Le Tueur de daims/Chapitre XIV

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome dix-neuvièmep. 212-227).




CHAPITRE XIV.


Jamais assurément, s’écrie l’un, animal plus plus étrange n’a existé sous le soleil : un corps de lézard, mince et long, une tête de poisson, une langue de serpent, une patte armée de trois griffes séparées ; et quelle longueur de queue par derrière !
Merrick.

Le premier soin du Delaware, lorsqu’il eut rejoint son ami, fut de procéder gravement à se débarrasser de son accoutrement d’homme civilisé, et de se montrer de nouveau un guerrier indien. Il répondit aux objections faites à ce sujet par Deerslayer, en l’informant que la présence d’un Indien était connue des Iroquois, et que s’il gardait son déguisement, les soupçons se dirigeraient plus probablement sur son projet réel, que s’il se montrait ouvertement comme membre d’une tribu hostile. Quand ce dernier eut compris la vérité, et appris qu’il avait supposé à tort que le chef fût entré dans l’arche sans être découvert, il consentit gaiement à la métamorphose, puisqu’il était inutile de chercher plus longtemps à se cacher. Dans le fond néanmoins, ce désir de paraître en fils de la forêt provenait d’un sentiment plus tendre que celui qu’il avouait ; on lui avait dit que Hist se trouvait sur le rivage opposé ; et la nature triompha à tel point des distinctions de costumes, de tribus et de peuple, qu’elle réduisit ce jeune guerrier sauvage au niveau des sentiments qu’on aurait trouvés chez l’habitant le plus raffiné d’une ville en pareilles circonstances. Il éprouvait une douce satisfaction à penser que son amante pouvait le voir, et en s’avançant sur la plate-forme dans son costume habituel, en Apollon du désert, une foule de ces images caressantes qui voltigent autour de l’esprit des amants assiégèrent son imagination et attendrirent son cœur.

Tout cela fut perdu pour Deerslayer, qui n’était pas très-versé dans les mystères de Cupidon, mais dont l’esprit se préoccupait beaucoup plus des intérêts qui réclamaient son attention que des molles pensées d’amour. Il se hâta donc de ramener son compagnon au sentiment de leur condition présente, en le convoquant à une espèce de conseil de guerre, dans lequel ils devaient arrêter leurs futurs plans de conduite. Dans le dialogue qui suivit, ils se communiquèrent réciproquement ce qui s’était passé pendant leurs différentes entrevues. Chingachgook fut mis au courant du traité commencé au sujet de la rançon, et Deerslayer apprit toutes les confidences faites par Hetty. Il écouta avec un généreux intérêt le récit des espérances de son ami, et lui promit de bon cœur toute l’assistance possible.

— C’est notre principal objet, Serpent, comme vous le savez ; car cette lutte pour le château et pour les filles du vieux Hutter est venue comme une sorte d’accident. Oui, oui, je travaillerai activement à secourir la petite Hist, qui est, je ne dirai pas une des meilleures et des plus belles jeunes filles de la tribu, mais la meilleure et la plus belle sans contredit. Je vous ai toujours encouragé, chef, dans cette inclination ; et il est convenable, en outre, qu’une race grande et ancienne comme la vôtre ne vienne pas à s’éteindre. Si une femme à peau rouge et à dons rouges pouvait me plaire assez pour que je voulusse l’épouser, j’en chercherais une comme celle-là ; mais cela ne pourra jamais arriver ; non, cela n’arrivera jamais. Quoi qu’il en soit, je suis content que Hetty ait vu Hist, car si l’une manque un peu d’esprit et d’intelligence, l’autre en a assez pour deux. Oui, Serpent, ajouta-t-il en riant joyeusement, mettez-les ensemble, et l’on ne pourra trouver dans toute la colonie d’York deux filles plus rusées qu’elles.

— J’irai au camp iroquois, répondit le Delaware gravement. Personne que Wah ! ne connaît Chingachgook, et un traité où il y va de la vie et de chevelures demande à être fait par un chef ! Donnez-moi les animaux étrangers, et laissez-moi prendre une pirogue.

Deerslayer baissa la tête, et se mit à jouer avec le bout d’une ligne qu’il plongea dans l’eau, tout en laissant pendre ses jambes sur le bord de la plate-forme, comme un homme absorbé dans les pensées qui viennent de s’emparer de lui. Au lieu de répondre directement à la proposition de son compagnon, il commença un monologue ; du reste cette circonstance ne pouvait ajouter en rien à la vérité de ses paroles, car il était connu pour dire ce qu’il pensait, que ses remarques s’adressassent à lui-même ou à tout autre individu.

— Oui, oui, dit-il, cela doit être ce qu’on nomme l’amour ! J’ai entendu dire que parfois il fait chavirer entièrement la raison, et rend un jeune homme aussi incapable de réfléchir et aussi peu circonspect qu’une bête brute. Et penser que le Serpent viendrait à perdre à ce point la raison, l’astuce et la prudence ! Certainement, il faut que nous fassions en sorte de délivrer Hist, et qu’ils soient mariés aussitôt que nous serons de retour dans la tribu, sinon cette guerre ne sera pas plus utile au chef qu’une chasse un peu rare et extraordinaire. Oui, oui, il ne sera jamais l’homme qu’il était naguère, tant que cette affaire ne sera pas hors de son esprit, et qu’il n’aura pas repris son bon sens, comme tout le reste de l’espèce humaine. — Serpent, il est impossible que vous parliez sérieusement, et par conséquent je n’aurai que peu de choses à répondre à votre offre. Mais vous êtes un chef, et vous serez bientôt envoyé sur le sentier de guerre à la tête des guerriers ; je vous demanderai donc, maintenant, si vous voudriez livrer vos forces entre les mains de l’ennemi avant l’issue du combat ?

— Wah ! s’écria l’Indien.

— Ah ! Wah ! Je sais fort bien que c’est Wah ! et rien que Wah ! Réellement, Serpent, vous me faites éprouver de l’inquiétude et de la mortification. Je n’ai jamais entendu exprimer une idée aussi faible par un chef ; et surtout par un homme renommé par sa sagesse, malgré sa jeunesse et son inexpérience. Vous n’aurez pas de pirogue, tant que les conseils de l’amitié pourront compter pour quelque chose.

— Mon ami Face-Pâle a raison. Un nuage a passé sur les yeux de Chingachgook, et la faiblesse est entrée dans son esprit pendant qu’ils étaient voilés. Mon frère a une bonne mémoire pour les bonnes actions, et une mémoire faible pour les mauvaises. Il oubliera.

— Oui, cela est aisé. N’en parlez plus, chef ; mais si un autre de ces nuages s’approche de vous, faites en sorte de vous mettre à l’abri. Les nuages sont assez mauvais dans l’air ; mais quand ils obscurcissent la raison, cela devient sérieux. À présent, asseyez-vous ici, à côté de moi, et calculons un peu nos mouvements, car bientôt nous aurons une trêve et la paix, ou bien nous en viendrons à une guerre active et sanglante. Vous voyez que les vagabonds peuvent faire servir les troncs d’arbres à leurs projets, aussi bien que les meilleurs constructeurs de radeaux sur les rivières, et il ne leur serait pas très-difficile de faire sur nous une irruption en masse. Je me suis demandé s’il ne serait pas sage de mettre dans l’arche tout ce que possède le vieux Tom, de barrer et de fermer le château, et de nous en tenir entièrement au scow. Cela est mobile ; en gardant la voile larguée et en changeant de place, nous pourrions à la rigueur passer un grand nombre de nuits sans que ces loups du Canada pussent pénétrer dans notre bergerie.

Chingachgook écouta ce plan d’un air approbateur. Si la négociation venait à échouer, il y avait peu d’espoir que la nuit se passât sans une attaque ; quant à l’ennemi, il avait assez de sagacité pour comprendre qu’en s’emparant du château, il deviendrait probablement maître de tout ce qu’il contenait, y compris la rançon offerte, sans rien perdre pour cela de l’avantage qu’il avait déjà gagné. Quelque précaution de ce genre parut donc absolument nécessaire, car maintenant que le nombre des Iroquois était connu, un assaut nocturne pouvait difficilement être soutenu avec succès. Impossible d’empêcher l’ennemi de se saisir des pirogues et de l’arche, qui eût offert elle-même aux assaillants un abri contre les balles, aussi sûr que celui que donnait la maison à ses habitants. Pendant quelques minutes les deux amis eurent l’idée de couler l’arche sur un bas-fond, et de transporter les pirogues dans le château, qui deviendrait alors leur seule protection ; mais la réflexion les convainquit à la fin que cet expédient échouerait. Il était si facile de rassembler des troncs d’arbres sur le rivage, et de construire des radeaux presque de toutes dimensions, que sans aucun doute les Iroquois, maintenant que leur attention s’était arrêtée à ce moyen, en useraient sérieusement aussi longtemps que la persévérance pourrait assurer le succès. Après une mûre délibération et un scrupuleux examen de toutes les considérations, les deux jeunes novices dans l’art de la guerre dans les bois s’accordèrent à penser que l’arche offrait la seule sécurité possible. Cette décision ne fut pas plutôt adoptée qu’ils la communiquèrent à Judith. La jeune fille n’ayant aucune objection sérieuse à y faire, ils se mirent tous quatre en devoir d’exécuter leur plan.

Le lecteur comprendra aisément que les biens terrestres du vieux Tom n’étaient pas très-considérables. Deux lits, quelques vêtements, les armes et les munitions, un petit nombre d’ustensiles de cuisine, formaient, avec la caisse mystérieuse à demi examinée, à peu près tout ce qu’il possédait. Tout cela fut bientôt déménagé, car l’arche avait été halée à l’est de la maison, afin que du rivage on ne pût découvrir cette opération. Ils ne crurent pas nécessaire de déplacer les meubles pesants et communs dont on n’avait pas besoin dans l’arche, et qui d’ailleurs n’avaient que peu de valeur intrinsèque. Comme il fallait user de grandes précautions pour transporter les différents objets, qui pour la plupart furent passés par la fenêtre afin que l’ennemi n’aperçût pas de ce qui se faisait, deux ou trois heures s’écoulèrent avant que tout fut terminé. En cet instant on vit le radeau qui s’éloignait du rivage. Deerslayer prit aussitôt sa longue-vue, à l’aide de laquelle il découvrit qu’il était monté par deux guerriers, qui du reste paraissaient être sans armes. Le radeau avançait lentement, et cette circonstance devait, dans le cas d’une collision, donner une très-grande supériorité à l’arche, dont le mouvement était comparativement léger et rapide. Comme on avait assez de temps pour se disposer à recevoir les deux visiteurs, tout fut préparé bien avant qu’ils fussent assez près pour être hélés. Les deux sœurs se retirèrent dans la maison, ainsi que le Serpent qui se tint près de la porte, bien muni de mousquets, pendant que Judith observait ce qui se passait au dehors par une ouverture en forme de meurtrière. Quant à Deerslayer, il avait porté un tabouret au bord de la plate-forme, au point vers lequel le radeau s’avançait, et il s’était assis avec sa carabine négligemment appuyée entre ses jambes.

Tandis que le radeau approchait, les habitants du château s’efforcèrent par tous les moyens possibles de s’assurer si leurs visiteurs avaient des armes à feu. Ni Deerslayer ni Chingachgook ne purent en apercevoir ; mais Judith, ne voulant pas s’en rapporter seulement aux yeux, passa la longue-vue par l’ouverture, et la dirigea sur des branches de chêne noir placées entre deux poutres du radeau, sur lequel elles formaient une espèce de plancher, ainsi qu’un banc pour les rameurs. Quand le lourd radeau se trouva à environ cinquante pieds, Deerslayer héla les Hurons en leur disant de ne pas ramer plus longtemps, attendu que son intention n’était pas de les laisser débarquer. Obligés de se conformer à cette injonction, les deux guerriers, à l’air rébarbatif, quittèrent aussitôt leurs sièges, bien que le radeau continuât d’approcher lentement, jusqu’à ce que la dérive l’eût porté beaucoup plus près de la plate-forme.

— Êtes-vous chefs ? demanda Deerslayer avec dignité ; êtes-vous chefs ? ou bien les Mingos m’ont-ils envoyé des guerriers sans noms pour remplir une telle mission ? S’il en est ainsi, plus vous vous hâterez de vous en retourner, plus nous pourrons espérer voir arriver bientôt celui avec lequel pourra s’entretenir un guerrier.

— Hugh ! s’écria le plus âgé des deux hommes du radeau en promenant ses yeux sur les différents objets visibles dans le château et ses alentours, avec une attention qui montrait combien il était difficile que rien lui échappât. Mon frère est très-fier ; mais Rivenoak est un nom capable de faire pâlir un Delaware.

— Cela est vrai, ou c’est un mensonge, Rivenoak, suivant le cas ; mais probablement je ne pâlirai pas, considérant que je suis né Face-Pâle. Quelle est votre mission, et pourquoi venez-vous sur des arbres qui ne sont pas même creusés ?

— Les Iroquois ne sont pas des canards pour marcher sur l’eau ! Que les Faces-Pâles leur donnent une pirogue, et ils viendront dans une pirogue.

— Cela est plus raisonnable que probable. Nous n’avons que quatre pirogues, et comme nous sommes quatre, ce n’est qu’une pour chacun de nous. Quoi qu’il en soit, nous vous remercions de l’offre, tout en vous demandant la permission de ne pas l’accepter. Iroquois, vous êtes les bien-venus sur vos troncs d’arbres.

— Merci. — Mon jeune guerrier Face-Pâle a un nom ; — comment l’appellent les chefs ?

Deerslayer hésita un instant, et un soudain mouvement d’orgueil et de faiblesse humaine s’empara de lui. Il sourit, grommela entre ses dents, puis, levant des yeux pleins de fierté, il dit :

— Mingo, ainsi que tous ceux qui sont jeunes et actifs, j’ai été connu à différentes époques sous des noms différents. Un de vos guerriers, dont l’esprit est parti pour les forêts giboyeuses destinées à votre peuple, pas plus tard qu’hier matin, me jugea digue d’être connu sous le nom de Hawkeye, et cela parce que mon coup d’œil s’est trouvé plus prompt que le sien, dans un moment où il y allait de la vie ou de la mort pour l’un de nous.

Chingachgook, qui prêtait une oreille attentive à tout ce qui se passait, entendit et comprit cette preuve de faiblesse momentanée donnée par son ami, qu’il questionna dans une autre occasion pour en obtenir de plus longs détails au sujet de toute l’affaire de la pointe où Deerslayer avait donné la mort pour la première fois à un de ses semblables. Une fois instruit de toute la vérité, il ne manqua pas d’en faire part à la tribu, et depuis ce temps le jeune chasseur fut universellement connu parmi les Delawares sous un surnom qu’il avait si honorablement gagné. Cependant, comme ce fait est postérieur à tous les incidents de notre histoire, nous continuerons à donner au jeune chasseur le nom sous lequel on l’a d’abord présenté au lecteur. L’Iroquois ne fut pas moins frappé que Chingachgook d’entendre l’homme blanc se vanter ainsi. Il savait la mort de son camarade, et il n’eut aucune peine à saisir l’allusion. Cette rencontre entre le vainqueur et la victime avait eu pour témoins plusieurs sauvages qui se trouvaient sur les bords du lac, et qui avaient été postés sur différents points à la lisière des buissons, pour surveiller les pirogues entraînées à la dérive, mais qui n’avaient pas eu le temps de se porter sur la scène du combat avant la retraite du vainqueur. L’émotion éprouvée par cet habitant des forêts se manifesta par une exclamation de surprise à laquelle succédèrent un sourire et un mouvement de la main dont la courtoisie aurait fait honneur à la diplomatie asiatique. Les deux Iroquois conversèrent à voix basse, puis ils s’avancèrent vers l’extrémité du radeau la plus rapprochée de la plate-forme.

— Mon frère Hawkeye a envoyé un message aux Hurons, reprit Rivenoak, et leurs cœurs en ont été réjouis. Ils ont appris qu’il a des images de bêtes à deux queues ! les montrera-t-il à ses amis ?

— Ennemis serait un mot plus vrai, répondit Deerslayer ; mais les mots ne sont que du son, et font peu de mal. Voici une de ces images, je vous la passe sous la foi des traités. Si elle n’est point rendue, le mousquet décidera la question entre nous.

L’Iroquois parut consentir à ces conditions, et Deerslayer se leva pour jeter un de ces éléphants sur le radeau, après que de part et d’autre on eut pris toutes les précautions nécessaires pour ne pas le perdre. Comme la pratique rend expert en pareille matière, le morceau d’ivoire eut bientôt passé heureusement d’une main dans l’autre ; et dans la nouvelle scène qui eut lieu alors sur le radeau, le stoïcisme indien échoua entre la surprise et le ravissement. En examinant la pièce d’échecs si curieusement travaillée, les deux vieux guerriers à mine rébarbative manifestèrent encore plus d’émotion que n’en avait laissé paraître le jeune homme, car chez ce dernier la leçon qui lui avait été faite peu de temps auparavant avait eu sur lui de l’influence, tandis que ces hommes, semblables à tous ceux qui se reposent sur des réputations bien établies, ne rougissaient pas de laisser voir en partie ce qu’ils éprouvaient. Pendant quelques minutes, ils semblèrent avoir perdu tout sentiment de leur situation, tant était intense l’attention qu’ils donnaient à un objet d’une matière si belle et d’un travail si exquis, et à un animal si extraordinaire. La lèvre de l’élan est peut-être ce qui se rapproche le plus de la trompe de l’éléphant dans les forêts de l’Amérique ; mais cette ressemblance était bien loin d’être assez frappante pour mettre cette créature nouvelle à la portée de leurs habitudes et de leurs idées ; aussi, plus ils examinaient cette figure, plus leur étonnement redoublait. Pourtant, ces enfants de la forêt ne prirent pas la tour placée sur le dos de l’éléphant pour une partie de l’animal. Les chevaux, les bœufs, leur étaient familiers ; ils avaient vu des tours dans le Canada, et ils ne trouvèrent rien d’étonnant dans des bêtes de somme ; mais, par une association d’idées fort naturelle, ils supposèrent que cette sculpture indiquait que l’animal exposé à leurs regards était assez fort pour porter une tour sur son dos ; supposition qui ne diminua en rien leur admiration.

— Mon frère à visage-pâle a-t-il d’autres bêtes de cette espèce ? demanda à la fin le plus âgé des Iroquois.

— Il y en a d’autres, dans l’endroit d’où vient celle-ci, Mingo ; mais une seule suffit pour racheter cinquante chevelures.

— L’un de mes prisonniers est un guerrier, — grand comme un pin, — fort comme l’élan, — agile comme un daim, — furieux comme une panthère ! Il sera quelque jour un grand chef, et il commandera l’armée du roi George !

— Bah ! — Bah ! — Mingo ; Hurry Harry est Hurry Harry, et vous n’en ferez jamais rien de plus qu’un caporal, si même vous en faites un caporal. Il est sans doute assez grand ; mais cela ne lui sert qu’à se cogner la tête contre les branches, lorsqu’il traverse la forêt. Il est fort ; mais des membres forts ne sont pas une tête forte, et on ne choisit pas les généraux du roi pour leurs bras nerveux. Il est agile, si vous voulez ; mais une balle de carabine est plus agile encore ; et quant à la fureur, ce n’est pas une grande recommandation pour un soldat, car ceux qui s’imaginent être les plus furieux deviennent souvent doux comme des moutons quand il s’agit d’en venir au fait. Non, — non, vous ne feriez jamais passer la chevelure de Hurry pour quelque chose de plus, qu’une bonne touffe de cheveux frisés, recouvrant une tête sans cervelle !

— Mon vieux prisonnier très-sage, — roi du lac, — grand guerrier, habile conseiller !

— Eh bien, il est des gens qui pourraient nier cela aussi, Mingo. Un homme très-sage ne se laisserait pas prendre aussi sottement que s’est laissé prendre maître Hutter ; et s’il donne, de bons conseils, il doit en avoir écouté de mauvais en cette affaire. Il n’y a qu’un seul roi pour ce lac ; il est bien loin d’ici, et il n’est pas probable qu’il le voie jamais. Le vieux Tom est roi de cette contrée, à peu près comme le loup est roi de la forêt dans laquelle il rôde à l’aventure. Une bête à deux queues vaut bien deux semblables chevelures !

— Mais mon frère a une autre bête. — Il en donnera deux, ajouta-t-il en levant deux doigts, pour le vieux père.

— Le vieux Tom n’est pas mon père, mais il n’en sera pas moins bien traité. Quant à donner deux bêtes pour sa chevelure quand chacune de ces bêtes a deux queues, cela est tout à fait contre le bon sens. Estimez-vous heureux, Mingo, même si vous faites un marché bien moins avantageux.

En ce moment, l’admiration de Rivenoak avait fait place au sang-froid, et il commença à revenir à ses habitudes de ruse, afin de conclure le meilleur marché possible. Il serait superflu de rapporter dans tous ses détails le dialogue décousu qui suivit, et durant lequel l’Indien ne déploya pas peu d’adresse dans les efforts qu’il fit pour regagner le terrain perdu sous l’influence de la surprise. Il affecta même de douter que l’original de cette figure d’animal existât, et il affirma que l’Indien le plus âgé n’avait jamais entendu parler d’aucune bête de cette espèce. Ils étaient loin de songer l’un et l’autre qu’à bien moins d’un siècle de là les progrès de la civilisation amèneraient dans cette contrée des animaux bien plus extraordinaires et bien plus rares encore pour être exposés à l’admiration des curieux, et que l’on verrait la bête en question se baignant et nageant dans le lac même sur lequel cette entrevue avait lieu. Comme cela se voit fréquemment en semblables occasions, une des deux parties s’échauffa un peu dans le cours de la discussion ; car Deerslayer réfuta tous les arguments, et éluda tous les détours de son subtil antagoniste avec la froide précision et la franchise inaltérable qui lui étaient propres. Il ne savait guère mieux que le sauvage ce que c’était qu’un éléphant ; mais il comprenait parfaitement que les morceaux d’ivoire sculptés devaient avoir, aux yeux d’un Iroquois, à peu près la valeur qu’un sac d’or ou un ballot de peaux de castors aurait pour un marchand. Dans de telles circonstances, il sentit qu’il était prudent de ne pas faire d’abord trop de concessions, puisqu’il existait un obstacle presque invincible à l’échange, même après que les parties contractantes seraient d’accord sur les conditions. Sentant tout l’embarras de cette position, il tint en réserve les autres pièces, comme propres à aplanir, au moment du besoin, toutes les difficultés qui pourraient se présenter.

À la fin, le sauvage prétendit qu’il était inutile de continuer la négociation, attendu qu’il ne pouvait commettre, à l’égard de sa tribu, l’injustice de renoncer à la gloire et aux bénéfices que devaient procurer deux excellentes chevelures mâles dans toute leur force pour une aussi légère considération que deux jouets comme ceux qu’il avait vus, et il se disposa à partir. Les deux parties éprouvèrent alors le sentiment qu’éprouvent généralement deux individus quand un marché désiré par chacun d’eux est sur le point d’être rompu par suite d’un débat trop obstiné. Néanmoins l’effet de ce désappointement fut très-différent sur chacun des deux négociateurs. Deerslayer éprouva de la mortification et des regrets, car il plaignait non-seulement les prisonniers, mais encore les deux sœurs. L’abandon du traité le rendit donc triste et soucieux. Quant au sauvage, le manque de succès fit naître en lui un féroce désir de vengeance. Dans un moment d’excitation, il avait hautement annoncé l’intention de ne plus ajouter un seul mot ; et il était aussi furieux contre lui-même que contre son impassible adversaire, d’avoir permis qu’un Visage-Pâle manifestât plus d’indifférence et de sang-froid qu’un chef indien. Lorsqu’il repoussa son radeau de la plate-forme, son visage s’assombrit et ses yeux étincelèrent, même en affectant un sourire amical et en faisant un geste de courtoisie en signe d’adieu.

Il fallut quelque temps pour surmonter la vis inertiœ des troncs d’arbres qui composaient ce radeau, et tandis que le silencieux Indien s’occupait de cette manœuvre, Rivenoak marchait d’un air fier et furieux sur les branches de chêne noir placées entre les troncs d’arbre, sans cesser de jeter des regards perçants sur la hutte, la plate-forme et la personne de son récent antagoniste. Une seule fois, il parla à son compagnon à voix basse et avec vivacité, et il remua les branches avec ses pieds, comme un animal rétif. En cet instant, la vigilance de Deerslayer s’était un peu endormie, car il était assis, songeant au moyen de rouvrir la négociation sans donner trop d’avantage à la partie adverse. Par bonheur pour lui peut-être, les yeux vifs et perçants de Judith étaient aussi vigilants que jamais. Au moment où le jeune chasseur était le moins sur ses gardes, et son ennemi plus que jamais sur l’alerte, elle donna très à propos l’alarme à son compagnon, en l’appelant d’une voix pleine de sollicitude.

— Prenez garde à vous, Deerslayer, s’écria-t-elle ; à l’aide de la longue-vue j’aperçois des mousquets sous les branches d’arbres, et l’Iroquois les dégage avec les pieds !

Il paraît que l’ennemi avait poussé l’astuce jusqu’à se servir d’un agent comprenant l’anglais. La conversation qui avait précédé avait eu lieu en iroquois ; mais à la manière soudaine dont ses pieds redevinrent immobiles, et dont la physionomie de Rivenoak changea son expression de sombre férocité en un sourire affable, il fut évident que l’éveil donné par la jeune fille avait été compris. Faisant signe à son compagnon, qui cherchait à mettre le radeau en mouvement, de rester en repos, il s’avança à l’extrémité la plus rapprochée de la plate-forme, et prit la parole.

— Pourquoi Rivenoak et son frère laisseraient-ils aucun nuage entre eux ? dit-il. Ils sont tous deux sages, tous deux braves et généreux, ils devraient se quitter en amis. Une bête sera le prix d’un prisonnier.

— Eh bien ! Mingo, répondit Deerslayer, enchanté de renouer la négociation presque à tout prix, et déterminé à river le marché, s’il était possible, par quelques concessions libérales, vous verrez qu’une Face-Pâle sait donner un bon prix quand il trafique le cœur ouvert et avec une main libérale. Gardez la bête que vous aviez oublié de me rendre au moment où vous vous disposiez à partir, et que j’avais oublié de vous redemander, en raison du regret que j’avais de nous quitter en ennemis. Montrez-la à vos chefs. Deux autres seront ajoutées à la première, quand vous nous ramènerez nos amis, et — il hésita un instant, dans la crainte de manquer de prudence en faisant une aussi grande concession ; puis, s’y étant décidé, il ajouta, — et, si nous les voyons avant le coucher du soleil, nous en trouverons peut-être une quatrième pour faire un compte rond.

Cela trancha la question. Toute trace de mécontentement disparut du sombre visage de l’Iroquois, qui sourit avec autant de grâce sinon avec autant de douceur que Judith elle-même. Il examina de nouveau la pièce qu’il avait en sa possession, et une exclamation de plaisir témoigna toute la satisfaction que lui procurait la conclusion de l’affaire. Il était positif que Deerslayer et lui avaient momentanément oublié ce qui était devenu l’objet de leur discussion dans la chaleur des débats ; mais il n’en avait pas été de même du compagnon de Rivenoak. Cet homme avait gardé la pièce, et il avait pris la ferme résolution de la laisser tomber dans le lac, dans le cas où il eût été nécessaire de la rendre, bien convaincu qu’il saurait la retrouver quelque jour. Cependant cet expédient désespéré devenait inutile, et après avoir répété les conditions du marché et affirmé qu’elles étaient bien entendues, les deux Indiens partirent enfin, en se dirigeant lentement vers le rivage.

— Pouvons-nous ajouter aucune foi aux paroles de tels misérables ? demanda Judith, qui, accompagnée de Hetty, était venue sur la plate-forme, d’où elle suivait des yeux les mouvements paresseux du radeau, à côté de Deerslayer. Ne garderont-ils pas plutôt ce qu’ils ont déjà en mains, et ne nous enverront-ils pas par forme de bravades des preuves sanglantes de la supériorité en fait d’astuce qu’ils croient avoir acquise sur nous ? J’ai entendu raconter sur eux des traits qui ne valent pas mieux.

— Sans doute, Judith ; ils agiraient ainsi, sans aucun doute, si cela était compatible avec le caractère indien. Mais je ne connais pas les Peaux-Rouges, si cette bête à deux queues ne produit dans la tribu entière autant de confusion qu’en produirait un bâton dans une ruche ! Tenez, voilà le Serpent, dont les nerfs sont durs comme le caillou, et qui ne montre pas plus de curiosité pour les choses ordinaires que n’en permet la prudence : eh bien, il a été tellement troublé à la vue de cette créature sculptée en ivoire, comme elle l’est, que j’en ai eu honte pour lui ! Tels sont pourtant leurs dons, et l’on ne peut se quereller avec un homme à cause de ses dons, quand ils sont légitimes. Chingachgook reviendra bientôt de sa faiblesse ; il se souviendra qu’il est chef, qu’il sort d’une noble souche, et qu’il a un grand nom à soutenir et à conserver ; mais quant à ces vagabonds là-bas, ils n’auront pas un instant de repos, tant qu’ils ne croiront pas être en possession de chaque petit morceau d’os sculpté que contiennent les magasins de Thomas Hutter.

— Ils n’ont connaissance que des éléphants, et ils ne peuvent concevoir aucune espérance à l’égard du reste.

— C’est vrai, Judith ; mais la convoitise est un sentiment insatiable. Puisque les Faces-Pâles ont ces curieuses bêtes à deux queues, diront-ils, qui sait s’ils n’en ont pas à trois, voire même à quatre ! Voilà ce que les maîtres d’école nomment arithmétique naturelle, et ce qui, assurément, tourmentera l’esprit des sauvages. Ils ne seront jamais satisfaits avant de savoir la vérité.

— Pensez-vous, Deerslayer, demanda Hetty avec son air simple et innocent, que les Iroquois ne veuillent pas laisser partir mon père et Hurry ? — Je leur ai lu plusieurs des versets les plus remarquables de toute la Bible, et vous voyez ce qu’ils ont déjà fait.

Le chasseur, suivant sa coutume, écouta les remarques de Hetty avec bonté et même avec affection ; puis il réfléchit un moment en silence. Son visage était couvert de quelque rougeur lorsque, au bout d’une minute, il répondit à la jeune fille :

— Je ne sais si un homme blanc devrait rougir d’avouer qu’il ne sait pas lire ; mais je suis dans ce cas, Hetty. Je vois que vous êtes habile en pareilles matières, tandis que je n’ai étudié la puissance de Dieu qu’en voyant les collines et les vallées, les montagnes et les forêts, les rivières et les sources. On peut apprendre beaucoup de choses ainsi, tout aussi bien que dans les livres ; et pourtant il me vient parfois à l’idée que la lecture est un don de l’homme blanc ! Quand j’entends de la bouche d’un frère Morave les paroles du livre dont vous parlez, elles rendent mon esprit impatient, et je crois que je voudrais moi-même apprendre à lire ; mais la chasse en été, les traditions et les leçons de guerre, ainsi que d’autres occupations, m’ont toujours mis en retard.

— Voulez-vous que je vous l’apprenne, Deerslayer ? demanda Hetty avec empressement. On dit que je suis faible d’esprit, mais je sais aussi bien lire que Judith. Cela pourrait vous sauver la vie que de pouvoir lire la Bible aux sauvages, et cela sauvera certainement votre âme, car ma mère me l’a dit bien des fois.

— Merci, Hetty ; oui, merci de tout mon cœur. Suivant toute apparence, nous aurons trop à faire pour avoir beaucoup de temps de reste ; mais une fois la paix arrivée, et lorsque je reviendrai vous voir sur ce lac, je m’en occuperai avec autant d’attention que si je devais y trouver à la fois plaisir et profit. — Peut-être, Judith, devrais-je être honteux de mon ignorance ; mais la vérité est la vérité. Pour ces Iroquois, il n’est pas fort probable qu’un ou deux versets de la Bible leur fassent oublier une bête à deux queues. J’aime à croire qu’ils rendront les prisonniers, se fiant à une diablerie ou à une autre pour les reprendre, et pour se rendre maîtres en même temps de nous, de tout ce qui se trouve dans le château, et de l’arche par-dessus le marché. Toutefois, il faut que nous ménagions ces vagabonds, d’abord pour tirer votre père et Hurry de leurs mains, et ensuite pour conserver la paix entre nous jusqu’à ce que le Serpent que voilà puisse trouver un moyen de délivrer sa fiancée. S’ils s’abandonnent à la colère et à la férocité, les Indiens se hâteront de renvoyer au camp leurs femmes et leurs enfants ; tandis qu’en les entretenant dans le calme et la confiance, nous réussirons peut-être à trouver Hist à l’endroit qu’elle a elle-même indiqué. Plutôt que de voir maintenant le marché entièrement rompu, j’ajouterais une demi-douzaine de ces figures d’hommes armés d’arcs et de flèches dont nous avons un bon nombre dans la caisse.

Judith y consentit volontiers, car elle aurait renoncé même à la robe de brocart à fleurs plutôt que de ne pas racheter la liberté de son père, et se conformer aux désirs de Deerslayer.

Il y avait alors tant d’espoir de succès, que tous les habitants du château reprirent courage, sans cesser cependant d’observer avec toute la vigilance convenable les mouvements de l’ennemi. Néanmoins, les heures succédèrent aux heures, et le soleil avait de nouveau commencé à descendre sur les sommets des collines de l’ouest, sans que rien semblât annoncer le retour du radeau. Malgré ce délai, il restait encore une chance d’espoir, que Deerslayer ne manqua pas de communiquer à ses compagnons inquiets. On devait sûrement supposer que les Indiens avaient laissé leurs prisonniers au camp plutôt que de croire qu’ils s’en fussent encombrés en les emmenant dans les bois, où ils n’allaient que pour une courte excursion. S’il en était ainsi, il fallait un temps considérable pour envoyer un message à la distance nécessaire, et pour faire venir les deux hommes blancs au lieu de l’embarquement. Ces réflexions consolantes ranimèrent la patience des habitants du château, qui virent le déclin du jour avec moins d’alarme.

L’événement justifia les conjectures de Deerslayer. Peu d’instants avant la disparition des derniers rayons du soleil, on aperçut le radeau qui sortait de nouveau des buissons qui couvraient le rivage, et lorsqu’il fut plus près, Judith annonça que son père et Hurry, tous deux garrottés, étaient couchés au milieu sur les branches. Comme précédemment, les Indiens étaient à ramer. Ils semblaient comprendre que l’heure avancée réclamait des efforts extraordinaires ; et, contre les habitudes de leur nation, toujours ennemie du travail, ils maniaient avec vigueur leurs grossières pagaies. Grâce à cette ardeur, le radeau arriva à son ancienne station en moins de temps qu’aux deux voyages précédents.

Quoique les conditions fussent parfaitement comprises, et que les choses eussent été amenées à ce point, le transfert des prisonniers n’était pas une tâche facile à accomplir. Les Iroquois furent forcés de s’en rapporter en grande partie à la bonne foi de leurs ennemis, et bien à contre-cœur, car aussi ce fut de leur part un acte de nécessité plutôt que de confiance. Une fois Hutter et Hurry au milieu de leurs amis, ceux-ci se trouvaient deux contre un, et les hommes du radeau ne pouvaient songer à prendre la fuite, attendu que les habitants du château avaient trois pirogues en écorce, sans parler de la protection que leur offraient l’arche et la maison. Cela fut compris de part et d’autre, et probablement les arrangements n’auraient jamais pu se terminer, si la physionomie et les manières franches de Deerslayer n’avaient produit sur Rivenoak leur effet ordinaire.

— Mon frère sait que je me fie à lui, dit ce dernier en s’avançant avec Hutter, dont les jambes avaient été dégagées de leurs liens, pour qu’il pût monter sur la plate-forme. Une chevelure, une bête de plus.

— Arrêtez, Mingo, interrompit le chasseur, gardez un instant votre prisonnier. Il faut que j’aille chercher le prix de la rançon. Cette excuse, quoique vraie en partie, était avant tout un prétexte.

Deerslayer quitta la plate-forme, et étant entré dans la maison, il invita Judith à réunir toutes les armes et à les cacher dans sa chambre. Ensuite, il parla gravement au Delaware, toujours en sentinelle à l’entrée du logis, puis il mit dans sa poche les trois dernières tours, et il retourna sur la plate-forme.

— Vous êtes le bienvenu, à votre retour dans votre ancienne demeure, maître Hutter, dit Deerslayer en aidant le vieillard à monter sur la plate-forme, et en passant en même temps avec adresse une autre tour dans la main de Rivenoak. — Vous trouvez vos filles bien heureuses de vous revoir ; et voici Hetty elle-même qui vient vous confirmer mes paroles.

Le chasseur cessa alors de parler, et se livra à un de ses francs et silencieux accès de rire. Hurry, dont les jambes venaient d’être délivrées de leurs liens, avait été mis sur ses pieds, mais ses liens avaient été si étroitement serrés, qu’il ne put recouvrer immédiatement l’usage de ses membres, et le jeune géant offrit un spectacle réellement pitoyable et quelque peu grotesque. Ce fut surtout son air égaré qui provoqua la gaieté de Deerslayer.

— Hurry Harry, vous ressembles à un pin noueux qui est secoué par un ouragan avec une ceinture autour de son tronc, et balancé dans une clairière, dit Deerslayer, réprimant un enjouement un peu déplacé, plutôt par égard pour les autres que par respect pour le prisonnier libéré. — Néanmoins, je vois avec plaisir que vos cheveux n’ont été confiés aux soins d’aucun barbier iroquois pendant votre dernière visite dans leur camp.

— Écoutez, Deerslayer, repartit March avec une certaine véhémence, il sera prudent à vous de montrer en cette occasion moins de gaieté et plus d’amitié. Une fois en votre vie, conduisez-vous en chrétien, et non pas comme le fait une jeune fille rieuse dans une école de campagne quand le maître a le dos tourné, et dites-moi s’il y a des pieds au bout de mes jambes. Je crois les voir, mais je ne les sens pas plus que s’ils se trouvaient sur les rives du Mohawk, au lieu de la place où ils semblent être.

— Vous vous êtes tiré d’affaire avec tous vos membres, Harry, et ce n’est pas peu de chose, répondit Deerslayer en passant secrètement à l’Indien le reste de la rançon stipulée, et en lui faisant au même moment un signe expressif pour l’engager à battre en retraite. — Vous vous en êtes tiré avec tous vos membres, pieds et tout ; vous êtes seulement un peu engourdi en raison de la violente compression des liens. La nature rétablira bientôt la circulation du sang, et vous pourrez alors vous mettre à danser pour célébrer ce que j’appelle une délivrance des plus miraculeuses et des plus inattendues, après avoir été renfermé dans un repaire de loups.

Deerslayer délia les bras de ses amis au moment de leur débarquement, et tous deux arpentèrent la plate-forme en clopinant, en murmurant et lançant des imprécations au milieu des efforts qu’ils faisaient pour favoriser le retour de la circulation. Ils étaient cependant restés trop longtemps garrottés pour recouvrer promptement l’usage de leurs membres ; et les Indiens s’étant éloignés avec autant de diligence qu’ils en avaient déployé pour arriver, le radeau se trouva à une bonne distance du château quand Hurry, en se tournant par hasard de ce côté, vit avec quelle rapidité ses ennemis se dérobaient à sa vengeance. En ce moment, il pouvait se mouvoir avec assez de facilité, quoique ses membres fussent toujours engourdis et pesants. Oubliant son état, il s’empara de la carabine appuyée contre l’épaule de Deerslayer, et il se mit en mesure de l’armer et de mettre en joue. Le jeune chasseur était trop prompt pour lui en laisser le temps. Il saisit l’arme, et l’arracha des mains du géant, mais cependant sans pouvoir, durant la lutte, empêcher le coup de partir en l’air. Il est probable que Deerslayer aurait pu avoir l’avantage, à cause de la faiblesse accidentelle de Hurry ; mais après la détonation de l’arme, ce dernier lâcha prise, et se dirigea vers la maison en boitant, et en levant les jambes à chaque pas, à un pied au moins du sol, car l’état d’engourdissement dans lequel elles étaient, le rendait incertain de la distance où en étaient ses pieds. Mais il avait été devancé par Judith : toutes les armes de Hutter, laissées dans l’habitation comme ressource en cas d’une attaque soudaine, avaient été enlevées, et elles étaient déjà en lieu de sûreté, conformément aux instructions de Deerslayer. Grâce à cette précaution, il ne fut plus possible à March d’exécuter son dessein.

Désappointé dans son désir de vengeance, Hurry s’assit, et pendant une demi-heure il fut, ainsi que Hutter, trop occupé à rétablir la circulation du sang et à recouvrer l’usage de ses membres, pour se livrer à d’autres réflexions. Au bout de ce temps, le radeau avait disparu, et la nuit commençait à jeter ses ombres sur toutes les parties de la forêt. Avant que l’obscurité fût complète, et tandis que les jeunes filles étaient à préparer le repas du soir, Deerslayer esquissa à Hutter les événements qui avaient eu lieu, et il lui fit part des mesures qu’il avait adoptées pour la sécurité de ses enfants et de ses propriétés.