Le Village aérien/8

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Hachette (p. 141-164).

VIII

le docteur johausen


Si John Cort, Max Huber et même Khamis ne s’exclamèrent pas à entendre prononcer ce nom, c’est que la stupéfaction leur avait coupé la parole.

Ce nom de Johausen fut une révélation. Il dévoilait une partie du mystère qui recouvrait la plus fantasque des tentatives scientifiques modernes, où le comique se mêlait au sérieux, — le tragique aussi, car on devait croire qu’elle avait eu un dénouement des plus déplorables.

Peut-être a-t-on souvenir de l’expérience à laquelle voulut se livrer l’Américain Garner dans le but d’étudier le langage des singes, et de donner à ses théories une démonstration expérimentale. Le nom du professeur, les articles répandus dans le Hayser’s Weekly, de New York, le livre publié et lancé en Angleterre, en Allemagne, en France, en Amérique, ne pouvaient être oubliés des habitants du Congo et du Cameroun, — particulièrement de John Cort et de Max Huber.

« Lui, enfin, s’écria l’un, lui, dont on n’avait plus aucune nouvelle…

— Et dont on n’en aura jamais, puisqu’il n’est pas là pour nous en donner !… » s’écria l’autre.

Lui, pour le Français et l’Américain, c’était le docteur Johausen. Mais, devançant le docteur, voici ce qu’avait fait M. Garner. Ce n’est pas ce Yankee qui aurait pu dire ce que Jean-Jacques Rousseau dit de lui-même au début des Confessions : « Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et qui n’aura point d’imitateurs. » M. Garner devait en avoir un.

Avant de partir pour le continent noir, le professeur Garner s’était déjà mis en rapport avec le monde des singes, — le monde apprivoisé, s’entend. De ses longues et minutieuses remarques il retira la conviction que ces quadrumanes parlaient, qu’ils se comprenaient, qu’ils employaient le langage articulé, qu’ils se servaient de certain mot pour exprimer le besoin de manger, de certain autre pour exprimer le besoin de boire. À l’intérieur du Jardin zoologique de Washington, M. Garner avait fait disposer des phonographes destinés à recueillir les mots de ce vocabulaire. Il observa même que les singes — ce qui les distingue essentiellement des hommes — ne parlaient jamais sans nécessité. Et il fut conduit à formuler son opinion en ces termes :

« La connaissance que j’ai du monde animal m’a donné la ferme croyance que tous les mammifères possèdent la faculté du langage à un degré qui est en rapport avec leur expérience et leurs besoins. »

Antérieurement aux études de M. Garner, on savait déjà que les mammifères, chiens, singes et autres, ont l’appareil laryngo-buccal disposé comme l’est celui de l’homme et la glotte organisée pour l’émission de sons articulés. Mais on savait aussi, — n’en déplaise à l’école des simiologues, — que la pensée a précédé la parole. Pour parler, il faut penser, et penser exige la faculté de généraliser, — faculté dont les animaux sont dépourvus. Le perroquet parle, mais il ne comprend pas un mot de ce qu’il dit. La vérité, enfin, est que, si les bêtes ne parlent pas, c’est que la nature ne les a pas dotées d’une intelligence suffisante, car rien ne les en empêcherait. Au vrai, ainsi que cela est acquis, « pour qu’il y ait langage, a dit un savant critique, il faut qu’il y ait jugement et raisonnement basés, au moins implicitement, sur un concept abstrait et universel ». Toutefois, ces règles, conformes au bon sens, le professeur Garner n’en voulait tenir aucun compte.

Il va de soi que sa doctrine fut très discutée. Aussi prit-il la résolution d’aller se mettre en contact avec les sujets dont il rencontrerait grand nombre et grande variété dans les forêts de l’Afrique tropicale. Lorsqu’il aurait appris le gorille et le chimpanzé, il reviendrait en Amérique et publierait, avec la grammaire, le dictionnaire de la langue simienne. Force serait alors de lui donner raison et de se rendre à l’évidence.

M. Garner a-t-il tenu la promesse qu’il avait faite à lui-même et au monde savant ?… C’était la question, et, nul doute à cet égard, le docteur Johausen ne le croyait pas, ainsi qu’on va pouvoir en juger.

En l’année 1892, M. Garner quitta l’Amérique pour le Congo, arriva à Libreville le 12 octobre, et élut domicile dans la factorerie John Holtand and Co. jusqu’au mois de février 1894.

Ce fut à cette époque seulement que le professeur se décida à commencer sa campagne d’études. Après avoir remonté l’Ogoué sur un petit bateau à vapeur, il débarqua à Lambarène, et, le 22 avril, atteignit la mission catholique du Fernand-Vaz.

Les Pères du Saint-Esprit l’accueillirent hospitalièrement dans leur maison bâtie sur le bord de ce magnifique lac Fernand-Vaz. Le docteur n’eut qu’à se louer des soins du personnel de la mission, qui ne négligea rien pour lui faciliter son aventureuse tâche de zoologiste.

Or, en arrière de l’établissement, se massaient les premiers arbres d’une vaste forêt dans laquelle abondaient les singes. On ne pouvait imaginer de circonstances plus favorables pour se mettre en communication avec eux. Mais, ce qu’il fallait, c’était vivre dans leur intimité et, en somme, partager leur existence.

C’est à ce propos que M. Garner avait fait fabriquer une cage de fer démontable. Sa cage fut transportée dans la forêt. Si l’on veut bien l’en croire, il y vécut trois mois, la plupart du temps seul, et put étudier ainsi le quadrumane à l’état de nature.

La vérité est que le prudent Américain avait simplement installé sa maison métallique à vingt minutes de la mission des Pères, près de leur fontaine, en un endroit qu’il baptisa du nom de Fort-Gorille, et auquel on accédait par une route ombreuse. Il y coucha même trois nuits consécutives. Dévoré par des myriades de moustiques, il ne put y tenir plus longtemps, démonta sa cage et revint demander aux Pères du Saint-Esprit une hospitalité qui lui fut accordée sans rétribution. Enfin, le 18 juin, abandonnant définitivement la mission, il regagna l’Angleterre et revint en Amérique, rapportant pour unique souvenir de son voyage deux petits chimpanzés qui s’obstinèrent à ne point causer avec lui.

Voilà quel résultat avait obtenu M. Garner. Au total, ce qui ne paraissait que trop certain, c’est que le patois des singes, s’il existait, restait encore à découvrir, ainsi que les fonctions respectives qui jouaient un rôle dans la formation de leur langage.

Assurément, le professeur soutenait qu’il avait surpris divers signes vocaux ayant une signification précise, tels : « whouw », nourriture ; « cheny », boisson ; « iegk », prends garde, et autres relevés avec soin. Plus tard même, à la suite d’expériences faites au Jardin zoologique de Washington, et grâce à l’emploi du phonographe, il affirmait avoir noté un mot générique se rapportant à tout ce qui se mange et à tout ce qui se boit ; un autre pour l’usage de la main ; un autre pour la supputation du temps. Bref, selon lui, cette langue se composait de huit ou neuf sons principaux, modifiés par trente ou trente-cinq modulations, dont il donnait même la tonalité musicale, l’articulation se faisant presque toujours en la dièse. Pour conclure, et d’après son opinion, en conformité de la doctrine darwinienne sur l’unité de l’espèce et la transmission par hérédité des qualités physiques, non des défauts, on pouvait dire : « Si les races humaines sont les dérivés d’une souche simiesque, pourquoi les dialectes humains ne seraient-ils point les dérivés de la langue primitive de ces anthropoïdes ? » Seulement, l’homme a-t-il eu des singes pour ancêtres ?… Voilà ce qu’il aurait fallu démontrer, et ce qui ne l’est pas.

En somme, le prétendu langage des singes, surpris par le naturaliste Garner, n’était que la série des sons que ces mammifères émettent pour communiquer avec leurs semblables, comme tous les animaux : chiens, chevaux, moutons, oies, hirondelles, fourmis, abeilles, etc. Et, suivant la remarque d’un observateur, cette communication s’établit soit par des cris, soit par des signes et des mouvements spéciaux, et, s’ils ne traduisent pas des pensées proprement dites, du moins expriment-ils des impressions vives, des émotions morales, — telles la joie ou la terreur.

Il était donc de toute évidence que la question n’avait pu être résolue par les études incomplètes et peu expérimentales du professeur américain. Et c’est alors que, deux années après lui, il vint à l’esprit d’un docteur allemand de recommencer la tentative en se transportant, cette fois, en pleine forêt, au milieu du monde des quadrumanes, et non plus à vingt minutes d’un établissement de missionnaires, dût-il devenir la proie des moustiques, auxquels n’avait pu résister la passion simiologique de M. Garner.

Il y avait alors au Cameroun, à Malinba, un certain savant du nom de Johausen. Il y demeurait depuis quelques années. C’était un médecin, plus amateur de zoologie et de botanique que de médecine. Lorsqu’il fut informé de l’infructueuse expérience du professeur Garner, la pensée lui vint de la reprendre, bien qu’il eût dépassé la cinquantaine. John Cort avait eu l’occasion de s’entretenir plusieurs fois avec lui à Libreville.

S’il n’était plus jeune, le docteur Johausen jouissait du moins d’une excellente santé. Parlant l’anglais et le français comme sa langue maternelle, il comprenait même le dialecte indigène, grâce à l’exercice de sa profession. Sa fortune lui permettait d’ailleurs de donner ses soins gratuitement, car il n’avait ni parents directs, ni collatéraux au degré successible. Indépendant dans toute l’acception du mot, sans compte à rendre à personne, d’une confiance en lui-même que rien n’eût pu ébranler, pourquoi n’aurait-il pas fait ce qu’il lui convenait de faire ? Il est bon d’ajouter que, bizarre et maniaque, il semblait bien qu’il y eût ce qu’on appelle en France « une fêlure » dans son intellectualité.

Il y avait au service du docteur un indigène dont il était assez satisfait. Lorsqu’il connut le projet d’aller vivre en forêt au milieu des singes, cet indigène n’hésita point à accepter l’offre de son maître, ne sachant trop à quoi il s’engageait.

Il suit de là que le docteur Johausen et son serviteur se mirent à la besogne. Une cage démontable, genre Garner, mieux conditionnée, plus confortable, commandée en Allemagne, fut apportée à bord d’un paquebot qui faisait l’escale de Malinba. D’autre part, en cette ville, on trouva sans peine à rassembler des provisions, conserves et autres, des munitions, de manière à n’exiger aucun ravitaillement pendant une longue période. Quant au mobilier, très rudimentaire, literie, linge, vêtements, ustensiles de toilette et de cuisine, ces objets furent empruntés à la maison du docteur, et aussi un vieil orgue de Barbarie dans la pensée que les singes ne devaient pas être insensibles au charme de la musique. En même temps, il fit frapper un certain nombre de médailles en nickel, avec son nom et son portrait, destinées aux autorités de cette colonie simienne qu’il espérait fonder dans l’Afrique centrale.

Pour achever, le 13 février 1896, le docteur et l’indigène s’embarquèrent à Malinba avec leur matériel sur une barque du Nbarri et ils en remontèrent le cours afin d’aller…

D’aller où ?… C’est ce que le docteur Johausen n’avait dit ni voulu dire à personne. N’ayant pas besoin d’être ravitaillé de longtemps, il serait de la sorte à l’abri de toutes les importunités. L’indigène et lui se suffiraient à eux-mêmes. Il n’y aurait aucun sujet de trouble ou de distraction pour les quadrumanes dont il voulait faire son unique société, et il saurait se contenter des délices de leur conversation, ne doutant pas de surprendre les secrets de la langue macaque.

Ce que l’on sut plus tard, c’est que la barque, ayant remonté le Nbarri pendant une centaine de lieues, mouilla au village de Nghila ; qu’une vingtaine de noirs furent engagés comme porteurs, que le matériel s’achemina dans la direction de l’est. Mais, à dater de ce moment, on n’entendit plus parler du docteur Johausen. Les porteurs, revenus à Nghila, étaient incapables d’indiquer avec précision l’endroit où ils avaient pris congé de lui.

Bref, après deux ans écoulés, et malgré quelques recherches qui ne devaient pas aboutir, aucune nouvelle du docteur allemand ni de son fidèle serviteur.

Ce qui s’était passé, John Cort et Max Huber allaient pouvoir le reconstituer — en partie tout au moins.

Le docteur Johausen avait atteint, avec son escorte, une rivière dans le nord-ouest de la forêt de l’Oubanghi ; puis, il procéda à la construction d’un radeau dont son matériel fournit les planches et les madriers ; enfin, ce travail achevé et l’escorte renvoyée, son serviteur et lui descendirent le cours de ce rio inconnu, s’arrêtèrent et montèrent la cabane à l’endroit où elle venait d’être retrouvée sous les premiers arbres de la rive droite.

Voilà quelle était la part de la certitude dans l’affaire du professeur. Mais que d’hypothèses au sujet de sa situation actuelle !…

Pourquoi la cage était-elle vide ?… Pourquoi ses deux hôtes l’avaient-ils quittée ?… Combien de mois, de semaines, de jours fut-elle occupée ?… Était-ce volontairement qu’ils étaient partis ?… Nulle probabilité à cet égard… Est-ce donc qu’ils avaient été enlevés ?… Par qui ?… Par des indigènes ?… Mais la forêt de l’Oubanghi passait pour être inhabitée… Devait-on admettre qu’ils avaient fui devant une attaque de fauves ?… Enfin le docteur Johausen et l’indigène vivaient-ils encore ?…

Ces diverses questions furent rapidement posées entre les deux amis. Il est vrai, à chaque hypothèse ils ne pouvaient faire de réponses plausibles et se perdaient dans les ténèbres de ce mystère.

« Consultons le carnet…, proposa John Cort.

— Nous en sommes réduits là, dit Max Huber. Peut-être, à défaut de renseignements explicites, rien que par des dates, sera-t-il possible d’établir… »

John Cort ouvrit le carnet, dont quelques pages adhéraient par humidité.

« Je ne crois pas que ce carnet nous apprenne grand’chose…, observa-t-il.

— Pourquoi ?…

— Parce que toutes les pages en sont blanches… à l’exception de la première…

— Et cette première page, John ?…

— Quelques bribes de phrases, quelques dates aussi, qui, sans doute, devaient servir plus tard au docteur Johausen à rédiger son journal. »

Et John Cort, assez difficilement d’ailleurs, parvint à déchiffrer les lignes suivantes écrites au crayon en allemand et qu’il traduisait à mesure :

29 juillet 1896. — Arrivé avec l’escorte à la lisière de la forêt d’Oubanghi… Campé sur rive droite d’une rivière… Construit notre radeau.

3 août. — Radeau achevé… Renvoyé l’escorte à Nghila… Fait disparaître toute trace de campement… Embarqué avec mon serviteur.

9 août. — Descendu le cours d’eau pendant sept jours, sans obstacles… Arrêt à une clairière… Nombreux singes aux environs… Endroit qui paraît convenable.

10 août. — Débarqué le matériel… Place choisie pour remonter la cabane-cage sous les premiers arbres de la rive droite, à l’extrémité de la clairière… Singes nombreux, chimpanzés, gorilles.

13 août. — Installation complète… Pris possession de la cabane… Environs absolument déserts… Nulle trace d’êtres humains, indigènes ou autres… Gibier aquatique très abondant… Cours d’eau poissonneux… Bien abrités dans la cabane pendant une bourrasque.

25 août. — Vingt-sept jours écoulés… Existence organisée régulièrement… Quelques hippopotames à la surface de la rivière, mais aucune agression de leur part… Élans et antilopes abattus… Grands singes venus la nuit dernière à proximité de la cabane… De quelle espèce sont-ils ? cela n’a pu être encore reconnu… Ils n’ont pas fait de démonstrations hostiles, tantôt courant sur le sol, tantôt juchés dans les arbres… Cru entrevoir un feu à quelque cent pas sous la futaie… Fait curieux à vérifier : il semble bien que ces singes parlent, qu’ils échangent entre eux quelques phrases… Un petit a dit : « Ngora !… Ngora !… Ngora !… » mot que les indigènes emploient pour désigner la mère.

Llanga écoutait attentivement ce que lisait son ami John, et, à ce moment, il s’écria :

« Oui… oui… ngora… ngora… mère… ngora… ngora !… »

À ce mot relevé par le docteur Johausen et répété par le jeune garçon, comment John Cort ne se serait-il pas souvenu que, la nuit précédente, il avait frappé son oreille ? Croyant à une illusion, à une erreur, il n’avait rien dit à ses compagnons de cet incident. Mais, après l’observation du docteur, il jugea devoir les mettre au courant. Et comme Max Huber s’écriait :

« Décidément, est-ce que le professeur Garner aurait eu raison ?… Des singes qui parlent…

— Tout ce que je puis dire, mon cher Max, c’est que j’ai, moi aussi, entendu ce mot de « ngora », affirma John Cort.

Et il raconta en quelles circonstances ce mot avait été prononcé d’une voix plaintive pendant la nuit du 14 au 15, tandis qu’il était de garde.

« Tiens, tiens, fit Max Huber, voilà qui ne laisse pas d’être extraordinaire…

— N’est-ce pas ce que vous demandez, cher ami ?… » répliqua John Cort.

Khamis avait écouté ce récit. Vraisemblablement, ce qui paraissait intéresser le Français et l’Américain le laissait assez froid. Les faits relatifs au docteur Johausen, il les accueillait avec indifférence. L’essentiel, c’était que le docteur eût construit un radeau dont on disposerait, ainsi que des objets que renfermait sa cage abandonnée. Quant à savoir ce qu’étaient devenus son serviteur et lui, le foreloper ne comprenait pas qu’il y eût lieu de s’en inquiéter, encore moins que l’on pût avoir la pensée de se lancer à travers la grande forêt pour découvrir leurs traces, au risque d’être enlevé comme ils l’avaient été sans doute. Donc, si Max Huber et John Cort proposaient de se mettre à leur recherche, il s’emploierait à les en dissuader, il leur rappellerait que le seul parti à prendre était de continuer le voyage de retour en descendant le cours d’eau jusqu’à l’Oubanghi.

La raison, d’ailleurs, indiquait qu’aucune tentative ne saurait être faite avec chance de succès… De quel côté se fût-on dirigé pour retrouver le docteur allemand ?… Si encore quelque indice eût existé, peut-être John Cort eût-il regardé comme un devoir d’aller à son secours, peut-être Max Huber se fût-il considéré comme l’instrument de son salut, désigné par la Providence ?… Mais rien, rien que ces phrases morcelées du carnet et dont la dernière figurait sous la date du 25 août, rien que des pages blanches qui furent vainement feuilletées jusqu’à la dernière !…

Aussi John Cort de conclure :

« Il est indubitable que le docteur est arrivé en cet endroit un 9 août et que ses notes s’arrêtent au 25 du même mois. S’il n’a plus écrit depuis cette date, c’est que, pour une raison ou pour une autre, il avait quitté sa cabane où il n’était resté que treize jours…

— Et, ajouta Khamis, il n’est guère possible d’imaginer ce qu’il a pu devenir.

— N’importe, observa Max Huber, je ne suis pas curieux…

— Oh ! cher ami, vous l’êtes à un rare degré…

— Vous avez raison, John, et pour avoir le mot de cette énigme…

— Partons », se contenta de dire le foreloper.

En effet, il n’y avait pas à s’attarder. Mettre le radeau en état de quitter la clairière, descendre le rio, cela s’imposait. Si, plus tard, on jugeait convenable d’organiser une expédition au profit du docteur Johausen, de s’aventurer jusqu’aux extrêmes limites de la grande forêt, cela se pourrait faire dans des conditions plus favorables, et libre aux deux amis d’y prendre part.

Avant de sortir de la cage, Khamis en visita les moindres coins. Peut-être y trouverait-il quelque objet à utiliser. Ce ne serait pas là acte d’indélicatesse, car, après deux ans d’absence, comment admettre que leur possesseur reparût jamais pour les réclamer ?…

La cabane, en somme, solidement construite, offrait encore un excellent abri. La toiture de zinc, recouverte de chaume, avait résisté aux intempéries de la mauvaise saison. La façade antérieure, la seule qui fût treillagée, regardait l’est, moins exposée ainsi aux grands vents. Et, probablement, le mobilier, literie, table, chaises, coffre, eût été retrouvé intact, si on ne l’avait emporté, et, pour tout dire, cela semblait assez inexplicable.

Cependant, après ces deux années d’abandon, diverses réparations auraient été nécessaires. Les planches des parois latérales commençaient à se disjoindre, le pied des montants jouait dans la terre humide, des indices de délabrement se manifestaient sous les festons de lianes et de verdure.

C’était une besogne dont Khamis et ses compagnons n’avaient point à se charger. Que cette cabane dût jamais servir de refuge à quelque autre amateur de simiologie, c’était fort improbable. Elle serait donc laissée telle qu’elle était.

Et, maintenant, n’y recueillerait-on pas d’autres objets que le coquemar, la tasse, l’étui à lunettes, la hachette, la boîte du carnet que les deux amis venaient de ramasser ? Khamis chercha avec soin. Ni armes, ni ustensiles, ni caisses, ni conserves, ni vêtements. Aussi le foreloper allait-il ressortir les mains vides, lorsque dans un angle du fond, à droite, le sol, qu’il frappait du pied, rendit un son métallique.

« Il y a quelque chose là…, dit-il.

— Peut-être une clef ?… répondit Max Huber.

— Et pourquoi une clef ?… demanda John Cort.

— Eh ! mon cher John…, la clef du mystère ! »

Ce n’était point une clef, mais une caisse en fer-blanc qui avait été enterrée à cette place et que retira Khamis. Elle ne paraissait pas avoir souffert, et, non sans une vive satisfaction, il fut constaté qu’elle contenait une centaine de cartouches !

« Merci, bon docteur, s’écria Max Huber, et puissions-nous reconnaître un jour le signalé service que vous nous aurez rendu ! »

Service signalé, en effet, car ces cartouches étaient précisément du même calibre que les carabines du foreloper et de ses deux compagnons.

Il ne restait plus qu’à revenir au lieu de halte, et à remettre le radeau en état de navigabilité.

« Auparavant, proposa John Cort, voyons s’il n’existe aucune trace du docteur Johausen et de son serviteur aux environs… Il est possible que tous deux aient été entraînés par les indigènes dans les profondeurs de la forêt, mais il est possible aussi qu’ils aient succombé en se défendant… et si leurs restes sont sans sépulture…

— Notre devoir serait de les ensevelir », déclara Max Huber.

Les recherches dans un rayon de cent mètres ne donnèrent pas de résultat. On devait en conclure que l’infortuné Johausen avait été enlevé — et, par qui si ce n’est pas les indigènes, ceux-là mêmes que le docteur prenait pour des singes et qui causaient entre eux ?… Quelle apparence, en effet, que des quadrumanes fussent doués de la parole ?…

« En tout cas, fit observer John Cort, cela indique que la forêt de l’Oubanghi est fréquentée par des nomades, et nous devons nous tenir sur nos gardes…

— Comme vous dites, monsieur John, approuva Khamis. Maintenant, au radeau…

— Et ne pas savoir ce qu’est devenu ce digne Teuton !… répliqua Max Huber. Où peut-il être ?…

— Là où sont les gens dont on n’a plus de nouvelles, dit John Cort.

— Est-ce une réponse cela, John ?…

— C’est la seule que nous puissions faire, mon cher Max. »

Lorsque tous furent de retour à la grotte, il était environ neuf heures. Khamis s’occupa d’abord de préparer le déjeuner. Puisqu’il disposait d’une marmite, Max Huber demanda que l’on substituât la viande bouillie à la viande rôtie ou grillée. Ce serait une variante au menu ordinaire. La proposition acceptée, on alluma le feu, et, vers midi, les convives se délectèrent d’une soupe à laquelle il ne manquait que le pain, les légumes et le sel.

Mais, avant le déjeuner, tous avaient travaillé aux réparations du radeau comme ils y travaillèrent après. Très heureusement, Khamis avait trouvé derrière la cabane quelques planches qui purent remplacer celles de la plate-forme, pourries en plusieurs endroits. Grosse besogne d’évitée, étant donné le manque d’outils. Cet ensemble de madriers et de planches fut rattaché au moyen de lianes aussi solides que des ligaments de fer, ou tout au moins que des cordes d’amarrage. L’ouvrage était terminé lorsque le soleil disparut derrière les massifs de la rive droite du rio.

Le départ avait été remis au lendemain dès l’aube. Mieux valait passer la nuit dans

la
avant le déjeuner, tous avaient travaillé.
grotte. En effet, la pluie qui menaçait se mit à tomber avec force vers huit heures.

Ainsi donc, après avoir retrouvé l’endroit où était venu s’installer le docteur Johausen, Khamis et ses compagnons partiraient sans savoir ce que ledit docteur était devenu !… Rien… rien !… Pas un seul indice !… Cette pensée ne cessait d’obséder Max Huber, alors qu’elle préoccupait assez peu John Cort et laissait le foreloper tout à fait indifférent. Il allait rêver de babouins, de chimpanzés, de gorilles, de mandrilles, de singes parlants, tout en convenant que le docteur n’avait pu avoir affaire qu’à des indigènes !… Et alors — l’imaginatif qu’il était ! — la grande forêt lui réapparaissait avec ses éventualités mystérieuses, les invraisemblables hantises que lui suggéraient ses profondeurs, peuplades nouvelles, types inconnus, villages perdus sous les grands arbres…

Avant de s’étendre au fond de la grotte :

« Mon cher John, et vous aussi, Khamis, dit-il, j’ai une proposition à vous soumettre…

— Laquelle, Max ?…

— C’est de faire quelque chose pour le docteur…

— Se lancer à sa recherche ?… se récria le foreloper.

— Non, reprit Max Huber, mais donner son nom à ce cours d’eau, qui n’en a pas, je présume… »

Et voilà pourquoi le rio Johausen figurera désormais sur les cartes modernes de l’Afrique équatoriale.

La nuit fut tranquille, et, tandis qu’ils veillaient tour à tour, ni John Cort, ni Max Huber, ni Khamis n’entendirent un seul mot frapper leur oreille.