Le Voleur (Darien)/01

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P.-V. Stock (p. 1-13).

I

AURORE


Mes parents ne peuvent plus faire autrement.

Tout le monde le leur dit. On les y pousse de tous les côtés. Mme Dubourg a laissé entendre à ma mère qu’il était grand temps ; et ma tante Augustine, en termes voilés, a mis mon père au pied du mur.

— Comment ! des gens à leur aise, dans une situation commerciale superbe, avec une santé florissante, vivre seuls ? Ne pas avoir d’enfant ? De gueux, de gens qui vivent comme l’oiseau sur la branche, sans lendemains assurés, on comprend ça. Mais, sapristi !… Et la fortune amassée, où ira-t-elle ? Et les bons exemples à léguer, le fruit de l’expérience à déposer en mains sûres ?… Voyons, voyons, il vous faut un enfant — au moins un. — Réfléchissez-y.

Le médecin s’en mêle :

— Mais, oui ; vous êtes encore assez jeune ; pourtant, il serait peut-être imprudent d’attendre davantage.

Le curé aussi :

— Un des premiers préceptes donnés à l’homme…

Que voulez-vous répondre à ça ?

— Oui, oui, il vous faut un enfant.

Eh ! bien, puisque tout le monde le veut, c’est bon : ils en auront un.

Ils l’ont.

Je me présente — très bien (j’en ai conservé l’habitude) — un matin d’avril, sur le coup de dix heures un quart.

— Je m’en souviendrai toute ma vie, disait plus tard Aglaé, la cuisinière ; il faisait un temps magnifique et le baromètre marquait : variable.

Quel présage !

Et là-dessus, si vous voulez bien, nous allons passer plusieurs années.


Qu’est-ce que vous diriez, à présent, si j’apparaissais à vous en costume de collégien ? Vous diriez que ma tunique est trop longue, que mon pantalon est trop court, que mon képi me va mal, que mes doigts sont tachés d’encre et que j’ai l’air d’un serin.

Peut-être bien. Mais ce que vous ne diriez pas, parce que c’est difficile à deviner, même pour les grandes personnes, c’est que je suis un élève modèle ; je fais l’honneur de ma classe et la joie de ma famille. On vient de loin, tous les ans, pour me voir couronner de papier vert, et même de papier doré ; le ban et l’arrière-ban des parents sont convoqués pour la circonstance. Solennité majestueuse ! Cérémonie imposante ! La robe d’un professeur enfante un discours latin et les broderies d’un fonctionnaire étincellent sur un discours français. Les pères applaudissent majestueusement.

— C’est à moi, cet enfant-là. Vous le voyez, hein ? Eh ! bien, c’est à moi !

Les mères ont la larme à l’œil.

— Cher petit ! Comme il a dû travailler ! Ah ! c’est bien beau, l’instruction…

Les parents de province s’agitent. Des chapeaux barbares, échappés pour un jour de leur prison d’acajou, font des grâces avec leurs plumes. Des redingotes 1830 s’empèsent de gloire. Des parapluies centenaires allongent fièrement leurs grands becs. On voit tressaillir des châles-tapis.

Et je sors de là acclamé, triomphant, avec le fil de fer des couronnes qui me déchire le front et m’égratigne les oreilles, avec des livres plein les bras — des livres verts, jaunes, rouges, bleus et dorés sur tranche, à faire hurler un Peau-Rouge et à me donner des excitations terribles à la sauvagerie, si j’étais moins raisonnable.

Mais je suis raisonnable. Et c’est justement pourquoi ça m’est bien égal, d’avoir une tunique trop longue et l’air bête. Si je suis un serin, c’est un de ces serins auxquels on crève les yeux pour leur apprendre à mieux chanter. Si mes vêtements sont ridicules, est-ce ma faute si l’on me harnache aujourd’hui en garde-national, comme on m’habillera en lézard à cornes quand je serai académicien ?

Car j’irai loin. On me le prédit tous les jours. Sic itur ad astra.

J’ai le temps, d’ailleurs. Je n’ai encore que quinze ans.

— Un bel âge ! dit mon oncle. On est déjà presque un jeune homme et l’on a encore toute la candeur de l’enfance.

Candeur !… Mon enfance ? Je ne me rappelle déjà plus. Mes souvenirs voguent confusément, fouettés de la brise des claques et mouillés de la moiteur des embrassades, sur des lacs d’huile de foie de morue.

Comment me rappellerais-je quelque chose ? J’ai été un petit prodige. Je crois que je savais lire avant de pouvoir marcher. J’ai appris par cœur beaucoup de livres ; j’ai noirci des fourgons de papier blanc ; j’ai écouté parler les grandes personnes. J’ai été bien élevé…

Des souvenirs ? En vérité, même aujourd’hui, c’est avec peine que j’arrive à faire évoluer des personnages devant le tableau noir qui a servi de fond à la tristesse de mes premières années. Oui, même en faisant voyager ma mémoire dans tous les coins de notre maison de Paris ; dans les allées ratissées de notre jardin de la campagne — un jardin où je ne peux me promener qu’avec précaution, où des allées me sont défendues parce que j’effleurerais des branches et que j’arracherais des fleurs, où les rosiers ont des étiquettes, les géraniums des scapulaires et les giroflées un état-civil à la planchette ; — dans l’herbe et sous les arbres de la propriété de mon grand’père qui pourtant ne demanderait pas mieux, lui, que de me laisser vacciner les hêtres et décapiter les boutons d’or…

Des souvenirs ? Si vous voulez.


Mon père ? j’ai deux souvenirs de lui.

Un dimanche, il m’a emmené à une fête de banlieue. Comme j’avais fait manœuvrer sans succès les différents tourniquets chargés de pavés de Reims, de porcelaines utiles et de lapins mélancoliques, il s’est mis en colère.

— Tu vas voir, a-t-il dit, que Phanor est plus adroit que toi.

Il a fait dresser le chien contre la machine et la lui a fait mettre en mouvement d’un coup de patte autoritaire. Phanor a gagné le gros lot, un grand morceau de pain d’épice.

— Puisqu’il l’a gagné, a prononcé mon père, qu’il le mange !

Il a déposé le pain d’épice sur l’herbe et le chien s’est mis à l’entamer, avec plaisir certainement, mais sans enthousiasme. Des hommes vêtus en ouvriers, derrière nous, ont murmuré.

— C’est honteux, ont-ils dit, de jeter ce pain d’épice à un chien lorsque tant d’enfants seraient si heureux de l’avoir.

Mon père n’a pas bronché. Mais, quand nous avons été partis, je l’ai entendu qui disait à ma mère :

— Ce sont des souteneurs, tu sais.

J’ai demandé ce que c’était que les souteneurs. On ne m’a pas répondu. Alors, j’ai pensé que les souteneurs étaient des gens qui aimaient beaucoup les enfants.

Plus tard, mon père m’a procuré une joie plus grave. Il m’a fait voir Gambetta. C’était au Palais de Versailles, où se tenait alors l’Assemblée Nationale. La séance était ouverte quand nous sommes entrés. Un monsieur chauve, fortifié d’un gilet blanc, était à la tribune. Il disait que le maïs est très mauvais pour les chevaux. J’ai cru que c’était Gambetta.

Mon père s’est mis en colère. Comment ! je ne reconnais pas Gambetta ! Il est assez facile à distinguer des autres, pourtant. Ne m’a-t-on pas dit mille fois qu’il s’était crevé un œil parce que ses parents ne voulaient pas le retirer d’un collège de Jésuites ?

Si, on me l’a dit mille fois. Je sais ainsi qu’un fils a le droit de désobéir à ses parents quand ils le mettent chez les Jésuites, mais qu’il doit leur obéir aveuglement lorsqu’ils l’enferment ailleurs.

— Ah ! tu es vraiment bien nigaud, mon pauvre enfant ! À quoi ça sert-il, alors, d’avoir mis dans ta chambre le portrait du grand patriote ? Je parie que tu ne le regardes seulement pas, avant de te coucher… En tous cas, tu n’es guère physionomiste ; combien a-t-il d’yeux, le député qui parle à la tribune ? Un, ou deux ?

Je ne sais pas, je ne sais pas. Je crois bien qu’il en a trois. Il a des yeux partout. Il en est plein. Je le vois bien, à présent ; mais, tout à l’heure, je ne pouvais rien voir ; j’étais ébloui. Ah ! j’ai été tellement ému, en pénétrant dans l’auguste enceinte, dans le sanctuaire des lois ! J’en suis encore tout agité. Et puis, je croyais que Gambetta ne quittait pas la tribune, que c’était lui qui parlait tout le temps — que les autres n’étaient là que pour l’écouter.

Mon père donne des explications aux voisins qui ébauchent des gestes indulgents, après avoir souri de pitié.

— Je ne comprends vraiment pas comment il a pu confondre ainsi… Il a toujours le premier prix d’Histoire et il reconnaîtrait M. Thiers à une demi-lieue…

Puis, il se tourne vers moi.

— Le voilà, Gambetta ! Tiens, là, là !

Oui, c’est lui, c’est bien lui. Je reconnais son œil — la place de son œil. — Il est là, au premier banc — le banc de la commission, dit un voisin qui s’y connaît — étendu de tout son long, ou presque, les mains dans les poches et la cravate de travers. Et, de toute l’après-midi, il ne desserre point les dents, pas une seule fois. Il se contente de renifler. Une séance fort intéressante, cependant, où l’on discute la qualité des fourrages — paille, foin, luzerne, avoine, son et recoupette.

— C’est bien dommage que Gambetta n’ait pas parlé, dis-je à mon père, comme nous sortons.

— La parole est d’argent et le silence est d’or, me répond-il d’une voix qui me fait comprendre qu’il m’en veut de ma bévue de tout à l’heure. Mais je ne t’avais pas promis de te faire entendre Gambetta ; ça ne dépend point de moi. Je t’avais promis de te le faire voir. Tu l’as vu. Tu n’espérais pas quelque chose d’extraordinaire, je pense ?

Moi ? Pas du tout. Je ne m’attendais pas, bien sûr, à voir le tribun rincer son œil de plomb dans le verre d’eau sucrée, ou le lancer au plafond pour le rattraper dans la cuiller. Je sais qu’il est trop bien élevé pour ça.

— Que son exemple te serve de leçon, reprend mon père. Avec de l’économie et en faisant son droit, on peut aujourd’hui arriver à tout. Il dépend de toi de monter aussi haut que lui.

Je crois que j’aurais peur, en ballon. Du reste, bien que je ne l’avoue qu’à moi-même, j’ai été très désillusionné. Le Gambetta que j’ai vu n’est point celui que j’espérais voir. Non, pas du tout. Je ne me rappelle déjà plus sa figure : et si sa face — de profil — ne protégeait pas mon sommeil, pendant les vacances, j’ignorerais demain comment il a le nez fait. Est-ce que je ne suis pas physionomiste, comme l’assure mon père ?

Si, je le suis ; au moins quelquefois. Et le monsieur chauve, en gilet blanc, qui parlait quand nous sommes entrés, je vous jure que je ne l’ai point oublié. Ses traits se sont gravés en moi sans que le temps ait jamais pu les effacer. Quand je veux, dans les circonstances graves, me représenter un homme d’État, c’est son visage que j’évoque, c’est son linge et son attitude que vient m’offrir ma mémoire. Oui, malgré mon père, dont les admirations étaient certainement justifiées, ce n’est pas Gambetta, ni même M. Thiers, qui symbolisent pour moi le gouvernement nécessaire d’un peuple libre, mais policé. C’est ce monsieur, dont j’ignore le nom, dont les cheveux avaient quitté la France dans le fiacre à Louis-Philippe, dont la blanchisseuse avait un si joli coup de fer, et qui condamnait le maïs, formellement et sans appel, au nom de la cavalerie tout entière.


J’ai trois souvenirs de ma mère.

Un jour, comme j’étais tout petit, elle me tenait sur ses genoux quand on est venu lui annoncer qu’une traite souscrite par un client était demeurée impayée. Elle m’a posé à terre si rudement que je suis tombé et que j’ai eu le poignet foulé.

Une fois, elle m’a récompensé parce que j’avais répondu à un vieux mendiant qui venait demander l’aumône à la grille : « Allez donc travailler, fainéant ; vous ferez mieux. »

— C’est très bien, mon enfant, m’a-t-elle dit. Le travail est le seul remède à la misère et empêche bien des mauvaises actions ; quand on travaille, on ne pense pas à faire du mal à autrui.

Et elle m’a donné une petite carabine avec laquelle on peut aisément tuer des oiseaux.

Une autre fois, elle m’a puni parce que « je demande toujours où mènent les chemins qu’on traverse, quand on va se promener. » Ma mère avait raison, je l’ai vu depuis. C’est tout à fait ridicule, de demander où mènent les chemins. Ils vous conduisent toujours où vous devez aller.

Mon grand-père… C’est un ancien avoué, à la bouche sans lèvres, aux yeux narquois, qui dit toujours que le Code est formel.

— Le Code est formel.

Le geste est facétieux ; l’intonation est cruelle. La main s’ouvre, les doigts écartés, la paume dilatée comme celle d’un charlatan qui vient d’escamoter la muscade. La voix siffle, tranche, dissèque la phrase, désarticule les mots, incise les voyelles, fait des ligatures aux consonnes.

— Le Code est formel !

J’écoute ça, plein d’une sombre admiration pour l’autorité souveraine et mystérieuse du Code, un peu terrifié aussi — et en mangeant mes ongles. — C’est une habitude que rien n’a pu me faire perdre, ni les choses amères dont on me barbouille les doigts, quand je dors, et qui me font faire des grimaces au réveil, ni les exhortations, ni les réprimandes ; mais mon grand-père, en un clin d’œil, m’en a radicalement corrigé.

— Il ne faut pas manger tes ongles, m’a-t-il dit. Il ne faut pas manger tes ongles parce qu’ils sont à toi. Si tu aimes les ongles, mange ceux des autres, si tu veux et si tu peux ; mais les tiens sont ta propriété, et ton devoir est de conserver ta propriété.

J’ai écouté mon grand-père et j’ai perdu ma mauvaise habitude. Peut-être que le Code est formel, pour les ongles.

J’ai voulu m’en assurer, un, jour, quand j’ai été plus grand ; voir aussi ce que c’est que ce livre qui résume la sagesse des âges et condense l’expérience de l’humanité, qui décide du fas et du nefas, qui promulgue des interdictions et suggère des conseils, qui fait la tranquillité des bons et la terreur des méchants.

On m’avait envoyé, pendant les vacances, passer quelques jours chez mon grand-père. Une après-midi, j’ai pu m’introduire sans bruit dans la bibliothèque, saisir un Code, le cacher sous ma blouse et me réfugier, sans être vu, derrière le feuillage d’une tonnelle, tout au fond du jardin.

Avec quel battement de cœur j’ai posé le volume sur la table rustique du berceau ! Avec quelles transes d’être surpris avant d’avoir pu boire à ma soif à la source de justice et de vérité, avec quels espoirs inexprimables et quels pressentiments indicibles ! Le voile qui me cache la vie va se déchirer tout d’un coup, je le sens ; je vais savoir le pourquoi et le comment de l’existence de tous les êtres, connaître les liens qui les attachent les uns aux autres, les causes profondes de l’harmonie qui préside aux rapports des hommes, pénétrer les bienfaisants effets de ce progrès que rien n’arrête, de cette civilisation dont j’apprends à m’enorgueillir. Non, Ali-Baba n’a point éprouvé, en pénétrant dans la caverne des quarante voleurs, des tressaillements plus profonds que ceux qui m’agitent en ouvrant le livre sacré ! Non, Ève n’a pas cueilli le fruit défendu, au jardin d’Éden, avec une émotion plus grande ; le Tentateur ne lui avait parlé qu’une seule fois de la saveur de la pomme – et il y a si longtemps, moi, que j’entends chanter la gloire du Code, du Code qui est formel !

Je lis. Je lis avec acharnement, avec fièvre. Je lis le Contrat de louage, le Régime dotal, beaucoup d’autres choses comme ça. Et je ne sens pas monter en moi le feu de l’enthousiasme, et je ne suis point envahi par cette exaltation frénétique que j’attendais aux premières lignes. Mais ça va venir, je le sais, pourvu que je ne me décourage pas, que je persévère, que j’aille jusqu’au bout. Du courage ! « Le mur mitoyen… »

— Qu’est-ce que tu fais là ?

Mon grand-père est devant moi. Il est entré sans que j’aie pu m’en apercevoir, tellement j’étais absorbé.

— Il y a deux heures que je te cherche. Qu’est-ce que tu fais ? Tu lis ? Qu’est-ce que tu lis ?

— Je lis le Code !

À quoi bon nier ? Le livre est là, grand ouvert sur la table, témoin muet, mais irrécusable, de ma curiosité perverse. Mon grand-père sourit.

— Tu lis le Code ! Ça t’amuse, de lire le Code ? Ça t’intéresse ?

Je fais un geste vague. Ça ne m’amuse pas, certainement : mais ça m’intéresserait sans aucun doute, si l’on me laissait continuer. Telle est, du moins, mon opinion. Opinion sans valeur, mon grand-père me le démontre immédiatement.

— Pour lire le Code, mon ami, il ne suffit pas de savoir lire ; il faut savoir lire le Code. Ce qu’il faut lire, dans ce livre-là, ce n’est pas le noir, l’imprimé ; c’est le blanc, c’est ça…

Et il pose son doigt sur la marge.

Très vexé, je ferme brusquement le volume. Mon grand-père sourit encore.

— Il faut avoir des égards pour ce livre, mon enfant. Il est respectable. Dans cinquante ans, c’est tout ce qui restera de la Société.

Bon, bon. Nous verrons ça.


J’ai un autre souvenir, encore.

M. Dubourg est un ami de la famille. C’est un homme de cinquante ans, au moins, employé supérieur d’un ministère où sa réputation de droiture lui assure une situation unique. Réputation méritée ; mon grand-père, souvent un peu sarcastique, en convient sans difficulté : Dubourg, c’est l’honnêteté en personne. Il est notre voisin, l’été ; sa femme est une grande amie de ma mère et c’est avec son fils, Albert, que je joue le plus volontiers. J’ai l’habitude d’aller le chercher l’après-midi ; et je suis fort étonné que, depuis plusieurs jours, on me défende de sortir. Que se passe-t-il ?

J’ai surpris des bouts de conversation, j’ai fait parler les domestiques. Il paraît que M. Dubourg s’est mal conduit… des détournements considérables… une cocotte… la ruine et le déshonneur — sinon plus…

Mon père se doute que je suis au courant des choses, car il prend le parti de ne plus se gêner devant moi.

— Dubourg peut se flatter d’avoir de la chance, dit-il à ma mère, à déjeuner ; il ne sera pas poursuivi ; il a remboursé, et on se contente de ça. Moi, je ne comprends pas ces indulgences-là ; c’est tout à fait démoralisant ; le crime ne doit jamais, sous aucun prétexte, échapper au châtiment.

— Jamais, dit ma mère. Mais on aura eu égard à son âge.

— Belle excuse ! Raison de plus pour n’avoir pas de pitié. Une cocotte ! Une danseuse !… Une liaison qui durait depuis des mois — depuis des années, peut-être… Connais-tu rien de plus immoral ? Et monsieur fouille à pleines mains dans les caisses publiques pour entretenir ça !… Comme sous l’Empire ! Comme sous Louis XV !… Et, quand on le prend sur le fait, on lui pardonne, sous prétexte qu’il a cinquante-cinq ans de vie irréprochable et que ses cheveux sont blancs !

— Ce n’est guère encourageant pour les honnêtes gens, dit ma mère. On éprouve un tel soulagement à lire, dans les journaux, les condamnations des fripons… Enfin, jugement ou non, on est toujours libre de fermer sa porte à des gens pareils, heureusement…

— C’est ce qu’on fait partout pour Dubourg, sois tranquille. J’ai donné des ordres, ici. Et quant à toi, Georges, si par hasard tu rencontres Albert, je te défends de lui parler. Je te le défends ; tu m’entends ?

Je n’ai pas rencontré Albert. Mais le surlendemain matin, comme je suis assis, au fond du jardin, à côté de mon père qui lit son journal, je vois arriver M. Dubourg. La domestique, par bêtise ou par pitié, lui aura permis d’entrer.

— La sotte fille ! dit mon père. Elle aura ses huit jours avant midi.

Mais M. Dubourg est à dix pas. Je sens que je vais être bien gênant pour lui, qu’il ne pourra pas dire, devant moi, tout ce qu’il a à dire, et je me lève pour m’en aller. Mon père me retient par le bras.

— Reste là !

M. Dubourg parle depuis cinq minutes ; des phrases embarrassées, coupées, heurtées, honteuses d’elles-mêmes. Et, chaque fois qu’il s’arrête, mon père esquisse la moitié d’un geste, mais il ne répond rien. Rien ; pas un mot.

M. Dubourg continue. Il dit que des sympathies lui seraient si précieuses… des sympathies même cachées… qu’on désavouerait devant le monde…

Silence.

Il dit qu’il a eu un moment d’égarement… mais que le chiffre qu’on a cité était exagéré, qu’il n’avait jamais été aussi loin… qu’il ne s’explique pas… qu’il a refait tous ses comptes depuis vingt ans…

Silence.

Il dit qu’il a été un grand misérable de céder à des tentations… qu’il comprend très bien qu’on ne l’excuse pas à présent… mais qu’il avait espéré qu’on consentirait avant de le condamner définitivement… que, s’il ne se sentait pas complètement abandonné, le repentir lui donnerait des forces…

Silence.

Il dit qu’il va partir très loin avec sa famille… que, s’il était seul, il saurait bien quoi faire, et que ce serait peut-être le mieux…

Silence.

— Eh ! bien, a-t-il murmuré, je ne veux point vous importuner plus longtemps, M. Randal ; je vais vous quitter… Au revoir…

Et il a tendu une main qui tremblait. Mon père a hésité ; puis, il a mis l’aumône de deux doigts dans cette main-là.

— Adieu, Monsieur.

Alors, M. Dubourg est parti. Il s’en est allé à grandes enjambées, le dos voûté comme pour cacher sa figure, sa figure ridée, tirée, aux yeux rouges, qui a vieilli de dix ans. Le chien l’a suivi, le museau au ras du sol, lui flairant les talons d’un air bien dégoûté, serrant funèbrement sa queue entre ses pattes — comme les soldats portent leur fusil le canon en bas, aux enterrements officiels.

Je n’ai jamais oublié ça.


Mais à quoi bon se souvenir, quand on est heureux ? Car je suis heureux. Je ne dis pas que je suis très heureux, car j’ignore quel est le superlatif du bonheur. Je ne le saurai que plus tard, quand il sera temps. Tout vient à point à qui sait attendre.

J’aime mes parents. Je ne dis pas que je les aime beaucoup — je manque de point de comparaison. — Je les considère, surtout, comme mes juges naturels (l’œil dans le triangle, vous savez) ; c’est pourquoi je ne les juge point. Je pense qu’ils ont, père, mère et grand-père, exactement les mêmes idées — qu’ils expriment ou défendent, les uns avec un acharnement légèrement maladif, l’autre avec une ironie un peu nerveuse. Je suis porté à croire que ce qu’ils préfèrent en moi, c’est eux-mêmes ; mais tous les enfants en savent autant que moi là-dessus.

Je respecte mes professeurs. Même, je les aime aussi. Je les trouve beaux.

On m’a tellement dit que je serai riche, que j’ai fini par le savoir. Je travaille pour me rendre digne de la fortune que j’aurai plus tard ; c’est toujours plus prudent, dit mon grand-père. Mais, en somme, si je me conduis bien, c’est que ça me fait plaisir. Car, si je me conduisais mal, mes parents ne pourraient pas me déshériter complètement. Le Code est formel.