.

On frappe.


SPINETTE

Qui est là ?


LE MUSICIEN

C’est pour le divertissement que Monsieur Richard nous a demandé.


SPINETTE

Je m’en vais faire descendre la compagnie.


APOLLON

Puisque les voilà tous qui se rendent ici, arrêtons un moment pour leur faire voir la honte de leur choix.


SCÈNE XVIII[modifier]

APOLLON, PLUTUS, ARMIDAS, AMINTE, ARLEQUIN, SPINETTE, UN MUSICIEN


APOLLON

Plutus, vous l’emportez sur Apollon ; mais je ne suis point jaloux de votre triomphe. Il n’est point honteux pour le dieu du mérite d’être au-dessous du dieu des vices dans le cœur des hommes.


PLUTUS

Hé, hé, hé ! que le voilà beau garçon avec son mérite !


ARMIDAS

Que signifie ce que nous venons d’entendre ?


PLUTUS

Cela signifie qu’Ergaste est Apollon, et moi Plutus, qui lui a escroqué sa maîtresse. Ne vous alarmez pas ; je vous laisse les présents que je vous ai faits. Vous vous passerez bien de moi avec cela ; n’est-ce pas ? Adieu, la compagnie. Vous êtes de bonnes gens ; vous m’avez fait gagner la gageure, et je vais bien faire rire l’Olympe de cette aventure. Allons, divertissez-vous ; les musiciens sont payés, la fête est prête, qu’on l’exécute !

Divertissement

Dieu des trésors, quelle est ta gloire !
Tout l’Univers encense tes autels.
Tes attraits sur tes pas font voler la victoire,
Et tu fais à ton gré le destin des mortels.

Que le dieu de la guerre
Soit prêt à lancer son tonnerre,
Il s’arrête à ta voix ;
Et si l’amour règne encore sur la terre,
Il doit à ton secours sa gloire et ses exploits.
Que le dieu…

N’attendez pas ici qu’on vous révère
Si Plutus n’est votre dieu tutélaire.
Sans son pouvoir,
Tout le savoir
Que l’on fait voir
Ne peut valoir ;
Rien ne répond à notre espoir.
Le temps n’y peut rien faire.
Mais quand on tient ce métal salutaire,
Tout ce qu’on dit
Charme et ravit,
Chacun nous rit,
Tout réussit ;
Veut-on charge, honneurs ou crédit,
Un jour en fait l’affaire.

Tout ce qu’on dit…


Dans ce séjour on met tout à l’enchère,
Rien ne se fait sans l’appât du salaire.
Valets, portiers,
Clercs et greffiers
Commis, fermiers,
Sont sans quartier ;
On a beau gémir et crier,
Le temps n’y peut rien faire.
Mais si l’on joint l’argent à la prière,
Le plus rétif,
Le plus tardif,
Devient actif,
Expéditif ;
Tout est vif, exact, attentif,
Un jour finit l’affaire.

Loin de ces lieux, une tendre bergère
S’en tient au choix que son cœur lui suggère.
Fût-ce un Midas
Pour les ducats,
S’il ne plaît pas,
Il perd ses pas.
De tous ses biens on ne fait cas,
Le temps n’y peut rien faire.
De nos beautés la maxime est contraire.
Fût-ce un palot
Un idiot,
Un maître sot,
Un ostrogot,
S’il est pourvu d’un bon magot,

Un jour finit l’affaire.

Loin de ces lieux, une riche héritière
N’est point l’objet qu’un amant considère ;
Sagesse, honneur,
Vertu, douceur,

Sont de son cœur
L’attrait vainqueur ;
Ses feux ont toujours même ardeur ;
Le temps n’y peut rien faire.
De nos amants la maxime est contraire.
Bons revenus,
Contrats, écus,
Sur les vertus
Ont le dessus.
De tels nœuds sont bientôt rompus ;
Un jour en fait l’affaire.
Sans dépenser, c’est en vain qu’on espère
De s’avancer au pays de Cythère.
Mari jaloux,
Femme en courroux,
Ferme sur nous
Grille et verroux,
Le chien nous poursuit comme loups ;
Le temps n’y peut rien faire.
Mais si Plutus entre dans le mystère,
Grille et ressort
S’ouvrent d’abord,
Le chien s’endort,
Le mari sort,
Femme et soubrette sont d’accord ;
Un jour finit l’affaire.
Tant que Philis eut un destin prospère,
Plus d’un amant lui dit d’un air sincère :
Que vos beaux yeux
Sont gracieux !
L’Amour, pour eux,
Fixe mes vœux ;
Chaque instant redouble mes feux ;
Le temps n’y peut rien faire.
Dès que Plutus cessa de lui complaire,

Plus de trésor,
Plus de Médor,
Flamme et transport
Prirent l’essor ;
L’Amour s’enfuit et court encor ;
Un jour finit l’affaire.

Lorsqu’un auteur, instruit dans l’art de plaire,
Trouve des traits ignorés du vulgaire,
On l’applaudit,
On le chérit :
Grand et petit
En font récit ;
Jamais l’ouvrage ne périt ;
Le temps n’y peut rien faire.
Si l’on ne suit qu’une route ordinaire,
Le spectateur,
Fin connaisseur,
Contre l’auteur,
Est en rumeur ;
La pièce meurt malgré l’acteur
Un jour en fait l’affaire.