Le Tsar Pape

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Au moment où en France recommença la lutte de l’Etat laïque, de la république démocratique, avec la puissance romaine, lutte qui malgré la loi du 11 décembre 1905 est loin d’être terminée, un combat plus tragique, celui du peuple contre l’autocratie, reprit en Russie.

Etant données les différences dans l’histoire et la culture des nations, la lutte de la France et du Pape présente évidemment un autre aspect que celle du peuple russe avec son Tsar.

En France l’opinion publique dirige les actes du gouvernement, les ennemis combattent surtout par les écrits et les discours ; le martyre, le désir de donner sa vie, sont passés à l’état de légendes. En Russie, on donne la parole aux browning et aux bombes, le sang coule avec une prodigalité plus abondante, semble-t-il, que dans toutes les révolutions antérieures. Mais cet aspect tragique mis à part, le sens des événements russes présente de nombreuses ressemblances avec ce qui se passe en France. Là-bas et ici les nations rejettent le joug de la fausse théocratie, là-bas et ici la tendance vers un Etat laïque et humain pousse le peuple à se débarrasser de toute autocratie, qu’elle émane du Pape ou du Tsar.

Pape et Tsar, telles sont les deux formes de la théocratie, de la confusion du divin et de l’humain, élaborées par l’Histoire.

Tsar à l’Orient, pape à l’Occident.

On les voit face à face au XIe siècle déjà, à l’époque du schisme, au moment où Byzance lutte avec Rome pour la suprématie religieuse. Et de même que le pouvoir du Pape n’a pas d’existence réelle en dehors du catholicisme, l’autocratie russe est inséparable de l’orthodoxie orientale.

I[modifier]

En Occident on est généralement enclin à considérer la monarchie russe comme une forme historique attardée de l’absolutisme éclairé, aujourd’hui disparu dans le reste de l’Europe. Grâce à un caprice de l’histoire, la royauté absolue, balayée en France par la Révolution de 89, vit encore en Russie, sorte d’archaïsme, de survivance historique, témoignage du retard du mécanisme de l’Etat russe. L’Europe ayant élaboré des procédés plus parfaits de gouvernement, la Russie devra, si elle veut s’engager définitivement dans la voie du progrès, emprunter à l’Europe sa technique de l’Etat, comme elle fit également autrefois en ce qui concerne la civilisation matérielle.

Ainsi pensent, non seulement les Européens, mais aussi nombre de gens parmi les Russes ; ainsi pensent tous les membres de l’opposition libérale qui cherchent dans la constitution des Etats européens un exemple à suivre : les occidentaux.

Nos occidentaux aspirent donc vers une forme constitutionnelle de gouvernement. Le Tsar, le principe monarchique, exerce encore parmi le peuple beaucoup de charme, de fascination, et il ne faut pas rompre trop brusquement avec les préjugés populaires.

Attenter au pouvoir du Tsar provoquerait sans doute une forte contre-révolution. L’obscur moujik — et la Russie est surtout l’empire des moujiks — tient encore à l’idée d’une royauté, idée qui a fait son temps dans le reste de l’Europe. En conséquence, il est plus prudent de ne pas rêver à la République, de conserver la monarchie en la limitant par la représentation populaire. Le Tsar restera, mais inoffensif.

Et quand le peuple russe, grâce au temps et à la culture, aura grandi, alors seulement l’idée républicaine pourra se réaliser.

Telle est la façon typique dont les occidentaux considèrent le pouvoir du Tsar.

Les slavophiles envisageaient autrement la question. Après avoir mis en évidence que le fondement le plus important du pouvoir du Tsar réside dans l’orthodoxie, ils en dégageaient un idéal mort-né, ils voulaient arrêter l’histoire, ramener la Russie en arrière, vers le XVIIe siècle. Mais ils comprenaient bien la signification de l’orthodoxie, et sans peut-être s’en rendre compte d’une façon consciente, ils ont montré que pour arracher l’ivraie autocratique, il est insuffisant d’ébranler, comme le pensent les occidentaux, les bases empiriques de l’absolutisme, mais qu’il faut surtout anéantir son entité religieuse et métaphysique. C’est uniquement s’il abat l’orthodoxie que le peuple russe se délivrera de l’absolutisme.

Les occidentaux ont étudié avec soin l’histoire de la lutte des différents peuples avec le pouvoir royal, mais ils n’ont point accordé une attention suffisante au combat de l’Etat laïque avec l’Eglise. Pourtant l’histoire européenne nous montre avec quelle difficulté un état se libère de l’idée faussement théocratique du catholicisme. Il semble que Luther, les encyclopédistes, la Révolution française auraient dû porter un coup mortel au catholicisme. Cependant il est vivant comme autrefois. L’Europe a vaincu le despotisme royal, non le pouvoir du Pape.

On pourrait croire que l’autorité de Louis XIV était au moins aussi absolue que celle d’Alexandre III. Mais autocrate autant qu’il était possible de l’être, le pouvoir du roi, de par son essence même, était autre que celui d’un Tsar. Il ne comportait pas en soi l’idée théocratique, et partant on pouvait plus facilement lutter avec lui qu’avec l’autocratie russe.

Hors de France, à Rome, vivait le vicaire du Christ, le remplaçant de l’apôtre Pierre, avec le consentement duquel Louis XIV régnait. Comme chaque autocrate Louis XIV pouvait dire : «l’Etat c’est moi », mais il ne pouvait dire comme le Tsar : « l’Eglise c’est moi. »

Le gallicanisme a échoué totalement et toutes les tentatives que l’Etat français entreprit pour se libérer de Rome n’ont abouti qu’à renforcer l’ultramontanisme. Si dans l’histoire le glaive temporel a souvent vaincu le glaive spirituel, la défaite de ridée théocratique du catholicisme ne s’en est pas nécessairement suivie.

L’esprit de Boniface VIII vit comme autrefois dans la Papauté, il mourra seulement avec le Pape. Pour que la suppression du dogme de l’infaillibilité du Pape, suppression proclamée encore en 1682 par le § 4 de la célèbre déclaration, entrât en vigueur, il aurait fallu que Louis XIV eût cessé d’être catholique. L’idée d’une église locale est en opposition absolue avec le catholicisme qui repose sur l’illusion de l’universalité. « Sans le Pape, il n’y aurait point d’église, bien plus, il n’y aurait plus de christianisme », disait Joseph de Maistre (« Du Pape », Introduction)

Le gallicanisme est la négation de l’idée catholique et le Pape avait raison de rejeter la déclaration de 1682.

Au point de vue catholique, la séparation du catholicisme et de l’Etat est une « contradictio in adjecto ».

L’Etat peut se séparer du catholicisme et c’est en ce moment un droit sacré pour lui ; mais le catholicisme, lui, ne peut pas se séparer de son idéal théocratique sans cesser d’être le catholicisme. « Le roi ne tient sa couronne que de Dieu seul ». Tel est le point de vue gallican à l’époque de Louis XIV. Mais la théorie « monarchomaque » a trouvé un appui dans l’Eglise. Le livre du jésuite espagnol Mariana (« De rege et régis institutione » 1603) dans lequel est justifié le meurtre du tyran s’il va contre l’Église, était la limitation la plus marquée du pouvoir absolu, la réfutation de l’idée gallicane. Le roi tient son pouvoir de Dieu, si le vicaire du Christ, le pape, l’admet. Seule, la sanction du pape rend divin le pouvoir royal.

Louis XIV lui-même, onze ans après la déclaration de Bossuet, l’abandonna et dans sa lettre au pape Innocent XII lui promit de n’en point tenir compte. Ici il se sépara de l’histoire et du peuple. On ne pouvait plus arrêter désormais l’anticléricalisme, la lutte de la France avec Ro me. Mais le fait en soi de l’amende honorable de Louis XIV est extrêmement important. Il souligne la différence entre les deux absolutismes : oriental et occidental.

A la suite du conflit entre le Tsar Alexis Mikhaïlovitch et Nikon, conflit qui aboutit à la réforme de l’Eglise sous Pierre le Grand, une attitude analogue de l’empereur russe vis-à-vis de l’Eglise aurait été impossible. Le roi français rêvait seulement d’être chef de l’Eglise et de se libérer du pouvoir papal, tandis que le Tsar russe est effectivement devenu le chef de l’Eglise ; il est non seulement monarque laïque absolu, mais aussi suprême pontife de l’Eglise orthodoxe russe. Il réunit en ses mains l’autorité de Louis XIV et celle de Pie X.

Le pouvoir des Tsars nous fut légué par Byzance. D’après les canonistes russes, la différence byzantine entre le sacerdoce et l’empire (ἱερωσύνη et βασιλεία) ne coïncide point avec la distinction de l’autorité laïque et du pouvoir religieux en Occident. Sacerdoce et empire se tiennent ensemble à la tête d’une même organisation mi-sacerdotale, mi-impériale et il n’existe qu’une délimitation fort embrouillée entre ces deux pouvoirs. Les empereurs ont, il est vrai, déclaré la symphonie comme le rapport désirable entre l’Eglise et l’Etat.

Dans la sixième nouvelle de Justinien, le sacerdoce et l’empire sont déduits d’un principe unique, on y affirme que si l’un et l’autre sont conformes à ce qu’ils doivent être « il s’établit entre eux un accord bienheureux (συμφόνια) et de toute utilité pour le genre humain ».

De ceci, il ne s’ensuivait point la soumission de l’empereur au glaive spirituel. La lutte occidentale des deux puissances qui se termine à Canossa est étrangère à l’Orient. Le Tsar, grâce à l’onction qui le sacre, est non seulement empereur, mais aussi grand-prêtre. Il unit en soi les deux pouvoirs. L’empereur Léon Isaure se reconnut comme le successeur de l’apôtre Pierre, ayant mission de paître le troupeau des fidèles, et le concile œcuménique de Chalcédoine a voulu voir dans la personne de Markion le prêtre et l’empereur, le vainqueur à la guerre et le détenteur des vérités religieuses.

Quand à la fin du XVIe siècle le « très pieux » Tsar Théodore Ivanovitch établit l’institution du patriarcat, la lutte entre le patriarche et le Tsar commença. Chez les patriarches, chez Nikon surtout, on vit tout naturellement se développer les tendances papistes. Nikon se considérait comme une représentation vivante et animée du Christ, exprimant la vérité par ses paroles et ses actes. « Le premier prélat (patriarche) est l’image du Christ, disait-il, et les archevêques et évêques sont les images des élèves et des apôtres. »

Alexis Mikhaïlovitch, « très débonnaire et très orthodoxe », l’idéal du tsar russe orthodoxe, ne se soumit pas aux exigences du patriarche-ami et l’exila dans un monastère. Ceci avec l’approbation des patriarches orientaux. Interrogés par le Tsar, ils répondirent que [1] « comme la puissance de Dieu sur les cieux embrasse tout, de même le pouvoir du Tsar s’étend sur tous ses sujets. Et de même qu’un apostat de la foi se sépare du sein des orthodoxes, de même celui qui ne demeure point fidèle au Tsar n’est pas digne de parler au nom du Christ, car le Tsar est l'oint (χριστὸσ) de Dieu, tient de lui son sceptre, son globe et son diadème. Par conséquent tous ceux ayant atteint la dignité d’évêque, et en particulier les patriarches, doivent prêter au Tsar serment de fidélité. »

Pierre le Grand, le fils du a très orthodoxe » Alexis Mikhaïlovitch, tira la dernière conclusion de la théorie de l’onction soutenue dans la missive des patriarches occidentaux. Il supprima le patriarcat lui-même et instaura un organe de gouvernement de l’Eglise qui lui fût soumis : le Synode. Dans le serment des membres du Synode se trouvait le paragraphe suivant : « J’admets et affirme par serment que le juge suprême du Saint-Synode est l’empereur de toutes les Russies. »

Et dans le manifeste instaurant le Synode, Pierre indique nettement qu’il détient le pouvoir d’introduire dans l’Eglise toutes réformes qu’il jugera bonnes.

Les lois fondamentales qui nous régissent actuellement sont encore toutes pénétrées de ces principes. Le chapitre LXII proclame « l’empereur comme empereur chrétien, défenseur suprême et gardien des dogmes de la foi dominante, de l’orthodoxie et du bon ordre dans l’Eglise ». Et dans ce sens le tsar s’appelle dans le paragraphe relatif à la succession au trône « chef de l’Eglise [2] ».

Pendant son couronnement l’empereur Paul Ier a lu cet acte solennellement dans la cathédrale de l’Ascension. Dans le recueil complet des lois (tome XXIV, N° 17 910), avant les textes, sont placés les mots suivants : « L’acte établi par le s ouverain le jour du saint couronnement de sa Majesté impériale est conservé sur l’autel de la Cathédrale de l’Ascension. »

Le texte des lois lui-même débute par : « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit [3]. »

Théoriquement, le pape aurait fort bien pu, non seulement excommunier Louis XIV, mais encore, en s’appuyant sur la théorie monarchomaque, il aurait considéré son assassinat comme un châtiment pour les crimes commis envers l’église.

L’empereur russe occupe une situation toute différente. Non seulement l’Eglise ne saurait juger le tsar, mais le tsar est le juge suprême de l’Eglise.

Catherine II elle-même, une Allemande, amie de Voltaire et de Diderot, qui tua son mari de sang-froid, est inattaquable au point de vue religieux. De même que toutes les ignominies commises par. Alexandre VI Borgia n’ébranlent en rien le principe de l’infaillibilité du pape, de même les qualités personnelles ou les défauts de l’empereur russe n’influent point sur sa dignité de suprême pontife.

II[modifier]

Dans les temps troublés actuels où l’on voit s’ébranler l’absolutisme, le Tsar a décidé de convoquer un concile et dans ce but il réunit auparavant une commission composée de membres du Saint-Synode, de nombreux évêques, de différents professeurs d’instituts religieux et de quelques laïques.

Le Tsar pouvait chercher l’appui de l’Eglise pour deux buts.

Ou, voulant sincèrement renoncer à l’absolutisme, il devait obtenir de l’Eglise une sanction religieuse pour cet acte d’Etat important.

Ou, faisant des concessions à l’esprit du temps, mais seulement sous l’impulsion de l’activité révolutionnaire, le Tsar voulait se servir de l’Eglise en tant que force contre-révolutionnaire. C’était ans doute dans ce but que toute la réforme de Eglise fut entreprise.

Nicolas II désire sincèrement les réformes. Il verrait avec plaisir chacun de ses sujets mettre une poule au pot. Il est impossible d’en douter. Mais, s’il admet les réformes, c’est à la condition première que la plénitude de son pouvoir soit conservée intacte.

A Pétersbourg courut une anecdote d’après laquelle le Tsar aurait dit n’avoir rien contre la constitution, pourvu qu’elle ne touchât pas à l’absolutisme.

C’est une anecdote, mais elle rend d’une façon assez réelle l’attitude du Tsar vis-à-vis d’un changement dans le mécanisme du gouvernement en Russie.

Pour comprendre ce désaccord, il faut analyser la psychologie du Tsar comme homme et comme empereur.

L’homme ne se distingue par aucune qualité particulière ni bonne, ni mauvaise, et l’on ne peut dire de lui rien de mal. Nicolas II est père et mari exemplaire. On ne lui connaît ni vice, ni passion, ni entraînement. Il vit d’une façon relativement modeste. Son attitude envers autrui est simple et affable. Son sourire charmant, son bon et sincère regard sont bien connus. Ses grands yeux clairs, voilés de tristesse, donnent une sorte de noblesse à son visage. En définitive, c’est le type d’un riche sei gneurrusse sorti des Officiers de la garde et étant à leur niveau quant au développement et à l’instruction. Il étudiait bien, sans montrer pour aucun sujet de prédisposition spéciale. Dans la Bibliothèque Impériale publique, j’ai vu ses notes autographes, prises pendant le cours de jurisprudence que lui enseignait K. P. Pobiédonostsev [4]. D’une écriture peu sûre d’elle-même, l’empereur, héritier alors, écrivait les notions élémentaires du droit que son professeur lui servait assaisonnées d’une sauce réactionnaire. Il est peu probable qu’à la suite de ces leçons Nicolas II ait complété ses connaissances théoriques en sciences juridiques.

Jusqu’à la guerre il mena une insouciante vie de famille. Il allait souvent à l’étranger, à Darmstadt, à Livadia (en Crimée), où il passait de longs mois d’automne. Les affaires d’Etat se bâclaient le matin, ensuite promenades dans le parc, lawn-tennis et le soir un interminable bésigue où les quelques partenaires amis de l’empereur ne se distinguaient pas plus que le maître par aucune qualité spéciale. Cette sympathie pour les gens ternes, pitoyables, bons garçons, les « camarades de régiment » est très caractéristique chez le tsar. Son père avait groupé autour de lui le prince W. P. Mestcherski, le comte A. Tolstoï, K. P. Pobiédonostsev et S. J. Witte. Tous ces gens firent beaucoup de mal à la Russie, mais on ne peut leur refuser une grande intelligence. Aux côtés du Tsar d’aujourd’hui on ne rencontra jamais aucun talent. Il eut Witte en héritage, mais il ne l’aima jamais. Il le méprise, le hait, a peur de lui.

Nicolas II est un fils fidèle de l’Eglise. Simplement, sans réflexion, il croit au Dieu orthodoxe. Chez lui la religion rentre dans les us et coutumes de la vie et il accomplit avec conscience tous les rites religieux. Une circonstance particulière : la naissance de son fils, le rapprocha étroitement de l’Eglise. Comme on le sait, l’empereur était sans héritier et des filles naissaient toujours. Mais à la suite d’un pèlerinage aux reliques, depuis peu découvertes, de Saint-Séraphin de Sarow, un fils naquit. Ce signe incontestable d’une grâce particulière devait influencer le Tsar, d’autant plus que comme tous les gens de foi naïve et inconsciente, il est fort superstitieux.

On remarque même chez lui une certaine croyance dans les sorciers, en toute sorte d’individus suspects qui pénètrent au Palais par la porte de derrière. Pendant un moment ce fut un certain Anatole Khlopof qui lui dévoilait les vérités, puis Demtschinski, l’ingénieur fantastique qui fit beaucoup de bruit avec sa théorie charlatanesque de la prévision du temps, et enfin Philippe, le fameux spirite.

Philippe exerçait sur le Tsar une influence énorme et il est fort possible que toute l’histoire de la canonisation de Séraphin ait été ourdie dans le seul but de détourner le Tsar du spiritisme et de le ramener dans le giron de l’Eglise. Enfin l’influence du mythique secrétaire d’Etat Besobrasov, minuscule chevalier de la Garde en retraite, et l’un des principaux auteurs responsables de la guerre japonaise, est encore tout à fait incompréhensible.

Le Tsar, homme bon et faible, est dépourvu de toute volonté, complètement incapable de s’opposer aux gens avec qui il est en divergence d’opinions, ce qui fournit un prétexte pour l’accuser de duplicité. « Un byzantin rusé », l’appela un militaire haut placé. Cette opinion est fausse. L’empereur n’est point hypocrite, mais, comme tout homme sans volonté, il est toujours d’accord avec son dernier interlocuteur. Il répond à chaque proposition : « Mais oui, mais oui », « koniechno, koniechno », dans le seul but de ne contrarier personne. Si Nicolas II était un particulier, un officier du régiment Preobrajenski par exemple, il serait très aimé de ses camarades et il veillerait saintement sur l’honneur de l’uniforme. Il ne ferait point une carrière brillante à cause de son incapacité. Ses « jours » seraient probablement hospitaliers et ennuyeux, de même que les solennités et réjouissances de sa cour se distinguent avant tout par le manque de goût, caractéristique d’un petit bourgeois.

Mais ce petit officier modeste et sans volonté occupe le trône des empereurs russes. Sur l’homme créé pour vivre comme tous, sont accumulées les plus grandes obligations et une effrayante responsabilité. Au milieu des pompes solennelles dans la cathédrale de l’Assomption, ce lieu sacro-saint de la terre russe, Nicolas II, à la fois fils croyant et chef de l’Eglise, a posé sur sa tête la couronne et comme tsar-pontife se fit lui-même communier à l’autel en y entrant par la porte sainte. Il y prêta serment de veiller sur l’orthodoxie et l’absolutisme.

Par cet acte il s’imposait le sacerdoce et l’empire, le pouvoir religieux et le pouvoir civil. Comme individu, Nicolas II est profondément innocent ; comme empereur c’est une véritables malédiction pour la Russie, surtout parce qu’étant très religieux, parfait orthodoxe, il comprend fort bien que toute concession à l’esprit d u temps est une trahison envers les principes de l’absolutisme. Il est sans force aussi bien pour devenir un monarque vraiment absolu et de cette façon éclairer la situation et provoquer la dernière grande lutte avec le peuple, que pour abdiquer l’absolutisme non seulement en surface, mais aussi intérieurement. En effet, il n’a point encore abandonné l’absolutisme.

A partir du 12 décembre 1904 (date du 1er Ukase « libéral ») il n’y eut point un seul acte du pouvoir aussi important que le serment prêté par l’empereur lors de son sacre. Toute promesse ne crée au Tsar aucune obligation morale, si elle n’est pas faite par lui en tant qu’autocrate, et autocrate non seulement dans le sens historique et laïque, mais aussi religieux. Cette abdication intérieure, religieuse de l’absolutisme, Nicolas II ne l’a point faite, il ne la fera jamais. Le manifeste du 17 octobre aurait supprimé l’absolutisme dans la conscience du Tsar, lui aurait créé une obligation intérieure, s’il avait été accompagné d’une déclaration correspondante du Tsar, comme suprême pontife. Il n’en fut rien. Le manifeste qui minait les bases de l’absolutisme fut écrit sous une forme purement laïque et ce qu’il avait d’essentiel était contenu dans le rapport mal composé de Witte, paru en même temps : Personnellement, Nicolas II a le droit de se considérer après le manifeste comme un monarque aussi absolu qu’avant. Les nouvelles lois fondamentales publiées avant l’ouverture de la Douma sont bigarrées des mots « autocrate absolu ». Dans le chapitre XXIV est spécialement exposé que les anciens chapitres relatifs au Saint Couronnement, à l’onction et à la foi restent en vigueur. Or, ces règlements sont précisément ceux qui déterminent l’essence religieuse de l’autorité du Tsar, qui font voir la vraie signification de l’absolutisme russe comme étroitement lié à l’orthodoxie. Le manifeste du 17 octobre pourrait être considéré comme une concession du monarque laïque, une limitation du pouvoir absolu d’un empereur au sens occidental. Mais on oublie que l’empereur est tsar, chef de l’Eglise, suprême pontife. Ce que l’empereur donnait au peuple, le Tsar le lui refusait. L’absolutisme constitutionnel, la constitution absolutiste, tel est le cercle vicieux dont ne peut sortir ce petit officier innocent.

Le 31 décembre 1904, 10 jours seulement avant le 22 janvier 1904, date mémorable dans l’histoire de la révolution russe, une députation d’un club politique réactionnaire, « l’assemblée russe », présenta à l’empereur une adresse déclarant que « l’assemblée russe repousse nettement toute idée d’un changement de principe du pouvoir absolutiste». Répondant, le Tsar prononça textuellement les paroles suivantes : « Je vous remercie de toute mon âme pour ces pensées honnêtes et vraiment russes. Il n’y a rien à ajouter ni à retrancher à ce que vous avez dit. »

Et « l’assemblée russe » avait raison quand elle croyait que la journée du 17 octobre n’avait en rien modifié l’essence des pouvoirs du Tsar. Lorsque les élections arrivèrent, « l’assemblée russe » écrivait en tête de son programme électoral : « L’absolutisme du Tsar n’est point aboli par la déclaration du 17 octobre. Il continue à s’exercer en Russie sous l’ordre nouveau », et comme confirmation de ce fait l’assemblée dit que « si l’empereur avait voulu changer la forme actuelle de gouvernement, il l’aurait fait avec la même pompe solennelle qui présida à son couronnement lorsqu’il prit le pouvoir absolu. »

Le 17 janvier 1906, trois mois avant l’ouverture de la Douma, le groupe des néo-Slavophiles de Moscou fit paraître son programme électoral. Dans ce dernier, il admet que le manifeste du 17 octobre peut donner lieu à de fausses interprétations. Mais néanmoins les néo-Slavophiles affirment que « le pouvoir du Tsar restera immuable tant que dureront les conditions desquelles il est né et dans lesquelles il puise sa force. Par conséquent, le sort de l’absolutisme ne dépend ni du manifeste du 17 octobre, ni d’un acte légal quelconque. La question est avant tout de savoir si la foi populaire, base de la vitalité du pouvoir du Tsar, restera intacte, et si l’absolutisme saura justifier cette foi en accomplissant sa mission historique ».

C’est de la même manière que tous les membres de la commission du concile considèrent le manifeste du 17 octobre. La question des rapports de l’Eglise et de l’Etat, ou plutôt la question de savoir comment préserver l’orthodoxie du péril que pourrait lui faire courir la chute de l’absolutisme a permis de dévoiler la psychologie du clergé et sa manière de considérer l’absolutisme.

Ainsi le Professeur Goloubeff dans une réunion [5] disait : « Entre l’Eglise orthodoxe et l’empereur russe orthodoxe, la plus étroite liaison doit régner. Dans de précédentes réunions on a dit que l’Etat russe était entré dans une période nouvelle de son existence ou, pour parler plus exactement, que nous avons une révolution et que les temps futurs sont assombris par l’obscurité de l’inconnu. Mais devons-nous avoir en vue cet énigmatique avenir et diriger vers un « x » indéterminé nos discussions sur les rapports de l’Eglise et de l’Etat ? Si un pareil malheur arrivait (sic), si nos lois fondamentales (orthodoxie, absolutisme, nationalité) devaient être ébranlées, alors la vie elle-même nous indiquerait quels doivent être les rapports de l’Eglise et de l’Etat. Mais actuellement sous un empereur orthodoxe qui a rassuré les fidèles après le 17 octobre en leur déclarant qu’il est toujours l’empereur absolu, nos discussions doivent avoir pour base le fait réel et non de conjecturales appréhensions pour l’avenir. »

Le Haut-procureur du Saint-Synode est à la fois membre de la commission préparatoire du concile et membre du gouvernement. Mais cependant on ne voit point de compte-rendu dans lequel lui ou ses collaborateurs aient émis une opinion autorisée, afin d’éclairer le malentendu sur l’absolutisme : s’il est ou non limité. Au moment même où siégeait la Douma, où les Ministres répondaient aux interpellations successives, où Mouromtseff veillait à la plus scrupuleuse observance des formes parlementaires, à la commission chargée par l’empereur de préparer le concile œcuménique on affirmait sans protestation du représentant du Ministère que l’absolutisme est immuable. Et le nouveau ministère de M. Stolypine promit solennellement, dans le § 13 de sa déclaration, la réunion du concile comme un acheminement vers les réformes libérales, de ce même concile qui craint comme le feu la chute de l’absolutisme et qui, pour épargner à l’Eglise une telle calamité, s’empresse d’établir le patriarcat, cet absolutisme à l’envers.

Le projet de rétablissement du patriarcat montre très nettement l’état d’esprit du clergé russe et mérite une attention particulière.

Les temps sont changés ; on ne peut plus parler sérieusement d une réédition du conflit de Nikon avec Alexis Mikhaïlovitch. Le clergé parle avec une grande sincérité de la symphonie entre le pouvoir du tsar et celui du patriarche ; ses membres prêteront au Tsar tous les serments, pourvu qu’il n’y ait point entre eux et le Tsar de malentendu, pourvu que le tsar lui-même existe.

C’est ici la base de tout.

Le patriarcat est nécessaire pour l’orthodoxie, parce que l’absolutisme peut tomber aujourd’hui ou demain, et l’orthodoxie pourrait être entraînée dans la chute. Sans absolutisme, l’orthodoxie est fatalement condamnée à l’éloignement de la vie publique, au monastère.

L’orthodoxie, de même que le catholicisme, n’a pas d’autre possibilité d’existence sociale, de participation dans l’Etat, que par l’intermédiaire d’un Dieu terrestre dont l’essence ne peut se distinguer de celle d’un César païen divin. Si, en fait, et de même que le pape, le patriarche n’a aucun pouvoir laïque réel, il n’en sera pas moins comme idée l’incarnation permanente du principe de l’absolutisme.

Le César-Pape cédera la place à un Pape-César. Le principe social de l’orthodoxie, de la fausse théocratie, ne pouvant s’appliquer qu’à l’aide d’un tsar terrestre et divinisé, demeure toujours intangible.

Antoine, évêque de Wolhynie qui, comme Jean de Cronstadt, exprime de la façon la plus nette, l’idéal social de l’orthodoxie disait : « Depuis mon enfance j’ai toujours aimé à questionner les meilleurs fidèles de l’orthodoxie, ceux qui regardent comme un devoir sacré d’approcher de la sainte grotte et de se prosterner devant le tombeau de notre Seigneur. Disant avec un attendrissement profond le baiser qu’ils ont donné à la source de notre résurrection et les yeux noyés de vraies larmes, ces fidèles parlaient avec une extase égale (sic) de celui qu’ils ont eu l’honneur de contempler, des bénédictions qu’ils ont reçues et des entretiens qu’ils eurent avec celui sur lequel est imprimé la gloire de Dieu et qui d’après la parole d’un ancien interprète des canons [6] représente pour l’Eglise militante et le peuple de Dieu le Christ lui-même (sic) demeurant d’une façon invisible (?) parmi nous. »

Sans aucun doute beaucoup de pèlerins ont véritablement éprouvé une même émotion devant le tombeau dans lequel reposait autrefois le corps du Christ, véritable chef de l’Eglise, que devant un patriarche. De même que l’évêque de Wolhynie dont toutes les sympathies vont aux bandes noires, qui se prononça contre l’amnistie et l’abolition de la peine de mort, croit sincèrement ce qu’il enseigne.

Un vieil empire romain païen, un Dieu terrestre, telle est l’unique conception sociale réalisée dans l’histoire par l’Eglise chrétienne. Une vie vraiment sainte, individuelle, ascétique dans le monastère, et l’empire romain dans le monde : telle est l’antinomie de l’orthodoxie ainsi que du catholicisme. Si l’absolutisme ne s’était point ébranlé, l’Eglise resterait soumise au Tsar, elle n’aurait pas rêvé au patriarcat, pas plus que le Tsar n’aurait cherché un appui sur l’Eglise. L’absolutisme et l’orthodoxie sont un Janus : l’un ne peut vivre sans l’autre.

III[modifier]

Au prix d’une soumission absolue au tsar, l’Eglise s’était acheté une position suprême et dominatrice. Toujours le glaive laïque était à son service. Et quand le pape dut se contenter d’une platonique mise à l’index de la littérature impie, ce qui ne réussit qu’à la propager plus sûrement, chez nous les gens de la police et les douaniers veillaient à l’observation rigoureuse des arrêtés de la censure ecclésiastique. Le public fut ainsi privé, jusqu’à ces derniers temps, des œuvres de Strauss, de Renan et de Tolstoï et aussi de travaux scientifiques, tels que ceux consacrés à l’étude des influences assyro-babyloniennes sur la Bible.

En outre, et indépendamment de la censure religieuse protégée par le glaive laïque, l’organisation de l’Eglise orthodoxe comprenait des prisons laïques mises aimablement à sa disposition par l’Etat pour de nombreux dissidents, et des prisons ecclésiastiques pour leur propre clergé. L’Eglise orthodoxe a sa prison chrétienne à elle, dépendante du monastère de Souzedal.

Il y a peu de temps, Léon XIII qui s’était volontairement enfermé dans le Vatican, condamna (encyclique « Libertas » 1888) la doctrine affirmant que l’Eglise chrétienne doit seulement parler pour convaincre et lui enlevant le droit coercitif de juger et de punir. Par bonheur l’effet de cette condamnation ne dépassait pas les limites de la rhétorique papale. Au même moment nos prélats, heureux à faire envie au clergé catholique, usaient largement du pouvoir qui leur était conféré et enfermaient dans la prison de Souzedal ceux des serviteurs de l’autel à qui leur conscience religieuse ne permettait pas de se taire [7].

Mais aujourd’hui ou demain le glaive laïque peut se trouver forcé de cesser ses services et l’Eglise se verra alors obligée de se contenter du glaive spirituel.

L’Eglise n’est pas à ce point aveugle ; elle a déjà commencé à prendre les précautions nécessaires pour se préserver de cette calamité possible. Guidés par l’instinct de conservation, les prélats ont décidé d’utiliser dans ce but le futur concile convoqué par le Tsar.

Beaucoup de gens crédules ont fondé sur ce concile de grandes espérances. Par suite d’une large participation des laïques il leur semblait qu’ils pouvaient détruire le lien qui unit l’autocratie à l’orthodoxie, et rendre, en établissant la gestion concilaire de l’Eglise, l’organisme religieux plus vivant et plus conforme à l’esprit du temps.

L’histoire de la commission du concile dont les comptes rendus furent publiés, a montré combien de telles illusions étaient naïves. L’unique résultat fut que les laïques participeraient au concile, mais à titre consultatif ; leur élection même devait être ratifiée par les évêques. D’autre part, une écrasante majorité décidait de rétablir le patriarcat. Ce faisant, l’Eglise agit d’une manière très logique et en parfait accord avec les traditions de l’orthodoxie.

L’idée de la démocratie — et qu’est-ce que poursuivre sans relâche l’obtention du droit électoral, sinon l’application de cette idée — est complètement étrangère à l’orthodoxie qui, comme le catholicisme, repose sur le principe sévère de la hiérarchie. L’organisation de l’Eglise va de haut en bas et non de bas en haut. Sur ce point, catholicisme et orthodoxie sont irréductibles, et il est ridicule de croire que l’orthodoxie peut faire la moindre concession à « l’esprit du temps ». Par là elle cesserait d’être elle-même, se renierait. Toute son histoire, toute celle du catholicisme nous le démontrent.

Lorsque le pape Pie IX reçut, en 1871, les pèlerins français à Rome, il leur dit entre autres choses : « Ce qui opprime votre patrie, ce qui l’empêche d’acquérir la grâce divine, c’est la confusion des principes. Je ne crains pas les misérables communards évadés de l’enfer ; mon principal ennemi c’est le libéralisme catholique, ce système fatal qui rêve à l’union de deux choses incompatibles : l’Eglise et la Révolution. Je l’ai déjà condamné et le condamnerai quarante fois encore s’il est nécessaire. »

Ces paroles définissent exactement les rapports du catholicisme avec l’histoire, le progrès, la culture.

Il pourrait sembler que Léon XIII ait abandonné les principes de son prédécesseur, mais c’est là une erreur évidente. Plus adroit et plus souple que Pie IX, il se mit en accord avec l’esprit du temps, non pour s’y soumettre, mais pour l’utiliser à la plus grande gloire du catholicisme.

Léon XIII ne s’est en rien écarté du principe de Pie IX et ses encycliques nombreuses (par exemple « Libertas » « Immortale Dei » et tant d’autres) dans lesquelles il condamne catégoriquement la liberté de conscience, de parole, d’enseignement ne sont que la répétition de ce qui était exposé dans « Quanta cura » et « Syllabus ». Suivant les qualités particulières et les tendances individuelles du vicaire du Christ, la tactique et la diplomatie peuvent varier, mais l’entité de la papauté demeure immuable et irréconciliable. L’avènement au trône papal d’un homme plus simple et plus sincère a suffi pour que tous puissent voir que dans son essence même, le catholicisme est irréconciliable. Le concile du Vatican de 1870 a beaucoup étonné ; il a provoqué un schisme dans l’Eglise même ; mais ce schisme minuscule n’a pas entraîné les masses populaires et l’étonnement des laïques ne reposait sur rien. L’infaillibilité était toujours inhérente au pape. Même un russe, Vladimir Soloviev, l’a bien compris et dans son livre « La Russie et l’Eglise Universelle » il donne de nombreux extraits des épîtres du pape Léon le Grand, dans lesquels le dogme de l’infaillibilité est déjà entièrement compris. L’attitude de l’Eglise orientale envers l’esprit du temps est tout à fait analogue.

Si l’idéal de la sainteté, du salut et de la piété individuels est différent dans les deux Eglises, si Thomas d’Aquin et Ignace de Loyola sont des types de sainteté catholique et François d’Assise un type plutôt orthodoxe, l’idéal social des deux Eglises est identique. Le Syllabus est catholique dans la même mesure qu’il est orthodoxe. Les actes réglementaires de l’orthodoxie et l’autocratie russes ne s’en écartent en rien.

Les nombreux manifestes des autocrates russes lus de l’ambon des églises et les épîtres synodales des « humbles évêques » se confondent au point de faire illusion avec les encycliques papales. Tout pape aurait béni l’épître du synode après le 9/22 Janvier 1905 ou les différents anathèmes lancés contre les séditieux. Des causes identiques déterminent des conséquences semblables. Dans les deux Eglises la métaphysique, le point de contact entre les Eglises et le monde, le lien qui unit ce qui est à Dieu et ce qui est à César, sont essentiellement identiques.

Pape à l’Occident, Tsar à l’Orient. La séparation entre les deux Eglises n’a point eu pour cause une contradiction dogmatique ; un peu de bonne volonté aurait pu aplanir le différend sur filioque et l’Eglise orthodoxe aurait pu se convaincre facilement qu’à ce sujet la vérité était du côté du catholicisme. Il s’agissait en réalité de savoir si l’on devait reconnaître comme chef de l’Eglise le pape de Rome ou l’empereur de Byzance. En Occident l’idéal théocratique s’incarne dans le prélat romain qui avait ajouté à son sacerdoce le pouvoir païen du César Dieu. En Orient l’héritier des empereurs romains s’était proclamé souverain pontife de l’église. La chrétienté historique a créé ainsi deux dieux terrestres identiques devant lesquels, les vénérant, elle se prosterna.

Le pape romain et l'oint (χριστὸσ) de Dieu, empereur byzantin, qui se sont emparés du pouvoir du véritable chef de l’Eglise, Christ-Roi, sont tous deux usurpateurs. Il n’y a en ceci aucune distinction métaphysique ; la différence est seulement historique et ses conséquences ont influencé les destinées de l’Occident et de l’Orient.

Soloviev juge l’orthodoxie particulièrement coupable dans cette incapacité de réaliser l’idéal théocratique dans le mécanisme étatique. « L’orthodoxie, dit-il, a séparé la société religieuse de la société laïque. La première se retira dans le monastère laissant le forum aux lois et aux passions païennes. » Rendre l’orthodoxie uniquement responsable de cette contradiction interne est profondément injuste. Pas plus que l’orthodoxie, le catholicisme n’a réussi à changer l’idéal du salut individuel et de l’ascétisme en un idéal social et religieux en même temps, niant l’Etat en tant que société fondée sur la violence.

L’orthodoxie créant et incarnant l’idéal de la vraie sainteté individuelle s’est soumise avec une particulière volupté au pouvoir laïque. Elle est tombée dans le quiétisme social et s’est bornée à bénir passivement les violences du pouvoir civil.

L’antinomie que la chrétienté n’a pu résoudre au cours de son développement historique apparaît d’une façon plus nette dans l’orthodoxie. Elle est cachée dans le catholicisme par une action sociale assez intense, mais toute superficielle, et par une forte organisation ecclésiastique. Mais si l’on approfondit l’histoire du rôle social du catholicisme, on voit que ses tentatives de créer un Etat chrétien n’ont pas eu plus de succès que celles de l’orthodoxie. Et si l’Eglise n’a point fait périr Renan sur le bûcher, de même qu’elle le fit de Giordano Bruno, c’est qu’elle ne l'a pas pu, non qu’elle ne l’a pas voulu. Jusqu’à présent les papes n’admettent point l’unité italienne et pour le démontrer ne quittent pas le Vatican. Mais si l’impossible arrivait, si le pape recouvrait une autorité laï que, le château Saint-Ange serait rempli de prisonniers politiques comme l'est actuellement la forteresse de Schlusselbourg.

Si en même temps l’orthodoxie et le catholicisme contemporains se sont, au moins dans une certaine mesure, affranchis des violences purement païennes, c’est uniquement grâce à l’influence du pouvoir laïque « athée ».

L’évolution historique des peuples s’est faite indépendamment de l’Eglise. L’État païen développé en dehors de toute confession a de plus en plus élevé la dignité humaine, mortelle, de l’individu, dont l’Eglise devait conserver la dignité vraie, immortelle. L’Etat, avec son idéal terrestre, « athée», purement humain, s’est imposé la tâche que devait accomplir l’Eglise. En conscience la Révolution française et la révolution russe actuelle sont plus près du Christ que l’auteur du « Syllabus » ou nos « humbles pères » qui ont commis le sacrilège de bénir le 9/22 janvier, journée à tout jamais déshonorante pour l’autocratie russe.

Mais penser que l’orthodoxie peut refuser d’accorder aux actes de l’autocratie sa sanction religieuse serait une véritable utopie. Pour condamner l’absolutisme du point de vue religieux, il faut rompre avec l’Eglise établie, de même q ue ceux qui sont en désaccord avec le pape doivent abandonner le catholicisme. Comprenant ceci, l’Etat, en Occident, se sépara peu à peu de l’Eglise. Pendant que le pape tentait d’arrêter l’histoire et caressait l’illusion qu’elle peut vraiment s’arrêter, l’Etat se développait par ses moyens propres, remplaçant l’idéal pseudo-théocratique de l’Eglise par un autre purement humain : le paradis sur la terre. Tandis que l’Église gardait la même immobilité, admettait un principe hiérarchique ayant pour origine une personnalité unique chef de l’Eglise et de l’Etat, l’Etat laïque, païen, s’élevait peu à peu jusqu’à la conception de l’idée démocratique, d’hiérarchie élective, d’autorité basée sur la volonté du peuple, de tous. Les rapports de l’Eglise et de l’Etat furent consignés dans des concordats. Le pouvoir de l’Etat se sépara du pouvoir de l’Eglise. La souveraineté internationale du pape permettait la possibilité de tels traités. Mais en Russie cette « théorie de la coordination », comme les canonistes l’appellent, ne pouvait trouver à s’appliquer. Nous n’avons point un chef d’Eglise ayant une capacité semblable à celle du Tsar et avec qui on pourrait traiter. Du point de vue du droit public, tout le clergé russe est sous la sujétion du Tsar, à la fois chef de l’Etat et de l’Eglise. On ne peut traiter avec soi-même, et le pouvoir autocrate réunit en soi les deux principes laïque et ecclésiastique. Une séparation priverait l’Etat de la sanction religieuse et l’Eglise de son chef. L’autocratie en se soumettant l’Eglise est devenue son esclave.

IV[modifier]

Entre les tendances de l’Eglise et celles de l’Etat une contradition profonde se manifesta en Russie dès l’époque de Pierre le Grand. Premier occidental, premier révolutionnaire russe, il lui incombait la besogne gigantesque de faire sortir la Russie du cercle du nationalisme, de la décrépitude tataro-byzantine et d’acclimater dans le pays la culture occidentale. Sans cette révolution accomplie par Pierre Ier, la Russie se serait peu à peu retirée de l’arène de l’histoire universelle et se serait transformée en un corps mort et figé, comme la Perse ou la Chine.

L’Eglise orthodoxe ne pouvait servir d’aide à Pierre. Dans l’ancienne Russie, dans les cadres étroits de l’Etat national, ayant l’orthodoxie comme unique religion, l’Eglise a rempli un grand rôle civilisateur et renier son influence bienfaisante dans un pays inculte et à demi-barbare, serait une grande injustice. Mais Pierre a fait sortir la Russie du nationalisme. D’abord état national, la Russie devient un empire avec l’aspiration intérieure de l’agrandissement inhérente à tout impérialisme. Ses frontières s’éloignent, elle s’incorpore toute une série de nationalités chacune avec sa langue et sa religion. Russe et Orthodoxe cessent d’être synonymes. L’Eglise locale orthodoxe était, vers la fin du XVIIe siècle, purement nationaliste ; elle excluait de son sein à la fois tout ce qui n’était pas orthodoxe et en même temps aussi tout ce qui n’était pas russe.

Pierre, de tsar moscovite, devenant empereur de toutes les Russies, sortit des limites de l’orthodoxie, de la sphère où elle avait une force réelle : il offrit à des étrangers les meilleures situations dans sa capitale et maintenant encore de grandes propriétés appartenant à des catholiques et à des protestants bordent la perspective Newski. Pierre, en tant qu’empereur laïque, protégea toutes les nations et toutes les confessions, pourvu qu’elles se soumissent à son pouvoir laïque. Les étrangers rasés, les fumeurs de tabac qui inspiraient aux moscovites barbus et couverts de vêtements tataro-byzantins un religieux dégoût, faillirent se rapprocher plus près de Pierre que les sujets moscovistes de son père. Entre l’empereur révolutionnaire et l’Eglise conservatrice la lutte devait éclater. Pierre se hâta alors d’achever l’œuvre commencée par son père et de se soumettre définitivement l’Eglise. Mais Alexis Mikhaïlovitch luttait avec Nikon pour des causes fort différentes. S’il voulait la suprématie du pouvoir du tsar, il était guidé par des motifs intérieurs purement religieux. Tsar vraiment orthodoxe et national, il estimait que la sainte onction lui imposait le devoir religieux de veiller au maintien du « bienheureux accord de toute utilité pour le genre humain » entre le sacerdoce et l’empire dont parle Justinien.

Ses conceptions générales ne se distinguaient en rien de celles de Nikon ou d’un sujet quelconque de l’Etat orthodoxe russe.

Alexis Mikhaïlovitch s’élevait non contre l’Eglise, non contre le patriarcat, mais contre l’individualité de Nikon qui troublait la théorie bien connue de la symphonie et qui interprétait d’une manière non orthodoxe le pouvoir du tsar. La discussion restait confinée dans les cadres de l’orthodoxie.

Ce qui se passa avec Pierre fut tout autre. Il entra en lutte avec l’Eglise elle-même. Ses conception inconsciemment religieuses, mais nullement orthodoxes, se heurtèrent à l’orthodoxie et l’on put voir alors leur incompatibilité. Pierre apporta à l’Eglise les dons saints de la culture occidentale, et l’Eglise loin de séparer le bon grain de l’ivraie et de bénir ce qui était vraiment saint, maudit tout en bloc. L’Eglise, forme historique, orthodoxe, nationale de la chrétienté n’avait rien à voir avec la culture. Elle ne voulut même pas s’en approcher. Sentant la raison avec lui, Pierre passa outre au refus de l’Eglise et si elle se fût maintenue comme une force indifférente, ne lui marquant pas d’hostilité, il lui aurait accordé une pleine liberté, de même qu’il ne s’immisçait point dans les affaires de ses sujets non orthodoxes.

Mais voyant clairement que l’Eglise ne pouvait rester telle, il se hâta de la soumettre. Le dilemme suivant se posait alors : ou briser la résistance de l’Eglise en vue du progrès humain, ou rejeter la culture pour la gloire de l’Eglise. Ce fut la première proposition que Pierre adopte, et c’est de quoi il tire mérite devant l’histoire, de même que c’est ici que commence l’impasse où s’est égarée l’autocratie contemporaine. Pierre amoindrit la signification de l’Eglise, il la traita comme un moyen, et l’Eglise se vengea. Pierre ayant été en Occident avait vu les embarras que la soumission au pape créait au pouvoir absolu. Haïssant ce l’esprit papal » il se proclama lui-même pape. « Je suis tous les deux ; et Tsar et patriarche », disait-il. Mais si une telle union entre le sacerdoce et l’Etat était normale dans l’ancien état moscovite de son père, elle ne l’était plus dans le nouvel empire. A Moscou, jusqu’au moment de l’avènement de Pierre, Sacerdoce et Etat suivaient des voies parallèles, sans se heurter au point de vue métaphysique. Les chocs avaient des causes purement empiriques. Le pouvoir du Tsar était sacré et le patriarche était le Tsar des consciences au point de vue religieux et aussi social. L’orthodoxie se confondant avec l’autocratie et la nationalité, il était difficile de définir ce qui dépendait de l’une ou l’autre.

Sous Pierre une sorte de séparation s’ébauche. L’autocratie devance l’orthodoxie et la nationalité. L’histoire, la culture, le progrès se sont joints à l’autocratie et dépendent d’elle. Et si les successeurs de Pierre avaient continué l’œuvre révolutionnaire de leurs prédécesseurs, ils auraient dû, obéissant à une loi générale, aboutir graduellement à la limitation de leur propre pouvoir. Pierre n’était pas, par principe, autocrate ; son but n’était pas l’autocratie elle-même ; il la considérait comme un moyen susceptible de favoriser le développement de la culture. Mais son œuvre était trop révolutionnaire ; pour atteindre ses buts, il fut obligé de recourir à des violences que l’appui d’une sanction religieuse pouvait seule lui permettre. Aussi, après s’être soumis l’Eglise, il s’efforça de l’utiliser comme soutien de l’autocratie. L’empereur laïque ne cessa pas un instant d’être un Tsar orthodoxe.

Le génie de Pierre était à peine suffisant pour arriver à bout de cette double tâche. Les rapports entre l’orthodoxie et le pouvoir laïque furent de plus en plus embrouillés sous ses successeurs. Tant que le trône fut occupé par des incroyants, comme Catherine II, la contradiction intérieure de l’union de l’empire avec l’orthodoxie ne se manifesta pas trop nettement.

L’avènement d’un empereur croyant suffit pour montrer le chaos de cette organisation contre-nature, ce que l’on vit sous Paul Ier que son fils fut forcé de tuer, sous Alexandre Ier, Alexandre III et maintenant surtout sous Nicolas II.

L’empire de Pierre, l’absolutisme éclairé du XVIIIe siècle, aurait dû logiquement aboutir chez nous, comme en Occident, au libéralisme, à la limitation du pouvoir absolu. L’absolutisme a rempli son grand rôle historique ; renier son importance au point de vue de la culture serait aussi inepte que ne point admettre celle de l’Église. L’épanouissement même de l’absolutisme, le fait qu’il a atteint le but marqué, le vouait à la chute. Le despotisme éclairé amenant l’Etat à un certain degré de civilisation se rendait lui-même inutile. L’évolution du peuple a dépassé l’absolutisme. A l’Occident, il était plus facile qu’à l’Orient de passer de l’absolutisme au libéralisme. Si en Europe l’Eglise n’était point séparée de l’État, elle était cependant pour ce dernier un obstacle moindre qu’en Russie. Dans la mesure où Louis XIV et Frédéric le Grand étaient des rois nationaux, où ils ont créé l’idée de l’Etat national soumis uniquement au pouvoir royal, ils s’appuyaient sur la conscience des masses populaires, avançaient de concert avec le peuple et l’histoire, et par conséquent s’opposaient fatalement à toute soumission à l’église ultramontaine. Le gouvernement devenait nécessairement de plus en plus laïque, le catholicisme se retirait de l’Etat. Les aspirations gallicanes de Louis XIV s’appuyaient sur les parlements et la devise de Frédéric le Grand ; « Lasst Jeden nach seinem Façon selig werden » ne se distingue pas essentiellement de celle des social-démocrates contemporains qui proclament que « die Religion ist Privatsache ».

Le libéralisme, héritier légitime de l’absolutisme, a remplacé une forme vieillie de gouvernement par une nouvelle plus parfaite, plus en accord avec la différenciation sociale. En Occident, le passage de l’absolutisme vers le régime constitutionnel n’était qu’un pas naturel et conséquent dans le développement de l’Etat laïque.

Il devait en être tout autrement en Russie. L’empire occidental de Pierre, lorsqu’il aboutit à son parachèvemement nécessaire, c’est-à-dire à la nécessité de se transformer en régime constitutionnel, se heurta à l’Etat moscovite, à l’autocratie, à l’orthodoxie, au nationalisme, et ne put continuer à se développer. Dès que l’empereur se trouvait obligé d’avancer sur la voie occidentale, le Tsar moscovite qui vivait en lui l’en empêchait. Le libéralisme n’a point eu son jour de triomphe en Russie et pourtant nous n’avons pas manqué d’autocrates désirant sincèrement suivre l’exemple de l’Occident : tels Alexandre Ier, Alexandre il. La tentative du premier a échoué parce que trop précoce et aussi celle du second parce qu’il était. déjà trop tard. Le libéralisme d’Alexandre Ier s’est étiolé dans l’atmosphère de l’orthodoxie ; le libéralisme tout en compromis d’Alexandre II fut tué non plus par l’orthodoxie, son ancienne ennemie, mais par un adversaire nouveau : l’idée de la démocratie. Le principe démocratique ne se contentait plus du libéralisme, vieilli déjà en Occident ; avec l’Europe contemporaine, il mettait en avant l’idéal révolutionnaire socialiste. L’évolution de l’empire russe allait son train. Passant de l’agriculture rurale primitive à l’industrie contemporaine en créant la classe prolétarienne, il trouva tout naturellement le socialisme devant lui. Le libéralisme s’est flétri sans fleurir, ainsi que la monarchie constitutionnelle et d’une manière générale toutes les formes constitutionnelles de gouvernement qui auraient pu créer un régime légal dans le développement normal de la vie politique russe.

Alexandre III entreprit la tentative de retourner en arrière, mais ne pouvant ramener la conception impérialiste de Pierre dans les limites de l’ancien esprit moscovite, il enfla l’idée du tsarisme orthodoxe. Ce projet contre nature, qui s’opposait au développement naturel de l’État ne pouvait aboutir qu’à une catastrophe.

Homme très fort, il agissait avec une pleine conscience, en quoi il se montre le contraire de son fils. Autocratie, orthodoxie, nationalisme, furent les bases de sa politique. Héritier encore, il fit voir qu’il n’approuvait point l’occidentalisme d’Alexandre II, son père. Parmi les slavophiles, Alexandre III avait des amis et il entretenait une correspondance suivie avec l’un deux, Jean Axakoff. Lors de son avènement, Alexandre III fit une sorte de coup d’Etat. La nuit à l’insu des ministres de son père, le manifeste libéral fut remplacé par un autre.

Alexandre III plaça l’empire de Pierre sous la domination moscovite. Il le fit, non seulement guidé par des considérations réactionnaires dans le sens banal de ces mots, mais aussi pour des motifs intérieurs, faux du point de vue objectif mais subjectivement très nobles. La conscience religieuse, une foi orthodoxe sincère, ne permettait pas à Alexandre III d’avancer dans la voie de l’Etat athée occidental. Les principes de l’orthodoxie, le serment du couronnement, n’étaient pas pour lui des paroles creuses, d’archaïques survivances, utilisables à l’occasion pour renforcer le pouvoir impérial, mais l’expression du devoir saint de l’Empereur russe qui est d’abord Tsar orthodoxe et puis empereur.

Pierre était Empereur d’abord, Tsar ensuite ; pour Alexandre III ce fut le contraire.

Le triomphe du principe de la nationalité fut un des faits les plus caractéristiques du règne d’Alexandre III. Sous lui commença la barbare et répugnante russification de tous les éléments non orthodoxes incorporés dans l’empire, des Polonais, des Allemands, des Lettons, des Lithuaniens, etc. Il serait faux d’envisager cette façon violente d’imposer la culture ou plutôt la barbarie russe en tant qu’œuvre purement politique comme la germanisation des Polonais par les Prussiens. C’était la mission non seulement laïque mais aussi religieuse du Tsar.

Les missionnaires de l’orthodoxie se sont montrés tout à fait incapables de mener à bien leur œuvre. L’orthodoxie ne peut sur ce point être comparée au catholicisme. Tandis que les missionnaires catholiques ont fouillé tous les coins du globe et fait un grand nombre de prosélytes, même dans les Etats-Unis d’Amérique, les missions russes, hors de la nationalité russe, ont échoué partout. Nos « petits pères » qui pour la plupart ne parlent que le russe, n’ont aucune des qualités du missionnaire, ils restent impuissants, même devant les sectes nouvelles s’accroissant en Russie. Nos moines, lorsqu’ils sont dignes de leur situation religieuse, sont uniquement préoccupés de leur salut individuel. L’Etat a pris sur soi le rôle de missionnaire. Par le droit du poing, il imposa la langue russe aux sujets non russes et les missionnaires, employés au Synode, les évêques, employés aussi, le suivirent. Dans tous les centres de culture non orthodoxe, l’État fit bâtir des cathédrales dans le style administratif quasi russe. Nos popes accompagnés de leurs femmes et de leur nombreuse progéniture venaient alors habiter dans la place préparée. Où commence l’orthodoxie, où commence la nationalité : cela était impossible à établir. La mission de russification entreprise par Alexandre III le fut, non pas du point de vue de l’empire — cette politique ne pouvait que nuire à son développement normal — mais du point de vue orthodoxe. Alexandre III a établi ainsi sa dignité de Tsar moscovite orthodoxe.

L’Eglise et les slavophiles haïssent Pierre surtout à cause de la rupture, qui commença sous son règne, de la nationalité d’avec l’orthodoxie, c’est-à-dire aussi d’avec l’autocratie. L’Eglise restait soumise à Pierre dans la mesure où il était autocrate. Il provoqua sa colère lorsqu’il cessa d’être seulement Tsar, quand son empire devint plus large que l’orthodoxie et, par conséquent, que la nationalité. On aperçoit à nouveau en ceci le fondement révolutionnaire de l’œuvre de Pierre. Alexandre III l’a compris et de cette compréhension est né son désir utopique d’étendre l’ancien esprit moscovite à tout l’empire.

Alexandre III mourut dans les bras d’un fanatique affilié aux bandes noires, à la croyance sincère, possédant un don incontestable d’exercer son pouvoir religieux sur les masses populaires : Jean de Cronstadt. Il mourut avec une grande dignité, manifestant la beauté spirituelle d’un fils fidèle de l’Eglise, et croyant transmettre à son héritier un puissant empire national et vraiment orthodoxe. En ceci il s’était cruellement trompé ; son fils a reçu en héritage un état croulant, soutenu seulement au prix de sacrifices que le pays ne pouvait plus consentir. Un des réactionnaires les mieux doués de l’époque d’Alexandre III, Constantin Léontiev, affirmait que la tâche d’un Tsar orthodoxes était de « congeler la culture russe pour la préserver de la décomposition ».

L’époque d’Alexandre III fut vraiment celle de ce froid artificiel. Constantin Pobiédonostseff a dit qu’il se représentait la Russie comme «un désert déglace sur lequel plane un esprit malin ». Mais le dégel est venu néanmoins, parce qu’il ne pouvait point ne pas venir, et sous son successeur, le splendide palais d’Alexandre III a commencé à fondre, en répandant une odeur nauséabonde.

Bien entendu, Nicolas II est un des plus malchanceux autocrates ayant occupé le trône de Russie. Déjà, pendant son couronnement, plus d’un millier de ses sujets sont morts à Kodinka. Depuis, tout alla de mal en pis ; mais conclure de tout ce qui s’est passé que Nicolas II doit être rendu responsable du chaos actuel, serait prononcer sur lui une sentence injuste. Il n’est point coupable de la crise mortelle de son Empire. Cet empire était déjà malade quand il en hérita.

Toute la politique d’Alexandre III n’est autre chose qu’une naïve utopie ; c’est la folie d’un fanatique qui devait conduire la Russie à sa perte. L’histoire des pays catholiques ne s’arrête point pour de pareilles fautes commises par Pie IX ou Pie X ; l’Etat « athée » ou laïque a su se protéger contre l’influence néfaste du catholicisme. La Russie ne pouvait se protéger de calamités semblables, et le Tsar-Pape ne rencontrait aucun obstacle l’empêchant de tenter ses expériences sur le corps vivant du malheureux pays.

Alexandre III caressait une chimère : la transformation de la Russie en une maison de glace ; il crut y être parvenu. Mais si l'on considère de plus près sa politique d’Etat, on voit que lui-même détruisait d’une main ce qu’il créait de l’autre.

De concert avec ses partisans et collaborateurs tels que le prince Metchersky, le comte D. Tolstoï et C. Pobiédonotseff, Alexandre III travailla à la réalisation de l’idéal des tsars moscovites, à la restauration d’un Etat moscovite du XVIIe siècle, de préférence rural, et basé sur la distinction nette des classes. Personnellement, Alexandre III était très « ami du peuple ». C’était un tsar des moujiks et s’appuyant sur eux. Les paysans proches de son cœur «plein d’amour» devaient, d’après lui, rester à tout jamais soumis à la crainte de Dieu, de l’orthodoxie et du Tsar « adoré ». D’où toute une série de mesures préservant les paysans de la perte de leur physionomie de classe : la conservation de la commune, forme rurale archaïque ; la défense de distraire aucun lot de la propriété communale ; en un mot l’attachement des paysans à la terre. Jusqu’en 1861 les paysans appartenaient au seigneur ; tous sont maintenant des paysans d’Etat. A leur tête se trouve le seigneur-tsar : tsar qui sait défendre le peuple orthodoxe et sa foi, seigneur à qui l’on doit l’obéissance dictée, non par la crainte, mais par la conscience, parce qu’il est tsar et patriarche. Aussi s’établit une théocratie patriarcale médiévale défigurant et le vrai idéal théocratique — société religieuse bâtie sur l’amour et la liberté — et le vrai idéal étatiste — société fondée sur la contrainte pour le triomphe de la justice.

Une telle « théocratie-moujik » ainsi congelée avait besoin de protection contre les ennemis extérieurs et intérieurs-. Alexandre III, le bienfaiteur, le « père plein d’amour » est forcé d’entretenir un million de soldats. Ce n’est d’ailleurs point là comme en Europe une armée ordinaire servant franchement les grossiers intérêts matériels du pouvoir, mais bien « l’armée orthodoxe, très chrétienne ».

L’entretien de cette armée demande beaucoup d’argent, une industrie bien développée. La « théocratie moujik» s’est alors munie d’un mécanisme occidental. Les frontières russes sont fermées par des droits de douane énormes ; le gouvernement implante l’industrie. C'est le moment où Witte pénètre dans l’assemblée des Ministres « patriarcaux orthodoxes », Witte dont la personne et les actions renient le concept politique d’Alexandre III. Le comte Witte, ce Pierre le Grand en raccourci, se met énergiquement à l’œuvre, investi de la pleine confiance du Tsar. Il se procure des capitaux colossaux. Le budget enfle d’une manière fabuleuse. Le gouvernement attire les étrangers comme sous Pierre. On fonde des usines, on construit des chemins de fer. Vers 1890 la félicité financière est à son apogée, et le Tsar naïf peut ainsi payer largement la folle fantaisie de maintenir dans sa gaine de glace la « théocratie-moujik ». Puis c’est la débâcle : l’industrie a besoin pour s’épanouir de lois libérales, de main d’œuvre, de débouchés, mais nos lois civiles sont ineptes et archaïques. Les ouvriers ne sont autres que des paysans attachés à la glèbe ; le système barbare du passeport les prive de la liberté de déplacement ; la lutte du travail et du capital n’est admise sous aucune forme ; le s grèves, considérées comme des émeutes, sont réprimées par la force armée ; les gendarmes s’installent dans les fabriques. Il n’y a point de débouchés intérieurs, le principal acheteur est le gouvernement lui-même. Presque tout ce que le pays produit est employé par l’Etat pour l’armée et les chemins de fer ; dès que l’unique acheteur est rassasié la crise industrielle commence, la félicité de la bourse est terminée, les étrangers ruinés repartent, la question ouvrière se pose d’une manière tout à fait alarmante.

Alexandre III meurt au début de cette crise ; pendant le couronnement de son fils commencent les premières grèves menaçantes. Alexandre III n’est plus, mais Witte existe. Comprenant d’instinct le rôle fatal de cet homme, Nicolas II le hait, mais il ne peut s’en Séparer.

C’est le seul homme de talent dans le gouvernement, mais il a attiré sur la Russie d’innombrables calamités. Avec une hâte fiévreuse il embrouilla le mécanisme étatique, rendit toutes les questions plus pressantes et n’y répondit point. Mais peut-être l’histoire l'acquittera-t-elle. Son activité fiévreuse et « impie » était nécessaire pour faire fondre la maison de glace élevée par Alexandre III. Si l’on admet l’impossibilité d’une évolution dans l’orthodoxie et l’autocratie, tous les efforts dirigés vers la destruction de ces principes ne sont-ils pas par là même justifiés historiquement ? Witte, sorte de collaborateur de Pierre Ier, placé à côté de Nicolas II, a ruiné l’autocratie, non pas du dehors comme le font les révolutionnaires, mais au dedans. Ce « païen », le premier bureaucrate contemporain, a senti que pour abolir l’autocratie, il fallait l’appui de l’Eglise, car le manifeste du 17 octobre rédigé par lui était purement laïque, intellectuel. Toutefois, c’est avec sa participation active que fut soulevée la question des réformes de l’Eglise et décidée la convocation d’un concile. Homme grossier, dépourvu de tout esprit philosophique, il a néanmoins senti instinctivement qu’on ne saurait se passer de l’Eglise, que sans réformer l’orthodoxie on ne peut abroger l’autocratie. Mais l’orthodoxie ne se ranimera pas ; elle ne soutiendra pas Nicolas II, elle le perdra définitivement. L’empire s’étant soumis, l’Église meurt tuée par le venin de l’autocratie, et l’autocratie elle-même est empoisonnée par le- venin de l’orthodoxie. Tel est le cercle vicieux à l’intérieur duquel se débat le malheureux Nicolas II, victime de la mauvaise direction suivie par l’Etat russe fondé sur le principe fatal de la fausse théocratie. L’Eglise reniant le monde, la culture et l’histoire, ne comprenant que la sainteté individuelle, non sociale, l’Eglise nationale, étrangère à l’idée d’universalité, fut la pierre angulaire des fondations de l’empire purement laïque. L’Etat s’est assujetti l’Eglise et pour lui complaire s’est asservi lui-même. L’autocrate unissant le pouvoir laïque et le pouvoir religieux, le tsar, l’empereur, le pape, l’homme le plus puissant du monde, l’homme Dieu à qui est soumis ce qui. est à Dieu et ce qui est à César est dans une extrême faiblesse et ne peut plus avancer. Il ne peut que rester sur place, attendre l’écroulement de son règne et de son empire.


===V===

Mais que se passera-t-il plus tard ? Qu’est-ce qui attend la Russie ? Quelle sera l’issue de ce satanique vaudeville ? Les cartes sont embrouillées, un tel chaos règne en Russie, que l’esprit humain ne peut voir dans cette obscurité le moindre point lumineux.

La révolution russe est en quelque sorte particulièrement maudite. Toute révolution est une violation de l’équilibre des forces réelles. Le vieux régime n’est plus qu’une lettre morte ; le peuple en élabore un nouveau, expression de la corrélation modifiée des forces.

En Russie, grâce à une exceptionnelle mise en scène, la balance des événements s’agite tant, qu’on ne peut suivre les déplacements de son aiguille. Tantôt un plateau s’abaisse avec une impétueuse rapidité, et il semble que bientôt nous pourrons évaluer le poids de son contenu ; mais dès que l’investigateur approche, le second plateau s’abaisse relevant celui qui était à terre un instant auparavant. L’évaluation des forces en lutte est impossible et il semble parfois qu’il n’y a point dans la révolution russe d’idée générale directrice et qu’on assiste à un processus de décomposition totale d’un organisme empoisonnant l’atmosphère et contaminant toutes les forces vitales du pays. Cela est inexact ; l’idée générale existe ; c’est l’abolition de l’autocratie. Elle n’est négative que par la forme, mais pleine de contenu dans son essence.

Malgré toutes les complications qui peuvent survenir, bien que les libéraux soient prêts à un compromis avec la monarchie constitutionnelle, que l’autocratie désire sincèrement les réformes, que les masses orthodoxes aient les yeux tournés vers la réaction, que les partis révolutionnaires soient entièrement athées, l'idée essentielle de la révolution russe, l’abolition de l’autocratie, reste vivante, irrationnelle, religieuse. Plus les ennemis de l’autocratie sont athées, plus le fanatisme religieux les possède et les pousse à accomplir des actes héroïques. Nos libéraux, nos libres-penseurs cultivés, ne sont pas, au fond, pour la République ; ils sont prêts à compter avec le préjugé populaire et à conserver le principe monarchique en le limitant par une constitution. Il en est tout autrement des partis socialistes et surtout de celui des socialistes révolutionnaires. Pour eux, l’autocratie est le premier obstacle à supprimer pour que la Russie puisse avancer. Par leur manière de voir, leur culture, les socialistes révolutionnaires sont typiquement des occidentaux ; la République est une conséquence logique de la base de leurs programmes : démocratie, souveraineté du peuple. Il semblerait que la République ne doive être que le couronnement définitif de leur programme et qu’en pratique ses partisans puissent, comme les socialistes occidentaux, s’accommoder de la monarchie constitutionnelle. En soi, la République française comme forme politique n’a pas une signification précise. La République française ne se distingue pas essentiellement de la monarchie anglaise, et, se basant sur l’expérience historique, les révolutionnaires russes auraient pu comprendre que l’important n’est pas dans la forme, mais dans le contenu. Or malgré leur dressage occidental, nos révolutionnaires sont russes avant tout et comme tels ils ont compris, non pas à l’aide de la logique et de la science occidentales, mais instinctivement, profondément, que leur utopie républicaine est bien moins chimérique que la politique posée et réaliste des libéraux. Et la République n’est point un article théorique du programme ou son aboutissement logique, mais l’unique condition de remporter la victoire de l’autocratie. Ou l’autocratie restera, ou l’on aura la République. Les socialistes révolutionnaires sentent toute la force irrationnelle de l’autocratie et comprennent qu’il faut ou l’arracher avec ses dernières racines, ou se soumettre à elle. Les libéraux auraient raison si l’autocratie reposait uniquement sur l’idée impérialiste, si elle n’était qu’une survivance de l’absolutisme occidental du XVIIIe siècle. Mais nous avons vu qu’indépendamment de ses racines historiques, positivistes, l’autocratie en a aussi de religieuses. Il est clair que comme personnalité, homme d’Etat, empereur, Nicolas II n’existe pas. Faible comme il l’est, un geste suffirait pour le jeter à bas de son trône ou pour lui mettre une muselière constitutionnelle. Sans aucun doute, pour Nicolas II, se jeter dans les bras des « cadets » serait le salut, l’unique espoir de prévenir la chute de la dynastie. Il ne le fait pas cependant. Par mauvaise volonté, pensent les cadets, à cause des intrigues des Trépof, Dournovo. C’est une grande illusion. Libres penseurs, tranquilles et sceptiques, ils ne remarquent pas le mysticisme de l’autocratie, sa force métaphysique. Et cette myopie est cruellement punie.

Nicolas II ne peut pas donner la constitution parce que cela serait pour lui l’acte d’un traître. Il pourrait monter héroïquement sur l’échafaud, souffrir pour « sa foi », mais jamais il ne consentira à l'unique action terrifiante pour lui en tant que fidèle de l’Eglise, dont il est le souverain pontife : trahir l’orthodoxie et l’autocratie. Les révolutionnaires positivistes en apparence, mais profondément mystiques, bien qu’inconsciemment, le sentent de tout leur être et de là leur haine sainte et indéracinable de l’autocratie. Ils haïssent Nicolas II, non seulement en tant que personnalité — ce n’est point un scélérat — mais comme une vivante incarnation de toutes les calamités qui se sont abattues sur la Russie, la cause de l’impasse dans laquelle elle s’est égarée. Et c’est seulement après en avoir fini avec le principe monarchique que la Russie sera, sinon sauvée, tout au moins dans la possibilité de commencer une nouvelle période historique. Il faut abolir l’autocratie. En ceci les révolutionnaires sont d’accord avec tout ce qui pense en Russie ; mais tandis que les cadets espèrent accomplir cette transformation la plus sérieuse de toute l’histoire de la Russie d’une façon pacifique, sans douleur, par des moyens minuscules, les révolutionnaires eux, ne la jugent possible que par les grands moyens.

Dans le manifeste cité plus haut les néo-slavophiles de Moscou déclarent que l'autocratie restera immuable tant que dureront les forces réelles qui l'ont engendrée, forces parmi lesquelles la plus importante est la foi populaire ; c’est-à-dire que tant que vivra l’orthodoxie, l'autocratie ne périra pas. Cette proposition est fort juste, et il est étonnant qu’elle soit née sur les lèvres de tels enfants.

Juste d’une façon empirique et mystique. Du point de vue positif elle répond à la conception socialiste. Il est évident, comme l'a déjà dit Lassalle, qu’un régime cesse d’être illusoire seulement quand il s’appuie sur des forces réelles.

Mais les néo-slavophiles sont allés plus loin et ils ont admis comme force réelle une grandeur insaisissable, fantastique du point de vue positif : la foi populaire. Toute la question est de savoir si cette foi est forte ; existe-t-elle encore dans le peuple russe ou sous la pression du progrès et de la civilisation « ce préjugé des masses obscures », comme pensent les « occidentaux », disparaît-il peu à peu ? Mais étant donné que l’autocratie s’appuie sur l’orthodoxie, on peut aller plus loin encore et se demander si ce n’est pas un d evoir non seulement pour tout humaniste occidental libre-penseur, mais aussi un devoir dicté par la conscience religieuse à tout croyant de lutter contre l’orthodoxie.

Au nom du triomphe final d’une vie sociale religieuse, les vrais croyants ne doivent-ils pas préférer « l’impiété » passagère du peuple russe plutôt que de le voir demeurer dans le giron de l’orthodoxie ?

La discussion sur « la foi populaire » dure depuis longtemps. Déjà les occidentaux et les slavophiles l’avaient soulevée, et jusqu’à présent la question n’est point résolue, bien que le fait même de l’existence de l’autocratie démontre la vitalité de l’orthodoxie. Les contradictions ont obscurci la question en considérant comme synonymes la foi populaire et l’orthodoxie, ainsi que les Français le font pour le christianisme et le catholicisme. Pendant que les Occidentaux attaquaient l’orthodoxie, les slavophiles et Dostoïewski même la défendaient. Ces derniers voyaient en elle un principe universel, le salut que le peuple russe apportera à l’Europe.

Si n’accordant aucune confiance ni à la politique, ni aux discussions des partis, on l’accorde à la littérature, l’unique manifestation incontestable du génie russe, on doit croire que le peuple détient une grande force religieuse. Mais cette force est latente encore, car l’orthodoxie n’est pas une expression digne des aspirations religieuses du peuple russe.

De nouveau, ici, le Tsar se sépare du peuple et l’orthodoxie commet « un péché mortel ». C’est à l’orthodoxie qu’incombe la responsabilité première du chaos qui règne actuellement en Russie, et c’est elle, bien que cette affirmation puisse paraître étrange, qui fera périr le Tsar. Insociable par sa métaphysique même, elle se complaisait et avait séduit ses ouailles par un idéal de fausse théocratie qui aboutit réellement à dénaturer d’une manière définitive le développement normal de l’Etat et à approuver les plus folles actions de l’autocratie réactionnaire. De cette façon l’orthodoxie a porté un coup mortel à la religion et à l’Etat. Tout ce que la Russie comptait de novateurs éclairés, fut ainsi artificiellement poussé à l’athéisme. La puissante force religieuse que le peuple tenait en réserve a passé au service de la révolution athée. Seuls, un tsar mourant, un clergé figé, les masses populaires les plus obscures qui accomplissent, à la gloire du Tsar et de l’orthodoxie, des pogromes fanatiques et de sauvages exterminations, sont restés soumis au pouvoir de l’Eglise. L’orthodoxie a trahi le Tsar et aussi le Christ. Obstinément elle a suggéré à ses ouailles que celui qui va contre le Tsar va contre Dieu.

Pendant longtemps ce plan a réussi et maintenant encore beaucoup haïssent la révolution comme une œuvre impie, ce qui, en fait, est souvent exact.

Le mot « Dieu » ne se trouve pas sur les drapeaux des partis libérateurs. Mais si la « foi » est du côté de l’Eglise, les « œuvres » sont avec les « impies » qui, par le sacrifice de leur vie à la cause de la liberté dont ils ne pourront pas jouir, font preuve d’un véritable sentiment religieux et montrent ainsi l’intensité de ce sentiment chez le peuple. Pour ne point le voir il faudrait être aveugle.

De concert avec l’autocratie, l’Eglise a maudit toute la culture, toutes les choses saintes produites par l’humanité au prix d’une lutte pénible et de chaque instant. Voulant tuer Dieu dans la culture et dans l’histoire, elle n’a arrêté ni la culture, ni la révolution, mais pour beaucoup, peut-être, elle a tué le divin que la révolution portait en soi. Et nous le répétons, c’est là son plus grand péché, qu’elle partage d’ailleurs avec le catholicisme.

Mais les esprits religieux ne doivent pas se désespérer : s’il existe indépendamment de l’Histoire, au-dessus d’elle, une Vérité absolue, elle ne peut pas périr. Et si une impiété passagère est nécessaire pour la défense des biens que l’humanité a su conquérir, nous n’en devons pas moins espérer le triomphe final de la Vérité absolue.

Le Christianisme historique, les Eglises locales, — le catholicisme n’a évidemment rien d’universel, il est aussi local que l’orthodoxie, — devront être surpassés.

L’humanité doit sortir des Eglises historiques et créer une Eglise vraiment universelle, véritablement sociale, qui renoncera à la violence et adoptera tout ce qu’il y a de saint dans la culture. Et peut-être la révolution russe, renversant ensemble l’autocratie et l’orthodoxie, accomplira-t-elle, malgré tout son athéisme, l’œuvre vraiment sainte, et à l’humanité libérée du joug de l’Eglise historique, ouvrira-t-elle les voies qui la conduiront à Dieu.

« La vérité sera engendrée par la Terre, la justice viendra du Ciel » (Ps. LXXXV, 12). La vérité incomplète incluse dans l’Eglise historique est devenue maintenant une source d’erreurs. Et la fin du Tsar sera peut-être le sacrifice expiatoire, le couronnement de la révolution religieuse. Peut-être, libéré de l’autocratie et de l’orthodoxie, le peuple russe manifestera-t-il dans toute son intensité sa foi, non plus « populaire », mais universelle et absorbera en soi toutes les églises historiques.


Septembre 1906.




Notes[modifier]

  1. Il ne faut pas oublier que ceci se passe à la fin du XVIIe siècle, presque au même moment où l’église gallicane publiait sa déclaration.
  2. Le commencement du chapitre LXII est pris dans le règlement ecclésiastique de Pierre le Grand et la dernière phrase dans la loi régissant la succession au trône du 5 avril 1797.
  3. Un auteur fort autorisé de l’histoire de l’Eglise russe, P.-V. Snamenski dit : « Dans les lettres à Voltaire, Catherine II s’appelle chef de l’Eglise grecque, en ce sens que le pouvoir de l’Eglise doit se soumettre à son autorité d’une manière absolue ». « Pravosl. Sobessednik », février 1875, p. 99-100.
  4. Ces notes ont été données à la bibliothèque par Pobiédonostsev.
  5. 5 juin 1906, un mois avant la dissolution de la première Douma.
  6. Voici comment un des anciens interprètes des canons, Théodore Balsomon, expliquait au XIIe siècle le pouvoir de l’empereur : « Au XIXe ch. des Antiquités de Joseph Flavius se trouve la signature impériale suivante : « Tibère Claude, Germanicus, évêque suprême, consul, investi, pour la seconde fois, du pouvoir des tribuns.» Et comme l’empereur régnant est aussi l’oint de Dieu grâce à l’onction qu’il reçoit à son sacre et que le Christ notre Dieu est aussi un évêque, l’empereur est orné des qualités d’un évêque. » [Ad. can. 69, conc. Trull. I. Cité par le professeur Ostrooumoff. V. les protocoles des séances de la commission établie pour l’élaboration des questions soumises à l’examen du Concile. « Tserkovnya wiedom ». 1906, N. 22, p. 1820.]
  7. Pendant un moment, peu de temps après le 17 octobre, le monastère de Souzedal et la forteresse de Schlusselbourg ont mis leurs détenus en liberté. Le public put même visiter Schlusselbourg. Mais avec l'avènement du ministère libéral de M. Stolypine les exécutions recommencèrent à Schlusselbourg, tandis qu’à Souzedal on préparait des demeures pour les prêtres qui s’étaient prononcés contre la peine de mort.