Le Village aérien/6

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Hachette (p. 105-123).
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VI.

toujours en direction du sud-ouest.


Le lendemain, à la date du 11 mars, parfaitement remis des fatigues de la veille, John Cort, Max Huber, Khamis, Llanga se disposèrent à braver celles de cette seconde journée de marche.

Quittant l’abri du cotonnier, ils firent le tour de la clairière, salués par des myriades d’oiseaux qui remplissaient l’espace de trilles assourdissants et de points d’orgue à rendre jaloux les Patti et autres virtuoses de la musique italienne.

Avant de se mettre en route, la sagesse commandait de faire un premier repas. Il se composa uniquement de la viande froide d’antilope, de l’eau d’un ruisseau qui serpentait sur la gauche, et auquel fut remplie la gourde du foreloper.

Le début de l’étape se fit à droite, sous les ramures que perçaient déjà les premiers rayons du soleil, dont la position fut relevée avec soin.

Évidemment ce quartier de la forêt devait être fréquenté par de puissants quadrupèdes. Les passées s’y multipliaient dans tous les sens. Et de fait, au cours de la matinée, on aperçut un certain nombre de buffles, et même deux rhinocéros qui se tenaient à distance. Comme ils n’étaient point d’humeur batailleuse, sans doute, il n’y eut pas lieu de dépenser les cartouches à repousser une attaque.

La petite troupe ne s’arrêta que vers midi, ayant franchi une bonne douzaine de kilomètres.

En cet endroit, John Cort put abattre un couple d’outardes de l’espèce des korans qui vivent dans les bois, volatiles au plumage d’un noir de jais sous le ventre. Leur chair, très estimée des indigènes, inspira cette fois la même estime à un Américain et à un Français au repas de midi.

« Je demande, avait toutefois dit Max Huber, que l’on substitue le rôti aux grillades…

— Rien de plus facile », s’était hâté de répondre le foreloper.

Et une des outardes, plumée, vidée, embrochée d’une baguette, rôtie à point devant une flamme vive, pétillante, fut dévorée à belles dents.

Khamis et ses compagnons se remirent en route dans des conditions plus pénibles que la veille.

À descendre au sud-ouest, les passées se présentaient moins fréquemment. Il fallait se frayer un chemin entre les broussailles, aussi drues que les lianes dont les cordons durent être tranchés au couteau. La pluie vint à tomber pendant plusieurs heures, — une pluie assez abondante. Mais telle était l’épaisseur des frondaisons que c’est à peine si le sol en recevait quelques gouttes. Toutefois, au milieu d’une clairière, Khamis put remplir la gourde presque vidée déjà, et il y eut lieu de s’en féliciter. En vain le foreloper avait-il cherché quelque filet liquide sous les herbes. De là, probablement, la rareté des animaux et des sentiers praticables.

« Cela n’annonce guère la proximité d’un cours d’eau », déclara John Cort, lorsque l’on s’installa pour la halte du soir.

D’où cette conséquence s’imposait : c’est que le rio qui coulait non loin du tertre aux tamarins ne faisait que contourner la forêt.

Néanmoins, la direction prise jusqu’alors ne devrait pas être modifiée, et avec d’autant plus de raison qu’elle aboutirait au bassin de l’Oubanghi.

« D’ailleurs, observa Khamis, à défaut du cours d’eau que nous avons aperçu avant-hier au campement, ne peut-il s’en rencontrer un autre dans cette direction ? »

La nuit du 11 au 12 mars ne s’écoula pas entre les racines d’un cotonnier. Ce fut au pied d’un arbre non moins gigantesque, un bombax, dont le tronc symétrique s’élevait tout d’un jet à la hauteur d’une centaine de pieds au-dessus de l’épais tapis du sol.

La surveillance établie comme d’habitude, le sommeil n’allait être troublé que par quelques lointains beuglements de buffles et de rhinocéros. Il n’était pas à craindre que le rugissement du lion se mêlât à ce concert nocturne. Ces redoutables fauves n’habitent guère les forêts de l’Afrique centrale. Ils sont les hôtes des régions plus élevées en latitude, soit au delà du Congo vers le sud, soit sur la limite du Soudan vers le nord, dans le voisinage du Sahara. Les épais fourrés ne conviennent pas au caractère capricieux, à l’allure indépendante du roi des animaux, — roi d’autorité et non roi constitutionnel. Il lui faut de plus grands espaces, des plaines inondées de soleil où il puisse bondir en toute liberté.

Si les rugissements ne se firent pas entendre, il en fut de même des grognements de l’hippopotame, — ce qui était regrettable, convient-il de noter, car la présence de ces mammifères amphibies eût indiqué la proximité d’un cours d’eau.

Le lendemain, départ dès l’aube par temps sombre, et coup de carabine de Max Huber, qui abattit une antilope de la taille d’un âne, ou plus exactement d’un zèbre, type placé entre l’âne et le cheval. C’était un oryx, à robe de couleur vineuse, présentant quelques zébrures régulièrement dessinées. L’oryx est rayé d’une bande noire depuis la nuque jusqu’à l’arrière-train, orné de taches noires aux jambes, dont le poil est blanchâtre, agrémenté d’une queue noire qui balaye largement le sol, échantillonné d’un bouquet de fourrure noire à sa gorge. Bel animal, aux cornes longues d’un mètre, garnies d’une trentaine d’anneaux à leur base, s’incurvant avec élégance, et présentant une symétrie de forme dont la nature donne peu d’exemples.

Chez l’oryx, la corne est une arme défensive qui, dans les contrées du nord et du midi de l’Afrique, lui permet de résister même à l’attaque du lion. Mais, ce jour-là, l’animal visé par le chasseur ne put échapper à la balle qui lui fut joliment envoyée, et, le cœur traversé, tomba du premier coup.

C’était l’alimentation assurée pour plusieurs jours. Khamis s’occupa de dépecer l’oryx, travail qui prit une heure. Puis, se partageant cette charge, dont Llanga réclama sa part, ils commencèrent une nouvelle étape.

« Eh ! ma foi ! dit John Cort, on se procure par ici de la viande à bon marché, puisqu’elle ne coûte qu’une cartouche…

— À la condition d’être adroit…, répliqua le foreloper.

— Et heureux surtout », ajouta Max Huber, plus modeste que ne le sont d’habitude ses confrères en haute vénerie.

Mais jusqu’alors, si Khamis et ses compagnons avaient pu épargner leur poudre et économiser leur plomb, s’ils ne les avaient employés qu’à tuer le gibier, la journée ne devait pas finir sans que les carabines eussent à servir pour la défensive.

Pendant un bon kilomètre, le foreloper crut même qu’il aurait à repousser l’attaque d’une troupe de singes. Cette troupe se démenait à droite et à gauche d’une longue passée, les uns sautant entre les branches d’arbre en arbre, les autres gambadant et franchissant les fourrés par des bonds prodigieux à faire envie aux plus agiles gymnastes.

Là se montraient plusieurs espèces de quadrumanes de haute stature, des cynocéphales de trois couleurs, jaunes comme des Arabes, rouges comme des Indiens du Far-West, noirs comme des indigènes de la Cafrerie, et qui sont redoutables à certains fauves. Là grimaçaient divers types de ces colobes, les véritables dandys, les petits-maîtres les plus élégants de la race simienne, sans cesse occupés à brosser, à lisser de la main cette pèlerine blanche qui leur a valu le nom de colobes à camail.

Cependant cette escorte, qui s’était rassemblée après le repas de midi, disparut vers deux heures, alors que Max Huber, John Cort, Khamis et Llanga arpentaient un assez large sentier qui se poursuivait à perte de vue.

S’ils avaient lieu de se féliciter des avantages de cette route aisément praticable, ils eurent à regretter la rencontre des animaux qui la fréquentaient.

C’étaient deux rhinocéros, dont le ronflement prolongé retentit un peu avant quatre heures à courte distance. Khamis ne s’y trompa point et ordonna à ses compagnons de s’arrêter :

« Mauvaises bêtes, ces rhinocéros !… dit-il en ramenant la carabine qu’il portait en bandoulière.

— Très mauvaise, répliqua Max Huber, et, pourtant, ce ne sont que des herbivores…

— Qui ont la vie dure ! ajouta Khamis.

— Que devons-nous faire ?… demanda John Cort.

— Essayer de passer sans être vus, conseilla Khamis, ou tout au moins nous cacher sur le passage de ces malfaisantes bêtes… Peut-être ne nous apercevront-elles pas ?… Néanmoins, soyons prêts à tirer, si nous sommes découverts, car elles fonceront sur nous. »

Les carabines furent visitées, les cartouches disposées de manière à être renouvelées rapidement. Puis, s’élançant hors du sentier, tous quatre disparurent derrière les épaisses broussailles qui le bordaient à droite.

Cinq minutes après, les mugissements s’étant accrus, apparurent les monstrueux pachydermes, de l’espèce ketloa, presque dépourvus de poils. Ils filaient grand trot, la tête haute, la queue enroulée sur leur croupe.

C’étaient des animaux longs de près de quatre mètres, oreilles droites, jambes courtes et torses, museau tronqué armé d’une seule corne, capable de formidables coups. Et telle est la dureté de leurs mâchoires qu’ils broient impunément des cactus aux rudes piquants comme les ânes mangent des chardons.

Le couple fit brusquement halte. Khamis et les autres ne doutaient pas qu’ils ne fussent dépistés.

L’un des rhinocéros — un monstre à peau rugueuse et sèche — s’approcha des broussailles.

Max Huber le mit en joue.

« Ne tirez pas à la culotte… à la tête… », lui cria le foreloper.

Une détonation, puis deux, puis trois, retentirent. Les balles pénétraient à peine ces épaisses carapaces et ce furent autant de coups en pure perte.

Les détonations ne les intimidèrent ni ne les arrêtèrent et ils se disposèrent à franchir le fourré.

Il était évident que cet amas de ronces et de broussailles ne pourrait opposer un obstacle à de si puissantes bêtes. En un instant, tout serait ravagé, saccagé, écrasé. Après avoir échappé aux éléphants de la plaine, Khamis et ses compagnons échapperaient-ils aux rhinocéros de la grande forêt ?… Que les pachydermes aient le nez en trompe ou le nez en corne, ils s’égalent en vigueur… Et, ici, il n’y aurait pas cette lisière d’arbres qui avait arrêté les éléphants lancés à fond de train. Si le foreloper, John Cort, Max Huber, Llanga, tentaient de s’enfuir, ils seraient poursuivis, ils seraient atteints. Les réseaux de lianes retarderaient leur course, alors que les rhinocéros passeraient comme une avalanche.

Cependant, parmi les arbres de ce fourré, un baobab énorme pouvait offrir un refuge si l’on parvenait à se hisser jusqu’à ses premières branches. Ce serait renouveler la manœuvre exécutée au tertre des tamarins, dont l’issue avait été funeste, d’ailleurs. Et y avait-il lieu de croire qu’elle aurait plus de succès ?…

Peut-être, car le baobab était de taille et de grosseur à résister aux efforts des rhinocéros.

Il est vrai, sa fourche ne s’ouvrait qu’à une cinquantaine de pieds au-dessus du sol, et le tronc, renflé en forme de courge, ne présentait aucune saillie à laquelle la main pût s’accrocher ni le pied trouver un point d’appui.

Le foreloper avait compris qu’il n’y avait pas à essayer d’atteindre cette fourche. Aussi Max Huber et John Cort attendaient-ils qu’il prît un parti.

En ce moment, le fouillis des broussailles en bordure du sentier remua, et une grosse tête apparut.

Un quatrième coup de carabine éclata.

John Cort ne fut pas plus heureux que Max Huber. La balle, pénétrant au défaut de l’épaule, ne provoqua qu’un hurlement plus terrible de l’animal, dont l’irritation s’accrut avec la douleur. Il ne recula pas, au contraire, et d’un élan prodigieux se précipita contre le fourré, tandis que l’autre rhinocéros, à peine effleuré d’une balle de Khamis, se préparait à le suivre.

Ni Max Huber, ni John Cort, ni le foreloper n’eurent le temps de recharger leurs armes. Fuir en directions diverses, s’échapper sous le massif ; il était trop tard. L’instinct de la conservation les poussa tous trois, avec Llanga, à se réfugier derrière le tronc du baobab, qui ne mesurait pas moins de six mètres périphériques à la base.

Mais lorsque le premier animal contournerait l’arbre, lorsque le second se joindrait à lui, comment éviter leur double attaque ?…

« Diable !… fit Max Huber.

— Dieu plutôt ! » s’écria John Cort.

Et assurément il fallait renoncer à tout espoir de salut, si la Providence ne s’en mêlait pas.

Sous un choc d’une effroyable violence, le baobab trembla jusque dans ses racines à faire croire qu’il allait être arraché du sol.

Le rhinocéros, emporté dans son élan formidable, venait d’être arrêté soudain. À un endroit où s’entr’ouvrait l’écorce du baobab, sa corne, entrée comme le coin d’un bûcheron, s’y était enfoncée d’un pied. En vain fit-il les plus violents efforts pour la retirer. Même en s’arc-boutant sur ses courtes pattes, il ne put y réussir.

L’autre, qui saccageait le fourré furieusement, s’arrêta, et ce qu’était leur fureur à tous deux, on ne saurait se l’imaginer !

Khamis, se glissant alors autour de l’arbre, après avoir rampé au ras des racines, essaya de voir ce qui se passait :

« En fuite… en fuite ! » cria-t-il presque aussitôt.

On le comprit plus qu’on ne l’entendit.

Sans demander d’explication, Max Huber et John Cort, entraînant Llanga, détalèrent entre les hautes herbes. À leur extrême surprise, ils n’étaient pas poursuivis par les rhinocéros, et ce ne fut qu’après cinq minutes d’une course essoufflante que, sur un signe du foreloper, ils firent halte.

« Qu’est-il donc arrivé ?… questionna John Cort, dès qu’il eut repris haleine.

— La bête n’a pu retirer sa corne du tronc de l’arbre…, dit Khamis.

— Tudieu ! s’écria Max Huber, c’est le Milon de Crotone des rhinocéros…

— Et il finira comme ce héros des jeux olympiques ! » ajouta John Cort.

Khamis, se souciant peu de savoir ce qu’était ce célèbre athlète de l’antiquité, se contenta de murmurer :

« Enfin… sains et saufs… mais au prix de quatre ou cinq cartouches brûlées en pure perte !

— C’est d’autant plus regrettable que cette bête-là, … ça se mange, si je suis bien informé, dit Max Huber.

— En effet, affirma Khamis, quoique sa chair ait un fort goût de musc… Nous laisserons l’animal où il est…

— Se décorner tout à son aise ! » acheva Max Huber.

Il n’eût pas été prudent de retourner au baobab. Les mugissements des deux rhinocéros retentissaient toujours sous la futaie. Après un détour qui les ramena au sentier, tous quatre reprirent leur marche. Vers six heures, la halte fut organisée au pied d’une énorme roche.

Le jour qui suivit n’amena aucun incident. Les difficultés de route ne s’accrurent pas, et une trentaine de kilomètres furent franchis dans la direction du sud-ouest. Quant au cours d’eau si impatiemment réclamé par Max Huber, si affirmativement annoncé par Khamis, il ne se montrait pas.

Ce soir-là, aussitôt achevé un repas dont une antilope, dite antilope des brousses, fournit le menu peu varié, on s’abandonna au repos. Par malheur, cette dizaine d’heures de sommeil fut troublée par le vol de milliers de chauves-souris de petite et de grande taille, dont le campement ne fut débarrassé qu’au lever du jour.

« Trop de ces harpies, beaucoup trop !… s’écria Max Huber, lorsqu’il se remit sur pied, tout bâillant encore après une si mauvaise nuit.

— Il ne faut pas se plaindre… dit le foreloper.

— Et pourquoi ?…

— Parce que mieux vaut avoir affaire aux chauves-souris qu’aux moustiques, et ceux-ci nous ont épargnés jusqu’ici.

— Ce qui serait le mieux, Khamis, ce serait d’éviter les uns comme les autres…

— Les moustiques… nous ne les éviterons pas, monsieur Max…

— Et quand devons-nous être dévorés par ces abominables insectes ?…

— Aux approches d’un rio…

— Un rio !… s’écria Max Huber. Mais, après avoir cru au rio, Khamis, il ne m’est plus possible d’y croire !

— Vous avez tort, monsieur Max, et peut-être n’est-il guère éloigné !… »

Le foreloper, en effet, avait déjà remarqué quelques modifications dans la nature du sol, et, dès trois heures de l’après-midi, son observation tendit à se confirmer. Ce quartier de la forêt devenait sensiblement marécageux.

Çà et là se creusaient des flaques hérissées d’herbes aquatiques. On put même abattre des gaugas, sortes de canards sauvages dont la présence indiquait la proximité d’un cours d’eau. Également, à mesure que le soleil déclinait à l’horizon, le coassement des grenouilles se faisait entendre.

« Ou je me trompe fort… ou le pays des moustiques n’est pas loin… », dit le foreloper.

Pendant le reste de l’étape, la marche s’effectua sur un terrain difficile, embarrassé de ces phanérogames innombrables dont un climat humide et chaud favorise le développement. Les arbres, plus espacés, étaient moins tendus de lianes.

Max Huber et John Cort ne pouvaient méconnaître les changements que présentait cette partie de la forêt en s’étendant vers le sud-ouest.

Mais, en dépit des pronostics de Khamis, le regard, en cette direction, ne saisissait encore aucun miroitement d’eau courante.

Toutefois, en même temps que s’accusait la pente du sol, les fondrières devenaient plus nombreuses. Il fallait une extrême attention pour ne point s’y enliser. Et puis, à s’en retirer, on ne le ferait pas sans piqûres.

Des milliers de sangsues fourmillaient dans les trous et, à leur surface, couraient des myriapodes gigantesques, répugnants articulés de couleur noirâtre, aux pattes rouges, bien faits pour provoquer un insurmontable dégoût.

En revanche, quel régal pour les yeux, ces innombrables papillons aux teintes chatoyantes, ces gracieuses libellules dont tant d’écureuils, de civettes, de bengalis, de veuves, de genettes, de martins-pêcheurs, qui se montraient sur le bord des flaques, devaient faire une consommation prodigieuse !

Le foreloper remarqua en outre que non seulement les guêpes, mais encore les mouches tsé-tsé abondaient sur les buissons. Heureusement, s’il faut se préserver de l’aiguillon des premières, il n’y a pas à se préoccuper de la morsure des secondes. Leur venin n’est mortel qu’aux chevaux, aux chameaux, aux chiens, non à l’homme, pas plus qu’aux bêtes sauvages.

La petite troupe descendit ainsi vers le sud-ouest jusqu’à six heures et demie du soir, étape à la fois longue et fatigante. Déjà Khamis s’occupait de choisir un bon emplacement de halte pour la nuit, lorsque Max Huber et John Cort furent distraits par les cris de Llanga.

Selon son habitude, le jeune garçon s’était porté en avant, furetant de côté et d’autre, quand on l’entendit appeler à toute voix. Était-il aux prises avec quelque fauve ?…

John Cort et Max Huber coururent dans sa direction, prêts à faire feu… Ils furent bientôt rassurés.

Monté sur un énorme tronc abattu, tendant sa main vers une large clairière, Llanga répétait de sa voix aiguë :

« Le rio… le rio ! »

Khamis venait de les rejoindre, et John Cort de lui dire simplement :

« Le cours d’eau demandé. »

À un demi-kilomètre, sur un large espace déboisé, serpentait une limpide rivière où se reflétaient les derniers rayons du soleil.

'The Village in the Treetops' by George Roux 14.jpg

« C’est là qu’il faut camper, à mon avis…, proposa John Cort.

— Oui… là…, approuva le foreloper, et soyez sûrs que ce rio nous conduira jusqu’à l’Oubanghi. »

En effet, il ne serait pas difficile d’établir un radeau et de s’abandonner au courant de cette rivière.

Il y eut, avant d’atteindre sa rive, à franchir un terrain très marécageux.

Le crépuscule n’ayant qu’une très courte durée en ces contrées équatoriales, l’obscurité était déjà profonde lorsque le foreloper et ses compagnons s’arrêtèrent sur une berge assez élevée.

À cet endroit, les arbres étaient rares et présentaient des masses plus épaisses en amont et en aval.

Quant à la largeur de la rivière, John Cort crut pouvoir l’évaluer à une quarantaine de mètres. Ce n’était donc pas un simple ruisseau, mais un affluent d’une certaine importance dont le courant ne semblait pas très rapide.

Attendre au lendemain pour se rendre compte de la situation, c’est ce que la raison indiquait. Le plus pressé étant de trouver un abri sec afin d’y passer la nuit, Khamis découvrit à propos une anfractuosité rocheuse, sorte de grotte évidée dans le calcaire de la berge, qui suffirait à les contenir tous quatre.

On décida d’abord de souper des restes du gibier grillé. De cette façon, il ne serait pas nécessaire d’allumer un feu dont l’éclat aurait pu provoquer l’approche des animaux. Crocodiles et hippopotames abondent dans les cours d’eau de l’Afrique. S’ils fréquentaient cette rivière, — ce qui était probable, — autant ne pas avoir à se défendre contre une attaque nocturne.

Il est vrai, un foyer entretenu à l’ouverture de la grotte, donnant force fumée, aurait dissipé la nuée des moustiques qui pullulaient au pied de la berge. Mais, entre deux inconvénients, mieux valait choisir le moindre et braver plutôt l’aiguillon des maringouins et autres incommodes insectes que l’énorme mâchoire des alligators.

Pour les premières heures, John Cort se tint en surveillance à l’orifice de l’anfractuosité, tandis que ses compagnons dormaient d’un gros sommeil en dépit du bourdonnement des moustiques.

Pendant sa faction, s’il ne vit rien de suspect, du moins à plusieurs reprises crut-il entendre un mot qui semblait articulé par des lèvres humaines sur un ton plaintif…

Et ce mot, c’était celui de « ngora », lequel signifie « mère » en langue indigène.