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Le Vœu d’une morte/Chapitre 2

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G. Charpentier (p. 27-42).


II


Blanche était née dans le Midi, près de Marseille. À vingt-trois ans, elle avait épousé M. de Rionne. C’était une âme noble, ayant la prescience des misères de ce monde et s’étant fait une règle de conduite droite et fière. Elle mettait sa force dans sa dignité et dans sa volonté. Elle se mariait pour complaire au désir de son père, sans chercher à connaître M. de Rionne, se disant, avec une sorte d’orgueil naïf, qu’elle saurait souffrir, s’il le fallait, et rester digne.

Elle souffrit et elle resta digne. Son mari était un homme charmant, d’une politesse et d’une élégance parfaites, une misérable créature qui aurait pu être bonne et qui préférait rester mauvaise. Il y avait en lui une déplorable faiblesse, une lâcheté profonde devant le vice. Avec cela, les plus beaux sentiments du monde, le cœur ouvert à toutes les pitiés. Il faisait le mal sciemment, sans honte aucune, et il savait également faire le bien, quand il voulait. Mais cela ne l’amusait pas.

Il joua d’abord avec sa femme comme il aurait joué avec une maîtresse. Elle était charmante, elle avait un parfum de grâce et d’honnêteté qu’il respirait pour la première fois. Puis, sa femme l’ennuya. Il trouva dans cette frêle créature une volonté si forte, une noblesse si sereine qu’il finit par en avoir presque peur. Tout au fond de lui, sa lâcheté se mit à haïr ce jeune courage invincible. Pour éviter de se trouver faible devant Blanche, il s’éloigna d’elle peu à peu, il s’établissait dans sa conscience de fâcheuses comparaisons, lorsqu’il était en présence de cette belle et bonne nature, et il ne redoutait rien tant, pour sa gaieté, que la voix désagréable des remords. Il reprit ses habitudes, joua, courut les amours faciles, oubliant le plus possible qu’il avait une famille.

Blanche avait certainement aimé cet homme, ne fût-ce que pendant quelques jours ; mais elle l’avait méprisé ensuite, et la plaie s’était trouvée comme cautérisée par un fer rouge. Il lui restait seulement un immense regret. Elle avait compté sur son courage, et son courage ne lui donnait qu’une existence vide. Elle demeurait haute et ferme, digne toujours, au-dessus des hontes qui l’entouraient, mais son cœur saignait dans cette solitude sereine. Si elle avait pu recommencer sa vie, elle n’aurait plus mis le bonheur dans la dignité seule, elle aurait tenté de le mettre aussi dans l’amour.

Trois ans après son mariage, son père et sa mère moururent, elle resta comme orpheline. Sa famille était éteinte, elle n’avait plus aucun parent qui pût lui prêter secours. Alors, elle jouit amèrement de sa solitude, elle prit une sorte de plaisir à s’enfermer avec sa fille, âgée d’environ un an. Cette enfant lui apporta, sous une autre forme, toutes les joies tendres de l’amour. Une affection suffit pour emplir une existence, et la chère petite fut pour elle cette affection nécessaire et consolante.

Pendant cinq ans, elle vécut ainsi en tête à tête avec Jeanne. Elle ne souffrit personne auprès d’elle, voulut être sa servante et son amie, son guide en toutes choses. Elle la promenait, jouait avec elle, lui donnait les premières leçons du cœur et de l’intelligence. Sa vie n’eut plus qu’un but, elle n’exista plus que pour et que par son enfant.

Que de rêves elle fit pendant les longues heures de cette solitude volontaire ! Tandis que Jeanne jouait à ses pieds, elle l’étudiait déjà dans les premiers bégaiements de ses jeux. Elle voulait qu’elle eût l’âme droite. Elle s’était promis de lui faciliter le bonheur, d’être sans cesse à son côté, comme un conseil et comme un exemple.

Puis, son imagination aidant, elle la voyait mariée et heureuse. Le songe d’amour qu’elle ne faisait plus pour elle, elle le faisait pour sa fille. Jamais elle n’avait pensé que la mort pouvait venir et les séparer. Et la mort allait la prendre, et Jeanne allait rester seule. Ses rêves avaient menti : elle ne pourrait lui donner son expérience, elle ne guiderait ni ne développerait son intelligence et son cœur. Demain, Jeanne passerait aux mains de son père, aux mains d’un inconnu insouciant qui s’inquiéterait peu du précieux legs de la morte. C’était alors qu’elle s’était tranquillisée en dictant à Daniel le testament de sa tendresse.

Tandis que Mme de Rionne se mourait, son mari était chez mademoiselle Julia, une ravissante créature, pas ennuyeuse du tout, mais chère en diable. Il n’ignorait pas que sa femme fût malade. Seulement, pour ne point avoir à trop s’attrister, il traitait de légère indisposition le mal terrible qui devait l’emporter, et il avait réussi à se persuader qu’il pouvait vivre sa vie ordinaire, sans s’inquiéter aucunement.

Tel était cet homme parfait, dont la bourse s’ouvrait largement. Il eût jeté cent francs à un pauvre, il n’eût pas sacrifié un seul de ses plaisirs. Il fuyait les émotions, et, pour ne pas blesser la bonté qu’il y avait en lui, il s’arrangeait de façon à se dire quand même que tout allait bien.

Le matin, il avait vu le médecin, et s’était repenti de l’avoir questionné. Le médecin n’avait pas dissimulé que la mort pouvait venir d’un moment à l’autre. Lui, à cette déclaration brutale, avait senti un grand froid lui glacer le sang. La mort l’épouvantait, il ne pouvait en entendre parler sans un frisson. Puis, cette pensée que sa femme allait mourir lui avait brusquement montré tous les ennuis qui résulteraient de ce deuil. Il est vrai qu’il recouvrerait sa liberté ; mais que de tracas : l’enterrement, le jeûne de tout plaisir, et le reste ! Son cœur redoutait la pitié, sa chair tremblait devant la privation. Aussi avait-il, tout haut, plaisanté le médecin, se refusant à l’évidence. Sa femme ne pouvait mourir ainsi, il n’y avait pas quinze jours qu’elle était encore sur pied. Il disait ces choses d’une voix rapide et saccadée, inquiet, cherchant à retrouver l’heureux équilibre qu’on voulait lui faire perdre.

Enfin, vers le soir, il courut en toute hâte chez Julia. Mais il n’était pas complètement rassuré, il se souvenait par instants et se retournait, comme si quelqu’un se trouvait là, pour lui apprendre une mauvaise nouvelle. Si, de plusieurs jours, il ne pouvait voir son cher vice, il pensait qu’en se dépêchant il aurait bien encore le temps de l’embrasser une fois. Puis, au bout d’une demi-heure, il avait retrouvé son calme égoïste. Le petit salon bleu de sa maîtresse était un coin perdu où il vivait à l’aise, dans les senteurs aimées. Il venait là comme un chien va à sa niche, parce qu’il y avait chaud.

Mais Julia, ce jour-là, était nerveuse, d’humeur fantasque. Elle l’avait fort mal reçu. Il ne s’en inquiétait guère, car ce qu’il aimait en elle, c’étaient les parfums légers de son corps, ses vêtements à peine attachés, sa liberté de paroles et d’allures, son logis en désordre, discret comme une alcôve. Il la plaisanta, se mit à l’aise, oublia tout. Comme elle continuait de faire la moue, il parla de la mener, en loge fermée, à une première représentation, qu’on devait donner le soir. Il allait avoir raison de son ennui, lorsqu’une femme de chambre entra et dit qu’on le demandait en toute hâte chez lui.

M. de Rionne resta glacé. Un remords brusque l’avait pris au cœur. Il n’osa embrasser sa maîtresse, et se sauva, après lui avoir serré la main. Mais, dans l’escalier, il se dit qu’après tout il aurait bien pu embrasser la jeune femme. La vérité était qu’il craignait de l’avoir blessée et de ne pouvoir revenir plus tard, lorsqu’il en aurait fini avec ces déplorables histoires.

En bas, il trouva Louis, son valet de chambre, un grand garçon blanc et froid dont il avait fait sa créature. Louis avait le mérite de ne jamais s’émouvoir, de ne jamais parler, de ne jamais entendre : c’était une excellente machine que l’on montait et qui fonctionnait. Mais il y avait, à bien le regarder, une ombre de sourire aux coins de ses lèvres, qui disait que la machine avait en elle quelque rouage secret marchant pour son propre compte.

Louis apprit simplement à son maître qu’il avait entendu mademoiselle Jeanne courant dans l’hôtel et appelant son père. Il avait pensé que Madame se mourait et il avait cru pouvoir venir le déranger.

M. de Rionne se sentit bouleversé. Des larmes montaient à ses yeux, de peur et d’angoisse. C’était une souffrance personnelle, égoïste, qui le torturait. S’il s’était interrogé, il aurait vu que sa femme ne se trouvait pas au fond de son désespoir. Mais il se mentait de bonne foi à lui-même, et il eut la consolation de croire qu’il pleurait réellement la mort prochaine de Blanche.

Il arriva ainsi à l’hôtel, souffrant et se révoltant. Lorsqu’il entra dans la chambre où agonisait la malade, il fut pris d’une défaillance. Sa pensée ne se souvenait plus du petit salon bleu de Julia, mais sa chair en avait gardé le souvenir, et elle frémissait, elle qui venait de quitter cette alcôve parfumée, dans cette grande pièce solennelle où passait le souffle froid de la mort.

Il s’approcha du lit, et, lorsqu’il vit le visage pâle de la mourante, il éclata en sanglots. Julia, là-bas, dans le large fauteuil, avait une petite mine demi-fâchée, demi-souriante, qui boudait, au milieu des boucles de ses cheveux cendrés. Ici, Blanche, dans la lueur douce, posait sa tête sur l’oreiller ; ses yeux étaient fermés, et ses traits, déjà tirés par le doigt rude de la mort, paraissaient plus allongés et plus sévères : elle semblait une figure de marbre, raide déjà, le front agrandi, les lèvres serrées.

M. de Rionne resta un instant muet devant cette face immobile qui avait, pour lui, une éloquence terrible.

Puis, il voulut voir ses lèvres se desserrer, pensant qu’un signe de vie calmerait son angoisse. Il se pencha, et, d’une voix tremblante :

— Blanche, dit-il, m’entendez-vous ? Parlez-moi, je vous en prie.

Un léger tressaillement passa sur la face de la mourante, et elle leva les paupières. Ses yeux apparurent vagues, d’une limpidité profonde. Ils cherchèrent comme éblouis, ils se fixèrent enfin sur M. de Rionne. Celui-ci n’avait jamais vu mourir, et, comme il n’éprouvait pas la vraie douleur, celle qui est aveugle, qui embrasse avec emportement le cadavre d’une personne aimée, il analysait l’horreur de l’agonie. Il songeait à lui, il se disait qu’il mourrait un jour et qu’il serait comme cela.

Blanche le regarda et le reconnut. Elle soupira, essayant de sourire. Une pensée de pardon l’envahissait, à cette heure dernière. Il y eut cependant lutte en elle. Ses amertumes d’épouse lui revinrent, et il lui fallut, pour être douce, se dire qu’elle était morte déjà, que les misères de la terre ne pesaient plus à ses épaules.

D’ailleurs, elle ne se souvenait pas d’avoir fait appeler son mari. Un instant, ne trouvant personne à qui se confier, elle avait eu la pensée d’exiger de lui des serments. Maintenant que son cœur était vide et qu’elle avait pu mettre un gardien au côté de sa fille, elle ne se sentait plus le besoin d’être rassurée.

Son mari était là, et elle s’en étonnait presque. Elle le regardait sans rancune, comme une personne que l’on connaît et à qui l’on sourit avant de partir. Puis, à mesure que la vie revenait, elle se rappelait, elle avait presque pitié de cet homme que sa lâcheté rendait indigne. Elle était pleine de miséricorde.

— Mon ami, dit-elle – et ses paroles n’étaient qu’un souffle – vous avez bien fait de venir. Je mourrai plus calme.

M. de Rionne, touché par cette plainte douce, sanglota de nouveau.

Blanche reprit :

— Ne vous désespérez pas. Je ne souffre plus, je suis paisible, je suis heureuse. Je n’ai plus qu’un désir, c’est d’effacer tout le dissentiment qui a pu exister entre nous. J’ai besoin de ne pas emporter de mauvaises pensées, et je ne veux pas que vous viviez avec le moindre remords. Si je vous ai offensé, pardonnez-moi, comme je vous pardonne.

Ces paroles agirent très vivement sur les nerfs de M. de Rionne, et son cœur se brisa. Il ne se débattait plus contre l’ennui des larmes.

— Je n’ai rien à vous pardonner, balbutia-t-il. Vous êtes bonne. Je regrette que nos caractères différents nous aient séparés l’un de l’autre. Vous voyez, je pleure, je suis désespéré.

Blanche le regardait parler avec effort. Il lui faisait pitié. Cet homme ne trouvait pas un mot pour s’accuser, il ne joignait pas les mains pour lui demander pardon. Il était simplement ivre de peur.

Elle comprenait que, si Dieu l’eût épargnée, par miracle, il aurait le lendemain repris sa vie, l’abandonnant de nouveau. Elle mourait, et ce n’était pas une leçon pour lui, c’était uniquement un accident lamentable, auquel il était forcé d’assister et qui le torturait.

Elle se remit à sourire, le regardant en face, le dominant.

— Dites-moi adieu, reprit-elle. Je ne vous en veux pas, je vous le jure. Plus tard, cette assurance vous consolera peut-être. Je le souhaite.

Et, comme elle se taisait :

— Quels sont vos derniers désirs ? demanda M. de Rionne.

— Je n’ai aucun désir, répondit-elle. Je n’ai rien à vous demander, rien à vous conseiller. Agissez selon votre cœur.

Elle ne voulait pas lui parler de sa fille, elle aurait cru mal faire, en lui arrachant des serments qu’il ne tiendrait pas.

Puis, d’une voix plus douce :

— Adieu, répéta-t-elle. Ne pleurez pas.

Et elle le repoussait lentement du geste, fermant les yeux, ne voulant plus le voir. Il se retira au pied du lit, sans pouvoir détourner les regards du terrible spectacle.

On était allé chercher le médecin. Il venait d’arriver, tout en sachant que sa présence serait inutile. Un vieux prêtre, qui avait administré la mourante le matin, se trouvait également là. Il s’était agenouillé et récitait à demi-voix les prières des agonisants.

Blanche s’affaiblissait de plus en plus. C’était la fin. Brusquement, elle se souleva, elle demanda sa fille. Comme M. de Rionne ne bougeait pas, Daniel qui était resté, muet, retenant ses larmes, courut chercher Jeanne, en train de jouer dans la pièce voisine. La pauvre mère, les yeux agrandis, comme folle, contempla sa fille, voulut tendre les bras. Mais elle ne put les soulever, et Daniel fut obligé de tenir Jeanne toute droite, les pieds appuyés sur le bois du lit.

L’enfant ne pleura pas. Elle regardait le visage bouleversé de sa mère, avec une sorte d’étonnement naïf.

Puis, comme ce visage se calmait, s’emplissait d’une joie céleste, rayonnait peu à peu de douceur, elle reconnut ce bon sourire, et elle aussi se mit à sourire. Elle tendit ses petites mains.

Et Blanche mourut ainsi, dans son sourire et dans le sourire de son enfant.

Elle avait fixé sur Daniel son dernier regard, regard suppliant et impérieux. Il soutenait Jeanne, sa mission commençait.

Devant le corps de sa femme, M. de Rionne s’agenouilla, en se rappelant qu’on s’agenouille d’habitude. Le médecin venait de se retirer, et une des gardiennes se hâta d’allumer deux cierges. Le prêtre, qui s’était levé pour offrir un crucifix aux lèvres de Blanche, reprit ses prières.

Daniel avait gardé Jeanne dans ses bras, et, comme l’air de la chambre devenait étouffant, il s’était mis à la fenêtre de la pièce voisine. Là, il pleurait en silence, tandis que l’enfant s’amusait à suivre les lueurs rapides des voitures qui passaient sur le boulevard.

L’air était calme. Au loin, on entendait les clairons de l’École militaire qui sonnaient la retraite.