Le Vieux Logis

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Le Vieux Logis
Jacques Normand


Le Vieux Logis


LE VIEUX LOGIS



ARRIVÉE


Dans le précoce deuil d’un brouillard triste et gris,
Nous avons, hier soir, quitté le grand Paris,
Et les yeux réjouis, le cœur battant d’avance,
Nous t’avons retrouvée enfin, claire Provence !

C’est la fin d’un beau jour de l’arrière-saison,
D’un tiède et calme jour d’octobre.
A l’horizon Le soleil, déjà bas, d’un rayon qui s’égare,
Dore les alentours de la petite gare…
Les chevaux dans la cour agitent leur grelot :
Montons dans la voiture et partons au grand trot.
Oh ! quand le matin même on a quitté la ville,
Que la plaine tranquille est encor plus tranquille
Et plus silencieux le silence, et plus pur
Le profil d’un coteau s’al Ion géant sur l’azur !
Oh ! les sensations toujours renouvelées
Des routes que nos pas ont si souvent foulées ;
Des lieux que l’on revoit tels qu’on les a laissés,
Alors que l’on partit voilà huit mois passés…
Oh ! le retour aux champs, dans la bonne nature !
Mais soudain les chevaux activent leur allure…

C’est le dernier tournant de la route… Voici
La petite maison sous le ciel obscurci…
Cinq minutes encore… et la grille est ouverte,
Et dans le soir tombant, dans l’ombre humide et verte
Des arbres éclairés d’en bas, comme élargis,
Nous arrivons devant ta porte, ô vieux Logis !
Découpant sur le mur un carré de lumière
Elle nous dit, avec sa grâce coutumière,
Mais où perce un petit reproche doux, très doux :
« Vous voilà donc, enfin ! On s’ennuyait sans vous !…
« Entrez !… vous trouverez toute chose à sa place… »

Et nous entrons, et nous voyons la grande glace
Au fond du vestibule, en bas de l’escalier,
Et l’antique pendule au tic tac régulier,
Et les chambres où flotte une odeur fade et rêche
De camphre déjà vieux et de lessive fraîche.
On retrouve un par un les objets bien connus
Et tant de fois touchés, mais qui sont devenus,
Si loin de nos regards, si loin de notre geste,
Presque des étrangers… On se repose… On reste,
Le cerveau bourdonnant du voyage hâtif,
Dans le vaste fauteuil bourgeoisement massif
Qui vous enserre avec une chaude tendresse…
Et peu à peu voici qu’en notre âme se dresse
Le souvenir précis des absens ; on revoit
Tous les chers disparus que sous ce même toit
On a connus jadis en leurs formes humaines
Et qui là-haut, du fond des régions lointaines
Dont est fait le grand ciel que nul ne peut sonder,
Mystérieusement, semblent nous regarder…

On se demande alors en ces heures dolentes,
Où le Passé vous berce en ses caresses lentes,
Si la tradition douce du vieux logis
De père en fils toujours fidèlement transmis,
N’est pas amollissante, inutile et malsaine ;
S’il est bon d’attacher une tendresse vaine
A la chambre, au salon paisible où s’encadrait
Tel ou tel être cher dont le pâle portrait

Rappelle de bien loin la personne envolée ;
On se demande si, toujours renouvelée,
La tendre émotion d’un Passé renaissant
Ne tarit pas en nous les forces du Présent ;
On se demande enfin s’ils ne sont pas les sages
Ceux qui, rompant avec les antiques usages,
Ne s’attardent jamais à tout ce qui n’est plus,
Marchent dans l’existence actifs et résolus
Et, dans l’émoi d’un cœur qui se souvient et prie,
Ne voient qu’illusion, rêve ou sensiblerie !

Oui !… ces doutes mauvais me hantent quand le soir
Je reviens au logis silencieux et noir…
Mais dès le lendemain, le clair matin bouscule
Les fantômes errans du blême crépuscule ;
Le soleil, triomphante et noble majesté,
Reprend possession avec tranquillité
De la maison ouvrant sa plus humble fenêtre
Pour savourer le chaud rayon qui la pénètre ;
Comme en un grand rucher repeuplé brusquement,
Monte de haut en bas un gai bourdonnement…
Je sors… Un air salubre a cinglé mon visage…
Je revois le jardin paisible… A mon passage,
Notre vieux jardinier qui, depuis si longtemps,
Sait, dès que vient l’hiver, préparer le printemps,
Interrompt son travail, met de côté sa bêche,
Et, d’un pas inégal et lourd qui se dépêche,
Vient à moi, l’air joyeux et me tendant la main…
Le Passé, triste ou gai, surgit sur mon chemin,
Me retrouve, me prend, me serre jusqu’aux moelles…
Et ce soir, quand là-haut je verrai les étoiles
Entre les deux ormeaux comme en un cadre étroit
Briller du même éclat toujours au même endroit,
Je me dirai, — j’en ai la tranquille assurance, —
Que la tradition est faite de souffrance
Sans doute, mais aussi de joie et de fierté,
Et qu’en ce monde instable, inquiet, tourmenté,
Sur le livre des jours laissant de nobles traces
Elle est l’orgueil de l’homme et la force des races !

PROMENADE DU MATIN


Humant les senteurs des brises câlines,
Par ce clair matin d’arrière-saison,
Je marche au hasard parmi les collines
Dont le cercle étroit fait notre horizon.

Le ciel d’un bleu fin sur les lointains roses
Semble s’allonger amoureusement ;
Un silence ami caresse les choses…
Tout est solitude et recueillement.

Midi sonne. Au loin, je vois le village
Qui dans l’air si pur me semble très près ;
Je vois ses murs gris montant par étage,
Son blanc cimetière et ses noirs cyprès.

Mêlant aussitôt sa voix aigrelette
Au gros carillon qui tinte là-bas,
Notre bonne cloche, active et simplette,
Dit : « Drelin ! drelin ! Voici le repas ! »

Rentrons. Reprenons d’un pas moins solide
Et moins prompt, hélas ! qu’il le fut jadis,
Le petit sentier dont la pente aride
Me mène tout droit à mon vieux logis.

A travers ces pins qui dressent en file
Vers le ciel doré leurs panaches verts,
Je vois la maison, la maison tranquille
Où je suis venu passer tant d’hivers.

La voilà petite, — oh ! combien petite ! —
Sous les grands ormeaux aux troncs crevassés,
Berceau vénérable et sur, qui l’abrite
Contre la fureur des mistrals glacés.

Tout près d’elle, ainsi qu’une sœur jumelle,
J’aperçois la ferme et ses toits moussus,
Et sa cour, et son joyeux pêle-mêle
De maigres poulets et de coqs pansus ;

Je vois la chapelle et la grande allée,
Qui, dans sa raideur tendue au cordeau,
Monte à la terrasse unie et sablée…
Je vois le bassin et ses reflets d’eau.

Voici le grand pré bordé d’une haie
Où, par les vont s secs et les soleils drus,
La fermière fait, mosaïque gaie,
Sécher sa lessive aux chiffons bourrus ;

Et je vois déjà, — malgré la distance
Qu’à chaque seconde abrège mon pas, —
Je vois nettement, je vois à l’avance
Tout ce qui m’attend au retour là-bas.

Voici le salon calme où l’on respire
L’air intime et doux des foyers tiédis ;
Le petit boudoir de pur style Empire
Resté tel qu’il fut en mil-huit-cent-dix ;

Voici le feu clair dans la cheminée,
Le feu de bois sec qui brûle en chantant ;
La salle à manger vaste, illuminée
Du matin au soir d’un rayon constant ;

La bonne table aux formes arrondies
Où le soleil tombe en éclairs brutaux
Allumant de gais et brefs incendies
Sur la blanche nappe et les blancs cristaux ;

Et je vois autour de la table heureuse
Des visages chers se tendant vers moi…
Une voix me dit, doucement grondeuse :
« Il a bien fallu commencer sans toi… »

O Dieu ! que du plus lointain de mon âge
J’honore et je prie, et que je voudrais
Prier plus souvent, aimer davantage
D’un amour qui ne faiblirait jamais ;

O mon Dieu ! dans votre bonté suprême
Faites que je puisse encor bien des fois
Retrouver ainsi ce logis que j’aime,
Entendre au retour cette chère voix !…

Sur cette maison calme et solitaire
Qui m’attend là-bas au bout du chemin,
Sur ce coin perdu de la vaste terre,
O Seigneur ! daignez étendre la main !

Mais que ma prière ardente et modeste
N’aille pas à vous pour nous seulement ;
Elargissez-le, ce sublime geste,
Emplissez de lui tout le firmament ;

El, tel le semeur qui jette sans trêve
Jusqu’au bout du champ le grain pailleté,
Semez l’espérance et semez le rêve
Dans les noirs sillons de l’Humanité !


LETTRE A UN AMI


O cher et vieil ami, — le plus vieux, le plus cher
De tous ceux que j’aimai depuis mon printemps clair
Jusqu’à mon pâlissant automne,
Toi dont l’affection que rien ne peut ternir
Se mêle dans mon cœur au moindre souvenir
Que mon passé lointain me donne ;

Par cet après-midi tendre de février
Je veux, dans les flancs noirs de mon bon encrier
Qu’un indiscret soleil caresse,
Tremper ma plume, ainsi que fait l’ami Pierrot,
Et griffonner ces vers qui s’en iront tantôt
Bien loin, bien vite, à ton adresse.

« Eh quoi ! l’épître en vers ! Le genre est bien usé ! »
T’exclames-tu déjà, prenant ton air blasé
Et faisant ta lèvre méchante ;
Las ! Quand de la jeunesse il perdit le duvet
L’oiseau de Poésie est trop souvent muet…
Laissons-le chanter, quand il chante !

A Paris donc, — s’il faut en croire les journaux, —
L’hiver, ce noir serpent aux multiples anneaux,
N’a pas desserré son étreinte ;
La neige trop souvent s’amasse au bord des toits,
Et sur les boulevards et les arbres du Bois,
Le vent traîne sa morne plainte.

Chez nous, le bon soleil aux baisers plus constans
Nous redit chaque jour, ami, que le printemps
Esquisse son premier sourire ;
Et que ce rude hiver qui vous étreint là-bas,
Le terrible dieu Mars, triomphant fier-à-bras,
Ne tardera pas de l’occire.

Viens ! tu trouveras tout comme tu l’as laissé
Lorsque tu nous quittas, en janvier, l’an passé :
La bastide calme et bien close ;
Le jardin planté d’ifs, où les petits oiseaux
Se rassemblent, le soir, parmi les verts roseaux
Caressés par le couchant rose ;

L’escalier dont la rampe est fraîche sous la main ;
Le couloir qui te mène ainsi qu’un droit chemin
A la chambre aux courtines jaunes,
Où t’attend le grand lit fleurant le romarin
Et l’antique pendule où, toujours plein d’entrain,
Pan conduit la danse des Faunes.

Nous saurons respecter tes goûts de vieux garçon.
Tu mèneras la vie égale et sans façon
Que chacun de nous ici mène ;
Et nous égrènerons le chapelet des jours,
Certains de rencontrer un dimanche toujours
A la fin de chaque semaine.

Quand le matin léger dore nos horizons
Nous irons tous les deux errer sur les gazons
Que j’aperçois de ma fenêtre ;
Et nous bavarderons gaîment, sous le ciel bleu,
Beaucoup des jours passés ; des jours présens un peu ;
Et moins — bien moins — des jours à naître !

Si le temps change et nous retient dans la maison,
— Les livres, tu le sais, s’y trouvent à foison, —
Nous en prendrons deux d’aventure,
Et devant le foyer, les pieds sur les chenets,
Nous ne tarderons pas, ami, — je nous connais ! —
A ronfler… en littérature.

La nuit, dans un silence apaisant et berceur,
Nous goûterons un long sommeil, cette douceur
Que l’âge nous rend incertaine ;
Mais de nos lits douillets nous ne sortirons pas
Comme ces deux amis des Monomatapas
Dont parle le bon La Fontaine.

Si ce naïf programme est de ton goût, viens-t’en
Ajouter un séjour à tes séjours d’autan
En notre humble et vieille demeure ;
L’occasion, tu sais, est femme et n’attend pas…
Quand elle s’offre à nous, — trop rarement, hélas ! —
Tachons d’en profiter sur l’heure.

Viens ! nous te réservons toujours le même accueil.
Tu verras, quand tes pas franchiront notre seuil,
Nos visages briller de joie…
Viens ! pour te décider, je prends un rayon pur
De ce jeune soleil qui fleurit dans l’azur,
Et sous ce pli je te l’envoie !


DÉPART


Chaque année, au retour de la belle saison,
Vite, trop vite,
Il faut, — ô ma très chère et très vieille maison, —
Que l’on te quitte !

Avec le nonchaloir d’un grand enfant gâté
Qui capitule,
Autant que je le puis, ce départ redouté
Je le recule…

Mais sourde à mon émoi l’heure marche à grands pas
Exacte et vive,
Et le jour différé tant de fois vient, hélas !
Car tout arrive !

Partons donc ! puisqu’il faut vaguer par les chemins
En ce bas monde
Et que seule la mort donne aux pauvres humains
La paix profonde…

Sitôt que le printemps endosse, preste et clair,
Sa robe verte,
Quittons cette maison qui pour les mois d’hiver
Nous fut ouverte !

Voulant qu’on l’abandonne avec plus de regrets,
 — Oh ! la coquette ! —
Elle a pris ce matin plus de soin que jamais
A sa toilette :

Diligemment lavé par l’averse d’hier,
Net de poussière,
Le bon vieux toit s’allonge étincelant et fier
Sous la lumière ;

Les volets ont mis plus de lenteur à s’ouvrir,
Plus d’indolence ;
J’entends dans le jardin déjà prêt à fleurir
Plus de silence ;

Le babil des oiseaux vibre plus argentin ;
La moindre allée
Nous semble plus jolie et par quelque lutin
Tout frais sablée ;

Les braves serviteurs qui restent pour garder
La maison vide,
A l’heure des adieux viennent nous regarder
D’un œil humide ;

Et, jusqu’au gros chat noir qui dédaigne les rats
En pur artiste,
Oui ! tout, quand nous partons ainsi que des ingrats,
Prend un air triste.

Abrégeons ces adieux ! Pour la dernière fois
 — La bien dernière ! —
Pressons ces rudes doigts qui retiennent nos doigts
A leur manière…

Partons d’un coup ! Quittons vite ces lieux chéris,
Ce coin tranquille…
Partons ! pour retrouver demain le grand Paris,
L’ardente ville…

Mais fidèles, nos cœurs gardent la vision
Douce et profonde,
De ce long mur de lierre où s’accroche un rayon
De clarté blonde ;

De ce salon où le soleil de février
Timide, pose
Sur la cendre brûlante encore du foyer
Sa clarté rose ;

De ce bout de charmille où je vins si souvent
Rêver mon rêve ;
De ces bambous légers agitant dans le vent
Leur forme brève ;

De tout ce vieux Logis où sous le grand ciel bleu
Que nul n’oublie,
Comme laine aux buissons reste et palpite un peu
De notre vie !


En Provence (octobre 1910-février 1911.)


JACQUES NORMAND.