Le Voyage de la Novara - Étude de géographie économique

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Le Voyage de la Novara - Étude de géographie économique
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 73 (p. 426-460).
LE
VOYAGE DE LA NOVARA
ÉTUDE DE GÉOGRAPHIE ÉCONOMIQUE.

I. Reise der œsterreichischen Fregatte Novara um die Erde, von d’Karl von Scherzer. Wien, Karl Gerald’s sohn, 1867. — II. Statistisch commerzielle Ergebnisse einer Reise um die Erde, etc., von d’Karl von Scherzer. Leipzig und Wien. Brockhaus, 1867.

Tout ce qui se rapporte à l’Autriche excite actuellement en Europe un vif intérêt. On suit avec une attention à la fois bienveillante et inquiète les efforts de l’homme d’état habile qui n’a point reculé devant la tâche ardue de reconstruire sur des fondemens modernes l’antique édifice de l’empire danubien, miné par les rivalités de race, disloqué par les prétentions opposées des nationalités, ébranlé enfin par les revers successifs subis sur les champs de bataille; mais ce qu’il importe surtout de signaler en ce pays, ce sont les manifestations du réveil de la vie intellectuelle. Jusqu’à présent, l’Autriche n’a pris qu’une part insignifiante à ce grand mouvement scientifique qui, renouvelant presque toutes les branches du savoir, constitue le plus beau titre de gloire de l’Allemagne contemporaine. Les savans ne manquaient peut-être point à l’empire, mais la liberté manquait aux savans, et sans liberté la science est arrêtée dans son essor. La pensée était écrasée sous le poids d’un double despotisme, despotisme de l’état, despotisme de l’église, le second bien plus lourd que le premier, car la censure ecclésiastique, là où elle peut agir dans l’ombre, comme en Autriche il y a peu de temps encore, ôte jusqu’au goût des études indépendantes. Celui qui ne peut dire que la moitié de ce qu’il pense aimera souvent mieux se taire. Voilà du moins la cause à laquelle les Autrichiens eux-mêmes attribuent la stérilité dont leur pays semblait frappé dans l’ordre intellectuel. Il est certain qu’il y a quelques années les résultats du voyage scientifique de la Novara n’auraient pas été publiés dans l’esprit où ils le sont aujourd’hui, et c’est pour ce motif que nous nous plaisons à y voir l’un des symptômes de la régénération de l’Autriche.

L’expédition de la Novara fut organisée, il y a déjà plus de dix ans, sous les auspices de l’archiduc Maximilien, qui se trouvait alors à la tête de la marine autrichienne. Le but était multiple : il s’agissait d’abord de nouer des relations commerciales avec les pays transatlantiques et de déployer le pavillon impérial sur des mers qui ne le connaissaient pas encore ; on voulait en même temps favoriser les recherches des savans spéciaux qui seraient pris à bord, former des collections d’objets d’histoire naturelle que le voyageur isolé a beaucoup de peine à emporter, enfin établir des rapports réguliers avec les institutions scientifiques des pays lointains. La Novara était une frégate à voiles de quarante canons, bon navire de mer et fin voilier, placé sous le commandement du commodore B. von Wullerstorf-Urbair, qui est devenu depuis ministre du commerce. C’est ce même bâtiment qui, muni maintenant d’une hélice, remplit la funèbre mission de ramener dans sa patrie le corps de Maximilien. La commission scientifique était composée du docteur F. Hochstetter pour la géologie, du docteur E. Schwarz et de M. J. Jelinek pour la botanique, de MM. Frauenfeld et Zelebor pour la zoologie, et de M. Cari von Scherzer pour l’ethnographie et la géographie dans leurs rapports avec le commerce et l’économie sociale. L’esprit qui avait inspiré le Cosmos présidait à l’entreprise, et Humboldt, déjà affaibli par l’âge, profitait d’un retour de santé pour envoyer à ceux qui allaient partir quelques instructions, l’indication de certaines lois physiques à vérifier et enfin les vœux les plus touchans pour le succès des voyageurs dont il n’espérait plus voir le retour.

La belle frégate partit en avril 1857 et revint en août 1859, au milieu de la guerre entre la France et l’Autriche. Le vaisseau consacré à la science n’avait en tout cas rien à craindre : ordre avait été donné de le respecter sur toutes les mers. L’expédition, après avoir touché à Gibraltar et à Madère, avait visité successivement Rio-de-Janeiro, le cap de Bonne-Espérance, les îles de Saint-Paul et d’Amsterdam, Ceylan, Madras, les îles Nicobar, Singapore, Batavia, Manille, Hong-kong, Shanghaï, les Carolines, Sidney, Auckland, Tahiti et Valparaiso. Elle rapportait de nombreuses collections qui forment à Vienne un musée spécial. La publication des travaux de la commission scientifique a été entreprise aux frais du gouvernement, dans un format et avec un luxe typographique si coûteux qu’elle a été plusieurs fois arrêtée par le manque de fonds spéciaux et aussi par les secousses si répétées que l’empire a subies. Quand elle sera complète, elle formera un recueil des plus importans à consulter : il est divisé en sept parties, consacrées à la physique nautique, à la zoologie, à la botanique, à la géologie paléontologique, à l’économie politique et au commerce, à l’ethnographie, à l’anthropologie et à la médecine dans ses rapports avec la géographie. Parmi ces travaux, ce sont ceux qui se rapportent à l’étude des forces productives des pays transocéaniques que nous voudrions faire connaître. Ils sont dus à M. Carl von Scherzer, conseiller au département du commerce à Vienne. Il a fait paraître d’abord le récit du voyage de la Novara en deux volumes dont le succès a été tel dans toute l’Allemagne, qu’il s’en est vendu plus de 25,000 exemplaires, et il vient de publier récemment les résultats statistiques et commerciaux qui, réunissant une énorme quantité de chiffres et de faits groupés d’une façon méthodique, permettent de contrôler ses appréciations.

Ce qui fait le charme et l’intérêt de ces récits de voyage, c’est que M. von Scherzer est à la fois un économiste, un naturaliste et un artiste. Ses tableaux des splendeurs de la nature tropicale ne sont point inférieurs à ceux du Cosmos. J’ai lu, il y a quelques années déjà, un livre où M. von Scherzer raconte un voyage d’exploration dans les forêts vierges de l’Amérique centrale, et ses descriptions étaient si bien faites qu’il me suffisait de fermer les yeux pour voir, comme si j’y étais, s’ouvrir au-dessus de ma tête la voûte de verdure des arbres immenses, et, dans le demi-jour glauque que produit cet ombrage, les lianes escalader les fûts élancés des palmiers afin de se rapprocher du jour, les orchidées, suspendues en l’air comme des oiseaux qui volent, étaler les éclatantes couleurs de leurs pétales si bizarrement découpés, les fougères revêtir le sol de leurs frondes légères, la végétation enfin jaillir partout de la terre comme une éruption de vie qui envahit tout sans repos et sans merci, mais qui tue l’homme, incapable de vivre dans cet air épais, très semblable à celui où s’épanouissait la flore de la période houillère. Ces tableaux se gravent si fortement dans la mémoire parce que les détails sont rendus avec la plus grande précision. L’auteur ne se contente pas du ton général et de la ligne vague ; il connaît toutes ces plantes, tous ces arbres, qui donnent au paysage son caractère distinctif; il les nomme, il les dépeint, il en indique d’un mot la physionomie. Pour faire connaître les aspects des pays lointains, rien n’égale la photographie, qui reproduit les choses telles qu’elles sont. Or le savant qui décrit arrive à peu près au même résultat, et, quand il est artiste, il y ajoute la poésie sans nuire à la vérité. Voilà ce qui séduit dans les tableaux de la nature tracés par Bernardin de Saint-Pierre, par Humboldt, et l’on peut presque ajouter par M. von Scherzer.

Toutefois l’intérêt principal que présente le récit du voyage de la Novara réside non dans le mérite des descriptions, mais dans l’étude des conditions économiques des différens pays successivement visités. C’est là le côté sérieux, instructif et vraiment original de l’œuvre. Depuis quelque temps déjà, l’économie politique semble rester stationnaire. Les principes généraux ont été établis par les maîtres de la science. En essayant de donner plus de précision aux formules, leurs successeurs sont arrivés souvent à remettre en question des vérités acquises qu’il faut ensuite rétablir à nouveau. On aboutit ainsi à des discussions de mots, à des débats scolastiques, d’où ne peuvent sortir ni lumière utile ni conseils pratiques. C’est l’étude des faits qu’il faut aborder maintenant dans le temps et dans l’espace, c’est-à-dire dans l’histoire et dans le monde contemporain [1]. L’économie politique, pas plus que la politique, n’est une science exacte, dont on peut saisir les lois au moyen de définitions, d’axiomes et de déductions, comme on le fait en algèbre ou en géométrie. L’objet de l’étude en effet n’est autre que l’homme, être libre, perfectible et obéissant à des mobiles très différens suivant la race ou l’époque à laquelle il appartient. Telle institution, excellente pour une société éclairée, sera une cause d’arrêt irrémédiable pour un peuple encore dans l’enfance. Le gouvernement despotique, qui à certaines époques paraît indispensable au progrès de la civilisation, devient plus tard une occasion de mécontentement, de troubles, d’insurrections et en définitive de décadence. Quand Montesquieu a voulu exposer l’esprit des lois, il ne s’est pas enfermé dans des formules abstraites, il a étudié les institutions de tous les peuples de la terre. Les autorités qu’il invoque sont parfois bien trompeuses, et les exemples qu’il cite méritent les railleries que Voltaire ne leur a pas épargnées; mais la méthode est excellente, elle éveille la curiosité, soutient l’intérêt et mène au but. Comment les peuples doivent-ils se conduire pour que l’aisance devienne générale, en d’autres termes quelles sont les causes de la richesse des nations ? Voilà le problème que l’économie politique cherche à résoudre. Croit-on qu’il le sera quand on aura obtenu la non-intervention du gouvernement dans le domaine de la production, la liberté du commerce international et le laissez-faire, le laissez-passer universel? Aucunement; le progrès économique tient à des causes beaucoup plus profondes. Il dépend des influences de la religion, des mœurs, des institutions politiques, des traditions, des croyances morales et philosophiques. Pour qu’un homme se mette à courir, il ne suffit pas de le débarrasser de toute entrave, il faut encore qu’il en ait la force. Il en est de même pour les peuples. S’ils n’ont pas les aptitudes qui rendent le travail productif, ce ne sont pas de pures réformes économiques qui les leur donneront; il leur faudra une régénération morale et intellectuelle. La Turquie n’a jamais été arrêtée dans son essor par les barrières du système protecteur; d’où vient qu’elle décline et que déjà on se dispute sa succession, comme si sa chute était inévitable et prochaine? Dans les républiques espagnoles de l’Amérique du Sud, l’état ne décourage pas par son ingérence l’initiative individuelle; d’où vient que celle-ci est nulle et que les populations sont misérables dans les plus riches contrées du monde? C’est pour éclairer de semblables questions qu’il est si utile de bien connaître la situation économique et morale des différons peuples. Malheureusement les sources d’informations sont encore très rares, car en général les voyageurs s’occupent peu d’économie politique, et les économistes ne font guère de lointains voyages.

Il est difficile aussi d’obtenir en cette matière délicate des jugemens exacts et des appréciations impartiales. Pour les faits de l’ordre physique, il n’est pas probable que l’observateur soit aveuglé par ses passions ou ses croyances, car ces faits n’y touchent pas directement. Dans les sciences morales et politiques il n’en est pas de même. Il s’agit là de ce qui émeut notre cœur. Les questions qui s’agitent ont le privilège de passionner les hommes, parce qu’elles portent sur leurs croyances en fait de politique, de morale, de religion. Le jugement de l’observateur sera donc faussé à son insu par ses opinions, dont il ne peut secouer l’influence. Il verra ce qui les confirme ; ce qui les contredit lui échappera. De là vient que les voyageurs, qui s’accordent d’ordinaire lorsqu’ils décrivent les caractères physiques des pays étrangers, sont si souvent en désaccord quand ils nous parlent de leur état moral. Par exemple, quel est sous ce rapport la situation des États-Unis ? Les uns en font une peinture effroyable : dans l’administration, ce ne sont que dilapidations et concussions, le vol organisé en un mot, la grossièreté des mœurs est générale; dans les affaires, la probité commerciale est un terme qui n’est plus compris; le lien de la famille existe à peine; la corruption s’étale ouvertement et ne connaît plus de bornes. D’autres au contraire nous montrent dans l’Union américaine un modèle à suivre en tout, ainsi que faisait Tacite en présentant le tableau de la Germanie aux Romains de la décadence. Parmi ces jugemens contradictoires, auquel faut-il ajouter foi ? A ceux des indifférens peut-être qui n’ont pas d’opinion arrêtée ni de conviction faite? Le malheur est que ceux-là ne seront que des observateurs superficiels. Pour bien observer, il faut que l’esprit se soit posé un problème, sinon on voit mal, on ne comprend pas le sens des faits, on ne sait même pas interroger. On ne poursuivra pas avec fruit la solution d’un problème sans y apporter un vif intérêt qui résulte de certaines croyances, de certains principes, ressort profond de la vie spirituelle. Pour bien juger une religion, a dit M. Renan, il faut avoir cessé d’y croire après y avoir cru. Voilà la formule de cette suprême indifférence que quelques-uns croient indispensable à la saine critique et à l’impartialité des jugemens. L’inconvénient est qu’en perdant la foi le critique cesse souvent de comprendre la puissance des sentimens qui ont remué le monde et qui l’agitent encore. En résumé, chaque fois qu’il s’agit des manifestations de la liberté humaine, les bons observateurs sont rares, et c’est pour ce motif que nous attachons un grand prix aux récentes publications de M. von Scherzer. En s’occupant de questions sociales, il a su conserver les habitudes d’investigation du naturaliste. Il n’est pas arrivé au dilettantisme scientifique et à l’indifférence politique, on devine que c’est un bon patriote et un ami de la liberté qui écrit; mais ses préférences ne semblent jamais influencer ses jugemens. On sent qu’il s’efforce avant tout de montrer les faits tels qu’ils sont, sauf aux autres à en tirer les conclusions plus éloignées qui en découlent. Il n’y a que les Allemands qui sachent être aussi complètement objectifs. Ils se dédoublent, pour ainsi dire, en deux hommes, l’un qui a des principes très arrêtés et des passions très vives, l’autre qui sait voir et observer comme s’il n’en avait point.

Parmi les enseignemens qu’on peut tirer des volumes de M. von Scherzer, il en est un que je voudrais mettre en lumière, parce qu’il peut avoir quelque à-propos en France et en Autriche. En France, la chambre des députés, à l’unanimité moins 17 voix, vient de garantir, autant du moins qu’il dépend d’elle, une éternelle durée au régime qui existe à Rome. En Autriche, le gouvernement a consenti, il y a quelques années, à subir le joug de la théocratie, et y a enchaîné le pays par un concordat. Si ce régime est conforme aux besoins des sociétés, il ne peut pas manquer de produire de bons résultats, et sous toutes les latitudes les peuples gouvernés directement ou indirectement par l’église seront les plus heureux de la terre. Aux fruits vous connaîtrez l’arbre, a dit l’Évangile. Voyons donc s’il en est ainsi, et dans notre voyage autour de la terre ne craignons pas de prendre pour guide M. von Scherzer, car chacune de ses appréciations est appuyée sur des chiffres officiels où l’on peut puiser les pièces de conviction du procès.


I.

Sortie péniblement des détroits de l’Adriatique et de la Méditerranée, la Novara s’élance enfin sur l’Atlantique; mais elle s’arrête encore pendant quelques jours dans la baie de Funchal, à Madère. Elle y aborde vers la fin du printemps, en juin. L’île apparaît dans toute la splendeur de sa merveilleuse végétation. Les Anglais l’ont bien nommée ocean flower, la fleur de l’océan. Toute cette terre volcanique n’est qu’un bouquet. La nuit, les senteurs les plus pénétrantes embaument l’air, et jusque sur la mer azurée entourent le navire d’une atmosphère parfumée. Là se rencontrent et se confondent les flores de la région tempérée et de la zone tropicale. Les platanes, les châtaigniers, les sapins se mêlent aux bananiers, aux palmiers, aux dragoniers. Les guirlandes légères des passiflores se suspendent aux branches de l’acacia. Dans les haies, les aloès élèvent à la hauteur de 40 pieds leurs girandoles fleuries. L’hortensia, les camellias et les fuchsias en arbre, l’oléander et les roses luttent de grâce et d’éclat non loin du caféier et de la canne à sucre. Jusqu’au plus haut sommet, les blocs de basalte du pic Ruivo, à 5,792 pieds, se couvrent encore de fougères et de bruyères grandes comme des saules. Le climat est d’une douceur et d’une égalité parfaites. La température moyenne est de 19 degrés centigrades; elle ne dépasse presque jamais 23 et ne tombe pas au-dessous de 10. Le soleil éclate dans toute sa force, mais l’ardeur en est tempérée par les brises de l’Atlantique. Rien que de vivre dans ce paradis est une bénédiction, un luxe : life there is a mere luxury, comme disent les Anglais, chaque année plus nombreux, qui viennent y chercher un air plus doux pour leurs poitrines atteintes ou menacées de phthisie. Voilà ce que la nature a fait pour cette île fortunée, voyons ce qu’en ont fait les hommes.

Madère, encore inhabitée, fut découverte en 1419 par deux Portugais, João da Camara et Tristão Texeira. Chacun d’eux obtint la concession de la moitié de l’île. Ils cédèrent des terres à ceux qui vinrent s’y fixer; mais ils se réservèrent des monopoles de tout genre : celui du sel, du four banal, de la dîme, des scieries. Avec cette fureur aveugle qui porte les peuples du midi à détruire partout les forêts, les Portugais mirent le feu à celles qui couvraient l’île entière; tout fut brûlé. Depuis lors beaucoup de sources vives furent taries à jamais, et aujourd’hui l’eau manque à Madère. Néanmoins, grâce à la culture de la canne à sucre et de la vigne qui fournissait le malvoisie, la prospérité de l’île alla croissant pendant deux siècles. Elle a dû être bien plus grande que maintenant, puisqu’on trouve des restes de bâtimens importans dans des lieux actuellement déserts. Le déclin semble dater du commencement du XVIIe siècle. Les couvens, se multipliant et s’enrichissant sans cesse, accaparèrent une grande partie des terres cultivées. Celles même qui échappèrent à la mainmorte furent grevées de certains droits nommés vinculos, que les mourans constituaient au profit des églises à la condition qu’un nombre plus ou moins grand de messes seraient dites annuellement pour le salut de leur âme. Ces vinculos non-seulement enlevaient une partie du produit net, mais avaient pour effet de limiter toute location à quatre années et de réduire ainsi les cultivateurs à un état très voisin du servage. Pour sauver les morts du purgatoire, on ruinait les vivans. Le marquis de Pombal abolit une grande partie de ces droits, et la révolution de 1821 supprima tous les couvens, moins trois, qui existent encore.

Aujourd’hui on, trouve ici le régime de la grande propriété combiné avec la petite culture. Les parcelles atteignent rarement un demi-hectare. Le comte de Carvalhal possédait le tiers de l’île et avait huit mille locataires. La population et le mouvement commercial tendent à diminuer depuis plusieurs années déjà. En 1836, le chiffre des habitans était de 115,446 sur les deux îles de Madère et de Porto-Santo. En 1854, il était tombé à 103,296 et en 1855 à 102,837, avant même que l’apparition de l’oïdium, qui en ravageant les vignes a ruiné le pays, ait pu faire sentir sa funeste influence. La récolte du vin se réduisit tout à coup de 30,000 pipes à 1,400. La valeur des exportations tomba de 4 millions de francs à la moitié environ. Les cultivateurs n’ont pas l’énergie nécessaire pour remplacer la vigne par une autre plante; ils préfèrent émigrer, et ils s’embarquent en grand nombre pour les Antilles anglaises. Le gouvernement actuel du Portugal n’épargne cependant aucun effort pour relever la trempe morale de ces populations découragées. Il a favorisé la diffusion de l’instruction primaire et l’a même déclarée obligatoire depuis septembre 1844; mais c’est en vain. De 17,500 enfans en âge d’école, 2,303 seulement sont inscrits, et 700 environ les fréquentent régulièrement. Les malades qui arrivent chaque année à l’automne, principalement d’Angleterre, dépensent dans l’île au moins un demi-million de francs. Presque tout le commerce est aux mains des Anglais et des Américains, et rien n’indique que les habitans soient prêts à imiter les exemples d’activité et d’initiative que leur donnent les étrangers.

Après avoir quitté Madère, la Novara franchit la ligne, et alla jeter l’ancre dans la baie de Rio-de-Janeiro, la plus vaste, la plus sûre, la plus belle du monde entier. L’empire du Brésil, aussi grand que l’Europe tout entière, ne compte que 8 millions d’habitans, dont un peu plus de 1 million seulement appartient à la race blanche. Et pourtant grâce à l’étendue, à la merveilleuse fertilité du territoire, à la diversité des climats qu’il présente, il pourrait réunir tous les produits de la zone tempérée à ceux des régions équatoriales. Au sud, dans la province de Sainte-Catherine, la chaleur n’est pas excessive, et permet au blanc de travailler sans nuire à sa santé. Les quelques colons allemands et belges qui y sont établis prospèrent; mais le Brésilien dédaigne le travail, qu’il a toujours vu exécuter par des esclaves. Rio-de-Janeiro fait venir le froment de New-York, la farine même de la Hongrie et les fourrages pour les chevaux de l’Amérique du Nord. Le progrès est presque insensible, et les améliorations introduites sont dues presque toutes à l’initiative des étrangers. La construction des routes, des chemins de fer, des lignes télégraphiques, se poursuit avec une déplorable lenteur. Les ressources nécessaires à ces travaux si urgens sont gaspillées dans des guerres étrangères, sans but et sans profit même pour le vainqueur. Que n’aurait-on pas pu faire avec les centaines de millions dévorés dans cette triste expédition du Paraguay, qui a déjà coûté la vie à tant d’hommes dans un pays où il y en a si peu? A une faible distance de la capitale, toute route carrossable cesse, et pour voyager l’on est réduit à se servir du mulet, qui constitue aussi l’unique moyen de transport pour les marchandises. Au gouverneur de la province de Goaz, il faut trois mois pour se rendre de Rio à sa résidence. De Cuyaba, capitale de la province de Matto-Grosso, jusqu’à Rio, les marchandises restent une demi-année en route. Depuis que la suppression de la traite des noirs est devenue effective, le Brésil ne peut échapper au déclin que grâce à une forte immigration de colons européens. Comme le disait l’empereur lui-même dans l’un de ses discours d’ouverture, « la nécessité d’attirer une population industrieuse devient chaque jour plus impérieuse. » Déjà maintenant ce sont les étrangers, les Allemands et les Anglais surtout, qui exploitent les forces productives de l’empire. Voici comment s’exprimait à ce sujet un rapport de la chambre des députés ayant pour objet de combattre le préjugé national qui ne voit dans les étrangers que « des sangsues vivant aux dépens du pays. » « Nos fabriques appartiennent, il est vrai, à des étrangers : ce sont leurs capitaux et leurs bras qui font valoir notre sol, qui font notre commerce, qui développent les arts et l’industrie; mais, même s’ils quittent le pays après s’être enrichis, les résultats nous restent. Des étrangers montent nos navires, bâtissent et peuplent nos usines, achètent nos produits et les transportent au loin; ce sont eux qui exploitent nos rivières et nos forêts, qui cultivent nos champs et descendent dans nos mines, qui découvrent nos richesses et élèvent nos enfans. Le capital, la science, les instrumens, les machines, les forces vivantes qui créent les valeurs, c’est à eux que nous les devons. Tout cela est vrai, mais ne profitons-nous pas des fruits de leurs sueurs et des améliorations qu’ils introduisent? »

Malgré les brillantes promesses et les efforts des agens du Brésil en Europe, le chiffre des émigrans qui se dirigent vers ce pays est toujours très restreint, et la plupart sont des artisans qui se fixent dans les villes, non des cultivateurs disposés à peupler les campagnes. M. von Scherzer pense que l’émigration ne pourra jamais contribuer au salut de l’empire tant que subsisteront l’esclavage et le système de la parceria, qui fait de l’ouvrier européen un serf attaché à la glèbe [2]. Dans ces dernières années, la production du Brésil a subi une révolution complète. Celle du café a pris un développement considérable tandis que celle de toutes les autres denrées a beaucoup diminué. Le caféier n’a été introduit dans l’empire qu’en 1762 par le vice-roi, marquis de Lavradio. Jusque vers 1810, le produit de cette culture demeura insignifiant ; aujourd’hui elle représente plus de la moitié de la récolte totale du café dans le monde entier. On estime que celle-ci monte à 350 millions de kilos, et le Brésil y intervient pour plus de 200 millions, dont la plus grande partie est destinée à l’exportation. La culture de la canne à sucre a considérablement diminué. Le produit total est tombé de 150 millions à 75 millions de kilos, ce qui n’équivaut qu’à la trentième partie de la production totale du sucre sur le globe. Le coton forme encore un objet important d’exportation dont la valeur s’est élevée en 1865 à plus de 75 millions de francs; mais presque tous les autres produits tels que le riz, le tabac, l’indigo, la cochenille, le poivre, les métaux précieux, le diamant, ont perdu l’importance qu’ils avaient autrefois. En 1862, le chiffre des exportations a été de 337 millions de francs et celui des importations de 310 millions. La moitié de ce mouvement d’échange s’effectuait avec l’Angleterre.

La constitution brésilienne est très libérale; elle garantit aux citoyens la jouissance de tous les droits de 1789. Les lois sont votées par deux chambres. Le sénat est composé de 58 membres nommés à vie par l’empereur sur une liste triple arrêtée par les électeurs. La chambre basse compte 122 membres nommés pour quatre ans par les électeurs provinciaux, qui sont élus eux-mêmes par le peuple. L’empereur n’a qu’un veto suspensif. Quand un projet est voté par trois législatures consécutives, il acquiert force légale. Une disposition excellente a été introduite dans la constitution pour mettre fin aux conflits qui peuvent surgir entre les deux chambres. Quand l’une des deux assemblées n’adopte pas les amendemens votés par l’autre, celle-ci peut requérir la réunion générale des députés et des sénateurs en une séance plénière où le vote de la majorité décide du sort de la loi et des amendemens. Par cette combinaison, on supprime le danger qui peut résulter de la résistance obstinée d’une chambre haute sourde aux vœux de la nation, et la principale objection faite d’ordinaire contre l’institution d’une assemblée modératrice est écartée; c’est un point à noter pour ceux qui peuvent avoir à formuler une constitution nouvelle.

En résumé, l’opinion de M. von Scherzer sur la situation économique du Brésil est loin d’être favorable. Il est d’accord en ce point avec un autre voyageur également distingué. M. von Tschudi, qui a parcouru une grande partie de l’empire et qui y a résidé en qualité d’envoyé extraordinaire de la confédération helvétique [3]. Il est aussi frappé de la merveilleuse fécondité de la nature que du peu de parti qu’en ont su tirer les hommes. Victor Jacquemont dans ses lettres s’est montré au sujet du Brésil d’une sévérité qui va parfois jusqu’à l’injustice; mais dans l’amère satire qu’il trace de la société brésilienne il y a quelques traits qui méritent d’être cités. « J’ai cherché, dit-il, une classe moyenne, laborieuse, économe, respectable; il n’y en a pas. Au-dessous de la gent dorée sur tranche, je n’ai trouvé que les noirs, esclaves, ou les gens de couleur affranchis, propriétaires d’esclaves et les pires de tous. Est-ce une nation que cela, et n’est-ce pas le portrait de tous les nouveaux états indépendans de l’Amérique espagnole? La race espagnole et portugaise n’est pas plus progressive dans le Nouveau-Monde que dans l’ancien. Elle y possède la liberté de nom ; mais qu’est-ce que la liberté? Est-ce donc un but ou un moyen? Est-ce une chose qui puisse se suffire à elle-même? Vous verrez ce que deviendra l’Amérique intertropicale avec sa liberté : ce qu’elle était auparavant, un pays sans habitans et sans richesse, parce qu’il est sans travail. Le travail et l’économie, voilà la grande affaire, et la liberté n’est précieuse qu’autant qu’on l’emploie à travailler et à épargner. On en fait un usage admirable aux États-Unis. C’est que la race anglaise, qui a peuplé tout le nord du Nouveau-Monde, est éminemment industrieuse et ordonnée. Que feront auprès d’eux, dans le Mexique, les Espagnols, leurs voisins ? » Jacquemont a tort de placer les Portugais et les Espagnols sur la même ligne. En Europe, le Portugal pratique le régime constitutionnel d’une façon très correcte, sans passer par ces insurrections militaires, par ces pronunciamientos et ces réactions despotiques qui sont le fléau et la honte de l’Espagne. En Amérique, le Brésil a échappé jusqu’à ce jour à la dégradante anarchie qui dévore toutes les républiques d’origine espagnole. Les Portugais se sont, il est vrai, soustraits à la domination du clergé, et Rome les menace même parfois de ses foudres; mais cela ne leur a pas encore porté malheur jusqu’à présent.

L’une des principales causes du peu de progrès que fait le Brésil réside dans la façon dont on y exploite la terre. Le procédé en usage est ce que les Allemands appellent énergiquement la raub-cullur, la culture déprédative, la culture-vol. J’en trouve une description très exacte dans une intéressante étude sur la colonisation au Brésil, publiée par M. Charles van Lede, ancien officier supérieur du génie au service du Chili. Généralement au Brésil la terre n’est pas défrichée et conquise d’une manière définitive. On exploite la force végétative qu’elle renferme, puis on l’abandonne. Voici comment se fait l’opération. On choisit dans la forêt une certaine étendue, dont on estime la fertilité d’après les essences qui y croissent. Après la saison des pluies, les esclaves coupent à hauteur d’appui les bambous, les lianes, toutes les broussailles, mais sans s’attaquer aux gros arbres dont la dureté offrirait trop de résistance. Ces branchages abattus sèchent au soleil d’été, et un mois avant que les pluies recommencent on y met le feu. Cette opération terminée, le champ à ensemencer présente l’aspect le plus triste; sur la terre à moitié recouverte de cendres et de charbons gisent les grosses branches et les arbres à moitié consumés par les flammes; les troncs les plus forts, qui ont résisté à l’incendie, dépouillés de leurs feuilles et des lianes qui les enveloppaient, découpent dans l’air leurs bras noircis, semblables à des potences funèbres. Ce champ de destruction, au milieu de la splendeur et du printemps éternel des forêts vierges, offre le plus pénible contraste et serre le cœur. C’est entre les arbres carbonisés que le cultivateur plante le maïs, le haricot ou le manioc. Au bout de deux ou trois récoltes, le produit devient insuffisant. Le champ est abandonné. Un nouveau taillis y repousse, mais moins vigoureux que le premier et composé d’essences différentes. Après sept ans, on le coupe et on le brûle. Les cendres cette fois ne suffisent plus qu’à une seule récolte. Après que cette opération a été répétée à plusieurs reprises, les broussailles, devenues de plus en plus rabougries, sont envahies par une fougère du genre pteris, à laquelle succède une graminée grisâtre, visqueuse, fétide, le capim gordura, qui par son aspect repoussant semble trahir l’épuisement complet du sol. La terre alors est considérée comme perdue pour toujours. Le caféier, le cotonnier, la canne à sucre, épuisent aussi rapidement la force végétative, et il faut sans cesse conquérir des terres vierges aux dépens des forêts. Cela peut sembler assez indifférent dans un pays qui possède encore plus de 150,000 lieues carrées de forêts inexploitées et même inexplorées, et pourtant les conséquences en sont désastreuses. Déjà dans la province de Rio-Janeiro non-seulement le bois à brûler devient rare et cher, mais le bois de construction est importé de la Norvège. Dans la province de Minas-Geraes, les mines de fer sont abandonnées faute de combustible, et c’est à peine si l’on peut se procurer encore le bois nécessaire pour soutenir les galeries des quelques mines d’or qui ne s’exploitent pas à ciel ouvert. Des arbres magnifiques croissent à peu de distance, mais il n’existe pas de bonnes routes, et les frais rendent les transports inabordables. Une autre conséquence de la raub-cultur plus désastreuse encore que la rareté du bois, c’est la dispersion des familles et des exploitations, qui empêche les communications suivies de s’établir et forme ainsi un très grand obstacle au progrès de la civilisation. Dans l’Amérique du Nord, le squatter commence aussi par brûler la forêt; mais peu à peu il enlève les troncs restés debout, et il soumet la terre à une culture régulière. Les exploitations se joignent, le village se constitue; au centre s’établissent l’école, l’église, la banque et l’imprimerie. C’est une alvéole de plus dans la ruche immense et sans cesse grandissante. Ainsi le flot de la civilisation s’avance constamment vers l’ouest sans perdre jamais ce qui a été une fois conquis.

La Novara va maintenant nous transporter dans une région dont la population a plus d’un rapport avec celle de l’Amérique du Nord, au cap de Bonne-Espérance. Découverte en l486 par le Portugais Bartolomeo Diaz, peuplée en 1652 par les Hollandais sous Jan van Riebeke, cette colonie fut enlevée à la Hollande par les Anglais sous les ordres de sir James Craig en 1795, après l’annexion des Pays-Bas à la France. Elle compte aujourd’hui 300,000 habitans, dont plus de la moitié appartiennent à la race blanche. Les autres sont des Hottentots, des Cafres et des Malais. Les blancs sont des Anglais, des Hollandais et des Français, descendans des anciens réfugiés de l’édit de Nantes. Presque tous sont protestans, ainsi qu’un grand nombre d’indigènes convertis. En 1850, l’Angleterre appliqua au Cap cette réforme si intelligente du système colonial qui, en affranchissant les colonies de toute tutelle, les a transformées en états libres aussi attachés à la mère-patrie qu’ils lui étaient hostiles auparavant. Maintenant ils se gouvernent par les représentans qu’ils élisent, et s’ils sont mal administrés, ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes.

Le climat du Cap est sain, mais il est trop aride pour être très favorable à la végétation. Il y a des années si sèches que la plupart des plantes périssent, et que les populations songent à émigrer en masse. Ce qui caractérise la flore, ce sont les éricas avec leurs gracieuses fleurs aux nuances les plus éclatantes, depuis le blanc de neige jusqu’à l’écarlate fulgurant, et les grandes euphorbes, qui jamais ne meurent de soif. Une partie du pays est occupée par des karros, plateaux élevés de 3,000 à 5,000 pieds dont le sol rougeâtre et formé d’argile et de sable ferrugineux se cuit au soleil et devient dur comme une brique pendant l’été. L’hiver, c’est-à-dire de mai jusqu’en août, les pluies trempent la terre et y font éclore des tapis de fleurs de la famille des iris, des amaryllis, des oxalis et des géraniums. Les produits de la zone tempérée et subtropicale réussissent, mais ne donnent point de grands profits. La source principale de la richesse du Cap, c’est le mouton, qui se plaît dans ce climat sec, et livre une laine excellente. L’exportation de la laine augmente d’une façon prodigieuse. Elle était nulle il y a cinquante ans; en 1854, elle s’élevait à 4 millions de kilos, et en 1865 à plus de 18 millions. Elle avait quadruplé en dix ans. La valeur totale des exportations de la colonie a aussi quadruplé depuis quinze ans. En 1850, elle montait à 636,833 livres sterling, et en 1864 à 2,395,673 ou environ 60 millions de francs. Quelques localités grandissent avec une rapidité qu’on ne retrouve qu’en Australie et aux États-Unis. Ainsi Port-Élisabeth, dans la baie d’Algoa, a acquis en quelques années une importance commerciale bien plus grande que celle du Cap. En 1864, le mouvement du port, entrées et sorties, a été de plus de 80 millions de francs, soit le double de celui du Cap.

Quelle est la cause de ces merveilleux progrès? Ce sont les qualités morales des habitans. Ils sont laborieux, économes et intelligens. M. von Scherzer nous dépeint parfaitement les mœurs de cet intéressant pays. L’activité du génie anglais s’unissant à l’honnêteté et à la prudence hollandaises produit des résultats admirables. Des villages nés d’hier, dans un pays qu’habitaient naguère encore les plus dégradés des hommes, les Boschmannen, offrent plus de com- fort et de vraie civilisation que la plupart des villes européennes. Voici Worcester par exemple, où les savans de la Novara viennent prendre gîte après avoir traversé une vaste région déserte. Les maisons en bois sont précédées d’une verandah garnie de rosiers en fleur. Des arbres qui rappellent l’Europe, des chênes, des peupliers, des sapins, l’ombragent; mais l’eucalyptus d’Australie y mêle ses feuilles aromatiques et résistantes comme du cuir. Une haie bien entretenue sépare de la voie publique le jardin, dont les parcs de fleurs révèlent la minutie hollandaise. Ces ravissantes habitations appartiennent à des fermiers qui possèdent 3 ou 4,000 moutons, sans compter un beau troupeau de bœufs et de chevaux. Non-seulement toutes les nécessités de la vie sont largement satisfaites jusque dans ces raffinemens auxquels la vie moderne nous a habitués; mais un piano, de la musique, des gravures pendues au mur, des livres, une longue-vue, des thermomètres, des baromètres, montrent que la culture des arts et des lettres n’est pas négligée. Les Autrichiens logèrent dans un hôtel où ils se trouvèrent, disent-ils, aussi bien que dans ceux de Vienne, ce qui pour eux n’est pas peu dire. Worcester, fondée depuis quelques années à peine, compte déjà A, 500 âmes. Dans un autre endroit, à Wellington, peuplé plus récemment encore et comptant seulement 2,000 habitans, une banque venait de s’établir au capital de 45,000 livres sterling (1,125,000 francs), divisé en 4,500 actions de 10 livres. C’est l’application du système écossais dans les montagnes de la Cafrerie. La banque, surveillée de près par ses actionnaires, qui sont tout simplement les fermiers du village, soigne la rentrée du prix des laines, garde les économies des uns et les transforme en avances pour les autres. Rien qu’à Port-Élisabeth, il existe quatre banques. Dans toute la colonie, il y en a au moins une quinzaine avec un capital de plus de 40 millions et une circulation fiduciaire de 5 millions de francs. Comment se fait-il que ces institutions de crédit réussissent si bien ici, tandis que dans tant d’autres pays elles ruinent si fréquemment et les actionnaires et les créanciers? C’est que, comme en Ecosse, elles ont pour base l’honnêteté commerciale et pour objet de solides entreprises agricoles à favoriser, et non l’agiotage à exploiter.

C’est aux descendans des réfugiés français que le Cap doit la culture de ses vins si renommés de Constance, qui portent encore les noms éminemment gascons de Pontac et de Frontignac. Ils habitent la plupart aux environs de la ville de Constance ou dans le charmant village de Paarl, dont la propreté et la coquetterie rustique rappelaient à M. von Scherzer les plus jolis hameaux de l’Allemagne. Les qualités fines des vins blancs et rouges se vendent jusqu’à 4 francs le litre; les plus ordinaires ressemblent aux vins de Xérès, et le prix n’en dépasse pas 1 franc 50 centimes. L’exportation vers l’Angleterre s’était élevée en 1859 jusqu’à une valeur de près de li millions de francs. Depuis lors, elle a diminué par suite des ravages de V oïdium, qui a traversé l’équateur. Néanmoins la culture de la vigne continue à s’étendre; la consommation dans la colonie même et l’exportation vers l’Australie augmentent. Un magnifique avenir s’ouvre pour la race anglo-hollandaise qui occupe l’Afrique méridionale. Elle se développe rapidement. La nouvelle colonie de Port-Natal, dont le fameux docteur Colenso est encore l’évêque toujours contesté, ajoute un anneau de plus aux établissemens de la côte, qui occupent ainsi toute l’ancienne Gafrerie. A l’intérieur, les paysans hollandais, les Boeren, qui n’ont pas voulu reconnaître la suprématie britannique, ont constitué deux états indépendans, la république d’Orange et celle de Transvaal. Les plateaux élevés que ces rudes enfans de la Batavie occupent sont favorables à l’élève du bétail et permettent à la race blanche de s’avancer vers l’équateur. Il manque à ces jeunes états des débouchés vers la mer et un port; mais plus tard ils s’allieront sans doute à Natal par un lien fédératif, et posséderont quelque baie sur la côte de Sofala. Si l’Angleterre était amenée à occuper définitivement l’Abyssinie, on pourrait voir la civilisation européenne s’implanter dans toute la région intérieure des grands lacs, admirable pays d’une prodigieuse fertilité, et dont l’altitude produit un climat où l’Européen peut vivre et se multiplier. Livingstone, Speke, Grant, Baker, sont les pionniers de la conquête commerciale et agricole qui mettra un jour cette partie de l’Afrique aux mains de la race indo-germanique.

Après le Cap, la frégate autrichienne visita l’île d’Amsterdam, Madras et Ceylan. M. von Scherzer y recueillit, comme partout où il s’arrêta, des données précises, des chiffres qui intéressent le négociant non moins que l’économiste : tableau des exportations et des importations, frais de port et d’embarquement, prix des marchandises, indication des produits que l’armateur aurait le plus d’avantage à amener d’Europe. C’est toute une enquête faite par un homme à qui les transactions du commerce des diverses parties du monde sont familières. Jetons seulement un coup d’œil en passant sur Singapore, l’une des plus merveilleuses créations de l’esprit commercial des Anglais. Jusqu’en 1819, ce petit îlot, perdu à l’extrémité de la péninsule de Malacca, n’était qu’un nid de pirates malais. Après que l’Angleterre eut restitué à la Hollande ses colonies de la Sonde, conquises pendant la réunion à la France, sir Stamford Rallies, ancien gouverneur de Java, acquit cette île au nom de la compagnie des Indes afin d’y établir un entrepôt pour les marchandises recueillies dans l’archipel environnant. Il la paya au sultan de Johore la somme de 60,000 dollars. Aujourd’hui le port est visité par plus de 4,000 navires de tout tonnage, et le chiffre annuel des exportations et importations s’élève à 300 millions de francs. Deux fois par mois les grands bateaux à vapeur de Suez et de l’Inde arrivent pour prendre et amener les voyageurs qui rayonnent de là par d’autres steamers dans tout l’extrême Orient, depuis le Japon jusqu’à l’Australie. L’île, qui n’a que 8 lieues de long sur 5 de large, compte 100,000 habitans, dont 3,000 à peine sont de sang européen. Les différentes races de l’Asie y ont leurs représentans, mais les Chinois sont de beaucoup les plus nombreux. Ils étaient déjà 60,000 en 1861, et le nombre augmente chaque année. Quoique Singapore soit situé sous l’équateur, le climat est sain et la chaleur supportable. Le thermomètre marque ordinairement 29 degrés, et il ne tombe jamais au-dessous de 25. C’est à Singapore qu’on peut bien apprécier les qualités du Chinois. M. von Scherzer, comme la plupart des voyageurs qui visitent l’extrême Orient, croit que ce peuple est appelé à jouer un grand rôle dans cette partie du monde. Il est très intelligent, très actif et très économe. Pour lui, pas de jours de fêtes ou de repos, sauf au renouvellement de l’année. Comme la fourmi, il travaille sans relâche. Il est extrêmement sobre : un peu de riz lui suffit, et même le soleil vertical ne le détourne pas de sa besogne. Des expériences comparatives ont prouvé qu’un maçon ou un terrassier chinois exécute moitié moins de besogne qu’un ouvrier du même métier en Europe ; mais d’abord celui-ci travaillerait moins bien sous les tropiques, et en second lieu son salaire est trois fois plus élevé. Sur le terrain de la libre concurrence dans les pays chauds, les Chinois battront donc toutes les autres races. Plus forts que le reste des Asiatiques, plus sobres que les Européens, ils sont plus laborieux que les uns et que les autres. Déjà dans le royaume de Siam toute l’industrie, tout le commerce, sont entre leurs mains. En Australie, en Californie, on a cru devoir prendre des précautions contre ces redoutables concurrens, qui n’ont pourtant d’autre arme que leur infatigable persévérance. À Singapore, où ils vivent libres sous des lois égales pour tous, on les voit s’élever peu à peu aux premiers rangs de l’échelle sociale. Ils arrivent de Chine comme de pauvres coulies dénués de tout. Ils paient leur passage, qui coûte 80 francs, au moyen d’une retenue d’un dollar et demi par mois faite sur leurs gages, qui sont de 3 à 4 dollars (15 à 20 francs). Plus tard, ils gagnent davantage comme artisans, ou bien se livrent au commerce, qu’ils entendent à merveille. Beaucoup arrivent à l’aisance, plusieurs à l’opulence. Déjà quelques-uns de ces coulies sont devenus millionnaires. On accuse les Chinois de manquer de probité commerciale et de tromper indignement ceux qui s’adressent à eux. On fait le même reproche aux Juifs et aux Américains. Il est probable qu’on attribue injustement à toute la race les vices de ces trafiquans de bas étage qui en tout pays cherchent à exploiter l’ignorance de ceux qu’ils peuvent duper. C’est seulement parce que les Chinois, les Juifs et les Américains de cette classe trompent plus habilement que les autres qu’on leur en veut davantage. L’improbité habituelle ne peut être la base d’un succès durable, car elle éloignerait les cliens. Le commodore de la Novara s’adressa, pour les approvisionnemens dont la frégate avait besoin, à un négociant chinois nommé Whampoa, qui l’emportait en tout sur ses concurrens anglais. Dans l’espace de deux jours, il mit à bord tout ce qu’il fallait pour une navigation de six mois, et ce qu’il avait fourni se trouva être sans exception à la fois très bon marché et d’excellente qualité [4]. Il invita les officiers autrichiens à dîner dans sa villa, qui réunissait d’une façon très originale le luxe de l’Europe à celui de la Chine. Jusqu’à présent les émigrés chinois manquent souvent de femmes, et beaucoup songent encore à retourner, leur fortune faite, dans le Céleste-Empire; mais, quand les dernières barrières qui séparent encore la Chine du grand courant de la civilisation européenne auront été renversées, il est certain que cette race étrange tiendra tête aux Anglais dans la conquête pacifique de la région intertropicale par l’industrie et le travail. La Nouvelle-Guinée, le nord de l’Australie, Bornéo, seront un jour colonisés par eux, et il ne faudra pas le regretter.

Il est digne de remarque que les aspirations égalitaires qui agitent les sociétés chrétiennes se fassent jour aussi parmi les populations chinoises en des termes que ne désavouerait pas le socialisme européen. Il existe à Singapore un grand nombre de sociétés secrètes parmi les Chinois. M. von Scherzer a pu se procurer le diplôme d’associé de l’une d’elles, qui s’appelle Tinté-Huy, ou la ligue fraternelle du ciel et de la terre. Ce diplôme, de la forme d’un bouclier, est en coton rouge, sur lequel quatre-vingt-onze caractères sont imprimés. Voici la traduction des passages les plus saillans faite par le savant sinologue M. J. Neumann : « La Société fraternelle du ciel et de la terre déclare hautement qu’elle se croit appelée par l’Être suprême à faire disparaître le déplorable contraste qui existe entre la richesse et la pauvreté. Les puissans de ce monde naissent et meurent comme leurs frères déçus, les opprimés, les pauvres. L’Être suprême n’a pas voulu que des millions d’hommes fussent condamnés à être les esclaves d’un petit nombre. Jamais le ciel, qui est le père, et la terre, qui est la mère, n’ont donné à quelques milliers de privilégiés le droit de dévorer, pour satisfaire leur orgueil, la subsistance de tant de millions de leurs frères. D’où vient la richesse des puissans? Uniquement du travail et des sueurs de la multitude. Le soleil et ses doux rayons, la terre et ses inépuisables richesses, le monde et ses joies, tout cela est un bien commun qu’il faut enlever à la jouissance exclusive de quelques-uns pour que tous les déshérités en aient leur part. Enfin un jour viendra où la souffrance et l’oppression cesseront. Pour qu’il arrive, il faut s’unir et poursuivre sa tâche avec courage et vigueur. L’œuvre est difficile et grande; mais, qu’on y songe, il n’y a point de victoire, point de délivrance sans lutte et sans combat. Des soulèvemens intempestifs nuiraient à nos projets. Quand la grande majorité des habitans des villes et des provinces aura prêté serment à l’union fraternelle, l’ancienne société tombera en poudre, et on bâtira l’ordre nouveau sur les ruines de l’ancien. Les générations heureuses de l’avenir viendront bénir les tombeaux de ceux à qui elles devront le bienfait d’être délivrées des chaînes et des misères d’une société corrompue [5]. » Pour combattre les dangers de ces sociétés secrètes, que fait le gouvernement anglais? Rien, et jusqu’à ce jour elles n’ont occasionné aucun trouble. Dans les Indes hollandaises, où la police a pris de grandes précautions et maintient les Chinois sous une tutelle rigoureuse, ces sociétés prennent, dit-on, un caractère alarmant et encouragent les assassinats politiques. Preuve nouvelle que, pour maintenir l’ordre dans l’état, rien ne vaut la liberté.

Java est, je crois, la seule colonie qui rapporte à la mère-patrie un profit net très considérable sans l’esclavage et sans ruiner les indigènes. L’Inde au contraire, ce magnifique empire, ne donne à l’Angleterre que des déboires, un déficit annuel, des insurrections terribles et des inquiétudes perpétuelles. En outre la population souffre, elle est misérable, et de temps à autre d’épouvantables famines la déciment. La surface de Java est à peu près égale à celle de l’Angleterre. Située à 5 degrés au sud de l’équateur, le climat y est celui des tropiques; mais, comme l’intérieur de l’île est couvert de montagnes qui montent jusqu’à 10,000 pieds de hauteur, la chaleur y est tempérée, et il y règne un printemps éternel. A Buitenzorg, près de Batavia, résidence du gouverneur-général, le thermomètre ne varie presque pas. Le point le plus haut est 25° 43, le plus bas, 24° 38. Les indigènes sont de race malaise; c’est un peuple agricole converti au mahométisme vers la fin du moyen âge. Doux, pacifique, laborieux, il cultive bien ses champs de riz, en soigne les arrosemens, entretient convenablement ses habitations et est arrivé à un degré d’aisance et de civilisation presque aussi élevé que celui des Chinois. La population augmente avec une rapidité extraordinaire. En 1808, on la portait à 3,730,000; le cens de 1826 donnait 5,400,000, et celui de 1863 13,649,680. Le doublement a donc lieu en trente ans; c’est une proportion que n’atteignent pas les nations européennes les plus prospères, où le chiffre des habitans ne double que tous les cinquante ans, comme en Prusse et en Angleterre. En France, il faudrait cent trente ans pour arriver au même résultat. Le revenu annuel de Java monte à près de 235 millions de francs, soit environ 18 francs par tête, ce qui est énorme pour un état asiatique. L’Inde ne donne pas le tiers. Toute dépense payée, le surplus versé au trésor de la Néerlande flotte entre 20 et 65 millions de francs. Les Hollandais l’emploient à diminuer leurs dettes et à faire leurs chemins de fer. Ce résultat a été obtenu d’une façon qui mérite de fixer l’attention de l’économiste.

Dans tout l’Orient, le souverain, on le sait, est considéré comme le propriétaire du sol, et ceux qui l’occupent doivent lui en payer la rente. A Java, d’après les anciennes coutumes, le cultivateur devait livrer la cinquième partie de son produit et travailler pour son seigneur un jour sur cinq; mais les princes indigènes, abusant de leur autorité, exigeaient de leurs sujets jusqu’à la moitié des récoltes des rizières irriguées et le tiers de celles qui ne l’étaient point. Le gouvernement hollandais, ayant pris leur place, rétablit les prestations sur le pied légal, et se contenta même d’un jour de travail sur sept; mais les recettes couvraient à peine les dépenses, quand le général van den Bosch, gouverneur des Indes néerlandaises de 1830 à 1834, eut l’idée d’appliquer la somme de travail et de prestations dont l’état pouvait disposer à la culture des denrées coloniales, sucre et café. Dans la région basse et chaude, chaque village fut tenu désormais de planter le cinquième de ses terres en cannes. L’état payait aux cultivateurs 3 florins 1/2 (7 francs 38 centimes) par pikol de 126 livres. La différence entre ce prix minime et le prix réel du marché représentait la rente due par le paysan et le profit de l’état. Dans la région montagneuse, chaque famille était obligée de planter et d’entretenir 600 pieds de caféier, dont le produit lui était payé sur le pied de 12 florins par pikol, Le Javanais payait ainsi sa rente en travail; d’autre part il recevait de l’argent comptant, et il était stimulé à soigner ses cultures, car ses profits augmentaient en raison des produits de la récolte. Ce système, le cultur-stelsel, fut poursuivi avec cet ordre méticuleux et cette persévérance propres aux Hollandais, et les résultats ont surpassé toute attente. Au 31 mars 1864, il y avait à Java 294,487,860 caféiers, produisant année moyenne 50 millions de kilos. L’état a payé en 1863 le pikol de café (126 livres) 12 florins 60 cents (26 francs 50 centimes), et l’a vendu en vente publique, à Amsterdam, 46 florins 69 cents (108 francs 94 centimes), ce qui laisse un assez beau bénéfice. La récolte en sucre monte à 100 millions de kilogrammes valant environ 80 millions de francs. L’introduction de ces cultures a triplé la richesse du pays. Autrefois le temps qui s’écoulait entre la récolte du riz en juin et les semailles en automne était complètement perdu, et les habitans, livrés à l’oisiveté, commettaient toute sorte de crimes et organisaient même des razzias aux dépens des voisins. Ils ont aujourd’hui du travail toute l’année, et les fabriques de sucres offrent un débouché pour un grand nombre de produits accessoires. Le transport du sucre et du café donne aussi un emploi bien rétribué aux hommes et aux animaux de trait. L’aisance du paysan javanais est constatée par M. von Scherzer, d’accord en cela avec tous les voyageurs. Elle s’explique quand on songe qu’il ne paie en résumé pour la terre, comme rente et impôt, que le quart environ du produit, tandis qu’en France et en Italie le métayer en doit la moitié. Même sur les domaines que l’état a vendus à des particuliers, la loi a limité les prestations que le propriétaire peut exiger du cultivateur à un jour de travail par semaine et à un cinquième de la récolte. Le cultivateur javanais jouit donc d’une sécurité plus grande que le fermier européen, dont le loyer peut être indéfiniment augmenté. En somme, Java n’est qu’une vaste exploitation, un faire-valoir gigantesque aux mains de la mère-patrie. C’est certainement le plus intéressant exemple de monopole qui existe dans le monde.

Actuellement le système du général van den Bosch est très vivement combattu en Hollande par le parti libéral. Au nom des principes de liberté et d’égalité, on réclame l’abolition du travail forcé et des corvées. Maintenant que la culture du café et du sucre est introduite, on veut que l’état vende ses plantations de cannes et de caféiers soit aux indigènes eux-mêmes, soit à de puissantes compagnies, qui paieraient le travail libre du Javanais au prix du marché, et qui, stimulées par l’intérêt individuel, tireraient meilleur parti des terres domaniales. La corvée, abolie aujourd’hui dans toute l’Europe, doit aussi disparaître dans l’Inde, dit-on, car elle ruine le sol et donne relativement de très pauvres résultats. Un seul fait suffît pour le prouver. A Ceylan, les particuliers obtiennent 432,594 pikols de café au moyen du travail de 32,448 indigènes, tandis qu’à Java l’état ne peut dépasser un produit de 900,000 pikols, quoiqu’il possède environ 300 millions d’arbres, et qu’il emploie 500,000 familles de travailleurs [6]. Cette question est trop difficile pour qu’on puisse la traiter en passant. Depuis plusieurs années, elle passionne au plus haut point les esprits dans les Pays-Bas, et déjà elle a eu le fatal privilège de renverser trois ou quatre ministères. C’est elle qui produit l’instabilité des cabinets en Hollande, car tel qui parviendrait à résoudre les difficultés que soulève la gestion des affaires de la mère-patrie succombe sur la question coloniale.

Visiter Manille après Java et Singapore, c’est passer brusquement d’un monde où tout est vie, progrès, lumière, dans un autre monde où règnent l’inertie, l’ignorance, la paresse, et où tout décline. La malheureuse Espagne a inoculé à ses colonies ce virus de l’intolérance et de la théocratie dont elle meurt elle-même. Sous cette influence fatale, ni la liberté, ni l’instruction, ni l’industrie, ne peuvent se développer. L’aspect de la place principale de la capitale de l’île Luçon, le somptueux et lourd palais de l’administration d’un côté, de l’autre la cathédrale dans le style adopté partout par les jésuites, des rues désertes où l’herbe pousse et où passent lentement un moine, un employé et quelques indigènes, puis au-delà des masures mal entretenues, tout cela indique que l’état et l’église se sont entendus pour exploiter à leur profit toute l’activité sociale. Point de journaux, point d’institutions scientifiques. comme au Cap ou en Australie. M. von Scherzer eut même beaucoup de peine à réunir les documens statistiques dont il avait besoin. Reçu par le secrétaire-général de la colonie, il vit fixés au mur plusieurs grands tableaux couverts de chiffres. Il en réclama un exemplaire, croyant qu’ils indiquaient le mouvement annuel du commerce et de la production. En déroulant ce précieux document qu’on lui avait remis avec un plaisir de vanité satisfaite, il ne fut pas peu surpris d’y trouver seulement la statistique complète des couvens et de leurs nombreuses possessions dans les îles Philippines. Tandis que dans les colonies anglaises le mouvement commercial a doublé et triplé depuis dix ans, dans les possessions espagnoles il a plutôt diminué. Quoique les impôts soient lourds et vexatoires, ils ne suffisent pas à couvrir les frais. En 1862, les recettes montaient à 10,156,867 et les dépenses à 12,099,066 dollars, laissant un déficit de 1,942,199 dollars ou environ 2 millions de francs; depuis lors, ce déficit a été en augmentant. Ce ne sont point cependant les travaux d’utilité générale qui absorbent les ressources de l’état. De routes, il n’en existe guère; il n’y a donc point à les entretenir, et les communications par mer entre les différentes îles du groupe manquent si complètement que, lors du passage de la Novara, un employé supérieur attendait depuis plus d’un mois l’occasion de se rendre à son poste.

Les Philippines sont, après Rome, l’idéal d’un état théocratique. Le temporel aussi bien que le spirituel des habitans est confié à la direction de quatre ordres religieux : les augustins, les franciscains, les dominicains et les augustins déchaussés [7]. Les voyageurs de la Novara furent parfaitement reçus, surtout quand les bons frères apprirent qu’ils n’avaient point affaire à des hérétiques d’Angleterre; mais l’amour-propre des officiers fut mis à une rude épreuve, car ils essayèrent en vain de faire comprendre à ces moines qu’ils appartenaient à l’illustre empire d’Autriche. Un pays nommé Austria était parfaitement inconnu à ces excellens religieux, et ils en conclurent que les étrangers venaient de la province espagnole de l’Asturie, Asturia.

II.

Nous ne suivrons pas la Novara dans ses stations en Chine, d’où M. von Scherzer a rapporté une quantité de données du plus haut intérêt pour la connaissance du commerce de l’extrême Orient. Le sujet est trop vaste et mériterait une étude spéciale. Arrêtons-nous seulement à Sidney, capitale de la Nouvelle-Galles du Sud, en Australie. C’est dans cette contrée, plus encore peut-être qu’en Amérique, qu’on peut comprendre toute la valeur du mot progrès. Dans l’espace de vingt ans, la population s’est accrue dans la proportion de 1 à 6, et le commerce dans la proportion de 7 à 20. Sidney, ce bagne des antipodes, où l’Angleterre envoyait ses convicts, est aujourd’hui une ville de 100,000 âmes, mieux bâtie et infiniment plus riche qu’une cité européenne de même importance. Le plus beau monument de la ville est l’université, qu’on vient de construire au prix de 2 millions 1/2 de francs. Le parlement n’hésite jamais à voter des subsides quand il s’agit d’écoles et d’établissemens scientifiques. Ici comme en Amérique, on comprend le rapport étroit qui existe entre la diffusion des lumières et celle du bien-être.

Ce qui fait la richesse de l’Australie, ce n’est pas tant l’or de ses placers que le nombre de ses moutons. La multiplication du bétail est tellement rapide qu’elle exercera bientôt sur le marché européen et sur toute notre économie rurale une influence dont il sera prudent de tenir compte en temps utile. En 1796, toute la Nouvelle-Galles ne possédait que 57 chevaux, 227 bêtes à cornes et 1,531 moutons. En 1861, on y comptait 6,110,663 moutons, 2,408,586 bêtes à cornes, et 251,477 chevaux pour 360,000 habitans. En 1865, le chiffre des moutons s’était élevé à 11 millions : en six ans, il avait doublé. Pour toute l’Australie, ce chiffre doit aller aujourd’hui à près de 30 millions, soit 3 millions de plus que n’en possède la France avec ses 38 millions d’habitans. Cette progression vraiment merveilleuse s’explique facilement. Pour un prix nominal, on obtient de l’état la location d’un parcours (run) de plusieurs milles carrés. Le mouton vit en liberté comme à l’état sauvage. La végétation n’étant jamais inactive, il ne faut pas faire de provisions de fourrages pour un hiver qui n’existe pas, et la construction d’abris est tout à fait superflue. Un seul berger suffit en moyenne pour la garde de 2,000 moutons. Le sol australien, d’une fertilité médiocre, sec, disposé en collines qu’ombragent par-ci par-là quelques bouquets d’arbres, convient admirablement à l’espèce ovine. Le seul fléau qui la décime parfois, ce sont les grandes sécheresses de l’été australien. Les cours d’eau sont alors mis à sec, les fontaines cessent de couler, et la végétation, brûlée par le soleil, disparaît presque entièrement. Dans ces cas extrêmes, l’éleveur est réduit à faire abattre une partie de son troupeau pour vendre au moins le suif qu’il peut en tirer. La laine d’Australie est fine, longue, et se file parfaitement. L’Angleterre seule en importe annuellement près de 50 millions de kilos, et les fabriques de draps de France, de Belgique et même d’Allemagne en consomment des quantités importantes [8]. Il est certain que cette importation ira croissant régulièrement et rapidement. Avant dix ans, l’Australie aura 60 millions de moutons, c’est-à-dire autant que à France et l’Angleterre réunies. La laine d’Europe, qui est produite chèrement, ne pourra évidemment pas soutenir la concurrence de celle qui est obtenue à nos antipodes presque sans frais. La conclusion très importante qu’il faut tirer de ce fait, c’est que l’agriculture européenne doit remplacer promptement, comme l’a fait déjà l’Angleterre, le mouton à laine par le mouton de boucherie. Le pays de notre continent qui pouvait le mieux lutter contre l’Australie, c’était la Hongrie, et déjà pourtant la vente des toisons y est rendue difficile par la concurrence des laines transocéaniques. Il n’y a donc pas de temps à perdre, car, pour transformer une race d’animaux domestiques dans tout un pays, il faut bien des années. Les grandes révolutions économiques qu’amène le développement des nouveaux centres de production ne seraient que bienfaisantes, si on savait les prévoir. Elles n’auraient en effet d’autre résultat que la satisfaction plus complète des besoins de l’humanité; mais, quand on s’obstine à fermer les yeux sur l’avenir, elles frappent durement ceux qui sont atteints à l’improviste.

La croissance de toutes ces colonies a quelque chose de vertigineux. Queensland, au nord de Sidney, avec sa capitale Brisbane, ne se trouve pas encore indiquée dans les cartes datant de quelques années, et déjà on y compte 88,000 habitans possédant 6 millions de moutons, 900,000 bêtes à cornes, 46,000 chevaux. Le mouvement commercial s’est élevé en 1865 à 92 millions de francs. Se figure-t-on le degré de richesse que ces chiffres représentent? Ils signifient qu’en moyenne il y a par famille 2 chevaux, 45 bêtes à cornes, 300 moutons et une somme de 4,600 francs d’exportations et d’importations. La différence entre la condition de cette famille australienne et celle d’une famille européenne est vraiment incroyable. C’est à peine si l’on peut dire que la proportion de 1 à 50 en donnerait une idée. Ajoutez que la variété des climats amenée par les diverses altitudes permet de cultiver à la fois le café et le sucre avec autant de succès que le blé et le coton. Mais le plus beau, le plus pittoresque de tous ces états futurs est la Nouvelle-Zélande.

Formée de trois îles très rapprochées, la Nouvelle-Zélande a une superficie un peu plus grande que celle des îles britanniques, dont elle est appelée, par sa configuration et ses avantages physiques, à jouer le rôle dans l’hémisphère austral. S’étendant sur plus de 350 lieues de longueur, le développement de ses côtes lui assurera tous les profits que procurent la facilité des communications et la multiplicité des ports. Le climat est à peu près celui de l’Italie, mais plus uniforme, moins ardent l’été, moins froid l’hiver. La végétation est partout magnifique, et les fougères en arbre croissent jusqu’aux bords des glaciers qui descendent des neiges éternelles des montagnes de l’île du sud. Les observations des médecins militaires prouvent que c’est le pays le plus sain du monde. Sur 1,000 hommes de l’armée britannique, il en meurt par an 8 dans la Nouvelle-Zélande, 14 en Angleterre, 15 au Cap, 18 à Malte, 20 au Canada. La phthisie y est plus rare que partout ailleurs. Heureuses populations! elles sont affranchies du fardeau accablant des dettes publiques et des armées permanentes sous lequel succombent les peuples européens. La misère n’existe pas pour elles, l’aisance est générale. Les vivres sont à meilleur marché qu’en Europe, et les salaires trois fois plus élevés. Un maçon, un charpentier, gagnaient en Australie 12 francs 50 centimes par jour en 1865, un manœuvre 10 francs. Elles ne connaissent ni les chaleurs tropicales qui énervent, ni les froids du nord qui multiplient les besoins et font de l’existence du pauvre une souffrance continuelle. Elles se gouvernent elles-mêmes en paix et en liberté. Elles empruntent à notre antique civilisation tout ce qu’elle a trouvé de bon pour rendre la condition de l’homme plus heureuse, nos meilleurs systèmes d’organisation politique, nos machines les plus perfectionnées, nos idées morales et religieuses les plus justes, les plus conformes aux aspirations modernes. Elles partent, légères, confiantes, pleines d’espérances bientôt réalisées, du point où nous arrivons péniblement, accablés sous le poids des fautes, des superstitions et des rivalités du passé. Nous avançons en trébuchant à chaque pas; elles s’élancent avec la rapidité et la régularité d’un train sur les rails. Depuis que l’homme est apparu sur cette planète, il n’y a point eu de communautés plus fortunées que celles qui vivent à nos antipodes. Puisse leur félicité durer toujours! La Novara n’eut qu’une seule fois l’occasion de saluer le drapeau français. Elle le trouva flottant sur l’île de Tahiti, qu’il couvre de sa protection. Que d’idées gracieuses ne réveille point le nom de cette île, dont la description poétique, due à Bougainville, avait fait accepter comme un dogme de foi par les écrivains du XVIIIe siècle le système du bonheur complet de l’homme primitif. Hélas ! Tahiti ne présenta plus aux yeux des navigateurs autrichiens le tableau enchanteur de l’âge d’or. La reine Pomaré a vieilli, et son peuple diminue chaque année. Il est sorti de la sauvagerie, il n’est pas arrivé à la civilisation. Le commerce aussi décline. Autrefois 60 ou 80 baleiniers visitaient le port de Papeete; aujourd’hui il n’en vient plus que 5 ou 6. Les règlemens douaniers et des taxes multipliées ont mis en fuite les Américains, qui relâchent maintenant aux Sandwich. Tahiti avait un gouvernement constitutionnel et une chambre élective; mais, le régime parlementaire n’étant guère en faveur en France, comment l’aurait-on respecté dans cette île de l’Océan-Pacifique? Le gouverneur venait de suspendre les travaux du parlement tahitien par une ordonnance que M. von Scherzer a cru devoir recueillir comme une des curiosités de son voyage [9]. Les missionnaires protestans avaient établi des écoles et une imprimerie pour les besoins de la population, qui appartenait presque entièrement à leur culte : on avait fermé les unes et supprimé l’autre pour laisser le champ libre à l’évêque catholique. Quand la politique chôme et que les écoles sont closes, il faut bien que le peuple s’amuse. Aussi venait-on d’inaugurer un pré Catelan : les danseuses de la nouvelle Cythère s’y livraient à des danses où les pas hardis du bal Mabille se combinaient avec les poses voluptueuses des anciennes rondes nationales; l’effet ne laissait pas d’en être très piquant. La commission autrichienne pouvait se croire transportée à Vienne sous le régime paternel de M. de Metternich. Point de parlement ni de journaux, mais des plaisirs faciles à souhait. Tahiti est le seul point sur lequel le livre de M. von Scherzer ne nous fournisse point de chiffres officiels, le bureau français considérant, paraît-il, la statistique comme un mystère d’état. Certainement il ne peut plus en être de même aujourd’hui. La reine Pomaré jouit d’une liste civile de 25,000 fr., et son fils, l’héritier du trône, d’une dotation de 1,800 fr. Voilà un jeune prince qui ne contractera pas d’habitudes ruineuses. Il est probable que, si on décrétait la liberté commerciale et la tolérance religieuse, Tahiti ne tarderait pas à acquérir une certaine importance, car sa situation, à moitié chemin entre l’Amérique et l’Australie, en fait un admirable point de relâché pour l’approvisionnement des navires en vivres frais et en charbon.

D’où vient que la France ne réussit pas dans ses colonies, elle qui pourtant tient une si belle place dans le champ du travail européen, depuis surtout qu’elle a secoué les entraves de la protection et des prohibitions? Le marquis de Mirabeau a écrit à ce sujet dans son Ami des Hommes un chapitre qui mérite d’être lu et même relu. J’en citerai un passage seulement. « Un gouverneur et un intendant se prétendant tous deux les maîtres et jamais d’accord; un conseil pour la forme; gaîté, libertinage, légèreté, vanité; force fripons très remuans, des honnêtes gens souvent mécontens et presque toujours inutiles; au milieu de tout cela des héros nés pour faire honneur à l’humanité et d’assez mauvais sujets capables à l’occasion de traits d’héroïsme; le vol des cœurs pour ainsi dire et le talent de se concilier l’amitié des naturels du pays; de belles entreprises et jamais de suite; enfin le fisc, qui serre l’arbre naissant et déjà s’attache aux branches, le monopole dans toute sa pompe, voilà nos colonies et voilà nos colons. »

L’excès de réglementation, le défaut de liberté, sont certes deux des causes d’insuccès de la colonisation française; mais il en est une plus profonde qui tient non aux procédés du gouvernement, mais à un des caractères de la race, qui serait une vertu, s’il ne s’y mêlait souvent un peu trop d’ignorance. Le Français est tellement attaché à sa patrie qu’il ne la quitte jamais sans l’espoir d’y revenir. Ceux qui vont à l’étranger ne comptent pas y faire souche; ils veulent faire fortune pour en jouir en France. Il s’ensuit qu’ils se feront négocians, commerçans, maîtres de langues, au besoin coiffeurs ou marchands de modes, rarement agriculteurs, car à remuer la terre on se fatigue vite, et la fortune vient lentement. Ce qu’il faut cependant pour fonder une colonie nouvelle, ce sont de bons cultivateurs, dont les bras soient assez forts, assez patiens pour mettre en valeur le sol vierge. Le paysan français aime jusqu’à la passion le sillon qu’il a arrosé de ses sueurs, le clocher qui l’a vu naître. Il ne connaît pas ces contrées lointaines où il pourrait vivre plus heureux, et, si on les lui vante, il se méfie. Les Germains au contraire, Allemands ou Anglais, les derniers venus en Europe de la race aryenne, paraissent avoir conservé le goût du déplacement, et ils poursuivent jusqu’en Amérique leur grande migration vers l’ouest, commencée il y a quatre ou cinq mille ans. En France, ceux qui feraient de bons colons ne veulent point partir, et ceux qui partent en font de très mauvais[10]. Faut-il s’en plaindre? Non, car les provinces encore à coloniser ne manquent pas sans sortir des frontières du territoire actuel. Quand l’augmentation de la population est si rapide qu’elle tend à dépasser les moyens de subsistance, comme en Angleterre, c’est un bonheur que chaque année quelque essaim quitte la ruche trop pleine, et aille féconder un nouveau coin du globe; mais quand le nombre des habitans n’augmente presque pas, et qu’une partie du sol de la patrie peut être amenée facilement à doubler ses produits, pourquoi lui enlever des bras et des capitaux qui lui sont si nécessaires?

A Valparaiso, au Chili, le commandant de la Novara apprit que la guerre venait d’éclater entre l’Autriche et la France, et il se hâta de regagner sa patrie menacée. M. von Scherzer revint par l’isthme de Panama, en visitant les républiques espagnoles de la côte du Pacifique. Nous n’insisterons pas sur le triste tableau qu’il en trace; il est assez connu. La guerre civile y règne presque en permanence. Le télégraphe nous apprend en ce moment même qu’elle vient d’y éclater de nouveau. Chez les citoyens, le goût du travail, de l’épargne, des entreprises fructueuses, manque complètement. Les gouvernans ne pensent qu’à utiliser leur passage au pouvoir. La richesse et la population sont stationnaires ou décroissent. Le pays était mieux cultivé et beaucoup plus prospère au temps des Incas. L’Espagne et la théocratie lui ont ôté la capacité de vivre libre. Sous le joug de plomb de la mère-patrie et de l’église, il n’avançait pas; depuis l’indépendance, il décline. Le Pérou tire encore quelques revenus des déjections que les oiseaux ont déposées sur trois rochers du Pacifique que la pluie ne vient jamais délaver; mais quand les îles à guano seront épuisées [11], l’état sera aussi misérable que les habitans. Le Chili seul fait exception. D’ordinaire l’ordre y règne et les lois sont obéies. C’est aussi la seule des républiques espagnoles où les idées libérales l’emportent et où l’on fait des sacrifices pour l’instruction publique. Les Chiliens firent un grief très sérieux aux Autrichiens de la Novara de ce que leur pays eût signé le fameux concordat dont M, de Beust essaie de s’affranchir aujourd’hui; mais les femmes, comme dans les pays catholiques d’Europe, sont restées soumises au clergé, et elles s’efforcent, obéissant à leurs directeurs de conscience, de ramener leurs maris dans la bonne voie.

Avant de terminer son livre si riche en renseignemens de toute sorte, M. von Scherzer en réunit quelques-uns touchant les États-Unis. C’est qu’en effet dans une étude de géographie économique sur les pays d’outre-mer il était impossible de ne pas parler des progrès de la grande république transatlantique. Ici encore on voudra bien nous permettre de citer des chiffres. Qu’on se garde d’en conclure que le statisticien ou l’économiste ne s’incline que devant les résultats matériels et n’adore que les millions. On ne peut trop le répéter, le peuple le plus digne de notre admiration n’est pas celui qui nourrit le plus de bœufs et de moutons, construit le plus de navires ou compte le plus de baïonnettes; c’est celui qui répand dans le monde les notions les plus pures de justice et de moralité. Seulement, comme la justice et la moralité produisent des habitudes d’ordre, de travail, d’économie, de prévoyance, et comme celles-ci engendrent le bien-être, il s’ensuit nécessairement qu’un peuple qui décline doit être infecté de quelque vice ou défaut grave, et qu’un peuple qui progresse ne peut être dépourvu des vertus essentielles à l’accomplissement de la destinée humaine. La comparaison des facultés intellectuelles ou des qualités morales des différens peuples est une question des plus délicates et très sujette à contestation. Le progrès économique peut se mesurer par des chiffres, c’est le seul dont je veuille m’occuper en ce moment.

Le développement de l’Union américaine est un phénomène nouveau dans l’histoire. Jamais on n’a vu surgir ainsi du sol une grande puissance tout armée, comme Minerve, dans l’espace d’un demi-siècle. C’est un fait si extraordinaire que parfois même les potentats oublient d’en tenir compte. Cet état prodigieux grandit avec une rapidité à donner le vertige à ceux qui essaient de la constater. Cessez de la suivre pendant quelques années, tout à coup la voilà transformée : elle compte deux ou trois états de plus, grands chacun comme un royaume européen. Considérez d’abord l’accroissement de la population. Elle double, comme on sait, tous les quarts de siècle avec une régularité qui ne s’est pas démentie jusqu’à ce jour, et que la dernière guerre civile seule aura pu troubler légèrement. Le nombre des habitans était de Ix millions en 1790, il doit s’élever aujourd’hui à 37 millions. Si la progression ne se ralentit pas, il sera de 42 millions en 1870, de 56 millions en 1880. En 1890, la population américaine sera plus nombreuse que celle de la Russie, soit 76 millions, et enfin en 1930, atteignant le chiffre de 251 millions, elle dépassera celle de toute l’Europe. La place ne lui manquera pas. Le territoire de l’Union, non compris l’Amérique russe, est de 2,819,000 milles anglais carrés. L’Angleterre, n’en ayant que 117,000, est vingt-cinq fois moins grande. Il y a quelques années à peine, les Américains n’occupaient que les terres penchant vers l’Atlantique, qui sont sablonneuses et peu fertiles. Maintenant ils peuplent rapidement le bassin du Mississipi, que M. de Tocqueville appelle la plus magnifique demeure que Dieu ait préparée pour l’homme. Elle est du moins assez étendue et assez fertile pour nourrir dans l’abondance 250 millions d’habitans. Ce bassin présente des plaines immenses, d’une pente presque insensible, configuration unique dans le monde, dit Humboldt, et qui permet de remonter les fleuves et d’établir dans toutes les directions canaux et chemins de fer presque sans frais. C’est à peu près la plaine hongroise multipliée par cent. Et le charbon, ce pain de l’industrie, quel prodigieux approvisionnement! La superficie du terrain carbonifère, qui en Angleterre est de 8,963 milles carrés, est dans l’Union de 196,650 milles reconnus, sans compter ce que recèlent les régions inexplorées de l’ouest. Les couches américaines sont aussi riches que celles de Newcastle; elles sont presque horizontales, ce qui en rend l’exploitation très facile. Elles contiennent, estime-t-on, six mille milliards de tonnes de houille, tandis que celles d’Angleterre n’en renferment que 190 milliards, soit trente fois moins. Ces houillères sont à peine exploitées à cause de la cherté de la main-d’œuvre. Elles ont livré cependant 15 millions de tonnes en 1860, c’est-à-dire moitié plus que celles de la France. Dans un siècle ou deux, quand nous serons à la veille de quitter nos foyers et de fermer nos usines faute de combustible, c’est l’Amérique qui nous en fournira. Faut-il parler des sources de pétrole, qui alimentent déjà les lampes d’une moitié de l’Europe, et du minerai de fer, qui se présente dans les iron mountains du Missouri sous la forme de montagnes entières composées du précieux métal, et des mines d’argent du Nevada, qui, ouvertes depuis si peu de temps qu’elles sont à peine connues parmi nous, ont déjà livré l’an dernier une valeur de 70 millions de francs, égale à la production des fameuses mines du Mexique?

Ces chiffres, tout énormes qu’ils paraissent, donnent à peine une idée des ressources naturelles du pays; mais ce qu’il faudrait comprendre surtout, c’est l’énergie de la race qui va les mettre en œuvre. Sous ce rapport, il n’y a aucune comparaison à faire entre la puissance d’un état européen et celle de l’Union. Dans nos sociétés, il y a beaucoup de ce qu’un commerçant appellerait des non-valeurs, les oisifs d’en haut et les oisifs d’en bas, ceux qui ne produisent rien faute de capital et ceux qui dévorent improductivement celui qui est produit par les autres, enfin la masse de ceux dont le travail est peu fructueux par manque de connaissances. En Amérique, nul n’est oisif, même le millionnaire, et chacun emploie les procédés les plus perfectionnés qu’ait inventés le génie humain. Ce qui distingue l’Américain des autres hommes, disait un jour M. Wendell Philipps, un des orateurs du congrès de Washington, c’est que ceux-ci n’ont de cervelle que sous le crâne, tandis que l’Américain en a dans tout le corps et jusqu’au bout des doigts. Cette cervelle supplémentaire dont le Yankee sait faire si bon usage, ce n’est pas la nature, ce sont les institutions qui l’en ont pourvu, l’école, le droit de voter et de tout discuter, enfin la presse. Tout homme est un citoyen actif, lisant un journal, ayant une opinion, se servant d’une machine, se nourrissant de bœuf et créant de la richesse. De là pendant la guerre civile récente ce déploiement de forces dont aucun état européen n’eût été capable. La Russie, avec ses 71 millions d’habitans, succombe sous un budget de 1 milliard, et tous les ans elle fait pour vivre des emprunts à l’étranger. En 1865, l’Union américaine dépense 10 milliards, et son épargne n’est pas même entamée. L’an dernier, le revenu de la confédération s’est élevé à 3 milliards, et elle a consacré 500 millions à la réduction de sa dette. Ce que les habitans des villes paient à leur état particulier et à la ville qu’ils habitent est inoui. La moyenne prise dans cinq grandes cités s’élève pour le total des contributions par tête à 160 fr. [12]. Elles ont été exactement triplées en cinq ans. Quel est le peuple sur notre continent qui résisterait à semblable épreuve? Aux États-Unis, elle semble n’avoir fait que stimuler l’accroissement de la richesse générale. En 1860, on construit 1,071 navires de commerce; en 1864, 2,366. En 1861, il y a 31,000 kilomètres de chemins de fer en exploitation, c’est-à-dire plus qu’en Angleterre, en France et en Allemagne réunies. Deux ans après, il y en a déjà 5,000 kilomètres de plus, et depuis la paix l’accroissement est bien plus rapide encore. A quel essor nouveau n’assisterons-nous pas quand le chemin qui déjà en ce moment aborde les Montagnes-Rocheuses aura réuni non-seulement par une ligne ferrée, mais par une ligne ininterrompue de bourgs et de comtés les états du Pacifique et ceux de l’Atlantique, permettant ainsi au jeune colosse d’étendre un bras vers l’Europe et l’autre vers l’Asie? L’annexion du Mexique, des petites républiques de l’Amérique centrale et même de toutes celles de l’Amérique du Sud n’est qu’une question de temps.

Mais la grande république ne se divisera-t-elle point? Maintenant que la principale cause de scission, l’esclavage, a disparu, d’ici à longtemps un semblable événement n’est pas à prévoir. Le système fédératif, tant qu’il respecte l’autonomie des états particuliers, impose à ceux-ci peu d’inconvéniens, et leur vaut d’immenses avantages. La dette éteinte, les contributions seront réduites à presque rien, comme avant la guerre. Les États-Unis ne font pas la folie de se ruiner en temps de paix pour entretenir d’innombrables bataillons. Ils ont à peine 50,000 hommes sous les armes, et on parle même d’en réduire encore le nombre. Si l’Union vend ses monitors, c’est qu’elle sait bien qu’au bout de deux ou trois ans les vaisseaux construits aujourd’hui devront être mis au rebut. Au jour de la lutte, elle fera son apparition avec quelque engin nouveau et perfectionné qui laissera en arrière tous les autres. Le lien le plus fort de la fédération, c’est l’orgueil national poussé jusqu’à la manie et la foi en l’avenir glorieux de la patrie. Le citoyen du nord aurait tout sacrifié plutôt que de permettre qu’une étoile fût enlevée par la sécession de la bannière constellée. Le défaut de l’Américain, c’est le culte, l’idolâtrie du dollar; mais, s’il aime l’argent, ce n’est pas pour le dépenser, encore moins pour l’enfouir stupidement dans un coffre-fort, ce n’est pas même pour le laisser à ses enfans, car il ne tient pas, comme les pères d’Europe, à transmettre à ses héritiers le droit de bien vivre sans rien faire. Ces dollars si âprement gagnés, il les perd avec indifférence et les donne dans un intérêt public avec une générosité inconnue ailleurs. Qu’est-ce donc qui le pousse? On dirait que c’est le besoin d’agir et de conquérir par le travail cet immense territoire qui ouvre à son activité des solitudes fertiles et inexploitées; c’est comme un instinct providentiel qui l’excite à remplir sa tâche, la mise en valeur du Nouveau-Monde. Voulez-vous connaître le caractère américain dans un de ses types les plus nobles, lisez la biographie d’Elias Howe, l’inventeur de la machine à coudre. Pendant quinze ans, pauvre et sans instruction, il travaille à s’instruire et à poursuivre son invention. Quand il la tient, dix ans encore il lutte contre l’indifférence publique. Enfin le voilà riche : il a 5 millions à peu près la guerre civile éclate; quoiqu’il ait des enfans, il sacrifie une partie de cette fortune si laborieusement acquise à la cause de la liberté. Il lève et équipe un régiment à ses frais, il s’y engage comme simple soldat; mais, trop vieux pour marcher, il remplit les fonctions de commis dans l’intendance. Voilà le citoyen tel que l’ont formé les traditions puritaines et les institutions démocratiques. Chez lui, l’amour de la patrie, ce sentiment antique, se combine avec la charité et l’humilité du christianisme. Tant que cet esprit ae se sera pas éteint, les États-Unis ne cesseront pas de grandir.

L’impression que ce voyage de circumnavigation laisse dans l’esprit, c’est que l’axe de l’humanité se déplace. La balance politique tend à pencher vers l’autre hémisphère. Il se forme en Amérique, dans l’Afrique centrale, dans la Nouvelle-Zélande, en Australie, des états doués d’une santé, d’une jeunesse, d’une force incomparables, et, chose digne de remarque, ils appartiendront tous à la même race; ils auront mêmes lois, mêmes instincts, même langue. On a parlé d’arrêter l’expansion de la race anglo-saxonne ; c’est à peu près comme si on prétendait arrêter le mouvement de la terre dans son orbite. Il s’agit en effet d’un résultat de causes économiques générales et irrésistibles, l’immensité de territoires fertiles et les aptitudes de la population qui les occupe. Les lois économiques agissent à peu près comme les lois naturelles; elles échappent à la prise de ceux que l’on a longtemps appelés les maîtres du monde. Qu’ils déclarent la guerre à l’Union américaine, qu’ils parviennent même à battre sa marine militaire et à chasser ses navires de commerce de toutes les mers, c’est à peine s’ils auront retardé ses progrès de quelques années [13]. Les états européens se ruinent par leurs armemens extravagans et par leurs rivalités déplorables ; ils arrêtent l’accroissement normal de la population en enlevant au travail et au mariage les hommes qui y sont le plus propres, et en dévorant improductivement le capital qui ferait vivre les générations nouvelles; ils s’épuisent en luttes insensées pour quelques coins de terre imperceptibles sur la carte du globe ; ils sont minés par le paupérisme, par l’hostilité des pauvres contre les riches, et sont sans cesse menacés de crises sociales. Dans un siècle, de quel poids pèseront-ils en comparaison de ces jeunes nations, qui ont des continens entiers pour s’y développer à l’aise? Celui qui songe à cet inévitable avenir ne peut s’empêcher de sourire en entendant des politiques d’ancien régime prétendre qu’un peuple n’est en sécurité que quand il est plus fort que les autres. Ces prétentions à la prééminence seront déjouées précisément par ces états qui, se gardant de s’y laisser aller, consacrent toutes leurs forces à développer leurs richesses naturelles.

L’Angleterre suit une politique plus sensée, elle se résigne à voir grandir ses vigoureux rejetons, qui bientôt dépasseront leur mère. Elle les forme à la liberté, à l’indépendance. Elle les engage à s’organiser en fédération de façon à se suffire, comme elle vient de le faire pour les différentes provinces de l’Amérique britannique; elle relâche le lien qui les unit à elle, de telle façon que déjà ces colonies ne lui sont plus attachées, comme on l’a dit poétiquement, que par les rubans de la ceinture de la reine Victoria. Quand l’heure de l’émancipation complète aura sonné, elle se fera à l’amiable, car l’Angleterre est disposée à s’éclipser devant ses filles grandissantes, satisfaite d’avoir peuplé les deux hémisphères de communautés pleines d’avenir, qui perpétueront sa langue, son culte, ses institutions et ses mœurs. Quant aux autres peuples de notre continent, avides aussi de progrès et de paix, il est grand temps qu’ils imposent à leur gouvernement une politique plus conforme aux vrais principes économiques. L’étude comparée de la condition des différentes nations du globe le prouve jusqu’à l’évidence; celles qui, soumises aux idées rétrogrades, cherchent à se consoler par des guerres extérieures ou des révolutions d’être aux mains des dictateurs et des prêtres restent stationnaires ou reculent; celles au contraire qui, ayant secoué le joug de la théocratie, ont fondé des institutions libres et se gouvernent elles-mêmes, avancent à pas de géans et seront les reines de l’avenir. Si les nations de notre continent veulent, non pas faire équilibre au Nouveau-Monde, ce qui est une idée ancienne et fausse, mais ne pas trop rester en arrière, elles doivent renoncer à ces luttes d’influence qui n’ont plus de sens, s’entendre pour désarmer, multiplier les rapports commerciaux et les similitudes de législation, de système monétaire, d’institutions politiques, s’unir par une sorte de lien fédéral et constituer enfin les états-unis d’Europe. Sans les gouvernemens personnels, avant un demi-siècle ce beau rêve deviendrait une réalité.


EMILE DE LAVELEYE.

  1. Des études économiques importantes et récemment parues montrent que les esprits se tournent de ce côté. Parmi les auteurs qui travaillent dans cette direction, il suffira de citer MM. Roscher pour l’Allemagne, Wolowski pour la France, Stuart Mill, Fawcett, Edwin Chadwick, Cliffe Leslie pour l’Angleterre, Jacini, Minghetti pour l’Italie, Le Hardy de Beaulieu pour la Belgique. C’est même l’intérêt tout actuel et si puissant des questions économiques qui a porté jusqu’aux philosophes, comme M. Jules Simon, à négliger leurs anciennes études pour s’occuper de l’amélioration du sort des classes laborieuses.
  2. Voici en quoi consiste ce système. Le planteur avance à l’ouvrier européen la somme nécessaire pour payer son voyage et ses frais d’installation; celui-ci est tenu de la lui rendre plus tard avec les intérêts. La récolte est partagée par moitié entre le propriétaire et l’émigrant; mais c’est le premier qui la vend et qui déduit les frais. Le produit net inscrit au profit du travailleur est souvent insuffisant pour couvrir l’intérêt de sa dette. En cas de contestation, la justice, paraît-il, lui donne toujours tort, et il meurt ainsi endetté sans même laisser à ses enfans la liberté et la propriété. Quelle différence avec le sort de l’émigrant aux États-Unis, quoique la terre y soit bien moins productive !
  3. Reisen durch Sud-Amerika, von J. S. von Tschudi; Brockhaus, Leipzig, 1866. (Voyage dans l’Amérique méridionale, par J. S. von Tschudi.)
  4. Ayant eu l’occasion de causer avec un négociant de Singapore qui fait de grandes affaires avec les Chinois, je lui demandai ce qu’il pensait de leur moralité commerciale. Il me répondit qu’on avait rarement à s’en plaindre. Ce qui le prouve, ajoutait-il, c’est la façon même dont on traite avec eux. Lorsqu’on veut faire des achats de denrées en Chine même ou dans les îles de la Sonde, on emploie ordinairement des Chinois, et comme il faut partout payer comptant, on est obligé de leur remettre des sommes assez fortes. Les abus de confiance sont extrêmement rares. Ces agens commerciaux s’acquittent ordinairement de leur mission avec une fidélité et une habileté remarquables.
  5. N’est-il pas curieux de retrouver les mêmes idées exprimées à peu près de la même façon dans un passage d’Alfred de Musset? « O peuples des siècles futurs, lorsque par une chaude journée d’été vous serez courbés sur vos charrues dans les vertes campagnes de la patrie, lorsque, essuyant sur vos fronts tranquilles le saint baptême de la sueur, vous promènerez vos regards sur votre horizon immense, où il n’y aura pas un épi plus haut que l’autre dans la moisson humaine d’hommes libres, quand alors vous remercierez Dieu d’être nés pour cette récolte, pensez à nous, qui n’y serons plus. »
    (Confession d’un enfant du siècle.)
  6. Voyez une série d’études intitulées Koloniale Studien, par MM. van Woudrichem, ran Vliet et Suermondt. La Haye, 1867.
  7. « Vous êtes mieux traités ici que les moines espagnols, dit M. von Scherzer au prieur des augustins. — Sans doute, répondit-il; mais c’est qu’ils savent bien là-bas que nous sommes ici plus les maîtres qu’eux. » Un autre voyageur autrichien, M. von Hügel, rapporte une conversation qu’il eut avec un moine de Manille, qui lui parla dans le même sens. « C’est à nous, augustins, que les Philippines appartiennent. Le gouverneur don Pasquale peut jouer au roi tant qu’il veut; c’est nous qui sommes les vrais souverains ; il le sait et nous respecte. Je voudrais bien voir que la police osât seulement demander le nom d’une personne que notre ordre a prise sous sa protection ! »
  8. L’importation des laines transocéaniques augmente chaque année. Depuis dix ans, elle a doublé en Angleterre. En 1865, elle s’est élevée à 100 millions de kilos. En France comme en Allemagne, elle dépasse 20 millions de kilos. M. von Scherzer porte le nombre total des moutons en Europe à 224 millions. On estime que la production totale de la laine dans le monde entier monte à environ 800 millions de kilos. La consommation des étoffes de laine augmente rapidement et s’introduit même dans l’extrême Orient. L’industrie qui les fabrique a un grand avenir.
  9. Voici cette pièce remarquable à plus d’un titre :
    « Sa majesté la reine des îles de la Société et son excellence le gouverneur des possessions françaises dans l’Océanie :
    « Considérant qu’il n’y a pas de projets de loi préparés pour être soumis à la législature de 1859, et que d’ailleurs cette assemblée n’a pas de budget à voter;
    « Prenant en considération les frais considérables que le séjour à Papeete occasionne aux membres de ladite assemblée pendant la durée des sessions;
    « Vu l’article 7 de l’ordonnance du 7 avril 1847, décident : l’assemblée législative des états du protectorat ne sera pas convoquée en session pendant l’année 1859.
    « Signé : Saisset. « 
    M. Saisset était du reste plus tolérant en matière religieuse que son prédécesseur. Il avait permis à un ministre anglican de résider dans l’île et même de prêcher le dimanche, à la condition toutefois que ce fût en anglais.
  10. Au Canada, la population française prospère et se multiplie. C’est qu’elle est devenue agricole et qu’elle est gouvernée d’après les procédés anglais. Elle résiste assez bien, on le voit, au double fléau du parlementarisme et de la liberté.
  11. L’épuisement du guano des îles Chinchas est une question de grande importance pour les pays dont l’agriculture fait un large emploi de ce puissant engrais, comme l’Angleterre, l’Allemagne et la Belgique. Les trois îles n’ont pas 2,000 hectares d’étendue. Il ne reste plus environ que 6 millions de tonnes de guano, et comme l’exportation s’élève à 400,000 tonnes par an, dans vingt ans, c’est-à-dire eu 1888, tout sera épuisé. L’exportation s’est élevée en 1865 à 426,427 tonnes, valant 66 millions de francs. C’est le fixa. clair des revenus du Pérou, qui les emploie à exterminer le plus de Péruviens possible.
  12. A New-York, le revenu imposable était estimé à 36 millions de dollars; les taxes locales en ont enlevé 18 millions, c’est-à-dire la moitié. Que dirions-nous, si on nous enlevait la moitié de notre revenu? Les fortunes particulières en paraissent à peine atteintes. Cette année, les Américains pullulaient en Suisse. Un grand nombre d’entre eux étaient de jeunes mariés qui faisaient leur voyage d’Europe avec retour par la Palestine et l’Egypte. Quelques-uns avaient conservé les manières rudes du far-west; mais la plupart étaient de parfaits gentlemen. Ce qui les distinguait des autres voyageurs, c’est que les hommes semblaient avoir plus d’argent dans leur poche et les femmes plus d’idées dans la tête.
  13. Pour mieux résumer ce progrès, j’emprunte à M. von Scherzer le tableau suivant, sur lequel il est impossible de jeter les yeux sans demeurer confondu.
    PROGRÈS DES ÉTATS-UNIS.

    ¬¬¬

    1793 1851 1961
    Population Ames 3,929,328 23,267,498 31,448,322
    Valeur des importations Dollars 31,000,000 178,138,318 362,166,254
    — des exportations 26,109,000 151,898,720 400,122,296
    Marine Tonnes 520,764 3,535,454 5,539,812
    Chemins de fer Milles anglais « 10,287 31,196
    Coût d’établissement Dollars « 306,607,954 1,166,422,729
    Télégraphes Milles « 15,000 40,000
    Richesse mobilière et immobilière Doll. « 7,135,780,000 16,159,616,000