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Le Volcan d’or/Partie I/Chapitre 9

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Bibliothèque d’éducation et de récréation (p. 142-149).


IX

LE KLONDIKE


C’est une vaste région, baignée par les eaux de deux océans, l’Arctique et le Pacifique, cette portion du Nord-Amérique qui s’appelle l’Alaska. On ne donne pas moins de quinze cent mille kilomètres carrés à ce territoire, que l’empereur russe, autant, dit-on, par sympathie pour l’Union que par antipathie pour la Grande-Bretagne, céda aux États-Unis qui firent, ce jour-là, un pas de plus vers la réalisation intégrale de la fameuse doctrine de Monroë : Toute l’Amérique aux Américains.

En dehors des gisements aurifères, qu’elle contient, y aura-t-il grand profit à tirer de la contrée mi-canadienne, mi-alaskienne que le Yukon arrose, contrée en partie située au delà du cercle polaire, et dont le sol n’est propre à aucune culture ? C’est peu probable.

Il ne faut pas oublier, cependant, que l’Alaska, en y comprenant les îles Baranof, Amirauté, Prince-de-Galles, qui en dépendent, ainsi que l’archipel des Aléoutiennes, possède un développement littoral immense, où nombre de ports se prêtent à la relâche des navires, depuis Sitka, capitale de l’État d’Alaska, jusqu’à Saint-Michel, placé à l’embouchure du Yukon, l’un des plus grands fleuves du monde.

Le cent quarante et unième méridien a été arbitrairement choisi comme ligne de démarcation entre l’Alaska et la Puissance du Dominion. Quant à la limite méridionale, qui dévie et se recourbe de manière à envelopper les îles riveraines, elle manque peut-être de la précision désirable.

En jetant les yeux sur une carte de l’Alaska, on remarque que le sol est plat sur sa plus grande étendue. Le système orographique ne s’accuse que dans le sud. Là, débute la chaîne des montagnes qui se continue à travers la Colombie et la Californie sous le nom de Cascade Ranger.

Ce qui frappe plus particulièrement, c’est le cours du Yukon. Après avoir arrosé le Dominion en se dirigeant vers le nord après l’avoir couvert de l’immense réseau de ses affluents, le magnifique fleuve pénètre dans l’Alaska, décrit une courbe jusqu’au Fort Yukon, puis, redescendant vers le sud-ouest, va se jeter, à Saint-Michel, dans la mer de Behring.

Le Yukon est supérieur au Père des Eaux, au Mississippi lui-même. Il ne débite pas moins de vingt-trois mille mètres cubes à la seconde, et son cours s’étend sur deux mille deux cent quatre-vingt-dix kilomètres, à travers un bassin dont la surface égale deux fois celle de la France.

Si les territoires qu’il parcourt ne sont pas susceptibles de culture, l’aire forestière y est très considérable. Ce sont particulièrement d’impénétrables bois de cèdres jaunes où le monde entier pourrait se fournir, si les forêts plus accessibles venaient à s’épuiser. Quant à la faune, elle a pour représentants l’ours noir, l’orignal, le caribou, le thébai ou brebis de montagne, le chamois à long pelage blanc, plus une riche collection de gibier de plume, gelinottes, bécassines, grives, perdrix des neiges, canards qui se multiplient par myriades.

Les eaux qui baignent l’immense périmètre des côtes ne sont pas moins riches en mammifères marins et en poissons de toute espèce. Il en est un, le harlatan, qui mérite une mention spéciale. Ce poisson est tellement imprégné d’huile que l’on peut, sans aucune préparation, l’allumer pour s’éclairer ainsi qu’on ferait d’une torche. D’où ce nom de Candle Fish que lui ont donné les Américains.

Découverte par les Russes en 1730, explorée en 1741, alors que sa population totale, en général d’origine indienne, ne dépassait pas trente-trois mille habitants, cette contrée est présentement envahie par la foule des émigrants et des prospecteurs, que les mines d’or attirent depuis quelques années au Klondike.

C’est en 1864 que l’on entendit parler pour la première fois de ces mines arctiques. À cette époque, le révérend Mac Donald trouva l’or à ramasser par cuillerées dans une petite rivière voisine du Fort Yukon.

En 1882, une troupe d’anciens mineurs de la Californie, et parmi eux les frères Boswell, s’aventurent à travers les traces du Chilkoot et exploitent régulièrement les nouveaux placers.

En 1885, des orpailleurs du Lewis-Yukon signalent les gisements du Forty Miles Creek, un peu en aval de l’emplacement futur de Dawson City, presque à l’endroit même que devait occuper plus tard le claim 129 de Josias Lacoste. Deux ans après, au moment où le gouvernement canadien procède à la délimitation de la province, ils en ont extrait six cent mille francs d’or.

En 1892, la North American Trading and Transportation Company, de Chicago, fonde la bourgade de Cudahy, au confluent du Forty Miles Creek et du Yukon. Vers la même époque, tout en surveillant le travail, treize constables, quatre sous-officiers et trois officiers ne recueillent pas moins de quinze cent mille francs dans les claims du Sixty Miles Creek, un peu en amont de Dawson City.

L’élan est donné ; les prospecteurs vont accourir de toutes parts. En 1895, ils ne sont pas moins de mille Canadiens, principalement des Français, à franchir le Chilkoot.

Mais c’est en 1896 que se répand la retentissante nouvelle. On vient de découvrir un cours d’eau d’une richesse incroyable. Ce cours d’eau, c’est l’Eldorado, un affluent de la Bonanza, laquelle est un affluent de la Klondike River, elle-même affluent du Yukon. Aussitôt s’empresse la foule des chercheurs d’or. À Dawson City, les lots qui se vendaient vingt-cinq francs en valent bientôt cent cinquante mille.

La région qui porte plus spécialement le nom de Klondike n’est qu’un district du Dominion. Le cent quarante et unième degré de longitude, qui trace déjà la ligne de démarcation entre l’Alaska devenue américaine et les possessions de la Grande-Bretagne, forme aussi la limite occidentale de ce district.

Au Nord, un affluent du Yukon, la Klondike River, marque sa frontière, et va confluer à la ville même de Dawson City qu’elle divise en deux parties inégales.

Par l’Est, il confine à cette portion du Dominion sur laquelle apparaissent les premières ramifications des Montagnes Rocheuses, et que le Mackensie traverse du Sud au Nord.

Le centre du district se relève en hautes collines, dont la principale, le Dôme, fut découverte en juin 1897. Ce sont les seuls reliefs de ce sol, généralement plat, où se développe le réseau hydrographique qui se rattache au bassin du Yukon. La plupart des tributaires du fleuve charrient l’or en paillettes, et, sur leurs rives, des centaines de claims sont déjà en exploitation. Mais le territoire aurifère par excellence est celui que baignent la Bonanza sortie des Dômes de Cormack et ses multiples affluents, l’Eldorado, la Queen, le Bulder, l’American, le Pure Gold, le Cripple, la Tail, etc.

On s’explique que, sur un territoire sillonné de creeks et de rios entièrement dégagés de glaces pendant les trois ou quatre mois de la belle saison, sur ces gisements si nombreux et d’une exploitation relativement facile, les prospecteurs se soient précipités en foule, et l’on comprend que leur nombre augmente chaque année, malgré les fatigues, la misère, les déboires du voyage.

À l’endroit même où la Klondike River se jette dans le Yukon, il n’existait, il y a quelques années, qu’un marais souvent submergé par les crues. Quelques huttes d’Indiens, des sortes d’isbas construites à la mode russe, où vivaient misérablement des familles indigènes, animaient seules cette triste solitude.

C’EST À CE CONFLUENT QU’UN CANADIEN FONDA DAWSON CITY. (Page 146.)

C’est à ce confluent des deux cours d’eau qu’un Canadien du nom de Leduc fonda un beau jour Dawson City qui, en 1898, comptait déjà plus de dix-huit mille habitants.

La ville fut tout d’abord divisée par son fondateur en lots dont celui-ci ne demandait pas plus de vingt-cinq francs, lots qui trouvent maintenant acheteurs à des prix variant entre cinquante et deux cent mille francs. Si les gisements du Klondike ne sont pas voués à un épuisement prochain, si d’autres placers sont découverts dans le bassin du grand fleuve, il peut arriver que Dawson City devienne une métropole aussi imposante que Vancouver de la Colombie britannique ou Sacramento de la Californie américaine.

Aux premiers jours qui suivirent sa naissance, la ville nouvelle fut menacée de disparaître sous l’inondation, comme il en était du marécage dont elle occupait la place. Il fallut construire des digues solides pour se garantir contre ce danger, qui n’existe, d’ailleurs, chaque année, que pendant un temps très court. Si, en effet, au moment de la débâcle du Yukon, l’abondance des eaux est telle que les plus grands ravages sont à redouter, durant l’été, par contre, le niveau des fleuves baisse à ce point que la Klondike River peut être traversée à pied sec.

Ben Raddle connaissait à fond l’histoire de ce district. Il s’était mis au courant de toutes les découvertes faites depuis quelques années. Il savait quelle avait été la progression constante du rendement des placers et quels coups de fortune s’y étaient produits. Qu’il ne fût venu au Klondike que pour prendre possession du claim de Forty Miles Creek, pour en reconnaître la valeur, pour le vendre au meilleur prix, on devait le croire, puisqu’il l’affirmait. Mais Summy Skim sentait que l’intérêt de son cousin pour les questions aurifères avait crû en même temps que diminuait son éloignement de la région minière, et, de plus en plus, il redoutait que l’on ne prît racine dans ce pays de l’or et de la misère.

À cette époque, le district ne comptait pas moins de huit mille claims, numérotés depuis l’embouchure des affluents et des sous-affluents du Yukon jusqu’à leur source. Les lots étaient de cinq cents pieds de superficie, ou de deux cent cinquante, d’après la modification apportée par la loi de 1896.

L’engouement des prospecteurs, la préférence des syndicats allaient toujours aux gisements de la Bonanza, de ses tributaires, et des collines de la rive gauche de la Klondike River.

N’est-ce pas dans ce sol privilégié que Georgy Mac Cormack vendit plusieurs claims, de vingt-quatre pieds de longueur sur quatorze de largeur, dont on retira des pépites pour une valeur de huit mille dollars, soit quarante mille francs en moins de trois mois ?..

La richesse des gisements de l’Eldorado n’est-elle pas si grande que, d’après le cadastreur Ogilvie, la moyenne de chaque plat est comprise entre vingt-cinq et trente-cinq francs ? D’où cette logique conclusion, que, si, comme tout le donne à croire, la veine est large de trente pieds, longue de cinq cents, épaisse de cinq, elle produira jusqu’à vingt millions de francs. Aussi, dès cette époque, les sociétés, les syndicats cherchaient-ils à acquérir ces claims et se les disputaient-ils aux plus hauts prix.

Il était véritablement regrettable — c’est du moins ce que devait se dire Ben Raddle, car pour Summy Skim il n’y songeait guère — que l’héritage de l’oncle Josias n’eût pas été un de ces claims de la Bonanza, au lieu d’appartenir à la région du Forty Miles Creek, de l’autre côté du Yukon. Que l’on voulût l’exploiter ou le vendre, le profit eût été plus considérable. Il est même à supposer que les offres faites aux héritiers auraient été telles qu’ils n’eussent pas entrepris le voyage du Klondike : Summy Skim serait alors en villégiature dans sa ferme de Green Valley, au lieu de patauger dans les rues de cette capitale, dont la boue renferme peut-être des parcelles du précieux métal.

Restaient, il est vrai, les propositions faites par la Trading and Transportation Company, à moins que, faute de réponse, elles ne fussent devenues caduques.

Après tout, Ben Raddle était venu pour voir, il verrait. Bien que le 129 n’eût jamais produit de pépites de trois mille francs, — la plus grosse qui fut trouvée au Klondike atteignait cette valeur — il ne devait pas être épuisé, puisque des offres d’achat avaient été faites. Les syndicats américains ou anglais ne traitent pas les yeux fermés ces sortes d’affaires. Il était donc à croire, même en admettant le pire, que les deux cousins retireraient de leur voyage au moins de quoi en couvrir les frais.

D’ailleurs, Ben Raddle le savait, on parlait déjà de nouvelles découvertes. Summy avait les oreilles rebattues du Hunter, un affluent de la Klondike River, qui s’écoule entre des montagnes hautes de quinze cents pieds, riches de gisements dont l’or était plus pur que celui de l’Eldorado ; — du Gold Bottom, où, d’après le rapport d’Ogilvie, il existerait un filon de quartz aurifère, donnant jusqu’à mille dollars par tonne ; — de cent autres rios plus merveilleux encore.

« Tu comprends, Summy, concluait Ben Raddle. En cas de déception, nous pourrons toujours nous retourner dans ce pays extraordinaire.

Summy faisait alors la sourde oreille, et revenait obstinément à ses moutons :

— Tout cela est parfait, Ben. Permets-moi, cependant, de te rappeler à la question. Très bien la Bonanza, l’Eldorado, le Bear, le Hunter, le Gold Bottom. Mais il s’agit pour nous du Forty Miles, et je n’en entends pas plus parler, de ce Forty Miles, que s’il n’existait pas.

— Il existe, sois tranquille, répondait Ben Raddle sans s’émouvoir. Tu pourras le constater bientôt de visu.

Puis, revenant à son idée favorite, il reprenait :

« Mais comment ne t’intéresses-tu pas davantage à ce prodigieux Klondike ? Les rues sont pavées d’or, ici, positivement. Et le Klondike n’est pas le seul territoire de la contrée à être sillonné par les veines aurifères. Tu n’as qu’à jeter les yeux sur une carte, et tu verras quelle incroyable quantité de régions minéralisées sont déjà signalées. Il y en a au Chilkoot, que nous avons traversé, aux monts Cassiar, et ailleurs. L’Alaska en est pleine, et leur chaîne se prolonge au delà du cercle polaire, jusqu’aux rivages de l’océan Glacial !..

Mais cet hymne enflammé n’arrivait pas à troubler la sérénité de Summy. En vain Ben Raddle faisait-il miroiter tous ces trésors devant les yeux de son cousin, celui-ci se contentait de répondre en souriant :

— Tu as raison, Ben, tu as parfaitement raison. Le bassin du Yukon est à coup sûr un pays béni des dieux. En ce qui me concerne je songe avec une véritable ivresse que nous en possédons un tout petit morceau… car, s’il était plus gros, il nous faudrait sans doute plus de temps pour en être enfin débarrassés ! »