Le Troisième Rang du collier

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Le Troisième Rang du collier
1909



LE TROISIÈME RANG


DU COLLIER






I


Le train roule d’une allure paisible, comme il convient à un brave train suisse qui traverse de beaux paysages, et n’entend pas escamoter les points de vue en brûlant la route. À chaque station, il s’arrête longuement, et repart comme en flânant.

Dans le compartiment, nous sommes quelques Français très impatientés par cette lenteur. D’ordinaire pourtant, dans nos excursions, elle ne nous déplaît pas du tout, mais aujourd’hui !…

Une fébrilité extrême nous agite tous : impossible de rester en place ; nous passons la tête hors des portières, à tous moments, et nos regards devancent le train.

Villiers de l’Isle-Adam est parmi nous, et le plus exalté. Sa joie intérieure déborde continuellement en un rire saccadé où s’emmêlent d’incompréhensibles phrases.

Nous allons à Lucerne voir, pour la première fois, Richard Wagner !…

L’express le plus vertigineux nous semblerait lent, et cependant nous avons aussi l’appréhension d’arriver, de voir le Maître, de l’entendre, de lui parler.

Ce qu’était pour nous ce prodigieux génie, comment le faire comprendre à ceux qui n’ont pas connu cette époque ? Un petit groupe d’apôtres et de disciples était alors seul à soutenir le Maître contre la foule outrageante qui le méconnaissait. Aujourd’hui, où le triomphe de la cause que nous défendions a surpassé nos espoirs, il n’est pas facile de s’expliquer notre exaltation. Nous avions le fanatisme de sectaires, prêts au martyre, et, plus encore, à l’égorgement des adversaires. Il eût certes été impossible de nous convaincre que l’anéantissement des aveugles à cette beauté nouvelle n’était pas parfaitement légitime.

Chaque dimanche, quand Pasdeloup jouait « du Wagner  », il y avait, dans l’enceinte du Cirque, des défis homériques entre les deux camps adverses, et le municipal devait, bien souvent, s’interposer pour arrêter les combats.

Jamais nous n’aurions imaginé qu’un jour nous pourrions contempler la face du Maître, qui était pour nous aussi inconnaissable que Jupiter au fond de l’Olympe, ou Jéhovah derrière le flamboyant triangle. Et nous allions vers lui…

— C’est pourtant à vous, ma chère Judith, que nous devons cette incroyable fortune ! — s’écrie Villiers, qui vient tomber sur la banquette où je suis et serre ma main dans les deux siennes.

C’est à moi, en effet, et mon orgueil n’est pas mince.

N’ai-je pas eu l’audace, il y a quelques mois, de publier, avec une étourderie bien française, n’ayant entendu, à l’orchestre, de l’œuvre gigantesque, que quelques fragments médiocrement exécutés, me fiant à mon seul instinct et emportée par mon enthousiasme, une série d’articles sur Richard Wagner ? J’avais même attaqué une étude sur Glück et Wagner que publiait Ernest Reyer, — un ami qui m’avait vue naître, et qui fut stupéfait par cette agression imprévue : — la jeunesse ne doute de rien. Il m’avait d’ailleurs courtoisement répondu et cette passe d’armes avait fait un beau bruit.

Après beaucoup d’hésitations, j’avais envoyé à Wagner, alors à Lucerne, les articles, accompagnés d’une lettre dans laquelle je le priais d’excuser mes erreurs et de les corriger. Puis, avec angoisse, j’avais espéré et attendu une réponse. Viendrait-elle ? je ne pouvais le croire et pourtant j’avais un serrement de cœur, chaque matin, de ce que le courrier n’apportait rien.

Un jour, enfin, je vis sur une enveloppe le timbre de Lucerne et une écriture inconnue que je reconnus immédiatement, — avec quelle émotion et quelle peur ! — Je l’ouvris : était-ce possible ? quatre pages !… d’une écriture serrée, lisible, élégante, et, à la dernière ligne, la signature magique !…

La lettre était ainsi :


Madame,


Il est impossible que vous ayez le moindre doute de l’impression touchante et bienfaisante que votre lettre et vos beaux articles ont dû produire sur moi. Soyez-en remerciée et permettez-moi de vous compter parmi ce mince nombre de vrais amis, dont la sympathie clairvoyante fait ma seule gloire. Je n’ai rien à corriger dans vos articles, rien à vous recommander ; seulement, je me suis aperçu de ce que vous ne connaissez pas encore de près les Maîtres Chanteurs. L’introduction du troisième acte a singulièrement touché notre public ; mon barbier m’a dit, l’autre jour, que ce morceau lui avait plu de préférence, ce qui m’a fait réfléchir sur l’instinct incommensurable du peuple.

Au lever du rideau de ce troisième acte, on voit Hans Sachs dans son atelier de cordonnier, au grand matin, assis dans sa chaise de grand-père, parfaitement absorbé par la lecture de la chronique du monde. Il parle à son jeune garçon apprenti, sans interrompre l’état de concentration complète de son esprit sur son sujet de lecture. Après la sortie du garçon, la tête toujours penchée sur son énorme volume, il ne fait que continuer ses méditations, jusque-là silencieuses, par ces mots prononcés enfin à haute voix : « Wahn ! Wahn ! überal Wahn ! » ce que je ne saurai pas traduire puisque « folie ! partout de la folie ! » ne rend pas le sens de « Wahn », qui est beaucoup plus général et exprime aussi bien l’objet de la folie que la folie elle-même.

Dieu sait comment mon public a deviné d’avance, dans cette introduction instrumentale dont nous parlons, la situation suivante et l’état de l’âme de mon Hans Sachs.

Le premier motif des instruments à cordes a été entendu, il est vrai, en même temps que le troisième couplet du chant du cordonnier, au deuxième acte. Il exprimait là une plainte amère de l’homme résigné qui montre une physionomie gaie et énergique au monde.

Ève avait compris cette plainte cachée et, navrée au fond de son âme, elle avait voulu fuir pour ne plus entendre ce chant à l’apparence si gaie.

Ce motif se joue maintenant seul et développe son intimité pour mourir dans la tristesse de la résignation, mais, en même temps, les cors font entendre, comme de loin, le chant solennel avec lequel Hans Sachs a salué Luther et la réformation et qui a valu au poète une popularité incomparable.

Après la première strophe, les instruments à cordes reprennent très doucement, et dans un mouvement très retardé, les traits du vrai chant du cordonnier, comme si l’homme levait son regard de son travail de métier pour regarder en haut et se perdre dans des rêveries tendres et suaves. Alors les cors, aux voix plus élevées, entonnent l’hymne du maître par laquelle Hans Sachs, au troisième acte, à son apparition à la fête, est salué par tout le peuple de Nuremberg dans un éclat tonnant de toutes les voix unanimes.

Maintenant le premier motif des instruments à cordes rentre encore avec la forte expression de l’ébranlement salutaire d’une âme profondément émue. Il se calme, se rassied et arrive à l’extrême sérénité d’une douce et béate résignation.

C’est le sens de ce petit morceau instrumental qui a même assez impressionné l’excellent Pasdeloup pour qu’il ait essayé de l’exécuter dans vos concerts comme échantillon de cette curieuse musique.

Pardonnez-moi, Madame, si j’ai osé complété, surtout à l’aide de mon mauvais français, votre connaissance d’ailleurs si profonde et si intime de ma musique, par laquelle vous m’avez vraiment étonné et touché.

J’irai probablement à Paris dans peu de temps, peut-être encore cet hiver et je me réjouis d’avance du vrai plaisir de vous serrer la main et de vous dire à haute voix quel bien vous avez fait à

votre très obligé et dévoué
Richard Wagner.


Wagner ne vint pas à Paris, cet hiver-là. Je l’attendis en vain. Et le désir de le voir était devenu, en moi, irrésistible, depuis que le Maître avait écrit qu’il désirait me connaître.

Il n’y avait qu’une chose à faire : aller à Lucerne. Mais comment serait-on reçu ? De fantastiques légendes couraient sur Wagner. Quelqu’un de bien informé racontait qu’il avait chez lui un sérail composé de femmes de tous pays et de toutes couleurs, vêtues de magnifiques costumes, et que personne ne franchissait le seuil de sa demeure.

D’autre part, on le dépeignait comme un homme peu sociable, sombre, maussade, vivant seul dans une retraite jalouse, n’ayant auprès de lui qu’un grand chien noir…

Cette farouche solitude était admissible et me plaisait assez ; mais l’idée qu’un sentiment de gratitude polie pourrait forcer le Maître à la rompre en ma faveur m’inquiétait infiniment. C’est pourquoi j’écrivis une lettre assez compliquée où il était dit que, passant à Lucerne pour me rendre à Munich avec quelques amis, à propos d’une exposition de peinture, — ne faisant qu’y passer, — je le priais de me dire s’il s’y trouvait en ce moment et s’il me permettait de venir le saluer.

De cette façon, il n’aurait pas la crainte de voir le dérangement se prolonger au delà d’une courte entrevue.

La lettre suivante me rassura tout à fait :

Madame,

Je suis à Lucerne et je n’ai pas besoin de vous dire combien je serai heureux de vous voir. Je voudrais seulement vous prier de prolonger un peu votre séjour à Lucerne, afin que la joie que vous m’accordez ne soit pas trop vite évanouie.

Je suppose que vous allez à Munich pour l’exposition de peinture ; cependant, comme j’ai la prétention d’admettre qu’il vous serait agréable d’entendre quelques-unes de mes œuvres, j’ai à vous dire que les représentations de Tannhäuser, Lohengrin, Tristan et les Maîtres Chanteurs ont eu lieu au mois de juin, que le théâtre est fermé actuellement, et que l’Or du Rhin sera donné au plus tôt au 25 août, si tant est qu’on le donne.

Mais j’espère que ni la remise de l’exposition (1er avril) ni la fermeture du théâtre ne retarderont votre visite à Lucerne ; bien au contraire, j’en attends la prolongation de votre séjour ici, et c’est en vous priant, Madame, de vouloir bien me faire savoir, par un mot, le jour de votre arrivée que je vous demande d’agréer l’expression de ma respectueuse reconnaissance.

Richard Wagner.


Dans un échange de télégrammes, je m’étais assurée que le Maître accueillerait avec plaisir mes compagnons, — ses fanatiques disciples comme moi-même, — et nous nous étions mis en route. La nuit dernière, nous avions couché à Bâle, où il nous était arrivé une aventure qui nous avait vivement frappés. Arrivés le soir, nous avions voulu, après le dîner, visiter la ville malgré l’obscurité. Nous nous étions engagés dans des rues étroites que de rares réverbères éclairaient confusément ; à peu près égarés, nous traversions des carrefours, des places, où nous apercevions de grandes fontaines, pour nous engager de nouveau dans des ruelles.

Nous avions fini par déboucher sur un vaste espace libre que le ciel éclairait un peu ; un grondement profond et continu, assez effrayant, l’emplissait, ce qui nous fit avancer avec précaution.

Ce bruit formidable était produit par le Rhin, très large à cet endroit et qui traverse Bâle avec la fougue d’un torrent. Arrêtés au milieu du pont, penchés au-dessus du parapet, nous regardions ce neuve d’encre s’enfuir dans la nuit en déchiquetant quelques reflets d’étoiles qu’il emportait aussitôt… Il nous semblait qu’il voulût emporter le pont, emporter la ville.

Une large lune, rougeâtre comme une braise sous des cendres, monta, au-dessus des pignons et des silhouettes inégales des maisons riveraines. Elle laissa tomber dans le fleuve une traînée sanglante, que l’eau secoua et éparpilla follement.

Nous restions là, un peu étourdis par ce spectacle, quand, soudain, un chant se fit entendre, comme submergé par ce tumulte d’eaux, distinct et fort cependant. Est-ce que nous rêvions ?… Ce chant, nous le connaissions bien : c’était celui des matelots du Vaisseau Fantôme… Quoi ! est-ce que le navire maudit venait errer la nuit sur ce fleuve innavigable ?

Nous nous penchions vers l’eau noire, mais nous ne voyions rien. Les voix étaient toutes proches, cependant : on eût dit que le navire invisible passait sous l’arche même du pont…

Nous étions singulièrement troublés, et, quand les voix se turent, nous nous éloignâmes sans vouloir approfondir le mystère, évitant de nous convaincre que quelque brasserie joyeuse, cachée dans un repli de la berge, abritait de braves Suisses, groupés autour de bocks mousseux, dont les voix sonores et pures nous avaient ainsi hallucinés.

Maintenant, tandis que le train roulait, nous repensions à cet épisode de notre pèlerinage et il nous semblait d’un heureux augure. Pour la première fois, nous avions pu écouter, avec un recueillement sans trouble, une page du Maître. À Paris, c’était toujours à travers un énervement fébrile, l’œil aux aguets, les poings fermés pour fondre sur les interrupteurs, que nous goûtions la musique nouvelle ; hors de notre pays, la cause était donc gagnée, la musique de Richard Wagner déjà populaire ?…

Les stations défilaient toujours lentement, nous approchions pourtant de la dernière. Notre émotion croissait, dominée maintenant par la terreur sacrée. Nous cherchions parmi les Dieux de l’Art lequel nous paraissait plus grand que celui dont nous allions affronter la présence, lequel nous lui préférerions, s’il nous était donné de pouvoir choisir, dans le sublime Olympe des génies, celui que nous voudrions voir.

Homère, Eschyle, Dante, Gœthe, Beethoven ?… Nous les nommions tous. Même le divin Shakespeare ne nous faisait pas hésiter : le nom de Wagner flamboyait plus haut, avec un éclat plus magique. C’était Apollon et c’était Orphée fondus en une seule lyre. Poète, musicien, philosophe, — que n’était-il pas, ce nouveau venu ?

— Il est cubique ! concluait Villiers.

Emmenbrücke ! crie un employé.

La dernière station est franchie : une demi-heure encore, et c’est Lucerne !

Maintenant nous déraisonnons, nous cherchons des noms nouveaux à Wagner, des titres flatteurs, comme ceux que l’histoire a conservés à quelques hommes célèbres :

— L’aigle du Righi… Le cygne de Lucerne…

Le cygne nous paraît tout à fait heureux, à cause de Lohengrin ; mais Villiers trouve le plagiat trop naïf : « Le cygne de Cambrai… Le cygne de Lucerne… » Il cherche une variante, et, après un moment, jeta triomphalement celle-ci :

— Le palmipède de Lucerne !

Un fou rire détendit un peu nos nerfs. Mais le train siffla, et notre battement de cœur reprit.

Échevelé par le vent, penché hors de la portière, Villiers regardait. Il était impossible qu’on n’aperçût pas, au-dessus de la ville qui recélait une telle lumière, quelque glorieux flamboiement ; sans nul doute, même en plein midi, une étoile resplendissante signalait aux bergers pieux la nouvelle Bethléem…

On entrait en gare.

Brusquement, Villiers, tout pâle, les yeux écarquillés, se rejeta sur la banquette, en s’écriant :

— Le palmipède !…


II



C’était vrai !…

Seul, debout, coiffé d’un grand chapeau de paille, Wagner nous attendait sur le quai. Nous ne l’avions jamais vu, mais comment ne pas le reconnaître ?...

Lui, qui n’avait aucune idée de notre aspect physique, comptait sur nous pour le découvrir. Immobile, bien en vue, il regardait pourtant, avec une attention intense, le flot des arrivants.

Ce fut moi qui m’élançai vers lui, dans une effusion de joie qui domina toute autre émotion. Il nous enveloppa tous de ce regard fixe et lumineux qui vous scrutait jusqu’à l’âme, et il nous serra les mains.

Après un moment de solennel silence, il sourit et m’offrit son bras.

— Venez, me dit-il. Si vous ne tenez pas à des splendeurs, l’Hôtel du Lac vous plaira. J’y ai retenu des chambres.

Et il m’entraîna, d’un pas rapide, hors de la gare.

En route, il s’arrêta, un moment, me regarda profondément, et me dit, avec une expression grave et émue :

— C’est un bien noble sentiment qui nous lie, madame !…

L’hôtel était tout proche de la gare. En y arrivant, le Maître nous recommanda à l’hôtelier, puis il s’écria, d’un air enjoué :

— Maintenant je vais me préparer à vous recevoir : sans cela, je ne ferais que des bêtises… Vous allez venir tout de suite à Tribschen, n’est-ce pas, aussitôt que vous serez un peu reposés ? Par le lac, c’est le plus commode…

Se préparer à nous recevoir !…

Du haut de la fenêtre, nous le regardions, maintenant, s’éloigner d’une allure hâtive, traverser le vieux pont de Lucerne, gagner le quai, prendre une barque…

Nous le suivions des yeux, sans mot dire, gardant une même expression béate sur nos figures… Puis, quand il eut disparu, vite, vite, à notre toilette !… Nous n’allions pas le faire attendre.


III



Nous voici, à notre tour, au bord du lac des Quatre-Cantons, sur l’embarcadère, qu’assiège tout un vol de voiles blanches à demi pliées.

Quel paysage ! Quel décor ! Que c’est bien là le cadre qui convient !

Le lac, si pur, si clair, qui semble un bloc immense de cristal bleu, un saphir liquide, fuit à perte de vue entre les coulisses formées par les montagnes. D’un côté, le mont Pilate, d’un gris violacé de nuée d’orage, âpre, aride, déchiquette, sur le ciel, son faîte rocheux qui accroche les nuages ; de l’autre, le Righi verdoyant ondule, hérissé de sapins sombres qu’interrompent de claires pelouses, des clairières d’un vert tendre, et au delà, troubles, brumeuses, irréelles, s’estampent vaguement les dentelures des Alpes…

Nous faisons choix d’un batelier et nous crions triomphalement :

— À Tribschen !

D’un coup de gaffe, l’homme nous éloigne de la rive, puis il déploie sa voile.

Maintenant, c’est la ville que nous voyons, la vieille Lucerne qui étage, sur les collines, ses maisons inégales, ses nombreux clochers, ses bastions hors de service, au-dessus de l’étroit pont de bois si étrange, mais que nous avons à peine regardé tout à l’heure en le traversant. Il double à présent les festons de ses arches rustiques dans l’eau bleue du lac.

Mais c’est l’autre horizon seul qui nous intéresse, là-bas, ce mince promontoire, qui s’avance en pente douce, fermant à demi le passage : c’est vers cette pointe que la brise pousse tout doucement notre voile gonflée, c’est là Tribschen, le domaine de Richard Wagner.

Un cygne vogue sur le lac : de sa poitrine neigeuse il fend majestueusement l’eau claire, et nous croyons bien voir entre ses ailes la chaîne d’or qui l’attelle à la nacelle de Lohengrin. Pour nous, le frais Righi, c’est le mont Salvat : le temple du Graal doit se cacher, par là, derrière les végétations jalouses ; et nous cherchons, au sommet du Pilate, le portail géant du divin Walhalla.

Mais le promontoire se rapproche ; nous distinguons les minces peupliers qui se dressent à sa pointe extrême, puis les arbres et les buissons touffus qui s’échelonnent, et voici que dans l’entrebâillement des branches apparaît l’angle du toit et toute une fenêtre de la maison.

Nous arrivons. La barque s’enfonce sous un petit hangar soutenu par des pilotis.

Avec quelle émotion nous prenons pied sur ce sol sacré !

Pas de porte, pas de clôture, aucune limite à ce jardin : le lac, les collines, les forêts, les Alpes, le monde, semblent en faire partie ; et comme cela plaît à notre jeune enthousiasme, comme cela est juste et prophétique, puisque le monde deviendra en effet le domaine de celui qui habite là !

Une pente douée monte vers la maison, qui nous apparaît au delà d’une vaste pelouse. Elle est toute simple, toute grise, longue et peu haute, sous son toit de tuiles aux rougeurs éteintes ; au milieu, un double perron de sept ou huit marches, qu’accompagne une rampe de fer, conduit au salon.

Nous avançons lentement, émus, recueillis, comme au seuil d’un temple ! On nous a vus, sans doute, car le Maître paraît à la porte du salon et descend les marches ; un grand terre-neuve noir bondit près de lui.

D’un air à la fois cérémonieux et enjoué, Wagner nous fait entrer.

Une jeune femme, grande, mince, d’un visage noble et distingué, aux yeux bleus, au frais sourire, sous une magnifique chevelure blonde, est debout au milieu du salon, entourée de quatre fillettes, dont une toute petite.

— Madame de Bülow, qui a bien voulu venir me voir avec ses enfants, dit le maître.

Après un échange de sympathiques poignées de mains, elle nous dit les noms des enfants, qui lèvent sur nous de grands yeux ébahis : Senta, Élisabeth, Isolde et Éva. — Nous reconnûmes dans le choix de ces marraines, toutes prises parmi les héroïnes de Wagner, un enthousiasme fanatique, pareil au nôtre, qui chassa, entre cette mère charmante et nous, toute gêne.

On nous présenta ensuite les chiens : le grand terre-neuve, Rouzemouk — « Russ », dans l’intimité — et Cos, un carlin gris de fer appartenant à madame de Bülow.

— Je m’appelle Cosima, nous dit-elle, et, dans mon entourage, on avait pris la mauvaise habitude, qui m’horripilait, de m’appeler « Cos ». J’ai donné ce nom à mon chien, et, depuis, on n’ose plus m’appeler autrement que Cosima.

Et la causerie s’engage, heureuse, vive, ardente, le Maître presque aussi joyeux que les disciples ; et nous avons tant de choses à nous dire !…

Wagner parle le français mieux que très bien : il le parle correctement, mais à sa manière, avec des libertés et des audaces. Quand il ne trouve pas un mot pour rendre sa pensée ou que ce mot lui paraît ne pas exister, il le crée, et toujours si clair et si logique qu’on n’hésite pas à le comprendre. Il nous parle de Paris, où il a beaucoup souffert et qu’il a beaucoup aimé, et, sans amertume, de la grande bataille de Tannhäuser, dont nous avons, nous, tant de honte pour notre pays. Il y a gagné, dit-il, un groupe de chauds partisans qui le consolent de la défaite : ceux qui l’aiment, à Paris, l’aiment mieux et plus que ses admirateurs d’Allemagne. Le Français, plus vibrant, plus expansif, quand il comprend, comprend d’emblée, et la ferveur de son enthousiasme est réconfortante. Le public allemand, lui, est patient, paisible, il absorbe consciencieusement ce qu’on lui présente, mais manifeste très peu son sentiment : rien de plus froid, de plus morne, que certaines salles de spectacle, où des dames en robes de laine emplissent les loges.

— Et, pour ne pas perdre leur temps au théâtre, s’écrie le Maître avec indignation, elles y apportent leur tricotage !…

Avec une curiosité respectueuse, nous regardons, autour de nous, l’intérieur du temple, dont la somptuosité grave et enveloppante contraste si vivement avec la simplicité grise de l’extérieur. Le salon est assez vaste ; il occupe tout un angle de la maison et ses fenêtres s’ouvrent sur deux parois. Il baigne dans une pénombre chaude et reposante, entre ses murs recouverts d’un cuir fauve traversé d’arabesques d’or ; un épais tapis étouffe les pas ; les fenêtres sont drapées de lourdes portières de velours, dont les plis traînants s’amassent sur le sol. Un magnifique portrait de Beethoven domine le grand piano à queue, il est placé en face d’une glace qui le reflète, et, sur les deux autres panneaux, Gœthe et Schiller se font vis-à-vis. Au plafond pend une lampe de bronze. Un large divan de damas pourpre s’adosse à la muraille, et des fauteuils moelleux et commodes se groupent ça et là.

— Venez voir ma galerie ! dit Wagner, avec un sourire qui raille ce titre ambitieux.

Une large baie fait communiquer le salon avec une pièce étroite et longue, toute tendue de velours violet, sur lequel s’enlève la douce blancheur de statuettes en marbre. Ce sont les héros des œuvres du Maître : Tannhäuser faisant vibrer la lyre et entonnant l’hymne passionnée qui glorifie Venus ; Lohengrin, pareil à un archange, tirant son épée pour défendre l’innocence ; le chevalier Tristan, qui croit boire la mort et vide la coupe où bouillonne le philtre d’amour ; Walther du Pré des Oiseaux, et le dernier-né, le jeune et téméraire Siegfried, tenant entre ses doigts l’anneau fatal !…

Des panneaux, don du roi Louis de Bavière, retracent quelques scènes des Nibelungen. Dans une niche, un bouddha doré, puis des brûle-parfums chinois, des coupes ciselées, toutes sortes d’objets précieux et rares. Dans un coin, deux guéridons recouverts de vitres qui protègent des essaims de papillons magnifiques, aux grandes ailes d’azur et de pourpre.

— Cette collection de papillons vient de l’Exposition universelle de Paris, dit le Maître, en riant. Voilà ce qu’un artiste a trouvé le plus à son goût, au milieu de l’amas des productions dues à l’effort prodigieux du travail de l’humanité…

Revenus dans le salon, notre causerie se prolonge, sans contrainte. Le Maître nous éblouit par le charme de sa parole, sa verve, sa gaîté, son esprit incomparables.

Il nous semble, néanmoins, qu’il est temps de nous retirer. Nous avons débarqué à Tribschen vers cinq heures. Maintenant le jour s’assombrit : il doit être tard, c’est l’heure du dîner, et nous avons la plus grande peur d’être indiscrets et gênants.

Mais, devant notre mouvement de retraite, on se récrie avec une si sincère cordialité, on nous retient avec une insistance si affectueuse, que nous nous rasseyons, tout heureux. Les enfants disent bonsoir à tout le monde et vont se coucher. On apporte des lampes et le temps s’écoule délicieusement…

Et pourtant, ô honte ! nos estomacs en détresse nous tiraillent et nous reprochent de les oublier par trop. Avant de quitter Bâle, ce matin, nous avons déjeuné, trop tôt et sommairement. Il y a joliment longtemps !

Notre hôte ne nous a pas invités à dîner… Cependant, puisqu’il nous retient !… Il paraît que l’on dîne tard à Tribschen…

Vers neuf heures, la porte s’ouvre, un domestique s’avance enfin !…

Non !… il porte un plateau !… c’est le thé, accompagné de fallacieux biscuits secs…

Nous échangeons des regards rieurs. Bah ! qu’est-ce que cela fait ? Nous souperons à l’hôtel…

À onze heures et demie, il faut bien s’en aller. Mais comment ? par le lac ?... est-ce qu’on trouve encore des barques ?

— Non, non, par terre : la voiture est attelée, dit Wagner ; on va vous reconduire.

De l’autre côté de la maison, sur le seuil du vestibule, les adieux se prolongent. On nous fait promettre de revenir le lendemain, mais de meilleure heure, pour pouvoir nous promener dans le jardin et voir un peu la campagne…

À travers l’inconnu et la nuit noire nous roulons maintenant, tout illuminés de joie.

— Dans la voiture de Wagner !… est-ce que c’est possible ? s’écrie Villiers en caressant les coussins.

Et nous parlons tous à la fois, reprenant chaque détail de cette journée inoubliable.

Pourtant la faim nous tracasse de plus en plus : quel souper tout à l’heure, à l’hôtel du Lac !…

Un garçon somnolent se lève de son lit de camp pour nous ouvrir la porte.

— Peut-on manger ? lui crions-nous.

Ce n’est pas son affaire : il n’en sait rien, se recouche et ronfle.

Nous voilà errant par l’hôtel, tournant les boutons de portes fermées à clé, nous pendant aux sonnettes : rien ! le silence, la solitude, le sommeil… Eh bien, nous voulions affronter le martyre pour la cause que nous défendions : est-ce que nous allons nous plaindre, pour un jour de jeûne ?… Oh ! non !… Puisqu’on ne peut l’éviter, cette épreuve nous plaît, à présent ; elle nous semble juste et symbolique : l’estomac vide, nous écouterons mieux chanter la joie de notre cœur, l’ivresse de notre esprit… Très heureux, nous nous couchons, espérant revoir en rêve, là-bas, sur le lac bleu, le promontoire sacré où nous retournerons demain…


IV



Combien cette seconde journée, qui se levait toute bleue et ensoleillée, était riante pour nous ! Quelle plénitude de joie ! quel avenir glorieux ! Nous connaissions Richard Wagner et il nous connaissait ! « Venez demain de bonne heure », nous avait-il dit ; cela, c’était plus et mieux que de la politesse : les disciples plaisaient au maître, nous en avions le pressentiment délicieux.

Mais il fallait, tout de même, ne pas arriver trop tôt à Tribschen, et jusqu’à une heure convenable, trouver le moyen d’occuper le temps.

Villiers, qui voulait être très beau, s’était mis en quête d’un coiffeur et fixa son choix sur un certain M. Frey.

Une fois installé, la serviette au cou, les joues barbouillées d’écume de savon, le patient, tout à son rêve, se souvint d’une phrase de Wagner, — une phrase de la lettre qu’il m’avait écrite à propos des Maîtres Chanteurs : « Mon barbier me disait, l’autre jour, que ce morceau lui avait plu de préférence… » Les barbiers lucernois étaient donc wagnériens ?… Alors on pouvait causer : sans hésiter, Villiers entama avec M. Frey une dissertation sur la musique de l’avenir.

Le Figaro suisse s’en tira de son mieux, et, la causerie s’étant prolongée, Villiers sortit de l’officine frisé menu comme un bonnet d’astrakan.

Ainsi accommodé, il me rejoignit sur le quai, au bord du lac, et, pour user notre impatience, nous nous mîmes à rôder entre les ballots et les paquets de cordages.

Mon compagnon fredonnait un motif de l’ouverture des Maîtres Chanteurs, qui l’enthousiasmait de plus en plus. Il insistait pour me décider à chantonner, en même temps que lui, le second motif qui se combine avec le premier.

— En pleine rue, comme cela ?… On va nous jeter deux sous !… Écartons-nous au moins des passants.

Et nous voici enjambant des madriers, des matériaux de construction, pour gagner un coin désert.

Villiers est ravi de nos fredons, qu’il faut recommencer plusieurs fois. Sa vive imagination supplée à tout ce qui manque : il croit entendre l’orchestre.

Brusquement il tombe en arrêt sur je ne sais quoi ; ses clairs yeux bleus s’ouvrent plus larges, ne clignent plus, et il se met à rire.

— Qu’est-ce que c’est que ce mot extraordinaire : Dampfschifffahrtgesellschaft !

En effet, ce mot apparaît en gros caractères sur une planche peinte en blanc, haut portée par deux poteaux fichés en terre.

— Six voyelles contre vingt-deux consonnes, et un seul mot ! s’écrie Villiers ; qu’est-ce qu’il veut dire, ce mot ?

En réunissant nos vagues notions d’allemand nous présumons qu’il signifie « Compagnie des bateaux à vapeur », et que c’est là l’embarcadère. En effet, au delà des poteaux réunis par la planche, qui figurent avec elle un chambranle de porte, il y a un escalier en bois qui mène à un ponton. L’eau bleue clapote contre les pilotis, les cygnes naviguent à l’entour, et les voiles, aussi blanches que leurs ailes, cinglent vers le lointain, vers le promontoire, que le soleil, là-bas, en ce moment, couvre d’un brouillard d’or…

— Quelle heure est-il ?

À chaque instant, cette question revient. Il est temps enfin de rentrer à l’hôtel du Lac, pour le « dîner ».

Ici, ce n’est pas comme en France : on « dîne » à une heure, très copieusement, et, si l’on veut, on soupe à huit, très légèrement. Cela nous fait comprendre pourquoi, hier, il nous a semblé qu’on ne dînait pas à Tribschen.


V



Nous arrivons. Les enfants accourent au-devant de nous. On nous attend au salon.

Quel accueil ! quelle cordialité sincère ! Déjà nous ne sommes plus les inconnus d’hier : Cos aboie à peine, et Russ, le terre-neuve noir, sans se lever du perron où il est couché, balaie lentement la pierre du panache de sa queue, pour nous témoigner sa sympathie.

Avec quel plaisir, dans la pénombre reposante, nous respirons de nouveau l’atmosphère au parfum discret de ce salon ! Il faut bien s’asseoir, pour se reposer un peu ; mais le Maître, plein d’entrain et de bonne humeur, reste debout. Il s’efforce de comprendre les propos, débordants d’enthousiasme, entrecoupés de rires, dont l’enveloppe Villiers de L’Isle-Adam, et s’imagine que, s’il n’en saisit pas bien le sens, il en faut accuser sa connaissance imparfaite du français. Aucun de nous n’ose lui dire qu’en écoutant Villiers il en est ainsi pour tous, qu’il entortille le plus souvent ses idées en des spirales de phrases inintelligibles, à travers lesquelles fusent des lueurs et des scintillements. Avec un peu d’habitude, on ne prend garde qu’à ces clartés : mais le Maître ne sait pas.

Alors il raconte, comme pour s’excuser, un incident que son incompréhension du français a causé naguère, alors qu’il habitait Zurich.

Un chef d’orchestre, alsacien ou belge, ayant en tout cas un accent spécial, lui parlait des diverses façons de diriger et blâmait certaines routines, néfastes, à son avis, et il appuyait son dire par ces mots qu’il répétait avec insistance :

— C’est comme je vous assure…

Wagner entendait : « C’est comme chez vous, à Zurich ».

Agacé d’abord par cette affirmation peu courtoise, il finit par se fâcher tout à fait et défend, avec véhémence, l’orchestre de Zurich, que lui-même a dirigé quelquefois.

L’interlocuteur ne s’explique pas comment il a provoqué cette colère : il est consterné, s’excuse, balbutie, et il faut un temps infini pour s’entendre.

Au souvenir de ce quiproquo, le rire de Wagner sonne clair et vibrant, et, de bon cœur, nous rions avec lui.


VI



Le Maître s’est mis au piano.

Il nous raconte le poème de Siegfried, sur lequel il compose, en ce moment. Il joue les thèmes, à mesure, déclame, chante, avec un entrain, une violence incomparable, une expression si parfaite que l’on croit voir le drame se dérouler. À l’instant où le héros, qui vient de reforger l’épée, fend d’un seul coup l’enclume et que Mime, d’épouvante, tombe à la renverse, Wagner se lève et disparaît presque entièrement dans le grand rideau de satin violet, pour nous mieux faire comprendre l’effroi du gnôme. Il en ressort en riant et déclare que, « n’étant pas du tout pianiste, cette musique de l’avenir est trop difficile pour lui ».

— Je me tirerai mieux du second acte, dit-il.

Et il nous révèle toute la scène de l’oiseau, d’une façon tellement délicieuse que jamais aucune exécution, même au théâtre, ne pourra nous rendre l’impression ressentie ce jour-là.


VII



La chaleur est un peu tombée. Nous voici parcourant les allées du jardin, au bord des tendres pelouses. Le Maître veut nous montrer son domaine.

Autour de nous les enfants courent, avec des rires et des cris joyeux. Russ, le grand terre-neuve noir, bondit en avant, ramasse des pierres qu’il nous apporte d’un air engageant, désireux d’entamer une partie ; mais Wagner s’attriste de ce jeu :

— C’est une funeste habitude que je lui ai donnée là : je ne peux plus l’en corriger et il s’abîme les dents sur les pierres.

Le Maître marche rapidement, il me guide vers un kiosque élevé, d’où la vue, dit-il, est superbe.

Le lieu est ravissant, en effet. Une houle de verdure, où la maison semble submergée, moutonne des coteaux aux vallons. Tout en bas, le lac, d’un azur limpide, où volent quelques voiles blanches, reflète les teintes d’améthyste des hauts sommets. Une lumière subtile baigne le recueillement de cette nature majestueuse.

Richard Wagner, les deux mains sur la balustrade rustique du kiosque, droit, silencieux, a cette expression grave et solennelle qui lui vient subitement lorsqu’une émotion profonde l’atteint.

C’était lui que je regardais maintenant, et ce fut un instant inoubliable : ses yeux, du même bleu que le lac, très ouverts, presque fixes, semblaient boire ce tableau, d’où rayonnait pour eux un monde de pensées. Ce refuge, cette retraite exquise, créée par la tendresse d’une amie bien-aimée, qui avait su tout braver et faire face, tête haute, à la réprobation du monde, pour venir consoler celui à qui elle s’était vouée tout entière, quand il était le plus cruellement pourchassé par les injustices de la vie, cette chère solitude, égayée par des rires d’enfants, où les coups du destin ne lui arrivaient plus qu’à travers un rempart d’amour, c’était avec une gratitude attendrie qu’il la contemplait.

Il comprit que j’avais suivi sa méditation, car il la continua tout haut :

— Et cependant, dit-il, ce coin de terre, si plein de souvenirs, ne m’appartient pas… Mais j’ai l’idée d’acquérir un petit bout de terrain, justement de ce côté-ci, pour que plus tard les enfants puissent y revenir et conservent quelque chose de ce nid de leur enfance.

Ce désir ne fut pas réalisé. Le Maître, sans doute, y renonça.


VIII



Madame Cosima et nos compagnons nous rejoignent et nous marchons longtemps dans le jardin sans limites… Mais la journée s’avance : il ne faut cependant pas abuser. Nous voulons prendre congé : on se récrie et, nous avouons, en riant, notre jeûne de la veille, notre coupable habitude de dîner le soir. Alors le Maître manifeste un vrai chagrin : il ne se pardonne pas d’avoir oublié que les habitudes françaises sont autres que celles de la Suisse allemande. Nous sommes touchés, autant que honteux, d’avoir provoqué une pareille émotion, qui nous révèle pourtant la sensibilité aiguë et la délicate bonté de cet homme si calomnié.

— À partir de demain, s’écrie-t-il, un souper sera servi tous les soirs, ici, et il faudra bien m’absoudre !


IX



Au fond du salon de Tribschen, à gauche en venant du jardin, une lourde portière, soulevée par une cordelière, laissait apercevoir une très petite pièce, dont je ne pouvais approcher sans une vive émotion : c’était le sanctuaire, le saint des saints, le cabinet de travail de Richard Wagner !

Des draperies sombres, un demi-jour recueilli, deux parois que recouvraient des rayons de bibliothèque chargés des plus belles œuvres : musique, poésie, littérature, philosophie ; un piano d’une forme spéciale (un autel presque), muni de tiroirs et plan comme une table ; un seul tableau : le portrait de Louis II, le royal ami, l’archange sauveur : — « Celui qui, disait Wagner, semble m’avoir été envoyé du ciel ! » Qu’il était beau, ce fin visage, dont le teint bistré sous les cheveux noirs faisait ressortir encore la clarté splendide des yeux d’un bleu polaire, rayonnants d’enthousiasme, des yeux vraiment surnaturels.

Tous, nous l’aimions, ce jeune homme, nous le considérions comme notre roi, notre chef et notre allié, puisqu’il avait la même foi que nous-mêmes et, comme nous, rang d’apôtre. Nous étions nés pour la même mission : affirmer la divinité d’un homme de génie, être les miroirs réfléchissant pour lui l’éblouissement de ses rêves, lui donnant la certitude de sa splendeur, les soldats prêts à recevoir pour sa défense les horions et les insultes, et qui joyeusement seraient tombés pour sa gloire. Et ce roi plus que nous était fort pour le combat ; son sceptre valait mieux que nos poings.

Quelquefois, s’échappant de la cour, l’ami royal venait, seul et incognito, à Tribschen, pour souhaiter la fête du Maître, ou lui apporter une bonne nouvelle. Comme la maison était peu vaste, c’est dans cette petite pièce qu’on lui dressait un lit de camp, et il passait quelques jours ici, tout heureux, exigeant d’être traité comme un humble disciple.

Wagner m’a surprise, aujourd’hui, au seuil de ce cabinet de travail, de ce sanctuaire, dans lequel je n’osais pas pénétrer, considérant le piano, les feuillets épars, où l’encre n’était pas séchée, me sentant troublée au dernier point par les détails humains de ce qui était pour moi si évidemment surhumain. Et je fus oppressée, jusqu’à perdre le souffle, d’entendre, tout à coup, à quelques pas de moi, sonner la voix et le rire de celui qui m’apparaissait, dans la perspective des siècles, auprès d’Homère, d’Eschyle, de Shakespeare, de celui que j’aurais élu encore au milieu des plus grands !…

— Comme vous êtes enthousiaste ! s’écria-t-il : il ne faut pas l’être trop, car cela nuit à la santé !

Il voulait plaisanter, mais la lumière attendrie de ses yeux me disait assez ce que voilait son rire.


X



— Ce matin, me dit Wagner, mon domestique, Jacob, m’a déclaré qu’il faudrait me passer de lui, toute la journée, parce qu’il allait à Zug.

— « Zug » !… ce mot est en effet sur toutes les lèvres lucernoises, nous l’entendons à chaque instant, et je croyais que c’était une exclamation, un juron anodin, familier aux Suisses, quelque chose comme « zut ! »…

— Pas du tout : Zug est une petite ville, toute proche d’ici.

— Et qu’a-t-elle de si attrayant ?

— Pas grand’chose, en temps ordinaire. Mais vous ne savez donc pas ?… le tir fédéral est ouvert… à Zug !… C’est l’événement qui porte à son comble l’enthousiasme de tous les cantons… Cent mille francs de prix… trente mille carabines réunies… Sérieusement, c’est assez curieux, et vous devriez aller voir ce drôle de spectacle.

Ce fut donc pour obéir au conseil du Maître, et non sans regret de le quitter, que nous descendions, quelques heures plus tard, à la gare de Zug.


XI



Une poule au milieu de ses poussins, c’est la première impression que nous donne la petite ville de Zug, avec son clocher qui se hausse, entouré de maisons basses. Comme fond, le velours vert du dernier repli des montagnes qui, de là, s’étagent jusqu’aux lointains neigeux, roses et mauves. Lorsqu’on approche du bourg, son aspect change : on ne voit plus qu’une vieille porte fortifiée, ayant en son milieu un cadran énorme. De grands drapeaux, qu’une brise très faible soulevait lentement, et les bannières multicolores de tous les cantons de la Suisse, s’accrochaient à chaque angle du haut toit, orné de clochetons, qui surmonte cette porte ; des guirlandes de feuillages festonnaient, en contrariant sa courbe, l’ogive percée dans l’antique bâtisse ; et, quand on avait franchi la voûte, la rue où l’on débouchait donnait l’illusion d’une rue chinoise, avec ses maisons d’inégale hauteur et sa perspective de banderoles bariolées.

Mais il fallait prendre une autre route pour gagner la plaine où le tir fédéral était établi : un vacarme effroyable guidait sûrement de ce côté-là.

Des baraques foraines, dans la prairie fraîche ; une foule, souriante et grave, qui processionne ; de ci, de là, des costumes pittoresques, portés par les naturels des quelques cantons fidèles encore aux vieux usages.

Des Bernoises à l’ample jupe froncée, à demi cachée par le tablier de soie couleur gorge de pigeon, au long corsage de velours noir, retenu par des chaînes d’argent sur la gorgerette plissée, avec, dans leurs cheveux, de grandes épingles historiées. Des Fribourgeois, vêtus de culottes courtes, de vestes brunes, coiffés de larges chapeaux et s’appuyant sur des bâtons noueux. Il y avait même quelques Tyroliennes, venues de loin par curiosité et qui égayaient les yeux avec leurs robes de couleurs vives, leurs étroits tabliers tricolores, leurs chapeaux pointus en feutre noir, agrémentes de galons d’or et posés très bas sur le front.

Nous sommes, à présent, au centre même du bruit, et c’est comme dans une effroyable bataille. Le sifflement des milliers de balles, qui cinglent l’air sans discontinuer, produit sur le tympan l’effet le plus bizarre : on se croit enveloppé d’un réseau de fils de fer, vibrants, qui se croisent, s’enchevêtrent, forment un treillage, et l’illusion est si complète que l’on n’ose plus avancer, de peur de heurter ces fils.

Des hangars partagés en boxes, orientés dans différents sens, divisent la plaine, et, dans chaque box, des hommes affairés chargent hâtivement des carabines qu’ils passent au tireur, aperçu de dos, visant une cible lointaine.

Inconscients, nous nous laissons pousser dans un des boxes, et, là, un Suisse, avec la familiarité cordiale qui convient dans un pays libre, crie quelque chose à l’oreille de Villiers, qui n’entend pas. Mais on lui met entre les mains une carabine, et le voici, à son tour, épaulant et visant longuement.

Que s’est-il passé ? On n’a pas entendu la détonation, à travers le tintamare ; mais une agitation, une émotion joyeuse éclatent tout à coup, et, là-bas, la cible, mue par un ressort, s’agite et salue le vainqueur : Villiers a fait mouche !…

On l’entraîne. Des êtres munis de formidables trombones surgissent et, sur deux files, lui font cortège : à leurs joues qui se gonflent et s’empourprent on devine, plutôt qu’on ne l’entend, une triomphale fanfare.

On s’arrête devant un kiosque peinturluré, entouré de vitrines, où s’étalent les objets offerts comme prix aux plus habiles tireurs.

Il y a un portrait de Garibaldi, encadré ; une paire de lunettes d’or ; un couvert d’argent ; une collection de pièces de cent sous à l’effigie de Louis-Philippe, disposées en forme d’étoile dans un écrin, — et beaucoup d’autres merveilles, parmi lesquelles Villiers n’a qu’à choisir, mais, suffoqué par le fou rire, il n’arrive pas à se décider… Enfin il décroche un collier en corail, et le fourre dans sa poche, tandis qu’on fixe à son chapeau une médaille commémorative, qui luit au milieu d’un flot de rubans.

Le triomphateur voudrait se dérober, mais le cercle des joueurs de trombone l’enserre et il faut aller à un pavillon consacré à Bacchus, où un commissaire de la fête, monté sur une table, lui tend solennellement la coupe glorieuse, pleine d’aigre vin de Sarli, qu’il doit vider, d’un trait, en dissimulant une grimace douloureuse…

Le soir, à souper, Wagner se réjouit beaucoup de l’aventure et, pour fêter l’habile tireur, il débouche du champagne :

— Il est excellent, dit-il, c’est mon ami Chandon qui me l’envoie.


XII



Mes compagnons, ayant des articles à écrire, étaient restés, ce jour-là, à l’Hôtel du Lac ; j’arrivai seule à Tribschen, très peu après le dîner de deux heures, avec l’inquiétude de venir, peut-être, trop tôt.

Le ciel pur faisait le lac tout bleu et les fraîches verdures des rives se miraient, comme d’ordinaire, dans l’eau tranquille. Je débarquai à la pointe du promontoire, tout au bout du jardin, sous le petit hangar qui abritait les marches de bois. Comme il n’y avait ni porte, ni portier, ni cloche, je pus entrer sans avoir été signalée ; tout doucement, je commençai de gravir vers la maison, et, craignant de trouver mes hôtes encore à table, je fis un assez long détour. Je pris un charmant sentier, très ombreux, qui suivait le rivage du lac ; il s’escarpait très vite, et la pente qui, couverte de buissons, dégringolait vers l’eau, avait un aspect de petit précipice très pittoresque, et rien n’était plus agréable à voir que les taches d’azur formées par le lac à travers l’emmêlement des branches. Les enfants avaient appelé ce coin, où, par crainte des chutes, on leur interdisait d’aller seuls, « le parc aux brigands », et l’on en racontait long sur les drames qui devaient s’y passer, quand le soir tombait.

Au moment où j’allais sortir du couvert des arbres, l’aînée des fillettes m’aperçut et courut à moi, en me faisant des signes étranges pour me recommander le silence et le mystère. Quand elle m’eut rejoint, elle m’entraîna, toujours sans parler, à travers les massifs, où je faillis laisser mon chapeau, vers une sorte de cabinet de verdure, tout proche de la maison, où l’on avait servi le café.

Le Maître était là, assis dans un fauteuil de jonc, fumant un cigare. Cosima, debout, regardait par les interstices des buissons et me fit signe de ne pas parler ; mais Wagner, en me jetant un regard farouche, dit à demi-voix :

— Comment ! c’est vous qui m’amenez ces gens-là ?

— Quelles gens ?

Cosima m’appela, d’un geste, près d’elle, et je pus voir pour quelle raison mes hôtes bien-aimés gardaient cette attitude craintive et ce silence.

Devant le perron de la maison, une calèche, pleine de touristes, était arrêtée.

Un personnage vêtu d’un complet de coutil jaune, sur lequel tranchait la bandoulière noire d’une lorgnette, parlementait avec le domestique. Je crus d’abord qu’il s’agissait d’importuns que l’on s’efforçait d’éconduire, mais je compris bientôt que c’étaient là des voyageurs anglais, parfaitement inconnus, qui, avec une impudence incroyable, demandaient à visiter Richard Wagner. Cette excursion était sans doute inscrite entre l’ascension du Righi et la promenade au lion de Lucerne. Ils insistaient avec une indiscrétion sans pareille, feignant de mal comprendre les affirmations du domestique, prolongeant à plaisir le débat, tandis que, dans le bosquet voisin, on ne soufflait mot, de peur d’être découvert.

Enfin Jacob persuada à ces intrus que le maître était absent. La calèche se remit en branle, avec un bruit de vieille ferraille. Le gravier de l’allée grinça sous les roues, et le véhicule, encombré d’ombrelles vertes, de voiles bleus et de châles rouges, redescendit la colline.

— Enfin nous sommes libres ! s’écria le Maître en se levant.

— Comment ! dis-je, vous avez cru que c’était moi qui vous amenais cette piaulée[1] d’Anglais !

— Vous arriviez juste en même temps qu’eux, dit-il, mais je n’aurais pas dû vous soupçonner.

— Ni me jeter ce regard terrible !

— Le regard était pour les Anglais, répliqua-t-il en riant. Je suis vraiment obsédé par l’audace de ces inconnus… car cette scène se renouvelle fréquemment… Le plus joli, c’est que Jacob est contre moi : il trouve tous ces gens-là très distingués et ne comprend pas pourquoi je refuse de les voir.

— Quelle singulière situation cependant, si on les recevait ! Que diraient-ils ? et quelle attitude pourraient-ils garder ?

— On raconte sur Gœthe, à propos d’une aventure analogue, une anecdote curieuse, dit Wagner. Il était ainsi souvent assiégé par des curieux, dans sa maison de Weimar. Un jour, impatienté de l’insistance d’un Anglais inconnu à forcer sa porte, il ordonna soudain à son domestique de l’introduire. L’Anglais entra. Gœthe se planta debout au milieu de la chambre, les bras croisés, les yeux au plafond, immobile, comme une statue. Un instant surpris, l’inconnu se rendit bientôt compte des choses et, sans se déconcerter le moins du monde, mit son lorgnon sur son œil, fit lentement le tour de Gœthe, en le regardant de la tête aux pieds, et sortit sans saluer… Il est difficile de dire, conclut le Maître, lequel des deux avait montré le plus d’esprit.


XIII



Tous les soirs, à huit heures, — nous avions eu beau nous en défendre, honteux vraiment d’une telle perturbation provoquée dans le régime de Tribschen, — tous les soirs, à huit heures, la porte du salon s’ouvrait et Jacob annonçait le souper.

La salle à manger, assez petite, était étroite ; la table en forme de carré long, l’emplissait presque ; Wagner se plaçait à l’un des bouts.

Le souper se composait de viandes froides, de salaisons, de gâteaux et de fruits, et le Maître aimait à y joindre du champagne « de son ami Cbandon », qu’il fallait boire sans scrupule, disait-il, car il en recevait, en cadeau, de son admirateur français, plus qu’il n’en pouvait consommer.

Wagner mangeait de bon appétit et déclarait qu’il ne pouvait comprendre comment il avait omis d’instituer plus tôt ce souper.

— Nous n’y pensions pas, dit-il, c’est un oubli incroyable… Une chose pourtant si agréable, et même indispensable !… Désormais ce souper sera toujours servi et nous bénirons la réforme dont nous sommes redevables à votre jeûne forcé du premier soir.

On s’attardait à causer. La parole du Maître, violente, joyeuse, passionnée, toujours sincère, produisait sur nous une impression intense, pour ainsi dire, magnétique. Nous passions par tous les états qu’elle décrivait : enthousiasme, indignation, désespoir. Il semblait revivre les phases qu’il rappelait de sa vie si tourmentée, — « les misérabilités », — comme il disait, et nous en subissions, avec lui, toutes les angoisses, toutes les rancœurs. Cependant, s’il nous jugeait trop bouleversés, trop vivement émus, sans transition, pour nous remettre d’aplomb, par une plaisanterie irrésistible, il nous faisait éclater de rire…

Le carlin Cos, ayant la peau un peu irritée, était au régime : on lui avait interdit la viande. Si, cédant à ses instantes sollicitations, un des convives lui en glissait un petit morceau, Wagner s’arrêtait au milieu de n’importe quel discours et rappelait avec véhémence le décret du docteur pour chiens… Et c’était admirable, cette préoccupation attentive, dont rien ne le distrayait : elle nous révélait chez cet être prodigieux, à la personnalité dévorante, une infinie bonté, un altruisme sans limites.


XIV



Hélas ! nous n’étions pas des capitalistes ! Ce pieux pèlerinage au temple du génie, ce séjour délicieux, il fallait le payer et, pour cela, le gagner. Des engagements étaient pris avec différents journaux, auxquels nous avions promis des comptes rendus de l’exposition de Munich, des notes de voyage, et surtout des indiscrétions à propos de Richard Wagner, qui, très discuté alors, très combattu et vivant dans la retraite, excitait au plus haut point la curiosité des foules.

Non sans appréhension, j’avais écrit un article pour le Rappel, intitulé : Richard Wagner chez lui.

Je ne m’en vantai pas auprès du Maître, et j’espérais bien qu’il ne le saurait jamais ; mais quelqu’un, croyant lui faire plaisir, lui envoya l’article.

Il fut fâché.

— Déjà une dissonance ! s’écria-t-il.

Et il expliqua à Cosima que « sa maison et sa vie intime, y compris les chiens, étaient comme le joyau mystérieux de sa destinée et qu’il éprouvait un véritable effroi à les voir mentionner en public ».

Cosima m’excusa et me défendit de son mieux, et le Maître s’adoucit. Mais une feuille lucernoise, le Journal des Étrangers, s’avisa de reproduire l’article, ce qui amena autour de Tribschen une escadrille de barques pleines de curieux, et Wagner de nouveau s’attrista. « II avait un vrai chagrin, disait-il, car il ne pouvait endurer pareilles choses de ses amis, et il voulait nous nommer ses amis. »

Cependant, sur ma promesse de ne pas recommencer, il pardonna et, quelques jours après, me donna, pour m’amuser, une lettre « à déchirer », qui les avait bien fait rire, inspirée à une dame de Thonon par Richard Wagner chez lui.

Voici un fragment de cette lettre :

Cher monsieur,

Veuillez me pardonner si je vous nomme ainsi. Mais je viens de lire, dans un journal, un article vous concernant et ce n’est pas sans la plus vive émotion que j’ai lu tous les éloges qu’il renferme sur vous, cher monsieur, car je vois que vous aussi avez passé par de mauvais jours. Me trouvant aujourd’hui dans le même cas, je sympathise d’autant plus avec vous, cher monsieur.

J’ai été élevée dans la plus grande aisance, entourée de tous les soins et les égards de tous ; malheureusement pour moi, des revers de fortune et des malheurs de famille sont survenus et tous se sont éloignés de nous ; ceux qui se disaient nos amis alors ne nous connaissent plus aujourd’hui.

Dieu merci, j’ai reçu la meilleure éducation possible, je suis passionnée pour la musique. Mais, hélas ! depuis nos malheurs, je n’ai pas touché un piano, les moyens me manquant pour m’en procurer un, ce qui est un vide immense pour moi et un grand chagrin. Que ne suis-je près de vous, cher monsieur ! Je sais d’avance que vous ne me refuseriez pas l’entrée de votre maison et une place à votre piano.

Par moi-même, j’ai cinq enfants et je n’ai pas le nécessaire à la maison. Mais si je pouvais être près de vous, cher monsieur, il me semble que je serais heureuse. Toutes privations ne seraient rien pour moi, si je pouvais cultiver l’art qui m’est si cher.

Je vois, cher monsieur, votre étonnement à la lecture de ma lettre ; mais s’il m’était donné de vous voir, vous ne seriez plus surpris… Je sais d’avance que votre maison sera la mienne et votre piano sera le mien…

· · · · · · · · · · · · · · · ·


« Votre piano sera le mien  »…

Cette belle pensée demeura longtemps fameuse à Tribschen.


XV



Ce jour-là, en arrivant à Tribschen, au moment où j’atteignais le perron du salon, le bruit d’une musique singulière, mêlée de cris légers et de rires, m’arriva par la porte-fenêtre, grande ouverte. C’était extraordinaire, inexplicable. Pour ne rien interrompre, j’avançai lentement, sans faire crier le gravier sous mes pas, et, les marches montées, j’aperçus un délicieux tableau.

Au milieu du salon, les quatre fillettes, dont la plus jeune n’avait pas trois ans, dansaient ; Wagner, au piano, faisait la musique.

Riant de toutes ses quenottes neuves, la plus petite fille criait de joie, en s’efforçant de suivre l’allure des plus grandes. Les petits pieds tapaient avec entrain, à contre-temps du rythme que, cependant, le pianiste marquait avec force, en riant et en criant autant que les danseuses.

Je n’entrai que lorsque l’on fut las.

— Vous avez vu ? s’écria Senta en courant à moi ; c’est le Quadrille des tailleurs : papa l’a composé pour nous !

Le Quadrille des tailleurs ! musique de Richard Wagner !…

S’en souvient-on encore, de cette musique ? l’a-t-on gardée, au moins ? est-elle écrite ? Pour moi, je crois l’entendre, quand je me remémore cette scène, que je revois dans tous ses détails, toujours aussi vivante, aussi exquise ! ..


XVI



L’ami Villiers avait dans le caractère bien des singularités, auxquelles nous ne prenions pas garde, y étant très habitués, mais dont les manifestations ne manquaient pas de causer de profondes surprises aux personnes non prévenues. Il éprouvait, en certains cas, une peur nerveuse, contre laquelle il n’essayait même pas de réagir.

Par exemple : causant, un jour, avec quelqu’un, au coin d’une rue, il avait reçu dans l’œil une imperceptible éclaboussure de salive. Subitement épouvanté, Villiers plantait là son interlocuteur stupéfait et, à toutes jambes, gagnait l’officine du plus proche pharmacien.

Déjà cette imagination fougueuse avait prévu toutes les possibilités de catastrophes : par cette goutte venimeuse lui étaient inoculées les maladies les plus funestes ; il se voyait condamné, perdu. Pour le calmer un peu, le pharmacien, assez ahuri, avait dû lui baigner l’œil dans toutes sortes de collyres prétendus souverains.

Une après-midi, à Tribschen, Villiers jouait avec les enfants ; il lançait en l’air un ballon, qu’à leur grande joie, il envoyait très haut. Russ, le terre-neuve, bondissant et aboyant, tâchait d’être de la partie.

À un moment, en donnant l’élan au ballon, Villiers envoya, en arrière, un fort coup de poing dans la gueule du chien, qui exhala un reproche plaintif.

Mais le croc pointu avait légèrement égratigné la peau. Villiers, tout blême, examinait sur sa main la trace rosée… Puis, il leva sur nous des yeux hagards et, courant comme il savait courir, s’enfuit.

— Qu’est-ce qu’il a ?… où va-t-il ? s’écria Wagner, très effrayé.

Il fallait bien répondre.

— Oh ! ce n’est rien… Il a cogné très fort sa main contre les dents du pauvre Russ et s’est un peu écorché.

— Eh bien ?… ça ne saignait même pas… C’est pour cela qu’il est devenu si pâle ?

— Un cerveau comme celui-là est vite suggestionné : en un clin d’œil, il va jusqu’aux dernières limites des conséquences possibles. Villiers se croit certainement enragé, et comme, le cas échéant, il est dangereux d’attendre, il va courir comme cela, tout d’une haleine, jusqu’à Lucerne et faire cautériser la plaie.

— La plaie ?… Mais il n’y a rien !…

Wagner est désagréablement affecté. Villiers, dont il a tant de peine à comprendre les discours, l’inquiète ; il ne parvient pas à s’expliquer ce caractère.

Pourtant on prend le parti de rire : le coupable involontaire, le bon Russ, est parfaitement bien portant et il n’y a aucun danger…

Le lendemain, quand, assez penaud, Villiers revient à Tribschen, du plus loin qu’il l’aperçoit, Wagner, feignant la terreur, s’écrie :

— Il est enragé ! il est enragé !

Et, tandis que Villiers rit jaune, il se met à courir en criant :

— Ne me mordez pas !

Puis, avec une agilité extraordinaire, comme pour échapper au danger, il grimpe jusqu’au sommet d’un sapin !…


XVII



Le Maître me demande si je connais la marche militaire qu’il a dédiée au roi de Bavière. Il a sur son piano un exemplaire du morceau à quatre mains.

— Jouons-le, dit-il, mais je vous préviens que je joue très mal du piano.

Et moi donc !

Mais j’ai le sentiment qu’il ne faut pas me dérober, que cette minute rare, unique, doit à tout prix, s’enchâsser dans ma mémoire : jouer, à quatre mains, avec Richard Wagner, ne fût-ce que quelques mesures !

Il a pris la partie haute. C’est encore plus difficile pour moi, la basse !… Mais tant pis : je m’assieds bravement sur le tabouret, bien résolue à toute la tension d’esprit, à tout l’effort dont je suis capable.

Nous jouons, sans accrocs. Je me fais l’effet d’une somnambule qui marche dans une gouttière.

Il me semble que cela dure bien longtemps.

Enfin, à la troisième page, c’est Wagner qui s’embrouille et s’arrête, en déclarant que ça devient trop difficile.

— Comme vous allez bien en mesure ! s’écrie-t-il.

Et il me complimente sur ma façon remarquable de rouler les trémolos.

C’est là une supériorité que je ne me connaissais pas et qui s’est certainement révélée pour la circonstance, à cet instant précis.

Mon trémolo est d’ailleurs resté célèbre à Tribschen — et même à Wahnfried. — Mais j’ai vécu sur ma réputation et je ne me suis jamais risquée, malgré les sollicitations, à le faire trembler de nouveau.

Wagner me fit présent de l’exemplaire où j’avais si anxieusement déchiffré cette marche de cavalerie, et il écrivit au-dessus de la première ligne

« À cheval ! à quatre mains ! »


XVIII



— Je vous annonce, s’écrie le Maître quand nous arrivons, que vous êtes invités, par moi, à faire une excursion de quelques jours dans un coin de la Suisse très intéressant : le pays de Guillaume Tell. L’itinéraire est tracé, tout est décidé.

Nous voici encore très confus, essayant de protester ; mais madame Cosima me fait des signes et parvient à me dire, tout bas :

— Ne refusez pas : il serait fâché… Et laissez-le tout organiser, tout conduire, tout régler, si vous ne voulez pas lui faire de peine.

— Le temps est beau, continue Wagner, il ne faut pas attendre. Si cela vous convient, partons demain.

— Avec joie, Maître.

— Alors, c’est entendu !… Nous commencerons le voyage en voiture… Nous irons vous prendre à l’Hôtel du Lac.

— À quelle heure ?

— Ah ! par exemple, il faut être matinal pour éviter la grande chaleur : soyez prêts à cinq heures et demie.

— Cinq heures et demie !… nous serons prêts.

Le lendemain, au petit jour, en effet, deux calèches s’arrêtèrent devant l’Hôtel du Lac. Wagner était seul dans l’une ; madame Cosima et sa fille Senta occupaient l’autre.

Vite, vite, nous descendons, encore un peu ensommeillés et prêts tout juste. Villiers, très ébouriffé, au lieu d’approcher des voitures, tâche de gagner la boutique de M. Frey, toute proche ; mais l’aimable coiffeur n’est pas éveillé et son client désappointé est forcé de se passer de frisure. Il monte avec moi dans la voiture de Wagner, qui prend la tête, et l’expédition se met en marche.

Quels chemins avons-nous parcourus ? Quels paysages se sont déroulés pendant cette radieuse et mémorable matinée ? Je serais incapable de le dire, car j’avoue que je n’ai rien vu. Quand on a regardé le soleil, on ne voit plus, pendant longtemps qu’une flamme qui s’interpose entre vos regards et toutes choses. C’était ainsi : la face du Maître me masquait la nature, je ne voyais qu’elle. Je me souviens très bien que les rayons obliques du soleil levant enveloppaient Wagner et posaient une lumière sur sa lèvre inférieure ; cette lumière scintillait à chaque inflexion et ses paroles semblaient des étoiles.

Je l’avais interrogé à propos de Mendelssohn : les œuvres de Mendelssohn exerçaient sur moi une séduction qui durait malgré mon exclusivisme wagnérien, ce dont j’avais un peu honte.

— Mendelssohn est un grand paysagiste, me disait-il, et sa palette est d’une richesse sans pareille. Personne comme lui ne transpose en musique la beauté extérieure des choses. La grotte de Fingal, entre autres, est un tableau admirable. Il est savant, consciencieux et habile. Pourtant il n’arrive pas, malgré tous ces dons, à nous émouvoir jusqu’au fond de l’âme : on dirait qu’il ne peint que l’apparence du sentiment, et non le sentiment lui-même…

On devait atteindre, avant midi, une auberge où l’on essaierait de déjeuner ou plutôt de dîner à l’allemande. Là on abandonnerait les voitures et l’on continuerait le voyage en bateau à vapeur.

Pendant longtemps on côtoya un lac, très bleu entre ses rives vertes, c’est tout ce que j’ai pu retenir ; puis on s’arrêta devant une maison très banale qui bordait le chemin. Où était-ce ? je ne sais pas… une étude récente du Bædeker me fait supposer que cet endroit s’appelait Brunnen. De l’autre côté de la route, c’était le lac ; et l’embarcadère des bateaux faisait presque face à la maison.

Rien n’indiquait une auberge, mais le Maître connaissait les êtres, et, tandis que nous gagnions, au premier étage, une chambre, meublée seulement d’une table ronde, de quelques chaises et d’un vieux piano, il alla conférer avec le propriétaire et combiner le menu.

Il revint triomphant et s’écria :

— Nous aurons un druide de l’ancienne Gaule !

Le sens de ce terrible calembour ne fut pas tout de suite saisi ; le fou rire nous tint longtemps quand nous eûmes compris qu’il s’agissait d’une truite !

Deux fenêtres de la pièce où nous étions faisaient face au lac ; une troisième, latérale, était ouverte et donnait sur une cour, où un forgeron travaillait.

Wagner écoutait le choc vibrant du marteau sur l’enclume. Tout à coup, il ouvrit le piano et se mit à jouer le motif de Siegfried forgeant l’épée. Aux mesures où la lame est heurtée, il s’arrêtait, et c’était le forgeron qui, sans le savoir, avec une étonnante précision, frappant le fer, complétait le thème.

— Vous voyez, disait le Maître, comme j’ai bien mesuré le temps et comme le coup tombe juste !

Mais « le druide » fit son entrée et il fallut lui rendre les honneurs qu’il méritait.


XIX



Wagner était un admirable organisateur : le café pris, les cigarettes fumées, le bateau à vapeur siffla et il n’y eut que la chaussée à franchir pour s’embarquer.

Que dire encore de cette traversée ? sinon qu’il y a des moments de la vie où la nature s’illumine de la clarté que l’on porte en soi, où l’air semble plus limpide, le ciel plus lumineux, l’eau plus transparente, où tout vibre harmonieusement dans le décor qui enveloppe votre joie ?…

Certes il n’y eut jamais pour moi de lac aussi bleu entre d’aussi fraîches collines, et pourtant je ne les voyais pas. Les yeux du Maître, ses prunelles rayonnantes, où se fondaient les plus belles nuances du saphir, c’est cela que je regardais, et je disais à madame Cosima, qui pensait tout à fait comme moi :

— À présent seulement, je comprends cette félicité du paradis, si vantée par les croyants : voir Dieu face à face !…

Le soleil couchant allumait un ciel d’apothéose quand le bateau stoppa à la station dernière. Le lac, il me semble, finissait là, et le petit port où nous abordions s’appelait, je crois, Treib, d’où l’on monte à Seelisberg.

J’ignorais tout de la vie antérieure de Richard Wagner ; je ne savais rien de sa condamnation politique, de son exil et de son long séjour dans ce pays où il nous conduisait ; je n’avais aucune idée des épreuves qu’il venait de subir, des déchirements qui avaient précédé pour lui l’heure présente, l’accalmie consolatrice, le renouveau sentimental, ce temps heureux enfin pendant lequel j’avais le bonheur de le rencontrer si plein de joie, d’énergie et de sérénité.

Je fus donc d’autant plus surprise — délicieusement surprise — par la scène qui suivit son débarquement. Avant qu’il eût mis le pied sur la rive, il avait été reconnu. Aussitôt un rassemblement se forma : les bateliers, les habitants, les gens du peuple accoururent et, avec un enthousiasme extraordinaire, acclamèrent Richard Wagner, lui pressant les mains, baisant ses vêtements, dans une sorte d’adoration. Le Maître remerciait en riant, les yeux humides ; il nous entraîna vite hors des groupes.

— Les braves gens ! disait-il, ils ne m’ont pas oublié encore.

Alors il nous raconta ce qu’avait été pour lui cette terre d’exil.

— J’y suis arrivé comme un criminel, chassé de sa patrie, ne sachant où se réfugier. C’est dans ce village même que je vins d’abord. Le soir, au moment où, triste et abattu, j’allais m’endormir dans une chambre inconnue, un chœur d’hommes éclata sous ma fenêtre, accompagné par des cuivres et des harpes. M’étant rhabillé, j’ouvris les volets et je vis sur le lac plusieurs barques illuminées, chargées d’hommes qui chantaient. Avec quelle émotion je les écoutai ! Ils chantaient de ma musique, des fragments de mes opéras ! Je n’y pouvais croire. Comment ! tandis que je fuyais une patrie qui me haïssait, dans ce village perdu, j’étais aimé, on connaissait mes œuvres et on me souhaitait ainsi la bienvenue ?… J’ai vécu quelque temps parmi ces braves Suisses et je leur garde une profonde reconnaissance, car, à l’instant où je désespérais, ils m’ont rendu la foi et l’espérance.

Wagner parlait d’une voix grave et émue, mais son rire sonna clair quand il ajouta :

— C’est pour cela que vous serez mal couchés, ce soir, et que vous aurez un souper médiocre. Vous ne me permettriez pas de vous mener à une autre auberge que celle d’où j’ai emporté un tel souvenir.


XX



L’auberge était très ordinaire, en effet, mais admirablement située, au pied des montagnes, tout au bord d’un autre lac, dont le couchant faisait une cuve d’or.

Quand on eut pris possession des chambres et commandé le souper, Wagner proposa une promenade en barque, et d’aller jusqu’à une source jaillissant du rocher et qui avait toutes sortes de vertus, entre autres, celle de donner l’oubli à celui qui buvait de son eau.

L’aubergiste lui-même gréa pour nous son bateau et s’offrit à nous conduire. D’un coup de gaffe, il le lança sur cette nappe lumineuse qu’il déchira et tacha d’ombres bleues.

Wagner commença à chanter, puisqu’on était au pays de Guillaume Tell :

Accours dans ma nacelle,
Timide jouvencelle…

Mais nous ripostâmes par des thèmes du Vaisseau Fantôme, puis de Lohengrin. Le Maître se mit de la partie et attaqua le chant du Mousse de Tristan. Tous les motifs du premier et du troisième acte ayant trait au navire furent passés en revue. L’Or du Rhin eut son tour, et enfin Wagner s’écria :

— Nous avons épuisé toute ma musique aquatique !

Les montagnes descendaient presque à pic vers le lac ; on était arrivé à la source qui jaillissait du roc. Madame Cosima avait envie de goûter à cette eau ; moi, je déclarai n’en pas vouloir, si elle était susceptible de me faire oublier l’admirable journée que nous venions de passer.

Le ciel éteint, tout s’obscurcissait et nous voguions maintenant sur de grandes ombres : Wagner jugea plus prudent de ne pas débarquer et de retourner à l’auberge, où le souper nous attendait.


XXI



Recueillis et silencieux, assis autour du Maître, après le souper, sur la terrasse de l’auberge, nous subissons l’impression grave et reposante de la nuit, venue très vite entre ces hautes montagnes qui nous enferment. Seuls quelques reflets dénoncent le lac, presque invisible.

Mais voici qu’une blancheur molle teinte le ciel ; les pics précisent peu à peu leurs découpures ; ils paraissent plus sombres sur le fond plus clair ; et, très lentement, le spectacle magnifique d’une aube lunaire se déroule à nos yeux.

La lueur diffuse se concentre, approche, grandit, va surgir : le prélude de Lohengrin chante en nous… Et quand, enfin, la pleine lune émerge, se hausse sur la plus haute cime, c’est pour nous le Graal, qui resplendit sur l’autel, devant le Maître du Graal !…


XXII



— Allons, enfants de la Patrie
Le jour de gloire est arrivé !


C’est Wagner qui chante à pleine voix la Marseillaise en tambourinant sur la porte de ma chambre, pour m’éveiller ; et il va à chaque porte battre le même refrain.

Il s’agit de se lever bien vite, car nous devons escalader une montagne et atteindre son sommet avant midi, si nous voulons y déjeuner.

Cette montagne, c’est l’Axenstein.

Nous commençons de le gravir, à pied, par un très beau temps, sous un soleil déjà chaud. Le chemin, tout d’abord, est charmant et monte très doucement entre des arbres et des buissons : on dirait une allée de jardin.

Senta court en avant et cueille des fleurettes ; mais bientôt elle pousse un cri de joie : elle vient de découvrir des fraises ! En effet, des fraises des bois rougeoient sous les feuilles, par-ci, par-là ; nous voici, madame Cosima et moi, acharnées à leur recherche ; mais, très en avant de nous, Wagner nous crie de ne pas nous attarder, et, par un chemin plus âpre, en plein soleil, nous nous hâtons. Ma compagne semble très lasse et même a une défaillance. Je la fais s’asseoir sur un tertre de gazon, et, respirant des sels, elle se remet vite.

— Ne dites rien !… que le Maître ne sache pas, surtout ! s’écrie-t-elle.

Alors elle me raconte qu’elle est restée assez souffrante et un peu faible depuis la naissance de Siegfried, son fils, qu’elle ne m’a pas encore présenté. Wagner, qui est infatigable, croit toujours qu’on est de force à le suivre et ne se consolerait pas s’il savait qu’il s’est trompé : c’est pourquoi il faut triompher du malaise et continuer l’ascension.


XXIII



L’hôtel était un de ces somptueux et confortables édifices, comme il y en a partout en Suisse, avec le domestique en frac, dont la présence cause une sorte de désappointement, quand il vous accueille, avec un sourire, au moment où l’on atteint un sommet que l’on s’imaginait presque inaccessible.

La vue était, sans aucun doute, des plus remarquables, puisque on nous avait fait monter si haut pour en jouir. Mais j’ai la confusion de n’en avoir gardé aucune mémoire. Le Maître était d’une gaîté exubérante : il retrouvait d’anciennes connaissances, d’anciens serviteurs, parmi le personnel de l’hôtel, et plaisantait avec eux familièrement. Cela fâchait beaucoup madame Cosima, qui l’aurait désiré plus dédaigneux, plus olympien.

Dans un coin choisi de l’immense salle à manger, le dîner, arrosé de Champagne, fut joyeux et particulièrement succulent : en l’honneur de Wagner, la patronne de l’hôtel, dont la silhouette éveillait irrésistiblement l’idée d’une fée Carabosse, avait elle-même surveillé sa préparation. Il se prolongea assez tard, car c’était le dernier jour de l’excursion : le lendemain il fallait redescendre, pour prendre le bateau à vapeur et rentrer à Lucerne.

Ce fut seulement après le retour que Wagner avoua qu’il avait été indisposé tout le long du voyage ; mais il s’était bien gardé d’en laisser rien voir, pour ne pas nous gâter le plaisir.


XXIV



Depuis quelques jours, nous nous apercevions qu’on nous traitait avec d’extraordinaires égards à l’Hôtel du Lac. Si nous sonnions, on accourait à notre appel avant que le tintement eût cessé, car les domestiques se tenaient en permanence dans le couloir pour être plus vite à nos ordres. À table, comme nous avions, un jour, complimenté le patron de l’hôtel à propos d’un plat d’épinards particulièrement exquis, on servait maintenant à chaque repas des épinards de plus en plus délicieux. Quand nous sortions de nos chambres, des portes s’entre-bâillaient pour laisser se glisser de curieux et furtifs regards. On nous saluait avec une obséquiosité peu habituelle dans la libre Suisse ; on faisait presque la haie sur notre passage, et déjà, dans la ville, il était évident que notre présence causait une émotion bizarre.

Était-ce parce qu’on nous savait amis de Richard Wagner et que la retraite, si jalousement close dans laquelle il vivait, s’était ouverte pour nous ? Certes aucune gloire ne nous paraissait plus enviable et notre juste orgueil égalait notre joie ; mais pourquoi troublions-nous à ce point la population placide de Lucerne ? Est-ce qu’il émanait de nous un nimbe lumineux, visible au commun des mortels ?

Quand nous nous envolions, en bateau, vers le cap de Tribschen, des nuées de voiles, qui se croyaient discrètes, se détachaient du rivage pour nous escorter de loin et, tant que nous restions chez notre hôte illustre, elles croisaient tout autour de la propriété, s’en approchant le plus possible.

Nous avions raconté au Maître et à madame Cosima ces singularités et ils en étaient aussi intrigués que nous. Parfois nous sortions dans le jardin pour examiner à travers les arbres toutes ces barques, pleines de touristes, qui s’acharnaient à demeurer là, dans une attente incompréhensible.

La chose finit cependant par s’expliquer. Madame Cosima, en allant un jour à Lucerne conduire Senta prendre sa leçon de piano, rencontra le propriétaire de Tribschen, qui, de lui-même, sans être interrogé, donna le mot de l’énigme.

— Tout le monde sait, à Lucerne, dit-il, que le roi Louis II de Bavière est ici, incognito. Le chef de la police m’a dit : « J’ai un flair sûr, et je sais qu’il est là. »

Personne n’ignorait que le roi s’était fait friser chez M. Frey et qu’il avait honoré cet heureux coiffeur d’une conversation sur Wagner ; qu’au tir de Zug, il avait daigné concourir, et victorieusement, et qu’il avait fait, avec le Maître, une excursion à l’Axenstein…

La maîtresse de piano connaissait l’histoire, mais elle apprit quelque chose de plus à Cosima : Adeline Patti demeurait depuis quinze jours à Tribschen. Le roi l’avait amenée afin qu’elle étudiât un rôle qu’elle devait créer dans la prochaine œuvre de Wagner. C’est pourquoi tous les bateliers recevaient l’ordre de longer du plus près possible la demeure du Maître, afin de permettre aux étrangers de saisir au vol, peut-être, quelques accents de la diva…

C’était Villiers de l’Isle-Adam que l’on prenait pour le roi de Bavière, et c’était en moi que les imaginations lucernoises avaient reconnu la Patti. Un de nos compagnons était, à n’en pas douter, le blond comte de Taxis.

— Vous voyez, nous dit Wagner, que vous avez non seulement remué deux cœurs devenus presque insensibles à force de s’être cuirassés contre la méchanceté humaine, mais encore vous avez mis en émoi les cervelles lucernoises, fort apathiques d’ordinaire !

Tout devenait parfaitement clair, maintenant que nous savions ; mais il fallut renoncer à détromper des gens aussi fermement convaincus. Toutes les dénégations, comme un marteau qui tape sur un clou, ne faisaient qu’enfoncer dans leur esprit leur certitude. Nous nous amusâmes donc de cette courte royauté : nous en profitâmes pour être servis, à l’Hôtel du Lac, comme des princes.


XXV



J’étais, ce jour-là, invitée à Tribschen pour le « dîner » de 2 heures.

Par le lac, comme d’habitude, un batelier m’amena à la pointe du promontoire et, sans rencontrer personne, je montai par le jardin, jusqu’à la maison. La porte-fenêtre du salon était grande ouverte et j’entendis, dès le seuil, des accords très doux qui venaient de l’étroit sanctuaire où le Maître travaillait !… Osant à peine respirer, je m’assis sur le siège le plus proche, extrêmement émue, troublée, effrayée même : n’était-ce pas indiscret, sacrilège peut-être, de surprendre ainsi le mystère sacré ?… Pourtant quel rare bonheur ! entendre Wagner composer !… Immobile, les yeux ne cillant pas, j’écoutai avec recueillement.

Ce que j’entendais me paraissait d’une suavité incomparable… C’était un enchaînement d’accords, très lents, qui semblaient s’envoler d’une harpe plutôt que d’un piano : une harmonie lointaine, mystérieuse, surnaturelle… J’ai constaté, plus tard, que c’était la première esquisse de l’évocation d’Erda par Wotan, au troisième acte de Siegfried, quand la déesse monte des profondeurs de la terre, pâle, les yeux clos, toute couverte de rosée…

Après quelques instants, le silence se fit, et bientôt Wagner parut, entre les plis soyeux des portières relevées.

Il était calme, la face auréolée de ses cheveux d’argent, et ses larges prunelles dardant un rayon plus lumineux encore que d’habitude.

Il m’aperçut, figée sur ma chaise.

— Ah ! dit-il, vous étiez là ?… sage comme une image, car je n’ai rien entendu.

— Pensez donc, Maître, quelle terreur, et quelle extase !… Surprendre Dieu dans sa création !…

— Je vous l’ai déjà dit, il ne faut pas être si enthousiaste ! s’écria-t-il en riant. Cela nuit à la santé.

— Cela fait vivre double au contraire !…

— Eh bien, venez… Moi aussi, j’ai été sage : venez voir comme je travaille proprement.

Un parfum assez fort d’extrait de roses blanches flotte dans la chapelle ; un jour reposant, tamisé par les verdures voisines, l’éclaire. Quelques dos de livres luisent sur les rayons ; le royal ami, dans son cadre d’or, semble vous suivre du regard magique de ses yeux d’un bleu polaire.

Aucun désordre sur le piano-bureau ; plusieurs grandes feuilles de papier à musique, la plupart couvertes d’écriture, masquant, par places, le palissandre sombre. Ce que le Maître vient de composer est écrit au crayon, d’une écriture fine, très nette.

— Je recopie à la plume, me dit-il. J’aime que ce soit très clair. Quand je me trompe, je suis furieux.

Je lis, en haut d’une page recopiée : « Siegfried, troisième acte. »

— Justement, s’écrie Wagner, je dois recommencer là presque deux pages, parce j’ai gribouillé…

Et il me montre, au recto de la feuille, trois mesures raturées. Elles le sont rageusement, par un triple feston, très appuyé, qui forme comme une suite d’e et d’l.

— Que va devenir ce précieux papier ?…

— Vous le voulez ? dit le Maître, qui devine ma convoitise.

— Oh ! oui !…

Alors il prend sa plume et date, de Tribschen, tout en haut, dans la marge.

C’est le merveilleux prélude du troisième acte de Siegfried, avant l’évocation d’Erda. Il est esquissé sur trois lignes, avec des indications instrumentales et des retouches au crayon. Je ne connais pas encore toute la beauté que recèlent ces deux pages, dont la possession me comble de joie…

La cloche du déjeuner tinte, et j’entends le rire des enfants. On nous cherche. Wagner, galamment, m’offre le bras pour gagner la salle à manger.


XXVI



À table, Wagner nous parla d’une brochure française, très intéressante, lue par lui, jadis, à Paris, et qu’il n’avait jamais pu retrouver. C’était une histoire de Barbe-Bleue, avec l’égorgement classique de ses femmes et la chambre défendue ; mais la dernière victime menacée n’était pas sauvée, comme dans le conte, par ses frères : Jeanne d’Arc elle-même venait la délivrer et punissait le criminel.

— Je me souviens, dit le Maître, qu’il y avait des images. Il s’agissait d’une publication à bon marché, imprimée sur deux colonnes. Je ne pourrais dire comment cette brochure était venue entre mes mains, ni de quelle façon elle fut perdue… Je ne l’ai jamais oubliée : ce rapprochement entre Jeanne d’Arc et Barbe-Bleue m’avait frappé beaucoup. Ce monstrueux Gilles de Retz, qui peut-être a servi de modèle au type légendaire de Barbe-Bleue, était contemporain de la Pucelle, et l’hypothèse de l’héroïne venant au secours de l’innocence et châtiant le coupable est très curieuse. Je serais très heureux de retrouver cette drôle de brochure.

(Elle fut introuvable, hélas ! malgré les recherches.)

Vers le milieu du dîner, Wagner, silencieux depuis un instant, nous demanda la permission d’aller noter une idée qui lui traversait l’esprit, et qu’il craignait d’oublier, à propos de l’étude sur Beethoven à laquelle il travaillait alors.

Il monta dans sa chambre pour écrire ces quelques phrases, et j’en pus conclure que le Maître ne rédigeait pas ses volumes de prose dans le lieu très saint où il composait sa musique.


XXVII



Il y avait dans la « galerie », a côté de la statuette en marbre de Tristan, une photographie, encadrée de velours, qui reproduisait les traits d’un beau jeune homme, aux formes athtétiques, au regard brûlant de passion. Ce portrait, qui attirait invinciblement l’attention et la retenait longtemps, m’intriguait beaucoup. Un jour, je demandai au Maître

— Qui est-ce ?

Je le vis pâlir ; ses yeux se voilèrent d’une buée de larmes, et, avec un soupir contenu, il murmura :

— Mon pauvre Schnorr !…

Madame Cosima me fit signe de ne pas insister et elle se chargea, dès que cela fut possible, de me renseigner tout à fait.

Ce portrait était celui de Schnorr de Karolsfeld, — « le héros du chant », comme Wagner l’appelait, — brusquement saisi par la mort, au plus fort du combat, en pleine victoire. Il y avait cinq ans, mais le Maître ne pouvait se consoler d’avoir perdu cet ami, ce disciple, ce merveilleux interprète de son œuvre ; il n’y pensait jamais sans un serrement de cœur et il redoutait, par-dessus tout, de parler du cher disparu.

Schnorr était le fils d’un peintre célèbre et avait reçu une éducation supérieure ; très doué lui-même pour tous les arts, il avait été entraîné par un don de plus, magnifique et rare, celui d’une voix incomparable, vers la musique et vers le théâtre. Dès son premier contact avec les œuvres de Richard Wagner, Schnorr les avait comprises et profondément aimées. Malgré la célébrité croissante du jeune artiste, le Maître redouta longtemps de le voir, à cause de ce qu’on lui avait rapporté sur sa trop forte corpulence : il craignait que cette imperfection physique ne l’indisposât et ne le rendît injuste pour toutes les autres qualités : comme il ne savait guère dissimuler ses impressions, il évitait d’être mis en rapport avec l’interprète de ses œuvres. Ce fut donc en grand secret qu’il se rendit, un soir, à Carlsruhe, où Schnorr était engagé pour une représentation de Lohengrin, et il entra au théâtre à l’insu de tous. Plus tard, le Maître raconta lui-même cette soirée incomparable :

… Cette appréhension disparut vite. L’apparition du Chevalier au Cygne, sous les traits d’un Hercule juvénile abordant la rive, me produisit un effet, sans doute, un peu étrange ; il cessa dès que le héros s’avança : le charme tout spécial de l’envoyé de Dieu opéra subitement. De ce personnage on ne se demandait pas : « Comment est-il ? » mais on se disait « C’est lui ! » Cette impression subite et profonde ne peut vraiment se comparer qu’à un charme : je me souviens de l’avoir reçue de la grande Schroeder-Devrient, en mes premières années d’adolescence, d’une façon définitive. Je ne l’ai jamais éprouvée depuis, aussi décisive, aussi forte qu’à l’entrée de Ludwig Schnorr [2], dans Lohengrin. Pourtant je reconnus, au cours de son interprétation, que bien des choses en sa façon de comprendre et de rendre mon œuvre n’avaient pas encore atteint la maturité ; mais en cela aussi je vis le charme d’une pureté juvénile encore inaltérée, d’une terre vierge promettant la plus belle floraison artistique. L’ardeur, la tendre exaltation qui jaillissaient des yeux merveilleusement remplis d’amour de ce tout jeune homme me firent entrevoir de quel feu démoniaque ils étaient appelés à s’enflammer. Bientôt je découvris en lui un être qui, en raison même de ses dons sans limites, m’inspira une angoisse tragique.

La rencontre entre le Maître et le disciple fut touchante et cordiale. Et quelle heureuse surprise, pour le créateur de Tristan et Isolde, de découvrir que Schnorr, enthousiasmé par cette œuvre réputée injouable, la connaissait dans toute son intimité et savait d’un bout à l’autre le rôle de Tristan ! Pourtant il eût hésité à le chanter, et cela à cause d’un passage au troisième acte : il ne comprenait pas bien quelle devait en être l’expression musicale, et ce passage, il le jugeait de la plus haute importance.

Ce noble scrupule valut à Wagner un des plus vifs étonnements de sa vie. Quoi ! un ténor acclamé de tous avait si peu de vanité, une si belle conscience de sa mission artistique ! Il doutait de lui-même et ne se croyait pas, malgré son expérience et sa maîtrise, capable d’interpréter un rôle, parce qu’il ne comprenait pas tout à fait le sens profond et l’expression parfaite d’une seule phrase, dans une œuvre aussi touffue !… Et l’idée de couper cette phrase, la première qui serait venue à tout autre chanteur, n’avait même pas effleuré cet esprit d’élite.

Le passage en question, au troisième acte de Tristan, est celui-ci :


De la détresse de mon père, des tourments de ma mère,
Des larmes d’amour versées en tous les temps,
Des rires et des pleurs, des voluptés, des blessures,
J’ai su extraire le poison du breuvage.
De ce breuvage que j’ai moi même distillé,
Qui a coulé sur ma lèvre,
Que j’ai bu à longs traits, dans une jouissance enivrante.
Ah ! sois maudit, breuvage funeste !
Maudit soit celui qui t’a distillé !


C’est le paroxysme de ce délire d’amour de Tristan sépare d’Isolde, cette attente frénétique qui s’éteint dans l’évanouissement.

Le Maître donna quelques explications à Schnorr, surtout l’indication d’un mouvement plus large, moins rapide, qui éclaira subitement ce qui était resté obscur pour le jeune artiste : il prouva, à l’instant même, qu’il avait compris, en interprétant le passage d’une façon tout à fait parfaite.

Qui peut mesurer l’étendue des espérances dont je fus animé au moment où un tel chanteur entra dans ma vie !

C’est Wagner qui jette ce cri de gratitude. Et, de ce jour, tous ses efforts tendirent à obtenir une représentation de Tristan avec le concours de Schnorr. Mais il s’écoula encore des années avant que le beau rêve se réalisât, et ce fut par l’intervention du royal ami, de l’archange si miraculeusement survenu, et dont le glaive flamboyant réduisait en cendres tous les obstacles et faisait libre la route vers l’idéal.

Ces premières représentations de Tristan à Munich furent un des événements artistiques les plus mémorables. Ceux à qui il avait été donné d’y assister en gardaient un souvenir éblouissant, une langueur nostalgique. Un tel chef-d’œuvre réalisé avec une telle perfection !… Aussi quel admirable accord, pendant les répétitions, entre le Maître et l’interprète !

Jamais le plus maladroit des croque-notes, chanteur ou instrumentiste, n’aurait consenti à se laisser donner par moi des instructions aussi minutieuses que ce héros du chant qui, spontanément, atteignait à une telle maîtrise. L’apparence de la plus légère insistance dans mes indications était accueillie par lui avec le plus joyeux empressement, car il en comprenait le sens aussitôt : de sorte que j’aurais cru vraiment manquer à mon devoir, si dans la crainte de blesser sa susceptibilité, je m’étais abstenu de lui exprimer une observation, si minime qu’elle fût. Mais la cause de cette disposition, c’est que la compréhension idéale de mon œuvre était venue à mon ami spontanément ; il se l’assimilait de telle sorte qu’il n’y avait pas un fil de cette trame spirituelle, pas la moindre allusion aux rapports les plus cachés, qui lui eût échappé, qu’il n’eût ressentie de la façon la plus subtile. Ainsi il ne s’agissait plus que de juger aussi rigoureusement que possible les moyens techniques d’expression du chanteur, du musicien et du mime, afin d’obtenir une concordance parfaite entre les dons personnels de l’artiste, leur particularité et l’objet idéal de l’interprétation. Ceux qui furent témoins de ces études pourront affirmer n’avoir jamais assisté à une pareille entente artistique et amicale. C’est seulement au sujet du troisième acte de Tristan que je n’ai jamais rien dit à Schnorr, — sauf la précédente explication du seul passage qu’il n’avait pas compris. — Après avoir prêté l’attention la plus soutenue aux répétitions du premier et du second acte, je me détournais involontairement, dès le troisième acte commencé, du héros blessé à mort, pour m’absorber en moi-même, immobile sur mon siège, les yeux à demi fermés. Comme je ne me tournais jamais vers lui, même aux accents les plus véhéments de cette formidable scène, comme je ne faisais pas un mouvement, Schnorr parut intimidé par la durée insolite de mon insensibilité apparente ; mais lorsque enfin, après la malédiction de l’amour, je me levai en chancelant, lorsque penché, en une violente étreinte, vers cet ami merveilleux, qui persistait à rester étendu sur sa couche, je lui dis à voix basse qu’il m’était impossible d’exprimer aucun jugement sur mon idéal désormais réalisé par lui, alors son œil sombre étincela comme l’étoile d’amour… Un sanglot à peine perceptible, et plus jamais nous ne prononçâmes un mot au sujet de ce troisième acte.

Les jours de ces représentations, avec cette répétition générale devant le roi, forment sans nul doute pour Wagner le point culminant, de sa destinée d’artiste ; ils contiennent les heures ineffables qui payent toute une vie d’efforts, de déceptions, de misères : « son idéal réalisé », la splendeur de son génie resplendissant pour lui-même, le pénétrant tout entier d’une brûlante certitude !…

Et quelle magnifique trinité : Richard Wagner, Louis II et l’incarnation de Tristan ! Quelle noble joie les enivrait tous ! « Comme je bénis ces heures ! s’écriait Schnorr dans un élan d’enthousiasme. Ô maître, entre ce roi divin et vous, il faudra bien que j’arrive, moi aussi, à faire quelque chose de beau ! »

Une conclusion extraordinaire, imprévue, vint brusquement interrompre cette magnifique manifestation d’art, après la quatrième représentation. Wagner éprouva d’abord pour le prodigieux exploit de Scbnorr un étonnement respectueux qui s’accrut jusqu’à l’angoisse et finit par devenir un véritable effroi. Impossible d’admettre que le chanteur renouvellerait cet exploit régulièrement, selon l’usage des théâtres : le Maître eût considéré cela comme un crime, et il déclara que cette quatrième représentation de Tristan serait la dernière, qu’il n’en tolérerait plus d’autre.

En effet, l’œuvre ne fut plus donnée.

— Je crois que je n’avais pas le droit d’infliger à un homme un tel état de trouble, disait Wagner.

Vivre Tristan ! brûler de sa passion, souffrir ses souffrances, s’enivrer de ses extases, mourir sa mort !…

De la fatigue physique il n’était pas même question : Schnorr n’en éprouvait aucune ; mais cette exaltation surhumaine, cette émotion, cette fièvre de l’âme, c’est cela que le Maître ne permettait plus. Le succès arrêté, les recettes fructueuses manquées, ces considérations inférieures ne préoccupèrent pas un seul instant ces généreux esprits.

Mais un projet grandiose s’ébauchait, dans le cerveau de Wagner.

Avec la certitude de l’importance indicible de Schnorr pour mes créations d’art un nouveau printemps d’espoir entra dans ma vie.

Le lien était donc trouvé qui relierait mon action au présent. Le moment était venu d’enseigner et d’apprendre. Ce qui avait été universellement méconnu, déclaré injouable, bafoué, couvert de bave, allait devenir une indéniable réalité artistique. Créer un style allemand pour la représentation d’œuvres issues du génie allemand, tel fut notre mot d’ordre. Et c’est parce que je conçus ce réconfortant espoir que je me déclare encore contre toute reprise prochaine de Tristan. Cette œuvre et ces représentations étaient si différentes des spectacles habituels qu’elles nécessitaient un saut trop brusque dans cet inconnu qu’il fallait d’abord conquérir : des gouffres, des précipices étaient béants devant lui, il fallait commencer par les combler avec soin, afin de frayer la voie, vers nous, artistes isolés, vers nos sommets, à l’association indispensable.

Donc, Schnorr étant des nôtres, la fondation d’une école royale de musique et d’art dramatique fut résolue.

Hélas ! que d’obstacles, que de luttes encore ! et, avant l’œuvre achevée, la mort brutale frappant le héros, en pleine jeunesse, en pleine beauté !…

À mon tour, quand je passais, maintenant, dans la galerie, devant l’image superbe de Schnorr de Karolsfeld, je sentais mon cœur se serrer et je retenais un cri de colère, de révolte, contre l’aveugle et imbécile destin…


XXVIII



Par extraordinaire, aujourd’hui, quand nous entrons dans le salon, à Tribschen, nous y trouvons notre hôte avec des personnes inconnues : une visite ?…

Un monsieur et une dame, tous deux petits de taille et d’aspect assez terne, sont assis d’un air gauche, et l’on cause.

Le Maître présente :

— Monsieur le conseiller Sérof et madame Sérof, qui sont venus de Russie pour me voir.

Saluts assez froids de part et d’autre.

Il est évident que notre présence déplaît aux nouveaux venus, autant que la leur nous consterne. Ils ont l’impression que nous sommes plus avancés qu’eux dans l’intimité de la maison : on vient de nous accueillir chaleureusement ; Russ et Cos n’aboient pas et nous font fête. Cependant ces gens-là sont pour Wagner de plus anciennes connaissances que nous : ils eussent préféré certainement avoir le Maître pour eux seuls, et comme nous les comprenons !…

Madame Cosima me suit sur le perron ; nous nous accoudons toutes deux à la rampe de fer, elle me dit qui sont ces visiteurs :

Le conseiller Sérof est un compositeur estimé en Russie, qui mérite d’être admis « dans la franc-maçonnerie de la corde et des papillons », car il est seul à tenir haut et ferme le drapeau wagnérien à Pétersbourg. De sa femme il n’y a pas grand-chose à dire : elle semble assez effacée. Ils vont, comme vous, à Munich pour assister à la représentation de l’Or du Rhin.

— Entre soldats de la même armée il faut s’entendre.

— N’est-ce pas ? Le Maître les retiendra, sans doute à souper.

— Eh bien ! soyons très aimables envers Sérofitus et Sérofita !…


XXIX



Comme il faisait beau et très chaud, madame Cosima prenait un bain, dans le lac, avec ses fillettes, presque chaque jour, et j’étais invitée à partager ce frais délassement.

Sous l’ombre projetée par le petit hangar du débarcadère, qui fonçait un peu le bleu de l’eau limpide, on s’ébattait prudemment. Madame Cosima et les enfants portaient de longs peignoirs blancs ; elle, ses cheveux blonds tressés et pendants, semblait une sainte au milieu d’angelets, ou bien un cygne guidant sa couvée. J’étais, moi, en costume de bain, et, hors des limites prescrites, je m’aventurais dans l’azur plus clair, dans les dorures de soleil, faisant des effets de coupe, très flattée de l’admiration que mon habileté et mon audace de nageuse provoquaient chez celles qui ne pouvaient pas quitter le bord. Mais, quand je m’éloignais un peu trop, un chœur de jolies voix claires me rappelait, avec des cris, des supplications : je revenais alors docilement, reprenais pied, et je me mêlais à la ronde joyeuse, dans le clapotement fou de l’eau, qui jaillissait, parmi les rires perlés, en gerbes de perles.


XXX



Hélas ! nous n’avions plus que quelques jours à rester à Lucerne. L’ouverture de l’exposition de peinture à Munich était annoncée et nous devions y assister, pour tenir nos engagements envers les journaux auxquels nous avions promis des comptes rendus.

Il faisait lourd et orageux, cette après-midi-là, et nous étions restées, madame Cosima et moi, sous le grand pin que le Maître escaladait si bien.

Il était remonté, lui, pour travailler un peu à son étude sur Beethoven.

Madame Cosima me donnait des renseignements sur Munich, m’indiquait ce qu’il y avait à voir : entre autres, la galerie du baron Schak, un original plus curieux encore, peut-être, que sa collection qui, parmi de nombreuses croûtes, contenait quelques jolies œuvres…

— Vous verrez aussi mon père et une personne qui lui est très chère, ajouta-t-elle.

Une expression subitement attristée, pendant qu’elle disait cette phrase, passa sur son visage, mais disparut aussitôt.

— Je suis sûre, reprit-elle, que vous ne savez pas du tout pour qui votre père a écrit la Symphonie en blanc majeur. Vous ignorez « la femme cygne », « la neige vierge », « l’hostie », « la moelle de roseau », qui a été le modèle de ce délicieux portrait.

— Il y a donc eu un modèle ?

— Oui, madame. Vous n’étiez pas née quand il inspira le poète qui est votre père, et le portrait était alors, paraît-il, ressemblant.

— Vous savez qui c’était ?

— Justement la personne dont je vous parlais tout à l’heure et qui, j’en suis certaine, sera très curieuse de vous voir. Elle est née Nesselrode, a été madame de Kalergis et est aujourd’hui comtesse Muchanoff. Très enthousiaste de Wagner, elle est depuis longtemps toute dévouée à sa cause. Intelligente, lettrée, musicienne !… Mon père affirme que personne n’interprète Chopin aussi bien qu’elle.

— Vous êtes liée avec elle ?

— Oui !…

— Que d’amertume dans ce « oui ! ». Que vous a-t-elle fait ?…

— Je croyais pouvoir compter sur son amitié, et elle m’a manqué au moment où j’en avais le plus besoin. L’hiver dernier, elle m’accablait de reproches parce que je ne lui faisais pas de confidences sur les déchirements de ma vie intime. Je répondais imperturbablement : « Je n’ai rien à confier, rien à cacher ; la situation pénible dont je souffre se dénouera tout naturellement, puisque nous sommes d’accord, monsieur de Bülow et moi, pour demander le divorce. » Mais mon père, avec qui je ne suis plus en relations, vient de me porter le dernier coup, en détournant monsieur de Bülow de ce projet. J’ai bien vite écrit à madame Mouchanoff pour la prier d’user de son influence sur mon père. Je la suppliais de l’empêcher d’influencer monsieur de Bülow dans un sens si contraire à mes intérêts et à mes plus chers désirs. Elle n’en a rien fait : sa réponse a été confuse, sans élan, sans franchise… Ah ! que je déplore de m’être départie de ma retenue avec elle, et surtout d’avoir laissé Wagner lui écrire comme il l’a fait[3] !… Mais, chut ! le voici qui revient, je ne veux pas qu’il voie ma tristesse.


XXXI



Il y avait derrière la maison, dans cette cour qui était encore le jardin et d’où partait la route carrossable, une haute balançoire sur laquelle on permettait aux enfants de se balancer prudemment et dont les grandes personnes s’amusaient aussi quelquefois.

Un jour, madame Cosima s’étant assise sur la planchette, Wagner s’offrit à donner l’essor et a hâter le mouvement de la balançoire.

Cela alla bien pendant quelque temps ; mais, peu à peu, l’élan s’accélérait : plus haut ! encore plus haut !… En vain madame Cosima demandait grâce : emporté par une sorte de frénésie, le Maître n’entendait rien, et l’incident prenait une allure enrayante.

Cosima pâlissait, défaillante, prête à s’abandonner.

— Vous ne voyez donc pas qu’elle s’évanouit ! criai-je, en m’élançant vers Wagner.

Il devint pâle, à son tour, et le danger fut vite conjuré. Mais, comme la pauvre femme demeurait tout étourdie et chancelante, le Maître jugea salutaire de créer une diversion : il courut rapidement vers la maison et, s’aidant des persiennes, des moulures, des saillies de pierres, tout simplement, l’escalada… Il atteignit enfin un balcon du premier étage, qu’il enjamba.

Il avait obtenu l’effet désiré, mais en remplaçant un mal par un autre ; tremblante d’inquiétude, Cosima se détourna en me disant à voix basse :

— Surtout, ne le regardez pas, n’ayez pas l’air émerveillée, car alors on ne sait plus où il s’arrêterait !


XXXII



— Quand vous serez à Munich, me dit Wagner, tâchez de vous faire montrer le modèle du théâtre que le grand architecte Semper avait établi pour moi… Je vous préviens que ce ne sera pas facile, malgré les recommandations que je pourrai vous donner. On a relégué ce modèle dans je ne sais quel coin du palais, et l’on n’aime pas à l’exhumer. On devine bien que je n’ai pas tout à fait renoncé à l’espoir de voir un jour ressusciter mon projet enseveli, et cette idée-là est pour mes ennemis un vrai cauchemar…

Un peu plus tard, madame Cosima me prit à part :

— Si vous pouviez, à propos de la prochaine représentation de l’Or du Rhin, me dit-elle, donner la publicité d’un journal à l’historique de ce projet de théâtre, dont le Maître vous parlait, je ne crois pas me tromper en disant que vous lui procureriez une véritable et profonde satisfaction : car la vérité sur ces événements a été si complètement défigurée par l’envie, l’incapacité et la haine que bien peu connaissent son vrai visage.

— Vous ne doutez pas que c’est avec joie que je vais faire ce que vous me demandez !

— C’est justement parce que je suis sûre de votre dévouement à cette noble cause que je vous adresse cette prière.

— Mais je ne sais rien de ce projet : où me renseigner pour ne pas m’égarer ?

— Il va sans dire que je vais vous raconter l’affaire, aussi brièvement et clairement que possible. Allons dans mon boudoir, là-haut : vous pourrez prendre quelques notes.

Le boudoir, au premier étage, était une petite pièce, tendue et drapée de soie verte, située dans un angle de la maison. Elle donnait sur le jardin et, entre les arbres, on apercevait le bleu du lac et le mauve des montagnes.

J’avais déjà passé de longues heures dans cette jolie retraite, madame Cosima ayant bien voulu me lire, en la traduisant de l’allemand, l’histoire hindoue de Nal et Damayanti. Je cherchais alors, en tous pays, des biographies d’amantes illustres, ayant promis de rédiger une série de portraits pour la publication projetée par l’éditeur Lacroix et intitulée : Les Grandes Amoureuses. Jean Richepin, Zola et d’autres collaborèrent à cette œuvre, qui d’ailleurs ne vit jamais le jour ; quelques figures seulement parurent en librairie, mais sans suite, et la plupart des manuscrits furent égarés.

Je m’installai à ma place accoutumée, sur le petit divan qui s’emboîtait dans un angle. Madame Cosima s’assit en face de moi, accoudée des deux bras à la table. Elle était charmante, là, en pleine lumière, sous sa lourde chevelure blonde. Ses yeux d’un bleu si doux brillaient d’une lumière attendrie ; un sourire heureux découvrait à demi ses jolies dents. Nous étions si contentes de comploter quelque chose qui peut-être ferait plaisir au Maître !…

J’ai pris un crayon et un cahier ; j’écoute de toutes mes oreilles.

— Vous ne savez peut-être pas, dit-elle, que Wagner a été condamné à mort, en Saxe, pour avoir participé à la révolution de 49. En fuite, avec d’autres condamnés, il ne dut son salut qu’a un hasard singulier : dans un village proche de la frontière, ses compagnons furent arrêtés et on ne prit pas garde à lui, qui s’était endormi dans un coin obscur d’une salle d’auberge.

— Wagner condamné à mort !…

— C’est inouï, n’est-ce pas ? Mais ne vous imaginez pas qu’il était un démocrate bien farouche : les questions d’art seules l’occupaient, et, comme le Walther des Maîtres Chanteurs, il était surtout en révolte ouverte contre la tyrannie de la routine. Il croyait sincèrement qu’un bouleversement politique amènerait une réforme de l’art : il a payé cette erreur par douze années d’exil. Comme l’insurrection était vaincue, il garda l’illusion que des temps meilleurs pourraient venir pour sa patrie et pour l’art. C’est alors que seul, séparé du monde, vivant de rien, il conçut, en vue de ces temps meilleurs, le plan de sa Tétralogie, du grand drame national qui devait faire revivre devant le peuple allemand régénéré, les dieux et les héros de l’ancienne mythologie germanique… Les années passèrent, les temps meilleurs ne venaient pas, et la vie de l’exilé se faisait de plus en plus amère. Cependant, sans qu’il s’en doutât, Richard Wagner devenait en Allemagne un compositeur célèbre et populaire. Grâce à l’intervention de mon père, Tannhäuser et Lohengrin avaient été représentés à Weimar et sur les scènes d’autres capitales. Les exigences de la vie ne permettaient pas de dédaigner la situation qui s’offrait : le Maître comprit qu’il fallait descendre des hauteurs de son rêve et s’engager dans cette route plus accessible qui s’ouvrait devant lui. En 1857, il interrompit donc la composition de l’Anneau du Nibelung ; l’Or du Rhin, la Walkyrie et deux actes de Siegfried étaient terminés.

— Quoi ! cette œuvre prodigieuse, si avancée déjà ?…

— Oui, et Wagner fit alors un nouveau miracle : il composa Tristan et Isolde !…. Quand l’amnistie lui fut enfin accordée, le Maître rentra en Allemagne. Il vit ce qui s’y passait en fait d’art, et qu’il n’y avait pas à songer à faire représenter sa Tétralogie. Il en publia pourtant les poèmes, précédés d’une préface où il indiquait à un souverain quelconque la marche à suivre pour parvenir à créer un grand art national. Puis il se mit à la composition de ses Maîtres Chanteurs. Quand le roi de Bavière fit appeler Wagner, il avait, lu cette préface ; et il lui dit tout d’abord : « Terminez vos Nibelungen : je me crois appelé à réaliser votre pensée. »

» Et il fut décidé que l’on construirait un théâtre absolument indépendant des exigences du répertoire et des représentations quotidiennes ; un théâtre dont l’ouverture, ne se faisant qu’une fois par an, serait une solennité artistique. Quel était l’architecte capable d’édifier le monument selon le vœu du Maître ? Nul autre que Semper, le créateur du musée et du théâtre de Dresde, artiste de premier ordre, d’un talent incontesté. Le roi lui commanda des plans. Mais alors une cabale formidable s’organisa ; un déchaînement de haines, de fureurs, d’outrages, éclata, contre celui qui rêvait de doter sa patrie d’un art supérieur. Ce fut à tel point que Wagner, craignant pour son royal ami, s’éloigna de Munich. Mais Louis Il ne lâcha pas prise : il renvoya d’auprès de sa personne les fauteurs principaux de ces vilenies, — entre autres, le ministre Pforten ; — les négociations avec Semper, au sujet du théâtre, furent reprises.

» Les ennemis n’étaient vaincus qu’en apparence : ils se déchaînèrent de nouveau, et, après des luttes épuisantes, trop longues à conter, il fallut de nouveau renoncer à l’édification du théâtre. Wagner se retira encore une fois ; il vint à Tribschen et se remit, après dix ans d’interruptions, à son œuvre capitale. Le roi ne lui demande plus que de terminer cette Tétralogie dont il compte faire représenter les diverses parties, d’année en année, sur son théâtre ordinaire, puisque la sottise et la malignité de son entourage n’ont pas permis la construction du théâtre de Semper. Mais Wagner a juré de n’assister à aucune de ces représentations fragmentaires de son œuvre : il se considère comme moralement exilé de Bavière, et le sort lui réserve pour la seconde fois l’épreuve de ne pas assister à l’exécution de ses œuvres, de ne pas entendre la sonorité de son immense orchestre ; cela lui est imposé, aujourd’hui, par sa conscience d’artiste.

» Voilà, chère amie, l’histoire de la défaite d’un homme de génie par une horde d’envieux imbéciles. Je suis sûre que Wagner sera heureux si vous rétablissez sur cette affaire la vérité qui a été odieusement défigurée…

» Et maintenant descendons vite : on doit déjà avoir remarqué notre absence. »


XXXIII



Villiers a promis de lire à Wagner sa pièce en un acte : la Révolte, que Dumas fils, qui l’admire beaucoup, a fait recevoir au Vaudeville et que l’on doit représenter l’hiver suivant. Mais Villiers a toujours remis cette solennelle lecture. Comme le lendemain est le dernier jour avant le départ pour Munich, on le somme, au moment des adieux, le soir, de ne pas oublier d’apporter le manuscrit quand nous reviendrons demain.

Villiers avait l’ambition d’être un grand acteur : — peut-être l’était-il ; — pendant longtemps il eut un rêve qui l’occupait uniquement, celui d’apprendre le rôle d’Hamlet et de l’interpréter mieux que personne. Il dépensa même des sommes importantes pour l’exécution d’un costume admirable, en velours noir garni de jais. Il le revêtait souvent et, seul dans sa chambre, devant une glace, il passait des nuits à chercher des effets. Un maillot rembourré avait seul survécu de ce costume, et Villiers le mettait quelquefois, pour aller dans le monde, quand il voulait avoir de belles jambes.

Cette lecture de la Révolte, à Tribschen, devant Richard Wagner, fut pour l’auteur de cette œuvre un moment glorieux.

Il n’était plus question, quand il lisait ou déclamait, de bredouillements, ni de phrases entrecoupées. D’une voix claire et bien timbrée il détaillait le texte, avec un art parfait, et donnait aux sentiments et aux caractères un relief remarquable.

On l’écouta dans un religieux silence, avec une attention extrême et un intérêt croissant.

Il est certain que, si la pièce tomba, au Vaudeville, devant les philistins qu’elle flagellait, elle eut d’avance sa revanche en cette soirée, car elle remporta un éclatant succès.

— Vous êtes un vrai poète, dit Wagner à l’auteur qui exultait de joie, et je voudrais vous voir jeter sur le monde idéal, plus important que le réel pour nous artistes, le regard pénétrant dont vous avez transpercé le monde existant ; je voudrais vous voir faire surgir des types aussi vivants que ceux que vous venez d’évoquer.

Villiers expliqua, mais clairement, cette fois, que c’était justement pour défendre l’idéal qu’il avait créé ce caractère de femme, hantée de si hautes aspirations, et mariée à l’homme « le plus terre à terre », le plus incapable de la comprendre, et qui la torturait sans le savoir.

— Un Prométhée femelle, conclut-il, dont le foie est dévoré par une oie…

On prolongea la soirée le plus possible ; mais il fallut tout de même en arriver aux adieux, à la séparation. Il fut convenu que nous reviendrions passer encore quelques jours après Munich, Tribschen étant certainement sur le chemin le plus court pour retourner à Paris.

Une dernière fois, la voiture de Wagner nous emmena, par les routes obscures, et après qu’elle nous eut quittés, à l’hôtel, longtemps nous écoutâmes le bruit de ses roues, le pas des chevaux, s’éloigner, s’éteindre, peu à peu, dans la nuit…

Le lendemain, de grand matin, quand nous sortons de l’Hôtel du Lac, pour nous rendre à la gare, quelle surprise ! Russ, le beau terre-neuve noir, est là, qui nous attend !

Il venait quelquefois nous voir ainsi, tout seul ; mais, ce jour-là, à une pareille heure ! c’est vraiment bien singulier. Est-ce qu’il s’est douté de quelque chose ? l’a-t-on envoyé vers nous, pour nous porter un dernier salut ?…

Très heureux, très émus, nous répondons à ses caresses, et c’est sur sa bonne grosse tête qu’avec une sincère effusion, nous posons le baiser d’adieu.


XXXIV



Un ciel lourd, une atmosphère brumeuse et la pluie tiède qui tombe en silence : le temps est bien l’unisson de nos sentiments ! Plus d’azur, plus de soleil ; il fait gris autour de nous comme en nous. Le lac de Constance, sur lequel nous naviguons pour gagner la Bavière, nous paraît bien vilain, sous ce brouillard, après que le lac des Quatre Cantons s’est montré à nous si bleu, si limpide ! Pourtant cette eau qui nous porte, et qui ne baigne point, hélas ! le cher promontoire ponctué de hauts peupliers, elle nous mène encore à un pays d’élection, vers le Temple-Théâtre où s’accomplissent les rites de notre culte…

Il faut chasser cette mélancolie, et c’est Villiers qui s’en charge. Plein d’orgueil encore du succès qu’il a remporté la veille, en lisant la Révolte, devant Wagner, il ne peut se lasser d’y repenser, d’en reparler :

— Hein ! comme il écoutait !… quel public !… Et comme j’ai bien joué !…

Et de nouveau son rire éclate ; son esprit fuse, à travers les obscurités de ses discours.

Pour déjeuner, nous nous installons sur le pont, abrités par une tente qui ruisselle. Mais quel déjeuner ! une omelette plus dure qu’une crêpe et gonflée d’une farce dont nous ne pouvons parvenir à définir la composition.

— Des navets jaunes ! propose Villiers.

— Il n’y en a pas, de navets jaunes… Ce sont plutôt des morceaux de citrouille crus…

La Speisekarte[4], consultée, déclare : « Omelette aux abricots ». Des quartiers d’abricots, pas mûrs, dans une omelette trop cuite, quelle infernale combinaison ! Ô Brillat-Savarin ! notre délicate gourmandise française va être mise, sans doute, à une rude épreuve par la lourde et barbare cuisine allemande. Mais quoi ! est-ce que la coquille où boit le pèlerin n’est pas accrochée sur notre épaule ? le bourdon ne charge-t-il pas notre main ? L’eau souillée des ruisseaux, les racines arrachées à la terre, voilà de quoi nous devons savoir nous contenter.

Certes !… et il est bien évident que c’est seulement par une pensée charitable, pour leur venir en aide, que nous envoyons vers les poissons du lac l’omelette aux abricots…

À Lindau, on débarque et nous entrons en Bavière.

Et voici que cela nous cause une émotion, de fouler ce sol, d’être chez Louis II, chez ce jeune roi du Graal, que nous-mêmes avons élu aussi pour notre roi !

Ici tout parle de lui, tout porte ses couleurs et sa marque : les poteaux indicateurs, les barrières, les boîtes aux lettres, sont peints en blanc et bleu ; on voit partout la couronne royale en bronze ciselé, surmontant le blason, lozangé d’azur et d’argent, que soutiennent des lions cabrés ; Königreich Bayern [5], on lit de tous côtés ces mots, sur des façades, sous le fronton de la gare, sur les wagons…

En route vers Munich, nous nous remémorons tout ce que Wagner nous a raconté à propos du roi : d’abord, la première entrevue avec le messager envoyé par lui qui, après tant de vaines recherches, trouvait enfin l’introuvable grand homme.

C’était à Stuttgart : Wagner s’était arrêté là en arrivant de Vienne, d’où il venait de s’enfuir. Pendant plusieurs mois il avait dirigé, à l’Opéra de cette ville, les répétitions de Tristan et Isolde ; l’attente de la « première » et l’espoir de recettes fructueuses aidaient à faire patienter l’hôtelier, qui avait déjà présenté sa note. Mais, après soixante-dix répétitions, à quelques jours de cette « première », par suite d’intrigues et de désaccord, l’œuvre fut déclarée injouable et tout s’écroula. La détention pour dettes existait encore, Wagner la redoutait par-dessus tout, il n’apercevait point de ressources pour désintéresser ses créanciers ; il était donc parti, se raccrochant à un projet de concerts en Russie, qui échoua.

Le découragement, l’amer désespoir, encore une fois, le terrassaient et il croyait ne plus avoir désormais la force de réagir. Dans la plus sombre humeur, il allait quitter Stuttgard et faisait ses préparatifs de départ pour le lendemain matin, quand un garçon de l’hôtel où il était descendu lui apporta une carte de visite sur laquelle il lut : Von Pfistermeister, secrétaire aulique de Sa Majesté le Roi de Bavière.

Comment deviner que ce petit morceau de carton marquait la fin de toutes les peines et que le bonheur entrait avec lui ?…

Wagner crut à quelque créancier déguisé et refusa de recevoir cet inconnu. Mais le visiteur insista, disant que le roi Louis II lui-même l’envoyait et qu’il était impossible de ne pas l’accueillir.

Quand l’annonciateur du miracle apparut, il tendit tout d’abord au maître le portrait du roi et une bague ornée d’un diamant. Louis II se déclarait le plus fervent admirateur du génie de Wagner et s’offrait à l’aider de tout son pouvoir à terminer son œuvre et à réaliser ses rêves. Le messager avait ordre de ne pas revenir sans Richard Wagner.

Dans une émotion indicible, le visage inondé de larmes qui ne voulaient pas tarir, Wagner comprit que le malheur était enfin dompté, qu’un pacte d’alliance sublime allait être conclu entre lui et ce royal disciple, si soudainement révélé…

Le premier geste de ce roi de dix-huit ans, monté sur le trône depuis moins d’un mois, fut donc de rendre hommage à un artiste de génie et de lui tendre une main fraternelle.

Tandis que Louis II, au palais de Munich, attendait avec une impatience joyeuse l’arrivée de Richard Wagner, un courtisan, voulant flatter le souverain, lui dit :

— Des hommes d’un génie égal à celui de Wagner reviennent sur la terre tous les mille ans.

« Un homme d’un génie égal à celui de Wagner, répondit le roi, n’était pas encore venu au monde, et il n’en reviendra aucun, jamais.

Et Louis II, au grand scandale de sa cour, descendit précipitamment l’escalier d’honneur, pour aller au-devant de Richard Wagner.

Cette rencontre fut peut-être une des plus touchantes, des plus belles heures de l’histoire. Wagner en garda une impression féerique :

« Ce roi est si beau, d’une intelligence si noble, et d’une âme si splendide, disait-il, que j’ai peur que sa vie ne passe à travers ce monde vulgaire comme un rêve des Dieux… Il connaît tout de moi et me comprend comme ma propre âme. Il veut me débarrasser de toutes mes misères, m’aider à accomplir mon œuvre !… »

On sait cependant que, malgré sa puissance et son vouloir, le roi ne parvint pas à réaliser jusqu’au bout ses désirs. L’archange ne put vaincre le dragon, que couvrait l’impénétrable cuirasse faite de l’imbécillité humaine. Le glaive s’émoussa sur cette carapace épaisse, la couronne faillit s’y briser : la haine et la fureur des philistins contre un artiste de génie s’enfla, cette fois, jusqu’à l’émeute ; on hurla dans les rues, on cassa les vitres de la demeure du Maître, qui, pour ne pas perdre l’ami royal s’acharnant à le défendre, feignit de se séparer de lui et quitta Munich.

Si le chef d’État, douloureusement, dut reculer devant la tempête populaire, l’ami ne céda sur aucun point et resta fidèle à sa foi.

Dans cette retraite de Tribschen qu’il se créa alors, à jamais délivré des honteux tracas qui souillent l’esprit, grâce à son royal ami, Wagner n’eut plus que de hautains soucis, et, dans le recueillement et la paix, il acheva les Maîtres Chanteurs et se remit à l’Anneau du Nibelung


Le train souffle, halète, s’efforce, pour grimper la pente raide qui, sans interruption, monte de Lindau à Munich. Nous sommes haut déjà, car des flocons de nuages traversent notre wagon. D’étonnants paysages défilent : pics lointains auxquels se déchirent des écharpes de brouillard, vallées profondes fuyant à perte de vue, forêts de pins, collines d’un frais velours vert qui ondoient à l’infini… Et, aux stations des rares bourgades, des rares villages, toujours reparaissent sur les barrières, sur les poteaux, le bleu et le blanc du blason royal. Königreich Bayern ! Comme nous sommes heureux d’être dans le domaine du Roi Charmant  ! Nous ne pensons qu’à lui ; nous ne parlons que de lui.

Cette route, où nous roulons en ce moment, il l’a parcourue en sens inverse, une fois, tout seul, en grand mystère, pour aller à Tribschen, surprendre le Maître et « vivre quelques-unes de ces heures solennelles où il avait la joie de le revoir ». Wagner nous avait narré ce voyage du roi :

— C’était le 22 mai 1866, jour du cinquante-troisième anniversaire de ma naissance. De bon matin, en secret, le roi était sorti, à cheval, de son château de Starnberg et il alla prendre, à Biesenhofen, un train qui le conduisit à Lindau ; là il s’embarqua et, à ma profonde stupéfaction, arriva, l’après-midi même, à Tribschen. C’est alors qu’on lui dressa un lit de camp dans mon cabinet de travail. Il me supplia de revenir auprès de lui, en Bavière, mais, pour son propre bien, je crus devoir refuser.

L’année suivante, Louis II était fiancé à sa cousine, l’archiduchesse Sophie, sœur de l’impératrice d’Autriche, et, afin de donner plus de solennité aux fêtes du mariage, fixé au 12 octobre, on réservait pour cette date la première représentation des Maîtres Chanteurs. Mais, avant ce temps, un soir que l’on représentait Tristan au Théâtre Royal, la fiancée se montra dans une loge, en toilette sombre et négligée ; elle écouta l’œuvre d’un air distrait et maussade, sans dissimuler son ennui. Elle n’était pas wagnérienne ! Cette découverte rompit brusquement le charme : le roi jugea qu’une personne qui partageait si peu sa foi et ses enthousiasmes ne pouvait pas être sa femme et il la rejeta de son cœur…

Nous trouvons tout cela admirable, et Villiers déclare que, s’il savait bien l’allemand, il composerait un poème où il dirait des choses magnifiques et qu’il l’enverrait à Louis II.

Cette idée nous ramène à la dédicace imprimée en tête de la partition de la Walkyrie, à ces strophes célèbres que Wagner adressa « au royal ami », le sacrant ainsi immortel et à jamais glorieux. Ces vers sont réputés intraduisibles en français et, naturellement, cela nous a incités à essayer de les traduire. L’un de nous connaît à fond la langue de Gœthe et voici déjà quelque temps que nous travaillons à cette traduction. Quelle occasion de reprendre l’œuvre, en ces heures lentes de voyage ! En allemand, le poème de Wagner est très beau, d’une grâce spéciale, d’une subtilité exquise. Que sera-t-il en français ?… Voici l’essai que nous proposons :

au royal ami


Ô roi, doux seigneur qui protèges ma vie !
Toi qui recèles la suprême bonté,
Combien, arrivé au but de mes efforts, je m’efforce
De trouver le mot juste qui t’exprimerait ma gratitude !
Pour le dire ou l’écrire, comme je le cherche en vain !
Et pourtant, de plus en plus impérieux, m’entraîne le désir

De trouver ce mot qui exprimerait
Le sentiment de reconnaissance que je porte dans mon cœur.
Ce que tu es pour moi, je ne puis, émerveillé, m’en rendre compte
Qu’en évoquant ce que je fus sans toi…

Pas une étoile ne se leva pour moi, que je ne la visse pâlir ;
Pas un espoir que je n’eusse perdu.
Livré au bon plaisir, à la faveur du monde,
Aux jeux vils du gain et du risque,
Tout ce qui en moi luttait pour l’émancipation de l’art
Se vit trahi par le sort, sombra dans la bassesse.

Celui qui, jadis, commanda à la branche desséchée
De reverdir dans la main du prêtre,
Bien qu’il m’eût ravi tout espoir de salut
Et que la dernière illusion consolante se fût évanouie,
Fortifia en mon sein cette foi
En moi que je puisais en moi-même ;
Comme je lui demeurais fidèle,
Il fit refleurir pour moi la branche desséchée.

Ce que solitaire et muet je gardais au fond de moi
Vivait aussi dans le sein d’un autre ;
Ce qui agitait profondément et douloureusement l’esprit d’un homme
Emplissait d’une joie sacrée un cœur d’adolescent ;
Ce qui nous entraînait dans une ardeur printanière
Vers un même but, — conscient…, inconscient…, —
Devait s’épancher comme une joie du printemps :
Double foi, faisant naître une frondaison nouvelle.

Tu es le doux printemps qui m’as paré à nouveau,
Qui as rajeuni la sève de mes branches et de mes ramures ;
C’est ton appel qui m’a fait sortir de la nuit,
De la nuit hivernale qui tenait inerte ma force ;
Ton altier salut, qui m’a charmé,
M’arrache à la souffrance dans une joie soudaine

Et je marche, à présent, fier et heureux, par de nouveaux sentiers,
Dans le royaume estival de la grâce…

Quel mot pourrait donc te faire comprendre
Tout ce que tu es pour moi ?
Si je peux à peine exprimer le peu que je suis,
Toi, au contraire, tu es roi en tout.
Aussi la lignée de mes œuvres repose-t-elle en toi,
Dans une paix bien heureuse.
Et, puisque tu as comblé tous mes espoirs,
Délicieusement j’ai renoncé à l’espoir.

Donc je suis pauvre, je ne garde qu’une chose,
La foi à laquelle s’unit la tienne :
C’est elle, la puissance qui fait que je me montre fier,
C’est elle qui saintement trempe mon amour.
Mais si, partagée, cette foi est encore à moitié mienne,
Elle serait tout entière perdue pour moi si elle venait à te manquer
Ainsi, c’est toi seul qui me donnes la force de te remercier
Grâce à ta foi royale et sans défaillance.


Nous avons beaucoup peiné pour parfaire cette traduction qui ne nous satisfait pas entièrement. Mais le temps a passé, voici que le train ralentit sa marche : c’est Munich, — München !

Hors de la gare, l’omnibus qui nous emmène vers l’Hôtel des Trois Rois Mages est obligé de s’arrêter, après quelques pas, devant un orchestre militaire. De beaux soldats aux cheveux blonds, vêtus d’uniformes bleu de ciel, sont groupés autour du chef de musique. Et que jouent-ils ?… La marche religieuse de Lohengrin !…

Plus tard, pour rire, Wagner essaya de nous faire croire que c’était grâce à lui que nous avions été « aussi religieusement reçus ».


XXXV



Quelle amusante ville que Munich, avec ses folies architecturales !… Je n’en connais aucune autre hors de France qui m’ait paru aussi agréable.

Louis Ier, probablement, avait le culte des souvenirs, et, certainement, il ne doutait de rien ; c’est lui qui a voulu réunir dans sa capitale, en les recréant, tous les édifices qui l’avaient charmé au cours de ses voyages : aussi cette jolie cité semble-t-elle être ce qu’est dans une exposition universelle la « rue des Nations ».

Aimez-vous le florentin ? Voici la bibliothèque et son majestueux escalier de marbre qui mène à la « loge des lansquenets », copiée exactement sur celle de Florence ; un peu plus loin, sous le nom de Königbau [6], vous verrez une reproduction du fameux palais Pitti. Si vous préférez l’art romain, l’arc de Constantin est tout proche, et vous rencontrerez aussi une basilique du Ve siècle ; si c’est l’art grec qui vous séduit, allez voir les Propylées d’Athènes, la Glyptothèque, de style ionique, ou le palais des Beaux-Arts, de style corinthien ; ou bien encore, près d’un bois sacré, la galerie de la Gloire. Si vous rêvez de Venise, c’est que vous entendez le frou-frou d’ailes de tous les pigeons de Saint-Marc qui, évidemment, ont émigré à Munich !

Il y a des maisons hautes comme des cathédrales et toute fouillées de sculptures, mais elles sont en terre cuite moulée. Le style Renaissance est bien représenté, le rococo abonde. L’art égyptien même n’est pas oublié : pour commémorer un noble fait d’armes, on a érigé un obélisque en métal, copié sur le monolithe de Louqsor ; mais celui-là n’a même pas le mérite d’être d’une seule coulée de bronze.

L’exposition internationale de Peinture — prétexte de notre voyage — fut, je crois, très remarquable ; elle fit honneur au groupe d’artistes qui l’avait organisée et mit en valeur la peinture bavaroise. Mais je suis forcée d’avouer qu’en dépit des comptes rendus très consciencieux que je publiai sur elle, je ne sais plus dans quels journaux, je n’en retrouve en ma tête que de confus souvenirs. J’ai retenu pourtant le nom d’un peintre, peut-être oublié aujourd’hui, qui débutait alors et autour duquel on fit grand bruit : Gabriel Max, et j’ai gardé aussi la vision de sa gracieuse martyre qui, toute blanche et morte, semblait dormir si voluptueusement sur la croix.

En revanche, une visite à la Pinacothèque m’a causé une impression ineffaçable. La collection des Rubens surtout me sembla superbe ; l’artiste triomphe ici dans toute sa gloire charnelle, il est rutilant, éblouissant.

Et quel goût parfait dans la disposition des toiles ! quel classement rationnel ! Autant que possible, chaque salle renferme uniquement les œuvres d’un même maître, espacées sur des fonds d’une couleur propice et sous un jour favorablement ménagé. L’intensité d’effet est de la sorte doublée : on subit le charme du peintre dans toute sa puissance et le contraste d’un maître à un autre est saisissant. Ainsi, dans la salle des Van Dyck, lorsqu’on y entre après avoir regardé les parois ensoleillées de la salle des Rubens, la tonalité donne l’impression de ténèbres reposantes et mystérieuses, où les yeux voient peu à peu s’ébaucher des masques blancs d’une distinction sans égale.

Par exemple, la lecture du catalogue, rédigé en français, ne manque pas de gaîté. On y lit des choses comme celles-ci :

La Vierge est assise au soir devant un bâtiment ; à ses genoux, le garçon Jésus saisit avec la main droite la lisière poitrinale de sa robe.
La vanité sous l’image d’une belle femme de forme luxueuse, s’appuyante avec la main gauche qui tient une chandelle s’éteignante, sur un miroir rond.
Un loup dévore un agneau tandis qu’un renard s’y introduit.
Une femme est assise à côté d’un âne qui brait à terre, allaitant son enfant.
Deux chiens se chamaillent d’une tête de veau.
Portrait de l’électeur Maximilien en pleine armature.
Saint Martin à cheval blanc.
Le Christ, après avoir essuyé la mort, reçoit gracieusement les quatre pêcheurs repentants.


C’est bon de rire un peu !


XXXVI



Des affiches placardées chaque matin donnent le programme des concerts exécutés dans presque toutes les brasseries de Munich, pendant le « dîner » de deux heures. De nombreux fragments des opéras de Wagner figurent dans ces programmes et cela nous décide à quitter l’Hôtel des Trois Rois Mages et sa banale table d’hôte pour louer un appartement meublé et être libres ainsi de choisir le lieu de notre repas d’après le menu musical. Nous voici donc, notre résolution prise, courant d’un coin à l’autre de la ville à la recherche de la brasserie élue, et, une fois là, côtoyant la population paisible, les étudiants turbulents ou les familles bourgeoises qui aiment à dîner aux sons des violons.

À nous, Français, peu gâtés dans notre pays, ces orchestres de brasseries paraissent excellents et nous prenons grand plaisir à écouter les morceaux que nous avons si rarement l’occasion d’entendre chez nous. Le public des dîneurs — et notre ferveur s’en réjouit — fait toujours un accueil particulièrement chaleureux aux morceaux tirés des œuvres de Wagner.

Un jour, dans un lointain restaurant, on jouait l’ouverture des Maîtres Chanteurs ; mais l’orchestre était singulièrement disposé : faute de place, on l’avait installé sur la galerie extérieure d’un chalet situé au milieu d’un jardin, galerie étroite où deux musiciens, bien juste, pouvaient s’asseoir de front, de sorte que l’assemblée des exécutants était étirée d’un bout à l’autre de la façade et que les contrebasses se trouvaient à une folle distance des cuivres. Nous avions quitté la table où nous dînions pour chercher l’endroit où les sons seraient le moins éparpillés et nous nous étions placés devant la galerie, en face du chef d’orchestre qui en occupait le milieu.

Non loin de nous, un groupe de trois jeunes hommes, qui s’étaient aussi rapprochés des musiciens, nous examinaient à la dérobée, avec une avide insistance. L’un d’eux, grand, mince, d’un blond très pâle, me sembla résumer le type même de l’étudiant allemand : il avait de longs cheveux, droits comme des baguettes et d’un ton plus clair que celui de son visage ; son fin profil rappelait celui des portraits de Schiller. Un de ses compagnons, dont la barbe d’or et les lunettes d’or brillaient au soleil, laissait rayonner sur sa face une expression très saisissante d’enthousiasme et d’allégresse. Le troisième était d’assez petite taille et l’on voyait mal ses traits sous l’ébouriffement de sa barbe, de ses sourcils, de ses cheveux châtains. Un chien blanc se tenait auprès de lui.

Soudain j’entendis le jeune homme à la barbe d’or dire, presque à haute voix, en nous regardant :

— Je parie que c’est eux !

Après les dernières notes de l’ouverture des Maîtres Chanteurs, comme nous applaudissions de toutes nos forces, le groupe des inconnus se rapprocha de nous.

— Plus de doute, fit l’un, puisqu’ils applaudissent !…

Et le jeune homme à la barbe d’or s’avança sans hésiter :

— Je suis Hans Richter, dit-il en saluant, et vous êtes certainement les Français qui venez de rendre visite à Richard Wagner. Le Maître m’a écrit de me mettre tout à votre disposition et de vous servir de guide à Munich, mais il ne m’a pas dit où je vous trouverais.

Hans Richter, le chef d’orchestre du Théâtre Royal, qui allait avoir l’honneur de diriger l’Or du Rhin !…

Après de cordiales poignées de mains, Richter présenta ses amis, d’abord l’homme très barbu, puis l’autre :

— Monsieur Scheffer, un wagnérien fanatique… Monsieur Franz Servais, le fils du célèbre violoniste belge : il arrive de Bruxelles pour entendre l’Or du Rhin.

Celui qui m’avait paru personnifier l’étudiant d’Allemagne était un compositeur belge !

Réunis autour de la même table, où des bocks mousseux sont apportés, nous faisons vite connaissance : nous sommes d’accord sur toutes choses, puisque nous servons sous la même bannière. Il parait que l’on nous cherchait dans tout Munich. Notre passage à l’hôtel des Trois Rois avait été signalé, mais nous étions partis sans laisser d’adresse, et, de là, on perdait nos traces. M. Scheffer s’était fait fort de nous retrouver, ce jour même, et s’était adressé à la police ; le hasard avait été plus prompt.

— Nous avions juré, dit Richter, de vous amener, ce soir, à une réunion, chez la comtesse de Schleinitz. Tous les nôtres seront là.

— Liszt viendra, s’écrie Servais, il est arrivé hier à Munich. Vous verrez aussi la comtesse Muchanoff.

— Liszt !…

Je pense à Cosima et à son chagrin d’être désapprouvée par son père : j’aimerais mieux ne pas le voir. Mais, avec joie, mes compagnons ont accepté, et ont pris rendez-vous pour le soir, à huit heures.


XXXVII



La comtesse de Schleinitz, chez qui l’on se réunissait, femme du ministre de la maison royale de Prusse, était extrêmement gracieuse, mignonne, mignarde même, parlant le français comme une Parisienne, pétillante d’esprit et de malice, mais avec une flamme de passion dans le regard. On pouvait dire :

Le caprice a taillé son petit nez charmant…


car il se relevait avec une impertinence élégante. Les fossettes que son sourire creusait dans ses joues semblaient le tripler.

On ne manqua pas de me présenter à de nombreuses personnes, dont les noms, pas faciles à retenir, se sont envolés de ma mémoire. Je retins celui de Lenbach, le peintre déjà illustre, et je remarquai la belle tête d’Édouard Schuré, à l’air inspiré, un peu « absent ».

L’apparition de Franz Liszt me stupéfia.

Je n’étais au courant de rien, je ne savais rien : pourquoi cette longue soutane noire ? c’était donc un prêtre ?… derrière ce visage glabre, y avait-il donc une tonsure dans ces cheveux qui tombaient droits, jusqu’aux épaules ?… Mais quels yeux de lion, quelles prunelles ardentes sous les sourcils en broussailles ! Quelle souveraine ironie dans les sinuosités de la bouche large et mince ! Dans toute cette attitude, quelle majesté tempérée de bienveillance… L’entrée de Liszt causait à l’assemblée une émotion extrême et j’étais de plus en plus surprise. Serait-ce donc un saint ?… on lui témoigne une vénération extraordinaire, les femmes surtout !… Elles s’élancent vers lui, s’agenouillent presque, lui baisent les mains, lèvent vers sa face des yeux d’extase…

Mais une femme est arrivée, en même temps, qui brusquement détourne mon attention. C’est elle, la mystérieuse beauté jadis venue du Nord, dans un tourbillon de neige, et plus blanche que la neige ; la dame aux prunelles pareilles à des violettes de Parme, celle que les poètes ont chantée à l’envi, la comtesse de Kalergis, devenue comtesse Muchanoff, — la Symphonie en blanc majeur enfin ! — Je ne la vois encore que de dos, là-bas, de l’autre côté du grand piano ; on s’empresse autour d’elle et elle serre des mains tendues. Elle est grande, une écharpe de mousseline couvre ses épaules, des cheveux blond pâle ondoient sur sa nuque… Je me redis tout bas des fragments du célèbre poème qui fut inspiré par elle à mon père, il y a longtemps :

Conviant la vue enivrée
De sa boréale fraîcheur
À des régals de chair nacrée,
À des débauches de blancheur,

Son sein, neige moulée en globe,
Contre les camélias blancs
Et le blanc satin de sa robe
Soutient des combats insolents.

Dans ces grandes batailles blanches,
Satins et fleurs ont le dessous,
Et, sans demander leurs revanches,
Jaunissent comme des jaloux.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

De quel mica de neige vierge,
De quelle moelle de roseau,
De quelle hostie et de quel cierge
A-t-on fait le blanc de sa peau ?…

Alfred de Musset fut aussi un fervent de cette blanche idole et, plus tard, Henri Heine paraphrasa, en l’honneur de celle qu’il appelait « la cathédrale du Dieu Amour », les vers de Théophile Gautier :


Auprès d’elle la neige de l’Himalaya
Paraît grise comme la cendre ;
Le lis que sa main saisit, aussitôt, par le contraste
Ou par jalousie, devient couleur de rouille…


J’ai peur vraiment de la voir se retourner et, comme elle a fait un mouvement, je ferme les yeux, pour garder l’illusion du passé, une minute de plus.

J’entends auprès de moi presque aussitôt de grands frissons de soie ; une voix bien timbrée, chantante, me parle, avec ce léger accent russe qui module si joliment. La comtesse Muchanoff s’est assise à côté de moi et me serre la main en m’affirmant qu’il n’est pas besoin de présentation, qu’elle m’a reconnue sans qu’on me nomme ; qu’ayant les mêmes admirations, les mêmes fanatismes, nous sommes de la même famille idéale et que nous nous aimions déjà avant de nous rencontrer.

Elle m’apparait très grande dame, très sûre d’elle-même, intelligente, et passionnée d’art. Je cherche les camélias blancs près de la neige de sa poitrine, très marmoréenne, en effet, mais par le secours peut-être du blanc de perles et d’une neige de poudre de riz. Le visage est régulier, pâle sous les cheveux pâles savamment disposés. Pourtant on la devine trop supérieure pour s’attarder aux artifices de la coquetterie. Elle cherche à retenir, à prolonger une beauté célèbre, mais elle attend plus encore des grâces de son esprit, que le temps ne peut atteindre, de sa culture intellectuelle, de son talent musical.

Avec une familiarité câline, elle s’efforce de m’apprivoiser, de m’inspirer confiance ; mais l’idée me hante qu’elle a des torts envers Cosima, qu’elle a trahi l’amitié, et j’ai grand’peine à répondre à ses amabilités, à sortir de ma réserve.

Liszt s’est approché, à son tour : il me parle de mon père, qu’il connaît : il m’a vue enfant et se souvient de moi, qui ne me souviens plus de lui. Je trouve qu’il a des manières onctueuses qui sont bien d’un prêtre ; mais comment est-il un prêtre, et pourquoi les femmes semblent-elles toutes éprises de lui ?… En ce moment, elles sont affolées de le voir s’occuper de moi, qui n’ai fait aucune avance, et voici qu’elles le rejoignent, le supplient de jouer quelque chose, le harcèlent pour qu’il se mette au piano. Il ne cède pas, les repousse assez rudement et déclare que c’est madame Muchanoff qui doit jouer, qu’il a lui-même trop de plaisir à l’entendre pour s’asseoir devant le clavier quand elle est là.

La comtesse se lève, nonchalante et dédaigneuse ; elle ôte ses gants, lentement, et son sourire dit assez que c’est pour épargner une corvée à Liszt qu’elle se dévoue, et qu’elle s’amuse, autant qu’elle se moque, de la rage jalouse de toutes celles qui vont être forcées de l’applaudir.


L’ivoire, où ses mains ont des ailes,
Et, comme des papillons blancs,
Sur la pointe des notes frêles
Suspendent, leurs baisers tremblants…


Ces vers se mêlent, pour moi, aux phrases du nocturne que la comtesse exécute. Elle a certainement du talent ; mais il me semble que dans son jeu elle exagère la fantaisie, l’abandon, le rubato enfin.

Voici que, pour aller au buffet, Liszt vient m’offrir son bras, sous les regards envieux et déçus de la plupart des femmes. Il laisse passer tout le monde devant nous, dans l’idée, sans doute, de se ménager un aparté avec moi. En effet, dès que nous sommes seuls, il me dit à demi-voix

— Vous avez vu Cosima ?

Je n’ai pas bien le sentiment de ce que vaut la haute personnalité de Liszt ; j’ignore absolument la beauté de ses compositions, que j’admirerai tant plus tard, et l’incomparable noblesse de son caractère ; je le considère seulement comme un très illustre pianiste : aussi je ne suis pas du tout intimidée, et, le croyant hostile aux résolutions de sa fille, c’est avec une véhémence agressive que je lui réponds :

— Je vous en prie, ne me dites rien contre votre fille : je suis à tel point de son parti que je ne puis admettre aucun blâme. Quand il s’agit d’un être tellement au-dessus de l’humanité que Richard Wagner, les préjugés et même les lois des hommes n’ont plus de valeur. Qui donc pourrait ne pas subir, avec joie, la fascination et le prestige du génie ? À la place de Cosima, vous auriez fait comme elle, et votre devoir de père est de ne pas mettre obstacle à la réalisation du magnifique dénouement qu’elle est en droit d’attendre.

Liszt me serre le bras affectueusement.

— Je suis absolument de votre avis, mais je dois me taire, dit-il d’une voix encore plus basse ; l’habit que je porte m’impose des opinions que je ne peux renier ouvertement. Je connais trop les entraînements du cœur pour les juger avec sévérité ; les convenances me forcent au silence, mais, en moi-même, je souhaite plus que personne la solution légale de cette pénible crise. Je ne puis rien pour la hâter. Quant à la retarder de quelque façon que ce soit, je n’en ai jamais eu la pensée.

Quelle surprise ! quel soupir de délivrance !…

— Est-ce que vous m’autorisez à écrire cela à Cosima ? m’écriai-je, dans un élan de joie profonde.

— Certes, dit-il. Je voulais vous demander de le faire ; assurez-la qu’il ne peut pas y avoir désunion entre nous, que je suis de cœur avec elle, mais qu’elle doit comprendre ma réserve et, pour le monde, en observer une semblable à mon égard, jusqu’à nouvel ordre.

— J’écrirai, ce soir même. Si vous saviez quel soulagement et quel bonheur cette nouvelle va apporter là-bas !

— J’en serai très heureux. Vous voyez comme j’ai saisi au vol l’occasion qui se présentait de faire connaître secrètement à ma fille le fond de ma pensée. Je la cherchais sans la trouver : à qui se fier ? L envie et l’hypocrisie se partagent le cœur des êtres ; bien peu ont votre belle franchise et votre enthousiasme, sans restriction. Mais entrons : je crois qu’on nous surveille et qu’on s’étonne déjà de notre entretien particulier.

En effet des regards anxieux ou irrités fusaient vers nous, et, si les yeux des femmes groupées là avaient été des armes, je n’aurais pas franchi vivante la porte de la salle à manger.

Au buffet, Villiers de l’Isle-Adam causait avec la comtesse Muchanoff qui paraissait s’émerveiller de lui. Il avait épinglé sur son habit noir la décoration des chevaliers de Malte, — une petite croix ancrée en émail blanc, — et il expliquait qu’il était grand-maître de cet ordre, un de ses aïeux l’ayant été en 1520. La France ne reconnaissant pas la chevalerie de Malte, il n’en pouvait porter les insignes qu’à l’étranger : là, du moins, il les portait en conscience.

Villiers s’aventura ensuite à raconter l’histoire, compliquée et confuse, des droits incontestables que cette grande-maîtrise lui donnait sur le trône de Grèce. Il avait même, un jour, posé sa candidature à la succession royale et mené, pour l’obtenir, une campagne mémorable. L’empereur Napoléon III avait reçu le prétendant en audience et s’était déclaré son partisan.

Des fantaisies héraldiques et de la vanité nobiliaire, Villiers passe, heureusement, au juste orgueil du poète : il narre sa lecture chez Wagner et son glorieux succès, et, lorsqu’on se sépare, il promet à la comtesse Muchanoff de faire, à l’Hôtel des Quatre Saisons, dans une soirée qu’elle veut organiser tout exprès, une seconde lecture de la Révolte.


XXXVIII



Nous nous sommes vite liés avec Franz Servais, qui devient même bientôt pour nous un excellent ami. C’est lui que j’interroge pour pénétrer quelques-uns des mystères qui me semblent envelopper la vie de Liszt. Et d’abord, comment, pourquoi est-il prêtre ?

— Il y a seulement quatre ans qu’il a reçu les ordres, me dit Servais, et qu’il est devenu l’abbé Liszt. Comment, pourquoi ? on ne sait pas. Au retour d’un voyage à Rome, il était prêtre. Peut-être a-t-il voulu, par cette résolution, faire comprendre au monde, qui s’est tant occupé de ses projets de mariage avec la princesse Wittgenstein, qu’ils étaient définitivement abandonnés ? Je crois aussi qu’il était heureux d’enlever à toutes les dames qui l’adorent l’espoir d’obtenir sa main.

En effet toutes les femmes semblent se le disputer mutuellement, et sans aucune dissimulation. Son habit ne leur en impose donc pas ?

— Au contraire, il les enflamme plutôt : c’est l’attrait du fruit défendu !… Liszt exerce, d’ailleurs, une fascination extraordinaire sur ceux qui le comprennent et l’admirent : j’en puis parler, car je la subis moi-même sans chercher à m’en défendre et je suis fier d’être de ses élèves… Mais certaines femmes vont vraiment trop loin : c’est de l’idolâtrie, du fétichisme ; elles se disputent une fleur qu’il a touchée, ramassent ses bouts de cigare ; celles qui sont assez indépendantes pour pouvoir le faire le suivent de ville en ville, tout le long de l’année.

— Et cela ne l’exaspère pas ?

— Il serait très malheureux, au contraire, si cette atmosphère d’amour qui l’environne venait à lui manquer. Il aime cet encens et ces flatteries excessives. Il a besoin de cette royauté mystique, et, pour la conserver, très habilement, il distribue des grâces, selon les mérites ou d’après ses préférences…

— Mais comment peut-il maintenir l’harmonie parmi son harem, et enchaîner les jalousies et les rivalités ?

— C’est cela le plus inconcevable, dit Servais ; il parvient à maintenir la paix dans le troupeau de ses dévotes, il leur fait même accepter et respecter une favorite. Quand on s’étonne d’une abnégation si peu habituelle aux femmes, il vous fait cette déclaration imprévue : « Elles s’aiment en moi. »


XXXIX



Wagner a, de Tribschen, télégraphié au roi, pour lui dire que des Français amis, qui viennent à Munich, seraient heureux de voir représenter, durant leur séjour, Lohengrin, Tannhäuser, etc., en attendant l’Or du Rhin. Déjà Lohengrin est annoncé. Mais, depuis notre arrivée, chaque matin, un domestique, en livrée bleue galonnée d’or, nous apporte des places de « galerie noble », tantôt pour l’Opéra Royal, tantôt pour le Théâtre de la Résidence : c’est par ordre du roi que l’on nous fait cette gracieuseté et nous avons le plaisir — rare pour les seuls Français, hélas ! — de pouvoir assister, presque chaque soir, à des représentations de drames et de comédies de Shakespeare alternant avec des opéras de Wagner. Transporté au théâtre, l’amour qu’ont les Bavarois pour les reconstitutions et les pastiches produit les meilleurs résultats : les pièces sont montées avec beaucoup de soin et la mise en scène est élégante et exacte. Il nous fut donné de voir en l’espace de quelques semaines : Richard III, le Conte d’Hiver, Comme il vous plaira, le Soir des Rois, les Deux Gentilshommes de Vérone, Lohengrin, Le Vaisseau Fantôme, Tannhäuser et les Maîtres Chanteurs.


XL



Je fus contente de rencontrer Liszt, à cette soirée donnée pour Villiers de l’Isle-Adam par la comtesse Muchanoff. Dès mon entrée, je vis qu’il était, lui aussi, impatient de me revoir, car il m’interrogea tout de suite du regard. Aussitôt qu’il nous fut possible de nous isoler un peu, il me dit :

— Eh bien, les nouvelles ?

Alors je lui appris combien ma lettre, rapportant ses paroles, avait causé d’émotion et de joie à Tribschen. Quelle bienfaisante détente, quel allégement de soucis cuisants, quelle consolation, de n’avoir pas perdu l’affection d’un cœur si cher, et la force invincible que l’on puisait dans cette certitude, pour les luttes à venir ! À moi, simple messagère, le maître faisait dire : « qu’il me bénissait !… »

Liszt, les yeux brillants d’une larme aussitôt séchée, me prit la main rapidement et me dit tout bas :

— Gardez bien le secret que je vous confie : je ferai l’impossible, en retournant en Italie, pour m’arrêter quelques heures à Lucerne et aller embrasser ma fille et mes petits-enfants.

Et lui, qui toujours refusait de jouer, il alla vers le piano, découvrit le clavier d’un mouvement brusque, puis laissa courir ses doigts souverains sur les touches, en une improvisation fougueuse, passionnée, éblouissante.

L’ovation qu’on lui fit tint du délire, naturellement, mais c’est à peine s’il y prit garde.

C’était maintenant au tour de Villiers de charmer l’assistance. Bien frisé, sa croix de Malte en bonne place sur son flanc gauche, il avait très grand air. Il me parut cependant un peu nerveux et inquiet… Est-ce que ce salon d’hôtel, trop orné, l’impressionne ? Est-ce que cette réunion de nobles dames bien parées, de hauts fonctionnaires, d’artistes, formant un demi-cercle, comme au théâtre, et qui le dévisagent, en une attente silencieuse, l’intimide plus que l’olympienne intimité de Tribschen ?… En pleine lumière, debout contre le grand piano à queue, il semble hésiter, se tait… Enfin le voici qui, d’un crâne mouvement de tête, rejette en arrière ses boucles ondulées, et il commence à lire d’une voix ferme, claire.

Je me tranquillise. Villiers, très sûr de lui, prend des temps, ménage ses effets : l’auditoire est intéressé ; un murmure flatteur accueille certains passages, on applaudit discrètement ; puis, de nouveau, le respectueux silence se rétablit. On écoute…

Mais, hélas ! qu’arrive-t-il ?…

Brusquement Villiers se tait, laisse tomber le manuscrit et regarde les auditeurs avec des yeux écarquillés, pleins d’épouvante. D’un geste fébrile, il dégrafe la ceinture de son pantalon, puis il ôte ses bottines et s’assied sur le piano.

Ô stupeur ! Qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce que c’est dans la pièce ?… Une mystification ?… une gageure !… en tout cas, de bien mauvais goût ! Tout le monde se lève, dans un brouhaha moqueur ; on vient à moi, on m’interroge.

Que dire ? Comment faire comprendre que Villiers s’est cru en danger de mort et qu’alors il s’agissait bien, pour lui, de convenances et d’à-propos !… Il a eu, sans doute, un petit spasme nerveux au cœur : un médecin, goguenard peut-être, lui a dit que, si ce cas se présentait, il devait aussitôt desserrer ses vêtements, se déchausser et s’asseoir haut pour laisser pendre ses pieds… Et l’on voit que le malade se conforme de tous points à l’ordonnance.

Des rires s’étouffent derrière les éventails ; on feint d’oublier l’incident.

Villiers s’est enfui, emportant ses bottines, tandis que notre groupe de Français, qui se sent solidaire du vaincu, n’ose pas battre en retraite avec lui et reste là, très penaud. Franz Servais, lui, est consterné ; il marche fiévreusement, les mains dans ses poches ; ses longues mèches pâles et pendantes se rejoignent dans sa bouche qui s’ouvre sans cesse pour laisser passer de véhémentes récriminations.

— Une seule chose pouvait sauver la situation, s’écrie-t-il, Villiers ne pouvait invoquer qu’une seule excuse : la mort ! Oui, oui, pour notre honneur à tous, il devait mourir !…


XLI



Nous avions loué des chambres meublées dans la Maximilianstrasse, qui est vraiment une rue très belle, étonnamment large, animée, bordée d’élégantes boutiques aux devantures amusantes. Elle commence au cœur de Munich, devant le Théâtre Royal et, après un parcours d’un kilomètre et demi, aboutit à l’Isar, une très impétueuse rivière, qui court comme une folle sur de grandes dalles, taillées, à ce qu’il semble, de main d’homme. Ces dalles forment, par de brusques cassures, comme des marches géantes d’où l’eau se précipite en cascades. Nous croyions bien ce torrent pas navigable ; mais, une fois, un spectacle imprévu nous démontra qu’il l’était.

Il faisait très chaud, ce jour-là, et nous nous en allions par groupes, tout doucement, vers l’Isar, pour chercher un peu de fraîcheur dans les jardins qui, sur l’autre rive, s’étendent le long des larges berges.

Arrêtés au milieu du pont, au-dessus d’un tumulte d’eau qui donnait le vertige, nous vîmes tout à coup paraître au loin quatre ou cinq radeaux chargés d’hommes, que le courant semblait emporter, mais qui étaient dirigés cependant.

— Des sauvages ! des pirogues ! s’écria Villiers.

Et, en effet, à cette vue, on ne pouvait songer qu’aux nègres aventureux, descendant les rapides dans les nacelles faites d’écorces d’arbres.

Le peu d’épaisseur de l’eau, sur les dalles, ajoutait au danger d’être noyé celui d’être brisé à la moindre erreur dans la difficile manœuvre. À peine avait-on le temps de trembler pour ces hommes, de les apercevoir, debout sur les radeaux, s’appuyant sur une courte perche, qu’ils étaient passés, fuyaient de l’autre côte du pont, disparaissaient.

— La vraie course à l’abîme ! s’écria Villiers.

— D’où viennent ces êtres-là ? demandai-je, où vont-ils ?

— Ah ! mieux vaut ne pas le savoir. Il n’est jamais bon d’approfondir. Une vision nous a montré, n’est-ce pas ? de farouches guerriers descendant l’Ogooué, à la poursuite de quelque tribu rivale : n’allons pas nous convaincre que nous n’avons vu que de braves paysans, qui allaient, tout simplement, vendre quelque vulgaire denrée au plus proche marché.

— De braves paysans et des paysans braves, en tout cas !…

Mais Villiers n’écoute plus : son imagination a suivi les guerriers de l’Ogooué, elle est partie, elle vagabonde, et le voici qui s’enfonce dans un monologue confus, mêlé de rires. Il joue avec des idées, comme on s’amuse, sur les plages, à faire glisser entre les doigts le sable en cascades. Mais je sais qu’il y a quelques pierreries dans le sable que Villiers remue, et je les guette au passage…

Quand nous sommes assis, enfin, sur des tertres de gazon, dans l’ombre des grands arbres du jardin anglais, au bord de fraîches prairies étoilées de colchiques qui semblent des milliers de feux follets, et non loin des saules, couleur vert-de-gris, dont les longs échevellements trempent dans l’Isar qui les entraîne, je commence à distinguer quelque lueur parmi les obscurités du discours de Villiers.

J’entrevois une mer brumeuse… un crépuscule de rêve… autour d’une île inconnue… Puis, dans un remous lumineux, un grand sphinx qui émerge des flots, nage vers la rive… En travers de son dos flotte une bannière violette, sur laquelle éclate en lettres d’or ce mot : Inviolata !

— Et c’est tout, dit Villiers ; cela ne se rattachera jamais à rien, ne s’expliquera pas. L’impression intense, le mystère, le charme, l’étrangeté inquiétante, sont contenus dans ce tableau, aperçu comme par une déchirure de nuage, qui ne doit pas être écartée davantage…

— Il y a même des poèmes, ajoute-t-il, qui ne peuvent avoir qu’un seul vers ; celui-ci, par exemple :

La lourde clé du rêve à ma ceinture sonne…


— Est-ce assez complet ? est-ce magnifique ?… Qu’est-ce qu’on peut ajouter à cela ?… Par bêtise, pour faire un poème, j’ai essayé de trouver une suite… Impossible !… Il n’y en a pas… Pas plus à cet autre vers :

Ô pasteur, Hesperus à l’occident s’allume !


— La mélancolie de l’heure, le soir limpide, la lumière de l’étoile et la vie pastorale, tout y est : pourquoi chercher autre chose ?

— C’est vrai, dis-je, ce genre de vers, le vers unique, dans lequel semble se condenser un poème, se suffit à lui-même et dédaigne la rime ; j’en ai composé un, moi aussi, très absurde, mais qui ne pouvait rimer à rien


Je suis le nautonier des océans lunaires !


« Le poète italien Gualdo a cité quelque part ce vers en épigraphe, pour taquiner ses contemporains en leur faisant chercher « d’où c’était ».

Villiers fouille, tout à coup, dans ses poches et, après une exploration fébrile, en tire des feuillets, très chiffonnés.

— Revenons au sérieux, dit-il, soyons pratiques et prosaïques. Voici mon article sur l’exposition : il est fini.

— Comment ! m’écriai-je, il n’est pas encore parti ? Mais il sera trop tard : l’ouverture de l’exposition, c’est déjà vieux ; on ne voudra pas le publier.

— Oh ! si, vous verrez, avec quelques petites retouches il sera tout rafraîchi… D’abord, j’ai changé le titre ; c’est maintenant : Munich pendant l’Exposition. L’article n’est pas trop mal, écoutez-moi ça :

Et il lit :

« Les salles du Palais de Cristal sont emplies, les envois français se sont brusquement abattus par caisses énormes ; à l’exposition, toute la cimaise est couverte, on parle déjà d’accrocher quelques toiles retardataires au restaurant d’en face, — notamment le Casseur de pierres, de Courbet. Disons toutefois que Courbet a envoyé ici un paysage magnifique dont l’eau naturelle et profonde fait véritablement songer : c’est, avec le Fauconnier de Couture, ce que nous aimons le plus dans le Salon français, malgré le peu de sympathie que nous avons pour l’école réaliste.

« Les Allemands disent, à l’aspect des tableaux de Courbet : « Peinture aussi bonne que brutale : il voit comme un paysan et peint comme un professeur, — ce qui est déjà beaucoup », ajoutent-ils en riant… »

— Ici j’intercale une phrase, dit Villiers : « Il est bien tard pour parler de l’exposition », et puis j’en parle tout de même :

« Il faut citer des grisailles exquises de Ramberg, le Saint Joseph de Gysis, des portraits de Lenbach, des paysages de Zwangauer, le Daubigny allemand, des sépias académiques de Kaulbach, sur des sujets tirés des opéras de Wagner, et la Femme à la robe de velours de M. Canon, un jeune peintre autrichien, d’un talent hors ligne. L’on pense que le Banquet de Platon, de M. Anselm Feuerbach, aura la médaille d’honneur. L’œuvre est grandiose, en vérité, et depuis Pierre de Cornelius on n’a pas mieux fait en Allemagne. L’art est donc bien portant… »

— Je vais encore glisser là une phrase, — dit Villiers : « Laissons donc l’exposition, cette déjà vieille nouvelle, et promenons-nous par la ville… »

Et il continue sa lecture :

« Nous aimons Munich, mais tout le monde n’est pas de notre avis. Il est vrai que Munich manque un peu de sergents de ville, qu’on n’y chante pas les Pompiers de Nanterre, qu’on y remarque une absence de viols, d’escroqueries et d’assassinats vraiment désolante pour l’avenir de cette capitale. Par contre, nous avons vu de magnifiques théâtres où l’on joue Gœthe, nous avons visité des musées qui contiennent des trésors d’art et de génie, nous avons vu des monuments du plus pur style grec, des jardins grands comme le bois de Boulogne, des cafés immenses où l’on est servi par de belles filles que personne n’a l’idée de chiffonner outre mesure, à l’exception de quelques loustics de passage et qui en sont pour leurs frais.

« Nous sommes montés dans la Bavaria, l’énorme statue de bronze qui domine la ville et par les yeux de laquelle six personnes peuvent voir, de front, l’espace s’étendre jusqu’aux montagnes du Tyrol.

« Nous avons visité la salle des portraits des dames de beauté du pays… Qu’on se représente une sorte de Galerie Montyon de l’amour, où — si son nez est d’un jet héroïque — la fille d’un cordonnier côtoie la fille d’une princesse. Le roi Louis Ier, qui a logé dans son palais ce naïf exposé de la beauté germanique, aimait les jolies femmes. Et les bons Bavarois racontent qu’a sa mort la scène suivante se serait passée à la porte du ciel :

« — Toc ! toc !

« — Qui est là ? — demande saint Pierre.

« — C’est moi, Louis Ier, roi de Bavière !

« — Un instant ! — répond le bienheureux apôtre.

« Il s’écrie d’une voix de tonnerre :

« — Ramassez les onze mille vierges ! Voici Louis de Bavière qui arrive !

« Mais ne rions pas trop de ce roi qui, au lieu de gloire militaire, a légué à son peuple des écoles où l’on apprend aux enfants à se tenir l’esprit haut et fier… »

— Ça va bien, Villiers, mais ne m’en lisez pas davantage, dis-je en l’interrompant. Courons plutôt à la poste : il est encore temps pour le courrier du soir. Expédions l’article : plus vous laisserez passer de temps, moins vous aurez de chance qu’il soit publié, car, malgré vos phrases conciliantes, l’actualité n’attend pas.


XLII



Depuis l’incident fâcheux de l’Hôtel des Quatre Saisons, où Villiers avait ôté ses bottines devant une noble assistance, nous boudions le monde, refusions les invitations, et c’est chez Franz Servais que nous aimions à nous réunir, le soir, quand il n’y avait rien d’intéressant pour nous au théâtre.

Servais, qui faisait d’assez fréquents séjours à Munich, y avait un appartement assez spacieux, au rez-de-chaussée, dans un quartier un peu éloigné du centre. Il possédait un piano, autour duquel nous passions des heures charmantes, grâce à l’inlassable complaisance de Hans Richter qui nous jouait des fragments de l’Or du Rhin, pour nous initier un peu à l’œuvre que nous aurions bientôt le bonheur de voir représenter.

Servais n’a pas gardé rancune à Villiers : il reconnaît maintenant qu’il a très bien fait de ne pas mourir. Ils sont devenus d’excellents camarades et s’entendent on ne peut mieux…

Quelquefois nous nous amusions, entre nous, à jouer des charades. Sans doute, c’était moi qui avais proposé ce genre de divertissement que j’aimais beaucoup. Ce jeu plaisait à mon père ; il égayait souvent, à Neuilly, les jeudis intimes de la rue de Longchamp.

Tout de suite Servais montra de remarquables dispositions. Il avait de l’à-propos, de l’imprévu, et ne craignait pas les effets comiques. Villiers, si grand acteur cependant ! se déclarait incapable d’improviser deux phrases et il se réservait l’honneur de deviner le mot des charades. Schuré demandait à tenir l’emploi de public, — public un peu distrait, — tandis que Scheffer et son chien, qui ne le quittait pas, étaient tous deux très attentifs. Quant à Richter, il consentait à paraître dans les rôles de personnage muet, tellement muet même, qu’une fois, figurant un malade, il se laissa verser de la brillantine dans la bouche, sans protester, pour ne pas faire manquer l’effet.

Comment la renommée, qui devait avoir autre chose à faire, s’avisa-t-elle d’annoncer par sa trompette, à travers la ville, de quelle façon nous passions nos soirées ? Toujours est-il qu’on le sut : un soir que nous avions soupé au Café Maximilien, au moment où nous allions en sortir, nous vîmes arriver plusieurs équipages qui se suivaient, et s’arrêtèrent l’un après l’autre devant le café ; avant que nous eussions le temps de rien comprendre, la comtesse Muchanoff descendit de la première voiture et entra rapidement.

— Enfin on vous trouve ! s’écria-t-elle. Vous êtes devenus insaisissables : à votre logis, vous n’y êtes jamais ; vous ne venez pas quand on vous invite. Alors nous nous sommes décidés à vous chercher partout. Voilà une heure que nous courons toutes les brasseries, tous les restaurants de Munich ; il ne restait plus que celui-ci !

Nous étions un peu interloqués. Villiers avait fait mine de s’enfuir ; mais la retraite était coupée, les portières des autres voitures s’ouvraient : dames et messieurs, ayant fait partie de l’élégante société qui assistait à la désastreuse fête, s’éparpillaient sur le trottoir très éclairé.

— C’est très mal de faire bande à part, reprend madame Muchanoff, d’organiser de charmantes soirées, sans prévenir ! Maintenant que nous vous avons découverts, nous vous emmenons tous. Venez, venez, vous ferez des charades : nous sommes si curieux de voir cela !

— Des charades !

Comment savent-ils ? et croient-ils vraiment que nous irons jouer des charades, en ville ?…

— Mais, chère madame, lui dis-je, c’est tout à fait entre nous, et comme on jouerait aux jeux innocents, que nous nous récréons ainsi : nous perdrions tout notre entrain si cela devenait sérieux.

On insiste, on supplie, mais nous restons fermes et inébranlables. Nous déclarons considérer tous ceux qui sont venus à nous comme nos hôtes : c’est nous qui devons les recevoir, et qu’ils nous excusent de ne pouvoir le faire que dans un café.

Voici que l’on nous ouvre une salle déserte, qui s’illumine, et tout ce beau monde, très amusé, y entre sous les regards surpris et admiratifs des consommateurs. Les dames laissent glisser leur sortie de bal et montrent des épaules nues dans des toilettes claires. Les messieurs sont en frac.

Nous connaissons à peine la plupart des personnes présentes et il y a un peu de gêne tout d’abord ; mais on demande du thé, du champagne, les dames allument des cigarettes russes, minces comme des cure-dents, et le malaise se dissipe. Le comte de Berghem, un très séduisant seigneur dont je ne sais rien de plus que le nom, entame une dissertation avec Schuré et Servais sur les analogies qui existent entre les Dieux de l’Edda, parmi lesquels Wagner a pris ses héros, et les dieux de l’Olympe, entre Wotan et Jupiter.

La comtesse Muchanoff est décidée à reconquérir Villiers, qui se dérobe autant qu’il le peut ; mais elle lui fait de si gracieuses avances, témoigne d’une si vive admiration pour son talent et pour son esprit, qu’il reprend toute son assurance.

En somme, cette démarche peut-être singulière, cette invasion imprévue, est plutôt charmante et cordiale.

C’est la conclusion que proclame Vlliers. Il n’a plus du tout honte de s’être assis sur le piano en laissant pendre ses pieds ; il regrette seulement de ne pas avoir eu, ce soir, sa croix de Malte dans sa poche, pour l’épingler sur son veston.


XLIII



On a bien voulu nous montrer la maquette du théâtre Semper que Wagner nous avait « enjoint » d’aller voir et que, d’ordinaire, on préfère tenir caché.

Une sorte de sous-sol, dans la Résidence royale, sert d’oubliette à cette très jolie réduction d’un théâtre, une réduction en plâtre, posée sur une grande table en bois blanc. Très intéressés, nous tournons autour du petit édifice, dont le plan est si rationnel et si bien adapté à son objet, et cela nous attriste de penser combien Wagner a été amèrement déçu d’être contraint de renoncer à son cher dessein de faire construire le théâtre modèle…

Qui nous eût dit que, sept ans plus tard, grâce à « la foi sans défaillance » du royal ami, nous le verrions se dresser, triomphal, sur la colline de Bayreuth ?…


XLIV



Richard Wagner avait été longtemps, à Munich, le voisin du comte Friedrich de Schack et s’était lié d’amitié avec lui : j’étais chargée de recommander à Richter de ne pas oublier d’inviter le comte à la répétition générale de l’Or du Rhin, et j’avais promis, aussi, d’aller visiter sa fameuse collection de peinture.

Ce comte de Schack était un écrivain très fécond, Wagner estimait beaucoup son Histoire de la Littérature et de l’Art dramatique en Espagne ; il savait l’arabe, le persan, le sanscrit, et avait traduit, entre autres, le Livre des Rois de Ferdousi. Le Maître projeta autrefois de tirer un drame musical d’un des épisodes de cet ouvrage ; il fut tenté aussi par une légende contenue dans les Voix du Gange, recueil traduit également par Schack.

Quant à son musée, on en disait plus de mal que de bien : on allait jusqu’à l’appeler : le Crousteum, tant il est vrai que la philanthropie enfante l’ingratitude, car voilà ce que récoltait ce millionnaire, qui croyait bien agir en commandant des tableaux à de pauvres artistes, auxquels on n’avait jamais rien commandé !

En somme, la collection comptait pas mal d’horreurs et quelques très belles œuvres.

Les copies de maîtres, dues au pinceau de Lenbach, par exemple, me parurent extrêmement remarquables. Elles me firent me souvenir d’une commission dont Cosima m’avait chargée pour cet artiste et je me décidai à me rendre aussitôt à son atelier, qui était proche de la galerie Schack.

Lenbach avait une figure fine, un peu narquoise, le regard aigu du chercheur, la barbe courte, d’un brun roux, et il ne souriait que d’un seul coin de la bouche.

Il me montra de délicieux portraits d’enfants, qu’il venait de terminer ; il me fit admirer quelques toiles de maîtres, qu’il possédait, authentiques et de la plus grande beauté, entre autres, une esquisse de Rubens et un magnifique portrait de François Ier, par le Titien.

Ce que j’avais à lui dire était ceci :

— Il faut absolument que vous fassiez le portrait de Richard Wagner, car il est vraiment honteux pour l’Allemagne qu’aucun artiste de valeur ne l’ait encore essayé. C’est madame Cosima qui vous en fait la commande et vous laisse la liberté d’en fixer le prix.

— Avec le plus grand plaisir, je ferai cette œuvre, dit Lenbach, et je n’en veux d’autre prix que l’honneur, si je le réussis.

— Voilà qui est digne de vous, dis-je en lui tendant la main, mais Cosima ne l’entendra, sans doute, pas ainsi : vous discuterez cela avec elle.

Il y a un portrait que j’aimerais aussi beaucoup à faire, c’est le vôtre.

— Mon portrait !… vous trouveriez le temps ?

— Le plus tôt possible, je vous en prie.

Ô insouciante jeunesse ! plusieurs fois Lenbach me reparla de ce portrait, mais cela m’ennuyait de poser et j’éludais les rendez-vous.

J’en suis assez punie aujourd’hui par de cuisants regrets.


XLV



Les répétitions, à l’orchestre, de l’Or du Rhin, vont commencer ! Wagner a exigé qu’on laissât ses amis assister à la dernière, avant la générale. Cette perspective nous comble d’aise.

Richter, cependant, paraît soucieux. Tout ne marche donc pas à son idée ?… Les chanteurs sont de premier ordre et pleins de zèle ; les musiciens de l’orchestre, les meilleurs du monde, c’est certain… mais il y a l’intendance du théâtre, qui travaille, en secret, à la mise en scène de l’œuvre. Et que va-t-elle être, cette mise en scène, sans les conseils du Maître, exécutée par une direction livrée à elle-même et hostile ? Oui, si incroyable que cela puisse paraître, les hommes qui dirigent et administrent ce théâtre, auquel Wagner procure triomphes et profits, sont hostiles à Wagner.

Et cependant l’Intendant Perfall a été nommé grâce, uniquement, à la recommandation du Maître, qu’il avait sollicité, avec une insistance servile, en lui jurant qu’il n’aurait d’autre but que de se dévouer à lui et à ses intérêts, de tout son cœur et de tout son pouvoir. Aussitôt nommé, avec une impudence sans pareille, il a renié celui à qui il devait sa position et entravé de mille façons la représentation des Maîtres Chanteurs.

On ne pouvait guère compter non plus sur le conseiller à la cour, Lorenz von Düfflipp, intermédiaire entre le palais et le théâtre, qui, malgré son obséquiosité flatteuse envers le Maître, était secrètement du parti adverse et l’allié de l’intendant.

Stériles représailles, nous l’appelions « Tartufflip », et son titre de Hofrath se changeait pour nous en « Chausse-trappe ».

Ce conseiller, secrétaire du roi, remplaçait Pfistmeister, le messager qui avait apporté la bonne nouvelle à Wagner, de la part de Louis II, et qui pourtant fut, lui aussi, un de ses adversaires les plus acharnés.

« Tartufflipp », avec une figure avenante, était mal bâti, carré, bossu même, et le bruit courait que sa bosse s’était augmentée du projet de théâtre wagnérien, qu’il y avait caché, après l’avoir escamoté.

Que va-t-il résulter maintenant de ces menées sournoises ? Déjà l’on m’a écrit de Tribschen que les costumes, d’après les maquettes envoyées au Maître, étaient affreux et qu’il faut les refaire. On avait imaginé de dresser des échafaudages d’or sur la tête des Dieux, sans prendre garde que dans cette œuvre, où l’or est pour ainsi dire révélé, il doit apparaître seulement après qu’Alberich l’a dérobé et forgé. Tiendra-t-on compte des observations de l’auteur ?… En ce qui concerne la mise en scène, tout n’est-il pas à redouter, ceux-là seuls dont elle dépend étant malveillants et incapables ?

Décidément, le souci de Richter s’explique, et il nous gagne.


XLVI



Le temps est venu : l’avant-dernière répétition de l’Or du Rhin va commencer.

Comme le théâtre vide et presque obscur est mystérieux et imposant ! Il paraît immense, avec des aspects de cathédrale ; la scène baigne tout entière dans une brume bleue, formée, sans doute, de quelque reflet du jour extérieur, car il est trois heures de l’après-midi.

À quelques-uns seulement on a accordé la faveur d’assister à cette répétition sans décor et sans costumes.

Liszt est là. Sa haute silhouette noire vient de surgir aux fauteuils d’orchestre : je cours saluer le maître, l’ami, maintenant, et je lui demande s’il me permet de rester auprès de lui, pendant l’audition, pour être un peu guidée à travers le chef-d’œuvre dont je connais trop peu la partition. La permission m’est très galamment accordée.

Déjà les musiciens arrivent et gagnent leurs places : quelle solennelle attente ! quelle émotion quasi-religieuse !

— Depuis combien d’années j’attendais cette minute ! dit Liszt, et je craignais bien de ne l’atteindre jamais… Si vous saviez à travers quelles misères, quels écroulements, cette œuvre a germé et fleuri ! Je l’ai vu et j’en ai souffert. Comment Wagner a-t-il pu garder intacte la divine inspiration ? Il m’apparaît comme un passager qui, dans une tempête, porterait une coupe pleine d’eau sans devoir en verser une seule goutte. Et voyez, même au port, il ne trouve pas d’abri… Au temps de l’exil, il fut, pendant des années, le seul Allemand qui n’eût pas entendu Lohengrin ; aujourd’hui, la sonorité de son immense orchestre, révélant sa nouvelle œuvre, va vibrer pour la première fois, et il ne l’entendra pas… Ah ! de quelle rançon doit être payé le génie !…

Voici Richter, grave et pâle, qui monte au pupitre.

Nous sommes à peine une dizaine d’auditeurs, dans la salle obscure. J’entrevois les mèches blondes, presque blanches, de Servais et je devine Édouard Schuré à côté de lui. J’aperçois aussi une ombre qui escalade les fauteuils d’orchestre : c’est Villiers, qui court s’asseoir plus loin, pour être bien seul, bien recueilli.

On ferme le rideau devant la scène ; Richter frappe des coups pressés sur le pupitre, puis, d’un geste fier et pieux, lève haut le bâton de commandement.

Et voici qu’une note grave et sourde monte de l’orchestre ; elle frémit presque insensiblement dans les profondeurs les plus basses de la gamme ; imprécise, sans contour, elle vibre dans une fluidité trouble puis elle semble se dilater, s’étendre, un glissement lent et doux se déroule et se perd, suivi aussitôt d’un autre glissement tout semblable, qui prend le même chemin et s’enfuit telle la vague après la vague.

Bientôt ces ondes musicales s’enflent et se succèdent : des gouttes de lumière diffuse tombent et s’étalent, croirait-on, comme des gouttes de lait dans l’eau. Le rideau s’écarte pour laisser voir les abîmes mystérieux du Rhin, à travers des transparences bleuâtres.

Sur le théâtre, il n’y a rien, qu’une pénombre confuse ; mais comme l’imagination, suggestionnée par la musique, évoque le tableau ! Mieux, peut-être que ne le fera le décor…

Une ondulation paisible balance la lourdeur de l’eau et, tout à coup, dans le cristal fluide, une voix de cristal résonne, en même temps que la naïade coule des hauteurs et nage sous l’eau remuante. Les paroles qu’elle chante forment des allitérations glissantes  :

Weïa ! Waga ! Vogue, vague, va vers ton berceau…


Et elle ondoie autour du récif, au sommet duquel brille d’un éclat douteux un filon d’or ; puis une autre fille du Rhin plonge des hauteurs et poursuit joyeusement sa sœur qui fuit. Mais la voix d’une troisième ondine les gronde, toutes deux, en riant :

Weïa ! Waga ! sauvages sœurs !
Vous veillez mal sur le sommeil de l’or.
Gardez mieux le lit du dormeur !


À son tour, elle s’élance, et les gracieuses habitantes du Rhin nagent et folâtrent, portées par les ondulations harmonieuses de l’orchestre, autour du rocher fatidique où est enfermé l’or, inconnu et vierge encore.

Les filles du Rhin, ici, sont debout sur le plancher, en toilette de ville et coiffées de chapeaux de paille, mais on les distingue peu ; sans troubler notre vision, elles prêtent leurs voix limpides et fraîches aux figures que le poète a créées.

Maintenant, des profondeurs obscures du fleuve, dans un rythme lourd et heurté, se hausse un étrange nain, aux cheveux blancs, à la longue barbe pâle réunie en une tresse ; il grimpe le long des écueils visqueux. La musique s’efforce avec lui et il se plaint de l’assaut pénible, en allitérant ses mots :

Roche lisse, gluante, glissante, je glisse !…


Son regard avide suit les ondines dans leur jeu charmant, et, incapable de les atteindre, il leur crie :

Hé ! hé ! nixes gracieuses, race enviable !
De la nuit du Nibelheim, je monterais volontiers vers vous,
Si vous vous penchiez vers moi…


Les filles du Rhin, effayées, se réunissent autour du rocher :

— Gardons l’or !
Le père nous a mises en méfiance de cet ennemi.

— Que veux-tu, toi qui viens d’en bas ?…
— Comme vous êtes claires et belles dans la lueur !
Volontiers mon bras enlacerait l’une de vous,
— Nixes élancées.
Si doucement elle se coulait vers le fond…
— Maintenant rions de notre peur :
L’ennemi est amoureux…


Et les ondines espiègles se précipitent du haut des écueils, poursuivent, agacent, tentent le nain ardent, qui, avec une fureur passionnée, bondit de roche en roche, cherchant à atteindre l’une ou l’autre. Mais les glissantes filles toujours se dérobent, lui échappent, et, tandis qu’il retombe, haletant et rageur, elles égrènent leur rire moqueur en notes cristallines…

Mais je ne vais pas me laisser aller, aujourd’hui, au plaisir de revivre mes souvenirs, en racontant l’Or du Rhin. Alors que je l’entendais, à Munich, dans le solennel silence du théâtre obscur, aussi bien que le métal vierge encore, qu’un rayon de soleil faisait luire sous l’eau, au sommet du roc, l’œuvre était pour la première fois révélée au monde, tandis qu’à présent, autant que l’or monnayé lui-même, elle est connue de tous.

Cette première partie de la Tétralogie, qui est un prologue, n’est pas divisée en actes, ses quatre tableaux, furent exécutés sans interruption. Des changements à vue, commentés par l’orchestre, conduisaient d’un décor à l’autre.

L’exécution durait plus de deux heures, et cependant, même à cette première audition où toutes les facultés d’attention étaient tendues au possible, on n’éprouvait pas de fatigue, tant l’architecture du drame était simple de lignes, clairement exposée, tant la musique évoquait avec certitude les diverses phases, pour ainsi dire élémentaires, de l’œuvre et les personnifiaient en des thèmes et des rythmes d’une extraordinaire beauté.

Un seul passage me parut difficile à comprendre, celui, où, devant le trésor forgé par le Nibelung et qu’il vient de ravir, Wotan est, dit le texte, « frappé par une haute pensée ». À ce moment, se fait entendre, pour la première et unique fois, le Leit-motif du glaive, — ce glaive nommé Nothung. qui jouera un rôle si important dans les œuvres suivantes, mais qu’aucun geste ni aucune phrase ne désigne, quand paraît le thème qui le symbolise. — Liszt, interrogé par moi, convint qu’il y avait là une obscurité, et que Wagner s’en serait aperçu, s’il avait assisté aux répétitions. Plus tard, je questionnai le Maître lui-même à ce propos, et il me répondit que l’observation était très juste et qu’il en tiendrait compte. Depuis, un glaive est ajouté au trésor du Nibelung : Wotan le découvre et le brandit au moment où le thème paraît…

Nous étions tous ivres d’enthousiasme, quand les Dieux, marchant sur l’arc-en-ciel, par-dessus les vallées, furent entrés au Walhalla et que le rideau se referma. Richter, enfiévré d’émotion, fut entouré, acclamé. Liszt l’embrassa et le complimenta chaudement. On félicita les chanteurs, les musiciens de l’orchestre, qui avaient si admirablement rempli leur glorieuse tâche.

Après avoir fait cortège à Liszt jusqu’à sa voiture, nous allâmes tous, dans une exaltation qui ne se calmait pas, envahir le Café Maximilien. Au lieu de commander le souper, nous demandâmes papier et plumes, et chacun de nous écrivit à Richard Wagner, pour lui exprimer toute l’admiration dont nous enivrait son nouveau chef-d’œuvre, et le remercier de nous avoir accordé l’insigne faveur de l’entendre, avant tout autre public, et même, hélas ! avant Lui…


XLVII



C’est aujourd’hui le 25 août, jour anniversaire de la naissance du roi Louis II : Munich est pavoisée et quelques régiments, à l’uniforme bleu de ciel, défilent en grande tenue. Nous avons entendu une de leurs musiques jouer devant la Résidence, Huldigung-Marsch, la « Marche de l’Hommage », celle-là même que j’avais si laborieusement déchiffrée, à quatre mains, avec Wagner. Mais le roi n’est pas à Munich : il viendra seulement pour assister à la répétition générale de l’Or du Rhin, qui est fixée au vendredi 27 août : dans deux jours.

Louis II, qui est adoré de son peuple, ne recherche pas les ovations ; il s’y dérobe au contraire, autant qu’il le peut, et c’est là un chagrin pour la population bavaroise, qui voudrait le voir toujours et l’aperçoit si rarement ! Il semble bien que toutes les jeunes filles du royaume, et même peut-être toutes les femmes, sont amoureuses de leur jeune et charmant souverain ; mais il est d’une sauvagerie hautaine et, dans les sites merveilleux qu’il a choisis pour ses châteaux, il vit presque solitaire, entre les splendeurs de l’art et les beautés de la nature. Cela ne l’empêche pas de remplir ses devoirs de roi : il a très correctement inauguré l’Exposition internationale de Peinture, puis est reparti le même jour. Bien peu auront la chance de le voir, quand il va revenir, pour entendre l’œuvre de son grand ami.

Moi aussi, je suis née un 25 août, le jour de saint Louis roi, et c’est ma fête aujourd’hui. Je l’ai dit à Cosima, par gloriole d’avoir quelque chose de commun avec l’archange royal : voici qu’elle s’en souvient et m’envoie une charmante ombrelle, d’un modèle tout nouveau ; on l’appelle « ombrelle bain de mer ». La nouveauté, c’est qu’on peut s’en servir comme d’une canne. Aussi, en me promenant dans la Maximiliamsstrasse, j’aime mieux m’appuyer sur mon ombrelle que de l’ouvrir pour m’abriter du soleil.

Beaucoup de pèlerins sont signalés à Munich, venus, de divers côtés, pour entendre l’Or du Rhin : parmi eux, on nous cite madame Pauline Viardot, Saint-Saëns, Tourgueniev, le baron Von Lœn, intendant du théâtre de Weimar, et plusieurs autres, que j’oublie…

Nous sommes tous très nerveux, très agités. Plus que deux jours : sera-t-on prêt ? Hans Richter ne cache pas son inquiétude, tout lui semble louche dans la conduite de l’intendant.

— Perfall ne veut rien laisser voir de sa mise en scène, dit-il, mais il a la figure d’un traître.

— Perfall !… Perfide !…

On dirait pourtant qu’il s’accomplit un travail de cyclope derrière les murs du théâtre, fermé depuis longtemps. On parle de machines à vapeur, hissées sur la scène à grand renfort de crics et de poulies !… Pourquoi faire ?… c’est très effrayant… Qu’est-ce qui va sortir de ce mystère ?

Enfin, Richter est sûr de son orchestre ; c’est lui qui, comme saint Christophe l’enfant Jésus, portera tout le poids de l’œuvre sur ses robustes épaules.


XLVIII



Il fait encore jour quand, le vendredi 27 août, nous entrons au théâtre.

Une foule de curieux est massée devant le péristyle et sur la place de la Résidence. On sait, pourtant, que les appartements du palais communiquent directement avec la loge royale et que l’on ne verra pas Louis II passer, quand il entrera au théâtre. C’est donc l’irrésistible attrait du mur, derrière lequel il se passe quelque chose, qui retient là ces badauds.

La salle est brillamment éclairée, vide cependant ; les quelques centaines de personnes que le roi a bien voulu inviter s’y éparpillent et sont presque invisibles. Les baignoires et plusieurs rangs de fauteuils d’orchestre sont seuls occupés ; la « galerie noble » et les loges, au milieu desquelles la loge royale, en face de la scène, prend une si grande place, sont interdites.

Je regarde la décoration somptueuse de cette loge, de ce cadre auquel le tableau manque encore et qui va entourer, tout à l’heure, l’apparition, si désirée, du jeune souverain. C’est la première fois que nous le verrons, celui qui nous inspire une si profonde sympathie, celui que nimbe cette gloire d’avoir pu corriger une erreur du destin et atténuer la honte que gardera l’humanité pour avoir méconnu le Génie.

Les draperies de velours bleu, aux plis abondants relevés par des câbles d’or, la couronne fermée et le blason « lozangé d’azur et d’argent » et soutenu par des « lions rampants », — ce qui signifie : debout, en style héraldique, — accrochent seuls la lumière, et toute la loge royale forme comme une grotte d’ombre.

Tout à coup le roi est là, jaillissant de l’obscurité comme un astre sort du brouillard. Son juvénile visage cause une surprise délicieuse : nous ne le prévoyions pas ainsi. Féminin et volontaire, candide et dominateur ; sous les cheveux, très noirs, qui gardent, dressés sur le front, comme une ondulation de flamme, le teint est d’une pâleur chaude, presque bistrée, et un singulier accent d’énergie contraste avec la douceur des traits si délicatement modelés. Mais on est tout de suite fasciné par le resplendissement extraordinaire de ces yeux, glauques comme la mer, rayonnant de longs cils noirs, de ces yeux profonds, extasiés… « Rien ne peut donner l’idée de la magie de ce regard ! » disait le Maître.

Le roi s’avance jusqu’au bord de la loge. Sa haute stature domine un instant la salle ; puis il s’assoit. Aussitôt on fait l’obscurité, la vision s’évanouit.

Mais Hans Richter ne donne aucun signal à l’orchestre. La rampe s’allume et, sans que le rideau s’écarte, un homme se glisse devant, par un angle de la scène.

L’intendant Perfall !… qu’est-ce qu’il veut ?…

La main sur le cœur, après maintes courbettes, il parle : il « réclame l’indulgence auprès du public d’élite devant lequel il a l’honneur… Malgré toute la bonne volonté, de longs efforts consciencieux… d’insurmontables difficultés de mise en scène… des effets irréalisables… Il a fallu se résigner à ne pas atteindre la perfection, à se contenter d’à peu près… Regrets, chagrin… mais à l’impossible nul n’est tenu… »

La présence du roi refoule toute manifestation ; pourtant on ne peut étouffer un murmure indigné, qui poursuit Perfall, quand, après de nouvelles courbettes, il replonge derrière la toile.

Richter frappe rageusement sur son pupitre, comme s’il tapait sur le dos du traître.

La note grave se met à vibrer sourdement, le prélude commence ; mais nous ne l’écoutons plus dans le religieux recueillement de l’autre jour, nous avons l’anxiété de voir le rideau s’ouvrir… et il s’ouvre.

On est déçu, au premier coup d’œil. Rien de la pénombre glauque, des profondeurs humides et troubles que l’on s’attendait à voir : des rochers très secs, en carton découpé, posant, sans mystère, sur le plancher de la scène. Un affreux quinquet, accroché au plus haut découpage, veut figurer « l’or du Rhin » : il ne rappelle que la lanterne que l’on pose, la nuit, au sommet des démolitions… La voix cristalline déroule sa claire mélodie, et voici que, les bras ballants, les cheveux pendant devant le visage, un mannequin, qui veut être une ondine, est précipité d’en haut, la tête en bas, et, à mi chemin, reste suspendu, balancé au bout d’une ficelle. Au moment où résonnent les autres voix, de nouvelles personnes, de même tournure, tombent des hauteurs et oscillent dans des attitudes lamentables de noyées. Bientôt les mannequins sont tirés en arrière, et les vraies chanteuses, debout sur des portants, à demi cachées par des découpures de rochers, paraissent et agitent leurs bras, pour simuler la nage ; puis elles s’en vont, les filles du Rhin artificielles reviennent et gigotent désespérément autour du quinquet fumeux.

Quelle dérision !… On n’oserait pas montrer cela au guignol des Champs-Élysées.

Après le changement à vue, d’une maladresse invraisemblable, un tout petit Walhalla, pareil à un château de cartes, apparaît sur une montagne. Wotan a l’air d’un chemineau qui dort à la belle étoile. Dès qu’il chante, pourtant, la magnifique voix de Betz fait tout endurer ; on ne regarde plus le ridicule paysage, et comme, dans ce tableau, il n’y a pas de trucs difficiles, on peut écouter la suite des scènes, jusqu’à la descente au Nibelheim.

Là, par exemple, l’intendance prend sa revanche.

Un pschuit formidable et continu couvre, tout à coup, les voix et l’orchestre. Qu’est-ce que c’est ?… on s’effraie d’abord. Mais d’épais nuages de vapeurs blanches envahissent la scène ; tout s’explique : les fameuses machines !… Un feu de Bengale rouge, allumé trop tard, colore ces buées, qui sont censées s’échapper du royaume souterrain des Nibelungen forgerons.

Quand, plus tard, Alberich doit se coiffer du casque magique pour prendre la forme d’un dragon, il s’en va tout simplement dans la coulisse et le dragon entre par le même chemin, puis le dragon s’en retourne et le personnage revient.

La machine à vapeur n’est plus employée au dernier tableau : au moment où Donner assemble les nuages et déchaîne l’orage, le pschuit aurait pu aider cependant aux sifflements de la bourrasque. Cette fois, ce sont des blocs de granit qui descendent des frises et vont à droite et à gauche, sans savoir où s’arrêter ; on les remonte péniblement aux frises après l’orage et ils laissent voir, ajouté au décor de tout à l’heure, un large pont, en toile blanche, qui traverse la vallée et s’en va de l’autre côté, écraser le tout petit Walhalla.

Les Dieux se dirigent vers cette blancheur. C’est donc l’arc-en-ciel sur lequel ils doivent passer ?… Mais oui !… Une lumière prismatique, projetée par une lanterne, court éperdument sur la toile de fond, sur le nez de Wotan, partout où elle ne doit pas être, et n’atteint jamais le pont, massif et blanc, auquel elle est destinée.

Enfin le rideau se referme, l’orchestre se tait. Richter, rouge de colère, jette son bâton sur le pupitre ; lui, si doux d’ordinaire, a une expression farouche sur le visage.

— Je ne dirigerai pas ce Rheingold-là ! s’écrie-t-il ; à nous deux, monsieur l’intendant !

Et il nous dit :

— Attendez-moi au Café Maximilien ; nous nous concerterons pour prévenir le Maître.


XLIX



La première représentation de l’Or dit Rhin était affichée pour le surlendemain, dimanche 29 août. Dans de pareilles conditions, il fallait empêcher qu’elle eût lieu. Si la mise en scène avait été seulement médiocre, on aurait pu, à la rigueur, se résigner et compter sur la splendeur de l’œuvre pour faire oublier les insuffisances de sa réalisation plastique ; mais ici il y avait trop de choses grotesques, qui faisaient rire, la malveillance et la mauvaise foi étaient trop évidentes : il fallait protester violemment et empêcher le sacrilège de s’accomplir.

Quand nous sommes tous réunis dans notre quartier général, au Café Maximilien, le conciliabule n’est pas long. RIchter a eu avec Perfall une entrevue orageuse.

— Remettez la représentation, disait Richter.

— La représentation aura lieu dimanche, répondait Perfall  ;

— Nous verrons !

— Nous verrons !…

— En effet, il verra, nous dit Richter ; ma résolution est prise, mais je n’ai pas voulu la signifier avant d’avoir l’avis de Wagner. Vite, à l’œuvre !

Il écrit une dépêche en allemand, nous rédigeons la suivante en français :

Maître, l’orchestre, sous la direction de Hans Richter, a été admirable. Les chanteurs méritent les plus grands éloges. Les décorations et les machines sont absurdes, ridicules, impossibles.

Et, pendant que l’on court au bureau du télégraphe, j’écris une longue lettre à Wagner pour lui faire un récit détaillé du spectacle auquel nous venons d’assister et dont nous sommes encore tout frémissants d’indignation.

Betz, lui aussi, écrit au Maître, qui aura les dépêches ce soir et les lettres demain matin.

Nous attendons les réponses, avec quelle impatience !

La première dépêche qui arrive le lendemain est pour Richter :

Est-ce qu’on me fera vraiment l’affront de donner mon œuvre demain ?

Au théâtre, l’Or du Rhin est toujours affiché. Richter montre la dépêche de Wagner à Perfall, qui, sans en tenir compte, persiste à jouer l’œuvre à la date fixée.

Je reçois une lettre de Tribschen, dans laquelle Wagner me fait dire « qu’il me remercie du tableau si vivant que je lui ai donné de cette débâcle ; qu’il a télégraphié au roi pour lui demander de suspendre les représentations ; qu’il a télégraphié à Betz pour le prier de refuser de chanter dans ces conditions. »

Le dimanche matin, Richter va, une dernière fois, voir l’intendant et lui dit :

— La représentation de l’Or du Rhin n’aura pas lieu ce soir, car je ne dirigerai pas l’œuvre contre la volonté de son auteur.

– Vous ne la dirigerez ni ce soir, ni jamais, s’écrie Perfall, car vous n’êtes plus maître de chapelle au Théâtre Royal.

Et, blême de rage, il signe la destitution de Hans Richter.

Mais on ne jouera pas l’Or du Rhin ce soir. Mieux vaut un homme à la mer que le navire perdu.

Une bande est collée sur l’affiche, remettant la représentation au jeudi suivant. L’intendance cherche un chef d’orchestre ; c’est une course folle à travers Munich, où beaucoup de Capellmeister sont venus pour entendre l’Or du Rhin. Tous ceux qu’on sollicite se dérobent, quittent la ville précipitamment : aucun d’eux ne se soucie d’encourir le désaveu du compositeur, en conduisant son œuvre malgré lui.

Le lundi, une nouvelle lettre me fait savoir que Wagner a écrit longuement au roi pour lui expliquer dans tous ses détails l’affaire de l’Or du Rhin et le prier de remettre la représentation annoncée pour jeudi à dimanche prochain : si le roi le veut, Wagner viendra lui-même à Munich réinstaller Richter au pupitre et réorganiser, autant que possible, la mise en scène.

— Le Maître avait posé les mêmes conditions hier à l’intendance du théâtre et il a reçu un télégramme, sorti de la bosse du conseiller, lui disant que les conditions étaient accordées et qu’on le priait seulement de permettre que la représentation eût lieu jeudi. Wagner a télégraphié :

J’attends une réponse du roi à une lettre partie aujourd’hui.

Mais, le soir même de ce lundi 30 août, Richter reçoit une dépêche de Wagner, qui lui annonce son arrivée pour le lendemain. Il n’a pas eu la patience d’attendre la réponse du roi. Il vient dans le plus strict incognito, on ne saura pas où il habitera, et, si nous voulons seulement l’apercevoir, il faut garder le plus profond secret.


L



Alte Pferdestrasse, c’est là que Wagner, qui vient d’arriver à Munich, est descendu. Venez le voir, quand il fera nuit.

C’est chez Franz Servais, où nous sommes tous réunis pour attendre les nouvelles, que l’on me remet « en mains propres », avec mystère, ce billet. Il n’est pas signé, mais c’est Richter qui l’a écrit.

Richard Wagner est ici !… Nous l’attendions, et pourtant nous sommes surpris et troublés qu’il soit venu, appelé par nous, en somme. Pourvu que cet incident n’ait rien de fâcheux !… Sans doute, au contraire, tout va céder devant le Maître, sa présence va faire des miracles.

Alte Pferdestrasse, « rue Vieille-des-Chevaux », dit Servais ; c’est chez Scheffer que Wagner est descendu : quel honneur !

— Qu’est-ce enfin, demande Villiers, ce Scheffer, toujours enfoui dans sa barbe et silencieux ? On ne peut rien deviner de lui !

— Il est correspondant de petits journaux allemands, à ce qu’il dit, mais, je crois, aussi fonctionnaire ; certainement il est bon wagnérien, et cela doit suffire.

— Son chien l’est aussi, répondit Villiers, car il ne vient que si on lui siffle la sérénade de Beckmesser.

— Où est-ce, cette rue Vieille-des-Chevaux ? demandai-je.

— Dans un quartier très tranquille. Mais elle n’est pas facile à trouver, dit Servais ; nous vous y conduirons et nous vous attendrons, puisque vous seule êtes invitée à voir le Maître…

Il fait encore un peu jour, quand nous nous en allons de chez Servais, en flânant, d’un pas de promenade, pour ne pas avoir l’air de conspirateurs. Nous nous demandons si vraiment Wagner court quelque danger, en venant à Munich. Il n’en est exilé, en réalité, que moralement, par sa seule résolution de ne pas y venir : qu’a-t-il à craindre ? Le public acclame ses œuvres ; le prix des places est doublé au théâtre quand on les joue, et la salle est toujours pleine. Ses ennemis sont-ils encore si acharnés contre lui ? Et que feraient-ils ?…

Nous nous arrêtons devant le théâtre pour lire les affiches et voir un peu ce que Perfall complote. La première de l’Or du Rhin est annoncée pour après-demain jeudi. L’intendance s’entête. Il faudra bien qu’elle cède sur un point pourtant : qui conduira l’orchestre, si ce n’est Richter ?

Nous nous engageons dans un dédale de petites rues désertes : des maisons basses, de l’herbe entre les pavés, quelques jardinets.

Alte Pferdestrasse : nous y sommes ! Mes compagnons s’arrêtent à l’angle de la rue et Franz Servais me désigne la maison du très envié Scheffer. La porte est fermée et je sais qu’il n’y a pas de concierge, en général, dans les maisons de Munich. Je vois luire le cuivre de trois sonnettes, mais il fait tout à fait nuit et je n’arrive pas à lire le nom du locataire et le numéro de l’étage, inscrits sous chacune des sonnettes. Au hasard, je tire celle du milieu : c’est Scheffer qui vient m’ouvrir, le hasard m’a servie. Nous montons un petit escalier, peu éclairé ; c’est au premier.

Dès le seuil j’aperçois Wagner, au fond de la seconde pièce, assis sur un vieux canapé.

Alors je revois brusquement Tribschen, le cadre superbe qui convenait si bien au Maître. Je pense qu’à cette heure, entre les hautes montagnes, l’ombre enveloppe la chère maison, qui n’a plus son âme, et que celle qui, par l’esprit, suit l’absent a le cœur serré d’inquiétude.

Comme c’est singulier de retrouver Wagner dans cet intérieur étroit et mesquin !… Pourtant, dès qu’il est là, on ne voit plus que lui : il rayonne sur tout ce qui l’entoure.

— Eh bien, chère amie, me dit-il, nous voilà en pleines « misérabilités » ! Je ne regrette pas que vous soyez témoin de cet événement qui m’amène ici, car il y a des choses qui demeurent incroyables, si on ne les a pas vues.

— Mais le roi, que dit le roi ?…

— Ah ! j’ai idée qu’il feint d’ignorer la débâcle et ne veut pas prendre parti. On lui a certainement persuadé que la mise en scène est eneffet irréalisable et qu’il est impossible de faire mieux ; le plaisir que lui a causé l’audition de la musique, il veut le renouveler et dit à ses subordonnés : « Arrangez-vous, mais donnez-moi la première représentation de l’Or du Rhin le plus tôt possible ». Comment pourrait-il croire, lui qui a commandé de ne pas ménager le temps, lui qui a mis à disposition de l’intendant la somme énorme de soixante mille florins, pour obtenir un résultat parfait, comment pourrait-il croire à la mauvaise volonté et à la malveillance de ceux qu’il emploie ?

— Mais maintenant que vous êtes là, Maître, tout va changer.

— Non, hélas ! La première représentation est toujours fixée à jeudi ; le roi la désire et je ne veux pas le contrecarrer. Vous savez que toutes mes œuvres nouvelles lui appartiennent, en échange de l’indemnité annuelle qu’il m’accorde. Aussitôt une partition terminée, je la lui remets et il a le droit d’en disposer à sa guise. Cette fois je suis en protestation intime, mais muette, contre les représentations fragmentaires de la Tétralogie. Mais comment pourrais-je en vouloir au roi de sa juvénile impatience ?… à lui qui a tout tenté pour réaliser le projet de théâtre qui aurait permis l’exécution de mon œuvre dans son ensemble ?… Il ne se résigne pas à attendre, comme je l’aurais souhaité, des temps meilleurs, et il veut voir, au moins, représenter des parties de mon œuvre. Je ne peux que me soumettre. Et cela crée une situation singulièrement délicate : il est chagrin que je ne cède pas, comme il le fait, à la destinée et que je refuse de diriger les études de l’Or du Rhin, et je suis peiné de ce qu’il use de son droit en le faisant représenter ; mais autant ma protestation est muette, autant son blâme est silencieux. Rien de plus ne peut troubler une amitié telle que la nôtre : c’est seulement une rafale, qui ternit un instant la surface d’un beau lac.

— Alors, Maître, que pourrez-vous faire d’ici à après-demain jeudi ?

— Je veux d’abord, et surtout, réinstaller Richter au pupitre et j’ai demandé qu’il y ait une répétition demain, pour moi seul, où je tâcherai d’améliorer le plus possible, de corriger les plus grosses fauts, si faire se peut… Je devais cet effort à mon honneur d’artiste, au dévouement de notre incomparable Richter et de mes interprètes ; je le devais à mes amis : c’est cela qui a pu me faire manquer à la parole que je m’étais donnée à moi-même de ne pas venir et de ne me mêler aucunement de cette affaire.

Richter, en présence de Wagner, gardait l’expression extatique d’un prêtre devant une sainte apparition : debout à quelques pas, il écoutait le maître avec recueillement ; ses yeux fixes luisaient derrière le miroitement de ses lunettes, au milieu de l’éparpillement d’or de sa barbe et de ses cheveux : il semblait avoir perdu la faculté de parler. Quant à Scheffer, assis dans un coin, il tiraillait doucement les oreilles de son chien blotti entre ses jambes et contemplait d’un air béat l’hôte glorieux…

Wagner supporte, à ce qu’il semble, ces nouvelles épreuves avec une admirable sérénité : il a comme une cuirasse de bonheur que les coups du sort heurtent désormais sans la traverser, et ce groupe de disciples à la foi ardente paraît former un rempart autour de son cœur.

Très gaiement, il me donne des nouvelles de Tribschen et du trouble que les aventures de Munich y ont apporté. Le lendemain de la répétition générale, il leur était venu, par hasard, beaucoup de visiteurs : une de ses sœurs avec son mari et sa fille, un éminent sanskritiste, professeur à l’Université de Leipzig, un philologue de Bâle, — c’était Nietzsche — : on était donc nombreux au dîner de deux heures. Ce dîner fut interrompu dix fois par l’arrivée des dépêches : le maître se levait pour aller écrire la réponse ; à peine était-il revenu et réinstallé devant son assiette, qu’une autre missive lui était remise et le forçait à s’absenter de nouveau. Tous ces braves gens demeuraient ébahis et ne purent croire que, d’ordinaire, dans cette chère retraite de Tribschen, on ne voyait personne et l’on n’entendait rien du monde extérieur.

Aux questions que Wagner pose à Richter, sur certains passages de l’Or du Rhin, sur l’effet qu’ils rendent et la sonorité de combinaisons nouvelles, je comprends que l’effort qui a dû coûter le plus à l’auteur, dans le renoncement qu’il s’est imposé, c’est de se priver d’entendre son orchestre : sans se l’avouer peut-être, il pense trouver un apaisement à son désir cuisant, dans cette répétition qu’il demande pour le lendemain. De vrai, il n’y aura guère moyen dans un temps aussi court, d’améliorer sérieusement la déplorable mise en scène. Il est évident que le Maître a deux choses à cœur entre toutes : entendre son œuvre, une fois, comme à la dérobée, et empêcher Richter, qui est sans fortune, de perdre sa haute situation de maître de chapelle au Théâtre Royal.

Voyons ce que demain amènera !… Wagner doit essayer, sinon de dormir, du moins de se reposer : Richter et moi, nous prenons congé de lui et le laissons sous la garde du glorieux Reinhard Scheffer.


LI



Un coupé attelé de deux chevaux est arrêté devant le logis de l’Alte Pferdestrasse, quand je viens aux nouvelles, le lendemain.

C’est quelqu’un de la cour, sans doute, qui est en conférence avec le Maître : je me garde bien d’entrer et je fais les cent pas, à quelque distance, en attendant la fin de l’entretien.

Il dure longtemps. Je vois enfin sortir le conseiller aulique, Dufflipp, suivi de l’intendant Perfall. La face bistrée et doucereuse du secrétaire du roi est toute luisante de sueur. Il est vêtu d’un « complet », en drap marron. Sa carrure large et engoncée s’engouffre dans la voiture, dont Perfall, très rouge, se ployant en d’obséquieux saluts, referme la portière.

Les chevaux se cabrent, piétinent sur les pavés sonores, puis filent à grande allure, tandis que l’intendant s’éloigne, en faisant sonner ses talons.

Ils me semblent avoir tous les deux des mines de bandits : je grimpe l’escalier de Scheffer, poussée par le désir et l’angoisse de savoir.

Je trouve Wagner dans une disposition d’esprit singulière : ironiquement joyeux, amer, gouailleur, mais calme, sans aucune trace de colère.

— Vous rappelez-vous cette phrase du Roi Lear, me demande-t-il : « Ce n’est pas encore le pire, quand on se dit : C’est le pire… » ? Aujourd’hui surpasse hier. Tartufflipp sort d’ici et la mesure est comblée. Non seulement on me refuse l’unique répétition que je sollicitais et l’on repousse, à jamais, Richter, qui a manqué à l’obéissance et au respect qu’il doit à un intendant tel que perfall, mais on me chasse, encore une fois, de Munich. Je suis, paraît-il, un danger public et ma vie est en danger. C’est terrible !… Le pauvre conseiller en était tout éperdu, sa bosse frémissait d’inquiétude… Vraiment, s’il tremble ainsi pour moi, sa santé s’altérera et, afin d’éviter un tel malheur, je vais partir au plus vite.

— Comment ! sans avoir même vu une répétition de votre œuvre ?

— Mais le théâtre serait capable de s’écrouler sur moi, si j’en passais le seuil ! Vous ne comprenez donc pas ? Tartufflipp, lui, comprenait bien : avec quelle sollicitude, avec quelle tendresse, il m’incitait à une prompte fuite !… À tout ce que je pouvais lui dire, il n’avait qu’une réponse : « Ce n’est pas cela qui importe ; ne restez pas… Quel chagrin s’il vous arrivait quelque chose !… »

— Est-ce qu’il parlait au nom de son maître ?

— Pas du tout ! Le roi ignore, sans doute, ma présence. J’ai essayé de le voir, ce matin, à son château de Berg : on m’a dit qu’il était en excursion. Pour empêcher de l’approcher, il y a autour de lui toute une garde. Mais j’entrevois dans cette affaire une cause de récriminations qui peuvent faire tort à la personne royale, et c’est pour tâcher de lui épargner tout ennui que je m’en vais, sans protester. Vous pensez bien que cette somme énorme, que le roi a mise à la disposition du théâtre, a suscité des colères parmi les ministres. Que cette somme ait été gâchée, gaspillée sans profit, par l’incapacité et la fourberie de ceux à qui elle était confiée, cela ne va pas diminuer les griefs contre le roi : donc taisons-nous. N’empêchons pas les gens d’imaginer que la mise en scène de l’Or du Rhin est superbe ; qu’on mette mon œuvre en chair à pâté, j’y consens, pourvu qu’on n’incrimine pas le roi et qu’on me laisse tranquille.

Richter vient d’arriver :

— Maître, dit-il, j’ai fait mes adieux aux musiciens de l’orchestre, qui m’ont répondu par une ovation très touchante. Ils me prient de mettre à vos pieds leurs hommages enthousiastes.

— Mon pauvre ami, dit Wagner, c’est vous la vraie victime de cette déplorable aventure.

Mais Richter réplique, les yeux rayonnants de joie :

— Je suis heureux !

Wagner lui tend les bras et l’embrasse avec effusion.

— Ah ! voici Wotan ! dis-je, en voyant entrer le chanteur Betz.

— On vient de coller de nouvelles affiches ! s’écrie-t-il. « L’orchestre sera dirigé par M. Wülner, le rôle de Wotan sera chanté par M. Betz ! » Ha ! ha ! ils croient cela !… Eh bien, l’Or du Rhin ne sera représenté ni demain jeudi, ni même dimanche, car je viens vous faire mes adieux, Maître : au lieu de signer mon nouvel engagement avec le Théâtre Royal de Bavière, sans même prévenir ce misérable Perfall, je pars ce soir pour Berlin.


LII



La voiture qui conduira Wagner à la gare, ce jeudi 2 septembre, doit venir me prendre, avant d’aller rue Vieille-des-Chevaux, et cela dès l’aube, car le train part à 5 heures 15 du matin.

Cette fois, tous les disciples sont admis à voir le Maître, — s’ils s’éveillent avant que le coq chante — : il est convenu qu’on le saluera à la gare, où, pour ne pas marcher en cortège, chacun se rendra de son côté.

Le soleil se lève à peine, et il fait déjà frais, malgré la saison, sur ce haut plateau où Munich est située, quand lantique calèche de place, conduite par un jeune cocher vêtu de bleu et en chapeau tyrolien, m’emmène à travers la ville déserte.

En entendant sonner les grelots et les ferrailles de l’équipage, Richter descend, avec la valise ; puis Wagner paraît, suivi de Scheffer.

Le Maître a une mine parfaite et la sérénité de son humeur semble s’être encore accrue depuis hier.

En route, je le complimente sur la force d’âme qui le soutient en cette épreuve, sur cette magnanime résignation ou, peut-être, ce mépris olympien.

— Ni l’un ni l’autre ! dit-il. J’ai trouvé ma force dans le sentiment que rien d’essentiel, en ce qui me touche le plus, n’était offensé par ce conflit. Mon œuvre, d’après l’impression qu’elle a produite sur vous tous qui me comprenez si intimement, est bien telle que je la voulais, et elle s’envole, intacte, hors des oripeaux mal taillés dont on l’affuble. Il y a encore autre chose : c’est que la malignité humaine ne peut plus m’atteindre profondément à travers les grands dévouements et les chaudes affections qui m’entourent. Cette certitude m’a réconforté. Vous voyez ce qu’ici, au départ, je laisse d’amis. Vous savez aussi avec quelle tendresse anxieuse on m’attend à l’arrivée !… Vraiment, quand je pense au désespoir dans lequel j’étais plongé, en des circonstances pareilles, alors que j’étais seul à porter ma peine, je me sens même dans des dispositions joyeuses. Tenez, regardez l’excellent Richter, ajouta-t-il en riant, — il pense comme moi : à vingt-huit ans il perd une situation que l’on a bien du mal à obtenir dans l’âge mûr, et, au lieu de la mine contrite qu’il devrait avoir, il nous montre l’expression sincère de la plus complète jubilation.

En effet, assis en face du Maître, Richter, tout d’or, le contemple avec un air de béatitude parfaite.

— C’est que Richter, lui aussi, dis-je, s’envole au-dessus des « misérabilités » ; il emporte même une palme glorieuse et, comme les martyrs dans le cirque, il chante des actions de grâces, tandis que les lions le mangent !

— Parbleu, s’écrie Richter, je vais, comme eux, droit au ciel !…

C’est vrai, car Wagner a « enjoint » à Richter de venir s’installer à Tribschen et d’y attendre les événements.

En passant sur la place Maximilien, le Maître remarque une statue qu’il ne connaissait pas.

— Qui est-ce ? demande-t-il.

— C’est Gœthe, par Windmann, répond Scheffer.

Alors Wagner soulève son feutre en disant :

— Il est très ressemblant !…

Puis il ajoute :

— Au fait ! je dis cela pour plaisanter, mais j’aurais très bien pu connaître Gœthe : je devais avoir dans les quinze ans quand il est mort. Je voulais vous faire croire que je suis plus jeune que Richter !…

— Vous l’êtes, Maître : les Immortels n’ont pas d’âge.

Devant la gare, tous nos amis sont réunis. Il y a là Villiers, Schuré, Servais, quelques autres. Wagner serre les mains cordialement et Richter lui présente Franz Servais, qu’il ne connaît pas encore, mais dont Liszt ne lui a pas encore parlé.

Le train est formé, le compartiment choisi, on y arrange les bagages.

Le Maître, d’humeur gamine, s’assied par terre sur le tapis du wagon, dans l’ouverture de la portière, le marche-pied lui servant de tabouret. Nous nous rangeons en un cercle, qui forme un rempart devant lui.

Je le reverrai toujours, sous son grand feutre gris, les yeux d’un bleu lumineux, la bouche rieuse, si finement dessinée au-dessus de l’avancée du menton volontaire, avec ce cache-nez de satin jaune, qu’il a croisé sur sa gorge à cause de la fraîcheur matinale.

Il nous rappelle notre promesse de venir encore le saluer à Tribschen, en retournant à Paris ; il invite aussi Servais, qui viendra avec nous.

— Puisqu’on me chasse de Munich, dit Wagner, ceux qui m’aiment n’ont plus rien à y faire.

— Nous resterons seulement quelques jours, dis-je, pour surveiller l’ennemi et voir si, furieux de sa défaite, il ne prépare pas quelque vengeance.

— Bah ! le vainqueur se sauve et sera à l’abri de ses coups. Mais qu’on sache bien que je triomphe malgré moi, grâce à la généreuse défection de Betz, que je ne voulais en aucun cas m’opposer à la volonté du roi, ni empêcher la représentation. Quant à vous, Richter, n’oubliez pas que je ne vous donne que le temps d’aller embrasser votre mère et de boucler vos malles… et accourez à Tribschen, où votre chambre est prête.

Sans répondre, Richter saisit la main du Maître et la baise.

Le sifflet brutal du train nous interrompt : il faut se séparer. Wagner se lève et saute dans le wagon ; on ferme la portière. Penché encore à la fenêtre, il agite son feutre gris ; le vent éparpille les mèches de ses cheveux autour de son front superbe et, tandis que le train s’éloigne, nous faisons durer « l’adieu suprême des mouchoirs ».


LIII



La mère de Richter habitait dans les environs de Munich, je ne sais plus quelle bourgade. Il nous proposa de l’accompagner quand, avant son départ pour Lucerne, il alla passer deux jours auprès d’elle : il nous ferait voir du pays et nous pourrions être rentrés à Munich le même jour, avant le souper.

Villiers et Servais furent de la partie. Nous vîmes d’agréables coteaux, des villages pittoresques, des villégiatures bourgeoises.

Madame Richter était professeur de chant, et c’était l’heure du cours quand nous entrâmes dans la petite maison qu’elle habitait. Des gammes et des roulades, d’une strideur très spéciale, frappèrent nos oreilles, tandis que nous attendions, au rez-de-chaussée, que la leçon fût finie.

Les élèves passent devant nous, pour s’en aller, et Richter nous fait alors monter au premier où se trouve le salon, d’une élégance bourgeoise et bien allemande.

Madame Richter est une femme encore jeune, avenante et gracieuse. Elle nous aprle avec tristesse des événements qui ont amené la destitution de son fils et elle semble croire qu’il ne retrouvera jamais ce qu’il a perdu.

On apporte de la bière et des bretzels. La causerie se prolonge, un peu languissante d’abord, mais elle prend tout à coup de l’intérêt quand Richter nous a révélé que sa mère a inventé une façon de chanter qui quintuple la puissance de la voix. En effet, les élèves que nous entendions tout à l’heure nous ont paru avoir un volume de voix peu ordinaire.

Le système de madame Richter consiste à lancer le son, en chantant, contre la voûte du palais, qui forme alors comme une caisse de résonance et augmente la force d’émission, en des proportions étonnantes.

Richter se met au piano et chante selon cette formule. Sa voix a des éclats formidables, dont toute l’étroite maison tremble.

— On dirait qu’il a un palais en fer-blanc ! s’écrie Villiers.

Notre aimable hôtesse nous donne des explications détaillées sur son invention, avec des exemples à l’appui, d’une voix qui sonne comme une cloche.

C’est Servais qui comprend le premier et s’assimile le procédé : il l’essaye et obtient des beuglements très remarquables.

— Le plus curieux, dit Richter, c’est que ce système que ma chère mère a trouvé supprime toute fatigue : on peut ainsi user de sa voix indéfiniment.

Et Richter nous chante, pour preuve de ce qu’il affirme, tout le troisième tableau d’Or du Rhin.

Quand nous avons pris congé de nos hôtes, nous nous efforçons à qui mieux mieux, sur le chemin de la gare, en wagon, à chanter du palais, et cela, en une cacophonie scandaleuse !…


LIV



Les intrigues continuent, dans les sphères gouvernementales, autour des incidents occasionnés par l’Or du Rhin, et les journalistes qui prennent là le mot d’ordre ne cessent pas de répandre leur encre servile en des articles calomnieux. C’est au point que Wagner a été contraint de rompre le silence qu’il voulait garder, en publiant un court article dans l’Allegemeine Zeitung d’Augsbourg. Il déclare encore une fois, dans cet article, ne s’être jamais opposé à l’exécution de son œuvre. « Je serais certainement très heureux, dit-il, si l’on renonçait à la jouer dans d’aussi déplorables conditions ; mais, si l’on est décidé à le faire, je suis complètement résigné et n’ai nullement l’intention d’entraver les représentations. »

Les nouvelles de Tribschen m’apprennent que le Maître est en bonne santé, mais la persistance de cet acharnement contre lui a fait fléchir, un instant, sa force d’âme : Cosima l’a surpris, une fois, seul, dans sa chambre, assis dans un fauteuil et sanglotant. Mais le calme et la gaieté reviennent. Wagner se remet régulièrement au travail, qu’il avait abandonné en ces jours de trouble, et alors tout refleurit.

Au théâtre, Kindermann, « le chanteur-canon », comme l’appelle Villiers, à cause de sa voix tonnante, qui interprétait le rôle d’un des géants, étudie celui de Wotan, abandonné par Betz.

On a fait venir, en toute hâte, de Darmstadt, le très habile décorateur Brandt, pour lui demander s’il ne pourrait pas rafistoler un peu la mise en scène ; mais il s’est enfui plus vite qu’il n’était venu, en déclarant qu’il ne pouvait rien tirer de ces horreurs, que tout était à refaire.

L’intendance ne renonce pas encore, cependant, car l’Or du Rhin est annoncé pour le 22 septembre.

Tous les visiteurs qui étaient venus, de différents pays, à Munich s’en vont, l’un après l’autre. Liszt est parti le premier. Sans doute, il a été voir secrètement sa fille. Madame Muchanoff nous a fait ses adieux ; elle passe elle-même par Lucerne et fera une visite à Wagner. Richter est déjà à Tribschen et Schuré y va aussi.

Nous restons les derniers à Munich, malgré les lettres anonymes que nous recevons journellement, et qui nous menacent, si nous ne nous en allons pas, de toutes sortes de représailles : « C’est vous qui avez empêché le théâtre d’exécuter les ordres du roi ; vous êtes les valets d’un traitre, traîtres vous-mêmes… On ne peut endurer plus longtemps, etc… » Nous n’avons pas la moindre peur.

Cosima m’a raconté qu’il fut un temps où elle recevait, à Munich, quatre ou cinq lettres anonymes par jour, dans lesquelles on jurait sa mort en la traitant d’« espionne prussienne ».

Nous restons, surtout, pour laisser passer ce flot de visiteurs, là-bas, et ne pas encombrer la délicieuse retraite. Cependant on nous appelle avec une insistance si charmante et si affectueuse, en nous annonçant qu’il n’y a plus personne, que nous nous décidons soudain.

Et, face à l’ennemi, nous quittons Munich, sans rancune contre cette jolie ville, où nous avons reçu, de tous ceux qui n’étaient pas affiliés à la cabale des courtisans, le plus sympathique et le plus cordial accueil.


LV



Cette fois, nous arrivons à Tribschen sans avoir prévenu.

Quelle joie de connaître et de retrouver !… de sauter du bateau, sous l’auvent familier du débarcadère !… de reprendre dans ses yeux l’aspect du jardin, de la maison, des verdures, de l’air bleu !…

Servais, qui vient pour la première fois, est très ému. Villiers exulte…

Je cours à travers la pelouse, pour arriver plus vite. Russ nous a signalés ; il s’élance en bondissant, me reconnaît et me fête à grands coups de langue.

Voici les enfants qui accourent et poussent des cris d’allégresse. Au salon, le son du piano, que j’entendais, s’arrête brusquement. Wagner paraît sur le perron et Cosima le suit.

— Ah ! vous voilà enfin ! s’écrie-t-il, en descendant en hâte les marches. Sans rien savoir, je vous attendais aujourd’hui !

Et on s’embrasse, non pas, ainsi que le proclame Cosima, comme des gens du monde, mais comme des pauvres.

Que de choses à nous raconter, à nous redire, plutôt que ce cauchemar de l’Or du Rhin, qui recommence quand on le croit fini et n’est pas encore au bout !

— Vous devinez, me dit Cosima, le mélange de terreur et de joie qui me bouleversa, quand, deux jours après le départ du maître, je reçus la dépêche qui m’annonçait son retour subit. Je l’attendais à la gare, avec les quatre enfants et les deux chiens. En voyant son air radieux, je fus tout de suite rassurée, et, à l’idée que je suis pour quelque chose dans la sérénité qu’il peut garder à travers toutes les peines, je me sens heureuse autant que fière. Les quelques moments de défaillance et d’énervement, qu’il a subis ne reviendront plus et Tribschen restera le paradis que vous savez.

On a eu tout de même une satisfaction, en ces jours troublés : la réconciliation avec Liszt, ou plutôt la fin d’un malentendu… Cosima m’avoue, tout bas, que son père est venu secrètement, un soir, qu’il a passé une nuit à Tribschen et que cela a été une bien douce consolation. Maintenant on rompt de nouveau toute relation avec le monde extérieur et l’on vit pour le noble labeur et les joies intimes.

— Savez-vous comment nous nous occupions quand vous êtes arrivée ? me demande le Maître.

— Vous faisiez de la musique, mais il me semble que ce n’était pas du Wagner.

— Nous jouions à quatre mains, Cosima et moi, des symphonies de Haydn, et cela avec infiniment de plaisir. Nous avons choisi les douze symphonies anglaises, qu’Haydn écrivit après la mort de Mozart. Leur trame musicale est merveilleuse de soin et de finesse. On retrouve plus, dans ces œuvres, le précurseur de Beethoven, en tant que symphoniste, que dans Mozart. Voici quelque temps que nous poursuivons cette étude et cela nous a valu des heures charmantes.

Richter, qui est à Tribschen depuis quelques jours, nous a entendus sans doute ; il se glisse dans le salon, comme furtivement, et nous salue, avec une effusion contenue. Devant Wagner, il semble toujours extatique et annihilé. Cosima me confirme qu’il est ainsi depuis son arrivée. On ne peut pas le décider à parler. Il se fait invisible, par peur de gêner, rend toutes sortes de services, va baigner les chiens et, quand il est là, se tient debout dans un coin, écoute et admire. Parfois il s’en va, tout à coup, et l’on entend qu’il descend à la cuisine. Curieux de savoir ce qu’il allait y faire, un soir, on l’a suivi, sans qu’il s’en doutât, et on l’a entendu redire aux gens, qui l’écoutaient bouche bée, comme au sermon, tout ce que wagner avait dit de beau !…


LVI



Aujourd’hui on me présente Siegfried, — « Fidi », dans l’intimité —. C’est un magnifique bébé, qui pèse lourd au bras de sa nourrice. Il ne parle pas encore, mais il comprend ce qu’on lui dit. On lui demande :

Fidi, wie gross bist du [7]?

Il étend les bras et montre, avec un rire plein de fossettes, qu’il est aussi haut que le plafond.

— Voici, dis-je, un petit être qui a une origine peu banale : descendant de Wagner et de Liszt !… Quels projets d’avenir et de gloire a-t-on déjà formés pour lui ?

— C’est encore assez vague, dit le maître en riant ; j’ai pourtant l’ambition de lui assurer un très modeste revenu, pour qu’il soit toujours à l’abri de ces terribles tracas matériels, de ces honteuses misérabilités, dont j’ai si cruellement souffert. Puis je veux qu’il sache un peu de chirurgie, assez pour pouvoir porter secours à un blessé, faire un premier pansement. J’ai été si souvent désolé de mon impuissance, quand un accident se produisait devant moi, que je veux au moins lui épargner cette peine-là. Autrement, je le laisserai tout à fait libre. Je serais heureux, pourtant, s’il avait du goût pour l’architecture.

— En attendant, me dit Cosima, que la vocation du futur architecte se soit déclarée, vous sentez-vous digne, chère amie, de remplir auprès de lui une mission de confiance ? La nourrice va aller prendre son repas, qu’on lui sert avant le nôtre ; moi, j’ai un bain qui tiédit au soleil ; l’eau ainsi chauffée est très hygiénique : je veux m’y plonger tout de suite, pour ne pas retarder le dîner. Or, c’est l’heure où Fidi a l’habitude de sucer un biscuit trempé dans du madère : il ne reste donc que vous pour le lui faire manger.

Du madère, à cet âge ?… Je suis très surprise, mais je n’objecte rien, ayant le sentiment de mon incompétence.

Me voici donc installée au jardin, près d’une petite table en fer, derrière le rideau de buissons qui cache le bain de Cosima, Fidi est sur mes genoux. Pénétrée de l’importance de ma tâche, je trempe le biscuit dans le madère, ni trop, ni trop peu, et je m’efforce de ne pas salir les jolies broderies de la robe. Avec gourmandise le bébé suce le vin doré et avale le biscuit, sans tousser, sans s’étrangler. Je n’en reviens pas… Derrière les feuilles, j’entends le clapotis de l’eau, et la voix de Cosima qui m’encourage. Tout va bien, tant que durent le madère et le biscuit. Mais, quand il n’y a plus rien, Fidi donne des signes manifestes d’impatience : il se tortille, pour m’échapper et glisser par terre. Cela, jamais ! Je ne suis pas autorisée ; je ne sais même pas si l’enfant marche tout seul. Il est bien décidé à descendre, envoie des coups de pieds et pourtant, me regarde, les sourcils froncés, avec comme un étonnement que je ne le comprenne pas.

— Dépêchez-vous, Cosima : Fidi me déteste et veut s’en aller.

— Mais non ! il vous aime beaucoup, crie la baigneuse ; tenez-le ferme.

Je le tiens ferme… mais il a une force incroyable et une volonté persévérante : la lutte est pénible et longue… Enfin, lorsqu’on vient à mon aide, on peut constater, trop tard, que le bébé avait de sérieuses raisons pour s’obstiner à descendre !


LVII



Richard Wagner, ce matin, reçoit un lettre de l’illustre Pasdeloup…

On se souvient, peut-être, que Pasdeloup était alors directeur du Théâtre-Lyrique depuis à peu près un an. Il avait, naturellement, fait représenter tout d’abord à son théâtre un des opéras de wagner, et, comme il avait l’intention de les jouer successivement tous, il avait commencé par le premier en date, Rienzi. Brillamment montée, l’œuvre avait été bien accueillie et le ténor Monjauze, très remarquable dans le rôle du tribun, avait eu un très vif succès…

Ce que Pasdeloup écrit aujourd’hui, c’est que Rienzi va être repris, à la rentrée, mais sans Monjauze, qui s’est acssé le bras.

On plaint Monjauze et on regrette beaucoup qu’il faille le remplacer, car lui seul, dans l’œuvre, était à la hauteur de sa tâche. Pasdeloup ne dit pas qui remplira le rôle.

C’est à l’occasion de cette représentation de Rienzi à Paris que, sollicitée par Pasdeloup, j’avais de nouveau écrit à Wagner, après l’envoi des fameux articles qui m’avaient valu la belle réponse du maître où il m’expliquait certaines scènes des Maîtres Chanteurs. J’écrivais, cette fois, pour lui demander s’il voudrait venir à Paris, mettre en scène et diriger son œuvre. Il me répondit par une seconde lettre, également belle et digne, destinée à être publiée et qui parut dans La Liberté.

— Maintenant que je connais votre écriture, dis-je à Cosima, je comprends que cette lettre était de votre main.

— En effet, Wagner l’a d’abord écrite en allemand, je l’ai traduite en français, nous l’avons relue et corrigée ensemble, et finalement je l’ai recopiée.

— Comme c’est mal à nous de vous avoir donné toute cette peine ! Pasdeloup ne doute de rien. Si j’avais connu cette retraite à Tribschen, comme l’idée m’eut paru encore plus sacrilège de demander au Maître de la quitter pour faire plaisir à un directeur de théâtre !

— Vous avez vu par l’affaire de l’Or du Rhin qu’il vaut mieux pour Wagner ne pas se mêler au monde du théâtre. Son premier devoir est de garder intacte sa faculté de créer, mais c’est un « combatif » et il est toujours tenté de se jeter dans la mêlée.

— Maintenant que j’ai la joie de le connaître, ce n’est plus moi qui l’appellerai au combat !

— Il n’y retournera que trop de lui-même : car le repos n’est pas fait pour lui, ajoute Cosima en soupirant.

— Je serais curieuse de relire cette lettre que vous m’avez écrite, à vous deux, quand vous me croyiez une vieille dame très sérieuse… Vous souvenez-vous de votre surprise, la première fois que vous m’avez vue, de me trouver si différente de ce que vous vous figuriez ? Vous ne pourriez plus m’écrire sur le même ton, aujourd’hui.

— Certes, le style de vos articles ne vous ressemble pas du tout, et nous ne prévoyions guère la gamine que vous êtes… parfois !

— Je ne savais pas non plus que Wagner grimpait aux arbres…

— Mais, en tout cas, la lettre n’avait rien d’intime, elle était faite pour être publiée.

Cosima a gardé un exemplaire du texte qu’elle retrouve, et nous le relisons ensemble :

Madame,


Vous avez eu la bonté de me demander quelques détails sur l’époque de mon premier séjour en France, dans l’intention bienveillante de rédiger à leur aide un article dont la publication coïnciderait avec mon arrivée à Paris, que vous croyez prochaine. En vous remerciant de l’intérêt que vous voulez bien me porter, permettez-moi de vous dire, madame, que je n’ai pas l’intention de me rendre à Paris. Je sais que j’y ai d’excellents, voire même de nombreux amis, et j’espère n’avoir pas besoin de vous assurer que je suis capable d’apprécier la valeur et la portée des témoignages de sympathie dont je suis l’objet. Cependant ma présence et ma participation à la représentation qui se prépare devraient donner lieu à un malentendu. J’aurais l’air de me mettre à la tête d’une entreprise théâtrale dans le but de regagner par Rienzi ce que j’ai perdu par Tannhäuser. C’est du moins ainsi, sans nul doute, que la presse interpréterait ma venue. Or, la mise en scène de Rienzi au Théâtre-Lyrique n’a été qu’une question toute personnelle entre M. Pasdeloup et moi.

À la suite de la représentation des Maîtres Chanteurs à Munich et de l’attention dont elle a été l’objet, plusieurs propositions m’ont été faites. On a d’abord parlé d’une troupe allemande devant donner, l’un après l’autre, mes six opéras à Paris ; puis on a voulu tenter Lohengrin en italien, puis encore Lohengrin en français, que sais-je ? Bref il n’était pas question, cet été, de moins de cinq projets concernant la représentation de mes œuvres à Paris. Cependant je n’en ai pas encouragé un seul. Quand M. Pasdeloup est venu me dire qu’il prenait la direction du Théâtre-Lyrique dans l’intention de donner plusieurs de mes ouvrages, je ne crus pas pouvoir refuser à cet ami zélé et capable l’autorisation de les représenter, et, comme il désirait débuter par Rienzi, je lui dis qu’en effet c’était celui de mes opéras qui m’avait toujours paru devoir s’adapter le plus aisément à une scène française. Écrit, il y a de cela trente ans, en vue du Grand Opéra, Rienzi ne présente aux chanteurs aucune des difficultés et n’offre au public parisien aucune des étrangetés des œuvres qui l’ont suivi. Tant par son sujet que par sa forme musicale, il se rattache aux opéras depuis longtemps populaires à Paris, et je crois encore que, s’il est monté avec éclat et donné avec verve, il a chance de succès. Ce succès, je le lui souhaite, de tout mon cœur, et plus encore à mon ami M. Pasdeloup, qui, de son plein gré, a vaillamment arboré et énergiquement soutenu ma cause depuis une série d’années ; mais je serais malavisé de vouloir y contribuer par ma personne : ma nature autant que ma destinée m’ont voué à la concentration et à la solitude du travail et je me sens absolument impropre à toute entreprise extérieure. Ou Rienzi fera son chemin sans moi, ou, s’il n’était pas capable de le faire ainsi, mon assistance ne saurait l’y aider et nous aurions à nous dire que les conditions lui sont défavorables.

Telle est en peu de mots ma façon de voir et la ligne de conduite que je suis décidé, ou, pour mieux dire, appelé à suivre en ce qui concerne la représentation de mes ouvrages à Paris, tous tant qu’ils sont. Et veuillez, madame, ne pas voir dans cette réserve le signe d’un dédain déraisonnable que l’on serait autorisé à prendre pour le masque d’une rancune mal étouffée. Je suis loin de faire fi d’un succès à Paris et je vous avoue même que j’ai toujours considéré comme une des nombreuses ironies de mon sort que Rienzi, fait en vue de Paris, n’y ait point été donné, alors que cette œuvre de jeunesse avait encore pour moi toute sa fraîcheur. Mais, puisque vous me parlez de la renommée que je me suis acquise en Allemagne, permettez-moi de vous dire, madame, que cette renommée s’est faite sans ma participation personnelle, par mes œuvres seules, à l’aide de quelques amis, au milieu des huées de la presse entière du Nord et du Midi et malgré les entraves que ma situation politique opposait à la propagation de mes opéras. C’est ainsi seulement que je désire réussir à Paris, où j’ai trouvé des amis très dévoués et trop intelligents pour ne pas m’en remettre entièrement à eux du sort de mes œuvres. Si vous me disiez, madame, qu’une représentation conforme à mes intentions, et par ainsi ma présence aux répétitions, serait avant tout nécessaire au succès de l’entreprise, je vous répondrais que Tannhäuser et Lohengrin ont été mutilés par la plupart des maîtres de chapelle allemands, comme ils ne sauraient l’être davantage sur la dernière scène française, et que ce n’est que depuis que le roi de Bavière m’a accordé sa protection qu’il m’a été possible de faire connaître mes intentions dramatiques et musicales sur un théâtre important.

Croyez-moi, madame, les choses en étant au point où elles en sont, je ne saurais faire autre besogne qu’écrire mes œuvres, et, pour ce qui est de leur sort, tant dans mon pays qu’à l’étranger, m’en remettre à leur étoile et à mes amis. Je ne suis pas l’homme des accommodements et cependant ces accommodements sont parfois indispensables.

Je me retire donc, afin de ne pas rendre plus âpre encore à mes amis de France la voie si âpre qu’ils ont choisie en essayant de naturaliser en France une individualité essentiellement germanique. Si cette naturalisation est possible, elle se fera par eux et sans moi ; si elle n’est pas possible, je déplorerai leurs peines, en me consolant par la pensée qu’eux aussi bien que moi ont puisé leurs forces ailleurs que dans l’idée d’un succès et que leur conviction pareille à la mienne les rend indépendants de la bonne et de la mauvaise fortune.

Veuillez, madame, excuser la longueur de cette explication, et croire à ma reconnaissance et à mon respectueux dévouement.

Richard Wagner.



— Le Maître a été cependant très satisfait du succès de la pièce, dit Cosima, — et surtout des manifestations sympathiques d’amis inconnus, qu’elle lui a valus. Aussi, pour fêter le dernier anniversaire de sa naissance, le 22 mai, me suis-je inspirée d’une des scènes les mieux accueillies de l’œuvre : j’ai costumé les enfants en « messager de la paix », et, tandis qu’un chœur invisible chantait pour elles, les fillettes s’avancèrent, toutes les quatre, dans le salon, d’un pas mesuré, le bâton de voyage à la main. Wagner a trouvé l’intention jolie.

— Éva, en messager de la paix, devait être délicieuse….

— J’ai aussi gardé l’article de votre père sur Rienzi, qui était très bien, dit Cosima. Wagner a dû lui écrire pour le remercier [8].

— Si l’on reprend Rienzi, dis-je, nous allons aussi reprendre fidèlement notre pèlerinage au théâtre. Pensez que, dix-huit soirs de suite, du fond de Neuilly, par tous les temps, nous sommes allés au Théâtre-Lyrique et que jamais nous n’avons manqué d’entendre l’ouverture !…


LVIII



Tandis qu’assise sur un banc de jardin Cosima et moi nous causons tranquillement, Jacob s’approche, apportant une dépêche.

On tremble toujours avant d’avoir décacheté ces sortes de messages.

— Ce n’est rien !… qu’un petit ennui ! dit Cosima, après avoir lu. Les vieux Schott, mari et femme, annoncent leur visite pour ce soir, après souper… Ce sont de très dignes gens, mais lui, jadis, a eu des torts assez graves envers Wagner, qui, sans en garder précisément rancune, n’a pas pu les oublier. De plus, ce brave couple est très compassé, peu bavard : nous ne saurons qu’en faire, il pèsera lourdement, et le courant sympathique si bien établi entre nous tous va être rompu.

— Il faudrait peut-être, dis-je, imaginer quelque chose de collectif qui dispenserait un peu de causer pendant cette soirée.

— Justement ! Mais quoi ?…

— On peut faire de la musique.

— Wagner ne voudra pas. Je le connais : dans des circonstances pareilles, il ne sait pas du tout se dominer ; il va s’énerver et perdre sa bonne humeur.

— Non, non, pas cela ! m’écriai-je, il faut absolument trouver quelque chose.

— Ah oui ! tirez-nous de peine, si c’est possible, mais ne comptez pas sur moi. Je me sens complètement incapable d’avoir la moindre idée divertissante.

J’apercevais au loin Servais avec Richter, tout près du lac, sous le petit auvent du débarcadère : ils jetaient des morceaux de bois dans l’eau, pour entraîner Russ et Cos à prendre leur bain.

— Je crois qu’une lueur point dans mon cerveau, dis-je à Cosima ; attendez-moi là.

— Et j’allai rejoindre, en courant, les deux jeunes hommes, au bord du lac.

— Mes amis, leur dis-je, dans une circonstance délicate, vous sentez-vous de force à être extraordinaires, grandioses, héroïques ?…

— Pas du tout, pas du tout ! répondit Servais, — je ne me sens apte à rien de pareil.

— Pour le service du Maître ?

— On peut toujours essayer, dit Richter.

— À la bonne heure !… Voyons, Servais, pas moyen de nous dérober : il faut improviser, ce soir, une charade hors ligne…

— Une charade ! devant Wagner !… à nous deux seuls ?…

— Avec Richter au piano.

— Mais nous serons grotesques !… nous resterons coi, comme des idiots…

— La présence du maître nous inspirera, au contraire. D’ailleurs nous avons fait nos preuves, chez vous, à Munich, et il faut bien reconnaître que nous deux seulement, vous surtout, avons montré quelque talent en ce genre.

— C’est fou, impossible, abominable ! gémit Servais, au comble de l’épouvante. J’aime mieux me jeter dans le lac.

— Ce n’est pas un drame qu’on nous demande, mais une farce… Voyons, on sera indulgent, et nous aurons peut-être la gloire d’amuser le Maître.

Brusquement il relève la tête, en rejetant ses mêches d’or pâle derrière ses oreilles :

— Eh bien, soit ! Jouons une charade !

— Ah ! enfin !… Nous devons tout préparer et convenir de tout, avant le souper. Laissez-moi porter la bonne nouvelle à madame Cosima, et, ensuite, bien vite à l’œuvre !…

— Je vois que vous avez trouvé, dit Cosima, quand je reviens auprès d’elle.

— Oui : nous jouerons une charade.

— Une charade ? parfaitement !… Je ne sais pas exactement ce que c’est, mais j’ai l’idée que c’est très bien.

— Par exemple, il faut risquer le pillage de votre garde-robe.

— Je le risque : on va vous ouvrir les armoires et les tiroirs. Ne ménagez rien, excepté pourtant mon châle indien, auquel je tiens beaucoup… Seulement il faudra m’expliquer exactement ce que vous allez faire, pour que je l’explique à Wagner : sans cela, il se torturerait l’esprit pour comprendre… Je suis sûre qu’il n’a aucune notion de ce que peut être une charade !

Le salon était désert : il nous fut possible, à Richter, à Servais et à moi, de nous réunir, dans le plus grand mystère, autour du piano, pour méditer, combiner et discuter notre folie.

La musique devait nous être d’un grand secours pour figurer des personnages, des foules, des brouhahas, des tumultes. Le rôle de Richter était donc important, et comme, une fois la charade commencée, il serait séparé de nous, il fut convenu de certains signaux pour nous entendre.

La galerie, avec sa large ouverture sur le salon, était tout indiquée pour nous servir de scène ; ses lourdes portières, relevées ou retombées, formeraient le rideau. Tout fut disposé, les lampes installées en bonne place, les accessoires rassemblés. Le plus difficile fut d’obtenir, à la cuisine, qu’on nous laissât emporter un chaudron et un balai, objets indispensables à notre mise en scène : la cuisinière, les bras au plafond, criait qu’il n’était pas du tout convenable de porter ces choses au salon et il fallut les enlever de vive force.


LIX



Nous étions encore à table, le souper à peine terminé, lorsqu’on nous annonça monsieur et madame Schott.

Wagner fit une grimace drôle, se leva, m’offrit le bras pour passer au salon.

Mais, dès la porte, je m’esquivai, et, avec Servais, je grimpai au premier étage, où la femme de chambre de Cosima nous attendait, pour nous aider à improviser au mieux nos costumes.

Quand nous redescendons, Jacob allume les lumières sur la scène ; écartant un peu les portières, nous jetons un coup d’œil dans le salon.

On est assis, en rangs, les deux nouveaux hôtes en première ligne. Ils nous apparaissent assez solennels et intimidants : deux portraits de Franz Hals, — d’un Franz Hals qui aurait vécu sous Louis-Philippe — . Grands, droits, tout vêtus de noir ; lui, en redingote, haut cravaté de satin ; elle, en robe plate et mate, avec à peine au col un liseré de linge ; des figures maigres, des teints bilieux ; rien de folâtre… Nous sommes un peu déconcertés… Bah ! la voix du Maître sonne, rieuse : il est de bonne humeur, tout ira bien. Courage !

Pan !… pan !… pan !

Richter attaque au piano une ouverture fantaisiste où des motifs de Tristan et Iseult se mêlent à des airs exotiques. On écarte les draperies.

Une jeune Chinoise brode sous la lampe ; mais cette vertueuse occupation et cet aspect tranquille sont trompeurs : des passions véhémentes agitent son âme. Elle est mariée à un homme qu’elle déteste, d’abord parce qu’elle le déteste, et aussi parce qu’il appartient à la race conquérante : c’est un Tartare. Elle attend son amant, qu’elle adore, et qui est un vrai Chinois, celui-là.

L’époux est endormi, la nuit profonde ; l’amant guette, dans l’ombre. C’est l’heure de donner le signal : elle ouvre la fenêtre et agite son écharpe. Au piano, le deuxième acte de Tristan.

L’amoureux entre impétueusement.

— Mon bien-aimé !
— Ma bien-aimée !… tu es donc à moi !
— Est-ce que tu m’appartiens encore ?
— Est-ce là tes yeux ?
— Est-ce ta bouche ?
— Là ton cœur ?
— Cœur de chou !
— Tige de lotus !
— Canard mandarin !


La musique change : c’est la cinquième scène de la Walkyrie, entre Sieglinde et Siegmund.

— Il dort ?
— D’un sommeil profond dort l’époux : je lui ai préparé une boisson enivrante.
— Pas assez profond encore, ce sommeil ! Achevons ce que tu as commencé : qu’il ne se réveille jamais.


Ils se décident donc à assassiner le Tartare, et à faire disparaître son corps.

L’amant se glisse dans la pièce voisine, où l’on entend bientôt des cris, et le bruit d’une lutte, puis le meurtrier revient, traînant après lui un corps inanimé.

Il faut le faire disparaître, l’aller jeter dans le fleuve, et l’amant essaye de charger sur son dos le mari mort. Mais ce Tartare, qui était dans une belle situation, avec le grade de mandarin, jouissait déjà d’un très gros ventre, et il pèse horriblement, à tel point que le Chinois s’aplatit sous sa masse, et, il a beau s’efforcer, il ne peut emporter ce mort trop lourd.

— Eh bien, coupons-le en deux !


Alors, à l’aide d’un grand sabre, ils s’efforcent de faire deux tronçons du Tartare, ce qui n’est pas trop difficile, étant donné les coussins dont il est formé ; quand ils y sont parvenus, l’amant enveloppe une des moitiés dans un tapis et l’emporte ; il viendra chercher le reste la nuit suivante…

Villiers, dans la salle, a déjà deviné que cette première syllabe, mise en action, doit être : « Tar », — la moitié d’un Tartare !


Il s’agit maintenant de faire reconnaître l’illustre Pasdeloup dirigeant un « concert populaire », et c’est à moi qu’est échu cet avatar peu aisé. Je me suis fait une barbe avec des écheveaux de soie jaune et j’ai endossé un habit noir à Wagner. Servais doit se multiplier pour figurer le public, le municipal, etc., — tandis qu’au loin Richter est l’orchestre.

On s’accorde en donnant le la avec une insistance toute particulière ; puis on attaque le prélude de Lohengrin. Pasdeloup, selon sa coutume, fait le dos rond, plisse sa bonne figure, dans la rouille pâle de la barbe, étend les bras, dans un geste de supplication et d’apaisement, pour obtenir des pianissimi remplis de mystère, et l’orchestre obéit de son mieux. Mais l’accord ne règne pas dans la salle : des murmures, des chuts, et bientôt une altercation, des gifles, un tumulte, — comme il arrivait si souvent, en ces temps-là, au Cirque d’hiver — . L’orchestre s’interrompt, le municipal traîne dehors le tapageur et Pasdeloup fait un discours au public.

Tant bien que mal, cela figurait la syllabe la.

Tout le personnel de Tribschen est massé aux portes et contemple, avec une stupéfaction béate, ce spectacle sans précédents. À ce troisième tableau, l’attention redouble, car le chaudron et le balai vont jouer leur rôle, au grand scandale de la cuisinière.

— Encore, si c’était un joli balai de crin !… mais le plus vilain, celui qui sert pour nettoyer la cour !

En réalité, le balai n’était pas de rigueur ; mais, comme je suis seule pour représenter les trois sorcières de Macbeth, il me semble que cette monture classique aidera à l’illusion. La tête cachée sous un voile gris, je l’enfourche, la cavale diabolique, et elle piaffe.

Tournons en rond autour du chaudron. Jetons-y un œil de salamandre, un orteil de grenouille, le fiel d’un bouc, le nez d’un Turc, les boyaux d’un tigre !… Brûle, feu, frissonne, chaudron, pour faire un charme puissant et trouble. Qu’il bouille et écume comme une soupe d’enfer… </poem>

Alors Macbeth s’avance ; il est accueilli par les fatidiques paroles :

— Salut, Macbeth, salut à toi, thane de Glamis !
— Salut à toi, thane de Cawdor !
— Salut, Macbeth, qui seras roi !


Cela donnait à entendre que la troisième syllabe était : tane.

Notre succès, jusqu’à présent, est considérable. Wagner, debout derrière un fauteuil capitonné, s’accoudant au dossier, regarde et écoute avec une attention extrême ; il est vivement intéressé et rit de tout son cœur.

Reste à signifier le tout, le mot complet : Tarlatane. Mais nous sommes soutenus par l’approbation du public, nous ne craignons plus rien.

Richter joue une valse.

Une dame rentre du bal, à minuit, en robe de tarlatane. Devant son miroir, elle commence à ôter ses bijoux, à enlever les fleurs de sa coiffure, en se remémorant les incidents de la soirée, les madrigaux, les médisances, les toilettes plus ou moins réussies, les petits ridicules de ses bonnes amies, dont elle rit encore.

Comme elle a beaucoup dansé, elle est très lasse et se réjouit à l’idée de repos.

Mais soudain un coup de sonnette retentit. La dame s’effraie :

Qui peut sonner chez moi à pareille heure ?


Les domestiques sont couchés. Elle n’ose pas ouvrir d’abord ; cependant elle se décide : quelqu’un de ses proches, peut-être, est malade et la fait demander.

Paraît un étrange jeune homme, long, mince, les mèches en saule pleureur, l’air gauche et suffisant.

— Vous vous trompez, sans doute, d’étage, monsieur, car je n’ai pas l’honneur de vous connaître.

— Comment, madame, vous ne me remettez pas ? Vous me connaissez pourtant très bien : nous nous sommes rencontrés dans le monde et je suis venu une fois chez vous à une soirée. D’ailleurs, voici ma carte !

— En effet… oui, je crois me souvenir ; vous ne m’êtes pas tout à fait inconnu… Mais quel grave événement peut vous amener chez moi aussi tard ?

— Oh ! rassurez-vous, il n’y a rien de grave, rien du tout. Je passais, par hasard, devant votre maison, j’ai levé le nez, j’ai vu de la lumière à votre fenêtre. Je me suis dit : « Tiens, je dois une visite à cette dame, une visite très en retard même, et qui ne peut plus être remise… Comme ça se trouve ! Justement, je n’ai pas sommeil, et, puisqu’elle veille, elle aussi, c’est qu’elle n’a pas sommeil non plus. Ça va lui faire plaisir de me voir et de passer quelque heures à bavarder spirituellement avec moi.

— Quelques heures !…

— Mais, je vous en prie, ne vous gênez pas pour moi ! Ne restez pas debout ; asseyons-nous : on est mieux pour causer.

— Mais enfin, monsieur, il est fort tard !

— Oh ! ne vous inquiétez pas de cela, je ne suis pas pressé le moins du monde.

Et l’intrus entame un interminable et oiseux bavardage, malgré l’impatience de la dame, qui ne cache pas sa mauvaise humeur et ne répond qu’ironiquement, du bout des lèvres. Enfin elle déclare :

— Je crois, vraiment, que vous n’êtes pas dans votre bon sens.

— Comment ! vous vous imaginez peut-être que je suis gris ? Ah bien ! voilà une chose impossible. Figurez-vous que j’ai dîné en famille : un dîner frugal, sévère, dont je garde un très mauvais souvenir. Je vous prierai même, à ce propos, d’être assez bonne pour me donner un cure-dent.

— Un cure-dent !

— Oui, parfaitement : cela me rendrait service, parce que, à ce dîner, j’ai mangé du veau et il m’en est resté dans les dents : c’est extrêmement désagréable, surtout quand on n’a pas de cure-dent… Voyez-vous, c’était un veau de famille, filandreux, coriace et salé… Ah ! tellement salé que je meurs de soif, et vous seriez tout à fait aimable en me faisant servir quelques boissons.

Pendant le dernier entr’acte, on avait débouché du champagne ; Wagner, qui s’amusait comme un enfant, fit tout à coup irruption sur la scène en criant :

— Voilà ! voilà !…

Et c’est lui-même qui nous versa le vin mousseux !

Alors Servais devint épique :

— C’est très curieux, madame : vous avez un maître d’hôtel qui ressemble, d’une façon sigulière, à un compositeur dont on parle beaucoup depuis quelque temps, un certain Richard Wagner. C’est un extravagant, un enragé, qui fait de la musique épouvantable, des charivaris dignes des cannibales, et qui appelle cela « la musique de l’avenir… »

Et il débitait, sans trembler, toutes les venimeuses âneries qui avaient cours alors. Et finalement :

— À ce qu’il paraît, c’est une musique où il n’y a pas d’airs. Cependant, à ce propos, quelque chose m’étonne ; ce compositeur a fait représenter, à Paris, un prétendu opéra, qui, naturellement, a été sifflé de la belle manière et les plaisanteries les plus spirituelles ne tarissent pas sur ce sujet ; une, entre autres, que vous pourrez peut-être m’expliquer. On dit : « Il m’ennuie aux récitatifs et il me tanne aux airs [9]… »… Mais puisqu’il n’y a pas d’airs ?… Et puis « tanne », qu’est-ce que cela peut bien signifier ?…

Alors la dame exaspérée :

— Monsieur !… « tanner » est un mot d’argot qui veut dire : « importuner », « impatienter », « ennuyer », pour parler poliment… C’est, par exemple, ce que vous faites ici, en ce moment. J’ai donné la preuve, moi, d’une patience extraordinaire, parce que je suis très bien élevée ; mais vous venez de mal parler d’un homme que je tiens pour le plus grand génie qui ait jamais existé : cela, je ne le supporterai pas. Vous avez blessé mes plus chères convictions. Vous êtes un idiot et un goujat, et j’ai enfin le plaisir de vous mettre à la porte, en vous enjoignant de ne jamais revenir chez moi.

Wagner riait aux larmes.

Il fallut expliquer, au milieu des bravos et des rappels, que le mot de la charade était tarlatane : — une dame en robe de tarlatane… un monsieur qui « tard la tanne… »

Quand, après avoir repris une tenue correcte, nous redescendîmes l’escalier, pour rentrer au salon, le Maître vint à notre rencontre, et, feignant de ne pas nous avoir reconnus sous nos déguisements :

— Mon Dieu ! s’écria-t-il, où donc étiez-vous ? Pourquoi arrivez-vous si tard ? Il est venu ici une troupe de comédiens prodigieux, qui nous ont joué une pièce incroyablement drôle… Quel malheur que vous les ayez manqués ! Jamais on ne reverra une chose pareille !…

Quand aux dignes visiteurs, cause première de cette unique représentation, graves, imperturbables, droits sur leur siège, dans leurs sévères costumes, ils n’avaient pas bronché, écoutant attentivement, regardant de tous leurs yeux, mais comprenant, sans doute, fort peu.

Ils sont, je crois, restés persuadés que c’était là une œuvre nouvelle du Maître, quelque fragment inédit, peut-être, de l’Anneau du Nibelung !


LX



Encore une fois, la soirée des adieux !

Pour en adoucir l’amertume, Wagner prend une partition et va vers le piano.

— Aujourd’hui, dit-il, nous allons absoudre les Maîtres Chanteurs !

Le Maître a l’idée, malgré mes efforts pour le convaincre du contraire, que je n’aime pas les Maîtres Chanteurs : la vérité est que je les connais fort mal, par quelques fragments exécutés aux Concerts populaires ou joués au piano. Ce que j’en connais m’enchante, mais Wagner ne le croit pas.

— Je ne veux pas que vous méconnaissiez cette œuvre, dit-il, en ouvrant le volume.

Et, pendant plusieurs heures, il parcourt la partition, jouant, expliquant, commentant avec une merveilleuse complaisance.

La musique des Maîtres Chanteurs est particulièrement difficile à jouer au piano et Wagner n’est pas très habile pianiste. Richter le sait : aussi est-il extrêmement agité et suit-il le jeu du Maître, avec anxiété. Il connaît, lui, les passages les plus arides, il pressent l’accord que la main trop petite du Maître na va pas pouvoir embrasser. De temps à autre, il ne peut s’en empêcher : il se précipite au clavier, sauve un effet qui allait manquer, complète une harmonie, frappe un accord, par-dessus les doigts qui hésitent.

Je ne suis pas sûre que cette intervention de terre-neuve n’agace pas un peu Wagner… Elle est bien inutile, d’ailleurs, car aucun virtuose n’aurait pu rendre comme le fait l’auteur le sens profond et l’intime délicatesse de son œuvre. Oh ! quelle joie ! quelle reconnaissance ! Les Maîtres Chanteurs sont absous, Wagner n’a plus de doutes.

Maintenant, on ébauche des projets. Servais est en relations d’amitié avec le directeur du Théâtre de la Monnaie à Bruxelles, et aussi avec Brassin, directeur du Conservatoire, qui est un wagnérien fanatique : on pourrait, si le Maître le permet, essayer d’organiser des représentations de Lohengrin à Bruxelles, avec Richter comme chef d’orchestre.

— Si Richter peut gagner quelque argent en cette affaire, et se dédommager de ce qu’il a perdu à cause de moi, je veux bien, dit Wagner, mais seulement à cette condition.

On nous donne aussi quelques commissions pour Paris : Cosima voudrait des confitures, « comme on n’en trouve, dit-elle, que chez les épiciers de Paris » ; elle désire encore que je prenne un abonnement au journal la Poupée Modèle, pour Senta.

Wagner cherche depuis longtemps un certain tabac à priser, particulièrement exquis, que l’on trouvera, sans doute, à « la Civette » ?…

— Car, dit-il, il est vrai que je fume, mais je prise aussi, quelquefois, dans une belle tabatière d’or, comme les anciens marquis… Vous le voyez, j’ai tous les vices, mais avec modération.

Nous ne voulons pas être tristes. Nous avons fait une trop belle moisson de souvenirs et le juste orgueil d’une amitié si haute nous console.

On nous promet, d’ailleurs, des nouvelles fréquentes : Cosima, qui écrit les lettres comme madame de Sévigné, sera ponctuelle et fidèle, pourvu toutefois qu’on lui réponde aussi fidèlement.

Nous continuerons donc à tenir haut et ferme le drapeau de l’art, à combattre le bon combat, jusqu’au triomphe final de notre cause…

Et, après le baiser d’adieu, nous nous en allons, stoïques, emportant du bonheur…

                        Aux pèlerins d’amour
La vision du dieu parfume le retour !




FIN







  1. Je me suis servi de ce mot : « piaulée », que j’avais entendu dans mon enfance. Peut-être n’est-il pas français, mais il a été adopté par les habitants de Tribschen : c’est pourquoi je le maintiens. Il pourrait venir cependant de piaux, nom que l’on donne aux petits de la pie.
  2. Meine Erinnerungen an Ludwig Schnorr von Karolsfeld. — Gesammelte Schriften, vol. VIII.
  3. Note wikipédia : dans la première parution, la phrase se termine comme suit : « comme il l’a fait, de tout son cœur et de tout son enthousiasme !…
  4. La « carte ».
  5. Royaume de Bavière.
  6. « Bâtiment du roi »
  7. « Fidi, comment es-tu grand ? »
  8. Voici cet article publié dans le Journal Officiel :

    « Rarement la curiosité parisienne avait été plus vivement surexcitée par ces simples mots inscrits sur l’affiche du Théâtre-Lyrique : « Mardi, première représentation de Rienzi, opéra en cinq actes, de Richard Wagner. » Dans un temps où certes la préoccupation n’est pas aux œuvres d’art, Wagner a le don de passionner la foule, de provoquer des enthousiasmes frénétiques et des répulsions violentes. Son nom prononcé assemble les nuages dans le ciel le plus serein. L’orage se forme aussitôt ; les éclairs se dégagent en lueurs persistantes, le tonnerre gronde, la foudre éclate à travers la pluie, le vent et la grêle. À ce fracas, personne ne reste paisible, il semble que l’univers va crouler, et chacun court vers l’autel de son dieu menacé. Les chœurs rivaux des admirateurs et des détracteurs s’injurient comme dans la fiancée de Messine et sont prêts à en venir aux mains. C’est une agitation, un tumulte, une furie qui rappellent les grandes luttes romantiques de 1830, où les jeunes bandes d’Hernani se ruaient au théâtre avec leur mot de passe scalpant les faux toupets classiques et proclamant la liberté et l’autonomie de l’art.

    « Nous n’aurions jamais entendu une note de Richard Wagner que nous serions sûrs, à tout ce bruit, de sa supériorité. Il trouble trop profondément tout le monde musical pour n’être pas un génie, un héros, à la manière dont l’entendent Emerson et Carlyle. Sous quelque point de vue qu’on l’envisage, il est celui qui apporte la sensation nouvelle, peut-être un peu trop tôt, mais on voit dès à présent qu’il sera le maître souverain, et que rien ne peut empêcher son avènement. Bientôt sa bannière victorieuse flottera sur le plus haut donjon de la citadelle, dorée par le soleil et caressée par le vent qui jusqu’alors l’avait effrangée et tordue. C’est à Wagner que pensent, comme à un Dieu ou comme à un démon tentateur, les jeunes musiciens cherchant leur voie. C’est de Wagner que se préoccupent les vieux maîtres, sûrs pourtant de leur gloire, et dans chaque œuvre contemporaine, il n’est pas difficile de trouver le reflet ou tout au moins l’étude secrète de cette puissante originalité.

    Un hasard de voyage nous fit assister, au théâtre de Wiesbaden, à une représentation du Tannhäuser, dans un temps, déjà lointain où le nom de Richard Wagner était à peine prononcé en France. Cette musique, d’une brusque nouveauté pour nous qui ne connaissions absolument rien de ce maître, nous produisit une impression étrange et délicieuse ; nous venions d’entendre, pour la première fois, de la vraie musique romantique, telle que les poètes la conçoivent. Cette musique reproduisait avec la plus naïve fidélité la légende du bon chevalier Tannhäuser et de Mme Vénus vivant maritalement dans la montagne de Vénusberg jusqu’à ce que le soupçon de quelque diablerie vienne à ce brave Allemand, bon catholique au fond et qu’il dise à sa compagne mythologique :

    Vénus, ma belle déesse,
    Vous êtes une diablesse.

    Ce qui nous frappa surtout dans la partition du maître germanique, c’était l’extrême clarté de cette phase musicale traduisant la phrase parlée par une mélodie continue sans fioritures, sans ornements superflus, l’orchestre se chargeant du commentaire et soutenant de ses richesses la simplicité du dessin vocal. Nous envoyâmes de Wiesbaden au Moniteur ou à l’artiste, nous ne savons plus lequel, un article admiratif que nous terminions en nous étonnant qu’un pareil opéra si original et si neuf n’eût pas encore franchi le Rhin.

    Aussi notre surprise fut grande lorsque l’Opéra ayant monté, quelques années plus tard, ce même Tannhäuser. exécuté si facilement au Théâtre de Wiesbaden, par des chanteurs et un orchestre qui n’étaient probablement pas les premiers de l’Allemagne, on déclara cette musique impossible, folle, absurde, en dehors de toutes les conditions du théâtre, et Tannhäuser s’abîma sous un ouragan de sifflets ; on affubla, comme d’une pourpre dérisoire, la musique de Wagner de cette plaisanterie, « musique de l’avenir ». Le loustic qui l’inventa ne croyait pas dire si juste. En effet son temps est arrivé, et la musique de l’avenir est bien près d’être la musique du présent.

    La chute du Tannhäuser n’ébranla nullement notre conviction. Les critiques sont entêtés et quand ils sont en outre d’anciens poètes romantiques, ils savent fort bien que les sifflets ne tuent pas une œuvre de génie. On avait dit des vers dramatiques de Victor Hugo exactement ce qu’on disait des phrases musicales de Wagner. On leur reprochait tout simplement de n’être pas des vers et c’est aujourd’hui un lien commun d’avance que l’auteur de Ruy-Blas et de la Légende des Siècles est le plus grand métrique de notre temps.

    Mais revenons à Rienzi, qui en venant se faire jouer sur le Théâtre-Lyrique, acccomplit un ancien projet du maître. Une lettre de Wagner nous l’apprend : « écrit il y a de cela trente ans, en vue du grand opéra, Rienzi ne présente aux chanteurs aucune difficulté et n’offre au public parisien aucune des étrangetés des œuvres qui l’ont suivi : tant par son sujet que par sa forme musicale, il se rattache aux opéras depuis longtemps populaires à Paris et je crois encore que s’il est monté avec éclat et joué avec verve, il a chance de succès. » Les œuvres sérieuses mettent du temps à faire leur chemin, mais elles le font, et le jugement porté par le maître sur son œuvre vient d’être confirmé l’autre soir de la façon la plus triomphante. Rienzi n’est pas arrivé précisément au Grand Opéra, mais il a trouvé, au Théâtre-Lyrique, un zèle, une chaleur, une conviction et un dévouement passionnés qui ne doivent lui laisser aucun regret. Pasdeloup a magnifiquement reçu l’hôte de génie qu’il s’efforce d’introduire et de naturaliser en France.

    Quelques mots sur le livret traduit sur le poème de Wagner par MM. Nuitter et Guillaume. Il n’y faut pas chercher les complications savantes de nos drames lyriques. C’est tout simplement l’histoire de Rienzi telle qu’elle s’est passée dans la réalité. Cola Gabrino, dit Rienzi ou Rienzo, était le fils d’un cabaretier. Il fit d’excellentes études, se lia d’amitié avec Pétrarque et, en étudiant l’antiquité, il s’éprit des idées de liberté et de république. Le séjour des Papes à Avignon livrait Rome aux plus fâcheux désordres. Rienzi harangua le peuple, se fit nommer tribun, chassa les barons et rétablit l’ancien et bon état. Son gouvernement fut sage d’abord, mais l’enivrement du pouvoir le frappa de vertige, et il devint l’oppresseur de Rome après en avoir été le libérateur ; chassé une fois, il revient et fut tué dans une émeute par un serviteur de la famille des Colonna ; il commença comme Brutus et finit comme Masaniello ou Jean de Leyde.

    Rienzi, premier drame lyrique écrit par Wagner, révèle déjà un immense talent. Ce n’est pas le Wagner qui montre toute son originalité dès le Vaisseau Fantôme, mais c’est déjà un homme tout nouveau. Excepté les cavatines cousues çà et là pour plaire au public qui sont dans le goût italien, l’opéra ne rappelle rien ni personne. L’impression est déjà une. C’est une émeute, un tumulte populaire ; il n’y a en somme que deux personnages, Rienzi et la foule. C’est plutôt une magnifique symphonie avec chœurs qu’un opéra comme on l’entend ordinairement. L’orchestre est déjà d’une puissance rare. L’auteur possédait toute sa science.

    Au premier acte, l’appel aux armes :

    Quand la trompette aura sonné,
    Trois fois,
    est empreint d’un fier enthousiasme qui se communique au chœur, dont les voix reprennent le thème, le gonflent et l’augmentent dans un crescendo superbe. Le trio qui vient ensuite est souligné par un adorable accompagnement. Au second acte, l’on a longuement et bruyamment applaudi l’air que chante le coryphée des messagers de paix, félicitant Rienzi. Rien de plus suave, de plus tendre et de plus délicat que cette cantilène, admirablement dite par Mlle Priolat, à qui toute la salle l’a redemandée. Le chœur des patriciens qui conspirent est aussi fort beau. On sent à travers les sourds murmures les révoltes de l’orgueil froissé et les grondements de la haine encore impuissante. L’entrée et la douleur d’Andriano, s’expriment dans l’orchestre par deux notes de hautbois qui ressemblent au soupir d’un cœur blessé. Ce pur et charmant détail fait prévoir le Wagner futur dont l’orchestre sait tout dire et tout faire éprouver. Le septuor et le chœur final sont des morceaux d’une puissance et d’une grandeur étonnantes et qui vous soulèvent comme sur des ailes.

    Nous avons remarqué au troisième acte la marche militaire d’un rythme si ferme et si guerrier ; la prière des femmes pendant le combat, dont le tumulte intermittent augmente la ferveur et l’effroi ; au quatrième acte, la marche de la paix et la magnifique situation dramatique de Rienzi, maudit, excommunié, restant seul sur les marches de l’église ; au cinquième acte, la prière de Rienzi, admirable de ferveur et de tristesse.

    Surgis Soleil, et sur le monde
    Fais resplendir la liberté.

    Dans ce morceau on entrevoit le puissant Wagner d’aujourd’hui, et l’entrée de la sœur du tribun, qui le console par son amour dévoué, est une éclaircie, par où apparaissent une seconde, les anges aux ailes frémissantes du prélude de Lohengrin.

    On ne peut que féliciter M. Pasdeloup, le nouveau directeur du Théâtre-Lyrique, qui a déjà si bien mérité de l’art avec ses concerts populaires, d’avoir monté Rienzi. L’éclatant succès obtenu à la première représentation et qui se continuera, sans nul doute, permet d’espérer que nous verrons bientôt le Vaisseau-Fantôme, Tannhäuser, Lohengrin, Tristan et Yseult, les Maîtres Chanteurs et tout ce répertoire inconnu, riche écrin de beautés nouvelles.

    Rienzi est monté avec beaucoup de richesse ; les décors et les costumes ont du caractère ; les masses chorales manœuvrent bien et le tout forme un spectacle superbe. Le tableau final où Rienzi est tué à son balcon, est mis en scène de la façon la plus dramatique.

    Montjauze, dans le personnage de Rienzi, a dépassé tout ce qu’on pouvait attendre de son talent ; il s’est transfiguré en chanteur et en acteur de premier ordre. Ce rôle a été pour lui ce que Guillaume Tell a été pour Duprez. Il tient tête avec une aisance admirable à ce perpétuel dialogue avec le chœur. Sa voix domine ces ensembles formidables et d’un geste il retient ce flot de peuple, qui monte toujours vers lui délirant de joie et de fureur ; il porte avec une grâce majestueuse et un faste d’artiste les magnifiques draperies blanches, brodées d’or, que revêt le tribun, dans sa vanité de parvenu à qui la tête tourne au sommet de la grandeur. On ne saurait rêver une plus parfaite incarnation du type de Rienzi.

    Mme Borghèse chante avec chaleur les airs un peu plaqués d’Adriano, l’amoureux de la sœur du tribun, représenté par Mlle Steinberg avec beaucoup de grâce. Mais ce pauvre petit amour épisodique est ballotté en tous sens comme une fleur noyée par le bouillonnement tumultueux et plein d’écume de ce grand drame sévère, qui commence par un combat et finit par une émeute.

    Les chœurs ont été excellents, et l’orchestre a enlevé avec une verve superbe cette ouverture de Rienzi, déjà populaire avant que l’opéra lui-même fût connu.

    Théophile Gautier.
  9. Allusion, du temps, au Tannhäuser.