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Le Vicomte de Launay

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Le Vicomte de Launay
Revue des Deux Mondes6e période, tome 11 (p. 369-392).




LE


VICOMTE DE LAUNAY



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Car ce n’est pas de Mme de Girardin que je veux parler ; c’est uniquement du vicomte de Launay. Mme de Girardin n’est pas méprisable ; mais comme tant d’autres, elle s’est trompée sur son génie. Née à l’aurore d’un demi-siècle où l’on ne fit vraiment cas que des poètes, elle se crut poète et, comme elle ne manquait ni d’imagination, ni de style, ni de bonnes études, elle fit des vers à mi-côte du classique et du romantisme, dans le genre de Casimir Delavigne et de Soumet, des vers qui n’étaient pas plus mauvais que d’autres, mais qui ne valent pas qu’on s’affaire pour les lire aujourd’hui. Elle réussit mieux et beaucoup mieux à mon avis dans la comédie sentimentale et dans la comédie comique, et Lady Tartufe, la Joie fait peur et le Chapeau d’un horloger sont des choses ou très touchantes ou très divertissantes et extrêmement adroites. Mais enfin, c’était surtout une femme qui causait le plus spirituellement du monde et elle était faite, exactement comme Mme de Sévigné, pour écrire des lettres. La partie qui est d’elle dans la Croix de Berny, roman par lettres écrit en collaboration avec Méry, Théophile Gautier et Jules Sandeau, est tout à fait excellente.

Or, en 1836, son mari, directeur de la Presse, la pria de causer, ou d’écrire des lettres, dans le feuilleton de son journal. Il avait trouvé la voie qui était bien la sienne et il l’avait comme forcée à écrire selon son génie. Elle s’en aperçut très vite et l’on voit très bien, à la lire, que jamais elle n’écrivit avec plus de plaisir. C’est du vicomte de Launay, pseudonyme qu’elle avait pris, et qui est resté le nom sous lequel on désigne la collection de ces « lettres parisiennes, » que je vais parler.

Le style en est, pour moi, délicieux. C’est très exactement le style parlé, et c’est à savoir le meilleur des styles, à preuve que pour les sots ce n’est pas du style et qu’ils n’appellent style que ce qui, d’une façon ou d’une autre, s’éloigne de celui-ci. Pour eux, Montaigne, La Fontaine, Mme de Sévigné, Voltaire, Mérimée, Edmond About ont du mérite, chacun le leur, mais il est regrettable qu’ils n’aient pas de style. A la bonne heure ; Fléchier en a un. Mme de Girardin n’est pas de la famille de Fléchier ; elle est de la famille des autres.

Sa manière va, sans disparate, de la confidence abandonnée, quoique toujours en langue très correcte, à la maxime, à la sentence, au trait, mais qui n’a jamais l’air cherché, qui ne l’est pas, je le jurerais, et qui n’est que sa pensée se résumant et se ramassant comme tout à l’heure elle se laissait aller à une démarche nonchalante. En d’autres termes, Mme de Girardin se promène avec vous en causant, à petits pas, puis, quelquefois, s’arrête et vous regarde et vous jette un mot isolé, sa pensée ayant fait sur elle-même comme un nœud. Les traits de Mme de Girardin ne sont que les nœuds en relief du fil de sa conversation. Le tout est très piquant, très savoureux et toujours parfaitement simple : la pensée varie, mais le ton est toujours le même. Cette unité dans la variété est appréciable.

Voyez ceci, simple comparaison, mais combien juste, et (parce qu’elle est juste, mais encore il y faut du talent) si bien suivie. Il s’agit d’un esprit systématique qui finit par être comme dévoré par son système : « On ne possède pas impunément une grande idée. Les idées sont comme les femmes en amour. On les poursuit avec ardeur jusqu’au jour où ce sont elles qui vous poursuivent avec passion. Une idée qu’on a trouvée est comme une femme qu’on a séduite ; elle ne vous laisse plus de repos. Hier vous la cherchiez : c’est aujourd’hui elle qui vous cherche ; vous ne pouvez pas l’abandonner. Une seule chose peut vous délivrer de la femme ou de l’idée ; c’est l’infidélité. Qu’un autre s’empare d’elle, et vous êtes libre ; mais qui voudrait de la liberté à ce prix ? Fourier a été pendant de longues années la proie de l’idée sublime qu’il avait trouvée. D’abord il l’a aimée pour elle-même et il a vécu de l’espoir de la réaliser ; puis les obstacles sont venus, que dis-je ? les impossibilités. Alors l’idée méconnue s’est révoltée ; elle est devenue acariâtre et maussade comme une femme qu’on tient prisonnière et qui s’ennuie ; il a fallu l’occuper malgré tout. Or il n’y a qu’un moyen de s’occuper d’une idée qu’on veut mettre à exécution, c’est de la fausser et de la compliquer, de même qu’il n’y a qu’un moyen de s’occuper d’une femme qu’on ne peut mener au bal ni au spectacle, c’est de lui chercher querelle et de la tourmenter… » — Comme tout cela est juste et neuf ! Un peu travaillé, direz-vous. Je ne crois pas. Il me semble qu’une fois l’idée trouvée (celle de Mme de Girardin) elle devait se développer, se dévider d’elle-même comme cela. Ce n’est pas le développement qui est travaillé, c’est l’idée qui est rare. Et j’y reviens, parfaitement juste.

Voyez quelle gaîté de style dans son Éloge des Cercles. Les femmes, en général, médisent des cercles. Quelle erreur et quelle ingratitude ! Les cercles sont comme ces substances chimiques qui dévorent les miasmes. Ils absorbent les ennuyeux et en débarrassent les salons et les familles : « Il y a dans le monde des personnes qui sont douées de cette fatale propriété d’arrêter subitement la circulation des idées comme un poison arrête la circulation du sang… Eh bien ! tous ces esprits pesans, exclusifs d’idées, qui encombrent la conversation, les clubs les absorbent. Ce sont des temples hospitaliers ouverts aux infirmes, aux affligés ; ce sont les hospices des importuns ; ils accueillent tous ceux qu’on repousse, ils appellent tous ceux qu’on fuit : les maris de mauvaise humeur, les joueurs de mauvaise compagnie, les pères ronfleurs, les oncles rumineurs, les tuteurs sermonneurs, les gens qui n’entendent pas bien, les gens qui parlent mal, ceux qui ne comprennent pas bien, ceux qui ont un mécompte à dissimuler, ceux qui ont appris une mauvaise nouvelle, ceux qui ont fait dans la journée une fâcheuse découverte, ceux qui commencent à soupçonner un tiers dans leurs amours… » — L’énumération continue ; le club grandit pour ainsi dire avec elle et devient comme le sauveur de l’humanité encombrée de ses sots et de ses grincheux, comme de ses parasites, et que le cercle assainit, protège, garantit, soulage, guérit. Au cercle, temple d’Hygée, l’humanité reconnaissante. Le crescendo est à souhait.

Le style ironique de Mme de Girardin est exquis. La comparaison paraîtra bizarre. C’est au terrible Royer-Collard que, quand elle ironise, elle me fait songer. Elle s’engage dans l’ironie de telle sorte que d’abord on y est parfaitement pris : on croit qu’elle dit vrai, qu’elle parle tout droit. Et puis peu à peu… et c’est un régal. Elle félicite Dupin d’avoir dit dans un discours académique : « Que deviendrait le pays si tous les fonctionnaires se retiraient subitement à l’instant où le chef d’État vient à changer ? Quel danger n’y aurait-il pas dans leur retraite !… » Tout simplement, le vicomte de Launay suit l’idée de Dupin, tranquillement : « Ce principe bien généralement répandu, aurait des résultats plus importans et plus efficaces qu’on ne le pense. Pourquoi fait-on des révolutions ? Pour avoir des places, n’est-ce pas ? On ne se révolte pas pour autre chose. Or, quand on saura une bonne fois pour toutes que, quoi qu’il arrive, les gens en place garderont leurs places, que, malgré leurs convictions blessées, ils resteront ; que, malgré leurs affections trahies, ils resteront ; que, malgré leur drapeau déchiré, ils resteront ; que malgré tout ils resteront et se feront un ingénieux point d’honneur de rester ; alors tout naturellement on cessera de tenter des bouleversemens inutiles et de rêver des changemens qui ne changeront rien du tout. Plus nous y réfléchissons, plus nous trouvons ce système raisonnable. Comme religion politique, il n’est peut-être pas d’une orthodoxie bien rigoureuse ; mais, comme hygiène sociale, il nous paraît être le meilleur remède pour guérir à jamais la fièvre des révolutions. » — Ah ! c’est d’un joli tour de main. Le fin du fin dans l’ironie, c’est d’amener à croire que celui dont on se moque n’a pu dire ce qu’il a dit que, lui-même, par ironie, tant c’est ridicule. M. Dupin, pour se sauver, a dû dire le lendemain : « Oui, Mme de Girardin m’a bien compris. J’avais commencé en étant méchant, elle a continué en étant cruelle. »

Comme la conversation des gens d’esprit a tous les styles, la plume de Mme de Girardin les a tous. Elle a celui des portraits, elle a celui des récits. Comme récit bouffe, il n’y a rien au monde de plus heureux que son histoire du courrier bigame. Je suis bien marri d’être forcé de la résumer. Un courrier de Paris à Strasbourg, que l’on nommait à Paris Martin de Strasbourg, et à Strasbourg Martin de Paris, avait, ce qui est assez naturel, une femme à Strasbourg et une femme à Paris. Il les aimait également et leurs enfans ; « il trouvait tout simple que les hommes qui habitaient toujours la même ville n’eussent qu’une femme et qu’un ménage ; mais il trouvait très raisonnable aussi qu’on eût deux ménages quand on habitait deux pays. Il aurait donné des coups de fouet à l’insolent qui l’aurait traité de bigame. » La chose fut enfin connue d’une des deux femmes qui alla en prévenir l’autre. C’étaient des femmes très sensées. Elles comprirent qu’il ne fallait pas faire de procès, parce que mieux vaut encore deux femmes de bigame que deux veuves de pendu. Elles raisonnaient un peu comme cette mormonne qui disait : « J’aime mieux être la quatrième femme d’un homme supérieur que la femme unique d’un imbécile. » Elles convinrent de tout taire. Les choses continuèrent jusqu’au jour où le courrier versa dans un fossé à proximité de Strasbourg et fut transporté mal en point chez Lisbeth, sa femme strasbourgeoise. Se sentant près de la mort, il fit des aveux : « Lisbeth, je t’ai trompée, pardonne-moi : quand je t’ai épousée, j’étais déjà marié. — Il y a longtemps que je le savais ; ne te tourmente pas, tout est pardonné. — Tu le savais ? Qui te l’avait dit ? — L’autre, Caroline. Nous nous sommes entendues pour que tu ne sois pas pendu. — Tu es une bonne femme… L’autre aussi. Allons, c’est l’heure du départ. C’est égal, tu peux te vanter que je t’ai bien aimée… L’autre aussi, ajouta-t-il. Va chercher les enfans. Ah ! les gaillards ! Ils me ressemblent joliment… Les autres aussi… Mais, les voilà ! Et leur mère aussi. Ma foi ! Ça se trouve bien ; nous voilà tous réunis. » Lisbeth et Caroline tombèrent à genoux devant lui. Il tendit à chacune d’elles une de ses mains mutilées : « Adieu mes petites veuves, adieu, courage, consolez-vous ensemble, et priez Dieu qu’il me pardonne comme je vous ai pardonné… » — Je connais peu de récits mieux conduits et menés dans une plus juste mesure de comique presque attendrissant. Dickens n’aurait pas mieux fait.

Les portraits abondent et sont souvent étonnans de fantaisie juste, de fantaisie qui n’est, tout à fait comme chez La Bruyère, que le coup de pouce de l’artiste, léger, discret et sournois, ajouté à la réalité. Tels ces fameux portraits ; car ils furent célèbres, des femmes à vocation contrariées, c’est-à-dire des femmes nées pour un emploi dans le monde, et à qui leur condition sociale en impose un autre, mais qui obéissent à leur nature en remplissant infailliblement le premier.

Telle femme, qui est marquise, est née actrice : « Elle joue chez elle, dans une seule soirée, toutes sortes de rôles. Pathétique : elle vient vous serrer la main en levant les yeux au ciel. Grande coquette : elle détache de son bouquet une branche de bruyère et la donne avec un doux sourire à un vieux monsieur. Mère sensible : elle court embrasser une petite fille qu’une bonne mère aurait envoyer se coucher à neuf heures… Il faut que leur salon soit un théâtre, »

D’autres très grandes dames sont nées courtisanes. Leur excellente éducation les a préservées de tout écart. Mais, par une pente naturelle… Voyez celle-ci : « Elle aime le bruit, l’agitation, le désordre et même un peu le scandale. Elle s’habille d’une manière inconvenante ; elle fait événement partout. Elle a horreur du repos ; au théâtre elle change de place à chaque moment ; elle va boire dans le foyer ; elle affecte des peurs enfantines ; elle pousse des cris aigus pour le moindre incident… Dans le salon de ces femmes rien ne se passe d’une façon convenable. On n’y parle pas d’une façon convenable. On n’y sent pas le besoin de s’observer, de se contraindre et de se surveiller. La société n’y est pas une réunion générale, c’est une collection de tête à tête… On y respire un parfum de mauvaise compagnie qui est piquant par le contraste ; car le bel hôtel de cette grande dame ressemble à une petite maison. »

Il y a de très grandes dames qui sont nées portières et qui se maintiennent portières dans les situations les plus élevées. Chez elles, tous les jours, chacun, en passant, va raconter sa petite anecdote et déposer sa fausse nouvelle… Elles savent, à ne jamais s’y tromper, la fortune de chacun. Les N… ne sont pas si riches que l’on croit ; les D… sont beaucoup moins pauvres qu’ils ne le disent. Cette jeune fille a un amour dans le cœur. Cette autre ne se mariera pas, à cause de sa mère… Voilà ce qu’on dit chez ces femmes-là. Leur magnifique salon est une loge.

Il y a d’autres femmes, très puissantes par leur situation et par leur fortune, qui sont nées suivantes, dames d’honneur, dames de la reine, et qui ne peuvent pas être autre chose « et qui trouvent toujours le moyen d’être à la suite d’une autre femme quelquefois placée bien au-dessous d’elle. Ces femmes ont des instincts d’esclave et des qualités de confidentes. Ce sont des Œnones qui finissent toujours par se procurer une Phèdre et qui la composeraient même au besoin… Quelle que soit leur fortune, tout chez elle se ressent de leur état de domesticité. On va les voir un moment aux heures où la princesse n’est pas visible. Leur salon est une salle d’attente ; c’est quelquefois une antichambre. »

Il y a encore des femmes qui sont nées « sergens de ville, garde municipal, gendarme. Ces femmes courageuses font gratuitement la police des salons ; elles vont et viennent de la salle de bal à la salle à manger avec un zèle et une activité infatigables ; elles traversent la foule et la foule se range à leur aspect ; elles font taire les bavards quand on va chanter ; elles ordonnent aux hommes assis de céder leurs places aux femmes récemment arrivées ; elles font ouvrir les fenêtres, évacuer les portes, enlever les banquettes… Ces femmes, en général, sont grandes comme de beaux hommes ; elles ont une bonne voix de commandement. Plus d’un colonel voudrait trouver pour dire ; « Portez arme ! » l’accent qu’elles trouvent pour crier : « Chut ! Chut donc ! » Elles ont une attitude martiale qui impose un grand respect. Leur robe à brandebourgs ressemble toujours un peu à un uniforme, et leur toque de velours est un reste de chapeaux à trois cornes. »

Quelquefois et même assez souvent, le Vicomte procède par ce que j’appellerai une pluie de portraits, comme Molière dans l’Impromptu de Versailles et l’effet de fourmillement est très plaisant. Notez que l’on sent très bien que de chacun de ces portraits réduits à deux lignes elle pourrait faire un grand portrait en pied et qu’il y a de la ressource avec chacun de ces personnages. Voici, par exemple, « l’homme malheureux » parce qu’il est bien élevé ; l’art consistera à faire comme tourbillonner autour de lui tous les gens mal élevés de Paris, chacun lui faisant sa blessure particulière et chacun caractérisé par la blessure qu’il fait ; et les portraits ainsi se succéderont avec une rapidité réjouissante comme au cinématographe : « … C’est une jeune élégante qui vient lui dire après une partie de whist : « Eh bien ! vous avez perdu. Vous êtes enfoncé ! » C’est une autre femme qui lui répond : « Merci, ma mère est guérie, elle est encore un peu faible ; mais en masse elle se porte bien. » — « C’est une autre merveilleuse qui ne parle qu’en style de fabricant : elle est sortie le matin dans son coupé (style de sellier), elle vient d’essayer son amazone (style de tailleur) devant sa psyché (style d’ébéniste) enveloppée dans son kamaiouska (style de couturière)… C’est une autre merveilleuse un peu mûre qui a l’air de réciter le calendrier. Elle était inquiète d’Isidore, mais Casimir l’a rassurée, car il a vu ce matin Stanislas qui venait de chez Rosalie où il avait rencontré Léon, qui lui avait dit qu’Isidore était beaucoup mieux et qu’il viendrait la voir le soir même avec Zéphyrine : « Ah ! les voilà » et l’on voit entrer Isidore avec Zéphyrine. Zéphyrine est une grosse femme de quarante-cinq ans et Isidore est un petit vieux expirant… Et c’est un maniaque qui bat le rappel sur son chapeau, et c’est un autre maniaque qui touche à tout sur la table, qui ouvre toutes les boites, qui dérange tous vos flacons, qui déplace le signet de tous vos livres ; c’est un curieux tatillon qui décroche vos petits tableaux et vous les apporte en vous demandant ce qu’ils représentent : c’est un monsieur qui choisit toujours la chaise la plus difficile à prendre et qui s’obstine à la conquérir, refusant obstinément celle qu’on lui offre et qui est à côté de lui ; c’est un importun maudit qui, de porte en porte, de fenêtre en fenêtre, de salon en salon, suit comme un chien deux pauvres causeurs qui le fuient ; c’est un monsieur qui vous raconte sa maladie comme si vous étiez son médecin ; c’est un tremblant audacieux qui, pour cacher son embarras, fait le tapageur et l’insolent et à qui l’on est tenté de dire ce que Mme de R… disait à un faux brave de ce genre : « Ne vous contraignez pas : osez être timide et vous serez très convenable… » C’est un impertinent qui affecte de ne vous parler jamais que de votre profession. C’est un sot qui, dans un bal, vient vous questionner sur les récens chagrins de votre vie et qui change en un poignant remords ce premier plaisir que vous vous reprochiez déjà ; ou bien c’est ce barbare étourdi qui, en sautillant, vient vous demander des nouvelles des parens que vous pleurez… »

Mme de Girardin a été aussi, dans ses « lettres parisiennes, » à coup sûr le plus indépendant, à coup sûr le moins impartial et souvent le plus sagace comme le plus spirituel des critiques littéraires. En général, elle est romantique. Ses Dieux sont Victor Hugo en toute première ligne, Lamartine, Musset, Eugène Sue, Balzac (que l’on considérait alors, avec beaucoup de raison, selon moi, comme romantique, sans faire attention à son réalisme et sans se douter que toute une école réaliste allait sortir de lui). Elle semble ne jamais s’être avisé qu’Alfred de Vigny existât. Son adoration pour Victor Hugo ne l’empêche pas de garder son admiration pour Racine et d’avoir le courage de la déclarer en pleine Presse. Elle s’en excuse, elle en demande pardon ; elle allègue que Racine est pour elle un ami d’enfance ; elle ressemble à ce Monsieur qui, pour se faire pardonner une maîtresse bête, ne manque pas de vous dire qu’il l’a connue quand elle avait dix ans ; mais enfin elle fait l’éloge de Racine, et dans la Presse ; et elle trouve ses vers « sublimes » et elle prie qu’on lui fasse grâce pour son style « suranné. » Il est étrange qu’il y ait eu une époque où l’on trouvât surannée la manière de Racine, qui est précisément l’auteur dont le style a le moins vieilli. Je crois pourtant comprendre cela. Les choses surannées de Racine, car il en a, éclatent d’autant plus que tout le reste de son texte est d’un style qui n’est d’aucun temps, est d’un style éternel, et il est certain que « brûlé de plus de feux que je n’en allumai » (qui, du reste, est d’un poète grec, mais très 1650 nonobstant) et que « le simple appareil d’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil » et que « le soleil a trois fois abandonné les cieux et le jour a trois fois chassé la nuit obscure… » choquent plus dans Racine qu’ils ne choqueraient dans Corneille, dont le style est, lui, presque continuellement suranné, ce que les gens de 1840 n’ont jamais songé à lui reprocher. Ne soyez pas parfait, parce que, comme on ne l’est jamais, vos petites imperfections parmi votre grande perfection paraîtront énormes. Il ne faut pas gâter les gens. A qui l’on reproche le plus ses défauts, c’est celui qui n’en a que de petits.

Elle a quelquefois des parallèles qui ne sont pas très heureux. Voulant caractériser Lamartine et Hugo par leurs différences, ce qui, du reste, est toujours dangereux, elle démontrera longuement que Lamartine a pris pour matière le beau et Hugo le laid, et qu’ils sont sublimes tous les deux chacun dans leur genre. C’était une idée assez répandue en 1840 à cause des drames de Victor Hugo. Je n’ai pas besoin de dire à quel point elle est superficielle. Ni quand il a encensé, ni quand il a critiqué, Sainte-Beuve n’a dit cette au moins demi-sottise. Le vicomte se relève quand, à propos des Voix intérieures ou des Rayons et Ombres, il oublie totalement son Hugo exploiteur du laid et ne songe plus qu’à sourire ou à pleurer.

Chose curieuse, elle découvre Théophile Gautier comme poète en 1838 ! Jusque-là elle ne le connaissait que comme prosateur satirique. J’ai besoin de citer pour me convaincre de cette singulière ignorance ; c’est une manière de se frotter les yeux : « La Comédie de la mort par Théophile Gautier ! Quoi ! Théophile Gautier poète ! Le prince des moqueurs (elle avait lu les Jeunes France) ce maitre en ironie, ce grand sabreur de renommées, est aussi un rêveur de cascades, lui, le brillant feuilletoniste de la Presse… » Du reste elle admira très fort la Comédie de la mort, qui, après tout, je le reconnais, quoique aussi peu de Gautier que possible, contient des morceaux de facture très remarquables.

En revanche, elle a bien suivi et bien compris George Sand, non pas dans son évolution interne (de quoi l’on ne pourra s’apercevoir que vers 1860), mais dans son évolution apparemment capricieuse qui dépendait des amis successifs qui la modifiaient et la transformaient tour à tour ; et comme Latouche avait dit d’elle, très heureusement : « C’est un écho qui agrandit la voix, » Mme de Girardin a dit, la première fois, je crois, à son propos : « Le style, c’est l’homme. » — « A chaque amitié nouvelle de Mme Sand, nous nous réjouissons ; chaque nouvelle relation est un nouveau roman. L’histoire de ses affections est tout entière dans le catalogue de ses œuvres. Elle rencontra un jeune homme distingué, élégant et froid, un ingrat de bonne compagnie, ce qu’on appelle un homme du monde (de Sèze ?) et notre littérature vit éclore un chef-d’œuvre, Indiana. Plus tard, un jeune homme, d’une condition moins brillante, mais de bonne famille et d’un admirable talent (Jules Sandeau) est présenté à George Sand, et bientôt les lecteurs enchantés apprennent que Valentine a donné sa vie à Benedict. A l’horizon apparaît un poète (Musset) et soudain George Sand a révélé Stenio (dans Lélia). Un avocat se fait entendre (Michel de Bourges) et George Sand se montre au barreau et Simon obtint la main de Fiamma. George Sand rencontre sur sa route périlleuse un saint pasteur (Lamennais), et voilà que les idées pieuses refleurissent dans son âme, et voilà George Sand qui redevient morale, austère même, plus austère que la vertu ; car la vertu consiste à refuser simplement ce qui est mal ; George Sand va plus loin : elle pousse le scrupule jusqu’à refuser ce qui est bien et l’on voit sa dernière héroïne, en compensation de toutes les autres, refuser un honnête et bon mariage qui ferait son bonheur et celui de toute sa famille, mais que George Sand trouve plus généreux de lui faire dédaigner… Cette sainte métamorphose étant due aux Paroles d’un croyant, déjà le nouveau héros de George Sand est un vénérable curé, comme celui de Valentine fut un chanteur, et celui de Fiamma un avocat, et celui de Lélia un poète… Tout cela faisait dire l’autre jour à un mauvais plaisant : « C’est surtout à propos des ouvrages de femmes que l’on peut s’écrier avec M. de Buffon : « Le style, c’est l’homme. »

Elle a parfois la dent fine et dure, comme quand, sur Marie Joseph Chénier raillant lourdement Chateaubriand, elle dira : « Chénier, spirituel comme le doute et amer comme le remords. »

En femme du monde qui est sans cesse en plein contact avec le public littéraire, elle sait très bien quelle est la clientèle de chaque auteur, qui sont ceux qui l’aiment, qui sont ceux aussi qui ne sauraient pas l’aimer, quoi qu’ils puissent faire. Par exemple, sur Victor Hugo, elle dira que la France se partage en gens passionnés et en gens affairés, et que ceux-là sont tous Hugoïstes et que ceux-ci le détestent sans l’avoir lu, et, du reste, s’ils le lisaient, le détesteraient davantage. « Il a pour admirateurs le peuple, les femmes et les hautes célébrités littéraires, c’est-à-dire la partie rêveuse et passionnée de la nation ; il a pour détracteurs le Roi, les journalistes voltairiens et la classe bourgeoise, c’est-à-dire la partie affairée de la nation, les gens occupés qui n’ont pas le temps de s’exalter. [Oh ! disons simplement : qui n’ont pas le temps d’avoir du goût] et qui ne connaissent les ouvrages de nos auteurs modernes que par fragmens dénaturés. Bref, Hugo a pour détracteurs tous les gens qui ne l’ont pas lu. Nous ne parlons pas de ses rivaux. Ceux-là plus que personne l’admirent. La preuve, c’est qu’ils le haïssent. On ne hait pas pour rien. »

Le discours de Victor Hugo à sa réception à l’Académie l’a déçue. Elle s’attendait à ce que Victor Hugo entrât à l’Académie en conquérant, rappelant ses précédens échecs avec une hautaine amertume, se proclamant vainqueur. Victor Hugo se présenta en homme du monde, fit l’éloge de son prédécesseur, qui l’avait honni, fut la politesse même et la même courtoisie, et, au lieu d’être satirique, fut éloquent. Mme de Girardin était double : elle était très satirique et elle était très femme du monde ; comme satirique, elle eut du dépit ; comme femme du monde, elle comprit que Victor Hugo avait été plein de tact, ce qui lui permit de se ressaisir ; et elle applaudit, tout en laissant apercevoir quelques regrets. Elle eût voulu une journée, elle eut une soirée ; elle se consola en reconnaissant que la soirée était de très bonne compagnie.

« Par exemple, » pour la réception de Sainte-Beuve, elle s’en donna à corps joie. Elle appréciait son talent, à peu près ; mais comme traître à Hugo (en 1845) et comme déserteur du romantisme et aussi comme cultivant, depuis quelque temps, le faubourg Saint-Germain, elle ne pouvait pas le souffrir. Au fond, Mme de Girardin avait éminemment, même quand il s’agissait de grands hommes, ce flair particulier que j’appelle le flair du pleutre. Elle fut sanglante. On comprend que Sainte-Beuve, qui pardonnait peu, ne lui ait jamais pardonné : « On se dispute pour aller jeudi à l’Académie. Il y aura là toutes les admiratrices de Victor Hugo (qui recevait Sainte-Beuve), il y aura là toutes les protectrices de M. Sainte-Beuve, c’est-à-dire toutes les lettrées du parti classique. Qui nous expliquera ce mystère ? Comment se fait-il que M. Sainte-Beuve, dont nous apprécions le talent incontestable, mais que tout le monde a connu jadis républicain et romantique forcené, soit aujourd’hui le favori des salons ultra-monarchiques et classiquissimes et de toutes les spirituelles femmes qui régnent dans ces salons ? Il a abjuré ! Belle raison ! Est-ce que les femmes doivent jamais venir en aide à ceux qui abjurent ? La véritable mission des femmes est de secourir ceux qui luttent seuls et désespérément… Qu’elles refusent même un applaudissement au vainqueur félon qui doit son triomphe à la ruse ! Le présage est funeste ! Ceci n’a l’air de rien. Eh bien ! c’est très grave. Tout est fini dans un pays où les renégats sont protégés par les femmes ; car il n’y a que les femmes qui puissent encore maintenir dans le cœur des hommes, éprouvé par toutes les tentations de l’égoïsme, cette sublime démence qu’on appelle le courage, et cette divine niaiserie qu’on appelle la loyauté. »

Scribe et Casimir Delavigne lui déplaisaient comme vulgaires et bourgeois, et il n’y a rien de plus terrible que la décortication savante qu’elle fait de la Popularité, dont elle ne veut voir que les défauts, et du Verre d’eau, qu’elle considère comme une transposition des mœurs royales en mœurs d’épiciers parvenus. En quoi elle n’a pas tout le tort. Cependant elle a assez de justice et surtout assez de goût pour bien démêler une très véritable beauté du Verre d’eau : « Cependant le caractère de cette femme nonchalante et timide qui ne se rappelle qu’elle est reine que le jour où elle devient jalouse et qui retrouve l’indépendance par l’amour, nous semble une idée très heureuse, une inspiration profonde… » Je le crois bien ! Cela ressortit aux procédés de Victor Hugo et Madame de Girardin ne peut pas ne point admirer Victor Hugo, même chez un autre.

Avec son esprit où il y a de la gamine de Paris (remarquez que Lamartine qui l’a beaucoup aimée dès sa première rencontre avec elle, près d’une cascade, en Italie, trouva cependant qu’elle riait trop) elle renouvelle des mots célèbres bien heureusement. Voltaire avait dit :


On ne va pas, sur Pégase monté,
Avec si gros bagage à la postérité.


Oh ! pas même à l’Académie, pense Mme de Girardin, et elle écrit : « Un trop fort bagage est un empêchement ; à l’Académie la consigne est la même qu’au Jardin des Tuileries : on ne laisse pas passer les gros paquets. »

Je ne sais pas si elle avait de la facilité ; elle semble en avoir ; elle semble même être la facilité même ; mais on sait qu’il n’y a rien de plus fréquent que l’air de facilité acquis par un très grand travail. En tout cas, en pédagogie et en art d’écrire, elle n’aime pas la facilité et la nonchalance et croit que le beau comme le bien est le prix du grand effort : « Aujourd’hui, les mères sont des amies, des divinités familières, des providences domestiques qui vous secourent au moindre danger, qui vous assistent au moindre doute, qui écartent avec empressement de votre destin les obstacles et les ennemis, c’est-à-dire qui vous ôtent tout caractère, toute initiative et toute énergie… Écarter les obstacles et les ennuis ! Il faudrait les créer s’ils n’existaient pas ! La lutte, c’est la vie. Le travail lui-même n’est qu’un combat, ne l’appelez pas un plaisir. L’art, c’est un duel avec la nature ; chaque œuvre enfantée est une bataille gagnée. Ne supprimez pas la difficulté, elle fait la force ; l’obstacle est toujours généreux. Ne supprimez pas la rime pour affranchir le génie. C’est la rime mesquine et taquine très joli qui fait le poète inspiré et admiré… »

— Mais les prosateurs, direz-vous ?

Elle se tire de la difficulté très heureusement, et, de plus, je suis persuadé qu’elle a raison : « Est-ce la rime, me dira-t-on, qui fait les grands prosateurs ? Oui, c’est elle ! Les grands prosateurs sont encore plus préoccupés de la rime que les poètes. C’est parce qu’ils n’ont jamais pu la soumettre par leur volonté qu’ils cherchent à la vaincre par leur toute-puissance. Ils ne peuvent lui pardonner de leur avoir résisté toujours, à eux qui avaient tant de belles choses à lui offrir pour ses parures, tandis qu’elle va servir complaisamment tant de niais qui ne savent rien faire d’elle. Et ils luttent contre elle, phrase à phrase, mot par mot ; et ils inventent chaque jour de nouveaux effets d’harmonie pour remplacer cette cadence rebelle ; et ils choisissent les mots les plus sonores, les sons les plus retentissans, afin que leurs poèmes non rimés soient plus lyriques et plus mélodieux que tous les poèmes réunis de tous les rimeurs célèbres. » — Eh oui ! je crois qu’elle a raison ; et, en tout cas, c’est extrêmement ingénieux.

Mme de Girardin n’est pas négligeable même au point de vue politique. Précisément parce qu’elle pourrait dire avec le poète (de qui du reste j’ignore le nom) :

Je n’ai d’autre parti que celui de mon cœur,


elle est assez juste dans les critiques qu’elle adresse à tous les partis. Étant radicalement hostile aux légitimistes, parce que le faubourg Saint-Germain ne la reconnaît pas pour sienne, et ayant en horreur les républicains qui, pour elle, sont des gens qui ne se lavent pas les mains, elle serait assez volontiers juste milieu progressiste, comme son mari ; mais, quoique sympathisant avec quelques princes de la famille royale, elle ne peut pas souffrir le roi lui-même, de sorte qu’elle est très indépendante et que sa satire est extrêmement impartiale, c’est-à-dire omnilatérale et universelle. Elle considère la France comme une femme qui a divorcé d’avec un premier mari et que les amis du premier mari poursuivent de railleries, chargent de mépris, accablent de médisances et détruisent le plus qu’ils peuvent. Ils y sont aidés par les frères mêmes de cette pauvre femme, qui, eux, ne sont ni pour le premier mariage, ni pour le second, qui sont hostiles à tout mariage ; et ils s’arrogent sur elle une autorité étrange et ils ruinent son mari dans son esprit, lui persuadent qu’il ne l’aime pas et qu’il la trompe pour une vieille maîtresse étrangère qu’il lui préférera toujours.

Et enfin les amis du second mari pourraient être de bons conseillers et de bons appuis ; mais ils sont bêtes et furieusement égoïstes, et leur idée est que le second mari doit s’être marié, non point du tout pour elle, mais uniquement pour eux. Et ces amis du second mari sont les plus dangereux ennemis du second mari et de sa femme.

Ce petit résumé parabolique a de très grands airs de réalité, au moins. Un historien ne mépriserait pas cet « état de la France en 1840. »

Quand elle creuse le problème démocratique, — tout comme une autre, Monseigneur, tout comme une autre, — elle s’aperçoit, non seulement que son principe est l’envie, ce qui n’est pas difficile à trouver, mais que ce principe a pour conséquence le goût d’être gouverné par qui l’on méprise : « Nous sommes maintenant un peuple d’envieux qui voulons rire de nos maîtres et nous ne nous laissons mener que par ceux que nous dédaignons. Nous ressemblons à ces maris… (vous vous y attendiez ; oui, c’est toujours par comparaison avec les rapports intersexuels que cette femme, tout naturellement, sinon juge de tout, du moins rend compte et se rend compte de ses jugemens sur toutes choses) nous ressemblons à ces maris, aveuglément jaloux de leur indépendance, qui résistent aux conseils de leur femme, mais qui cèdent au caprice de leur maîtresse. Ils bravent l’une, parce qu’ils craignent son autorité et ils obéissent à l’autre, parce qu’ils la trouvent indigne de commander. » — Très juste : nous obéissons à ce que nous n’estimons pas, parce qu’un peu de mépris nous sauve de la honte d’obéir ; et nous avons ainsi la honte d’être opprimés sans être honteux. L’orgueil est admirable pour aller chercher le joug qui le meurtrit le moins, parce qu’il devrait le blesser le plus.

A-t-elle lu Mme de Staël ? On le dirait bien ; mais je souhaite que non, pour qu’elle ait le mérite de l’idée suivante : Mme de Staël avait très bien vu que la Révolution avait détruit les inégalités artificielles pour les remplacer par les inégalités naturelles, privilèges de naissance et de faveur par talens et supériorités intellectuelles ; ce qui ne vaut rien du tout, parce que les inégalités naturelles sont aussi insupportables aux médiocres, sinon beaucoup plus, que les inégalités artificielles. Et la nouvelle société, comme l’ancienne, cherche d’instinct à neutraliser les inégalités naturelles et à les remplacer par des inégalités artificielles analogues aux anciennes. « Pour contrebalancer la force naturelle, elle crée une force sociale : la richesse ; pour contrebalancer l’intelligence naturelle, elle crée une intelligence sociale : l’éducation, qui souvent détrône l’instinct » (qui, comme l’a remarqué Nietzsche, consiste toujours, beaucoup moins à élever les médiocres au niveau des supérieurs, ce qui lui est impossible, qu’à abaisser les supérieurs au niveau des médiocres, ce qui est toujours facile.)

Ainsi de suite et de cette façon, en demi-démocratie comme en régime aristocratique, la Société fait ce qu’elle fit toujours, et seulement plus ou moins : elle combat les supériorités naturelles qui lui seraient salutaires, mais qui l’humilient, pour les remplacer par des supériorités factices qui la perdent, mais qui lui plaisent, en cela au moins qu’elles ne lui déplaisent pas. Il n’y a à cet égard rien de changé que la méthode et les bénéficiaires ; le fond est le même.

Le régime parlementaire, qui précisément est une des méthodes de la société nouvelle pour créer des supériorités factices et pour éliminer les supériorités vraies, trouve un juge sévère dans le vicomte de Launay. Ce régime abaisse les caractères de la façon suivante : pour entrer au Parlement et, une fois que l’on y est, pour se hisser au pouvoir et pour s’y maintenir, il faut mentir et calomnier sans cesse. Oh ! « l’on calomnie très fort sans être méchant et l’on ment beaucoup sans être menteur ; » mais enfin on ment toujours et l’on calomnie incessamment ; « c’est un effet constitutionnel qu’il faut subir. Il en résulte que ces méthodes se répandent dans le monde non politique lui-même : « Nous étions jadis francs, généreux, braves, élégans et spirituels, et voilà que nous devenons fourbes, avides, poltrons, sales et bêtes. Des roués bêtes, oh ! Nous étions un peuple de trouvères et de chevaliers ; nous devenons un peuple de vieux avoués retors et rapaces, tristes et lourds, ne riant jamais — que d’une belle action… »

Son résumé sur l’histoire politique à laquelle elle assiste est celui-ci : « Il n’y a que deux partis : le parti de ceux qui veulent tout garder, le parti de ceux qui veulent tout prendre. » Il y a apparence, et elle prophétise dès 1846 une révolution sociale. Il y avait apparence aussi.

En 1847, pendant la campagne des banquets, elle disait joliment : « Allons, c’est net. C’est le veau froid contre le veau d’or. » Elle avait de bons résumés historiques.

On a déjà vu que c’est comme moraliste qu’incontestablement elle a toute sa profondeur et tout son élan. En ce domaine, toutes ses remarques sont intéressantes et judicieuses et beaucoup sont très neuves et beaucoup vont très loin. Elle observe que les vertus sont soumises à la mode, comme les casaquins, et qu’il faut savoir la vertu que l’on porte cette saison : « comme les habits, les vertus subissent la mode ; cela ferait croire qu’elles ne sont que des parures. »

Elle compare bien spirituellement les préjugés à des lunettes, et il y a des gens qu’elle évite pour n’être pas vus d’eux à travers leurs préjugés, comme cette dame qui fuyait un homme, charmant du reste, mais qui avait des lunettes bleues : « J’en ai peur. Je ne veux pas qu’il me voie. Il me voit bleue. Je ne puis pas souffrir cela. »

Elle a de bien jolies observations sur le caractère anglais et particulièrement sur celui des femmes anglaises : « Mme de Flahaut a choisi la carrière politique comme celle qui convenait le mieux à son activité ; ce n’est pas chez elle une vocation, c’est une résolution. En général, les moindres actions d’une Anglaise sont l’effet d’une résolution. Les Anglaises ne connaissent pas les entraînemens de la nonchalance ou de la rivalité française ; elles ne font pas une chose plutôt qu’une autre indifféremment ; tout chez elles est l’œuvre d’une décision : leur manière de marcher, d’aimer et de prier. Elles ne désirent jamais ; elles veulent ; elles ne se promènent pas, elles marchent parce qu’elles ont résolu de marcher ; elles vont tout droit… à rien ; elles partent pour aller… nulle part ; mais n’importe, elles sont décidées ; elles y arriveront et leur manière de marcher semble dire : « Je n’irai certainement pas ailleurs. » Chez elles tout est volontaire, tout marque un parti pris, un effort, des préparatifs comme pour un voyage ; elles s’embarquent pour toutes choses. Cela tient peut-être à leur ile, dont on ne peut sortir par hasard ou par distraction, qu’on ne peut quitter qu’avec une ferme résolution, qu’on ne peut laisser qu’avec la ferme résolution de passer sur le continent. Cet esprit résolu, qui manque de grâce lorsqu’il s’applique aux choses légères et indifférentes, est d’une grande valeur appliqué à des intérêts plus graves. »

Comme La Rochefoucauld avait dit : « Les vieillards se consolent, par donner de bons conseils, de ne plus pouvoir donner de mauvais exemples, » elle explique très bien pourquoi les vieux vicieux se transforment si souvent en professeurs de morale : « Une vieillesse précoce leur vaut une précoce vénération et les tapageurs retirés se font journalistes vertueux. Ô moralité, il faut que ton autorité soit bien grande pour que ton manteau puisse couvrir les infirmités de tels apôtres… »

Mais pourquoi les supporte-t-on et fait-on semblant de les prendre au vrai ? Elle répond ailleurs : c’est que la vertu n’est guère supportable que quand on sent qu’elle est fausse ; « toute vertu est un reproche ; toute qualité est une épigramme. »

En revanche, que de défauts sont nécessaires pour réussir ! Le premier est la présomption. « Ce défaut est à lui seul une fortune. Il vaut mieux, pour un jeune homme qui veut faire son chemin, être présomptueux et n’avoir pas le sou que d’être modeste avec une terre en Normandie. La présomption est un patrimoine. » — Le second défaut utile et presque nécessaire pour réussir, « c’est une complète ineptie. » Personne ne protège le jeune homme plein de mérite. On se repose sur lui, sur son talent, au lieu de se dire que c’est précisément à cause de son talent qu’il rencontrera plus d’obstacles ; et l’on protège et l’on soutient l’imbécile qui en a tant besoin ; et comme, d’une part, il est soutenu et que, d’autre part, il ne fait ombrage à personne, il va très loin. — La susceptibilité est encore un défaut humain qui est une qualité sociale. On ménage le susceptible comme un oncle à héritage et, n’y eût-il pas autre avantage, « être susceptible, c’est obtenir le plus grand bonheur qu’homme ici bas puisse rêver : n’être jamais oublié. » — L’importunité encore… Demander est une indiscrétion ; mais avoir demandé cent fois constitue un droit. — La versatilité aussi est un bel atout en politique. Le député flottant arrive à tout. Il est toujours sur toutes les listes. Être sur toutes les listes, c’est avoir pris tous les billets à la loterie. En revanche, la dignité qui froisse, la bonté « qui ne nuit pas précisément, mais qui déconsidère, » la franchise qui fait passer pour un fou, l’impartialité « qui vous isole, » le courage qui fait peur et qui par conséquent fait haïr, la délicatesse enfin qui, parce qu’elle est toujours entourée d’un certain mystère, — et rien n’attire plus les soupçons qu’une belle action inexpliquée, — prête toujours à la calomnie et pour ainsi dire la fait naitre ; sont de lourds poids morts à traîner dans le monde et condamnent à la retraite, si l’on doit considérer la retraite comme un châtiment.

Elle a très bien vu et elle signale à plusieurs reprises un des défauts les plus graves du caractère français : le mépris ou le dédain du Français pour son métier, pour la profession qu’il exerce. La vanité personnelle fait tort ici à la vanité professionnelle et par la vanité personnelle la vanité professionnelle finit par être complètement détruite, ce qui est un très grand malheur : « Paraître ce qu’on est, c’est un crime ; paraître ce qu’on n’est point, c’est un succès… Faire valoir la beauté qu’on a, faire briller l’esprit qu’on possède, dépenser une fortune réelle et se parer d’un vrai talent, il ne faut pas beaucoup d’imagination pour cela ; mais se recomposer une figure, se faire une mine grave quand on a un minois chiffonné, dépenser beaucoup quand on n’a rien, se poser en homme de science quand on est un dandy ou en élégant quand on est un homme de science, se faire papillon quand on est abeille ou se faire tigre quand on est mouton ; passer pour une femme politique quand on valse bien ou pour une évaporée quand on est mère de famille ; faire croire que l’on est financier quand on est astronome et que l’on est auteur français quand on est né en Allemagne : voilà qui est amusant, voilà qui occupe l’existence. » — C’est ce qui est cause des révolutions, chacun voulant sortir de sa sphère comme il veut sortir de son tempérament. « La France n’est le pays des révolutions, que parce qu’elle est le pays des prétentions. Le jour où chacun mettra son orgueil dans les qualités qu’il a, nous serons guéris et le monde se reposera. » — Elle y revient un an plus tard : « … Ainsi de nos jours chacun rougit de son métier et, tout en l’exerçant, chacun n’a qu’une pensée qui est de paraître ne le point exercer. Mais on fait mal ce qu’on n’est point glorieux de faire. Si le génie est l’idée fixe, le talent est le travail passionné… Il faut qu’un notaire ait l’air d’un notaire, que ses manières calmes et simples inspirent la confiance. On ne va point conter ses secrets et dicter son testament à un dandy, n’est-ce pas ?… »

La cause de cela, c’est la vanité d’abord et c’est aussi notre manie de railler les ridicules professionnels. On s’est moqué de la gravité des médecins, de la perfection d’articulation des acteurs, de la gaité des perruquiers, du pédantisme des professeurs. Il eût fallu les en louer. La qualité professionnelle transportée dans le monde y devient un défaut ; mais ce défaut est le signe de la persistance et de la profondeur de cette qualité et du respect du professionnel pour sa profession et de la ferveur avec laquelle il la pratique. A égalité de génie, le meilleur professeur de danse est celui qui, comme celui de Molière, ne voit pas dans le monde d’art plus utile que la danse, et le meilleur médecin est celui qui croit profondément que la médecine guérit. Et si les défauts que cette conviction donne sont les signes du sérieux du professionnel, ils en sont aussi les garans. Ne raillons pas les ridicules professionnels, parce qu’en raillant quelqu’un sur sa profession, nous lui apprenons à s’en railler lui-même, et cette dérision est une désertion. Il faudrait apprendre à chacun à se ridiculiser personnellement plutôt qu’à ridiculiser son métier et beaucoup mieux vaut celui qui dit : « Je suis ridicule, mais je suis avocat, » que celui qui dit : « N’était que je suis avocat, je n’aurais pas de ridicule. »

C’est surtout comme psychologue des femmes que Mme de Girardin tient un très haut rang. Elles les a observées sans cesse et avec un regard assez bienveillant, si vous voulez, mais enfin qu’on ne peut pas dire qui fût aveugle. Elle a très bien vu que les femmes, sans doute sont envieuses, mais que cela tient à ce qu’elles sont plus modestes que les hommes : « Les hommes se croient tous charmans ; cela les préserve d’être envieux ou du moins cela fait qu’ils ne le sont que quand ils ont un sujet d’envie… Les femmes, plus modestes, ayant plus le temps de s’observer, s’aveuglant moins sur elles-mêmes, dès leur entrée dans le monde éprouvent une jalousie vague, une inquiétude humble qui les rend envieuses d’avance… » De là leur état de rivalité perpétuelle. De là l’impossibilité où elles sont d’entendre faire l’éloge d’une autre femme : « On ne loue jamais bien une femme quand on en loue deux. »

Un défaut commun aux hommes et aux femmes ou plutôt à beaucoup d’hommes et à beaucoup de femmes, et beaucoup plus grave chez les femmes que chez les hommes, c’est d’être livresque, c’est d’être fait avec des livres. La femme faite avec des livres est d’autant plus odieuse qu’elle est une créature d’instinct, qui, quand elle s’est refabriquée littérairement, sort de sa nature et s’y oppose beaucoup plus que toute autre créature : « Les femmes littéraires sont un des fléaux de l’époque ; les plus beaux sentimens sont gâtés, dénaturés, frelatés par ces souvenirs de lecture… On n’aime plus un beau jeune homme parce qu’il plaît ; on l’aime parce qu’il a imite le héros du roman à la mode dans une aventure quelconque. Les femmes littéraires, en disant : « Je vous aime, » pensent toujours à un auteur en vogue. Toutes les faiblesses de ces femmes ont un prétexte littéraire ; il n’est pas une de leurs fautes qui n’ait un précédent dans la littérature. Jeunes soupirans, ne perdez pas vos jours en vœux naïfs. Voulez-vous être aimés, entrez dans un cabinet de lecture, et copiez la page décisive de l’ouvrage que vous entendez citer. Elle attend la dernière période pour être attendrie ; votre bonheur est au verso de la page ; vous n’aurez pas soupiré, je veux dire vous n’aurez pas copié en vain. »

Et pour Mme de Girardin, Mme Roland n’est autre chose qu’une femme faite avec un seul livre, c’est à savoir la Nouvelle Héloïse. Elle a été démocrate, elle a dédaigné Saint-Preux, elle a épousé Wolmar, le tout pour s’appeler Julie. La page, quoique furieusement injuste, n’est pas sans un grain de vérité ; et il est certain que vouloir s’appeler Julie, j’entends vouloir s’appeler soi-même Julie et se dire du matin au soir : « Sois Julie, » cela peut mener assez loin.

Tout de même, il y a bien du vrai, avec un peu et si vous voulez beaucoup de parti-pris dans son portrait général de « la Française. » Pour Mme de Girardin (comme pour Stendhal ; mais je ne crois pas qu’il y ait réminiscence), les Françaises n’ont pas de passions féminines. Elles sont ambitieuses, « l’ambition est toute leur vie ; avoir de l’importance, c’est tout leur rêve. L’amour n’est pour elles qu’un succès : être aimée, c’est seulement prouver qu’on est aimable. » Plus une Française est jeune, plus elle est ambitieuse et intéressée. « Une Française n’a pas une pensée généreuse avant trente ans. A cet âge elle s’interroge, se demande si elles n’a pas fait fausse route, et quelquefois découvre la vanité des vanités ; mais vite elle retombe dans la vérité de son caractère… » De là, de cette volonté tendue par l’éternelle passion ambitieuse, l’empire des femmes de France sur leurs maris ou sur leurs amis : « Il n’y a pas un homme à Paris, en province, qui n’agisse par la volonté de sa femme. Presque tous les actes de nos hommes politiques répondent à des noms de femmes. A Paris, tous les gens importans sont menés par une intrigante de leur société. En province, l’influence est légitime. Nous avons habité pendant six mois une petite ville de Touraine. Tous les maris étaient menés par leurs femmes, excepté un seul, qui était mené par la femme d’un autre. »

Ce n’est pas que, cette influence, Mme de Girardin l’estime très bonne. Aucun moraliste, français du moins, n’a été, comme vous venez de le voir, plus sévère pour les femmes et Mme de Girardin devient véritablement injuste quand elle parle de leur rôle général dans l’humanité. Mais encore que dans cette question elle ne voie que les mauvais côtés, elle les voit très bien, et son observation est très juste, et elle doit rester en ligne de compte, tout en étant corrigée par d’autres : « Dans les arts, dans la littérature, l’influence des femmes est toujours mauvaise. Leur demi-instruction les égare. Molière consultait sa servante ; oui ; mais il ne consultait pas sa femme. Les femmes bien élevées ont en général le goût faux en littérature. Poètes, chantez-les ; ne les consultez pas… Chaque fois que l’on remarque une mode monstrueuse, un excès de ridicule dans une époque littéraire, on doit tout de suite en accuser les femmes de ce temps-là… L’autorité de l’Hôtel de Rambouillet a été funeste à la langue française ; elle l’a privé de ses mots les plus sonores, de ses plus poétiques images. L’influence des femmes en littérature n’est guère plus salutaire aujourd’hui. C’est à cette douce influence que nous devons les horreurs à la mode. Ces adorables créatures aiment les crimes, les descriptions détaillées des lieux infâmes ; on les sert selon leur goût (1845). Vous criez contre les auteurs et les journalistes, est-ce leur faute s’ils sont forcés de vous offrir de telles peintures ; ils avaient commencé par de rians tableaux qu’on n’a pas regardés… (Frédéric Soulié, Eugène Sue ; Mme de Girardin les nomme). Depuis… Accusez-en les femmes, les jolies petites femmes ; ce sont elles qui donnent le ton et voilà comment elles comprennent les effets en littérature ; voilà leur agréable influence. A l’hôtel de Rambouillet elles rêvaient la délicatesse et le sentiment ; et elles ont amené la préciosité et la fadeur ; aujourd’hui elles rêvent « l’énergie » et le « naturel » et vous voyez ce qu’elles inspirent. »

Il est certain qu’ici Mme de Girardin se trompe, qu’elle ne se trompe que partiellement, mais qu’elle se trompe ; que le succès des Mystères de Paris n’a été qu’un succès de petite bourgeoisie, immense à la vérité, mais borné à la petite bourgeoisie et au peuple et qu’il n’y a peut-être pas eu d’époque où les femmes de haute situation se soient plus intéressées à la littérature élevée que l’époque 1820-1848. Il manque à Mme de Girardin une certaine envergure de connaissances historiques, ce qui lui permettrait des comparaisons plus justes entre les différens temps.

C’est ainsi qu’elle se trompe, et cette fois radicalement, dans la question de la femme de trente ans, dans la grave question de la femme de trente ans. Pour défendre Balzac, — et du reste elle le défend très bien, et ce n’est pas ici qu’elle se trompe, — elle dit : « Mon Dieu, est-ce la faute de M. de Balzac si l’âge de trente ans est aujourd’hui l’âge de l’amour ? M. de Balzac est bien forcé de prendre la passion où il la trouve et certes on ne la trouve plus dans un cœur de seize ans. Autrefois une jeune fille se faisait enlever à seize ans par un mousquetaire ; elle s’enfuyait du couvent par-dessus le mur à l’aide d’une échelle et les romans de cette époque étaient remplis de couvens, d’échelles, de mousquetaires et d’enlèvemens… Aujourd’hui Julie, ambitieuse et vaine, commence par épouser volontairement à dix-huit ans M. de Volmar, puis à vingt-cinq ans, revenue des illusions de la vanité, elle s’enfuit avec Saint-Preux par amour. » Etc. Je ferai remarquer à Mme de Girardin que c’était exactement la même chose « autrefois, » c’est-à-dire au XVIIIe siècle. Les jeunes filles à seize ans épousaient, et sinon tout à fait volontairement, sinon spontanément, du moins sans aucune résistance, un vieux monsieur que les convenances de famille, les combinaisons financières, désignaient à leur choix, et, dix ou douze ans plus tard, elles prenaient un amant qu’elles gardaient généralement toute leur vie. Que les environs de la trentaine soient l’âge de la passion, ce n’est ni Balzac qui a inventé cela, ni les mœurs de 1840 qui ont imposé cela à Balzac ; c’est la vérité de tous les temps.

— Mais le mérite de Balzac c’est de s’en être aperçu !

— A la bonne heure !

Les Lettres parisiennes, qui commencent en 1836, s’arrêtent en 1848. A partir de 1848, une autre société remplaçait celle que Mme de Girardin aimait à peindre, aimait à railler et tout compte fait, aimait. Elle cessa d’écrire des chroniques. Elle était malade du reste et si, sur sa chaise longue, vêtue de sa fameuse robe de chambre blanche, elle recevait encore, et les plus illustres visiteurs, elle ne sortait pas. Elle ne regardait que de loin un monde nouveau qu’elle n’aimait même pas assez pour le taquiner. Elle s’éteignit en 1855, âgée de cinquante et un ans, magnifiquement pleurée par Victor Hugo (Jadis je vous disais : Vivez, régnez, Madame), par Théophile Gautier et Lamartine ; et par Dante aussi, puisque Gautier assura que c’était pour elle que Dante avait écrit :


La bella creatura di bianco vestita


Tout le monde (et elle ne laissa pas de le faire entendre) avait songé pour elle à l’Académie française et c’est à dire, et il n’y aurait rien de plus juste, à deux places à réserver aux femmes dans l’Académie, deux places dont, à cette époque, la première serait revenue de droit à George Sand et la seconde à Mme de Girardin. Quand les femmes seront admises à l’Académie, on dressera une liste de toutes celles qui auraient dû en être, et cette liste commencera par Mme de Sévigné, se terminera par… ne mettons aucun nom, pour ne désobliger personne et pour encourager tout le monde ; et contiendra les noms de Mme de La Fayette, de Mme Deshoulières, de Mme de Maintenon, de Mme de Lambert, de Mme du Chatelet, de Mme de Staël, de Mme George Sand, de Mme de Girardin et de Mme Arvède Barine.

Certainement le dernier mot sur Mme de Girardin a été bien dit, comme tous les derniers mots, par Sainte-Beuve : « Cette femme avait bien de l’esprit ; » mais vraiment, ce n’est pas assez dire. Cette femme avait bien de l’esprit ; mais elle avait aussi de la sensibilité, une brillante imagination fantaisiste, et elle était un moraliste fort digne de considération. On a imprimé le Vicomte de Launay, avec des coupures, en 1868, en quatre volumes. Pour la postérité, on n’a pas coupé assez. Il y reste trop de ce qu’il y avait de meilleur pour le public du temps et peut-être pour l’historien : faits divers, bals, soirées, entrées des souverains, avènement de la girafe. Il faudrait ramasser en un volume de quatre cents pages environ le Vicomte de Launay moraliste, et l’on s’apercevrait que, parmi nos moralistes français, c’est un des mieux avertis, un des plus pénétrans et l’un des plus spirituels.


Émile Faguet.