Le Trombinoscope/Jettichjew

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JETTICHJEW (Andrian-Médor), homme-chien russe, né dans un bourg du département de Kostroma, vers 1830. — On manque de renseignements précis sur la généalogie de ce phénomène. On a parlé de certains croisements hors nature ; mais cette version, que repousse la morale, a été rejetée par la plupart des savants qui ont examiné Jettichjew. — En dernier lieu, on a paru accepter les conclusions d’un célèbre docteur russe dont le rapport se termine ainsi : « À mon avis, Jettichjew, malgré toutes les apparences, est bien l’enfant d’un homme et d’une femme régulièrement constitués. Sa construction canine doit, selon toute probabilité, provenir de ce fait que le mari de sa mère avait la déplorable habitude de se coucher tout de travers, ce que l’on appelle en chien de fusil. » — Nous ne ferons aucune difficulté pour admettre cette thèse ingénieuse. Nous la préférons même à celle qui soutient que la mère de Jettichjew est accouchée d’un homme-chien, à la suite d un regard qu’elle avait eu d’une photographie de M. Billon, directeur de l’Ambigu, qui passe à tort ou à raison pour l’homme le plus chien de la création. — Les premières années de l’existence de Jettichjew furent, pour ses parents, une succession de tribulations sans fin. Souvent il quittait la maison paternelle, et on le trouvait fouillant dans un tas d’ordures pour y chercher son déjeuner. Quelquefois il rentrait au logis avec une tête de lapin à la bouche et allait la ronger sous l’édredon du lit de sa mère. C’était surtout à table que sa nature en partie double causait le plus d’ennuis à sa famille, surtout quand on dînait en ville. Il commençait par manger son potage avec une cuiller, comme tout le monde ; puis, tout à coup, le chien reprenant le dessus, il rejetait cet outil sur la nappe et se mettait à laper son vermicelle à même ; quand il avait fini, il sautait sur la table dont il faisait le tour en léchant toutes les assiettes des convives. — On avait beau le sermonner, rien n’y faisait, c’était instinctif. — Quand on lui servait une aile de poulet, par exemple, il la découpait soigneusement et proprement, en enfant bien élevé, et mangeait le blanc à la fourchette avec du pain et une méthode parfaite. Ses parents étaient contents et se poussaient le coude en se disant : Tiens… vois-tu… voilà Andrian qui se civilise !… Hélas ! ils se réjouissaient trop tôt. Une fois que le blanc était mangé et que le petit Jettichjew avait posé l’os soigneusement sur le bord de son assiette, on le voyait tout à coup s’agiter, passer vivement sa langue sur ses lèvres, et on l’entendait pousser des petits grognements d’impatience en regardant l’os. Puis les grognements redoublaient, Jettichjew se mettait à se gratter la cuisse avec la main droite, toujours en contemplant l’assiette. Dans son regard très-expressif, il se disait à lui-même « Eh bien !… et moi !… tu m’oublies ?… » En un mot, Jettichjew se demandait son os. Alors, au bout de quelques secondes, ennuyé de ces sollicitations incessantes, Jettichjew prenait l’os avec la main droite et le jetait à terre en disant : « Tiens, et laisse-moi tranquille !… » Puis aussitôt il sautait lui-même à bas de sa chaise, saisissait l’os dans sa bouche, et allait le croquer sous la table. Quand ses parents sortaient avec lui, c’étaient d’autres histoires. Il marchait tranquillement à côté d’eux pendant huit ou dix minutes ; mais s’il apercevait, passant sur le trottoir opposé, un épagneul ou un havanais tenu en laisse, vite il traversait la chaussée au triple galop, et allait offrir à son confrère cette accolade intime qui est la poignée de main des chiens, poignée de main qu’ils pourraient se donner même étant manchots des deux bras. — Dans les voitures publiques et dans les chemins de fer, les parents de Jettichjew avaient toutes les peines du monde à le faire admettre sans muselière. Un jour, c’était peu de temps avant qu’il commençât sa tournée européenne d’exhibition, il mit la police et la justice russes dans un grand embarras. Voici l’histoire : Il avait été à Saint-Saint-Pétersbourg, et il se promenait sur la place du théâtre lorsque tout à coup il fut pris du désir d’aller dans un kiosque creux lire les affiches de spectacles à l’envers. Il se dirigea vers le plus proche de ces monuments d’urinité publique et s’aperçut en y arrivant qu’il était occupé. Sans perdre un instant, il se mit à tourner deux ou trois fois autour du kiosque, flairant tour à tour les programmes affichés dans le bas de la colonne, puis s’arrêtant devant celui qui l’avait le plus séduit. Ce devait être un drame de Xavier de Montépin. Il étendit sa jambe au-dessus et le bénit. Un agent de police lui déclara procès-verbal ; mais lorsqu’il comparut devant ses juges, son avocat n’eut pas de peine à établir qu’il avait été dans son droit. Sur ces entrefaites, M. Berg, fils d’un directeur de théâtre de Saint-Pétersbourg, proposa à Jettichjew de parcourir avec lui l’Europe. Jettichjew accepta à la condition qu’il pourrait emmener son fils Fédor ; car, nous avions négligé de le dire, l’homme-chien a un fils tout petit, mais qui grandira, car il est épagneul. On manque de renseignements sur le mariage duquel est né cet enfant. On suppose cependant qu’à la suite d’un bal masqué où Jettichjew avait eu beaucoup de succès à cause de sa figure que tout le monde croyait postiche, il fit la conquête d’une femme à la mode, qu’il emmena souper. Quand le dessert fut devenu… irréparable, la belle dame lui dit : Maintenant, monseigneur !… ôte ton masque !… Jettichjew se mit à aboyer il était trop tard !… Depuis six semaines, Jettichjew et son montreur sont arrivés à Paris, où ils ont été engagés par le directeur du Vaux-Hall, qui les montre moyennant rétribution. — Pendant les premiers jours, cet industriel avait pris l’habitude de faire manger Jettichjew à sa table, mais il dut y renoncer à cause d’un tic qu’il remarqua chez son pensionnaire. Au milieu du repas, celui-ci se mettait régulièrement à se gratter le derrière de l’oreille avec le pied et envoyait toutes ses puces dans la salade ; alors, il prit le parti de faire servir l’homme-chien à part.

Au physique, Andrian Jettichjew est un gentleman assez complet. Ses manières sont élégantes, mais un peu irrégulières. Tout ce qu’il fait, il le commence en homme et le finit en chien, ce qui produit des effets trèsinattendus. Ainsi, par exemple, quand il a un compliment à faire à quelqu’un, il esquisse d’abord un sourire gracieux, puis, tout à coup, il laisse pendre sa langue de côté jusque sur sa chaîne de montre. — Une autre fois, il sort pour s’acheter une cravate et entre chez un bourrelier pour lui commander un collier à clous. Ou bien encore il part chez un coiffeur pour se faire couper les cheveux, et, sans y penser, entre dans les bureaux des Galions du Vigo pour se faire tondre. — Enfin, son existence est une cascade perpétuelle. Il arrive dans un café, demande un bock pour se rafraîchir, et, sans attendre que le garçon l’ait servi, il pose une soucoupe par terre, verse de l’eau dedans, boit à même et s’en va. Il entre dans un établissement à quinze centimes, donne ses trois sous, et…, sans prendre la peine d’entrer en loge, s’exécute par terre, devant la dame du comptoir. — Ou bien il monte dans un omnibus, paie le conducteur, se siffle, ressaute immédiatement sur la chaussée et se met à se suivre à quatre pattes pendant tout le trajet de l’omnibus. — Une aventure qui lui est arrivée tout récemment prouve à quel point il est partagé entre la nature de l’homme et celle du chien. Peu de temps après son arrivée à Paris, il s’était épris d’une petite actrice d’un théâtre de genre et s’était fait présenter à elle. Ses manières distinguées l’avaient fait agréer assez facilement. La première moitié de l’entretien fut d’une convenance parfaite. Jettichjew avait offert un bouquet, quelques bijoux, etc., etc., il débitait des madrigaux fort bien tournés. Enfin, il produisait déjà pour la dame un effet très-agréable, quand tout à coup le côté canin reprenant ses droits, Jettichjew, qui avait commencé la conversation en parfait gommeux, voulut la continuer en parfait terre-neuve. La dame, choquée du procédé, congédia Jettichjew en le menaçant de le faire mettre en fourrière s’il se représentait devant elle. — Signe particulier : Jettichjew a une telle frayeur de devenir enragé et de se communiquer la rage en se mordant, que déjà cinq fois on l’a retenu au moment où il se dirigeait vers la Seine pour se noyer, se croyant hydrophobe.

Décembre 1873.

NOTICE COMPLÉMENTAIRE
DATES À REMPLIR
PAR LES COLLECTIONNEURS DU TROMBINOSCOPE

Après avoir réalisé une grande fortune, en parcourant l’Europe et l’Amérique, Jettichjew meurt, tué en duel, le... 19... — On cherche en vain à connaître la cause de ce combat, et l’on finit par tomber d’accord qu’il a dû se battre pour un os. — Ça fait une fameuse réclame à Sarah Bernhardt.