Le Village aérien/10

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Hachette (p. 182-202).
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X

ngora !


Le lendemain, le ciel rasséréné — on pourrait dire épousseté par le puissant plumeau des orages — arrondissait sa voûte d’un bleu cru au-dessus de la cime des arbres. Au lever du soleil, les fines gouttelettes des feuilles et des herbes se volatilisèrent. Le sol, très rapidement asséché, se prêtait au cheminement en forêt. Mais il n’était pas question de reprendre à pied la route du sud-ouest. Si le rio Johausen ne s’écartait pas de cette direction, Khamis ne doutait plus d’atteindre en une vingtaine de jours le bassin de l’Oubanghi.

Le violent trouble atmosphérique, ses milliers d’éclairs, ses roulements prolongés, ses chutes de foudre, n’avaient cessé qu’à trois heures du matin. Après avoir accosté la berge à travers le remous, le radeau avait trouvé un abri. En cet endroit se dressait un énorme baobab dont le tronc, évidé à l’intérieur, ne tenait plus que par son écorce. Khamis et ses compagnons, en se serrant, y auraient place. On y transporta le modeste matériel, ustensiles, armes, munitions, qui n’eut point à souffrir des rafales et dont le rembarquement s’effectua à l’heure du départ.

« Ma foi, il est venu à propos, cet orage ! » observa John Cort, qui s’entretenait avec Max, tandis que le foreloper disposait les restes du gibier pour ce premier repas.

Tout en causant, les deux jeunes gens s’occupaient à nettoyer leurs carabines, travail indispensable après la fusillade très vive de la veille.

Entre temps, Llanga furetait au milieu des roseaux et des herbes, à la recherche des nids et des œufs.

« Oui, mon cher John, l’orage est venu à propos, dit Max Huber, et fasse le ciel que ces abominables bêtes ne s’avisent pas de reparaître maintenant qu’il est dissipé !… Dans tous les cas, tenons-nous sur nos gardes. »

Khamis n’était pas sans avoir eu cette crainte qu’au lever du jour les quadrumanes ne revinssent sur les deux rives. Et tout d’abord il fut rassuré : on n’entendait aucun bruit suspect à mesure que l’aube pénétrait le sous-bois.

« J’ai parcouru la rive sur une centaine de pas, et je n’ai aperçu aucun singe, assura John Cort…

— C’est de bon augure, répondit Max Huber, et j’espère utiliser désormais nos cartouches autrement qu’à nous défendre contre des macaques !… J’ai cru que toute notre réserve allait y passer…

— Et comment aurions-nous pu la renouveler ? reprit John Cort… Il ne faut pas compter sur une seconde cage pour se ravitailler de balles, de poudres et de plomb…

— Eh ! s’écria Max Huber, quand je songe que le docteur voulait établir des relations sociales avec de pareils êtres !… Le joli monde !… Quant à découvrir quels termes ils emploient pour s’inviter à dîner et comment ils se disent bonjour ou bonsoir, il faut vraiment être un professeur Garner, comme il y en a quelques-uns en Amérique… ou un docteur Johausen, comme il y en a quelques-uns en Allemagne, et peut-être même en France…

— En France, Max ?…

— Oh ! si l’on cherchait parmi les savants de l’Institut ou de la Sorbonne, on trouverait bien quelque idio…

— Idiot !… répéta John Cort en protestant.

— Idiomographe, acheva Max Huber, qui serait capable de venir dans les forêts congolaises recommencer les tentatives du professeur Garner et du docteur Johausen !

— En tout cas, mon cher Max, si l’on est rassuré sur le compte du premier, qui paraît avoir rompu tout rapport avec la société des macaques, il n’en est pas ainsi du second, et je crains bien que…

— Que les babouins ou autres ne lui aient rompu les os !… poursuivit Max Huber. À la façon dont ils nous ont accueillis hier, on peut juger si ce sont des êtres civilisés et s’il est possible qu’ils le deviennent jamais !

— Voyez-vous, Max, j’imagine que les bêtes sont destinées à rester bêtes…

— Et les hommes aussi !… répliqua Max Huber en riant. N’empêche que j’ai un gros regret de revenir à Libreville sans rapporter des nouvelles du docteur…

— D’accord, mais l’important pour nous serait d’avoir pu traverser cette interminable forêt…

— Ça se fera…

— Soit, mais je voudrais que ce fût fait ! »

Du reste, le parcours ne présentait plus que des chances assez heureuses, puisque le radeau n’avait qu’à s’abandonner au courant. Encore convenait-il que le lit du rio Johausen ne fût pas embarrassé de rapides, coupé de barrages, interrompu par des chutes. C’est ce que redoutait surtout le foreloper.

En ce moment, il appela ses compagnons pour le déjeuner. Llanga revint presque aussitôt, rapportant quelques œufs de canard, qui furent réservés pour le repas de midi. Grâce au morceau d’antilope, il n’y aurait pas lieu de renouveler la provision de gibier avant la halte de la méridienne.

« Eh ! j’y songe, suggéra John Cort, pour ne pas avoir inutilement dépensé nos munitions, pourquoi ne pas se nourrir de la chair des singes ?…

— Ah ! pouah ! fit Max Huber.

— Voyez ce dégoûté !…

— Quoi, mon cher John, des côtelettes de gorille, des filets de gibbons, des gigots de chimpanzés… toute une fricassée de mandrilles…

— Ce n’est pas mauvais, affirma Khamis. Les indigènes ne font point fi d’une grillade de ce genre.

— Et j’en mangerais au besoin…, dit John Cort.

— Anthropophage ! s’écria Max Huber. Manger presque son semblable…

— Merci, Max !… »

En fin de compte, on abandonna aux oiseaux de proie les quadrumanes tués pendant la bataille. La forêt de l’Oubanghi possédait assez de ruminants et de volailles pour que l’on ne fît pas aux représentants de l’espèce simienne l’honneur de les introduire dans un estomac humain.

Khamis éprouva de sérieuses difficultés à tirer le radeau du remous et à doubler la pointe.

Tous donnèrent la main à cette manœuvre, qui demanda près d’une heure. On avait dû couper de jeunes baliveaux, puis les ébrancher afin d’en faire des espars au moyen desquels on s’écarta de la berge. Le remous y maintenant le radeau, si la bande fût revenue à cette heure, il n’aurait pas été possible d’éviter son attaque en se rejetant dans le courant. Sans doute, ni le foreloper ni ses compagnons ne fussent sortis sains et saufs de cette lutte trop inégale.

Bref, après mille efforts, le radeau dépassa l’extrémité de la pointe et commença à redescendre le cours du rio Johausen.

La journée promettait d’être belle. Aucun symptôme d’orage à l’horizon, aucune menace de pluie. En revanche, une averse de rayons solaires tombait d’aplomb, et la chaleur aurait été torride sans une vive brise du nord, dont le radeau se fût fort aidé, s’il eût possédé une voile.

La rivière s’élargissait graduellement à mesure qu’elle se dirigeait vers le sud-ouest. Plus de berceau s’étendant sur son lit, plus de branches s’enchevêtrant d’une rive à l’autre. En ces conditions, la réapparition des quadrumanes sur les deux berges n’aurait pas présenté les mêmes dangers que la veille. D’ailleurs, ils ne se montrèrent pas.

Les bords du rio, cependant, n’étaient pas déserts. Nombre d’oiseaux aquatiques les animaient de leurs cris et de leurs vols, canards, outardes, pélicans, martins-pêcheurs et multiples échantillons d’échassiers.

John Cort abattit plusieurs couples de ces volatiles, qui servirent au repas de midi, avec les œufs dénichés par le jeune indigène. Au surplus, afin de regagner le temps perdu, on ne fit pas halte à l’heure habituelle et la première partie de la journée s’écoula sans le moindre incident.

Dans l’après-midi, il se produisit une alerte, non sans sérieux motifs :

Il était quatre heures environ lorsque Khamis, qui tenait la godille à l’arrière, pria John Cort de le remplacer, et vint se poster debout à l’avant.

Max Huber se releva, s’assura que rien ne menaçait ni sur la rive droite ni sur la rive gauche et dit au foreloper :

« Que regardez-vous donc ?

— Cela. »

Et, de la main, Khamis indiquait en aval une assez violente agitation des eaux.

« Encore un remous, dit Max Huber, ou plutôt une sorte de maëlstrom de rivière !… Attention, Khamis, à ne point tomber là dedans…

— Ce n’est pas un remous, affirma le foreloper.

— Et qu’est-ce donc ?… »

À cette demande répondit presque aussitôt une sorte de jet liquide qui monta d’une dizaine de pieds au-dessus de la surface du rio.

Et Max Huber, très surpris, de s’écrier :

« Est-ce que, par hasard, il y aurait des baleines dans les fleuves de l’Afrique centrale ?…

— Non… des hippopotames », répliqua le foreloper.

Un souffle bruyant se fit entendre à l’instant où émergeait une tête énorme avec des mâchoires armées de fortes défenses, et, pour employer des comparaisons singulières, mais justes, « un intérieur de bouche semblable à une masse de viande de boucherie, et des yeux comparables à la lucarne d’une chaumière hollandaise ! » Ainsi se sont exprimés dans leurs récits quelques voyageurs particulièrement imaginatifs.

De ces hippopotames, on en rencontre depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu’au vingt-troisième degré de latitude nord. Ils fréquentent la plupart des rivières de ces vastes régions, les marais et les lacs. Toutefois, suivant une remarque qui a été faite, si le rio Johausen eût été tributaire de la Méditerranée, — ce qui ne se pouvait, — il n’y aurait pas eu à se préoccuper des attaques de ces amphibies, car ils ne s’y montrent jamais, sauf dans le haut Nil.

L’hippopotame est un animal redoutable, bien que doux de caractère. Pour une raison ou pour une autre, lorsqu’il est surexcité, sous l’empire de la douleur, à l’instant où il vient d’être harponné, il s’exaspère, il se précipite avec fureur contre les chasseurs, il les poursuit le long des berges, il fonce sur les canots, qu’il est de taille à chavirer, et de force à crever, avec ses mâchoires assez puissantes pour couper un bras ou une jambe.

Certes, aucun passager du radeau — pas même Max Huber, si enragé qu’il fût de prouesses cynégétiques — ne devait avoir la pensée de s’attaquer à un tel amphibie. Mais l’amphibie voudrait peut-être les assaillir, et s’il atteignait le radeau, s’il le heurtait, s’il l’accablait de son poids qui va parfois à deux mille kilogrammes, s’il l’encornait de ses terribles défenses, que deviendraient Khamis et ses compagnons ?…

Le courant était rapide alors, et peut-être valait-il mieux se contenter de le suivre, au lieu de se rapprocher de l’une des rives : l’hippopotame s’y fût dirigé après lui. À terre, il est vrai, ses coups auraient été plus facilement évités, puisqu’il est impropre à se mouvoir rapidement avec ses jambes courtes et basses, son ventre énorme qui traîne sur le sol. Il tient plus du cochon que du sanglier. Mais, à la surface du rio, le radeau serait à sa merci. Il le mettrait en pièces, et, à supposer que les passagers eussent, en nageant, gagné les berges, quelle fâcheuse éventualité que celle d’être obligés à construire un second appareil flottant !

« Tâchons de passer sans être vus, conseilla Khamis. Étendons-nous, ne faisons aucun bruit, et soyons prêts à nous jeter à l’eau si c’est nécessaire…

— Je me charge de toi, Llanga », dit Max Huber.

On suivit le conseil du foreloper, et chacun se coucha sur le radeau que le courant entraînait avec une certaine rapidité. Dans cette position, peut-être y avait-il chance de ne point être aperçus par l’hippopotame.

Et ce fut un grand souffle, une sorte de grognement de porc, que tous quatre entendirent quelques instants après, quand les secousses indiquèrent qu’ils franchissaient les eaux troublées par l’énorme animal.

Il y eut quelques secondes de vive anxiété. Le radeau allait-il être soulevé par la tête du monstre ou immergé sous sa lourde masse ?…

Khamis, John Cort et Max Huber ne furent rassurés qu’au moment où l’agitation des eaux eut cessé, en même temps que diminuait l’intensité du souffle dont ils avaient senti les chaudes émanations au passage. Ils se relevèrent alors et ne virent plus l’amphibie qui s’était replongé dans les basses couches du rio.

Certes, des chasseurs habitués à lutter contre l’éléphant, qui venaient de faire campagne avec la caravane d’Urdax, n’auraient pas dû s’effrayer de la rencontre d’un hippopotame. Plusieurs fois ils avaient attaqué ces animaux au milieu des marais du haut Oubanghi, mais dans des conditions plus favorables. À bord de ce fragile assemblage de planches dont la perte eût été si regrettable, on admettra leurs appréhensions, et ce fut heureux qu’ils eussent évité les attaques de la formidable bête.

Le soir, Khamis s’arrêta à l’embouchure d’un ruisseau de la rive gauche. On n’eût pu mieux choisir pour la nuit, au pied d’un bouquet de bananiers, dont les larges feuilles formaient abri. À cette place, la grève était
« qu’es-tu allé repêcher là ? »
couverte de mollusques comestibles, qui furent recueillis et mangés crus ou cuits, suivant l’espèce. Quant aux bananes, leur goût sauvage laissait à désirer. Heureusement, l’eau du ruisselet, mélangée du suc de ces fruits, fournit une boisson assez rafraîchissante.

« Tout cela serait parfait, dit Max Huber, si nous étions certains de dormir tranquillement… Par malheur, il y a ces maudits insectes qui se garderont bien de nous épargner… Faute de moustiquaire, nous nous réveillerons pointillés de piqûres ! »

Et, en vérité, c’est ce qui serait arrivé si Llanga n’avait trouvé le moyen de chasser ces myriades de moustiques réunis en nuées bourdonnantes.

Il s’était éloigné en remontant le long du ruisseau, lorsque sa voix se fit entendre à courte distance.

Khamis le rejoignit aussitôt et Llanga lui montra sur la grève des tas de bouses sèches, laissées par les ruminants, antilopes, cerfs, buffles et autres, qui venaient d’habitude se désaltérer à cette place.

Or, de mêler ces bouses à un foyer flambant — ce qui produit une épaisse fumée d’une âcreté particulière — c’est le meilleur moyen, peut-être le seul d’éloigner les moustiques, et les indigènes l’emploient toutes les fois qu’ils le peuvent.

L’instant d’après, un gros tas s’élevait au pied des bananiers. Le feu fut ravivé avec du bois mort. Le foreloper y jeta plusieurs bouses. Un nuage de fumée se dégagea et l’air fut aussitôt nettoyé de ces insupportables insectes.

Le foyer dut être entretenu pendant toute la nuit par John Cort, Max Huber et Khamis, qui veillèrent tour à tour. Aussi, le matin venu, bien remis grâce à un bon sommeil, ils reprirent dès le petit jour la descente du rio Johausen.

Rien n’est variable comme le temps sous ce climat de l’Afrique du centre. Au ciel clair de la veille succédait un ciel grisâtre qui promettait une journée pluvieuse. Il est vrai, comme les nuages se tenaient dans les basses zones, il ne tomba qu’une pluie fine, simple poussière liquide, néanmoins fort désagréable à recevoir.

Par bonheur, Khamis avait eu une excellente idée. Ces feuilles de bananier, de l’espèce enseté, sont peut-être les plus grandes de tout le règne végétal. Les noirs s’en servent pour la toiture de leurs paillotes. Rien qu’avec une douzaine, on pouvait établir une sorte de taud au centre du radeau, en liant leurs queues au moyen de lianes. C’est ce que le foreloper avait fait avant de partir. Les passagers se trouvaient donc à couvert contre cette pluie ténue, qui glissait sur les feuilles d’enseté.

Pendant la première partie de la journée se montrèrent quelques singes le long de la rive droite, une vingtaine de grande taille, qui semblaient enclins à reprendre les hostilités de l’avant-veille. Le plus sage était d’éviter tout contact avec eux, et on y parvint en maintenant le radeau le long de la rive gauche, moins fréquentée par les bandes de quadrumanes.

John Cort fit judicieusement observer que les relations devaient être rares entre les tribus simiennes des deux rives, puisque la communication ne s’établissait que par les ponts de branchages et de lianes, malaisément praticables même à des singes.

On « brûla » la halte de la méridienne, et, dans l’après-midi, le radeau ne s’arrêta qu’une seule fois, afin d’embarquer une antilope sassaby que John Cort avait abattue derrière un fouillis de roseaux, près d’un coude de la rivière.

À ce coude, le rio Johausen, obliquant vers le sud-est, modifiait presque à angle droit sa direction habituelle. Cela ne laissa pas d’inquiéter Khamis de se voir ainsi rejeté à l’intérieur de la forêt, alors que le terme du voyage se trouvait à l’opposé, du côté de l’Atlantique. Évidemment, on ne pouvait mettre en doute que le rio Johausen fût un tributaire de l’Oubanghi, mais d’aller chercher ce confluent à quelques centaines de kilomètres, au centre du Congo indépendant, quel immense détour ! Heureusement, après une heure de navigation, le foreloper, grâce à son instinct d’orientation, — car le soleil ne se montrait pas, — reconnut que le cours d’eau reprenait sa direction première. Il était donc permis d’espérer qu’il entraînerait le radeau jusqu’à la limite du Congo français, d’où il serait aisé de gagner Libreville.

À six heures et demie, d’un vigoureux coup de godille, Khamis accosta la rive gauche, au fond d’une étroite crique, ombragée sous les larges frondaisons d’un cail-cédrat d’une espèce identique à l’acajou des forêts sénégaliennes.

Si la pluie ne tombait plus, le ciel ne s’était pas dégagé de ces brumailles dont le soleil n’avait pu percer l’épaisseur. Il n’en faudrait pas inférer que la nuit serait froide. Un thermomètre eût marqué de vingt-cinq à vingt-six degrés centigrades. Le feu pétilla bientôt entre les pierres de la crique, et ce fut uniquement pour les exigences culinaires, le rôtissage d’un quartier de sassaby. Cette fois, Llanga eût vainement cherché des mollusques afin de varier le menu, ou des bananes pour édulcorer l’eau du rio Johausen, lequel, malgré une certaine ressemblance de nom, ainsi que le fit observer Max Huber, ne rappelait en aucune façon le johannisberg de M. de Metternich. En revanche, on saurait se débarrasser des moustiques par le même procédé que la veille.

À sept heures et demie, il ne faisait pas encore nuit. Une vague clarté se reflétait dans les eaux de la rivière. À sa surface flottaient des amas de roseaux et de plantes, des troncs d’arbres, arrachés des berges.

Tandis que John Cort, Max Huber et Khamis préparaient la couchée, entassant des brassées d’herbes sèches au pied de l’arbre, Llanga allait et venait sur le bord, s’amusant à suivre cette dérive d’épaves flottantes.

En ce moment apparut en amont, à une trentaine de toises, le tronc d’un arbre de taille moyenne, pourvu de toute sa ramure. Il avait été brisé à cinq ou six pieds au-dessous de sa fourche, où la cassure était fraîche. Autour de ces branches, dont les plus basses traînaient dans l’eau, s’entortillait un feuillage assez épais, quelques fleurs, quelques fruits, toute une verdure qui avait survécu a la chute de l’arbre.

Très probablement, cet arbre avait été frappé d’un coup de foudre du dernier orage. De la place où s’implantaient ses racines, il était tombé sur la berge, puis, glissant peu à peu, dégagé des roseaux, saisi par le courant, il dérivait avec les nombreux débris à la surface du rio.

De telles réflexions, il ne faudrait pas s’imaginer que Llanga les eût faites ou fût capable de les faire. Ce tronc, il ne l’aurait pas plus remarqué que les autres épaves animées du même mouvement, si son attention, n’eût été attirée d’une façon toute spéciale.

En effet, dans l’interstice des branches, Llanga crut apercevoir une créature vivante, qui faisait des gestes comme pour appeler au secours. Au milieu de la demi-obscurité, il ne put distinguer l’être en question. Était-il d’origine animale ?…

Très indécis, il allait appeler Max Huber et John Cort, lorsque se produisit un nouvel incident.

Le tronc n’était plus qu’à une quarantaine de mètres, en obliquant vers la crique, où était accosté le radeau.

À cet instant, un cri retentit, — un cri singulier, ou plutôt une sorte d’appel désespéré, comme si quelque être humain eût demande aide et assistance. Puis, alors que le tronc passait devant la crique, cet être se précipita dans le courant avec l’évidente intention de gagner la berge.

Llanga crut reconnaître un enfant, d’une taille inférieure à la sienne. Cet enfant avait dû se trouver sur l’arbre au moment de sa chute. Savait-il nager ?… Très mal dans tous les cas et pas assez pour atteindre la berge. Visiblement ses forces le trahissaient. Il se débattait, disparaissait, reparaissait, et, par intervalles, une sorte de gloussement s’échappait de ses lèvres.

Obéissant à un sentiment d’humanité, sans prendre le temps de prévenir, Llanga se jeta dans le rio, et gagna la place où l’enfant venait de s’enfoncer une dernière fois.

Aussitôt, John Cort et Max Huber, qui avaient entendu le premier cri, accoururent sur le bord de la crique. Voyant Llanga soutenir un corps à la surface de la rivière, ils lui tendirent la main pour l’aider à remonter sur la berge.

« Eh ?… Llanga, s’écria Max Huber, qu’es-tu allé repêcher là ?…

— Un enfant… mon ami Max… un enfant… Il se noyait…

— Un enfant ?… répéta John Cort.

— Oui, mon ami John. »

Et Llanga s’agenouilla près du petit être qu’il venait de sauver assurément.

Max Huber se pencha, afin de l’observer de plus près.

« Eh !… ce n’est pas un enfant !… déclara-t-il en se relevant.

— Qu’est-ce donc ?… demanda John Cort.

— Un petit singe… un rejeton de ces abominables grimaciers qui nous ont assaillis !… Et c’est pour le tirer de la noyade que tu as risqué de te noyer, Llanga ?…

— Un enfant… si… un enfant !… répétait Llanga.

— Non, te dis-je, et je t’engage à l’envoyer rejoindre sa famille au fond des bois. »

Était-ce donc qu’il ne crût pas à ce qu’affirmait son ami Max, mais Llanga s’obstinait à voir un enfant dans ce petit être qui lui devait la vie, et qui n’avait pas encore repris connaissance. Aussi, n’entendant pas s’en séparer, il le souleva entre ses bras. Au total, le mieux était de le laisser faire à sa guise. Après l’avoir rapporté au campement, Llanga s’assura que l’enfant respirait encore, il le frictionna, il le réchauffa, puis il le coucha sur l’herbe sèche, attendant que ses yeux se rouvrissent.

La veillée ayant été organisée comme d’habitude, les deux amis ne tardèrent pas à s’endormir, tandis que Khamis resterait de garde jusqu’à minuit. Llanga ne put se livrer au sommeil. Il épiait les plus légers mouvements de son protégé ; étendu près de lui, il lui tenait les mains, il écoutait sa respiration… Et quelle fut sa surprise, lorsque, vers onze heures, il entendit ce mot prononcé d’une voix faible : « Ngora… ngora ! » comme si cet enfant eût appelé sa mère !