Le Tutu, mœurs fin de siècle/2

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L. Genonceaux, éditeurs (p. 11-38).

II

Maintenant, qu’il connaissait cela, une idée le tourmenta. La chasteté de la vie lui en avait, jusqu’ici, fermé les mystères. Cette nuit passée au bordel lui ouvrit des horizons inconnus. Il se dit qu’avec un nom comme le sien et un diplôme d’ingénieur au fond de sa poche, il pouvait se hasarder et prendre femme. Il souffrait cependant de l’indécision de son caractère ; il avait mal à la tête, et la mémoire lui était infidèle. Elle lui était tellement infidèle qu’il lui arrivait souvent de rester des heures entières dans une stupéfaction profonde : il ne se rappelait plus son propre nom. Cela lui venait de son père qui oublia, un jour, de vivre à la suite d’une légère blessure que lui fit une locomotive en lui passant en travers du corps. L’accident rapporta à la veuve trois ou quatre cent mille francs de dommages-intérêts. Cette fortune, inespérée, permit à la mère de mettre son fils en pension, et de lui donner une bonne instruction. Mauri, diminutif de Maurice, suivit les cours de la Centrale où il se distingua par rien du tout. Il n’apprit rien, et fut nommé ingénieur. Quand il sortit de l’école, il entra au bordel. Quand il sortit du bordel, il voulut y rentrer. Non, ce n’était pas raisonnable. Mieux valait se marier, il s’en ouvrirait le jour même à sa mère. Celle-ci habitait, tout près du rond-point de l’Arc de Triomphe, un petit entre-sol très bourgeois, très confortable. C’était une grande personne illettrée mais distinguée, qui avait la manie des vieux meubles et qui gérait très mal sa fortune. Dans son ignorance, elle s’intéressait surtout aux sciences se rapportant à l’exploitation des mines. C’était pour cela que son fils Mauri avait suivi les cours de la Centrale. Lorsqu’il rentra, exténué, du boulevard de Montrouge, elle lui dit simplement : « Tu es un homme perdu, » et ne pleura point. Elle ne lui fit aucun reproche, tout se passa avec dignité. Lui s’étendit dans une chaise-longue, bafouilla un peu, inventa une histoire d’étudiants, une nuit coulée dans les sous-sols des Halles, pour célébrer dignement l’anniversaire de la mort d’un camarade.

— Tu comprends, on a rigolé un peu. Il y avait là un tas de gens bizarres, des filles publiques, des voyous, des littérateurs. On a chahuté. C’est la première fois que ça m’arrive, il faut un commencement à tout. Il ajouta :

— Il me semblait que j’avais quelque chose à te dire.

Et il chercha dans sa tête, écoutant distraitement ce que lui contait sa mère, faisant des signes de dénégation aux questions qu’elle lui posait.

— On ne vous apprend donc rien, à l’École centrale ? Enfin, tu pourrais tout de même bien me répondre, l’affaire en vaut la peine. Elle est neuve, au moins, celle-là. Le comte d’Esbignabrougne s’y intéresse pour cinquante mille francs, monsieur Possute aussi. Qu’en penses-tu ?

Au même moment, un jeune homme entra, dont on ne distingua d’abord que le nez, un nez en forme de bosse de chameau, gros, long, rouge, énorme, un nez pouvant contenir un tombereau de roupie. À distances égales de ce nez, s’épanouissaient des oreilles étroites qui avaient l’air de vouloir se détacher de la tête. Pas de moustache ni de barbe. Les incisives tombées donnaient à sa bouche l’aspect d’un museau de cobaye édenté, et quand il parlait, le nez se ratatinait à l’instar d’une grimace. Il gesticulait précieusement, l’index toujours levé, et sa mise était très négligée.

Et il expliqua son plan.

— Il me faut cent cinquante mille francs, pas un sou de moins. L’extraction de l’or dans les pierres meulières de Paris est une des plus plus belles conceptions de l’esprit humain. Mais voilà, il faudra peut-être dépenser cent francs de main-d’œuvre pour recueillir un centime d’or. Plus tard, l’affaire ira toute seule. Je vous assure qu’elle ira toute seule. Cette certitude est basée sur les analyses de la Chimie, qui sont indiscutables. Voici, d’ailleurs, le rapport de l’Académie des sciences de Copenhague, en date du 17 mars 1801. C’est écrit en danois, voulez-vous que je vous le traduise ?

Mauri intervint. Il avait saisi. En sa qualité d’ingénieur, il appuya les déclarations de l’homme au nez de chameau. Certainement, qu’il y avait de l’or dans les pierres meulières de Paris. Pas beaucoup, peut-être, mais un peu, certainement.

— Vous avez là une idée épatante, monsieur.

— Oui, répliqua-t-il, très épatante. Moi, j’ai toujours essayé de mettre en pratique le principe suivant : Vivre et gagner de l’argent en ne risquant rien et en travaillant le moins possible. Notez bien que je ne vous pousse pas à tous intéresser à mon affaire ; j’ai une idée, je vous la communique ; si elle vous paraît bonne, et que vous y engagiez des capitaux, nous faisons un échange et nous sommes quittes. Vous risquez, c’est au petit bonheur, tant pis si vous perdez. Il est bien évident, n’est-ce pas, que vous ne perdrez rien. Le comte d’Esbignabrougne, qui est un malin, a dû faire virer sept cent soixante-dix-sept fois sa pensée dans son cerveau avant de se décider. Maintenant, voyez et jugez. Je suis venu, madame, parce que vous m’aviez parlé de votre fils que vous désiriez consulter auparavant. Mais, au fait, ce doit-être monsieur, que j’ai connu en pension chez les frères de Juilly.

— Jardisse !

— Noirof !

En effet, c’était deux amis de pension. Jardisse, un raté, après avoir tâté de la médecine, s’était lancé dans le commerce d’antiquités, où il avait mangé une centaine de mille francs en noces et en voyages. Puis il avait fermé boutique, une pauvre petite boutique humide de la rue Jacob, pour essayer autre chose. Sa famille dont il ne portait que les défroques hors d’usage, lui coupait les vivres. En lisant dans les journaux les annonces de mariage et les boniments des financiers véreux, il songea à exploiter la bêtise humaine. Comme la Bêtise est éternelle, il y aura toujours moyen de l’exploiter. Le Créateur, s’il y en a un, commit une lacune lorsqu’il tira du néant le premier homme et la première femme : il oublia de ne pas les créer à son image. De sorte qu’il s’est condamné lui-même à avoir continuellement sous les yeux la photographie de sa propre image : des gens bêtes. Le bon Dieu est un homme trop haut placé pour qu’on essaye de lui poser des lapins ; autrement, ça prendrait sûrement. Mais puisqu’il est inabordable, il faut bien se rabattre sur ses créatures. Ainsi raisonna Jardisse. L’or du pavé de Paris lui offrit un terrain propice. Et madame de Noirof y fourra cinquante mille francs.


LA MALADIE DU CŒUR
1 acte, en prose.


Personnages : Mme de NOIROF. — MAURI de NOIROF, son fils.

(La scène se passe rue de Presbourg, au rond-point de l’Arc de Triomphe. — Intérieur bourgeois. — Temps superbe. — Les arbres sont en fleurs).


elle

Tu m’approuves ?


lui

Je te crois. Tu vas décupler ta galette.


elle, vexée.

Galette !


lui

En argot, cela veut dire argent.


elle

Je le savais. Emploie donc d’autres expressions. Qu’est-ce que tu as que tu remues comme ça ?


lui

Il y a que j’ai quelque chose à te dire et que je ne me rappelle plus quoi.


elle

Enfin, tu trouves comme moi, n’est-ce pas, que l’idée de M. Jardisse est superbe ?


lui

Oh, parfaitement ; mais il faut prendre garde : c’est une canaille.


elle

Tant mieux. Et toi, mon ami, à quoi t’es-tu décidé ?


lui

Voilà un maronnier superbe, regarde donc !


elle

Oui, c’est un…


lui

Oh, aimer ça !


elle, interloquée.

Eh bien ? (Elle ouvre des yeux très grands, aussi vagues que des terrains.)


lui

Je suis loufoc, je voudrais être amoureux de la matière. (En ce moment, il se trémousse, fouille dans une poche de derrière, en retire le morceau de brique.) Voilà ce qui me gênait. Ah, sapristi ! Je me rappelle. Sais-tu ce que je voudrais bien ?


elle

Quoi ?


lui

Me marier. J’ai des idées de mariage depuis ce matin. Je voudrais épouser quelque chose qui ne soit pas un être humain.


elle

Un tombereau ?


lui

Non, on ne se marie pas avec un tombereau. Un arbre, par exemple, comme ce maronnier. Oh, coucher avec un arbre ! Le rendre enceint ! Avoir des enfants avec lui !


elle, placidement.

Et assister tranquillement avec lui à un five o’clock chez le président de la République ?


lui

Tu plaisantes ? Ai-je demandé à vivre ? M’a-t-on consulté avant de me mettre au monde ? Non, n’est-ce pas ? Alors, si j’existe, c’est malgré moi, et si j’existe, est-ce que je suis obligé de me soumettre aux lois que le bétail humain s’est imposées, sans me demander mon consentement ? Dois-je faire comme tout le monde ? Tu parles d’épouser un arbre ! Certainement, que j’épouserais un arbre.


elle

Il faudrait pour cela que les parents n’y missent aucun empêchement.


lui

Au besoin, je ferais les sommations respectueuses. Tiens, veux-tu que je te parle franchement, que je me déshabille, que je t’ouvre mon cœur, que je le mette à poils devant toi ? Le monde est abruti. Il n’y a que nous deux qui nous comprenions : épousons-nous ?


elle

Non, tu es trop bête. Si j’ai consenti à un collage légal avec monsieur ton père, c’est parce que je lui avais reconnu des qualités qui te manquent.


lui

Je t’en prie, épousons-nous. Oh, aimer sa sainte garce de mère ! Coucher avec elle ! La rendre enceinte !


elle

Enfant, va !


lui

Alors, quoi ? Toutes les femmes me dégoûtent, excepté toi. Les jeunes filles de quinze à trente ans me dégoûtent aussi. — Les gamines de sept à quinze ans sont trop roublardes. — Veux-tu me mettre en relations avec une gosse de trois à cinq ans ?


elle

Un petit garçon de deux jours ne serait-il pas préférable !


lui

Ne blasphème pas.


elle

Si l’on sténographiait notre conversation, on crierait au scandale.


lui

Tu as des idées larges, c’est plaisir de causer avec toi. Sur mille femmes, on n’en trouverait pas une comme toi. J’ai reconnu ta supériorité, je vais mettre des gants crème non fouettée et te demander en mariage.


elle

Mais, imbécile, tu sais bien que les lois s’y opposent.


lui

Je m’y attendais, naturellement. Eh bien, donne-moi une femme.


elle

Laquelle ? Est-ce que tu te figures qu’on se marie comme ça, au triple galop ?


lui

Oui. Il me faut une femme tout de suite. Tu nous marieras à la Reclus. Après cela, on n’y pensera plus.

(Elle cherche un instant, la main sur les yeux. Lui, contemple son morceau de brique.)


elle

Fanny Pompeux ?


lui

Non. Elle est trop maigre. Et puis, elle lance des postillons en parlant.


elle

Sophie Puceau ?


lui

Non plus. Elle a une mauvaise haleine.


elle

Claire Noir !


lui

Trop boulotte !


elle

Boulotte ?


lui

Trop grosse, quoi. J’ai horreur des femmes grosses.


elle

Pourquoi ?


lui

Et des maigres aussi.


elle

Mais pourquoi ?


lui

Les grosses vont trop souvent où tu sais, et les maigres pas assez.


elle

Trop souvent où ?


lui

Il faut donc te mettre les points sur les i ?


elle

Je ne comprends pas.


lui

Tu as déjà vu des femmes grosses, très grosses. Tu les as vues marcher. Leurs derrières remuent comme des paquets de gélatine. Pourquoi ?


elle

Est-ce que je sais ?


lui

Parce que ces femmes-là sont remplies de matière fécale…


elle

Oh !


lui

…et de borborygmes. Elles sont gonflées par les borborygmes. Elles vessent à propos de rien.


elle

Qu’est-ce que tu en sais ?


lui

J’en ai l’intime conviction. Eh bien, cela doit être désagréable. — Quant aux maigres, c’est tout le contraire : elle n’ont rien dans le ventre. Lorsqu’elles vont à la garde-robe — et elles n’y vont que tous les quatre ou cinq ou six ou sept ou huit jours, — elles y déposent péniblement quelques petites crottes noires, sèches et dures, qui tombent une à une comme des balles de fusil, sans fracas. Et si tu étais homme, tu passerais ton existence avec une femme comme ça ! Jamais de la vie. Il me faut un juste milieu.


elle, ravie.

Quel homme ! On te choisira ça, petit chameau. Tu es quand même un homme mal élevé.


lui

C’est juste, mais à qui la faute ?


elle

À nous, évidemment. Aujourd’hui, les enfants sont éduqués d’une façon ridicule ; on leur cache la vie, et quand ils commencent à l’entrevoir, ils sont guindés et ne connaissent rien. Il faudrait abolir les préjugés ; nous en souffrons tous. Tiens, moi qui te parle, lorsque je me suis mariée, j’ignorais l’homme. Eh bien, cela est stupide. Dès l’âge de douze ans, les petits garçons et les petites filles devraient avoir des rapports intimes entre eux. Tout cela, naturellement, est subordonné au climat. Les enfants nés sous un ciel chaud, comme l’Espagne, par exemple, devraient se connaître à sept ou huit ans. Ceux qui couvent sous l’équateur devraient se connaître dans les seins de leurs mères.


lui

Nom de Dieu, maman, tu es une fameuse bougresse !


elle, candidement.

Ne m’emmerde pas, Mauri. Tu m’as parlé tout-à-l’heure du défaut des femmes qui vont à la garde-robe ; c’est mal, on ne remue pas ces choses-là. (Une pause de quinze à dix-sept secondes.) Après tout, tu as raison ; les meilleures choses retournent à la matière. Les plus belles femmes ne sont composées, chimiquement parlant, que de quintessence de matière fécale.


lui

Parfaitement, et cela a même fait l’objet d’une correspondance vraiment remarquable entre la duchesse d’Orléans et l’électrice de Saxe. Je vas te lire ça. (Il entre dans sa chambre et en rapporte un volume. Il lit.)


La Duchesse d’Orléans à l’Électrice de Saxe[1].

« Fontainebleau, 9 octobre 1694.

» Vous êtes bien heureuse d’aller chier quand vous voulez ; chiez donc tout votre chien de soûl. Nous n’en sommes pas de même ici, où je suis obligée de garder mon étron pour le soir ; il n’y a point de frotoir aux maisons du côté de la forêt. J’ai le malheur d’en habiter une, et par conséquent, le chagrin d’aller chier dehors, ce qui me fâche, parce que j’aime à chier à mon aise, et je ne chie pas à mon aise quand mon cul ne porte sur rien. Item, tout le monde nous voit chier ; il y passe des hommes, des femmes, des filles, des garçons, des abbés et des suisses ; vous voyez par là que nul plaisir sans peine, et que si on ne chiait point, je serais à Fontainebleau comme le poisson dans l’eau. Il est très chagrinant que mes plaisirs soient traversés par des étrons ; je voudrais que celui qui a le premier inventé de chier, ne pût chier, lui et toute sa race, qu’à coups de bâton. Comment, mordi ! qu’il faille qu’on ne puisse vivre sans chier ? Soyez à table avec la meilleure compagnie du monde, qu’il vous prenne envie de chier, il vous faut aller chier. Soyez avec une jolie fille, une femme qui vous plaise, qu’il vous prenne envie de chier, il vous faut aller chier ou crever. Ah ! maudit chier, je ne sache point de plus vilaine chose que de chier. Voyez passer une jolie personne, bien mignonne, bien propre, vous vous récriez : Ah ! que cela serait joli si cela ne chiait pas ! Je le pardonne à des crocheteurs, à des soldats, aux gardes, à des porteurs de chaises et à des gens de ce calibre-là. Mais les empereurs chient, les impératrices chient, le pape chie, les cardinaux chient, les princes chient, les archevêques et les évêques chient, les généraux d’ordres chient, les curés et les vicaires chient. Avouez donc que le monde est rempli de vilaines gens, car enfin, on chie en l’air, on chie sur la terre, on chie dans la mer, tout l’univers est rempli de chieurs et les rues de Fontainebleau de merde, car ils font des étrons gros comme vous, madame. Si vous croyez baiser une belle petite bouche avec des dents bien blanches, vous baisez un moulin à merde ; tous les mets les plus délicats, les biscuits, les pâtés, les tourtes, les perdrix, les jambons, les faisans, tout n’est que pour faire de la merde mâchée, etc. »


Réponse de l’Électrice.

« Hanovre, 31 octobre 1694.

» C’est un plaisant raisonnement de merde que celui que vous faites sur le sujet de chier, et il paraît bien que vous ne connaissez guère les plaisirs, puisque vous ignorez celui qu’il y a à chier ; c’est le plus grand de vos malheurs. Il faut n’avoir chié de sa vie, pour n’avoir senti le plaisir qu’il y a de chier ; car l’on peut dire que de toutes les nécessités à quoi la nature nous a assujettis, celle de chier est la plus agréable. On voit peu de personnes qui chient qui ne trouvent que leur étron sent bon ; la plupart des maladies ne nous viennent que par faute de chier, et les médecins ne nous guérissent qu’à force de nous faire chier, et qui mieux chie, plus tôt guérit. On peut dire même que l’on ne mange que pour chier, et tout de même qu’on ne chie que pour manger, et si la viande fait la merde, il est vrai de dire que la merde fait la viande, puisque les cochons les plus délicats sont ceux qui mangent le plus de merde. Est-ce que dans les tables les plus délicates, la merde n’est pas servie en ragoût ? Ne fait-on pas des rôties de la merde de bécasses, des bécassines, d’alouettes et d’autres oiseaux, laquelle merde on sert à l’entremets pour réveiller l’appétit ? Les boudins, les andouilles et les saucisses, ne sont-ce pas des ragoûts dans des sacs à merde ? La terre ne devientrait-elle pas stérile si on ne chiait pas, ne produisant les mets les plus nécessaires et les plus délicats qu’à force d’étrons et de merde ? étant encore vrai que quiconque peut chier sur son champ ne va point chier sur celui d’autrui. Les plus belles femmes sont celles qui chient le mieux ; celles qui ne chient pas deviennent sèches et maigres, par conséquent laides. Les plus beaux teints ne s’entretiennent que par de fréquents lavements qui font chier ; c’est donc à la merde que nous avons l’obligation de la beauté. Les médecins ne font point de plus savantes dissertations que sur la merde des malades ; n’ont-ils pas fait venir de l’Inde une infinité de drogues qui ne servent qu’à faire de la merde ? Il entre de la merde dans les pommades ou les fards les plus exquis. Sans la merde des fouines, des civettes et des autres animaux, ne serions-nous pas privés des plus fortes et meilleures odeurs ? Les enfants qui chient le plus dans leurs maillots sont les plus blancs et les plus potelés. La merde entre dans quantité de remèdes et particulièrement pour la brûlure. Devenez donc d’accord que chier est la plus belle, la plus utile et la plus agréable chose du monde. Quand vous ne chiez pas, vous vous sentez pesante, dégoûtée et de mauvaise humeur. Si vous chiez, vous devenez légère, gaie et de bon appétit. Manger et chier, chier et manger, ce sont des actions qui se suivent et se succèdent les unes aux autres, et l’on peut dire que l’on ne mange que pour chier, comme on ne chie que pour manger. Vous étiez de bien mauvaise humeur quand vous avez tant déclamé contre le chier ; je n’en saurais donner la raison, sinon qu’assurément votre aiguillette s’étant nouée à deux nœuds, vous aviez chié dans vos chausses. Enfin, vous avez la liberté de chier partout quand l’envie vous en prend, vous n’avez d’égard pour personne ; le plaisir qu’on se procure en chiant vous chatouille si fort que, sans égard au lieu où vous vous trouvez, vous chiez dans les places publiques, vous chiez devant la porte d’autrui, sans vous mettre en peine s’il le trouve bon ou non, et, marque que ce plaisir est pour le chieur moins honteux que pour ceux qui le voient chier, c’est en effet que la commodité et le plaisir ne sont que pour le chieur. J’espère qu’à présent vous vous dédirez d’avoir voulu mettre le chier en si mauvaise odeur, et que vous demeurerez d’accord qu’on aimerait autant ne point vivre que de ne point chier.


lui

C’est crânement dit ça, ou je ne m’y connais plus !


elle

Résumons-nous. Tu veux te marier. Et ta position ?


lui

Eh bien, je m’associe avec le directeur de la librairie du Marais. Je l’ai vu, il lui faut cent mille francs. Cela me fera une occupation très agréable. Je n’y connais rien, mais le directeur est un homme herculéen. Il dirigera, je financerai, tout marchera comme sur des roulettes. Après quoi, je me marierai. Si ma femme me déplaît……


elle

Oui, mon enfant.

(La conversation tombe.)
  1. Correspondance complète de la duchesse d’Orléans, princesse palatine, mère du Régent ; traduction nouvelle de G. Brunet, accompagnée de notes et d’éclaircissements. T. II, p. 383-389. G. Charpentier, éditeur.