Le Val de Brix/X

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Le Val de Brix (1880)
Fleurs de FranceAlfred Mame et fils (p. 68-74).

X

L’APPEL AU ROI


Tandis que ces évènements se passaient à Brix, Pierre cheminait vers Bellesme, allant de presbytère en presbytère pour bien s’assurer du chemin. Le jeune pèlerin trouvait partout bon accueil ; il traversa ainsi Valognes, Saint-Lô, Vire et Alençon, et le quatrième jour, vers le soir, arriva sur un coteau d’où on découvrait la forêt de Bellesme, les tentes de l’armée royale et les tours du château qu’elle assiégeait. Jugeant que la nuit viendrait avant qu’il eût le temps d’atteindre les bannières du camp, Pierre alla demander l’hospitalité dans un monastère qu’il aperçut à peu de distance de la route. C’était un couvent de chartreux. Le frère qui lui ouvrit se prosterna devant lui, selon la règle, saluant dans l’hôte envoyé par la Providence le Maître divin qui, en ce monde, fut errant et pauvre, n’ayant pas une pierre où reposer sa tête ; puis il introduisit Pierre dans un réfectoire où soupaient quelques hôtes.

Il lui servit une portion de légumes, du pain, un pot de cidre, et le laissa pour aller recevoir un autre voyageur. Quand il eut fini son frugal repas, Pierre alla prier à la chapelle, et jetant les yeux vers le chœur fermé d’une grille, il vit cette grille s’ouvrir et un prêtre en sortir précédé de deux clercs portant des cierges allumés, et tenant lui-même la sainte hostie dans une custode d’or. Pierre le reconnut, il l’avait vu plus d’une fois à l’abbaye de Saint-Sauveur-le-Vicomte, et les traits du bienheureux Thomas Hélie de Biville n’étaient pas de ceux que l’on oublie. À cette époque, il n’avait encore qu’une quarantaine d’années ; mais ses cheveux déjà presque blancs, la maigreur de son visage et de ses mains blanches comme l’albâtre, lui auraient donné l’air d’un vieillard si ses yeux pleins de feu, sa démarche et le on de sa voix n’eussent décelé son âge. Rien n’était plus beau que de l’entendre parler, rien si ce n’était de le voir à l’autel. Alors il semblait plutôt un ange qu’un homme, et, en le voyant, personne ne doutait des fréquents miracles que la voix des peuples lui attribuait. On lui amenait de toutes parts les infirmes et les malades, afin qu’il les touchât, et la reine Blanche l’avait mandé près du jeune roi l’année précédente pour qu’il l’instruisît, ainsi que les princes ses frères, des vérités de la foi. Louis IX, enfant et déjà saint, s’était attaché au prêtre normand, et Thomas de Biville ne le quittait plus. Il avait sa tente près de celle du roi, et c’était pour un soldat normand, blessé la ville, qu’il venait chercher le saint viatique. Pierre se leva et le suivit. À la suite du bienheureux, il entra dans le camp, et un grand nombre de chevaliers et de soldats suivirent le saint Sacrement. Lorsque le malade eut été administré, Thomas de Biville congédia les clercs, et reprit le chemin du quartier royal. Pierre s’avança alors vers lui, et s’en fit reconnaître aisément. Thomas Hélie savait que ce jeune homme était l’élève et l’ami des bénédictins, et il se souvenait que Pierre lui avait servi la messe plus d’une fois quand il allait prêcher à Saint-Sauveur la retraite annuelle des religieux. Il l’accueillit avec bonté et l’emmena dans sa tente.

« Demain matin, lui dit-il, vous me direz vos peines, mon enfant. Je vois que vous êtes affligé et bien fatigué. Priez, reposez-vous sur cette petite couchette, et ayez confiance, Dieu vous assistera. »

Il le bénit, et, le laissant seul dans l’obscurité, emporta sa petite lampe, et passa dans une autre partie de la tente, où il pria toute la nuit, ayant donné au pèlerin l’unique couchette qu’il eût. Pierre ne tarda pas à s’endormir, accablé de fatigue, mais heureux de penser qu’il aurait en Thomas de Biville le meilleur introducteur auprès de la reine Blanche.

Dès l’aube, les trompettes du camp le réveillèrent. C’était un dimanche, et on ne devait pas donner d’assaut ce jour-là. Tous les hommes d’armes se préparaient à assister à la messe ; ils mettaient leurs cuirasses fourbies de la veille et leurs casques étincelants. Le temps était fort beau, et un autel avait été dressé dans une clairière de la forêt de Bellesme, près d’un grand rocher qui le mettait à l’abri des traits des assiégés. Une large tenture fleurdelisée, suspendue aux branches d’un chêne, abritait un autel portatif, lequel, suivant l’usage du temps, n’était orné que d’un crucifix et de deux flambeaux. Derrière l’autel et sur les côtés, une riche tapisserie à dessins losangés, encadrant les tours de Castille, les lions de Léon et les lis de France, était soutenue par des lances dorées, et sous les pieds du prêtre s’étendait un tapis brodé par la reine et semé de fleurs variées. Des coussins de velours bleu d’azur marquaient la place où devaient s’agenouiller la reine et le jeune roi. Pierre eut tout le loisir de voir ces préparatifs, car Thomas de Biville, l’ayant interrogé dès la pointe du jour, et sachant ce qui l’amenait à Bellesme, voulut qu’il lui servît la messe.

« Notre bonne reine, dit-il, vous recevra d’autant mieux qu’elle vous aura vu remplir cette fonction. Elle sait que j’aime les bons clercs. »

Il lui donna des vêtements convenables, et lui dit d’aller prier devant l’autel :

« Je vais me rendre à l’oratoire de la reine, ajouta Thomas Hélie, et dès que j’aurai confessé le jeune roi, dans une demi-heure, vous reviendrez me chercher ici. »

Bientôt le comte Thibaut de Champagne, les principaux chefs de l’armée royale et la foule des chevaliers vinrent se placer devant l’autel, et les hommes d’armes désignés pour assister à la première messe se rangèrent autour de la clairière. – De nombreuses bannières armoriées flottaient au-dessus de cette foule silencieuse et martiale, et le coup d’œil était si beau, que Pierre oublia totalement ce que Thomas de Biville lui avait recommandé, et que celui-ci dut le faire avertir par un varlet. Quand Pierre revint, précédant le prêtre, il n’osa lever les yeux, mais il frôla en passant les longs vêtements de la reine de France et entrevit comme dans un éclair la blonde chevelure de Louis prosterné.

Il les vit communier, et la beauté, la majesté de la mère et du fils lui firent penser que seuls la Vierge mère et l’Enfant divin devaient resplendir de plus d’éclat et de grâce souveraine. La voix charmante des enfants de chœur de la chapelle royale et la mâle harmonie de celles des guerriers ravirent le pauvre Pierre. Il se croyait au ciel ; il faillit pleurer quand, la messe finie, il dut s’éloigner et reconduire le bienheureux à l’oratoire de la reine.

Après le dîner, que la reine faisait à dix heures, et qu’elle ne prolongeait jamais au delà d’une demi-heure, Blanche de Castille alla se promener dans la forêt avec son fils et Thomas de Biville, qui, le dimanche, consentait à prendre place à la table du roi. En semaine, Louis IX jouait à la paume ou se divertissait après le dîner, avec des compagnons de son âge, à d’autres jeux d’adresse ; mais le dimanche il restait près de la reine et aimait à s’entretenir avec elle des sujets convenables à la sainteté du jour. Thomas Hélie avait averti Pierre que la reine irait sans doute se reposer au pied d’un chêne d’où l’on découvrait une belle vue, et qui était sa place favorite depuis quelques jours. De là on n’entendait que très peu le bruit du camp, on ne voyait pas la forteresse assiégée, et Blanche de Castille pouvait, en reposant ses yeux sur les pentes verdoyantes du coteau de Beaumont, oublier un instant les soucis du trône et la guerre qu’elle était obligée de faire à ses sujets rebelles.

Pierre s’était assis sur le bord du chemin, à demi caché sous les feuillages. Bientôt il vit la reine s’avancer, la main légèrement appuyée sur l’épaule de son fils. Thomas de Biville était près d’elle, et à quelque distance deux dames d’honneur et un écuyer la suivaient. Elle était en deuil de reine, c’est-à-dire toute vêtue de blanc. Ses sourcils et ses yeux noirs témoignaient de son origine espagnole ; mais son teint blanc et pur, sa haute taille, la fermeté de son regard et sa noble démarche étaient bien d’une fille d’Aliénor Plantagenet, d’une nièce de Richard Cœur-de-Lion. Selon l’usage du temps, son voile cachait ses cheveux et enveloppait son cou ; mais la sévérité de ce costume presque monastique ne nuisait en rien à la resplendissante beauté de Blanche de Castille.

À son approche Pierre se leva, et, la saluant profondément, fit quelques pas à sa rencontre et se mit à genoux au milieu du chemin.

« Que veut ce pèlerin ? » dit la reine.

Et le jeune roi, mettant la main à son escarcelle, prenait déjà une pièce d’argent pour la lui donner, lorsque Pierre s’écria :

« Je viens demander justice, Madame, et en appeler au roi d’une sentence inique.

– Vraiment ! dit la reine. Eh bien, mon ami, nous vous entendrons demain. Le dimanche les juges se reposent ; n’est-ce pas, mon père ? » ajouta-t-elle en se tournant vers Thomas de Biville. – « Ce jeune garçon n’est-il pas celui qui servait à l’autel ce matin ? Le connaissez-vous ?

– Oui, Madame, je le connais depuis bien des années, et il mérite toute créance. Et, si j’osais donner un conseil à la reine, je la prierais de l’entendre ici même et sans perdre un instant. Sa cause est pressée. Il est venu du fond du Cotentin ici en quatre jours pour obtenir justice.

– Il l’aura, dit la reine. Asseyons-nous au pied de ce chêne, mon fils. Parle, jeune pèlerin, est-ce contre ton seigneur que tu viens demander justice ?

– Non, Madame, dit Pierre ; mon seigneur est un père pour ses vassaux. C’est un bon et fidèle sujet du roi de France, et c’est contre un ordre du roi lui-même que j’en appelle au roi !

– Voici un pèlerin qui vous tient pour majeur, mon fils, dit la reine, et il a raison, puisque vous avez été sacré. Je m’en remets à vous comme lui. Écoutez et jugez.

– Oh ! Madame, dit le jeune roi, jamais je n’oserai ! c’est à vous de gouverner ; je ne suis qu’un enfant et le premier de vos sujets.

– Je veux que vous soyez mon roi, dit Blanche de Castille ; prenez place sur ce trône de mousse, Louis de France. Le bon père Thomas Hélie et moi ne serons que les conseillers de la couronne. »

Elle s’assit à trois pas de Louis, et considéra son fils avec cette joie profonde de la mère chrétienne qui se dit : Mon enfant sera un saint et un grand roi.

« Parlez, sire pèlerin », dit le jeune prince.

Pierre se signa, et en peu de mots, la voix émue, mais avec une assurance dont il était étonné lui-même, raconta l’histoire de la révolte de Robert de Brix, comte d’Annandale, disculpa le baron Adam, et accusa Hugo de Ganneville d’avoir outrepassé ses pouvoirs en menaçant, comme il l’avait fait, le vieux seigneur de Brix.

« La sentence qui bannit notre baron, dit-il en finissant, est une sentence injuste. Elle frappe un innocent, elle priverait le roi d’un fidèle serviteur, et anéantirait une forteresse qui commande une grande étendue du pays, et doit être précieuse au suzerain de la Normandie. Je supplie le roi de révoquer ses ordres, de rappeler Hugo de Ganneville, et de me faire punir de mort si je n’ai pas dit l’exacte vérité. »

L’enfant-roi l’avait écouté avec la plus grande attention.

« Sous le bon plaisir de la reine, dit-il en saluant sa mère et en lui souriant avec grâce, je vais donner l’ordre à l’un de nos meilleurs chevaliers, au noble Gauthier de Poissy, de partir aujourd’hui même avec vingt hommes d’armes et d’aller protéger le baron de Brix en tenant garnison dans son château, si le baron le permet. Et comme notre révérend père Thomas de Biville doit partir demain pour faire son pèlerinage à Notre-Dame-du-Vœu de Cherbourg, je le prierai d’avancer son départ de quelques heures, afin que sa petite escorte se joigne à la troupe de Gauthier de Poissy et soit protégée par elle. Il emmènera ce pèlerin avec lui. Quant à Hugo de Ganneville, il devra revenir au camp et rendre compte à la reine de sa conduite discourtoise et déloyale. M’approuvez-vous, Madame ?

– Oui, beau fils, dit la reine ; vous avez parlé avec prudence. Je me charge, moi, de récompenser ce jeune pèlerin, si dévoué à son seigneur. Plût à Dieu que les grands vassaux de la couronne fussent semblables à ce paysan ! Que désires-tu, mon enfant ? Que puis-je faire pour toi ?

– Madame, dit Pierre, je ne désire qu’une chose au monde, et elle m’est promise. À la Saint-Michel, j’entrerai comme frère lai au monastère de Saint-Sauveur-le-Vicomte, et je servirai Dieu seul. La seule récompense que je souhaite, bien que je sois loin de la mériter, c’est d’avoir l’honneur de baiser la main de notre bien-aimé roi, et la vôtre, Madame. Ce sera pour moi comme un acompte du paradis, si j’obtiens cette grâce.

– Un chevalier n’eût pas mieux dit, n’est-ce pas, Louis ? » dit la reine en souriant, et elle tendit sa belle main à Pierre agenouillé.

Le jeune roi fit de même, et Pierre, se relevant, allait s’éloigner, lorsqu’un jeune page, accourant hors d’haleine en agitant son chaperon, cria de loin :

« Donnez-moi des gants, Sire ; donnez-moi des gants, Madame ! j’apporte une bonne nouvelle !

– Voici mes gants, dit le jeune roi ; mais dis donc vite la nouvelle, Anjorrant !

– N’entendez-vous pas les trompettes et les acclamations ? dit le page ; on bat la chamade depuis une demi-heure. Le vicomte de Bellesme est au camp, apportant les clefs du château. Il se rend à discrétion. Vive le roi ! Venez vite, Madame ! Quel bonheur ! nous allons bientôt revoir les tours de Notre-Dame !

– Que Dieu soit béni, dit la reine en joignant les mains ; la reddition de Bellesme épargnera bien du sang, et nous assure la paix de ce côté de la Loire. Avant de nous quitter, mon père, vous nous chanterez le Te Deum.

Et Blanche de Castille et saint Louis, suivis du bienheureux Thomas Hélie, reprirent le chemin du camp.