Le Vieux de la montagne (Gautier)/XVII

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Armand Collin et Ccie (p. 273-288).

XVII


Le sénéchal Milon de Plancy, debout devant le roi Amaury, lui présentait un Templier, le frère Gauthier du Mesnil. Mais l’accueil du roi était glacial, et il n’avait aucune parole courtoise pour le nouveau venu.

Milon, la face enluminée par l’abus du vin, manifesta sa surprise en soulevant ses sourcils et dit d’un ton goguenard :

— À ce qu’il paraît, le roi est irrité contre nous.

— C’est plus que de l’irritation, cousin, s’écria Amaury : c’est de la colère, et malheureusement une colère trop juste. Tu as trahi ma confiance en mettant si peu de hâte à m’apporter une nouvelle que je sais depuis longtemps, et que je tiens pour fausse.

— Le messager ne peut que rapporter le message. N’ai-je pas fait au mieux cependant en vous amenant ce noble chevalier du Temple, afin qu’il vous redise lui-même la réponse du grand-maître ?

Le Templier, un homme robuste, trapu, à l’air brutal, fort laid et privé d’un œil, qu’une pointe de lance lui avait emporté, salua le roi.

— Sire, la vérité, la voici, dit-il : le meurtrier de Boabdil, l’ambassadeur du Vieux de la Montagne, est parti pour Rome, afin de demander au pape l’absolution.

— C’est faux ! Aucun Templier n’a quitté la Terre sainte, dit le roi. Et, cela fût-il vrai, cette expiation ne nous suffit pas. Dès demain, vous retournerez vers Odon de Saint-Amand et vous lui direz que voici mon dernier mot : Si la satisfaction que je demande m’est refusée, si on ne me livre pas immédiatement le coupable, je marche sur la commanderie du Temple et je la détruis de fond en comble.

Gauthier du Mesnil dissimula à peine un sourire moqueur devant cette menace, que le roi, peut-être, n’aurait pas eu la puissance de réaliser ; mais, comme il était congédié, il s’éloigna, en chuchotant avec Milon de Plancy d’un air de mystère.

Une lourde inquiétude, d’ailleurs, pesait sur le camp royal. On pressentait que le Vieux de la Montagne se lassait d’attendre en vain. Le château, depuis quelques jours, était muet ; aucun messager courtois n’en venait plus. Beaucoup d’écuyers, des chevaliers même, disparaissaient, enlevés par le magicien, à ce qu’on disait. Les châtelaines et les seigneurs venus du voisinage étaient repartis. Un vague ennui tenait tous ces hommes, captifs sur parole ; ils avaient épuisé les jeux, les festins, les excès de toutes sortes, et ils étaient las, désœuvrés, impatients de l’inaction.

Vers le prince de Hama, toujours l’hôte du roi, une jeune fille en deuil était venue, et, depuis, le vieillard, enfermé sous sa tente, restait invisible. Raymond de Tripoli racontait que le comte de Césarée, échappé par miracle au château magique, dans lequel il s’était si follement jeté, en avait rapporté un désespoir incompréhensible et était résolu à se faire prêtre. Son frère d’armes, Homphroy, ne le quittait pas et pleurait avec lui.

En dépit de tout cela, le soleil ayant brillé après quelques jours de pluie, la cour s’était assemblée dans une clairière de l’oliveraie toute rafraîchie, pour essayer de se distraire. Les dames disposaient en bouquets des anémones et des roses, cueillies par des pages et amoncelées en tas devant elles, tandis qu’un jongleur, frottant l’archet sur les cordes du rebec, chantait la chanson de Jérusalem : l’arrivée des preux devant la ville sainte et l’émotion qui, à sa vue, les transporta :


Là eussiez vu de pleurs si grande ploraison
Que chacun s’en mouillait la face et le menton…


Mais chacun la savait, cette chanson, et on ne l’écoutait que d’une oreille distraite.

Un oiselier arabe, portant une cage suspendue à un roseau, passa en criant :

— Voici des oiseaux à libérer !

La belle Eschive l’appela, et il vint s’agenouiller près d’elle.

— Voyons, montre-nous cela.

— Ils n’ont rien de bien remarquable, dit Tiennette, en se penchant. Jolis comme tous les oiseaux, mais pas dignes de la volière.

— Ils ne sont pas destinés à être gardés.

— C’est bien petit pour être mangé, fit remarquer la princesse Sybille.

L’oiselier se releva, prêt a s’éloigner.

— Oh ! madame, dit-il, je ne vends que le droit de leur ouvrir la cage pour leur rendre la liberté.

— Alors, s’écria Tiennette, la marchandise s’envole, et l’acheteur est volé ?

— Volé ! N’est-on pas cent fois payé par le cri de joie de ces prisonniers qui s’évadent ? Voyez comme ils sont désespérés, comme ils se débattent en se meurtrissant la tête contre les barreaux. Ils souffrent ; mais leur peine est momentanée, et la rançon que j’exige m’aide à faire vivre ma famille. Ah ! n’est-il pas bien heureux, celui qui, doublement charitable, fait l’aumône à l’un de ses frères et rend le ciel aux oiseaux ?

— Quelle jolie invention ! dit Eschive. Ils ont bon cœur, ces infidèles.

Elle prit la cage en glissant vers le roi, pensif et sombre, un tendre regard.

— Je souhaite, dit-elle, qu’ils emportent, en fuyant, les tristes pensées qui volent sur le front du roi.

— Un regard de vous suffit à les dissiper aussi bien que le soleil sèche la pluie, répondit Amaury courtoisement.

Elle le remercia d’un beau sourire et reprit :

— Dites toutes, mesdames, ce que vous voulez qu’ils prennent sur leurs ailes.

— Pour moi, s’écria Tiennette, qu’ils emportent l’ennui de mon cher fils Homphroy, et aussi la peine du seigneur de Césarée, qu’il a faite sienne, qu’ils emportent le courroux du roi contre le sire de Plancy, mon époux, et, par-dessus le marché, les années que j’ai en trop.

— Et vous, princesse ?

— Je suis moi-même une cage vide, dit Sybille ; tout ce qui avait des ailes est parti.

La comtesse de Tripoli ouvrit la petite porte, et, avec des cris aigus, les oiseaux s’échappèrent.

— Frou !… Comme ils se sauvent ! Ils ne seront jamais assez loin de leur prison.

Elle rendit la cage et donna une pièce d’or à l’oiselier, qui s’éloigna en la bénissant.

À ce moment, Milon de Plancy s’élança, tout chancelant, et vint tomber, sur un genou, devant le roi en criant :

— À moi ! cousin !

Tout de suite, une mare, de sang se forma autour de lui, et il s’affaissa, râlant. Le roi avait couru à lui.

— Milon !… Quoi !… il est mort ?

— Oh ! Sainte Vierge ! Mort ! mon mari ! s’écria Tiennette, avec plus de surprise que de douleur.

Sybille ramassa le poignard, qu’un flot de sang avait rejeté hors de la blessure.

— « Le Khâlife de Dieu ! » Comme d’habitude, le meurtre est signé.

Raymond de Tripoli accourait, tout ému.

— Sire, dit-il, le noble templier Gauthier du Mesnil est mortellement blessé.

— Ah !… lui aussi !

— Il a demandé un prêtre, et l’évêque Guillaume est près de lui.

— Ah ! c’est la guerre, cette fois, s’écria le roi. Il n’y a plus à hésiter, car ceci est intolérable. Un parent ! un hôte ! égorgés tous deux dans mon camp !… Il faut venger un pareil outrage, ou mourir. « Dieu aide son Sépulcre ! »

Et Amaury fit aussitôt crier un ban, pour assembler le conseil, afin de décider qu’on mît le siège à l’instant devant le château.

Mais, dans le camp en rumeur, l’alarme était à peine répandue, que la nouvelle courut qu’une troupe sortait de la fortorosse en élevant des branches d’olivier. Bientôt, en effet, des hérauts écartant la foule crièrent :

— Rangez-vous devant celui qui tient en son pouvoir la vie et la mort des rois.

Et les chevaliers, faisant la haie sur le passage du Vieux de la Montagne, oubliaient tout dans la curiosité de le voir.

— Il daigne enfin se montrer lui-même ! se disait Amaury, en le regardant s’avancer. Il vient sans armes, avec une escorte restreinte, dédaigneux du danger.

Et, comme tous les autres, il était impressionné par l’air souverainement majestueux du magicien, par sa jeunesse, mais surtout par la douloureuse pâleur de son visage.

— On dirait qu’une clarté nocturne l’enveloppe, pensait-il, et il est, certes, étrangement beau.

— Roi Amaury, dit Raschid, d’une voix très douce, pourquoi songes-tu à attaquer ce château, que tu reconnais en toi-même être imprenable ? Pourquoi veux-tu me déclarer la guerre, quand la cause qui aurait pu la faire naître entre nous n’existe plus ?

— Comment ? s’écria le roi en faisant un pas en arrière, il faudrait te laisser égorger les miens sous mes yeux, sans crier vengeance ?

— J’ai seulement fait justice et je t’ai vengé ! Écoute ce que ton évêque vient te dire.

Guillaume accourait, en effet, faisant de loin des gestes d’apaisement.

— Suspendez votre, colère, sire, dit-il, tout haletant. Le Templier qui a traîtreusement occis l’ambassadeur Boabdil, vient d’expier son crime. C’était ce Gauthier du Mesnil. J’ai reçu sa confession, qu’il me charge de rendre publique.

— Quoi ? dit Amaury, il venait me braver ici, se railler de moi ?…

— Pis que cela, seigneur : d’accord avec le sénéchal Milon de Plancy, il t’allait trahir. Une troupe de Templiers devait le joindre, ce soir même, pour tâcher de s’introduire, par ruse, dans le château, afin d’en piller les richesses et d’en égorger le maître.

— Milon ! traître !… lui que j’ai comblé de biens, s’écria le roi, en courbant la tête.

— Ne tardez pas, seigneur, dit l’évêque : ces soldats du Temple, il faut les découvrir et s’emparer d’eux.

— Ils sont déjà mes captifs, dit Raschid.

— Ah ! cédez-moi le droit de les punir.

— Crois-en ma sagesse, roi de Jérusalem, ne les punis pas.

— Que dites-vous ?

— Les coupables ont expié. Par égard pour toi, je me contente de cette réparation. Fais de même, je te le conseille. On me dit prophète ; mais il n’est pas besoin de l’être pour vous prédire, à vous, chrétiens, que c’est par la désunion que vous périrez. Oui, je l’avoue, j’ai été tout d’abord frappé d’admiration par la sublime folie de votre conquête, par votre force, votre étonnant courage. Je vous ai observés, j’ai étudié votre croyance. Je songeais à m’allier à vous. Nos deux puissances réunies auraient formé un torrent irrésistible ; nous étions les maîtres de l’Orient. Mais j’ai vite reconnu que rien de stable ne peut s’établir par vous. Orgueilleux à l’excès, vous ne savez pas obéir. Vous négligez, le plus souvent, l’ennemi, pour vous déchirer entre frères. Et ce dieu même, ce dieu pour lequel, de si loin, vous venez mourir, bien facilement vous le renieriez !

— Ah ! seigneur ! dit Guillaume d’un ton de reproche.

— Noble évêque, dit Raschid, j’ai pour ton grand esprit, ton savoir et la droiture de ton âme, la plus profonde estime ; j’ai été vivement touché de l’opinion flatteuse que tu as maintes fois proclamée pour ma personne et je ne voudrais pas t’attrister en vain. Mais, aujourd’hui même, un grand nombre des vôtres, attirés par de vulgaires séductions, viennent d’abjurer le Christ et de se donner à moi. Je te les renverrai, ajouta-t-il, parlant au roi ; ne cherche pas à savoir leur nom. Évitez tout sujet de division, restez unis. Une guerre cruelle se prépare contre vous, car Salâh ed-Din rassemble ses forces pour une lutte suprême. Il recherche mon alliance ; mais, tant que tu vivras, roi Amaury, je jure de ne rien conclure avec lui. Crois-moi : je te parle d’un cœur ami ; ne hâtez pas votre perte. Pardonne aux soldats du Temple. Je te les rends, sans vouloir aucune rançon.

— Merci, seigneur, dit le roi, très ému. Vos nobles paroles me troublent profondément. Elles touchent à une plaie vive, qui me ronge sans cesse. Vous n’avez que trop raison, hélas ! et, malgré mon ressentiment, je suivrai vos conseils.

Brusquement, le prince de Hama, défait et tout en larmes, s’élança d’un pas incertain.

— Raschid, cria-t-il, ai-je rompu la paix, moi ?… Peux-tu me reprocher la plus légère faute contre toi, en action ou même en paroles ? Qu’as-tu fait de l’otage précieux que je t’ai confié ?… Où est mon enfant bien-aimée ?

— Il l’a tuée ! criait Hugues de Césarée, qui, hors de lui à la vue, du meurtrier, avait tiré son épée.

Homphroy, suppliant, le retenait à pleins bras.

— Tuée ! ma fille ! murmurait le roi.

Raschid ed-Din, les yeux fixes, comme accablé de douleur et de honte, baissait la tête.

Dabboûs alors s’approcha de lui :

— Debout, dans ton orgueil intact ! mon fils, lui dit-il à demi-voix. Mon devoir était de te sauver de toi-même. Par un ordre signé de toi, le blanc-seing que tu m’as jadis confié, l’ordre inique a été suspendu. Le sang d’une colombe a trempé la ceinture de l’innocente.

— Gazileh ! vivante !… murmura Raschid, prêt à défaillir.

— Courage maintenant, khalife de Dieu ! Ce que j’attends de toi doit être digne de ta grandeur.

Et le noir chambellan, prônant par la main la princesse de Hama, dissimulée parmi les gens de l’escorte, lui enleva son voile…

Un long murmure d’admiration s’éleva à la vue de cette beauté si parfaite ; mais elle, avec un cri de joie s’était jetée dans les bras de son vieil oncle, qui sanglotait.

Nahâr, dans un délire de bonheur, arrachait ses habits de deuil et couvrait de baisers les mains de son amie. La stupeur heureuse, qui étourdissait tous les assistants, donna à Raschid le temps de se remettre un peu.

— Merci, prophète, dit enfin le prince de Hama, riant et pleurant ; pardonne-moi de t’avoir accusé.

— Gazileh ! dit Raschid d’une voix mal affermie encore, voici le roi Amaury, votre père.

Et, comme la jeune fille, stupéfaite, interrogeait des yeux son oncle :

— C’est vrai, dit-il.

Alors, surprise et souriante, elle s’avança vers le roi :

— Je vous la rends à tous deux, dit Raschid, à une condition…

— Parle, dit Amaury : que pourrions-nous te refuser ?

Une oppression terrible semblait serrer la gorge du prince des Montagnes. Il dit pourtant :

— C’est que tu m’accorderas sa main… pour le plus brave de tes chevaliers, qui l’aime… et a le bonheur d’être aimé d’elle.

Amaury tenait Gazileh par le bout des doigts et la contemplait avec admiration.

— Certes, dit-il, il est heureux, celui qu’elle a élu !… Vit-on jamais pareille merveille ?… Nomme-le, ce mortel fortuné, et, si mon hôte y consent, il est mon gendre.

— C’est le comte Hugues de Césarée.

Hugues, qui avait tout écouté dans un indicible frémissement d’émotion, s’élança vers Raschid.

— Est-ce bien possible ? s’écria-t-il. Vous ai-je à ce point méconnu ?… Mais, pardon, ma présence vous fait mal… Pourtant la grandeur de votre sacrifice m’écrase ; je ne puis faire autrement que de ployer le genou devant vous.

Mais, vivement, le prince le releva :

— Encore ceci, murmura-t-il.

Et il lui ouvrit ses bras.

— Ah ! vous êtes vraiment plus qu’un homme !

— Ô prophète, vous qui savez tout, dit Gazileh, tandis que le chevalier se détournait pour cacher ses larmes, vous voyez ce que mon âme éprouve.

Pour la première fois, Raschid osa la regarder.

— Ô Gazileh ! fleur exquise dont le parfum m’avait fait perdre la raison, dit-il, pardonne-moi le mal que je t’ai fait, au nom de ce que j’ai souffert.

— Ô seigneur !… Je vous pardonne et je vous aime.

Elle s’avança pour lui baiser la main ; mais il la retint et, lentement, posa ses lèvres sur le beau front levé vers lui.

— C’est dans mon château qu’auront lieu les fêtes nuptiales, dit-il d’une voix haute : il peut vous contenir tous, et je veux que les réjouissances soient assez magnifiques pour vous payer de l’ennui où je vous ai tenus ici pendant de longs jours.

Une immense acclamation éclata, bénissant le nom du Vieux de la Montagne, et celui des fiancés, qui, savourant en eux-mêmes leur immense bonheur, n’échangeaient pas même un regard.

Raschid s’était approché de Dabboûs.

— Es-tu content, mon maître ? dit-il. Vois, tout est mort en moi de l’homme vulgaire. Mon cœur est calme, mon pouls ne frémit pas. Je suis sans haine, sans amour, impassible comme un dieu.