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Le Vœu (Hoffmann)

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LE VŒU
I

Le jour de la Saint-Michel, à l’heure où l’on sonnait l’Angelus au couvent des Carmes, une élégante berline de voyage, attelée de quatre chevaux de poste, roulait avec un brait de tonnerre à travers les rues de la petite ville de Lilinitz sur les frontières de la Pologne. Elle s’arrêta enfin devant la porte cochère de la maison du vieux bourgmestre allemand.

Les enfants du bourgmestre mirent le nez à la fenêtre par curiosité ; mais la maîtresse de la maison se leva de son siège, et jeta avec humeur sur la table son attirail de couturière.

— Maudite enseigne ! dit-elle à son vieux mari, qui sortait précipitamment de la chambre voisine ; voilà encore des étrangers qui prennent notre logis pour une auberge. Pourquoi as-tu fait redorer la colombe de pierre qui est au-dessus de la porte ?

Le vieillard sourit finement et d’un air entendu sans répondre un seul mot. En un moment il eut jeté bas sa robe de chambre et mis son habit de cérémonie, qui, brossé avec soin depuis qu’il l’avait endossé pour aller à l’église, était étendu sur le dossier d’une chaise. Avant que sa femme stupéfaite eut pu ouvrir la bouche pour l’interroger il se tenait déjà à la portière de la voiture, qu’avait ouverte un domestique. Le bourgmestre avait sous le bras son bonnet de velours, et sa tête d’une blancheur argentée reluisait dans l’obscurité du crépuscule.

Une dame âgée, en manteau gris de voyage, descendit de la voiture, suivie d’une femme plus jeune dont le visage était voilé ; celle-ci s’appuya sur le bras du bourgmestre, et se traîna plutôt qu’elle ne marcha jusqu’à la maison. À peine fut-elle entrée dans la chambre, qu’elle retomba à moitié évanouie sur un fauteuil qu’à un signe de son mari la maîtresse du logis s’était empressée de lui avancer.

— La pauvre enfant ! dit la dame âgée au bourgmestre d’une voix basse et mélancolique ; il faut que je reste quelques instants auprès d’elle.

Aussitôt, aidée de la fille aînée du bourgmestre, elle ôta son manteau de voyage ; et sa robe de nonne, ainsi qu’une croix étincelante qu’elle portait sur la poitrine, la firent reconnaître pour l’abbesse d’un couvent de l’ordre de Citeaux.

Cependant la dame voilée n’avait donné d’autres signes de vie qu’un gémissement faible et à peine sensible ; enfin elle demanda un verre d’eau à la maîtresse de la maison. Celle-ci apporta toute espèce de gouttes fortiffantes et d’élixirs, dont elle loua les propriétés merveilleuses, et conjura la dame de souffrir qu’on lui enlevât ce voile incommode et épais, qui devait lui gêner la respiration. Mais, toutes les fois qu’elle s’approcha, la dame la repoussa de la main, en détournant la tête avec les signes de l’effroi ; toutes les instances de la femme du bourgmestre furent inutiles. La malade but deux ou trois gorgées de l’eau qu’elle avait demandée, et dans laquelle l’hôtesse attentive avait jeté quelques gouttes d’un puissant cordial ; elle consentit également à respirer l’odeur d’un flacon de sels ; mais ce fut toujours sous son voile, et sans le lever aucunement.

— Vous avez eu soin de tout préparer comme on la désirait ? demanda l’abbesse au bourgmestre.

— Oui, madame, répondit le vieillard, j’espère que notre sérénissime prince sera content de moi, ainsi que cette dame, pour laquelle j’ai tout disposé de mon mieux.

— Laissez-moi donc encore quelques moments seule avec ma pauvre enfant, reprit l’abbesse.

La famille quitta la chambre. On entendit l’abbesse parler à la dame avec ferveur et onction, et la dame prononça aussi quelques mots d’un ton qui remuait profondément le cœur. Sans précisément écouter, la maîtresse de la maison était restée à la porte de la chambre. Les dames parlaient italien ; ce qui contribuait à rendre toute l’aventure plus mystérieuse, et augmentait le serrement de cœur de la femme du bourgmestre.

Celui-ci appela sa fille et sa femme, leur dit de préparer du vin et des rafraîchissements, et il rentra lui-même dans la chambre.

La dame voilée se tenait devant l’abbesse, la tête inclinée et les mains jointes, et paraissait plus tranquille. L’abbesse ne refusa pas de prendre un peu des rafraîchissements que l’hôtesse lui présenta ; puis elle s’écria :

— Allons, il est temps !

La dame voilée tomba à genoux. L’abbesse étendit les mains sur sa tête et murmura des prières. Quand elles furent terminées, l’abbesse serra sa compagne dans ses bras, la pressa contre son cœur avec une violence qui prouvait l’excès de sa douleur, et des larmes abondantes roulèrent le long de ses joues. Puis, avec une dignité ferme et imposante, elle donna la bénédiction à la famille, et, aidée du vieillard, monta précipitamment dans sa voiture, à laquelle on avait mis des chevaux frais.

Le postillon excita les chevaux qui hennissaient bruyamment, et la voiture s’éloigna avec rapidité.

Quand la maîtresse de la maison vit que la dame voilée, pour laquelle on avait descendu de la voiture deux coffres pesants, allait séjourner longtemps dans la maison, elle ne put se défendre d’un sentiment pénible d’inquiétude et de curiosité. Elle courut dans le vestibule au-devant de son mari, et l’arrêta au passage, au moment où il allait entrer dans la chambre.

— Au nom du Christ, murmura-t-elle d’une voix troublée, quel hôte m’as-tu amené ? Car tu étais prévenu de tout, et tu ne m’en avais pas dit un mot.

— Je t’apprendrai tout ce que je sais moi-même, répondit tranquillement le vieillard.

— Ah ! ah ! poursuivit la femme avec un redoublement d’agitation ; mais tu ne sais peut-être pas tout. Tu n’étais pas tout à l’heure dans la chambre. Dès que madame l’abbesse fut partie, sa compagne se trouva probablement trop gênée par son épais voile. Elle ôta le grand crêpe noir qui lui tombait jusqu’aux pieds, et je vis…

— Eh bien ! que vis-tu ? interrompit le vieillard.

Sa femme tremblante promenait autour d’elle des regards effarés, comme si elle eût aperçu un spectre.

— Rien, reprit-elle ; je ne pus distinguer complétement les traits du visage sous le mince voile qui les couvrait encore, mais ils me semblèrent d’une couleur de cadavre, oui, d’une affreuse couleur de cadavre. Mais, mon vieux, remarque aussi qu’il est évident, qu’il n’est que trop évident, qu’il est aussi clair que le jour, que la dame est enceinte. Elle va accoucher dans quelques semaines.

— Je le sais, femme, dit le bourgmestre d’un ton maussade, et, de peur que tu ne tombes malade d’inquiétude et de curiosité, je vais t’éclaircir ce mystère en deux mots.

Apprends donc que le prince Zapolski, notre puissant protecteur, m’écrivit il y a quelques semaines que l’abbesse du couvent de l’ordre de Citeaux, à Oppeln, m’amènerait une dame qu’il me priait de recevoir dans ma maison, sans bruit, et en évitant avec soin les regards indiscrets. La dame, qui ne veut pas prendre d’autre nom que celui de Célestine, attendra chez moi sa prochaine délivrance, et puis elle partira avec l’enfant qu’elle aura mis au monde. Si j’ajoute à cela que le prince m’a recommandé de la manière la plus pressante d’avoir pour cette dame les plus grandes attentions, et que, pour première indemnité de mes déboursés et de mes peines, il m’a envoyé une grosse bourse pleine de ducats, qu’il t’est facile de trouver et de guigner dans ma commode, tous tes scrupules seront sans doute levés.

— Nous devons donc, dit l’hôtesse, prêter les mains aux péchés que commettent les grands personnages ?

Avant que le vieillard eût eu le temps de lui répondre, sa fille sortit de l’appartement et leur cria que la dame, ayant besoin de repos, désirait être conduite dans la chambre qui lui était destinée.


II

Le bourgmestre avait fait arranger aussi bien qu’il l’avait pu les deux petites chambres de l’étage supérieur, et il ne fut pas médiocrement embarrassé lorsque Célestine lui demanda si, outre ces deux pièces, il n’en avait pas une dont la fenêtre donnât sur le derrière.

Il lui répondit négativement, et ajouta seulement, pour l’acquit de sa conscience, qu’à la vérité il y avait encore une petite chambre avec une seule fenêtre sur le jardin, mais qu’à proprement parler ce n’était pas une chambre, mais simplement une mauvaise mansarde, une misérable cellule à peine capable de contenir un lit, une table et une chaise.

Célestine demanda sur-le-champ à voir cette chambre, et déclara, dès qu’elle y fut entrée, que ce logement répondait à ses désirs et à ses besoins ; qu’elle n’en souhaitait pas d’autre, et qu’elle la changerait contre une plus grande dans le cas où il lui faudrait une garde-malade.

Le bourgmestre avait comparé cette étroite chambre à une cellule, et dès le lendemain la comparaison se trouvait exacte. Célestine avait suspendu au mur une image de Marie, et sur la vieille table de bois qui était au-dessous elle avait placé un crucifix. Le lit consistait en un sac de paille, une couverture de laine, et, excepté un escabeau de bois et une seconde petite table, Célestine refusa toute espèce de meubles.

La maîtresse de la maison, réconciliée avec l’étrangère par la compassion que lui causait la douleur profonde et déchirante peinte dans tout son maintien, crut devoir lui rendre visite, pour se conformer aux usages reçus ; mais l’étrangère la pria avec les instances les plus attendrissantes de ne pas troubler sa solitude, dans laquelle elle trouvait des consolations auprès de la Vierge et des saints.

Tous les matins, dès la pointe du jour, Célestine se rendait à l’église des Carmes pour entendre la première messe. Elle semblait consacrer le reste du jour à des exercices de dévotion ; car toutes les fois qu’on avait besoin d’entrer dans sa chambre, on la trouvait occupée à prier ou à lire des livres de piété. Elle refusait tout autre mets que des légumes, toute autre boisson que de l’eau. Le bourgmestre lui représenta que sa situation, sa manière d’être, la conservation de sa vie demandaient une meilleure nourriture, mais ce ne fut qu’à force de supplications qu’il parvint à lui faire accepter un peu de bouillon et de vin.

Les gens de la maison regardaient cette vie austère, claustrale, comme l’expiation d’une faute grave ; toutefois ils se sentaient pénétrés pour l’étrangère d’une commisération intérieure et d’une vénération profonde, que contribuaient à accroître la noblesse de ses manières et la grâce entraînante de tous ses mouvements.

Mais sa persistance à ne jamais lever son voile, l’impossibilité où l’on était de voir son visage mêlaient une sorte de terreur à ces sentiments pour la sainte étrangère. Personne ne l’approchait, si ce n’est le bourgmestre et la partie féminine de sa famille ; et ces personnes, qui n’étaient jamais sorties de leur petite ville, n’auraient pu reconnaître les traits d’une figure qu’elles n’avaient jamais vue, et arriver à découvrir le mystère. Ainsi à quoi bon ce voile ?


L’imagination active des femmes inventa bientôt une histoire effroyable. Un signe redoutable, disaient-elles, la marque de la griffe du diable, avait affreusement sillonné le visage de l’étrangère, et de là ce voile épais.

Le bourgmestre eut bien de la peine à réprimer les caquets, et à empêcher qu’au moins devant la porte de sa maison on se permit des conjectures erronées sur le compte de l’étrangère dont on connaissait déjà l’installation chez lui. On avait aussi remarqué les promenades de Célestine au couvent des Carmélites, et bientôt on la nomma la dame noire du bourgmestre ; qualification qui entraînait d’elle-même l’idée d’une apparition surnaturelle.

Le hasard voulut qu’un jour que la fille du bourgmestre apportait à manger à Célestine dans sa chambre, un courant d’air soulevât le voile. L’étrangère se détourna avec la rapidité de l’éclair, pour se soustraire au regard de la jeune fille ; mais celle-ci devint pâle, et se mit à trembler de tous ses membres. Elle n’avait point distingué de traits ; mais, comme sa mère, elle avait vu une face cadavéreuse et d’une blancheur de marbre, et dans deux cavités profondes des yeux qui lançaient des regards étranges !

Le bourgmestre combattit avec raison ces idées de jeune fille, mais il n’était pas éloigné de les partager, et souhaitait voir partir de chez lui celle qui venait y apporter le trouble, malgré la piété dont elle faisait parade.

Une nuit le vieillard éveilla sa femme et lui dit que depuis quelques minuties il entendait des plaintes, des gémissements, et des coups légers, qui semblaient partir de la chambre de Célestine. La dame, saisie du pressentiment de ce que ce pouvait être, s’y rendit en toute hâte. Elle trouva Célestine habillée et enveloppée de son voile, étendue sur son lit presque sans connaissance, et elle se convainquit que sa délivrance était prochaine. Tous les préparatifs nécessaires avaient d’avance été faits depuis longtemps, et au bout de peu de temps naquit un garçon charmant et bien constitué.

Cet événement, bien qu’on s’y attendît, survint presque à l’improviste, et eut pour effet d’anéantir la contrainte qui rendait désagréables les rapports de la famille avec l’étrangère. L’enfant était comme un médiateur ayant mission de réconcilier Célestine avec l’humanité. Son état lui interdisait les pratiques ascétiques, et le besoin qu’elle avait du secours de ses semblables et de leurs soins assidus l’habitua par degrés à leur société. La maîtresse du logis, qui soignait la malade et lui préparait elle-même de bouillons nourrissants, oublia en se livrant à ces fonctions domestiques toute la défiance que lui avait inspirée d’abord l’énigmatique étrangère. Le bourgmestre tout ragaillardi jouait et riait avec l’enfant comme s’il eût été son petit-fils, et il s’était accoutumé, ainsi que le reste de sa famille, à voir Célestine voilée.

Elle avait conservé son voile même au milieu des douleurs de son enfantement. La sage-femme avait été obligée de lui jurer qu’en cas méme d’évanouissement on ne lui ôterait pas ce voile, et que la sage-femme seule se chargerait de le lui enlever si l’imminence du danger l’exigeait absolument. Il était certain que la femme du bourgmestre avait vu Célestine sans son voile, mais ses réflexions se bornaient à dire :

— La pauvre jeune dame, il faut bien qu’elle se cache le visage !

Au bout de quelques jours, on vit reparaître le moine du convent des Carmes qui avait baptisé l’enfant. Son entretien avec Célestine, que personne n’osa troubler, dura plus de deux heures. On l’entendit parler avec chaleur et prier. Quand il fuit parti, on trouva Célestine assise dans un fauteuil, et l’enfant sur ses genoux. Il avait un scapulaire suspendu à ses petites épaules, et portait un agnus Deisur la poitrine.

Des semaines et des mois se passèrent sans qu’on vint chercher Célestine et son enfant, comme le bourgmestre s’attendait, et comme le prince Zapolski l’en avait prévenu. Elle eût pu être admise dans l’intimité de la famille, si le voile fatal n’eût été un obstacle insurmontable. Le bourgmestre prit sur lui de s’en expliquer avec l’étrangère, mais elle répondit d’une voix sourde et solennelle :

— Je ne quitterai ce voile que pour un linceul.

Le bourgmestre se tut, et souhaita de nouveau que la voiture et l’abbesse reparussent le plus tôt possible.


III

Le printemps était de retour ; la famille du bourgmestre revenait de la promenade, et rapportait des bouquets de fleurs, dont les plus beaux étaient destinés à la pieuse Célestine.


Au moment où tous allaient entrer dans la maison, un cavalier parut tout à coup. À son costume, on le reconnaissait pour un officier des chasseurs de la garde impériale française ; il demanda avec empressement le bourgmestre.

C’est moi-même, dit le vieillard, et vous êtes à ma porte.

Le cavalier sauta à bas de son cheval, qu’il attacha à un poteau, et se précipita dans la maison en criant d’une voix perçante :

— Elle est ici ! elle est ici !

Il monta rapidement, on entendit une porte s’ouvrir et Célestine pousser un cri d’angoisse. Le bourgmestre saisi d’effroi accourut.

L’étranger avait arraché l’enfant de son berceau, l’avait envelppé de son manteau, et le tenait de son bras gauche tandis que du droit il repoussait Célestine, qui employait toutes ses forces pour arracher l’enfant au ravisseur. Dans cette lutte, l’officier arracha le voile ! et l’on vit un visage pâle et inanimé, ombragé de boucles de cheveux noirs, et des yeux qui dardaient des éclairs du fond de leurs sombres orbites, pendant que des clameurs perçantes partaient de lèvres immobiles et à demi ouvertes…

Le bourgmestre s’aperçut que Célestine portait un masque blanc étroitement attaché à son visage, dont il dessinait les contours.

— Femme horrible ! s’écria l’officier, veux-tu que je partage ta folie ?

Et il repoussa Célestine avec tant de force qu’elle tomba à terre. Elle embrassa ses genoux, et parut en proie à une invincible douleur.

— Laisse-moi cet enfant, dit-elle d’un ton suppliant qui déchirait le cœur ; sur ton salut éternel il t’est défendu de me le ravir. Au nom du Christ, au nom de la sainte Vierge, laisse-moi cet enfant, laisse-moi cet enfant !

Malgré ces accents lamentables, aucun muscle ne se remuait ; les lèvres de ce visage de mort demeuraient immobiles : de sorte que le vieillard, sa femme et tous ceux qui l’avaient suivi sentirent leur sang se glacer d’horreur dans leurs veines.

— Non, s’écria l’officier comme emporté par son désespoir, non, femme inhumaine et inexorable, tu peux m’arracher le cœur, mais dans ton délire funeste tu ne dois pas perdre cet être que le ciel a destiné à apaiser les douleurs d’une blessure qui saigne encore !

L’officier serra avec plus de force contre son sein l’enfant, qui se mit à pleurer et à pousser des cris.

— Vengeance ! hurla Célestine d’ùne voix sourde, vengeance du ciel sur toi, meurtrier !

— Laisse-moi, laisse-moi, éloigne-toi, apparition sortie de l’enfer ! s’écria l’officier.

Et, par un mouvement convulsif, il repoussa du pied Célestine, et voulut gagner la porte. Le bourgmestre lui barra le passage ; mais l’officier tira rapidement un pistolet, et en dirigea le canon vers le vieillard.

— Une balle dans la tête de celui qui songera à enlever du père son enfant !

En disant ce mots, il descendit précipitamment l’escalier, s’élança sur son cheval sans abandonner l’enfant, et partit au grand galop.

L’hôtesse, le cœur serré, remonta pour soutenir et consoler Célestine, surmontant l’horreur que lui inspirait l’affreux masque de cadavre ; quel fut son étonnement en trouvant la pauvre mère au milieu de la chambre, immobile et muette comme une statue, et les bras pendants !

Ne pouvant supporter la vue du masque, la femme du bourgmestre remit à Célestine son voile, qui était tombé sur le parquet. Celle-ci ne prononça pas un mot, ne fit pas un mouvement. Elle était réduite à l’état d’automate. En la voyant ainsi, l’hôtesse sentit un redoublement de peine et d’anxiété, et pria Dieu avec ferveur de la délivrer de la funeste étrangère.

Sa prière fut exaucée sur-le-champ, car la voiture qui avait amené Célestine s’arrêta devant la porte de la maison. L’abbesse entra, accompagnée du prince Zapolski, le protecteur du vieux bourgmestre. Quand celui-ci apprit ce qui venait de se passer, il dit avec beaucoup de calme et de douceur :

— Nous arrivons trop tard, et il faut bien nous soumettre à la volonté de Dieu.

On descendit Célestine, qui se laissa emporter et placer dans la voiture sans bouger, sans parler, sans donner le moindre signe de volonté et de pensée. Il sembla au vieillard et à toute la famille qu’ils se réveillaient d’un mauvais rêve, source de vives inquiétudes.

Peu de temps après ce qui s’était passé chez le bourgmestre de Lilinitz, on enterra avec une solennité inaccoutumée une religieuse dans le couvent de l’ordre de Citeaux, à Oppeln. Le bruit courut que cette sœur était la comtesse Herménégilde de Czernska, que l’on avait crue en Italie avec la sœur de son père, la princesse Zapolska.

À la même époque, le comte Népomucène de Czernski, père d’Herménégilde, vint à Varsovie, et ne se réservant qu’une petite propriété en Ukraine, il fit l’abandon de tout le reste de ses biens aux deux fils du prince Zapolski, ses neveux. On lui demanda de doter sa fille ; mais pour toute réponse il leva vers le ciel des yeux humides de larmes, et dit d’une voix sourde :

— Elle est dotée.

Il ne prit de mesures ni pour confirmer le bruit de la mort d’Herménégilde dans le couvent d’Oppeln, ni pour combattre les suppositions qu’on faisait sur le sort de sa fille, qui était représentée comme une victime conduite prématurément au tombeau par la souffrance.

Plusieurs patriotes polonais, courbés, mais non abattus, par la chute de leur patrie, cherchèrent à faire entrer de nouveau le comte dans une association secrète, qui se proposait la délivrance de la Pologne ; mais ils ne trouvèrent plus en lui cet homme ardent, amant enthousiaste de la liberté et de la patrie, et dont le courage héroïque les avait soutenus jadis dans leurs nobles entreprises. C’était un vieillard sans énergie, déchiré d’une douleur sauvage, étranger à toutes les choses de ce monde, et prêt à s’ensevelir dans une profonde solitude.


IV

Autrefois, à l’époque où le premier partage de la Pologne excita une insurrection sanglante, le château du comte Népomucène de Czernski avait été le théâtre des assemblées secrètes des patriotes.

Là, dans des repas solennels, les conjurés s’enflammaient et s’excitaient à combattre pour leur pays opprimé. Là, Herménégilde paraissait au milieu du cercle de ces héros, semblable à un ange descendu du ciel pour les bénir. Elle avait le caractère des femmes de sa nation ; elle prenait part à tout, même au déliliérations politiques ; examinait avec attention l’état des choses, et, bien qu’elle n’eût pas encore dix-sept ans, elle combattait parfois l’avis général ; et son opinion, dictée par la sagesse et par une pénétration extraordinaire, entraînait la majorité de l’assemblée.


Après Herménégilde, personne n’était plus propre au conseil et à l’examen des questions que le comte Stanislas de Ramskay, jeune homme de vingt ans, ardent et doué de grandes qualités. Il arrivait donc que souvent Herménégilde et Stanislas dirigeaient seuls la conversation dans les discussions difficiles. Seuls, ils examinaient, acceptaient, rejetaient et amendaient les propositions ; et souvent le résultat de ces entretiens entre deux jeunes gens était adopté forcément par des vieillards habiles à traiter les affaires de l’État, et dont les anciens conseils avaient prouvé la prudence et la capacité.

Il était naturel de songer à une union entre ces deux jeunes gens, dont les talents surnaturels pouvaient être l’instrument du salut de la patrie. En outre, une alliance étroite entre leurs familles semblait en même temps demandée par la politique, parce qu’on les croyait animées l’une contre l’autre par des intérêts opposés, circonstance qui avait entraîné la chute de plusieurs familles polonaises.

Herménégilde, pénétrée de ces vues, accepta, comme un présent de la patrie, l’époux qu’on lui destinait. Les réunions patriotiques qui se tenaient au château de son père se terminèrent par les fiançailles solennelles d’Herménégilde et de Stanislas.

On sait que les Polonais succombèrent, et que la chute de Kosciusko entraîna celle d’une entreprise basée sur une trop grande confiance des combattants en eux-mêmes, sur de fausses prévisions, et sur une fidélité chevaleresque.

Le comte Stanislas, auquel ses débuts dans la carrière militaire, sa jeunesse et sa force assignaient une place dans l’armée, se battit avec le courage d’un lion : il échappa avec peine à une honteuse captivité, et revint grièvement blessé. Seule encore Herménégilde l’attachait à la vie ; il croyait trouver dans ses bras des consolations et l’espérance qu’il avait perdue. Dès que ses blessures commencèrent à se cicatriser, il courut au château du comte Népomucène, où il devait être de nouveau et plus douloureusement blessé.

Herménégilde le reçut avec une hauteur presque dédaigneuse.

— Vois-je le héros qui voulait mourir pour sa patrie ? s’écria-t-elle en allant à sa rencontre.

Il semblait que dans son fol enthousiasme elle considérât son fiancé comme un paladin des temps héroïques dont l’épée pouvait à elle seule anéantir des armées.

En vain il l’implora avec l’accent de l’amour le plus passionné ; en vain il protesta qu’aucune puissance humaine n’était capable de lutter contre le torrent dévastateur qui s’était rué en mugissant sur la malheureuse Pologne ; tout fut inutile. Herménégilde, dont le cœur froid comme la mort ne pouvait s’échauffer qu’au milieu du tourbillon des affaires du monde, persista dans la résolution de n’accorder sa main au comte Stanislas que lorsque les étrangers seraient chassés de la terre natale.

Le comte vit trop tard qu’Herménégilde ne l’aimait pas, et fut forcé de s’avouer que la condition qu’on lui imposait, si toutefois elle était jamais remplie, ne le serait du moins que dans un temps bien éloigné. Il jura à sa bien-aimée de lui être fidèle jusqu’à la mort, et la quitta pour aller prendre du service dans l’armée française qui combattait en Italie.

On dit des femmes polonaises qu’elles ont un caractère fantasque qui leur est propre. Une sensibilité profonde, de la légèreté et de l’abandon, une abnégation stoïque, des passions brûlantes, une froideur glaciale, tout cela repose pêle-mêle dans leur àme, et produit à la surface une étonnante instabilité. Les jeux de leur humeur capricieuse sont semblables à ceux d’un ruisseau remué dans sa profondeur, à la superficie duquel de nouvelles ondes montent sans cesse en murmurant.

Herménégilde vit avec indifférence s’éloigner son fiancé ; mais quelques jours s’étaieint à peine écoulés, qu’elle se sentit saisie d’un désir inexprimable, comme en peut seul enfanter l’amour le plus ardent.

L’orage de la guerre s’était apaisé ; on avait proclamé une amnistie, et on avatit élargi les officiers polonais prisonniers. Plusieurs des frères d’armes de Stanislas arrivèrent au château, ils s’entretinrent avec une profonde douleur du jour de leur défaite et de l’intrépidité que tous avaient déployée, mais surtout Stanislas. Au moment où la bataille semblait perdue, il avait ramené au feu les bataillons qui reculaient, et était parvenu avec ses cavaliers à rompre les rangs ennemis. Le sort de la journée était douteux, lorsqu’une balle l’avait atteint. Il était tombé baigné dans son sang en répétant ces mots : — Ô ma patrie !... Herménégilde !...

Chaque mot de ce récit était un coup de poignard qui perçait le cœur d’Herménégilde.

— Non, disait-elle, je ne savais pas que je l’aimais ardemment depuis le moment ou je l’ai vu pour la première fois ! quel démon a pu m’aveugler et m’égarer ? quel démon m’a fait croire qu’il m’était possible de vivre sans celui qui seul est ma vie ! je l’ai envoyé à la mort !... Il ne reviendra pas !...

C’était ainsi qu’Herménégilde exhalait les douleurs orageuses qui bouleversaient son âme. Sans sommeil, incapable de prendre le moindre repos, elle errait la nuit dans le parc, et comme si le vent eût pu porter ses paroles à son ami éloigné, elle s’écriait : — Stanislas ! Stanislas ! reviens !… c’est moi, c’est Herménégilde qui t’appelle ! ne m’entends-tu pas ? reviens, ou je vais mourir d’inquiétude, d’amour et de désespoir !


V

L’agitation d’Herménégilde menaçait de dégénérer en une véritable folie qui se manifestait par mille extravagances. Le comte Népomucène, rempli de chagrin et d’anxiété par l’état de sa chère fille, crut que les secours de l’art médical lui seraient peut-être salutaires, et il réussit à trouver un docteur qui voulut bien passer quelque temps au château et prendre soin de la malade.

Quelque sagement combinée que fût sa méthode plutôt morale que physique, elle ne produisit aucun résultat ; et il devint douteux qu’on pût jamais parvenir à guérir Herménégilde, car après d’assez longs intervalles de tranquillité elle retombait à l’improviste dans les plus étranges paroxysmes.

Une aventure particulière donna une nouvelle tournure à la maladie d’Herménégilde.

Elle avait une petite poupée habillée en hulan à laquelle elle témoignait une vive tendresse et prodiguait les noms les plus doux, comme si c’eût été son bien-aimé. Elle la jeta au feu de dépit, parce que, sur son invitation, cette poupée n’avait pas voulu chanter :

Podrosz twoia nam nie mila
Milsza przyiazin w kraiu byla.1

Sur le point de retourner dans sa chambre, après cette expédition, elle traversait le vestibule, lorsqu’elle entendit un cliquetis etl un bruit de pas. Elle regarda autour d’elle, et aperçut un officier en grand uniforme de la garde impériale française qui portait le bras gauche en écharpe.

— Stanislas ! mon Stanislas ! cria-t-elle en s’élançant vers lui et tombant sans connaissance entre ses bras.

L’officier stupéfait, cloué à la terre par la surprise, eut de la peine à retenir, avec le seul bras dont il pût se servir, Herménégilde, qui, grande et bien nourrie, était loin d’être un léger fardeau ; il la pressa contre son sein avec une force toujours croissante, et en sentant le cœur de la jeune fille battre près du sien il dut s’avouer que c’était la plus délicieuse aventure qui lui fût jamais arrivée.

Les minutes s’écoulaient rapidement ; l’officier fut embrasé des feux du désir, dont les milliers d’étincelles électriques jaillissaient du corps charmant qu’il tenait entre ses bras, et il appuya ses lèvres brûlantes sur les douces lèvres d’Herménégilde. Ce fut ainsi que les trouva le comte Népomucène, qui sortait de sa chambre.

En ce moment Herménégilde reprit ses sens, embrassa l’officier avec ardeur, et s’écria de nouveau dans son délire :

— Stanislas ! mon bien-aimé ! mon époux !

L’officier, le visage brillant, tremblant, perdant toute contenance, fit un pas en arrière, et se déroba doucement à l’étreinte convulsive d’Herménégilde.

— C’est le plus doux moment de ma vie, balbutia-t-il timidement, mais je ne veux pas jouir d’un bonheur qu’une erreur seule me procure. Je ne suis pas Stanislas ! hélas ! je ne le suis pas !

À ces mots, Herménégilde épouvantée bondit en arrière ; elle regarda l’officier d’un œil fixe et perçant, se convainquit qu’elle avait été trompée par l’étonnante ressemblance de l’officier avec son amant, et s’éloigna en gémissant.

L’officier se fit connaître pour le comte Xavier de Ramskay, cousin de Stanislas. Le comte Népomucène pouvait à peine croire possible qu’en si peu de temps celui qu’il avait vu enfant fût devenu un jeune homme grand et robuste. À la vérité, les fatigues de la guerre avaient donné un caractère mâle à son visage et à tout son extérieur.

Le comte Xavier avait quitté sa patrie avec son cousin et son ami Stanislas, et comme lui avait pris du service dans l’armée française et fait la campagne d’Italie.

À peine âgé de dix-huit ans alors, il s’était bientôt signalé, et avait montré tant de courage, que le général en chef l’avait nommé son aide de camp, et qu’à vingt ans il était parvenu au grade de colonel. Les blessures qu’il avait reçues exigeant quelque temps de repos, il était revenu dans son pays, et un message de Stanislas à sa bien-aimée l’avait amené au chateau du comte Népomucène, où il avait été reçu comme l’eût été Stanislas lui-même.

Le comte Népomucène et le médecin firent d’inutiles efforts pour calmer Herménégilde ; elle résolut de ne pas quitter sa chambre tant que Xavier serait au château.


VI

Xavier était profondément affligé d’être condamné à ne plus revoir Herménégilde. Il lui écrivit qu’elle lui faisait expier bien rigoureusement une ressemblance malheureuse pour lui et dont il n’était pas coupable. Mais il ajouta que le malheur qui l’accablait depuis ce fatal moment atteignait non seulement lui, mais encore le bien-aimé Stanislas. En effet, lui, Xavier, était porteur d’un doux message d’amour, et il n’avait pas d’occasion de remettre à Herménégilde elle-même, comme il le devait, la lettre qui lui avait été confiée, et de lui communiquer de vive voix ce que Stanislas n’avait pas eu le temps d’écrire.

La femme de chambre d’Herménégilde, que Xavier avait mise dans ses intérêts, se chargea de présenter ce billet dans un moment favorable, et les deux mots de Xavier firent ce que n’avaient pu faire le père et le médecin. Herménégilde consentit à le voir.

Elle le reçut dans sa chambre, silencieuse et les yeux baissés. Xavier s’approcha d’un pas un peu incertain, et prit place devant le sofa sur lequel elle était ; mais il s’inclina sur sa chaise, et s’agenouilla plutôt qu’il ne s’assit devant Herménégilde.

Dans cette attitude, il lui demanda pardon dans les termes les plus touchants, du même ton que s’il se fût accusé d’un crime irrémissible. Il la pria de ne pas faire retomber sur sa tête la faute d’une erreur qui lui avait dévoilé la félicité de son ami. Ce n’était pas lui, c’était Stanislas qu’elle avait pressé sur son cœur, dans les transports de joie du retour. Il lui remit la lettre, et commença à parler de Stanislas, à dire avec quelle fidélité chevaleresque il pensait à sa dame dans les combats, avec quelle ardeur il aimait la liberté et la patrie. Le feu et la vivacité du récit de Xavier entraînèrent Herménégilde ; elle surmonta bientôt ses craintes, dirigea sur le jeune homme les regards enchanteurs de ses yeux célestes, de sorte que celui-ci, comme Calaf, ivre d’amour lorsque Turandot le regardait2, put à peine continuer sa narration. Sans le savoir lui-même, et préoccupé de la lutte qu’il soutenait contre une passion dont les flammes menaçaient de s’étendre, il se perdit dans une amphigourique description de bataille. Il parla de charges de cavalerie, de masses rompues, de batteries enlevées. Herménégilde l’interrompit avec impatience :

— Oh ! s’écria-t-elle, maudites soient ces scènes sanglantes dont l’enfer est l’auteur ! Dites-moi seulement qu’il m’aime, que Stanislas m’aime !

Xavier tout ému saisit la main d’Herménégilde et l’appuya contre son cœur.

— Écoute-le lui-même, ton Stanislas ! s’écria-t-il ; et de ses lèvres s’échappèrent des protestations d’un amour brûlant, telles que peut seule en inspirer la passion la plus dévorante.

Il s’était jeté aux pieds d’Herménégilde ; il l’avait enlacée de ses deux bras, et cherchait à l’attirer vers lui, quand il se sentit violemment repoussé. Herménégilde fixa sur lui un regard étrange, et dit d’une voix sourde :

— Vaine poupée ! quand même je t’animerais en t’échauffant sur mon sein, tu n’es pas mon Stanislas, tu ne le seras jamais !

À ces mots, elle quitta la chambre à pas lents et sans bruit.

Xavier vit trop tard son étourderie. Il ne sentait que trop vivement qu’il était éperdument amoureux d’Herménégilde, de la fiancée de son parent et ami, et que toutes les démarches qu’il entreprendrait en faveur de sa folle passion l’exposaient à trahir l’amitié. Partir de suite sans revoir Herménégilde, telle fut l’héroique résolution qu’il adopta, et en effet il ordonna aussitôt de faire ses malles et d’atteler sa voiture.

Le comte Népomucène fut bien étonné en voyant Xavier prendre congé de lui. Il fit tout pour l’engager à rester ; mais Xavier s’y refusa avec une fermeté qui provenait plutôt d’un spasme nerveux que d’une véritable force d’âme, et prétéxta des affaires particulières.

Xavier, son sabre au côté, son bonnet de police à la main, se tenait au milieu de la chambre. Son domestique était dans l’antichambre et portait son manteau. Les chevaux impatients hennissaient devant la grande porte. En ce moment la porte de la salle s’ouvrit, et Herménégilde entra. Elle s’approcha du comte Xavier avec une grâce inexprimable, et lui dit en lui adressant un doux sourire :

Vous voulez partir, mon cher Xavier ? Je comptais vous entendre encore parler tant de fois de mon bien-aimé Stanislas ! Savez-vous bien que vos récits me procurent de merveilleuses consolations ?

Xavier baissa les yeux, et une vive rougeur colora ses joues. On s’assit ; le comte Népomucène assura à plusieurs reprises que depuis plusieurs mois il n’avait pas vu Herménégilde dans cet état de calme et d’effusion.

L’heure du souper arriva. À un signe du comte, on servit le repas dans la pièce même où ils étaient. Le meilleur vin de Hongrie pétilla dans les verres, et, la figure animée, Herménégilde prit une coupe remplie, et but à son bien-aimé, à la liberté et à la patrie.

— Je partirai cette nuit, se dit Xavier ; et dès que la table fut desservie, il demanda à son domestique si la voiture attendait.

Celui-ci lui répondit que depuis longtemps, par ordre du comte Népomucène, les bagages avaient été rentrés, la voiture placée sous la remise, les chevaux dételés et conduits à l’écurie, et que le cocher ronflait sur la litière.

Xavier prit son parti. L’apparition imprévue d’Herménégilde l’avait convaincu qu’il était non seulement possible, mais encore convenable et à propos de rester, et de cette conviction il en vint à une autre : c’est qu’il ne s’agissait que d’être maître de soi, c’est-à-dire de réprimer ces élans de passion qui, irritant l’esprit malade Herménégilde, pouvaient lui être pernicieux. Il se dit, en terminant ces réflexions, qu’il fallait tout attendre des circonstances ; Herménégilde, tirée de ses rêveries, pourrait préférer un présent tranquille à un avenir douteux, et qu’en demeurant au château il n’était ni déloyal ni traître envers son ami.


VII
Le lendemain, lorsque Xavier revit Herménégilde, il parvint en effet, en s’observant minutieusement, à calmer la bouillante ardeur de son sang et à lutter avec succès contre sa passion. Demeurant dans les bornes des plus strictes convenances, observant même un cérémonial glacé, il ne donna à la conversation que l’impulsion de cette galanterie dont la douceur mielleuse cache souvent un poison funeste aux femmes.

Xavier, jeune homme de vingt ans, inhabile aux ruses d’amour, guidé par un tact bien sûr, déploya l’art d’un maître expérimenté. Il ne parla que de Stanislas, de son inexprimable amour pour la douce fiancée ; mais, dans le feu qu’il alluma, il sut adroitement faire luire sa propre figure, de sorte qu’Herménégilde, en proie à un pénible égarement, ne savait pas elle-même comment séparer ces deux images, celle de Stanislas absent et celle de Xavier présent à ses yeux.

La société de Xavier fut bientôt indispensable à Herménégilde complètement fascinée, et il s’ensuivit qu’on les vit presque constamment ensemble et souvent causant familièrement comme deux amants. L’habitude surmonta par degrés la timidité d’Herménégilde, et en même temps Xavier franchit cette barrière que mettaient entre eux les froides convenances et dans les limites de laquelle il s’était d’abord tenu renfermé. Herménégilde et Xavier se promenaient bras dessus bras dessous dans le parc, et la jeune fille lui abandonnait négligemment sa main quand, assis auprès d’elle dans sa chambre, il l’entretenait de l’heureux Stanislas.

Absorbé par les affaires d’État, par ce qui avait rapport à sa patrie, le comte Népomucène n’était pas capable de sonder la profondeur des cœurs. Il se contentait de voir ce qui se passait à la superficie ; sa pensée morte pour tout le reste ne pouvait, semblable à un miroir, réfléchir que passagèrement les images fugitives de la vie, et elle s’evanouissaient devant lui sans laisser de traces. Il ne se douta nullement de l’état du cœur d’Herménégilde, et trouva bon qu’elle eût enfin changé contre un jeune homme vivant la poupée que son délire lui avait fait prendre pour son bien-aimé. Il crut montrer beaucoup de finesse en prévoyant que Xavier, gendre aussi convenable que tout autre à ses yeux, ne tarderait pas à remplacer Stanislas. Il ne pensa plus au fidèle fiancé.

Xavier eut des idées analogues ; il se persuada qu’au bout de quelques mois Herménégilde, quelque préoccupée qu’elle fût de la pensée de Stanislas, consentirait pourtant à écouter les vœux de celui qui le remplaçait.

Un matin, on fut averti qu’Herménégilde s’était renfermée dans son appartement avec sa femme de chambre et qu’elle ne voulait voir personne.

Le comte Népomucène crut simplement que c’était un nouveau paroxysme qui ne durerait pas. Il pria le comte Xavier d’employer à la guérison de sa fille l’empire qu’il avait obtenu sur elle ; mais quel fut son étonnement lorsque Xavier non seulement se refusa à approcher d’Herménégilde sous aucun prétexte, mais encore laissa voir un changement total dans sa manière d’être ! Au lieu de montrer comme auparavant une hardiesse portée presque à l’excès, il était troublé comme s’il avait aperçu des fantômes : le son de sa voix était tremblant ; il s’exprimait avec peine, et ses discours étaient vagues et incohérents.

Il dit qu’il était obligé de retourner à Varsovie ; qu’il ne reverrait jamais Herménégilde ; que dernièrement l’égarement de la malade l’avait rempli d’épouvante ; qu’il renonçait à toutes les félicités de l’amour ; que la fidélité d’Herménégilde, poussée jusqu’au délire, lui avait fait sentir à sa grande confusion l’étendue de la perfidie dont il allait se rendre coupable à l’égard de son ami, et qu’une prompte fuite était son unique ressource.

Le comte Népomucène ne comprit rien à ce discours, et fut tenté de croire que l’extravagance d’Herménégilde s’était communiquée au jeune homme. Il chercha à le calmer, mais inutilement. Plus le comte lui prouvait la nécessité de voir sa fille pour la guérir de toutes ses bizarreries, plus Xavier s’opiniâtrait à refuser. Il coupa court à l’entretien en se jetant dans sa voiture et en s’éloignant, comme poussé par une puissance invisible et incompréhensible.

Le comte Népomucène, irrité et chagrin de la conduite d’Herménégilde, ne s’inquiéta plus d’elle, et il arriva qu’elle passa plusieurs jours enfermée dans son appartement sans voir d’autre personne que sa femme de chambre.

Un jour, le comte Népomucène était assis dans sa chambre et plongé dans ses réflexions. Il songeait aux exploits de l’homm que les Polonais invoquaient alors comme une fausse idole.3 Tout à coup la porte s’ouvrit, et Herménégilde parut en grand deuil et presque entièrement couverte d’un long voile noir ; elle s’approcha de son père à pas lents et solennels, tomba à ses genoux, et dit d’une voix tremblante :

— Ô mon père ! le comte Stanislas, mon bien-aimé fiancé, n’est plus ! Il est tombé en brave dans une lutte sanglante ! Sa déplorable veuve est à genoux devant toi.

Le comte Népomucène dut considérer ces paroles comme une nouvelle preuve du dérangement de l’esprit d’Herménégilde, d’autant plus que le jour précédent il avait reçu des nouvelles de la bonne santé de Stanislas. Il releva doucement la jeune fille.

— Rassure-toi, ma chère fille, dit-il, Stanislas se porte bien. Bientôt il sera dans tes bras.

Herménégilde poussa un soupir qui ressemblait au râle d’un agonisant, et, déchirée par une douleur sauvage, elle s’affaissa et tomba à côté de son père sur les coussins du sofa. Elle fut quelques instants à se remettre, et reprit avec un calme singulier :

— Laisse-moi te dire, mon cher père, comment tout cela s’est passé, car il faut que tu le saches pour reconnaître en moi la veuve du comte Stanislas. Apprends qu’il y a six jours, au moment du crépuscule, je me trouvai dans le pavillon situé au sud de notre parc. Tout mon être, toutes mes pensées se tournèrent vers mon bien-aimé. Je sentis mes yeux se fermer involontairement ; je ne dormais pas ; mais j’étais plongée dans un étrange état auquel je ne puis donner que le nom d’hallucination. Bientôt tout bourdonna et tourna autour de moi ; j’entendis un sinistre tumulte et un bruit de coups de feu qui se rapprocha de plus en plus. Je me levai, et fus bien étonné de me trouver dans une tente. Il était à genoux devant moi ; c’était bien mon Stanislas ! Je l’entourai de mes bras, je le pressai contre mon cœur.

— Dieu soit béni ! m’écria-je ; tu vis, tu es à moi !

Il me dit qu’immédiatement après la cérémonie nuptiale j’étais tombée dans un évanouissement profond, et ce fut alors seulement que je me rappelai la bénédiction donnée à mon époux et à moi dans la chapelle voisine par le père Cyprien, au milieu du fracas de l’artillerie et de l’agitation du combat. Je vis alors le vénérable prêtre sortir de la tente. L’anneau d’or du mariage étincelait à mon doigt ; le bonheur que je ressentais à serrer mon époux dans mes bras était inexprimable ; un ravissement sans nom, que je n’avais jamais éprouvé, remplit toute mon âme ; mes sens s’égarèrent ; un froid glacial s’empara de moi. Je fermai les yeux ; affreux spectacle ! Je me trouve soudain au milieu d’une mêlée furieuse. Devant moi brûle la tente incendiée, d’où l’on m’a probablement arrachée. Stanislas est entouré de cavaliers ennemis ; ses amis volent à son secours, mais il est trop tard ! Un cavalier vient de le renverser de cheval !

À ces mots, Herménégilde, épuisée par la douleur, tomba de nouveau sans connaissance ; Népomucène courut chercher des cordiaux, mais il n’eut pas le temps de les employer, car elle reprit ses sens, par l’effet seul d’une singulière énergie.

— La volonté du ciel soit accomplie ! dit-elle d’une voix sourde et solennelle ; il ne m’est pas convenable de me plaindre ; mais jusqu’à la mort, fidèle à mon fiancé, je ne dois me séparer de lui par aucun engagement terrestre. Le pleurer, prier pour lui, pour notre salut, voilà mon devoir, et rien ne saurait m’en détourner.


VIII

Le comte Ndpomucène crut avec raison que la folie de sa fille lui avait fait voir cette vision imaginaire. Il espéra que le deuil d’Herménégilde ferait succéder une douleur tranquille et concentrée à une agitation désordonnée, et compta sur le retour du comte Stanislas pour mettre un terme à cette nouvelle extravagance.

Parfois le comte Népomucène laissait tomber les mots de rêveries et de visions ; mais Herménégilde souriait amèrement, pressait sur ses lèvres l’anneau d’or qu’elle portait au doigt, et le baignait de larmes brûlantes.

Le comte Népomucène remarqua avec étonnement que cet anneau n’appartenait réellement pas à sa fille ; il ne le lui avait jamais vu, et il se livra à mille conjectures sur la source d’où il pouvait provenir, main sana se donner la peine de faire une enquête sérieuse.


Une mauvaise nouvelle vint l’affliger ; le comte Stanislas avait été fait prisonnier.

Vers cette époque, le prince Zapolski arriva avec sa femme. La mère d’Herménégilde étant morte jeune, la princesse l’avait remplacée auprès de l’orpheline, et celle-ci lui témoignait un dévouenient filial. Elle lui ouvrit son cœur et se plaignit amèrement que, bien qu’elle eût les preuves les plus convaincantes de la réalité de son union avec Stanislas, on la traitât de visionnaire et d’insensée. La princesse, instruite du dérangement d’idées d’Herménégilde, se garda bien de la contredire ; elle se contenta de lui assurer que le temps éclaircirait tout, et qu’en attendant il était convenable de se soumettre humblement à la volonté du ciel.

La princesse fut plus attentive quand Herménégilde lui parla de son état physique, et qu’elle décrivit les singuliers symptômes de l’indisposition qui paraissait la troubler. On vit la princesse veiller sur Herménégilde avec la plus vive sollicitude et une anxiété surprenante, à mesure que la jeune fille parut se remettre. Une vive rougeur remplaçait la pâleur mortelle des joues et des lèvres d’Herménégilde ; ses yeux perdaient leur feu sombre et sinistre. Son regard devenait doux et serein, ses formes amaigries s’arrondissaient à vue d’œil ; bref, elle reparut dans la fleur de la jeunesse et de la beauté.

Toutefois la princesse semblait la regarder comme plus malade que jamais, car, l’inquiétude peinte sur tous les traits, elle lui demandait : — Comment es-tu, qu’as-tu, mon enfant, qu’éprouves-tu ? sitôt qu’Herménégilde soupirait ou que son front se couvrait de la plus légère pâleur.

Le comte Népomucène, le prince et sa femme se consultèrent sur ce qu’il y avait à faire à l’égard d’Herménégilde et de son idée fixe qu’elle était la veuve de Stanislas.

— Je crois malheureusement, dit le prince, que son délire est incurable ; car elle n’est pas malade physiquement, et les forces de son corps soutiennent le désordre de son âme.

À ces mots, la princesse lança vers le ciel un regard triste et pensif.

— Oui, continua le prince, elle ne souffre pas, quoiqu’on la tourmente mal à propos comme une malade, à son grand détriment.


La princesse, à laquelle ces mots s’adressaient, regarda en face le comte Népomucène, et dit d’un ton vif et résolu :

— Non, Herménégilde n’est pas malade ; mais s’il était dans l’ordre des choses possible qu’elle se fût abandonnée, je serais convaincue qu’elle est enceinte.

À ces mots, elle se leva et quitta la chambre.

Le comte Népomucène et le prince demeurèrent interdits et comme frappés de la foudre. Ce dernier, reprenant le premier la parole, dit que sa femme avait souvent aussi les plus singulières visions.

Le comte Népomucène répondit d’un ton sévère :

— La princesse a eu raison ; une faute semblable de la part d’Herménégilde est au rang des choses impossibles. Mais si je te disais qu’une semblable pensée m’est venue hier à l’esprit quand ma fille s’est présentée devant moi ; si je te disais que cette idée ne m’a été que trop aisément suggérée par son aspect, tu comprendras naturellement combien les paroles de la princesse ont dû me causer d’émotion, de trouble et de douleur.

— Ainsi, répondit le prince, il faut que le médecin ou la sage-femme décident la question, et que le jugement peut-être trop précipité de la princesse soit anéanti, ou notre honte constatée.

Tous deux errèrent pendant plusieurs jours de projets en projets. L’état d’Herménégilde leur parait suspect, et ils furent d’avis de s’en rapporter à la princesse sur ce qu’il y avait à faire. Celle-ci rejeta l’intervention d’un médecin peut-être bavard, et fit entendre que dans cinq mois d’autres secours seraient nécessaires.

— Quels secours ? s’écrièrent à la fois le prince et le comte Népomucène.

— Oui, poursuivit la princesse en élevant la voix ; ce n’est plus douteux pour moi, ou Herménégilde est la plus infâme hypocrite que je connaisse, ou il y a là un inconcevable mystère ; elle est bien positivement enceinte.

Éperdu et troublé, le comte Népomucène ne trouva pas d’abord une parole ; enfin, se recueillant avec effort, il conjura la princesse de savoir à tout prix d’Herménégilde elle-même quel était le malheureux qui avait imprimé à leur maison une tache ineffaçable.

— Herménégilde, dit la princesse, ne soupçonne pas encore que je connais sa position. Je me promets tout du moment où je lui dirai ce qui en est. Le masque de l’hypocrite tombera, ou l’on aura d’éclatantes preuves de son innocence, qui pourtant, je l’avoue, me semble fort équivoque.


IX

Le soir même, la princesse se rendit auprès d’Herménégilde, dont la grossesse était de plus en plus apparente. Elle prit la pauvre jeune fille par les deux bras, fixa ses yeux sur les siens, et lui dit d’un ton pénétrant :

— Ma chère, tu es enceinte !

Herménégilde leva les yeux au ciel comme dans une extase céleste, et s’écria avec l’accent de la joie la plus vive :

— Ô ma mère, ma mère, je le sais ! Je le sens depuis longtemps, et j’éprouve un bien-être inexprimable, quoique mon cher époux soit tombé sous les coups meurtriers des ennemis. Oui, le moment de ma plus grande félicité terrestre dure encore en moi, et mon bien-aimé revit dans le tendre gage d’une douce alliance !

Il sembla à la princesse que tout tournait autour d’elle, et qu’elle allait perdre la tête. La naïveté des expressions d’Herménégilde, son extase, son ton de vérité ne permettaient pas de l’accuser de perfidie, et son délire seul pouvait faire comprendre comment elle s’aveuglait elle-même sur l’étendue de sa faute.

Frappée de cette dernière idée, la princesse repoussa Herménégilde, et s’écria avec colère :

— Insensée ! un songe t’a-t-il mise dans cet état, qui nous voue tous à l’ignominie ? Crois-tu donc me donner le change par tes absurdes récits ? Réfléchis ; rassemble tous les souvenirs des jours passés ; l’aveu dicté par le repentir peut seul te réconcilier avec nous.

Baignée de larmes, abîmée dans la douleur, Herménégilde tomba aux genoux de la princesse :

— Ma mère, dit-elle d’une voix plaintive, toi aussi tu m’appelles visionnaire, toi aussi tu refuses de croire que l’Église m’a unie à mon Stanislas, que je suis sa femme ! Mais vois-tu donc seulement cet anneau à mon doigt ? Que dis-je ? toi, tu connais mon état ; n’est-ce pas assez pour te convaincre que je n’ai pas rêvé ?

La princesse reconnut pour vrai, à son grand étonnement, que la pensée d’une faute n’étais pas venue à Herménégilde, et q’elle n’avait ni saisi ni compris ses reproches à ce sujet. Herménégilde, pressant avec ardeur sur son cœur les mains de sa mère adoptive, la supplia de croire à son mariage, dont son état ne permettait point d’ailleurs de douter ; la bonne dame, toute déconcertée, hors d’elle-même, ne savait plus que dire à la pauvre enfant, et quel nouveau moyen employer pour saisir la trace du secret qui enveloppait Herménégilde.

Ce ne ne fut que plusieurs jours après que la princesse déclara au comte Népomucène qu’il était impossible de rien savoir de sa fille, qui croyait porter dans son sein un fruit de l’amour de son époux, et qui en avait même une conviction intime.

Les deux seigneurs irrités traitèrent Herménégilde d’hypocrite, et le comte Népomucène surtout jura que si les moyens de douceur ne parvenaient pas à dissiper son délire et à lui arracher l’aveu de son déshonneur, il userait de mesures rigoureuses.

Le princesse fut d’avis que l’emploi de la force serait aussi cruel qu’inutile. Elle était convaincue, disait-elle, qu’Herménégilde, loin d’y mettre de la fourberie, croyait de toute son âme ce qu’elle disait.

— Il y a encore dans le monde, ajouta-t-elle, plusieurs mystères que nous sommes tout à fait hors d’état de comprendre. Qui sait si l’union ardente de la pensée n’a pas une action physique, et si des rapports spirituels entre Stanislas et Herménégilde n’ont pas produit cet état qui nous semble incompréhensible ?

Malgré toute la colère et tous les soucis de ce fatal moment, le prince et le comte Népomucène ne purent s’empêcher de rire, et parlèrent de cette idée de la princesse comme d’une des plus sublimes et des plus éthérées qu’eût produites le spiritualisme humaine.

La princesse, le visage couvert d’une vive rougeur, dit que de semblables choses étaient hors de la portée de l’esprit grossier des hommes ; mais, tout en étant persuadée de l’innocence de sa protégée, elle n’en jugeait pas moins sa position très critique. Un voyage, qu’elle se proposait d’entreprendre avec Herménégilde, lui parut l’unique et le meilleur moyen de la soustraire à la honte et aux tourments.

Le comte Népomucène fut satisfait de cette proposition ; car Herménégilde ne faisait aucun mystère de sa grossesse, et si elle voulait conserver sa réputation, elle devait s’éloigner volontairement du cercle de ses relations ordinaires.

Ce point étant réglé, tous se sentirent plus tranquilles. Le comte Népomucène songea à peine davantage au funeste secret lorsqu’il vit la possibilité de le cacher au monde, dont le blâme était ce qu’il redoutait le plus. Le prince jugea avec beaucoup de raison que, vu le bizarre enchaînement des circonstances et le dérangement d’esprit d’Herménégilde, tout ce qu’on pouvait faire était d’attendre du temps le dénoûment de cette étrange aventure.

La délibération était close, et ils allaient se séparer, quand la soudaine arrivée du comte Xavier vint causer de nouveaux soucis et de nouveaux embarras.

Échauffé d’une course rapide, couvert de poussière, il se précipita dans la chambre avec l’empressement que donne une passion désordonnée, et sans saluer, sans faire attention à qui que ce fût, il s’écria d’une voix perçante :

— Il est mort ! le comte Stanislas est mort ! il n’a pas été fait prisonnier... non... il a été tué par l’ennemi : en voici les preuves !

À ces mots, il tira rapidement de sa poche plusieurs lettres qu’il remit au comte Népomucène. Leur contenu bouleversa le comte. La princesse jeta un coup d’œil sur l’une des lettres ; mais à peine eut-elle lu quelques lignes, qu’elle leva les yeux au ciel, joignit les mains, et s’écria avec l’accent de la douleur :

— Herménégilde ! pauvre enfant ! quel inexplicable mystère !

Elle venait de voir que le jour de la mort de Stanislas était précisément celui de son entrevue avec Herménégilde, et que ces deux événements semblaient s’être passés simultanément.4

— Il est mort, dit Xavier vivement et avec feu, Herménégilde est libre ; aucun obstacle ne s’élève contre moi, qui l’aime plus que ma vie ; je demande sa main !

Le comte Népomucène fut incapable de répondre. La princesse prit la parole, et déclara que certaines circonstances les mettaient dans l’impossibilité d’accueillir sa demande, que dans ce moment même il ne pouvait voir Herménégilde, et qu’on le priait de s’éloigner aussi vite qu’il était venu.


Xavier répondit qu’il connaissait fort bien le désordre d’esprit d’Herménégilde, auquel vraisemblablement on voulait faire allusion, mais qu’il le considérait d’autant moins comme un obstacle, que son mariage avec la jeune fille devait mettre un terme à ce funeste état.

La princesse lui assura qu’Herménégilde avait juré de rester fidèle à Stanislas jusqu’à la mort, qu’elle repousserait toute autre alliance, et qu’au reste, elle ne se trouvait plus au château.

Xavier se mit à rire ; il dit que le consentement du père lui suffisait ; et qu’il n’y avait qu’à lui laisser le soin de rétablir le calme dans le cœur d’Herménégilde.

Irrité au dernier point de l’impétueuse importunité du jeune homme, le comte Népomucène déclara qu’il était inutile de compter sur son consentement, et enjoignit à Xavier de quitter le château au plus tôt.

Le comte Xavier le regarda fixement, ouvrit la porte du vestibule, et cria au cocher d’apporter ses bagages, de desseller les chevaux et de les conduire à l’écurie. Puis il revint dans la chambre, et se jeta dans un fauteuil près de la fenêtre.

— La force seule, dit-il d’un ton calme et sévère, pourra m’arracher du château avant d’avoir vu Herménégilde, avant de lui avoir parlé.

— Mais vous pourrez y faire un long séjour, répondit le comte Népomucène ; quant à moi, je vous cède la place, et je vous demanderai la permission de quitter ces lieux.

Aussitôt, le comte Népomucène, le prince et sa femme sortirent de l’appartement pour aviser au prompt départ d’Herménégilde. Le hasard voulut qu’à cette heure-là, contre son habitude, elle se trouvât dans le parc. Xavier l’aperçut au loin par la fenêtre, courut dans le parc, et atteignit enfin la jeune fille au moment où elle entrait dans le fatal pavillon du sud. Son état était déjà visible presque à tous les yeux.

— Ô puissance du ciel ! s’écria Xavier.

Il se précipita aux genoux d’Herménégilde, lui fit les plus brûlantes protestations d’amour, et la conjura de l’accepter pour époux.

— C’est un mauvais génie qui vous amène, répondit-elle éperdue de crainte et de surprise ; ne cherchez pas à troubler mon repos ; je serai fidèle jusqu’à la mort à mon bien-aimé ; jamais, jamais je ne serai la femme d’un autre !

Xaver, voyant échouer le instances et les supplications, lui représenta qu’elle s’abusait elle-même, qu’elle lui avait déja prodigué les plus douces preuves d’amour ; mais lorsqu’il se releva et voulut la serrer dans ses bras, Herménégilde, pâle comme la mort, le repoussa avec horreur et dédain.

— Malheureux ! s’écria-t-elle, fou présomptueux ! tu ne pourras pas plus me déterminer à violer la foi promise que tu ne peux anéantir le gage de mon union avec Stanislas ! fuis loin de mes yeux !

Xavier serra les poings, et partit d’un éclat de rire méprisant :

— Insensée, s’écria-t-il, n’as-tu pas rompu toi-même tes absurdes serments ? Cet enfant que tu portes dans toi sein, c’est mon enfant ; c’est moi qui t’ai pressée dans mes bras ici-même, à cette place ! tu as été ma maîtresse, et ce titre restera le tien, si tu ne l’échanges contre celui d’épouse !

Herménégilde le regarda d’un œil qui brillait des flammes de l’enfer.

— Monstre ! s’écria-t-elle ; et comme frappée de mort subite, elle tomba sur le plancher du pavillon.


X

Xavier retourna en courant au château ; on eût dit qu’il était poursuivi par toutes les furies ; il s’avança vers la princesse, qu’il rencontra, lui saisit la main, et l’entraîna dans le salon.

— Elle m’a repoussé avec horreur ! moi, le père de son enfant !

— Au nom de tous les saints ! toi, Xavier, mon Dieu ! parle, comment est-ce possible ?

— Me condamne qui voudra, dit Xavier un peu remis ; mais quiconque aura dans les veines un sang bouillant comme le mien, sera comme moi coupable dans un pareil moment. Je trouvai Herménégilde dans le pavillon ; son état était étrange et tel que je ne puis le décrire. Elle était étendue sur le canapé, et semblait rêver en dormant d’un profond sommeil. À peine fus-je entré, qu’elle se leva, vint à moi, me prit par la main, et me condusit à travers le pavillon à pas lents et solennels. Elle s’agenouilla, je fis de même ; elle pria, et je m’aperçus bientôt qu’elle s’imaginait voir un prêtre devant nous.

Elle tira de son doigt un anneau qu’elle présenta au prêtre. Je la pris, et donnai à Herménégilde un anneau d’or que j’ôtai de mon doigt. Puis elle se laissa tomber dans mes bras avec toutes les marques du plus brûlant amour... Lorsque je m’enfuis, elle était dans un profond assoupissement.

— Misérable ! crime horrible ! s’éçria la princesse hors d’elle-même.

Le comte Népomucène et le prince entrèrent, apprirent en peu de mots les aveux de Xavier, et la délicatesse de la princesse fut vivement blessée quand ils déclarèrent que l’action criminelle de Xavier était très excusable, et pouvait se réparer par son mariage avec Herménégilde.

— Non, dit la princesse, jamais Herménégilde n’accordera sa main à celui qui, comme un mauvais génie, a empoisonné par un crime odieux le plus sublime moment de sa vie.

Il faut qu’elle m’accorde sa main, dit le comte Xavier avec une hauteur froide et dédaigneuse, il le faut pour sauver son honneur. Je reste ici, et tout s’arrangera.

En ce moment s’éleva un bruit sourd ; on rapportait au château Herménégilde que le jardinier avait trouvée sans vie dans le pavillon. On la posa sur le sopha ; avant que la princesse pût l’en empêcher, Xavier s’avança et prit la main d’Herménégilde. Elle se leva en poussaut un cri affreux qui n’avait rien d’humain, mais ressemblait au gémissement perçant d’une bête fauve. Immobile, raidie par une affreuse convulsion, elle fixa sur le comte des yeux étincelants. Celui-ci chancela sous l’impression de ce regard foudroyant, et murmura d’une voix à peine intelligible :

— Des chevaux !

Sur un signe de la princesse, on lui en prépara.

— Du vin ! du vin ! s’écria-t-il.

Il en avala précipitamment quelques verres, sauta à cheval avec vigueur, et disparut.

L’état d’Herménégilde, dont le délire sombre semblait vouloir dégénérer en frénésie sauvage, changea les dispositions de Népomucène et du prince, qui reconnurent pour la première fois l’horreur de l’action irrémissible de Xavier ; on voulut envoyer chercher un médecin ; mais la princesse rejeta tous les secours de l’art, là ou il n’y avait besoin peut-être que de consolations spirituelles. Au lieu d’un médecin, on manda donc le père Cyrprien, moine de l’ordre mendiant des Carmes et confesseur de la maison. Il réussit merveilleusement à tirer Herménégilde de son abattement et de son délire. Bien plus, bientôt calme et de sang-froid, elle tint à la princesse des discours fort suivis, et lui exprima le désir d’aller, après ses couches, vivre, pénitente et désolée, dans le couvent de l’ordre de Citeaux, à Oppeln. Elle avait ajouté à ses habits de deuil un voile qui lui couvrait entièrement le visage, et qu’elle ne leva plus jamais.

Le père Cyprien quitta le château, mais il revint au bout de quelques jours. Cependant le prince Zapolski avait écrit au bourgmestre de Lilinitz, chez lequel Herménégilde devait attendre sa délivrance ; l’abbesse du couvent de l’ordre de Citeaux, alliée de la maison, devait la mener à Lilinitz, pendant que la princesse ferait un voyage en Italie, accompagnée en apparence d’Herménégilde.

Il était minuit ; la voiture qui devait conduire Herménégilde au couvent était prête devant la porte. Accablé de douleur, Népomucène, le prince et sa femme attendaient la malheureuse enfant dont il leur fallait prendre congé. Elle parut, couverte de son voile, à côté du moine, qui tenait un flambeau dont la lumière éclaira le vestibule.

— La sœur Célestine a grièvement péché, dit Cyprien d’une voix solennelle, quand elle appartenait encore au monde, car le crime de Satan a souillé sa pureté ; mais un vœu qu’elle ne rompra jamais lui procurera des consolations, le calme et le bonheur éternel ! Jamais le monde ne reverra le visage dont la beauté a tenté le démon ! Regardez : ainsi Célestine commence et accomplit son expiation.

À ces mots, le moine leva le voile d’Herménégilde, et tous poussèrent un cri perçant ; car ils virent le pâle masque de mort sous lequel Herménégilde avait caché pour toujours l’angélique beauté de ses traits.

Sans proférer une seule parole, elle se sépara de son père, qui, brisé par la douleur, crut qu’il n’aurait plus la force de supporter la vie. Le prince, homme plus ferme, versa cependant des torrents de larmes, et la princesse seule, domptant de toute son énergie l’horreur que lui inspirait ce vœu fatal, parvint à rester maîtresse d’elle-même.

Comment le comte Xavier découvrit la retraite d’Herménégilde et apprit la consécration du nouveau-né à l’église, c’est ce qui reste inexpliqué. Il lui fut inutile d’avoir enlevé son fils ; car, lorsqu’il arriva à Praga, et voulut le remettre entre les mains d’une femme de confiance, l’enfant n’était pas évanoui de froid, comme Xavier l’avait cru, mais il avait cessé de vivre. Le comte Xavier disparut alors sans laisser de traces, et l’on pensa qu’il s’était donné la mort.


Plusieurs années s’étaient écoulées, lorsque le jeune prince Boleslas Zapolski, pendant un voyage qu’il fit à Naples, arriva au pied du mont Pausilippe. Là, au milieu de la plus délicieuse contrée, est placé le couvent des Camaldules. Le prince y monta pour jouir d’une vue qu’on lui avait dépeinte comme la plus magnifique de tout l’État napolitain.

Il était dans le jardin du couvent, et sur le point de gravir la cime d’un rocher élevé, d’où l’on pouvait voir le point de vue dans toute sa beauté, lorsqu’il remarqua un moine qui s’y était installé avant lui sur une large pierre. Ce moine avait un livre de prières ouvert sur les genoux, et ses regards étaient fixés sur l’horizon. Son visage, dont les traits étaient encore jeunes, portait l’empreinte d’un profond chagrin.

Un vague souvenir préoccupa le prince à mesure qu’il s’approchait du moine. Il se glissa auprès de lui, et s’aperçut que son livre de prières était écrit en polonais ; il parla polonais au religieux ; mais celui-ci se détourna avec effroi ; et à peine eut-il regardé le prince qu’il se voila le visage, et, comme poussé par un mauvais génie, s’enfuit à travers les buissons.

Lorsque le prince Boleslas raconta cet incident au comte Népomucène, il lui assura que ce moine n’était autre que le comte Xavier.



NOTES DU TRADUCTEUR

3. Il est vraisemblable qu’Hoffmann veut ici parler de Napoléon, sur lequel les Polonais comptèrent inutilement pour rétablir leur indépendance.

4. Ainsi une espèce de vision aurait appris à Herménégilde la mort de Stanislas, et, sauf les détails qu’ajoute à la vérité son imagmation égarée, l’aurait rendue spectatrice d’une scène qui se passait à une grande distance du lieu où elle était. Quelque étrange que paraisse la donnée adoptée par Hoffmann, les recueils d’observations physiologiques fournissent plusieurs exemples de faits analogues.



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