Le Vieux Corbeau

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Le Cri du néantAlphonse Lemerre (p. 39-42).



I

Écoute, vieux corbeau blanchi par tant d’années,
Siffler au loin les voix féroces de l’hiver.
Tes poumons sont d’airain et ton bec est de fer ;
Quel vent pourrait briser tes ailes décharnées ?

Ô lutteur isolé, mélancolique et fier,
Que peuvent sur toi les tempêtes déchaînées ?
Les averses et les bises désordonnées
Chaque jour font plus rude encor ta rude chair.


Gardien mystérieux des grandes plaines blanches,
Corbeau, tu sièges sur la plus haute des branches
D’un chêne formidable et torve aux mille bras ;

Et, par les jours brumeux et les nuits pleines d’astres,
Tu dardes sans faillir sur nos vagues désastres
Tes yeux de cuivre roux qui ne s’étonnent pas.


II

Tes yeux ont vu naître et mourir bien des soleils ;
Ton aile a traversé le ciel, ô centenaire !
L’âpre lutte qui nous brise te régénère,
Et tu nargues l’ennui morne des jours pareils.

Tes ongles englués par des caillots vermeils,
Quand tu montes, le soir, au fumier de ton aire,
Tu dors superbement, comme un roi débonnaire,
Et nul remords jamais ne hante tes sommeils.


Ô mangeur sans dégoûts, écumeur des espaces,
Vieux corbeau, des hauteurs sublimes où tu passes,
La terre t’apparaît comme un charnier béant.

Le monde est bien petit devant ta faim profonde,
Et ton bec tout-puissant a labouré le monde,
Sombre oiseau, pourvoyeur tranquille du néant !