Le Trombinoscope/Blanqui

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Le Trombinoscope1 (p. 107-110).
Touchatout - Le Trombinoscope, Num. 27 (portrait).jpg

BLANQUI, louis-auguste, homme politique français, né à Paris suivant Vapereau, à Nice suivant d’autres biographes ; mais un point sur lequel tous les auteurs sont d’accord, c’est que Blanqui reçut le jour en 1805, et que depuis cette époque il ne le reçut plus jamais que par un soupirail. — Tout jeune, Blanqui montra de fortes dispositions pour le métier de conspirateur. On raconte que les couches de sa mère furent excessivement pénibles ; il ne voulait pas sortir la tête la première, dans la crainte d’être reconnu par la police. Et quinze jours avant, ayant aperçu un peu de lumière qui arrivait au-dessus de sa tête, il avait tenté de s’évader en grimpant, pendant que sa mère bâillait. — Après avoir terminé ses études au lycée d’Avignon, Blanqui vint à Paris où il se fit répétiteur à la pension Massin pour gagner sa vie. Quand Villemessant apprit cela plus tard, il en fut contrarié, parce que c’est toujours très-ennuyeux de ne pas pouvoir dire dans le Figaro qu’un républicain a passé sa jeunesse à voler des couverts dans les restaurants. — En 1827, à l’émeute de la rue Saint-Denis, il reçut une balle au cou, ce qui tendrait à faire croire, en dépit des biographes, pour tout faire des feuilles de tolérance écloses sous l’Empire, qu’au moment où Charles X faisait tirer sur le peuple, Blanqui n’était pas précisément en train de mettre du vin en bouteilles dans sa cave. — Trois ans plus tard, la révolution de juillet éclatait, et Blanqui descendait de nouveau dans la rue, où il ne rencontrait M. Thiers sur aucune barricade. Au premier abord, il s’en étonna, car M. Thiers, avec son National, avait poussé le peuple à l’insurrection, et il semblait à Blanqui que le moins que M. Thiers pût faire en cette circonstance, était de partager un peu les périls de ceux qui allaient se faire casser la figure pour lui procurer, huit jours après, une place de conseiller d’État et de secrétaire général au ministere des finances sous Louis-Philippe. — En 1831, Blanqui devint rédacteur du Journal de la Société du peuple, qui ne tarda pas à lui procurer son premier procès. Le jury l’acquitta ; seulement, séance tenante, il fut condamné par la cour à un an de prison pour délit d’audience, et en tira cette conclusion, qu’il est presque aussi difficile de passer en justice sans y laisser quelque chose, que de se faire moudre dans un engrenage sans abîmer un peu son faux col. — Impliqué bientôt après dans une accusation de fabrication de poudre, il empocha deux ans de prison ; puis, compromis dans l’insurrection de 1839, il fut condamné à mort. — Parenthèse : nous prions nos lecteurs de vouloir bien numéroter les condamnations à mort de Blanqui s’ils veulent s’y reconnaître à la fin. — Cette sentence fut commuée en une détention perpétuelle ; et le gouvernement de Louis-Philippe poussa même la mausuétude jusqu’à décider que ce qui lui restait de prison à faire pour ses condamnations antérieures serait confondu avec son emprisonnement à perpétuité. Il fut enfermé au Mont-Saint-Michel pendant quatre années. — Il était déjà maladif, sa santé s’altéra, et l’on dut le transférer au pénitencier de Tours sur un rapport du directeur du Mont-Saint-Michel, qui écrivit au ministre : « Blanqui est très-faible ; si on ne le change pas de régime, ce condamné à perpétuité ne pourra jamais arriver à l’expiration de sa peine. » — La Révolution de 1848 rendit Blanqui à la liberté. Il accourut à Paris dès le 25 février, dans l’intention de surveiller les hommes du gouvernement provisoire qui lui semblaient un peu pain d’épices et, selon sa propre expression, pour « leur barrer le chemin en arrière. » Il faudrait n’avoir lu l’histoire d’aucune révolution pour ne pas admirer cette simple phrase de Blanqui : Barrer le chemin en, arrière. Cette pensée d’une profondeur amère est un chef-d’œuvre, et dans ces cinq mots, il est impossible de ne pas revoir tous les enthousiasmes et toutes les déceptions qui, tour à tour, soulèvent le peuple et le découragent à chacune des crises pendant lesquelles la liberté lui apparaît un instant pour s’évanouir aussitôt. Il voulait donc leur barrer le chemin en arrière et les empêcher d’avoir peur de leur audace. Il avait raison ; les révolutions seront toujours de grandes duperies pour le peuple, tant que les hommes qui se mettront à sa tête ne seront que des pygmées assez ambitieux pour déchaîner le torrent ; mais assez timides pour s’affoler de sa puissance. — Du premier coup d’œil, Blanqui vit à quel genre de République il avait affaire ; il reconnut bien vite que si l’étiquette de la fiole était changée, le contenu était le même ; il fonda le club de la Société Républicaine et attendit. C’est à cette époque que Blanqui fut accusé d’avoir trahi ses complices de l’insurrection de 1839. On publia un soi-disant rapport qu’il aurait fait sur eux ; et Barbès, lui-même, dit-on, crut à la culpabilité de Blanqui. Hélas !… pourquoi faut-il que ces déplorables scènes se renouvellent pour ainsi dire périodiquement ? Barbès croyant que Blanqui est un vendu, Rochefort accusant Vermorel d’être un mouchard !… Triste, triste. Il y a des moments où les républicains pensent bien peu à la République !… — À la suite du 15 mai, Blanqui fut arrêté et condamné à dix années de détention. Enfermé à Belle-Isle-en-Mer, — il tenta de s’évader ; on ne sait pas trop pourquoi, par exemple ; on suppose pourtant que si Blanqui cherchait à sortir de prison, ce ne pouvait être que pour avoir le plaisir d’y rentrer. En effet, rendu à la liberté par l’amnistie de 1859, il fut condamné à quatre ans d’emprisonnement en 1862 sous l’inculpation de société secrète. Compromis en 1870 dans l’affaire des pompiers de la Villette, il fut amnistié par le 4 septembre et manqua là une belle occasion d’ajouter une vingtaine d’années de prison à son addition. — Pendant le Siége de Paris il fonda la Patrie en danger et fut de nouveau condamné a mort — Vous numérotez toujours, n’est-ce pas ? — à la suite des événements du 31 octobre ; seulement, il était en fuite et fut arrêté à Cahors. — On sait le reste : sa détention préventive de près d’une année (une goutte d’eau dans l’océan), la révision toute récente de son jugement et sa condamnation à perpétuité pour l’affaire du 31 octobre. Il avait été question, pendant qu’on y était, de le faire repasser en jugement pour les émeutes de 1827 ; mais on verra ça plus tard.

Au physique, Blanqui est un homme de taille moyenne, il est pâle comme un volume d’Assolant, les joues sont plus creuses qu’un discours de Jules Simon, et la lèvre presque aussi mince que le mérite de Jules Ferry. Blanqui est un de ces misérables qui sacrifient leur vie tout entière sans croire à une meilleure, contraste frappant avec les heureux du jour qui croient à un monde meilleur, mais qui jouissent de celui-ci comme s’ils n’étaient pas bien sûrs quil y en eût un autre. Si vraiment il y a un paradis, et que Blanqui et Ernest Picard s’y rencontrent, ce sera la preuve que toutes les routes y mènent ; les sentiers semés de ronces et de chiendent, aussi bien que les chemins bordés de fleurs et de bonnes saucisses ; en un mot, Blanqui appartient à cette catégorie de malfaiteurs de la pire espèce, dont l’énormité des crimes est en raison inverse du profit qu’ils en retirent. En politique, c’est ainsi que se mesurent les forfaits. — Blanqui est certainement l’homme qui a le moins contribué à l’élévation du prix des loyers en France.

Mars 1872.

NOTICE COMPLÉMENTAIRE

DATES À REMPLIR
PAR LES COLLECTIONNEURS DU TROMBINOSCOPE

Blanqui, amnistié le... 18... est de nouveau condamné à mort le... 18... Il s’échappe et reste trois jours libre, pendant lesquels il s’ennuie à mourir. Le... 18... il est arrêté comme agent d’une société secrète et condamné à quinze ans de travaux forcés ; ça lui fait l’effet d’un verre de gomme sur un palais brûlé par l’absinthe. — Il est remis en liberté le... 18... et est condamné à mort le... 18... pour tentative d’insurrection sans autorisation du gouvernement. — Par suite d’une révolution, il est rendu à la liberté le... 18... et meurt enfin le... 19... du chagrin qu’il ressent en apprenant que toutes les prisons de France ont été incendiées pendant une émeute.