Le Voyage en Chine

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HENRI.

Comment ?


POMPÉRY.
Nous possédons quelques puissants amis

Et nous avons, dans cette circonstance,

Par un pressant avis,

Fait en votre faveur agir leur influence.

HENRI, montrant la dépêche.
C’est à vous que je dois cela ? Grand merci, touchez là !

(Ils se serrent la main.)

Vous avez la première manche,

Mais bientôt j’aurai ma revanche,

Et la belle m’appartiendra.

POMPÉRY.
En attendant, la Chine vous appelle. Au revoir, cher ami.

HENRI, saluant MARIE.
Je pars, mademoiselle.

Mais quelque chose me dit là

Que notre bonheur renaîtra.

POMPÉRY.
Bonne chance, au revoir,

La Chine vous appelle,

C’est la voix du devoir.

Partez, la mer est belle !

CHŒUR GÉNÉRAL.
Bonne chance, etc.

ACTE III

Le théâtre représente le pont d’un navire.

Scène I.

MATELOTS, MOUSSES ; puis MARTIAL ; puis POMPÉRY, BONNETEAU et ALIDOR.


(Au lever du rideau, les matelots sont diversement groupés. Un hamac est suspendu au mât principal. Un homme roulé dans un manteau, et dont on ne voit pas le visage, est endormi dans le hamac.)


CHŒUR.
Voguons, la mer est belle,

Le calme est sur les flots ;

La brise nous appelle,

Chantons, gais matelots.

Si jamais la tempête

Venait nous assaillir,

Sachons courber la tête

Et prier… et mourir.

MARTIAL.
Fumer, chanter, ah ! c’est charmant !

Mais chanter en buvant

Vaudrait bien mieux vraiment !

CHŒUR.
Il a raison… Chantons donc en buvant.

Chantons, chantons, amis,

Le cidre de notre pays.

Ah ! ah ! ah !

Qu’il est bon,

Le cidre de Normandie.

Mais aussi l’aime-t-on !

Que sa couleur est jolie !

Ah ! pour nous,

Qu’il est doux.

Tout Normand en boira,

Oui, tant qu’il vivra.

Ah ! ah !

Tout Normand en boira

Son bonheur toujours sera

Là !


Le cidre nous rend la gaîté,

Il mousse, il pétille !

Il est de la famille

Du Champagne si vanté.

Charmant avantage,

Le cidre, je gage,

Jamais ne ruina

Celui qui l’adora.

Moi j’en bois sans cesse

Et jamais l’ivresse

Ne vient, la traîtresse,

Trahir ma tendresse.


Jamais il ne nous trahira.

Pour nous, le vrai vin, le voilà,

Répétons ce refrain-là

Ah ! ah ! ah !

Qu’il est bon,

Le cidre de Normandie, etc.

MARTIAL.

— Sapristi ! le capitaine peut se vanter d’avoir le sommeil dur ! Je ne pensais plus qu’il dormait là-haut, moi !

(Il indique le hamac. Apercevant POMPÉRY, BONNETEAU et ALIDOR qui entrent.)

Ah ! voilà nos passagers qui se lèvent.


POMPÉRY, à ALIDOR et à BONNETEAU.

— Venez, nous allons assister à un magnifique spectacle… un lever de soleil en mer…


BONNETEAU.

— J’ai toujours désiré voir ça.


ALIDOR.

— Moi aussi.


POMPÉRY, à MARTIAL.

— Mon ami, à quelle heure se lève le soleil ?


MARTIAL.

— Le soleil ? Oh ! ben ! il y a beau temps qu’il se promène.


POMPÉRY.

— Comment ! il est levé ?


MARTIAL.

— Basé et masqué.


POMPÉRY.

— C’est donc un nuage ! Ah ! que c’est désagréable !


MARTIAL.

— Voyez-vous, c’est un particulier qui n’aime pas à faire sa toilette devant le monde.


BONNETEAU.

— Et nous qui sommes venus tout exprès coucher hier à bord de la Fulminante.


ALIDOR.

— Cela me contrarie…


BONNETEAU.

— Moi aussi… Je ne peux pourtant pas retourner à Pontoise sans avoir… On se moquerait de moi.


POMPÉRY.

— Comment ! vous n’avez jamais vu lever le soleil ?…


BONNETEAU.

— Jamais.


ALIDOR.

— Ni moi non plus…


BONNETEAU.

— J’ai vu lever la lune…


POMPÉRY, avec emphase.

— Ah ! mes amis… quel spectacle !… c’est splendide, c’est magnifique…


COUPLETS.


Quand le soleil sur notre monde

Paraît toujours pur et brillant

Sa grosse face rubiconde

Semble nous dire en s’éveillant :


La vie est bonne,

Allons, enfants

Du nouveau jour que Dieu nous donne,

Vous tous, petits et grands,

Profitez, mes enfants,

Et montrez-vous reconnaissants.


Comme disaient nos bons aïeux

Dans un vieux refrain que j’adore,

Quand on fut toujours vertueux

On aime à voir lever l’aurore.


En voyant sa noble figure

Dont les cheveux sont des rayons,

Tout s’éveille dans la nature,

Tout s’anime dans les sillons :


Là, l’oiseau chante ;

Ici, voyez la fleur

S’épanouir plus odorante.

Une douce chaleur

Vous pénètre le cœur.

L’homme à son tour devient meilleur,

Comme disaient, etc.

(Parlé.) — Enfin, consolons-nous… Nous allons faire une petite promenade charmante… deux heures de mer.


ALIDOR.

— Nous serons rentrés à Cherbourg pour déjeuner.


BONNETEAU.

— J’aurai tout juste le temps de faire ma malle… Il faut que je reparte pour Pontoise par le train de midi… J’ai reçu une dépêche, qui me rappelle pour une liquidation très importante.


POMPÉRY.

— Vous partez ? Allons… tant mieux !


BONNETEAU.

— C’est une singulière affaire… le défunt laisse cinq héritiers… et quatre moulins à vent…


POMPÉRY.

— Très intéressant.

(Il le quitte.)


BONNETEAU, à ALIDOR.

— Chaque héritier veut en avoir un.


ALIDOR.

— C’est très intéressant.

(Il le quitte.)


BONNETEAU, à lui-même.

— Or, il manque un moulin… J’espère qu’on sera obligé de plaider.


POMPÉRY, à MARTIAL.

— Partons-nous bientôt, mon brave ?


MARTIAL.

— Mais, monsieur, nous marchons.


POMPÉRY.

— Comment, nous naviguons ?


ALIDOR.

— Je ne m’en suis pas aperçu… Et moi qui avais peur d’être malade !… mais ce n’est rien du tout que la mer…


MARTIAL.

— Jeune homme, méfiez-vous !


ALIDOR.

— Allons donc !


POMPÉRY.

— Et ces dames qui ne sont pas encore levées…


BONNETEAU.

— En attendant, si nous demandions à saluer le capitaine ?


POMPÉRY.

— C’est juste. (À MARTIAL.) Mon brave, nous serait-il permis de saluer le capitaine ?


MARTIAL.

— Comme vous voudrez… (Montrant le hamac.) il est dans sa chambre ; prenez l’échelle…


POMPÉRY.

— Comment ! C’est là son habitation ?


MARTIAL.

— Seulement, je vous préviens qu’il n’a pas le réveil commode.


POMPÉRY.

— C’est un loup de mer… respectons son sommeil… Puisqu’il dort, je propose d’admirer l’immensité.


ALIDOR.

— Ah ! que la mer est belle !


POMPÉRY.

— Oui, très belle !


BONNETEAU.

— Pas mal ! seulement, je la croyais plus grande.

(Sur la fin de cette scène, les matelots se sont dispersés et MARTIAL est sorti.)


Scène II.

Les mêmes, MADAME POMPÉRY, MARIE, BERTHE.



POMPÉRY.

— Ah ! voici ces dames.


BERTHE.

— Papa, est-ce que le soleil est levé ?


POMPÉRY.

— Mon Dieu ! oui.


BERTHE.

— Ah ! quel malheur ! Maman, le soleil est levé !


MARIE.

— Moi qui me suis dépêchée !


POMPÉRY.

— Bah ! ce sera pour une autre fois.


BONNETEAU.

— Comment avez-vous passé la nuit, mesdames ?


MADAME POMPÉRY.

— Ah ! très mal ! Nous avons couché dans des espèces de tiroirs… sur des matelas épais comme la main… Je ne voudrais pas faire une longue traversée comme ça.


ALIDOR.

— Moi, j’ai passé une nuit excellente… La mer me va… je suis un homme de mer.


POMPÉRY.

— Et toi, Marie, as-tu bien dormi ?


MARIE.

— Moi ?… je n’ai pas dormi.


POMPÉRY.

— Je comprends… mais qu’est-ce que tu veux ? Il faut te faire une raison… il a reçu l’ordre d’aller en Chine, ce jeune homme… Il est parti… c’était son devoir… Nous l’avons vu s’embarquer hier soir dans une petite chaloupe… N’y pense plus… Tâche de te distraire. (À ALIDOR.) N’est-ce pas, monsieur Alidor ? (Bas.) Dites-lui donc quelque chose !


ALIDOR.

— Certainement… certainement ! (POMPÉRY remonte. À MARIE.) J’aime la mer, mais que d’eau… que d’eau…

(MARIE s’éloigne.)


BONNETEAU.

— Dieu ! que c’est beau, un navire de guerre !


POMPÉRY.

— Il y a une chose qui m’étonne… c’est qu’une frégate comme la Fulminante n’ait que deux canons…


BONNETEAU.

— Les autres sont sans doute emballés et serrés.


POMPÉRY.

— Il faudrait nous informer. (Regardant le hamac.) C’est ennuyeux, un capitaine qui dort toujours… Si, en attendant son réveil, nous visitions la machine !


BONNETEAU.

— Moi, je voudrais voir la sainte-barbe.


ALIDOR.

— Moi, la cuisine…


POMPÉRY, apercevant MARTIAL, qui passe au fond.

— Eh ! mon brave !


MARTIAL.

— Monsieur ?


POMPÉRY.

— Est-il permis de visiter la machine ?


MARTIAL.

— Certainement. (Indiquant l’escalier.) Si ces dames veulent prendre la peine de descendre…


POMPÉRY, à BONNETEAU.

— Il est très poli… Vous lui donnerez trente sous… Nous réglerons plus tard.


BONNETEAU.

— Soyez tranquille, j’écris tout.


POMPÉRY, à ALIDOR.

— Venez-vous ?


ALIDOR.

— Allons visiter la machine et la cuisine.


POMPÉRY.

— Vous êtes un homme solide !


ALIDOR.

— Tout à fait d’aplomb !

(Ils sortent. Tout le monde descend, excepté MARIE, qui reste en scène.)


Scène III.

MARIE, HENRI, dans le hamac.



MARIE.
Il est parti !

Rêve d’amour et d’espérance,

Vous voilà donc anéanti !

Le bonheur qu’hier encore me donnait sa présence

Est aujourd’hui

Évanoui.

À moi les douleurs de l’absence.

Trembler pour lui, voilà mon existence.

Il est parti.


Sainte Madone,

Reine des flots,

Sainte patronne

Des matelots,

En toi j’espère…

Hélas ! tu vois

Ma peine amère,

Entends ma voix.


Pendant le cours de son voyage,

Toujours prête à le protéger,

Par l’amour soutiens son courage,

Préserve-le de tout danger.

Sainte Madone,

Entends ma voix.

HENRI, dans le hamac.
J’entends ta voix.

MARIE.
Ô ciel ! quelle étrange surprise !

Quels doux accents,

C’est sa voix que j’entends !

(Prêtant l’oreille.)

Non, rien… je me trompais… non… non, c’était la brise.

Quel trouble dans mes sens.

Sainte Madone,

Reine des flots,

Sainte patronne

Des matelots,

En toi j’espère…

Hélas ! tu vois

Ma peine amère,

Entends ma voix.

Mon cœur ne peut t’offrir, dans sa souffrance,

Que des prières et des pleurs ;

Mais il promet, dans sa reconnaissance,

À ton autel des perles et des fleurs.

Sainte Madone,

Entends ma voix.

HENRI.
J’entends ta voix.

MARIE.
C’est bien lui !… cette voix !… ô transport qui m’oppresse !

HENRI, paraissant.

— Marie !


MARIE.
Ah ! quelle ivresse !

Ô bonheur !

De mon cœur

Aujourd’hui

S’est enfui

Tout ennui !

Cet instant

Qui me rend

Mon Henri,

Mon mari,

A chassé

Du passé

La douleur,

Le malheur !

HENRI.
Ô bonheur !

De son cœur

Aujourd’hui

S’est enfui

Tout ennui !

Tout souci !

Cet instant

Qui lui rend

Son Henri,

Son mari,

A chassé

Du passé

La douleur,

Le malheur.

MARIE.
Je m’étais dit : Il me délaisse…

HENRI.
Te délaisser ? Pouvais-tu donc,

Connaissant ma tendresse,

Croire à mon abandon ?

Non ! non !

En te donnant mon cœur, je t’ai donné ma vie ;

Rien ne pourra nous désunir.

Et par cette Madone en qui j’ai foi, Marie,

Je jure ici pour toi de vivre et de mourir.

ENSEMBLE.
Je jure ici pour toi de vivre et de mourir.

Ô bonheur !

De mon cœur, etc.

MARIE.

— Mais comment êtes-vous ici… à bord de ce navire ?


HENRI.

— Oh ! c’est toute une histoire… En réponse à l’ordre du ministre, j’ai envoyé ma démission.


MARIE.

— Votre démission ?…


HENRI.

— Oui, j’ai fait le serment de ne plus vous quitter… Le bâtiment sur lequel nous sommes est un navire marchand, dont le capitaine, un de mes amis, m’a cédé le commandement.


MARIE.

— Nous ne sommes donc pas sur la Fulminante ?


HENRI.

— Non… vous êtes sur la Pintade… J’ai gagné le batelier qui vous a embarqués hier soir… et il vous a conduits ici.


MARIE.

— Mais pourquoi cette ruse ? Que prétendez-vous faire ?


HENRI.

— Je n’en sais rien… mais je tiens votre père à mon bord… et en mer… je suis terrible !… Il faut que tout me cède !


MARIE.

— Ah ! mon Dieu ! vous me faites peur !


HENRI.

— Ne craignez rien…


POMPÉRY, au-dehors.

— Superbe ! magnifique !…


MARIE.

— Je l’entends… je préfère ne pas assister à la reconnaissance.


HENRI, raccompagnant.

— Ayez confiance !

(Il remonte avec elle et reste au fond.)


Scène IV.

HENRI, MARTIAL, POMPÉRY, MADAME POMPÉRY, BONNETEAU, BERTHE et ALIDOR.


(MARTIAL et POMPÉRY paraissent les premiers en haut de l’escalier.)


POMPÉRY.

— C’est très bien installé ! très confortable ! et d’un luisant !… Cette machine est au moins de la force de six chevaux.


MARTIAL.

— Six chevaux !… Quatre-vingts, Monsieur !


BERTHE, qui la suit.

— Prenez garde, vous marchez sur ma robe.


BONNETEAU.

— Ah ! pardon.


MADAME POMPÉRY, à ALIDOR.

— Prenez garde, vous marchez sur ma robe.


ALIDOR, le dernier, il est très pâle.

— Ah ! pardon… Il fait une chaleur là dedans ; je ne suis pas à mon aise…


POMPÉRY, voyant le hamac vide.

— Ah ! le capitaine a quitté son hamac…


BONNETEAU.

— Enfin, nous allons pouvoir le saluer.


MARTIAL, désignant HENRI au fond et qui tourne le dos.

— Je vais le prévenir.


POMPÉRY, aux autres.

— C’est un vieux loup de mer… je vais lui offrir des cigares pour l’apprivoiser.


BONNETEAU, montrant sa gourde.

— Et moi, du rhum…


POMPÉRY.

— Et puis, tâchons de lui parler un peu sa langue… Sabord ! tribord !


ALIDOR.

— Oui, bâ… bâ…


POMPÉRY.

— Quoi, baba ?… C’est un gâteau.


ALIDOR.

— Bâ… bâ… bâbord !


POMPÉRY.

— Ah ! (À part.) Il n’est pas complètement guéri.

(Il prend le bras d’HENRI croyant prendre celui de BONNETEAU.)


HENRI.

— Non, pas complètement, mais avec des cailloux…


TOUS.

— Lui !…


POMPÉRY, le reconnaissant.

— Vous !… Qu’est-ce que vous faites ici ?


HENRI.

— Mais je suis chez moi, à mon bord.


POMPÉRY.

— Vous devriez être sur la route de Chine !…


HENRI.

— Eh bien ! nous y sommes… nous y allons…


TOUS.

— En Chine !


POMPÉRY, criant à la cantonade.

— Arrêtez… je veux descendre.


BONNETEAU.

— Moi aussi… Et ma liquidation !


ALIDOR.

— Moi aussi !…


CHANT.

TOUS.
En Chine ! En Chine !

POMPÉRY.
Monsieur plaisante, j’imagine !

HENRI, montrant la dépêche du deuxième acte.
La faute en est à ces puissants amis

Qui, grâce à vous, dans cette circonstance,

Ont fait, en ma faveur, agir leur influence.

Du ministre l’ordre est précis.

Allons,

La Chine nous appelle.

Bonne brise, la mer est belle !

Voguons.

TOUS.
En Chine ! En Chine.

Ordre fatal,

Jamais on ne vit, j’imagine,

Complot plus infernal.

HENRI.
La Chine est un pays charmant

Qui doit vous plaire assurément.

Tin ! tin ! tin !

Partout des clochettes,

Un bruit de sonnettes

Du soir au matin,

Tin ! tin ! tin !

Partout des pagodes,

D’étonnantes modes.

Quel pays divin !

Tin ! tin ! tin !

Vous voyez-vous en mandarin

Tout brillant d’or et de satin,

Promenant, la canne à la main

Ou mieux encore, en palanquin,

Sur les boulevards de Pékin ?

Plus tard vous voyez-vous encor

Décoré du grand bouton d’or

Trônant au milieu des plus beaux

Et des plus gros

Magots !

Jusqu’au moment, trop tôt venu,

Où, le grand chef l’ayant voulu,

Sans raison, sans motif connu,

Un matin, vous serez pendu.

À part ce petit ennui-là

Tout le monde vous le dira :

La Chine est un pays charmant

Qui doit vous plaire assurément.

Tin ! tin ! tin ! etc.

Et quelle existence attrayante,

La nourriture est succulente.

POMPÉRY.
Grand merci ! je la connais bien !

HENRI.
Le potage aux nids d’hirondelles…

POMPÉRY.
Et le ragoût de petit chien.

HENRI.
Mais le salmis de sauterelles,

La cigale aux pommes nouvelles,

La côtelette de requin,

Ah ! c’est divin !

Jamais dans leur grand jour

Véry, Brébant, Véfour,

Ne nous ont offert à Paris

Des mets mieux assortis,

Plus délicats et plus exquis.

Ce pays-là

Vous séduira,

Il vous plaira.

Chacun de vous sera

Heureux de vivre là

Et bien souvent répétera :


ENSEMBLE.

HENRI.
La Chine est un pays charmant

Qui doit vous plaire assurément.

Tin ! tin ! tin ! etc., etc.

TOUS.
La Chine est un pays, vraiment,

Qui me déplaît énormément.

Tin ! tin ! tin !

Je hais ses clochettes,

Son bruit de sonnettes

Du soir au matin

Tin ! tin ! tin !

Que me font ses modes,

Ses riches pagodes ;

Que me fait enfin

Son tin ! tin !

POMPÉRY, à HENRI.

— Monsieur, je vous somme de me mettre à terre, moi et ma famille… nous sommes encore en vue de Cherbourg.


HENRI.

— Où prenez-vous Cherbourg ?


POMPÉRY.

— Cette côte qu’on voit là-bas…


HENRI.

— Ça, c’est Madère.


TOUS.

— Madère !


ALIDOR.

— Dieu ! que j’ai soif !


HENRI.

— Nous avons marché toute la nuit.


MADAME POMPÉRY.

— Mais c’est un rapt.


BONNETEAU.

— C’est de la piraterie.


POMPÉRY.

— Vous faites la traite des blancs, monsieur !


HENRI.

— Moi, je n’ai pas été vous chercher… Qu’est-ce que vous êtes venu faire ici ?


BONNETEAU.

— Une promenade en mer.


HENRI.

— Eh bien ! vous serez servi à souhait.


POMPÉRY.

— Pas de jeux de mots… Vous nous débarquerez en arrivant à Madère.


HENRI.

— Ah ! impossible !… je le voudrais que je ne le pourrais pas.


TOUS.

— Pourquoi !


HENRI.

— Mes instructions sont formelles… j’ai ordre de ne relâcher qu’à Canton.


TOUS.

— À Canton !…


BONNETEAU.

— Qu’à Canton !


POMPÉRY.

— Ah çà ! trêve de plaisanteries… Vous vous moquez de nous !


HENRI.

— Monsieur, quand je suis à mon bord, je ne plaisante jamais !


POMPÉRY, atterré.

— En Chine !


BONNETEAU, de même.

— En Chine !


POMPÉRY.

— En Chine ! (Bas à sa femme.) As-tu de l’argent sur toi ?


MADAME POMPÉRY.

— J’ai vingt-neuf francs !


POMPÉRY.

— Et moi trente-quatre !


MADAME POMPÉRY.

— Tâche de le fléchir… Si nous lui faisions parler par Marie ?


POMPÉRY.

— Ma fille ! Jamais !


BERTHE.

— Papa !


BONNETEAU.

— Monsieur Pompéry…


POMPÉRY.

— Je vais tâcher… pour vous… pour vous seuls… de lui dire quelques mots affables. (Il s’approche d’HENRI.) Voyons… capitaine, bâbord ! nous sommes des gens raisonnables, tribord ! il y a peut-être un moyen de s’entendre, sabord !


HENRI, à part.

— Il y vient ! j’en étais sûr !


POMPÉRY.

— Faites vos conditions.


HENRI.

— Ce que vous demandez là est très grave… Enfreindre mes ordres, c’est m’exposer à la perte de mon grade… Eh bien ! accordez-moi la main de votre fille et je vous ramène à Cherbourg.


POMPÉRY.

— Tout ! excepté cela !


HENRI.

— Et moi, je ne veux que ça !


POMPÉRY.

— Je vous l’ai dit : le cou dans la corde…


HENRI.

— Alors, allons en Chine.


POMPÉRY.

— Allons en Chine.


HENRI, à part.

— Maudit Breton !


POMPÉRY.

— Après tout, on n’en meurt pas, pour aller en Chine !


BONNETEAU.

— Mais moi, j’ai mon étude… ma liquidation.


POMPÉRY.

— C’est quatre mois de traversée.


MADAME POMPÉRY.

— Coucher quatre mois dans ces affreux tiroirs !


HENRI.

— Oh ! rassurez-vous, mesdames… nous tâcherons d’égayer le voyage… nous donnerons des bals, des concerts, nous chanterons le duo des Aveux.


POMPÉRY.

— Je vous le défends !


HENRI.

— Il n’y a qu’une chose qui m’inquiète… ce sont les vivres…


TOUS.

— Comment ?


HENRI.

— Je ne comptais pas sur un aussi grand nombre de passagers… et nous avons levé l’ancre si précipitamment… Permettez que je m’informe…


ALIDOR.

— Je crois que j’ai eu tort de manger ce gâteau.


HENRI.

— Martial !…


MARTIAL, s’approchant.

— Capitaine ?


HENRI.

— Quelles sont les provisions du bord ?


MARTIAL.

— Deux pains de quatre livres.


MADAME POMPÉRY.

— Pour quatre mois…


MARTIAL.

— Un tonneau de rhum…


HENRI, à POMPÉRY.

— Nous ferons du punch.


MARTIAL.

— Trois canards maigres… un baril d’olives et soixante-quinze mille paires de guêtres. Voilà !


BONNETEAU.

— Comment, c’est tout ?


MADAME POMPÉRY.

— Mais c’est la famine !


ALIDOR.

— Ah ! moi… je n’ai pas faim.


HENRI.

— J’avoue que c’est peu pour aller en Chine, mais avec de l’ordre, de l’économie…


MARTIAL, étonné.

— Comment, capitaine, nous allons en Chine ?


HENRI.

— Sans doute.


MARTIAL.

— Mais c’est impossible !


HENRI.

— Tais-toi !


MARTIAL.

— Je n’ai pas envie de crever de faim.


HENRI.

— Pas un mot… ou je te fais fourrer à fond de cale.


MARTIAL, sort en grognant.

— Alors, c’est la Méduse, nous allons recommencer la Méduse…


TOUS.

— La Méduse !


MADAME POMPÉRY, à son mari.

— Pompéry, cède… c’est ce qu’il y a de mieux à faire.


BERTHE.

— Voyons, papa…


BONNETEAU.

— Pas d’entêtement…


HENRI.

— Que Monsieur dise un mot… Il est encore temps… et nous faisons ce soir un excellent dîner à Cherbourg.


MADAME POMPÉRY.

— Avec des huîtres… Auguste, tu les aimes…


BONNETEAU.

— Monsieur Auguste… des huîtres…


POMPÉRY, hésitant.

— C’est que vraiment… (Se ravisant.) Non… non ! Quand je devrais manger ma femme et mes deux filles…


HENRI.

— Ah ! c’est comme ça ! Eh bien ! moi aussi, je m’entête ! et puisque vous voulez aller en Chine, nous irons ! j’en fais le serment !


BONNETEAU.

— Nous protestons !


HENRI.

— Je suis le seul maître ici, et quiconque n’obéira pas sera jeté dans la soute au charbon avec deux boulets aux pieds.


BONNETEAU.

— Mais, monsieur…


HENRI.

— J’ai dit. (À part.) Que le diable emporte cette tête de Breton.

(Il rentre furieux dans sa cabine.)


Scène V.

Les mêmes, moins HENRI.



BONNETEAU.

— Eh bien ! il est gentil !… Aller en Chine !…


POMPÉRY.

— En Chine ! Mais nous ne voulons pas y aller, ventrebleu !


BONNETEAU.

— Mais comment nous y opposer ? Cet homme nous tient.


MADAME POMPÉRY.

— Nous sommes dans ses griffes.


POMPÉRY.

— Silence !… J’ai une idée… Remarquez que c’est moi qui ai toutes les idées…


BONNETEAU.

— Parlez… parlez !


POMPÉRY.

— Nous touchons à une situation virile… qui exige la plus grande discrétion… Les femmes sont de trop.


MADAME POMPÉRY.

— Par exemple !


BERTHE.

— Mais, papa…


POMPÉRY.

— Éloignez-vous, je vous l’ordonne !


MADAME POMPÉRY.

— Que va-t-il faire ?


BERTHE, à POMPÉRY.

— Tu ferais bien mieux de donner tout de suite ma sœur à M. Henri.


POMPÉRY.

— Berthe, taisez-vous !


BERTHE.

— Puisqu’ils s’aiment…


POMPÉRY.

— Obéissez !


BERTHE.

— Mais, papa…


POMPÉRY.

— Obéissez, nom d’un sabord !


BERTHE.

— Mais, papa…


POMPÉRY.

— J’ai dit !…


MADAME POMPÉRY.

— On t’obéit. (À part.) Je n’ai jamais vu Auguste comme ça !

(Elle sort avec BERTHE.)


Scène VI.

POMPÉRY, BONNETEAU, ALIDOR ; puis HENRI.



POMPÉRY.

— Maintenant que nous voilà entre hommes, tenons conseil. (À ALIDOR.) Vous en êtes ?


ALIDOR, très pâle.

— Je suis avec vous… de cœur… mais ne me faites pas remuer… Quand je tourne seulement la tête… ça m’agite !


BONNETEAU.

— Voyons votre plan.


POMPÉRY.

— Chut ! qu’est-ce que vous penseriez d’une révolte à bord ?


HENRI, sortant de sa cabine, à part.

— Hein ? une révolte !…

(Il se cache derrière un mât et écoute.)


BONNETEAU.

— Une révolte ! c’est grave !


POMPÉRY.

— Nous sommes dans le cas de légitime défense… (À ALIDOR.) N’est-ce pas ?


ALIDOR.

— Oui, mais ne me faites pas remuer.


POMPÉRY.

— On ne transporte pas comme ça à Pékin un père, une mère, deux filles.


BONNETEAU.

— Et un notaire qui a une liquidation pressée.


POMPÉRY.

— Donc, le droit est pour nous. (À ALIDOR.) N’est-ce pas ?


ALIDOR.

— Oui… ne me faites pas parler.


POMPÉRY, à part.

— Ce garçon-là manque de ressort. (Haut.) Une fois maîtres du navire, nous mettons le cap sur Cherbourg.


BONNETEAU.

— Moi… j’ai une inquiétude… je crains que l’équipage ne défende son capitaine… et si nous nous révoltons… il faut nous révolter par la douceur.


ALIDOR.

— C’est ça… sans bouger.


POMPÉRY.

— Oui, évitons l’effusion de sang… appelons la ruse à notre aide.


BONNETEAU.

— Oui… appelons la ruse…


POMPÉRY.

— Et pour commencer, le capitaine est dans sa cabine, je vais l’y enfermer.


BONNETEAU.

— Bravo !


HENRI, à part.

— C’est une bonne idée.

(POMPÉRY va à la cabine d’HENRI, la ferme, prend la clé et la met dans sa poche.)


POMPÉRY.

— Ce n’est pas plus difficile que ça… J’ai le capitaine dans ma poche.


HENRI, à part.

— En attendant que tu sois dans la sienne ! Cette fois je vous tiens, papa beau père… Vite, mes instructions à Martial.

(Il disparaît.)


POMPÉRY.

— Maintenant, il s’agit de souffler le feu.


BONNETEAU.

— Oui, sans nous compromettre… mais comment ?


POMPÉRY.

— Monsieur Alidor, vous avez la parole… Est-ce que vous donnez ?


ALIDOR.

— Non, je me recueille.


POMPÉRY.

— Vous avez la parole.


ALIDOR.

— Je ne l’ai pas demandée… je suis hors d’état d’aborder la tribune… Pardon… je vais respirer la brise…

(Il sort vivement.)


POMPÉRY.

— Décidément, il manque de ressort. (À BONNETEAU.) Allons, parlez, vous, puisqu’il n’y en a pas d’autres…


BONNETEAU.

— Je crois que M. Martial, le contremaître, est pour nous.


POMPÉRY.

— Celui qui a parlé de la Méduse ?


BONNETEAU.

— Oui… je lui ai donné trente sous… Soyez tranquille… ils sont marqués.


POMPÉRY.

— Oh ! je n’étais pas inquiet. Voici MARTIAL… Attention !


Scène VII.

Les mêmes, MARTIAL ; puis LES MATELOTS.



MARTIAL, entrant, à part.

— C’est égal ! Elle est drôle, l’idée du capitaine…


BONNETEAU, bas à POMPÉRY.

— Prenez-le par la rondeur.


POMPÉRY.

— Oui… (À MARTIAL.) Eh bien ! nom d’un sabord ! nous voilà donc en route pour la Chine ?… tribord !…


MARTIAL.

— Oh ! la Chine… la Chine… nous n’y sommes pas encore.


POMPÉRY.

— Dame ! c’est la volonté du capitaine…


MARTIAL.

— Le capitaine… possible… mais le matelot… le matelot murmure…


POMPÉRY.

— Ah ! le matelot a l’obligeance de murmurer…


BONNETEAU, à part.

— Parfait ! (Bas à POMPÉRY.) Chauffez !… chauffez !…

(On entend murmurer dans la coulisse.)


MARTIAL.

— Tenez… les entendez-vous ? et il ne faudrait qu’une étincelle…


POMPÉRY.

— Une étincelle…


MARTIAL.

— Oui… (Regardant la gourde de BONNETEAU.) Comme qui dirait un verre de rhum…


BONNETEAU, vivement.

— J’en ai.


MARTIAL.

— Et en y ajoutant quelques pièces d’or…


BONNETEAU, tirant sa bourse.

— J’en ai !


POMPÉRY, la prenant.

— Donnez… Chargez-vous du rhum ; moi, je me charge de l’or.


MARTIAL, à part.

— Ils marchent tout seuls !

(Il fait signe aux matelots, qui arrivent de différents côtés.)


BONNETEAU, à POMPÉRY.

— Les voici… Chauffez ! chauffez !


CHŒUR.
À bas le capitaine !

Son espérance est vaine,

Nous lui résisterons ;

Et dans notre colère,

Pour retourner à terre,

Nous nous révolterons !

À bas le capitaine !

POMPÉRY, aux matelots.
Amis, je comprends votre peine,

Mais, si vous le voulez, nous pouvons tous revoir

Notre cher pays dès ce soir.

TOUS.
Oui ! oui ! oui ! Revoyons Cherbourg aujourd’hui !

BONNETEAU, à POMPÉRY.

— Chauffez ! chauffez !


POMPÉRY.
Pour bien fêter notre retour,

Acceptez ici, tour à tour,

De l’or, de l’or, de l’or,

Encor, encor, encor !

(Il leur distribue de l’or.)


CHŒUR.
De l’or, de l’or, de l’or,

Encor, encor, encor !

Quels excellents bourgeois,

Rendons-nous à leurs voix.

POMPÉRY, à BONNETEAU.

— Chauffez ! chauffez !


BONNETEAU, aux matelots.
Si, d’hésiter, vous avez peur,

Voici pour vous donner du cœur,

Du rhum… sabord ! tribord !

Buvez… buvez… encor.

LE CHŒUR, se repassant la gourde.
Du rhum… sabord… tribord !

Buvons… buvons… encor !

Quels excellents bourgeois,

Rendons-nous à leurs voix.

BONNETEAU, à POMPÉRY.

— Chauffons !…

(Haut.) À bas le capitaine !


TOUS.
À bas le capitaine !

Son espérance est vaine,

Nous lui résisterons ;

Et dans notre colère,

Pour retourner à terre,

Nous nous révolterons !

Scène VIII.

Les mêmes, MADAME POMPÉRY, MARIE, BERTHE, ALIDOR ; puis HENRI.



MADAME POMPÉRY, MARIE, BERTHE.

— Grand Dieu ! quel est donc ce bruit ?


POMPÉRY.

— Ce soir nous rentrons à Cherbourg.


TOUS.

— Bah !


POMPÉRY, à BONNETEAU.

— La chose est sûre… À bas le capitaine !


LES MATELOTS.

— À bas le capitaine !


HENRI, paraissant, un pistolet à chaque main.

— À genoux, misérables ! et tremblez tous devant moi… Vous venez de vous rendre coupables d’un crime que je vais punir.


LES MATELOTS.

— Grâce ! grâce !


MARTIAL.

— On nous avait monté la tête en nous donnant du rhum et de l’or…


HENRI.

— Qui donc ?


MARTIAL, désignant POMPÉRY et BONNETEAU.

— Eux ! Mais justice sera faite à l’instant… Qu’on attache une corde tout en haut du grand mât !


LES MATELOTS.

— Oui… oui… À mort !… à mort !


HENRI.

— Mes amis… ce bon mouvement rachète bien des fautes !…


POMPÉRY, à part.

— Nous pendre !… Il appelle ça un bon mouvement !


MADAME POMPÉRY et BERTHE.

— Grâce !


HENRI.

— Je ne connais que mon devoir…


MARIE.

— Henri !…


HENRI.

— (Bas.) Ayez confiance… ne craignez rien… (À MARTIAL.) Le livre du bord…


MARTIAL.

— Voilà, capitaine !


HENRI, aux trois accusés.

— Nous allons procéder à une petite instruction sommaire pour la forme…


BONNETEAU.

— Mais… capitaine…


HENRI.

— Le code maritime est formel… La révolte à bord est punie de mort… Article 227…


BONNETEAU, tremblant.

— Et suivants… je le connais…


POMPÉRY.

— Brr… (À BONNETEAU.) Donnez-moi du rhum !


BONNETEAU, bas.

— Je n’en ai plus !… ils ont tout bu !


ALIDOR, à part.

— J’allais mieux… ça me reprend…


HENRI, à MARTIAL, qui s’est assis devant une petite table.

— Greffier… écrivez… (À BONNETEAU.) Numéro 1… Comment vous appelez-vous ?


BONNETEAU, très troublé.

— Notaire à Pontoise…


HENRI.

— Votre âge ?


BONNETEAU.

— J’ai deux filles… Agathe et Sophie… deux bonnes natures…


HENRI.

— Très bien… (À MARTIAL.) Écrivez en marge : Pendu !


BONNETEAU.

— Mais, capitaine…


HENRI.

— Assez… À un autre…


BONNETEAU, se retirant.

— Que dira Pontoise ?


HENRI.

— Numéro 2 !

(Des matelots amènent ALIDOR. À ALIDOR.) Quelle est votre profession ?


ALIDOR.

— Malade.


HENRI, à MARTIAL.

— Pendu !


ALIDOR, très pâle.

— Ça m’est égal, pourvu qu’on ne me remue pas.


HENRI.

— Numéro 3 !

(Des matelots amènent POMPÉRY.)


MADAME POMPÉRY et BERTHE.

— Grâce, monsieur le capitaine…


MARIE, Mles arrêtant.

— Mais laissez-le donc faire.


MADAME POMPÉRY.

— Oh ! ma fille !…


HENRI, à POMPÉRY.

— Votre nom ?


POMPÉRY, d’un air aimable.

— Comment ! vous ne me reconnaissez pas ? Je suis le père de…


HENRI, avec autorité.

— Votre nom ?


POMPÉRY.

— Pompéry… Philippe… Auguste… conseiller municipal… propriétaire à Bellevue… Seine-et-Oise…


HENRI.

— Voyagez-vous pour affaires ?… ou pour votre agrément ?


POMPÉRY.

— J’étais parti pour mon agrément… mais les circonstances…


HENRI.

— Cela suffit !… On va délibérer. (À MARTIAL.) Pendu !


MADAME POMPÉRY et BERTHE.

— Pendu !


MARIE.

— Mais laissez donc faire.


HENRI, à POMPÉRY.

— Avez-vous à prendre quelques dispositions dernières ?


POMPÉRY.

— Mais…


BONNETEAU, vivement.

— Un testament… me voilà… (Bas à POMPÉRY.) Faites-le bien long… ça nous fera gagner du temps.


LES MATELOTS, s’impatientant.

— À mort ! à mort !…

(Un mousse grimpe en haut du mât et laisse tomber une corde qu’on passe au cou de POMPÉRY.)


Librairie Théâtrale (p. 1-165).

Le Voyage en Chine

Opéra-comique en 3 actes

Musique de François BAZIN

Paroles de Eugène LABICHE et DELACOUR


PERSONNAGES


HENRI DE KERNOISAN

POMPÉRY

ALIDOR DE ROSENVILLE

MAURICE PRÉVAL

BONNETEAU, notaire

MARTIAL

CAROLINE, femme de POMPÉRY

MARIE et BERTHE, filles de POMPÉRY

UN DOMESTIQUE

UN GARÇON D’HÔTEL

BAIGNEURS ET BAIGNEUSES.

MATELOTS.


La mise en scène exacte de cet ouvrage est publiée
et transcrite par M. L. PALIANTI.

ACTE PREMIER


À Bellevue, près Paris, un salon ouvert au fond,
et donnant sur un jardin.




Scène I.

MARIE, BERTHE ; puis MADAME POMPÉRY.

Au lever du rideau, MARIE et BERTHE sont assises à gauche, près d’une table. BERTHE fait de la tapisserie.
MARIE tient un livre à la main.

CHANT.

BERTHE, regardant MARIE qui tient son livre sans lire, à part.

Qu’a-t-elle donc ? d’où vient cette tristesse extrême ?

(Haut à Marie.)

— Tu ne dis rien ?


MARIE, vivement, sortant de sa préoccupation.

— Tu ne dis rien ?Qui ? moi ?… je t’écoutais.


BERTHE.

— Mais je ne parle pas.


MARIE, troublée.

— Mais je ne parle pas.C’est qu’alors, je lisais.


BERTHE.

— Non… l’on ne trompe pas une sœur qui vous aime.

Voyons, quel chagrin est le tien ?


MARIE.

— Mais je ne parle pas. ...Je te l’assure, je n’ai rien.


BERTHE.

— Dis quelque chose, alors… parle, je t’en supplie !


MARIE.

— Et de quoi ? du beau temps ?


BERTHE.

— Et de quoi ? du beau temps ?Non, mais de l’Italie.


MARIE, vivement.
— De l’Italie ?

BERTHE.

Où j’espère à mon tour,
Ainsi que toi pouvoir aller un jour.


MARIE.
Italie !
Terre bénie,

Pays par moi si regretté !
J’aurais voulu passer ma vie
Sous ton ciel enchanté.


BERTHE, après un moment de silence.
Comment, c’est tout ? Allons, je le vois bien…

Pour arriver à te distraire,
Il ne me reste qu’un moyen !


MARIE.
Que veux-tu faire ?

BERTHE.

Te chanter, chère sœur, cet air napolitain
Que tu m’as rapporté toi-même…
Cet air que ton cœur aime,
Et dont tu m’aideras à dire le refrain.


1er

Le ciel bleu se colore
Des premiers feux du jour ;
À Naples, dès l’aurore,
Tout respire l’amour.

(S’interrompant.)
Je le sens… ce n’est pas cela.

MARIE.
Qu’as-tu donc ; un rien t’embarrasse ?

BERTHE.

Eh bien, eh bien ! de grâce !
Veuillez m’aider, aimable signora.


MARIE.
Écoute bien… voilà !

Le ciel bleu se colore
Des premiers feux du jour ;
À Naples, dès l’aurore,
Tout respire l’amour.
C’est la brise odorante
Aux parfums enivrants,
C’est une voix qui chante
Sur les flots scintillants.


ENSEMBLE.
C’est la brise odorante, etc., etc.

MARIE.

Ah ! ah ! ah !
Riant séjour !
Tout y parle d’amour.
Ah ! ah ! ah !


ENSEMBLE.

Ah ! ah ! ah !
Riant séjour !
Tout y parle d’amour.
Ah ! ah ! ah !


BERTHE.

Très bien ! cher professeur ; très bien !… et, s’il vous plaît,
Passons vite au second couplet.


MARIE.
2e

Le soleil vous enivre,
Et le cœur transporté
Se sent heureux de vivre
Sous ses flots de clarté.
Là-bas, sous la tonnelle,
Ce sont de gais buveurs ;
Là, c’est la tarentelle
Et ses joyeux danseurs.


ENSEMBLE.

Là-bas, sous la tonnelle, etc., etc.
Ah ! ah ! ah !
Riant séjour !
Tout y parle d’amour.
Ah ! ah ! ah !


MARIE.

Douce Italie,
Terre bénie,
Ton souvenir
Me fait mourir !
Terre si belle,
Ma voix t’appelle,
Et te revoir
Est mon espoir.


BERTHE.

— Brava ! brava !


MARIE.
— Veux-tu te taire !

BERTHE.

— Je savais bien que j’arriverais à dissiper ta tristesse… Voyons, nous sommes seules… dis-moi tout. Qu’est-ce que tu as ?


MARIE.

— Mais encore une fois, je n’ai rien.


BERTHE.

— Laisse-moi donc… Autrefois, tu étais comme moi… tu riais… tu parlais… ; mais depuis ton voyage à Naples, c’est-à-dire depuis l’année dernière, où tu as été passer six mois chez notre tante, tu n’es plus la même, tu es grave, sérieuse…


MARIE.

— Je t’assure que tu te trompes.


BERTHE.

— Oh ! je me trompe…

(MADAME POMPÉRY est entrée sur les dernières répliques.)

MADAME POMPÉRY.

— Ta sœur a raison.


BERTHE, à part.

— Ah ! ma mère.


MADAME POMPÉRY.
— Marie est très gaie, et parce qu’elle ne court pas comme toi après les papillons… et qu’elle ne mange pas toutes les fraises du jardin à mesure qu’elles mûrissent… tu la trouves rêveuse…

BERTHE, reprenant sa tapisserie.

— Enfin, puisque vous le voulez toutes deux, je le veux bien aussi. Je me trompe… Elle est très gaie… très… Bien… je n’ai plus de laine bleue.


MADAME POMPÉRY.

— Si tu me l’avais dit ce matin, j’aurais prié ton père de m’en rapporter de Paris.


MARIE.

— Papa est donc à Paris ?


MADAME POMPÉRY.

— Il vient de partir il y a une demi-heure avec la petite voiture d’osier… Il est allé prendre l’heure à la Bourse.


MARIE.

— Comment ! il est allé à Paris pour cela !


MADAME POMPÉRY, ironiquement.

— Hier, nous avons eu une petite altercation, il m’a dit — Est-ce qu’on ne dîne pas, il est six heures… — Six heures moins un quart, lui ai-je répondu, en lui montrant la pendule. — Six heures trois, a-t-il répondu en tirant sa montre. — Tu avances. — C’est toi qui retardes. — Non. — Si. — Non. — Si. — Et pour me prouver que j’avais tort, il est parti ce matin chercher l’heure à la Bourse.


MARIE.
— Ah ! je reconnais bien là mon père.

MADAME POMPÉRY.

— Oh ! il n’est pas breton pour rien !… et quand il a dit : Non ! c’est pour la vie.


BERTHE.

— C’est bien vrai ! Avant-hier encore il a eu une discussion des plus violentes avec M. Maurice Fréval.


MADAME POMPÉRY.

— Ton père prétendait que ce jeune homme lui avait sauvé la vie, M. Maurice s’en défendait.


BERTHE.

— Si. — Non. — Si. — Non.


MADAME POMPÉRY.

— Cela a duré vingt minutes.


BERTHE.

— Et M. Maurice a été obligé de céder.


MARIE.

— Je ne vois pas dans quelles circonstances il aurait pu sauver la vie à mon père.


MADAME POMPÉRY.

— Ni moi ! Certes, je ne veux pas jeter de défaveur sur ce jeune homme… il est charmant, spirituel, bien élevé…


BERTHE.

— Et officier d’état-major.


MARIE.
— Dans la garde nationale.

BERTHE.

— Et il aime les fleurs !… Il vient tous les jours de Paris avec deux bouquets… un pour ma sœur, un pour moi…


MADAME POMPÉRY, à part.

— Il est évident qu’il recherche une de mes deux filles… mais laquelle ?…

(Haut.) Berthe, comment trouves-tu ce jeune homme ?


BERTHE.

— Oh ! très bien ! très aimable !


MADAME POMPÉRY.

— Et toi, Marie ?


MARIE.

— Oh ! très bien ! très aimable !


MADAME POMPÉRY.

— Oui ! (À part.) Je ne suis pas plus avancée.


Scène II.

Les mêmes, MAURICE.


MAURICE, paraissant avec deux bouquets.

— Mille pardons, mesdames.


MADAME POMPÉRY.
— C’est lui !

BERTHE, indiquant les bouquets.

— Ce sont eux !


MAURICE, offrant ses bouquets.

— Mademoiselle Marie… mademoiselle Berthe…


MARIE.

— Vraiment, c’est trop.


BERTHE.

— Tous les jours, vous n’êtes pas raisonnable !


MAURICE, à BERTHE.

— J’ai tant de plaisir à vous les offrir.

(À MARIE.) Je suis si heureux de vous les voir accepter.


MADAME POMPÉRY, à part.

— Laquelle ? Mon mari le forcera à s’expliquer aujourd’hui même.


MAURICE.

— Mais je ne vois pas M. Pompéry.


MADAME POMPÉRY.

— Il est allé à Paris pour… pour affaires… il reviendra tantôt… Vous dînez avec nous…


MAURICE.

— Excusez-moi… mais…


MARIE.

— Oh ! restez, monsieur Maurice.


BERTHE.
— Oh ! ne vous en allez pas, monsieur Maurice.

MADAME POMPÉRY, à part.

— Laquelle ?


MAURICE.

— Mon Dieu ! si je ne suis pas indiscret…


MADAME POMPÉRY.

— N’êtes-vous pas de la maison ?… D’ailleurs, mon mari ne me pardonnerait pas d’avoir laissé partir son sauveur.


MAURICE, riant.

— Encore !


MADAME POMPÉRY.

— Ah ! vous en êtes convenu.


BERTHE.

— Voyons, comment avez-vous sauvé papa ?


MARIE.

— Oui… oui… contez-nous cela.


MAURICE.

— C’est bien simple… Je prenais un bain, il y a environ deux mois… tout à coup j’entends des gémissements dans le cabinet voisin… je frappe contre le mur et je crie : Monsieur, est-ce que vous êtes indisposé ?… Heu ! heu !… Pas d’autre réponse… Inquiet, je sors du bain… je passe un vêtement léger et j’enfonce la porte de communication… Qu’est-ce que je vois dans la baignoire ?… Monsieur votre père… très rouge et qui faisait des efforts inouïs pour fermer le robinet d’eau chaude qui était rouillé… Il cuisait !… Je comprends la situation, je tourne le robinet… Alors, monsieur votre père me saute au cou et m’appelle son sauveur en me faisant jurer de ne jamais parler de cet accident… un peu ridicule… Voilà comment je l’ai sauvé.


MADAME POMPÉRY.

— Par exemple ! je ne comprends pas qu’on se laisse cuire dans sa baignoire au lieu d’en sortir.


MAURICE.

— Il s’était entêté… il avait juré qu’il fermerait le robinet et comme celui-ci y mettait de l’obstination…

(Musique et chœur au-dehors.)

MADAME POMPÉRY.

— Qu’est-ce donc ?


BERTHE, qui est remontée.

— C’est aujourd’hui la Saint-Fiacre, la fête des jardiniers.


MADAME POMPÉRY.

— Eh bien ?


BERTHE.

— Mon père est conseiller municipal, et les jardiniers de Bellevue viennent nous offrir des fleurs.


MADAME POMPÉRY.

— Il faut leur donner quelque chose… et ton père qui n’est pas là !

(Entrent des jardiniers et des jeunes filles endimanchées et portant tous des bouquets de fleurs.)

Scène III.

Les mêmes, JARDINIERS et JEUNES FILLES.


CHŒUR.

C’est jour de fête !
Voyez les belles fleurs,
Les brillantes couleurs.
Musique en tête,
Nous les offrons au nom
De notre saint patron.


MADAME POMPÉRY.
Mon mari n’est pas là ! Quel embarras extrême !
Il eût voulu vous recevoir lui-même.

CHŒUR DE JEUNES FILLES.

Prenez, prenez au nom
De notre saint patron.


Scène IV.

Les mêmes, BAPTISTE ; puis POMPÉRY.


BAPTISTE, accourant par le fond.
Vite, un fauteuil… un accident…

TOUS.
Un accident !

MADAME POMPÉRY, effrayée.
Quoi ! mon mari ?

BERTHE et MARIE.
Mon père ?

MADAME POMPÉRY.

Lui, d’ordinaire,
Si calme et si prudent.


BAPTISTE.

La voiture est cassée.
La lanterne est brisée.


TOUS.
Grand Dieu ! quel accident !

POMPÉRY, entrant furieux, son fouet à la main.


RONDEAU.

Le chenapan ! le polisson !
Je lui réserve une leçon…
Bien tranquille, rênes en main,
Je suivais tout droit mon chemin,
Lorsque sur la route voici
Un freluquet en tilbury.
Il s’arrête et me dit : Pardon !
Prenez la droite. — Moi ! mais non…
— Monsieur, ce côté m’appartient…
— Possible, mais il me convient…
— Prenez la droite. — Eh non ! — Eh si !
— C’est mon droit ! — C’est le mien aussi !

Il s’entête. J’en fais autant.
Nous fouettons… Au même instant,
Un choc affreux… et patatras,
Ma lanterne vole en éclats.
Butor ! lui dis-je… Triple sot !
S’armant de son fouet aussitôt
Il me cingle… Ah ! j’en suis ému…
Un coup… que Baptiste a reçu.
Puis, me saluant de la main,
Le drôle s’éloigne soudain.
Ah ! l’animal, le polisson !
Je lui réserve une leçon !


TOUS.

Agir d’une telle façon,
Cela mérite une leçon.


POMPÉRY, désignant les jardiniers.

— Mais quels sont tous ces gens ? Pourquoi cet air de fête ?


CHŒUR.
C’est la Saint-Fiacre qu’on souhaite.
(Offrant des fleurs à POMPÉRY.)

Prenez au nom
De notre saint patron.


POMPÉRY.

— J’ai bien l’esprit aux fleurs !… Allez vous promener !


MADAME POMPÉRY, aux jardiniers.

— Vous reviendrez plus tard… à l’heure du dîner.

(POMPÉRY s’est jeté dans un fauteuil. MAURICE est auprès de lui. MARIE, qui est sortie un instant, rentre avec un verre d’eau que boit POMPÉRY, pendant que les jeunes filles et les jardiniers sortent en reprenant le chœur d’entrée.)


CHŒUR.

C’est jour de fête !
Voyez les belles fleurs,
Les brillantes couleurs.
Musique en tête,
Nous les offrons au nom
De notre saint patron.


MARIE.

— Pauvre père ! Tu n’es pas blessé ?


POMPÉRY.

— Non ! je suis furieux !


MAURICE.

— Mais vous aviez tort… vous deviez prendre votre droite.


POMPÉRY.

— Ma droite ! Pourquoi ma droite ?


MAURICE.

— C’est l’usage.


POMPÉRY.

— Ce n’est pas écrit dans la Constitution… Ah ! le drôle ! le gredin !… Si jamais je le rencontre…


MADAME POMPÉRY.
— Eh bien ! Qu’est-ce que tu feras !

POMPÉRY.

— Mais… je suis encore d’âge à corriger ce petit faquin.


MADAME POMPÉRY.

— Un duel ! toi !… Tu es fou !


POMPÉRY.

— Mais ce ne serait pas le premier… je tire très agréablement le pistolet.


MARIE.

— Ah ! papa


MADAME POMPÉRY.

— Voyons, calme-toi… Voici M. Maurice qui veut bien passer la journée avec nous.


POMPÉRY, à MAURICE.

— Très bien, jeune homme !… Vous êtes ici chez vous… Je vous dois la vie…


MAURICE.

— Oh ! la vie…


POMPÉRY.

— Oh ! ne recommençons pas ! Voici votre chambre… Liberté complète !


MAURICE.

— Alors, je vous demanderai la permission de réparer un peu le désordre de ma toilette.


BERTHE.

— Nous allons donner à manger aux poissons.

(MAURICE entre à droite, deuxième plan. MARIE et BERTHE sortent par le fond.)

Scène V.

POMPÉRY, MADAME POMPÉRY.


MADAME POMPÉRY.

— Je suis bien aise d’être un instant seule avec toi. Je voulais te parler de M. Maurice.


POMPÉRY.

— Charmant garçon !


MADAME POMPÉRY.

— Oui… Mais ses assiduités commencent à m’inquiéter… il apporte tous les jours des bouquets à mes filles. Il ne fait pas un compliment à l’une sans en adresser immédiatement un à l’autre… Il est temps de le faire s’expliquer, puisque nous partons bientôt pour Trouville.


POMPÉRY.

— Je m’en charge.


MADAME POMPÉRY.

— Je crois qu’il aime la cadette.


POMPÉRY.

— Non, c’est l’aînée.


MADAME POMPÉRY.
— Non, la cadette…

POMPÉRY.

— L’aînée !…


MADAME POMPÉRY, montrant les vases.

— Il a mis une pensée dans le bouquet de Berthe… c’est la cadette.


POMPÉRY.

— Il en a mis deux dans celui de Marie… C’est l’aînée !


MADAME POMPÉRY.

— Le meilleur moyen de le savoir, c’est de le lui demander.


POMPÉRY.

— Je l’attends…


MADAME POMPÉRY.

— Dans le cas où il aimerait Marie… ne penses-tu pas qu’il serait à propos de le prévenir…


POMPÉRY.

— De quoi ?


MADAME POMPÉRY.

— De l’événement…


POMPÉRY.

— Quel événement ?


MADAME POMPÉRY.
— Eh bien ! de ces fiançailles que ta folle de sœur a fait célébrer à Naples, sans notre consentement, et que tu as fait casser en France.

POMPÉRY.

— À quoi bon ? Cela pourrait jeter un froid.


MADAME POMPÉRY.

— Mais cependant…


POMPÉRY.

— Puisque le mariage a été déclaré nul… il n’a jamais existé… on ne peut prévenir quelqu’un d’une chose qui n’a jamais existé… Il faut être logique !… J’attends M. Maurice… laisse moi… je vais le mettre au pied du mur… et tu verras que c’est l’aînée.


MADAME POMPÉRY.

— Non… la cadette.


POMPÉRY.

— L’aînée !


MADAME POMPÉRY, sortant.

— Oh ! l’entêté !


Scène VI.

POMPÉRY, MAURICE ; puis MADAME POMPÉRY.


MAURICE, entrant.

— Je vous demande pardon… j’étais couvert de poussière…


POMPÉRY.
— Mon ami, j’ai à causer avec vous… Vous êtes un charmant garçon… je vous dois la vie…

MAURICE.

— C’est convenu.


POMPÉRY.

— Vos visites presque quotidiennes sont loin de me déplaire… mais pourquoi les faites-vous avec un bouquet dans chaque main ?


MAURICE.

— Mon Dieu ! je n’éprouve aucun embarras à l’avouer : j’aime une de vos deux filles.


POMPÉRY.

— Je m’en suis bien aperçu. L’aînée ?


MAURICE.

— Non, la cadette !


POMPÉRY.

— Ce n’est pas possible ! Vous regardez toujours l’aînée.


MAURICE.

— Je regarde bien plus la cadette.


POMPÉRY.

— Mon ami, sondez votre cœur et vous verrez que c’est l’aînée.


MAURICE.

— Eh bien ! soit. J’aime l’aînée, mais je vous demande la main de la cadette.


POMPÉRY.

— C’est étrange ! Enfin, je n’ai rien à vous refuser… Vous connaissez ma position de fortune… Ancien fabricant de cachemires des Indes, j’ai amassé quarante mille livres de rente.


MAURICE.

— Moi, capitaine à l’état-major de la garde nationale… l’espoir d’être décoré un jour… et vingt-cinq mille livres de rente.


POMPÉRY.

— Toutes les convenances y sont… D’ailleurs vous nous plaisez… C’est convenu, vous épousez ma fille.


MAURICE.

— Ah ! Monsieur, que de remerciements !…


POMPÉRY.

— Seulement, je dois vous faire part d’une petite condition, je ne marierai la cadette qu’après l’aînée.


MAURICE.

— Comment !


POMPÉRY.

— C’est l’ordre naturel des choses.


MAURICE.

— Ce n’est pas sérieux, vous reviendrez sur cette décision ?


POMPÉRY.
— Ne l’espérez pas. Vous me connaissez, quand une fois j’ai dit non.

MAURICE.

— Mais c’est me condamner à un supplice de tous les jours.


POMPÉRY.

— Alors, épousez l’aînée, ça sera fait tout de suite.


MAURICE.

— Mais puisque c’est l’autre que j’aime.


POMPÉRY.

— Alors, mariez l’aînée.


MAURICE.

— Cela ne doit pas être difficile… elle est jolie, bien élevée, musicienne !


POMPÉRY.

— Ce n’est pas si facile que vous le croyez… elle a déjà refusé cinq prétendus en cinq mois.


MAURICE.

— Diable ! un par mois !


POMPÉRY.

— Aidez-nous… Vous êtes intéressé au mariage, vous devez connaître des jeunes gens à marier à l’état-major.


MADAME POMPÉRY, entrant.

— Pompéry, le facteur vient d’arriver, une lettre pour toi.

(Elle la lui donne.)

POMPÉRY, parcourant la lettre.

— Parbleu ! vous avez de la chance… c’est un billet de mon notaire qui m’annonce la visite d’un prétendu.


MAURICE.

— Pour qui ?


POMPÉRY.

— Rassurez-vous, pour l’aînée.


MAURICE.

— Bravo !


MADAME POMPÉRY, bas à son mari.

— Ah ! c’était donc la cadette qu’il aimait.


POMPÉRY.

— Ne m’interromps pas.


MADAME POMPÉRY.

— Et comment s’appelle ce prétendu ?


POMPÉRY.

— M. Alidor de Rosenville.


MAURICE.

— Quel joli nom ! un vrai nom d’opéra-comique.


MADAME POMPÉRY.

— Mais, si je ne me trompe, c’est ce jeune homme que nous avons rencontré dans le monde l’hiver dernier… Tiens, précisément chez ton notaire, et qui chante si

bien la romance.

POMPÉRY.

— Il ne nous a pas été présenté.


MADAME POMPÉRY.

— Non, mais je me souviens que Marie trouvait que sa voix parlait à l’âme.


MAURICE.

— Oh ! alors, ça va marcher.


POMPÉRY.

— Voyons le solide… (Achevant de lire.) M. de Rosenville apporte en dot quatre cent mille francs en actions de la Banque de France.


MAURICE.

— Bonne chose !


POMPÉRY, continuant.

— Dito… deux oncles sans enfants… l’un malade… bon ! et l’autre employé supérieur au ministère de la Marine.


MADAME POMPÉRY.

— Employé supérieur !


POMPÉRY, continuant.

— Je ne connais à ce jeune prétendu qu’un défaut… défaut dont vous vous apercevrez facilement en le voyant.


MAURICE.
— Oh ! qu’est-ce qui n’a pas un défaut ?

MADAME POMPÉRY.

— Qu’est-ce que ça peut être ?


POMPÉRY.

— Nous ne tarderons pas à l’examiner, car la lettre me dit qu’il partira aujourd’hui par le train de midi et demi.


MADAME POMPÉRY, regardant la pendule.

— Il est une heure un quart.


POMPÉRY, regardant sa montre.

— Tu retardes… Tiens, elle est arrêtée.


MADAME POMPÉRY.

— Ah ! ce n’est pas malheureux !


POMPÉRY.

— C’est ma culbute.


MADAME POMPÉRY.

— Je me sauve, j’ai tout juste le temps de présider à la toilette de Marie. (À part.) Quel peut être ce défaut ?

(Elle sort.)

Scène VII.

POMPÉRY, MAURICE ; puis UN DOMESTIQUE et ALIDOR DE ROSENVILLE.


LE DOMESTIQUE, annonçant.
— M. Alidor de Rosenville.

POMPÉRY.

— C’est lui… Faites entrer.

(ALIDOR paraît et salue plusieurs fois sans parler.)

MAURICE, à part.

— J’ai vu cette figure-là quelque part.


POMPÉRY, bas à MAURICE.

— Il a bonne façon.


MAURICE, de même.

— Oui… très distingué !


POMPÉRY, à ALIDOR qui salue de nouveau.

— Je reçois une lettre de mon notaire, monsieur, qui m’annonce votre visite, et m’instruit en même temps du but de votre démarche.


ALIDOR, bégayant.

— Je suis fla… fla… flatté…


POMPÉRY.

— Veuillez prendre la peine de vous asseoir.


ALIDOR.

— Je ne suis pas fa… fa… fa… tigué.


POMPÉRY, à MAURICE.

— Qu’est-ce qu’il a ?


MAURICE.
— Il est ému.

POMPÉRY, avec bonté.

— Remettez-vous, monsieur, je comprends tout ce qu’une première démarche a d’embarrassant.


ALIDOR.

— Vous êtes trop po… trop po…


POMPÉRY.

— Comment ?


ALIDOR.

— Po… o… oli.


MAURICE.

— Il bégaye.


POMPÉRY.

— Voilà son défaut.


MAURICE.

— Ah ! je le reconnais !… (À ALIDOR.) Vous avez fait partie de la garde nationale, monsieur ?


ALIDOR.

— Oui, j’ai été ray… ray… rayé… c’est une in… une in…


MAURICE.

— Dignité ?


ALIDOR.

— Non ! non ! une in… une in…


POMPÉRY.
— Famie !

ALIDOR.

— Non… une in… une in… justice !


MAURICE.

— Allons donc ! (À part.) C’est fatigant de parler comme ça.


ALIDOR, à POMPÉRY.

— Je vous en fais ju… ju… u… ge.


MAURICE.

— Non, permettez… je connais l’affaire, ça ira plus vite… Monsieur était en faction… on lui avait donné pour mot d’ordre : Patrie et Manchester. Une ronde passe… on lui demande le mot… il répond Papa et Maman pour Patrie et Manchester. Alors nous l’avons exonéré.


ALIDOR.

— C’est une in… in…


POMPÉRY.

— Justice !


ALIDOR.

— Non ! non ! une in…


MAURICE.

— Famie ?


ALIDOR.

— Non… in… dignité.


POMPÉRY, bas à MAURICE.
— Oh ! il est impossible !

MAURICE, de même.

— Mais non… on s’y fait… d’ailleurs, cela se guérit facilement… et cela n’empêche pas de rendre une femme heureuse.


POMPÉRY, à ALIDOR.

— C’est depuis peu que vous avez ce…


ALIDOR.

— Quoi ?


POMPÉRY.

— Ce léger défaut de prononciation.


ALIDOR.

— Non… c’est de nais… nais… naissance.


POMPÉRY.

— Mais cet hiver, nous vous avons entendu chanter.


ALIDOR.

— Quand… quand… je chan… ante, ça ne se voit pas.


MAURICE.

— Là ! vous voyez bien.


POMPÉRY.

— Mais, en ménage, on ne peut pas toujours chanter.

(Musique.)

Scène VIII.

Les mêmes, MADAME POMPÉRY, BERTHE, MARIE.


POMPÉRY.

— Voici ces dames. (Bas à ALIDOR.) Ne parlez pas.


MAURICE, bas à ALIDOR.

— Ne parlez pas.


CHANT.

POMPÉRY.
Je vous présente ici ma femme et mes deux filles.
(Salutations réciproques.)

ALIDOR, bas à POMPÉRY, presque parlé.
Elles sont gen… entilles !

MAURICE, bas à ALIDOR.

— Ne parlez pas, chantez.


MADAME POMPÉRY, bas à son mari.

— Ne parlez pas, chantez.Présente-nous le donc.


POMPÉRY, présentant ALIDOR.
Alidor de Rosenville.

BERTHE, bas à MARIE.
Alidor, un joli nom.

MADAME POMPÉRY, à ALIDOR.
Soyez le bienvenu dans ce modeste asile.

POMPÉRY, à ALIDOR.

— Chantez.


ALIDOR, à pleine voix, sans bégayer.

Je suis vraiment confus de tant d’honneur,
Et mon âme est sensible à votre accueil flatteur.


POMPÉRY, bas à MAURICE, avec joie.
Pas le moindre bégayement.

MAURICE, bas à POMPÉRY.
Il doit faire un mari charmant !

POMPÉRY, aux dames.

Vous avez vu Monsieur dans plus d’une soirée
Cet hiver… Et c’est lui, dont la voix inspirée
Chantait si bien cet air… ce grand air…

(À ALIDOR.)
Vous savez !

(Bas à ALIDOR.)

— Allez ! chantez !


ALIDOR, bas.

— Allez ! chantez !Quoi ?


POMPÉRY, bas.

— Allez ! chantez ! Quoi ?Tout ce que vous voudrez.

(Haut.)

Cet air charmant !

(À MARIE.)
Cet air charmant !Aide-moi donc, ma fille.

MARIE.
C’était, je crois, un boléro.

POMPÉRY, vivement.

Où vous parliez de la Castille
Et de mantille,
Et de résille.


ALIDOR.
Le muletier Pedro !

POMPÉRY, vivement.
Nous y voilà !

ALIDOR, chantant le refrain.
Tra la la la la la.

POMPÉRY.
Précisément, c’est bien cela.
Tra la la la la la.

MAURICE, bas à ALIDOR, pendant que les dames s’asseyent.

Dans l’intérêt de vos amours,
Allez, chantez, chantez toujours.


ALIDOR.
1er

Dans toutes les Espagnes,
Aux filles des montagnes,
Aux bergers d’alentour,
Demandez tour à tour :
Des muletiers de Castille,
Quel est le plus joyeux drille,
Qui de roc en roc,

Et sans craindre un choc,
Court le mieux au trot,
Au galop ?
C’est Pedro,
Le muletier Pedro
Au galop,
Au grand trot.
C’est Pedro,
Oui, Pedro !
Tra la la la la la.


TOUS.

Ah ! c’est divin, en vérité !
Jamais on n’a si bien chanté ;
Et pour ma part, moi je raffole
De cette musique espagnole !


POMPÉRY, très joyeux.
Tra la la la la la.
(Bas à ALIDOR.)

Dans l’intérêt de vos amours
Chantez encore


MAURICE, bas à ALIDOR.
Chantez toujours.

ALIDOR.
2e

Quand, garçons et fillettes,
Au bruit des castagnettes,
Se mettent à danser,
À se balancer,
Malgré maint jaloux qui gronde,
Voyez partout à la ronde
Qui, d’un ton vainqueur,

Nomme-t-on en chœur
Roi du fandango,
Boléro ?
C’est Pedro,
Le muletier Pedro.
Boléro,
Fandango.
C’est Pedro,
Oui, Pedro.
Tra la la la la la.


TOUS.

Ah ! c’est divin, en vérité
On n’a jamais si bien chanté, etc.

(Tout le monde applaudit. Les dames se sont levées et MADAME POMPÉRY félicite ALIDOR.)


MADAME POMPÉRY, à ALIDOR.

— Mes compliments monsieur, vous avez une voix charmante !


ALIDOR, aux dames.

— Vraiment, je suis tou… tou…


LES DAMES.

— Hein ?


ALIDOR.

— Touché… vous me gâ… gâ… gâ… âtez…


POMPÉRY, toussant et faisant des signes à ALIDOR.

— Hum ! hum !


MARIE, bas à sa sœur.
— Qu’a-t-il donc ?

POMPÉRY, bas à ALIDOR.

— Ne parlez pas. (Haut.) Cher ami, chantez-nous donc le troisième couplet.


ALIDOR.

— C’est fi… fi… ini.


MARIE, à BERTHE.

— Mais il est bègue.

(Elles rient toutes deux.)

MADAME POMPÉRY.

— Voyons, mesdemoiselles.


ALIDOR, à MADAME POMPÉRY.

— Ma… a… dame.

(Le rire la gagne aussi. Elles sortent toutes trois en riant.)


ALIDOR.

— Quoi !


MAURICE.

— Voilà… il ne fallait pas parler ; vous avez la rage de parler.


POMPÉRY, à ALIDOR.

— Mon ami, je crois que ce que vous avez de mieux à faire c’est de reprendre le train.


ALIDOR.

— Je suis stu… stu…


POMPÉRY.
— Non, je ne veux pas dire que vous êtes stupide.

ALIDOR.

— Stu… péfait.


POMPÉRY.

— Ah ! je ne vous refuse pas complètement ma fille… mais je vous engage à vous faire soigner. Allez voir, de ma part, le docteur Moulinet, de la Drôme… c’est un spécialiste. Venez, je vous accompagne jusqu’au chemin de fer.


ALIDOR, saluant MAURICE.

— Monsieur, agréez l’hommage de ma considéra… ra… ra…


POMPÉRY, l’entraînant.

— Non ! ce mot-là est trop difficile… il vous ferait manquer le train.

(Ils sortent par le fond.)

Scène IX.

MAURICE ; puis HENRI DE KERNOISAN.


MAURICE, seul.

— Si celui-là arrive jamais à parler couramment !… Allons, il faut que je cherche un autre mari… Si j’écrivais à M. Bonnefoy pour lui demander son catalogue.

(HENRI paraît au fond ; il est en costume d’officier de marine.)

HENRI, à part.

— Personne pour m’introduire… Ma foi ! j’entre.


MAURICE, l’apercevant, à part.

— Tiens ! un jeune homme… un officier.


HENRI.

— Je vous demande pardon de me présenter moi-même, mais n’ayant rencontré personne…


MAURICE, à part.

— Il est très bien… et moi qui cherche un prétendu !


HENRI.

— On m’a dit dans le pays que cette maison était à louer… et comme j’en cherche une… (À part.) Je n’ai pas trouvé d’autre prétexte…


MAURICE, à part, l’examinant.

— Il est très bien ! très bien ! Ah ! c’est impossible ! je ne peux pas lui proposer…


HENRI, l’examinant aussi.

— Mais je ne me trompe pas… Maurice Fréval…


MAURICE.

— Mon nom !


HENRI.

— Vous ne me reconnaissez pas… Un camarade de collège… un barbiste… Henri !


MAURICE, le reconnaissant.
— Comment ! c’est toi… c’est vous…

HENRI.

— Disons toi, comme autrefois… (Il lui serre la main.) Tu vas bien ?


MAURICE.

— Pas mal, et toi ? Est-ce drôle de se retrouver comme ça au bout de quinze ans ! On se quitte gamins et on se retrouve officiers ; car moi aussi, je le suis… dans la garde nationale…


HENRI.

— Vraiment ! Mais qu’est-ce que tu fais ici ?


MAURICE.

— Mon ami, je soupire… je suis amoureux de la fille de M. Pompéry.


HENRI, inquiet.

— Comment ?


MAURICE.

— La plus jeune… un bouton de rose !… Mais le père… un entêté Breton, ne veut la marier qu’après sa sœur aînée, et je cherche un mari pour l’aînée…


HENRI, riant.

— Voilà une profession.


MAURICE.

— Parbleu ! une idée !… Es-tu garçon ?


HENRI.

— Oui !


MAURICE.
— Riche… On prétend qu’on n’y tient pas ; mais on y tient ?

HENRI.

— Une fortune honorable.


MAURICE.

— Officier de marine, décoré… Mon ami, rends-moi un service… épouse l’aînée.


HENRI, à part.

— Franchement, il ne pouvait pas mieux tomber.


MAURICE.

— Un ange ! et qui aime son père… et sa mère… Oh ! elle aimera bien son mari !


HENRI.

— J’en suis persuadé. Mais tu n’y penses pas… D’abord, je ne connais pas la demoiselle ; je demande à voir la demoiselle !


MAURICE.

— C’est trop juste ; on va te la montrer. (S’approchant de la fenêtre.) Tiens ! justement elle se promène dans le jardin avec sa sœur… Ne va pas te tromper.


HENRI.

— Oh ! sois tranquille !


MAURICE.

— C’est la plus grande ; ne regarde pas l’autre.


HENRI, à la fenêtre.

— Charmante ! (À part.) Elle m’a vu.

(Il quitte la fenêtre.)

MAURICE.
— Eh bien ?

HENRI.

— Eh bien ! mon cher, je ne dis pas non… mais il faut que je plaise à la famille.


MAURICE.

— Ça, je m’en charge… Je vais te faire inviter à dîner… (Tirant sa montre.) Il est quatre heures.


HENRI, tirant la sienne.

— Moins dix.


MAURICE.

— Non ! quatre heures.


HENRI.

— Moins dix.


MAURICE.

— Je vais comme la Bourse.


HENRI.

— Et moi, comme la ville… Moins dix !


MAURICE, riant.

— Ah ! ah ! ah ! Je parie que tu es Breton ?


HENRI.

— Oui, pourquoi ?


MAURICE.

— Pour rien ! (À part.) Le même caractère que le beau-père… ils s’entendront… parfaitement… (Haut.) Je te disais donc qu’il était quatre heures… (Mouvement d’HENRI.) ou quatre heures moins dix ; on dîne à cinq ; voici ma chambre… là… (Il indique la droite du premier plan.) Tu m’y attendras. Je vais préparer la famille à ta visite… (De la porte du fond.) Sois tranquille… je réponds du succès… Tu peux déjà rédiger le menu de ta corbeille.

(Il sort.)

Scène X.

HENRI, seul.

Elle m’a vu… elle va venir…


RÉCITATIF.

Ah ! je vais donc enfin la revoir et l’entendre !
Tourments que j’ai soufferts, vous voilà disparus !
Un seul de ses regards a suffi pour me rendre
Le bonheur que j’avais perdu.


1er

Vers notre beau pays de France,
Quand le navire, au gré du vent,
Marchait, franchissant la distance,
Combien, je l’ai maudit souvent,
Je l’implorais dans mon délire
Et j’entendais mon cœur lui dire :

Va ! va !
Va plus rapide !
Va ! va !
L’amour te guide ;
Le bonheur est là !

2e

Ange adoré, sèche tes larmes…
C’est l’instant heureux du retour.
Pour nous, plus de craintes, d’alarmes,
Tout doit céder à notre amour.
Doux avenir, viens nous sourire.
Et tout ici semble me dire :

Va ! va !
Bonne espérance !
Va ! va !
Va ! confiance !
Le bonheur viendra !


(Apercevant MARIE qui entre par le fond.
Parlé.)

— La voilà… Marie !…


Scène XI.

HENRI, MARIE.


MARIE, entrant.

— Henri ! comment êtes-vous ici ?


HENRI.

— Je vous retrouve enfin.


MARIE.

— Tout à l’heure en vous apercevant à cette fenêtre, j’ai failli me trouver mal.


HENRI.
— Et moi, mon cœur battait…

MARIE.

— Quelle imprudence ! Venir chez mon père, car vous ne savez pas, notre mariage…


HENRI.

— J’ai trouvé le jugement, il y a deux jours, en arrivant à Paris… mais tout n’est pas fini.


MARIE.

— Mon père ne vous pardonnera jamais de ne pas avoir attendu son consentement.


HENRI.

— Le pouvais-je ?… J’avais reçu l’ordre de rallier l’expédition de Chine… les jours se passaient, le consentement n’arrivait pas… Je vous aimais, je n’avais plus que deux heures pour m’embarquer… Je ne pouvais partir, vous abandonner… j’étais fou de douleur. C’est alors que votre tante prit sur elle de faire sanctifier notre union… Elle fit appeler un chapelain… et deux heures plus tard, je prenais la mer… bien triste, mais bien heureux !… car je vous avais donné mon nom.


MARIE.

— Ah ! pourquoi n’êtes-vous pas revenu plus tôt ?


HENRI.

— Je ne pouvais quitter mon pavillon avant la fin de l’expédition… Mais je vous ai écrit à chaque courrier.


MARIE.
— Je n’ai pas reçu vos lettres.

HENRI.

— Comment !


MARIE.

— Je devine, mon père les aura interceptées !… Mais il avait beau faire… quelque chose me disait là que vous ne m’aviez pas oubliée.


HENRI.

— Oh ! jamais ! mais me voici revenu… Je verrai votre père… je l’attendrirai… je le fléchirai… Ah ! je suis tenace !


MARIE.

— Lui aussi, malheureusement !… Il faudra le prendre par la douceur. Vous lui redemanderez son consentement.


HENRI.

— Plutôt dix fois qu’une… C’est un mariage à recommencer… Nous le recommencerons, voilà tout.


DUO

MARIE.

Ah ! quelle amusante folie !
Galant, empressé tour à tour,
Vous voilà, comme en Italie,
Forcé de me faire la cour.


HENRI.

Ah ! quelle amusante folie !
Galant, empressé tour à tour,
Me voilà, comme en Italie,
Tout prêt à vous faire la cour.
À vous dire qu’on vous adore,
Sans regrets on se soumettra.


MARIE.

M’adorer, monsieur, pas encore ;
Allons moins vite que cela.
On nous présente l’un à l’autre.

(Ils se saluent très cérémonieusement.)
Je baisse les yeux, je rougis.

HENRI.

De mon côté, moi, je me dis :
Ah ! que d’attraits ! Et vous, du vôtre…
Que dites-vous ?


MARIE.

Que dites-vous ?J’en dis autant.
Tout bas, je vous trouve charmant


ENSEMBLE.
Ah ! quelle amusante folie, etc., etc.

HENRI.

Ganté, paré, j’arrive,
Et d’une voix craintive :
Ah ! daignez accepter ces fleurs.


MARIE, riant.
Bien vite un compliment où tout votre esprit brille.

HENRI.

Ces roses sont pour vous des sœurs,
Elles se croiront en famille.


MARIE.
Monsieur !…

HENRI.

Soudain,
Je me hasarde,
À baiser votre main.


MARIE, la retirant et laissant les yeux.
Prenez garde !
Ma mère est là qui nous regarde…

HENRI.

Chaque jour
Nous chantons ensemble.
C’est un duo rempli d’amour.


MARIE.
Mon cœur palpite et ma voix tremble.

HENRI.

Quand, au refrain,
Je me hasarde
À presser votre main…


MARIE, la retirant et baissant les yeux.
Prenez garde,
Ma mère est là qui nous regarde !

ENSEMBLE, riant.
Ah ! quelle amusante folie, etc., etc.

MARIE.

Puis vous m’offrez une corbeille,
Une véritable merveille.


HENRI.
Non… cela ferait deux… je puis m’en dispenser.

MARIE.

Mais puisque tout est à recommencer.
Des bijoux, des dentelles,
Des parures nouvelles…


HENRI.

Chacun dit qu’il est généreux
Comme il mérite d’être heureux.


MARIE.

On nous conduit à la chapelle,
Voici le grand jour
Qui doit nous unir sans retour.
Là ! vous jurez d’être fidèle.


HENRI.
Je l’ai juré déjà, je puis m’en dispenser.

MARIE.
Mais puisque tout est à recommencer.

HENRI.

Eh bien ! oui, je le jure ici… je vous adore.
Ah ! m’aimez-vous aussi ? Répondez quand j’implore.


MARIE.
Je vous l’ai dit souvent, je puis m’en dispenser.

HENRI.

Mais puisque tout est à recommencer…
Ah ! répondez de même.


MARIE, avec transport.
Oui !… je vous aime !

ENSEMBLE.

Ah ah ! ah !
Quelle amusante folie, etc., etc.


MARIE.

— Mais songeons au plus pressé. Comment allez-vous vous présenter à mon père ?


HENRI.

— Que cela ne vous inquiète pas… J’ai retrouvé ici un ami, un ancien camarade de collège qui s’est chargé de ce soin.


MARIE.

— M. Maurice Fréval ?


HENRI.

— Précisément… Il est allé prévenir votre famille.


POMPÉRY, au-dehors.

— Oui, oui, nous y allons !


MARIE.

— J’entends la voix de mon père… séparons-nous.


HENRI.

— J’entre dans la chambre que Maurice m’a indiquée. (S’arrêtant sur le seuil.) Ma femme !


MARIE.

— Mon mari !

(Elle entre à droite.)

Scène XII.

MARIE, POMPÉRY, MADAME POMPÉRY, BERTHE, MAURICE ;
puis HENRI ; puis LES DOMESTIQUES.


MAURICE, entrant, s’adressant à la famille.

— Oui… un prétendu, jeune… riche, beau ; c’est une surprise que je vous gardais.


POMPÉRY.

— Son nom ?


MADAME POMPÉRY.

— Oui, comment s’appelle-t-il ?


MAURICE, à part.

— Ah ! diable ! j’ai oublié son nom de famille ! (Haut.) Il s’appelle Henri de… c’est un barbiste ! Nous avons fait nos classes ensemble… nous ne nous sommes jamais perdus de vue, et il est amoureux.


MARIE.

— Il me connaît donc ?


MAURICE.

— S’il vous connaît !… Il vous a suivie tout l’hiver au bal… au concert…


MARIE, à part, riant.
— Oui… en Chine !

MAURICE.

— Mais il n’a pas osé se déclarer… il est si timide…


BERTHE.

— Oh ! le pauvre garçon !


MARIE.

— Tout à l’heure, j’ai aperçu dans ce salon un jeune homme.


MAURICE.

— C’est lui.


POMPÉRY.

— Eh bien ?


MADAME POMPÉRY.

— Qu’en penses-tu ?


MARIE.

— Mais… il m’a paru fort bien.


MAURICE, à part.

— Bravo ! ça marche !


POMPÉRY.

— Voyons, faites-nous voir cette merveille.

(Musique et chœur au-dehors, HENRI entre à droite.)

MAURICE.

— Je vais vous le présenter.


POMPÉRY.

— Quelle est cette musique ?


BERTHE.

— Papa, ce sont les jardiniers qui reviennent.


POMPÉRY.

— Qu’ils entrent… Je suis de bonne humeur et bien disposé pour les recevoir…


Scène XIII.

Les mêmes, JARDINIERS et JEUNES FILLES ; puis HENRI.


LE CHŒUR.

C’est jour de fête !
Voyez les belles fleurs,
Les brillantes couleurs.
Musique en tête,
Nous les offrons au nom
De notre saint patron.


LES JEUNES FILLES.

Prenez, prenez au nom
De notre saint patron.


POMPÉRY.
Vous arrivez fort bien, j’ai l’âme satisfaite.

Pour égayer la fête,
Tenez, mes bons amis,
Voici quinze louis.


LES JARDINIERS.
Quinze louis ! Grand merci !

POMPÉRY, les donnant.

Les voici !
Prenez, prenez au nom
De votre saint patron.


MAURICE, rentrant, à HENRI.

Ils sont tous d’une humeur charmante.

(Haut à MADAME POMPÉRY.)

Mon ami… que je vous présente.


HENRI, saluant.

Madame !


POMPÉRY, le reconnaissant.

Madame !Ah ! grand Dieu ! qu’ai-je vu !

(Éclatant.)
C’est lui qui, ce matin, a brisé ma voiture.

HENRI.

Mais oui, cette figure,
Mon voyageur têtu !


MARIE, à HENRI.

Taisez-vous donc, mon père !


HENRI.

Taisez-vous donc, mon père !Ah ! diable, calmez-vous.

(À POMPÉRY.)

Oubliez comme moi, monsieur, votre courroux !
En apprenant le motif qui m’amène,
Vous me pardonnerez…


POMPÉRY.

Vous me pardonnerez…Jamais !


HENRI.

Vous me pardonnerez… Jamais !J’en suis certain !

L’amour depuis longtemps tous les deux nous enchaîne,
Et je viens en tremblant vous demander sa main…

CHŒUR.

Un mariage !
Ah ! quel beau jour !
Qu’il soit le gage
De leur amour.


POMPÉRY, aux jardiniers.

Taisez-vous donc.

(À HENRI.)

Taisez-vous donc.Vous, mon gendre ?


HENRI.
C’est un honneur auquel j’ose prétendre.

POMPÉRY.
Jamais, jamais, je vous le dis bien haut.

HENRI.
Ce n’est pas votre dernier mot.

POMPÉRY.

Le premier, le dernier.


HENRI.

Le premier, le dernier.Vous êtes en colère,

Et pour traiter une pareille affaire,
Il faut du calme et du répit.


POMPÉRY.
C’est inutile, tout est dit.

HENRI.
L’instant me paraît mal choisi ;
Je reviendrai demain en causer à midi.


ENSEMBLE.

MARIE.

Le sort nous menace ;
Son cœur qu’il blessa,
Jamais, quoi qu’il fasse,
Ne pardonnera.
Le sort menace ;
Mais, quoi qu’il fasse,
L’amour triomphera.


HENRI.

Malgré ma disgrâce,
Tout s’arrangera ;
Demain, quoi qu’il fasse,
Il consentira.
Le sort menace ;
Mais, quoi qu’il fasse,
L’amour triomphera.


BERTHE, MADAME POMPÉRY, MAURICE.

Quelle étrange audace !
Son cœur qu’il blessa,
Jamais, quoi qu’il fasse,
Ne pardonnera.

De son audace,
Oui, quoi qu’il fasse,
Son cœur se vengera.


POMPÉRY.

Quelle étrange audace !
Mon cœur qu’il blessa,
Jamais, quoi qu’il fasse.
Ne pardonnera.
Étrange audace !
Et, quoi qu’il fasse,
Mon cœur se vengera.


CHŒUR.

Oui demain, grâce
À cet or-là,
Sur la grand’place
On dansera.


FIN DU PREMIER ACTE

ACTE II

Salon du casino de Cherbourg.

Scène I.

POMPÉRY, MADAME POMPÉRY, BERTHE,
BONNETEAU, BAIGNEURS et BAIGNEUSES ;
puis LE GARÇON D’HÔTEL.

Au lever du rideau, la famille POMPÉRY déjeune à une table. BONNETEAU mange seul à une autre table. Plusieurs baigneurs et baigneuses déjeunent ou lisent les journaux. Ils disparaissent successivement pendant la scène.


CHŒUR.

Quelle existence fortunée !
Tout charme en ce riant séjour ;
L’éclat de cette matinée
Nous promet encore un beau jour.


POMPÉRY, à BERTHE.
Mais tu ne manges pas ?

BERTHE.

Je n’en ai nulle envie.
À mon âme ravie
Jamais ne s’est offert

Un spectacle aussi beau que celui de la mer.

Quelle merveille !
La mer sommeille
Et sur son bord
Grâce à la brise
Le flot se brise,
Le flot s’endort.


POMPÉRY.
Pour moi, je le proclame,
Ce beau spectacle de la mer
Parle à mon estomac plus encor qu’à mon âme,
Et je me sens un appétit d’enfer.

REPRISE DU CHŒUR.
Quelle existence fortunée, etc., etc.

POMPÉRY.

— Eh bien ! mes enfants, nous voilà à Cherbourg depuis hier soir…


BERTHE.

— J’ai déjà pris un bain ce matin.


POMPÉRY.

— Moi je suis allé au parc aux huîtres.


BERTHE.
— Est-ce désagréable que M. Maurice n’ait pas pu nous accompagner !

POMPÉRY.

— Oh ! impossible… son service à l’état-major… mais je n’ai qu’une parole… Dès que ta sœur sera mariée… D’ailleurs, tranquillise-toi… il t’attend… c’est un mari sur la planche.


MADAME POMPÉRY.

— Mais pourquoi jusqu’au dernier moment nous as-tu dit que nous allions à Trouville ?…


POMPÉRY.

— C’est une ruse de guerre pour dépister ce jeune officier que j’ai mis à la porte et qui essayait trop de rentrer par la fenêtre.


BERTHE.

— Mais qu’est-ce qu’il t’a fait, ce jeune homme ? Il est très bien…


POMPÉRY.

— Mademoiselle, mêlez-vous de vos affaires. Je ris en songeant que dans ce moment il nous cherche à Trouville sur la plage.


LE GARÇON D’HÔTEL, à MARIE qui consulte le livre des voyageurs.

— Mademoiselle, après vous le livre des voyageurs ?


MARIE, tourne la page et pousse un cri.

— Ah !


TOUS.

— Quoi ?


MARIE, fermant vivement le livre.
— Bien ! (Elle le donne au garçon. À part.) Il a reçu ma lettre.

MADAME POMPÉRY.

— Voyons… Qu’est-ce que nous allons faire aujourd’hui ?


POMPÉRY.

— Je propose avant le bain d’aller visiter la digue.


BERTHE.

— Le livret parle aussi de la montagne du Roule. On dit que la vue est superbe.


BONNETEAU, se levant.

— Je vous demande pardon, mesdames, monsieur, de m’immiscer dans votre conversation.


POMPÉRY, le saluant.

— Monsieur…


BONNETEAU.

— Comme vous, je voyage pour mon agrément… Je suis de Pontoise.


MADAME POMPÉRY.

— Tiens ! et nous de Paris ! Bon, j’ai cassé le bouton de ma manchette. Marie, tu n’as pas une épingle ?


BONNETEAU, prenant vivement une épingle sur sa manche.

— Madame, voulez-vous me permettre ? (Il la lui offre.)


MADAME POMPÉRY.

— Ah ! monsieur ! (À part.) Il est très aimable !


BONNETEAU.
— Je suis notaire à Pontoise.

MADAME POMPÉRY, très gracieuse.

— On le voit tout de suite… monsieur… ?


BONNETEAU.

— Maître Bonneteau… Je me suis offert quinze jours de vacances… j’ai laissé ma femme à Pontoise avec ses deux filles.


MADAME POMPÉRY.

— Ah ! Monsieur a deux filles… Comme nous.


BONNETEAU.

— La première se nomme Sophie… Mais voulez-vous me permettre de prendre mon café à votre table ?…


POMPÉRY.

— Comment donc ? (À part.) Un notaire !

(On fait place à BONNETEAU.)

BONNETEAU.

— La première se nomme Sophie… C’est tout le portrait de sa mère… un peu plus grande… C’est une bonne nature, vive, expansive… mais un peu répondeuse… Je lui dis toujours : Sophie, tu es trop répondeuse.


POMPÉRY, à part.

— Qu’est-ce que ça nous fait ?


BONNETEAU.

— La seconde…


POMPÉRY, à part.
— Ah ! il est ennuyeux avec ses filles.

BONNETEAU.

— La seconde me ressemble… du moins mes amis me l’ont répété souvent… Est-ce pour me complaire ? Je l’ignore.


POMPÉRY, à part.

— Quel insupportable bavard !…


BONNETEAU.

— Agathe… c’est son nom, est aussi une bonne nature…


POMPÉRY, un peu impatienté.

— Allons, tant mieux !


BONNETEAU.

— Mais elle est d’un caractère un peu concentré… elle garde pour elle ses émotions… Je ne l’ai jamais vue pleurer.


POMPÉRY.

— Allons, tant mieux !


BONNETEAU.

— Du reste, un style charmant… Je crois que j’ai là une de ses lettres. (fouillant.) Non, non… je ne la trouve pas ! mais je vous la lirai plus tard.


POMPÉRY, se levant.

— Allons voir la digue.


BONNETEAU.
— Pardon… j’ai encore une petite requête à vous adresser… Voulez-vous me permettre de vous accompagner dans votre excursion ? (Silence général.) Je contribuerai pour ma quote-part dans les petites dépenses… Si… si… ça se doit. (Se levant.) Allons voir la digue.

POMPÉRY, à part.

— Mais nous ne l’avons pas invité…


MADAME POMPÉRY.

— Allons, mesdemoiselles, plions nos serviettes…

(Tous plient leurs serviettes.)

BERTHE.

— Nous n’avons pas de ronds…


BONNETEAU, prenant vivement une épingle sur sa manche.

— Mademoiselle, une épingle ! (Il en offre aux deux autres dames.) Madame… mademoiselle…


POMPÉRY, à part.

— Ce n’est pas un notaire… c’est une pelote…


Scène II.

Les mêmes, LE GARÇON D’HÔTEL ; puis ALIDOR.


LE GARÇON, à POMPÉRY.

— Monsieur, il y a là un jeune homme qui désire vous parler.


MARIE, à part.
— C’est lui !

POMPÉRY.

— Je ne connais personne à Cherbourg… Qu’est-ce que c’est que ce jeune homme ?…


LE GARÇON.

— Je crois que c’est un acteur. Il est ici depuis huit jours… Il ne prend pas de bains, mais il se met des cailloux dans la bouche et se promène en déclamant : « Oui, je viens dans son temple adorer l’Éternel. »


POMPÉRY.

— Qu’est-ce que ça peut être ?


MADAME POMPÉRY.

— Un tragédien.


POMPÉRY, vivement.

— Je n’y suis pas !


LE GARÇON, voyant entrer ALIDOR.

— Le voici.


TOUS.

M. Alidor !


ALIDOR, saluant.

— Mesdames… messieurs… Quelle délicieuse surprise ! J’ai vu ce matin votre nom sur le livre des baigneurs… et je m’empresse de vous rendre mes devoirs…


POMPÉRY.

— C’est charmant ! Et qu’est-ce que vous faites ici ?


ALIDOR.
— Je suis le traitement du docteur Moulinet, de la Drôme, auquel vous m’avez adressé. Je suis presque guéri.

POMPÉRY.

— C’est vrai… on ne s’aperçoit plus de votre difficulté de prononciation… C’est prodigieux ! Et comment vous traitez-vous ?


ALIDOR.

— Par les cailloux…


TOUS.

— Par les cailloux !…


ALIDOR.

— J’ai commencé par en mettre six… puis j’ai diminué par degrés ; maintenant, je n’en mets plus que deux !


COUPLETS.

ALIDOR.

Six cailloux,
Cinq cailloux,
Trois cailloux,
Deux cailloux,
Voilà ma méthode
Facile et commode,
Bientôt, comme vous,

Je parlerai grâce aux cailloux.

Je ne prétends pas
Lutter d’élégance
Avec l’éloquence
De nos avocats…
Mais, prudent et sage,
Je veux seulement
Pouvoir en ménage
Parler couramment,
Sans bredouillement,
Sans bégaiement.

Six cailloux, etc.

Quand je donnerai,
Professeur et père,
Leçons de grammaire,
Aux fils que j’aurai,
Il faut que je puisse,
En bonne justice,
Dans le rudiment,
Lire couramment,
Sans bredouillement,
Sans bégaiement.


TOUS.

Six cailloux,
Cinq cailloux,
Trois cailloux,
Deux cailloux, etc.


POMPÉRY.

— C’est merveilleux !


BONNETEAU.

— C’est prodigieux !


MADAME POMPÉRY.

— Il parle comme tout le monde.


POMPÉRY.

— Le voilà redevenu possible… Nous allons vous essayer… Voyons, maître Bonneteau, vous qui êtes notaire, trouvez-lui un mot difficile…


BONNETEAU.
— Attendez… un mot difficile… (Cherchant.) Incombustibilité…

ALIDOR.

— Tout de suite !… (Essayant.) Incombus… ti… tibi… bibi… bibi…

(Tout le monde se met à rire.)

POMPÉRY, à BONNETEAU.

— Vous avez eu tort de lui demander ce mot-là !


ALIDOR.

— Je réussis mieux les vers… Ainsi quand je pourrai dire sans m’arrêter : « Pour qui sont ces serpents qui sif… sif… sifflent sur vos têtes ? », je serai guéri.


POMPÉRY.

— Et vous pourrez vous marier…


ALIDOR.

— Et rentrer dans la garde nationale.


BERTHE.

— Quel beau jour !


POMPÉRY.

— Il fait un soleil magnifique, mesdames, allez vous préparer.


MADAME POMPÉRY.

— Berthe, mon mantelet, ton ombrelle !


MARIE, à part.

— Et Henri qui ne vient pas !


MADAME POMPÉRY.

— Eh bien ! Marie ?


MARIE.

— Me voilà, ma mère.

(Elle sort avec MADAME POMPÉRY et BERTHE.)

POMPÉRY, à ALIDOR.

— Nous, allons voir la digue !


ALIDOR.

— Je connais le commandant du port, grâce à mon oncle, employé supérieur au ministère de la Marine.


BONNETEAU.

— C’est une très bonne connaissance.


ALIDOR.

— Si vous désirez faire demain une promenade en mer à bord de la frégate la Fulmi… Fulmi…


POMPÉRY.

— Nante…


ALIDOR.

— Merci… Je vais aller demander une autorisation pour cinq personnes…


BONNETEAU.

— Pour six… si ce n’est pas indiscret.


POMPÉRY, à part.

— Ah ! mais il se fourre dans notre poche, le notaire.


BONNETEAU.

— En vous attendant, je vais écrire à ma femme et à mes deux filles, Agathe et Sophie… deux bonnes natures.


POMPÉRY.

— Allons, tant mieux !


ALIDOR.
— Je cours chez le co… commandant du port.

POMPÉRY, à ALIDOR.

— Mettez un caillou de plus, ça ne peut pas nuire.


ALIDOR.

— Vous croyez ?… J’en ai toujours sur moi.

(Il prend un caillou dans sa poche, puis il le met dans sa bouche et sort par le fond.)


Scène III.

POMPÉRY ; puis HENRI ; puis ALIDOR.


POMPÉRY, seul.

— Il parle presque comme tout le monde, ce jeune homme… et sauf un mot… incombusti… tibi… bibi… Est-ce que je serais obligé de mettre des cailloux ?… M. Alidor est un prétendu sérieux… le mariage va marcher… Je donnerais quelque chose pour voir ce M. Henri nous chercher sur la plage de Trouville ! Enfin, nous en voilà débarrassés… un matelot, un mousse, un homme qui sent le goudron. Pouah !

(Il s’assied et prend un journal.)

HENRI, paraissant au fond, s’approche de POMPÉRY et lui dit en le saluant :

— Monsieur, après vous le Grand Journal !…


POMPÉRY, sans le regarder, continue sa lecture.
— Oui, monsieur… je le commence !

HENRI, il s’assied à une table près de lui, prend un journal, lit un moment et dit à POMPÉRY :

— Décidément, vous ne voulez donc pas me donner votre fille ?


POMPÉRY, bondissant.

— Hein ? Vous !


HENRI.

— On est vraiment heureux de se retrouver.


POMPÉRY.

— Parlez pour vous. Moi, je ne vous connais pas.


HENRI.

— Voyons, calmez-vous, monsieur Pompéry ; asseyez-vous…


POMPÉRY.

— Si je le veux !… (S’asseyant.) Et je le veux.


HENRI.

— Je suis sûr que lorsque vous me connaîtrez mieux, vos dispositions pour moi changeront.


POMPÉRY.

— Non, monsieur.


HENRI, doucement.

— Si…


POMPÉRY.

— Non !


HENRI.

— Je cède. Notre connaissance s’est faite, je l’avoue, sous de fâcheux auspices… je vous rencontre sur une grande route… vous deviez prendre votre droite.


POMPÉRY.
— Non, monsieur.

HENRI, doucement.

— Si…


POMPÉRY.

— Non !


HENRI.

— Si !


POMPÉRY.

— Non !


HENRI.

— Je cède… Je vous prie de remarquer que c’est la seconde fois… Ma voiture a rencontré la vôtre… un petit accident en a été la suite.


POMPÉRY.

— Vous avez brisé ma lanterne.


HENRI.

— Je suis prêt à la rembourser.


POMPÉRY.

— Vous avez donné un coup de fouet à mon domestique.


HENRI.

— Je ne lui en veux pas.


POMPÉRY.

— Il ne manquerait plus que ça !


HENRI.

— Je suis prêt à l’indemniser… Là, c’est fini… Et maintenant que nous sommes tout à fait d’accord… (Il se lève.) j’ai l’honneur de vous demander la main de mademoiselle votre fille.


POMPÉRY.
— Jamais ! monsieur, jamais !

HENRI.

— Permettez… J’espère qu’un seul mot fera tomber toutes vos résistances… Cet officier qui a été assez heureux pour plaire à mademoiselle votre fille à Naples, c’est moi.


POMPÉRY, stupéfait.

— Mon gendre !


HENRI, se méprenant, lui tend les bras.

— Allons donc !


POMPÉRY, se reculant vivement.

— Mon ex-gendre… car vous ne l’êtes plus… j’ai fait casser le mariage, monsieur !


HENRI.

— Permettez-moi d’en ramasser les morceaux.


POMPÉRY.

— Non, monsieur ; ça ne se raccommode pas, ces choses-là !


ALIDOR, paraissant au fond.

— J’ai la permission pour six personnes.


POMPÉRY, à ALIDOR.

— Vous arrivez bien. (À HENRI.) Voici qui va couper court à tout… Je vous présente M. Alidor de Rosenville qui va épouser ma fille dans un mois.


ALIDOR, avec joie.

— Comment ?


HENRI.
— C’est impossible ! Jamais elle ne consentira.

POMPÉRY.

— Ma fille n’a pas d’autre volonté que la mienne… Je vais la chercher pour le lui signifier devant vous.


HENRI.

— Mais, monsieur…


POMPÉRY.

— Ah ! vous croyez que je cède… On voit bien que vous ne me connaissez pas.

(Il sort.)

Scène IV.

HENRI, ALIDOR ; puis POMPÉRY et MARIE.


ALIDOR, joyeux.

— L’épouser dans un mois !… l’épouser dans un mois !…


HENRI, s’approche d’ALIDOR et le salue.

— Monsieur de Rosenville…


ALIDOR.

— Alidor de Rosenville !…


HENRI.

— Monsieur Alidor de Rosenville, j’ai fait vœu de tuer tous les prétendants de mademoiselle Marie.


ALIDOR.
— Hein ? Plaît-il ?

HENRI.

— Si vous l’approchez à plus de trois pas, vous êtes un homme mort.

(Il tire un pistolet de sa poche et le lui montre.)

ALIDOR.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?


HENRI.

— Un revolver.


ALIDOR.

— Je l’avais bien vu.


POMPÉRY, entrant avec MARIE.

— Viens, ma fille.


MARIE, apercevant HENRI.

— Ah ! lui !


POMPÉRY, à MARIE.

— Voici M. Henri de Kernoisan, que tu as entrevu à Naples chez ta tante… Il vient de me faire l’honneur de me demander ta main.


MARIE, avec joie.

— Ah !


POMPÉRY.

— Et je la lui ai refusée… (Gracieusement à HENRI.) et je la lui refuserai toujours.


MARIE.

— Mon père…


POMPÉRY.

— Voici M. Alidor de Rosenville, qui m’a fait également l’honneur de me demander ta main… je la lui ai accordée… (Gracieusement à HENRI.) et je la lui accorderai toujours.


ALIDOR, s’oubliant, fait un pas vers MARIE.

— Ah ! mademoiselle…


HENRI, toussant fortement.

— Hum !


ALIDOR, il se recule brusquement et dit vivement à HENRI, en lui montrant l’espace qui le sépare de MARIE :

— Je suis dans mes limites.


MARIE.

— Vous êtes libre de disposer de ma main, mon père, (Marchant sur ALIDOR.) mais je m’adresserai à Monsieur, qui est un galant homme.


ALIDOR.

— Certainement, pas si près…


MARIE, marchant toujours sur lui.

— Je compte sur votre loyauté, monsieur…


ALIDOR.

— Pas si près !

(Il tourne et passe de l’autre côté.)

POMPÉRY.
— Eh bien ! il se sauve ! (L’arrêtant.) Qu’avez-vous donc ?… Allez donc !… Parlez, corbleu !…

ALIDOR.

— Oui… d’ici… (S’animant et bégayant.) Mademoiselle, mon cœur va pa… papa… pa…arler. (Il fait un pas vers MARIE. HENRI arme la détente de son pistolet. ALIDOR pousse un cri et porte vivement la main à son gosier.) Ah ! mes cailloux !


POMPÉRY.

— Il a avalé ses cailloux… (Il lui offre un verre d’eau.) Buvez ça, ça les fera descendre.


HENRI, à MARIE, à voix basse.

— Il ne nous reste qu’un moyen d’arracher le consentement de votre père.


MARIE.

— Lequel ?


HENRI.

— Fuyez avec moi !…


MARIE.

— Que me proposez-vous ?… Jamais !

(Le ciel s’est obscurci ; la musique commence en sourdine, annonçant la pluie.)


ALIDOR, finissant son verre d’eau.
— Ah ! ça va mieux ! Pourvu que ça n’aille pas me donner la pierre !

Scène V.

Les mêmes, MADAME POMPÉRY, BERTHE ;
puis BONNETEAU ;
puis BAIGNEURS et BAIGNEUSES.

(MADAME POMPÉRY entre avec BERTHE, costumes élégants des bains de mer.)


MADAME POMPÉRY.

— Nous voilà prêtes.


BERTHE et MADAME POMPÉRY.

— M. HENRI !

(HENRI salue courtoisement les dames. BONNETEAU paraît en costume de voyageur.)


BONNETEAU.

— Eh bien ! partons-nous pour la digue ?


HENRI.

— Ah ! nous allons voir la digue… Très bien, j’en suis !


POMPÉRY.

— Pas vous, monsieur.


HENRI.

— La digue est à tout le monde… Allons, mesdames, partons.


BONNETEAU, remontant la scène.
— Impossible à présent… Voyez ce gros nuage… le ciel s’est obscurci de toutes parts, c’est un orage.

HENRI.

— Consolons-nous… restons ici.


MADAME POMPÉRY.

— Oh ! ciel ! un éclair.

(On entend un coup de tonnerre. Les femmes poussent un cri. Un flot de baigneurs et de baigneuses, les uns avec des parapluies, les autres avec des capuches, envahissent la scène.)


CHŒUR.

Quel temps effroyable !
C’est épouvantable !
Rentrons, il le faut,
Le ciel fond en eau.
Maudissons la chance,
Qui fait aujourd’hui
D’un jour de plaisance
Un long jour d’ennui.


HENRI.

Nous voici prisonniers… Que devenir, que faire ?


BONNETEAU.
Mesdames, ce piano.
Semble solliciter l’honneur de vous distraire ;
Un peu de musique…

TOUS.

Ah ! bravo !


POMPÉRY, à lui-même.

Superbe occasion… faisons briller mon gendre.

(À MARIE.)

Ma chère enfant,
Chante-nous ce duo charmant
Qu’une fois tu m’as fait entendre.


MARIE.

Mais quel duo ?


POMPÉRY.

Mais quel duo ?Ton duo des Aveux.


HENRI, à part.

Celui que chaque soir nous chantions tous les deux.


MARIE.

Y songez-vous ?


POMPÉRY.

Y songez-vous ?Va, ma mignonne.

Je t’en prie (bas) et je te l’ordonne.
(Haut.)
Alidor t’accompagnera.

ALIDOR.

Impossible !


POMPÉRY.

Impossible !Pourquoi ?


ALIDOR, montrant son gosier.

Impossible ! Pourquoi ?Mes cailloux… ils sont là.

(Aux dames.)

Excusez-moi… plus tard… demain…


TOUS.
Excusez-moi… plus tard… demain…Ah ! quel dommage !

BONNETEAU.

Quoi ! personne ? monsieur…

(À HENRI.)

Quoi ! personne ? monsieur…Vous chantez, je le gage.


HENRI.
Très peu… je suis marin… et non musicien.

POMPÉRY, à lui-même.
Il doit avoir une voix de rogomme…
(Haut.)

Ah Ah Ah Ah Ah AhAh !


MADAME POMPÉRY.

Ah Ah Ah Ah Ah Ah Ah !Quoi donc ?


POMPÉRY, bas à sa femme.

Ah Ah Ah Ah Ah Ah Ah ! Quoi donc ?Je le tiens.

Avec le ridicule, en France, on tue un homme ;

Fais-le chanter…


MADAME POMPÉRY.

Fais-le chanter…Qui, moi ?


POMPÉRY.

Fais-le chanter… Qui, moi ?Le duo des Aveux.

Va, je t’en prie, et je le veux.
(La musique continue à l’orchestre.)

MADAME POMPÉRY, à HENRI.

— Vous êtes trop modeste, monsieur, je suis sûre que vous chantez.


HENRI.
— Moi ? (À part.) Qu’est-ce qu’elle a donc, la maman ? (Haut.) Mais je n’ai pas l’habitude de chanter en public… et…

TOUS.

— Voyons… par complaisance…


HENRI.

— Mon Dieu ! mesdames, je ne veux pas me faire prier… ni surtout vous priver du plaisir d’entendre Mademoiselle… Seulement… pour moi, je réclame l’indulgence.


POMPÉRY.

— Soyez tranquille. (Bas à BONNETEAU.) Vous allez voir…


BONNETEAU.

— Quoi ?


POMPÉRY, bas.

— Avez-vous jamais entendu grincer un cabestan rouillé ?


BONNETEAU.

— Non ! jamais !… je le regrette…


POMPÉRY.

— Eh bien ! vous allez l’entendre.

(HENRI et MARIE se sont approchés du piano ; tout le monde s’est assis.)


POMPÉRY, à MARIE.

— Le duo des Aveux, n’est-ce pas ? J’y tiens ! (À part.) Hérissé de difficultés !


DUO.

MARIE.
Non, non, je dois me taire.

HENRI.
Cet aveu que j’attends…
(Il tousse.)

POMPÉRY, parlé.

— C’est ça, tousse, mon garçon.


MARIE.

Est-il donc nécessaire ?
Ma voix, mon cœur, mes sens,
Tout parle, hélas !


HENRI.
Ah ! tu ne m’aimes pas !
(Il tousse.)

POMPÉRY, parlé.

— Je vais lui offrir de la gomme !


MARIE.

Oui, mon cœur est à toi,
Mon cœur et ma tendresse,
Oui, te voir est pour moi
Un moment plein d’ivresse.


POMPÉRY, parlé.

— À lui, maintenant ; je m’attends à un déluge de couacs.


HENRI.

Oui, mon cœur est à toi,
Oh ! ma belle maîtresse.


POMPÉRY, parlé.
— Il a une voix charmante, l’intrigant !

HENRI.

Oui, te voir est pour moi
Un moment plein d’ivresse.
Près de moi reste, ô Léonore !
Viens sur mon cœur,
Vois mon bonheur !
Oui, reste encore !
Ma voix t’implore.
Parlons toujours
De nos amours.


MARIE.

T’aimer, voilà ma vie !
Ton bonheur est ma loi,
Et ma plus chère envie
Est de mourir pour toi.
Quand le cœur de ta belle
De t’aimer a fait vœu,
De son amour fidèle
Accepte ici l’aveu.


HENRI.

T’aimer, voilà ma vie !
Ton bonheur est ma loi,
Et ma plus chère envie
Est de mourir pour toi.
Quand mon cœur, ô ma belle
De t’aimer a fait vœu,
De mon amour fidèle,
Accepte ici l’aveu.


CHŒUR DE BAIGNEURS.

Ah ! bravo !
Quel duo !
Mais vraiment,

C’est charmant !
Tour à tour
Que d’amour,
Que de feux,

Dans leurs cœurs, dans leurs yeux.

POMPÉRY, avec ironie.

Ah ! bravo !
Ce duo
Est vraiment
Assommant.
En ce jour
Cet amour
Odieux

Rend mon cœur furieux.
(On applaudit et l’on crie bis.)

POMPÉRY, parlé.

— Non, non, assez, ma fille est fatiguée !


HENRI, aux dames.

— Je ne veux pas me faire prier.

(Chantant.)

Un regard de tes yeux,
C’est le bonheur suprême !


MARIE.

Mon âme est dans les cieux,
Quand ta voix dit : Je t’aime !


HENRI.
Près de moi reste, ô Léonore !

Viens sur mon cœur,
Vois mon bonheur !
Oui, reste encore !
Ma voix t’implore.
Parlons toujours
De nos amours !



ENSEMBLE. REPRISE.

MARIE et HENRI.

T’aimer, voilà ma vie !
Ton bonheur, etc.


CHŒUR.

BAIGNEURS et BAIGNEUSES.

Ah ! bravo !
Quel duo !
Mais vraiment,
C’est charmant !
Tour à tour
Que d’amour,
Que de feux

Dans leurs voix, dans leurs yeux !

(On s’empresse autour de MARIE et de HENRI, que l’on complimente. L’orchestre continue pendant les deux répliques suivantes.)


MADAME POMPÉRY, à son mari.

— Si c’est comme ça que tu le couvres de ridicule…


POMPÉRY, furieux.

— Est-ce que je pouvais deviner ?… Il a tous les défauts, cet homme-là…


BONNETEAU.

— Mais ce n’était qu’un grain… un soleil splendide… Ah çà ! oui… ou non, allons nous voir la digue ?


POMPÉRY.
— Allez vous promener.

MADAME POMPÉRY.

— C’est l’heure du bain… nous irons demain… (À MARIE.) Viens-tu, Marie ?

(Elle sort.)

MARIE.

— Je vous demande la permission de me retirer un instant.


POMPÉRY.

— Va, mon enfant.


HENRI.

— Ma foi, je ne me baignerai pas non plus…


POMPÉRY, à part.

— C’est ça, il reste parce que ma fille reste… (Haut.) Ma foi, je ne me baignerai pas non plus. (Aux autres.) Je tiendrai compagnie à Monsieur.


BONNETEAU.

— Moi je vais voir arriver le bateau à vapeur.

(Il sort.)

ALIDOR, à part, montrant HENRI.

— Je me débarrasserai de ce monsieur, et on me co… co… connaîtra. Vite… une dépêche… Allons au télégraphe…

(Il sort.)

Scène VI.

POMPÉRY, HENRI ; puis ALIDOR.


POMPÉRY, à HENRI.

— Ah ! vous êtes bien fier de votre succès… Vous vous croyez un grand chanteur.


HENRI.

— Moi ?


POMPÉRY.

— Mais ce n’est pas vous qu’on applaudissait… C’était ma fille…


HENRI.

— Et j’en étais bien heureux.


POMPÉRY.

— Ma fille que vous n’épouserez pas, entendez-vous ?


HENRI.

— Oh ! ça !…


POMPÉRY.

— Que vous n’épouserez jamais.


HENRI.

— Décidément, vous ne voulez pas me donner votre fille ?…


POMPÉRY.

— Non, monsieur.


HENRI.
— C’est bien votre dernier mot ?

POMPÉRY.

— Le premier comme le dernier.


HENRI.

— Alors, je n’ai plus rien à ménager, vous me mettez à l’aise… et je vous déclare que mademoiselle Marie sera ma femme malgré vous, malgré tout le monde.


POMPÉRY.

— Ah ! c’est ce que nous verrons… Mais vous ne me connaissez pas… Quand on devrait me pendre… le cou dans la corde… je dirais : Non !


HENRI.

— Et moi, attaché à la gueule d’un canon, je persisterais à épouser votre fille.


DUO.

HENRI.

Je suis Breton,
Vous apprendrez à me connaître.
Quand je dis oui, quand je dis non,
Je parle en maître ;
Je suis Breton.


POMPÉRY, parlé.

— Mais moi aussi,

(Chantant.)

Je suis Breton,
Vous apprendrez à me connaître.
Quand je dis oui, quand je dis non,
Je parle en maître ;
Je suis Breton.


HENRI.
Oui, j’épouserai votre fille.

POMPÉRY.
Vraiment, c’est ce que nous verrons.

HENRI.

Et quelle adorable famille,
Comme nous vous câlinerons,
Nous vous dorloterons.


POMPÉRY.
Mais non !

HENRI.
Mais non !Si !

POMPÉRY.
Mais non ! Si !Non !

HENRI.
Mais non ! Si ! Non !Ô sort heureux !
Le Ciel enfin comble nos vœux !…
Un enfant, deux, trois…

POMPÉRY.
Hein !

HENRI.
Bien roses, bien ingambes,
Qui vous tirent la barbe et vous montent aux jambes,

POMPÉRY.
Mais non !

HENRI.
Mais non !Si !

POMPÉRY.
Mais non ! Si !Non !

HENRI.
Vous les adorerez !

POMPÉRY.
Je n’en veux pas !

HENRI.
Je n’en veux pas !Vous en aurez !

POMPÉRY.
Mais non !

HENRI.
Mais non !Si !

POMPÉRY.
Mais non ! Si !Non !

HENRI.
Mais non ! Si ! Non !Vous en aurez !
(Avec autorité.)

Vous en aurez !
Je suis Breton !


ENSEMBLE.

Je suis Breton,
Vous apprendrez à me connaître, etc., etc.


HENRI.

Voyez d’ici votre vieillesse ;
Perclus des jambes et des bras.


POMPÉRY, effrayé.
Mais…

HENRI.
En bon fils, plein de tendresse
Je suis là pour guider vos pas.

POMPÉRY.
Vraiment, n’y comptez pas.

HENRI.
Si !

POMPÉRY.
Si !Non !

HENRI
Si ! Non !Si !

POMPÉRY.
Si ! Non ! Si !Non !

HENRI.
Si ! Non ! Si ! Non !Moment affreux !
Votre âme va monter aux cieux !

POMPÉRY, très ennuyé.
Permettez !

HENRI.
Je reçois vos paroles dernières…
À moi le triste soin de fermer vos paupières.

POMPÉRY, exaspéré.
Mais non !

HENRI.
Mais non !Si !

POMPÉRY.
Mais non ! Si !Non !

HENRI.
Mais non ! Si ! Non !Je vous les fermerai.

POMPÉRY.
Je ne veux pas.

HENRI.
Je ne veux pas.Je le ferai.

POMPÉRY.
Mais non !

HENRI.
Mais non !Si !

POMPÉRY.
Mais non ! Si !Non !

HENRI.
Mais non ! Si ! Non !Je le ferai !
(Avec autorité.)

Je le ferai,
Je suis Breton !


REPRISE. ENSEMBLE.
Je suis Breton,
Vous apprendrez à me connaître, etc., etc.

POMPÉRY, à part, avec rage.

— Et je ne trouverai pas un moyen pour me débarrasser de cet enragé-là ?… (Tout à coup.) Si, il y en a un… Je vais le provoquer… Un duel… pourquoi pas ?… Au pistolet… je suis très fort.


HENRI, à part.
— Elle s’est retirée dans sa chambre… Si je pouvais éloigner le père…

POMPÉRY, à part.

— Une simple écorchure suffirait pour rendre le mariage impossible.


HENRI.

— Il ne s’en va pas.


POMPÉRY, s’approchant d’HENRI et d’un ton très provocant.

— Savez-vous, monsieur, que votre figure me déplaît considérablement.


HENRI.

— Je le regrette… Pourvu qu’elle plaise à mademoiselle votre fille…


POMPÉRY, vivement.

— Insolent ! Si je ne me retenais…

(HENRI le regarde, puis fredonne une phrase du duo des Aveux.)

POMPÉRY, à part.

— Il chante ! Est-ce qu’il aurait peur ?… (Haut.) Monsieur, avec vous je ne descendrai pas à la prière… Mais je vous intime l’ordre de quitter Cherbourg sous deux heures !


HENRI, à part et riant.

— Dieu me pardonne ! on dirait qu’il me cherche querelle… (Haut.) Et si je n’obtempère pas à vos désirs…

(ALIDOR paraît au fond et écoute.)


POMPÉRY.
— Remarquez que ce n’est pas un désir… c’est un ordre !… Alors, tout officier que vous êtes, je saurai bien vous forcer à partir.

HENRI.

— Comment, s’il vous plaît ?


POMPÉRY.

— En vous jetant au visage une de ces épithètes…


ALIDOR, à part.

— Ah ! il va trop loin, le beau-père…


HENRI.

— Quelle épithète, sans indiscrétion ?


POMPÉRY.

— Celle que l’on donne à ceux qui ne sont pas braves…


ALIDOR, à part.

— Oh !


HENRI.

— Je comprends.

(Il fredonne le duo des Aveux.)

POMPÉRY, à part.

— Encore !


ALIDOR, à part.

— Ah ! il recule ! c’est bon à savoir. Je le tiens… j’ai mon idée !

(Il disparaît.)


POMPÉRY.

— Et si l’épithète ne suffit pas… je deviendrai plus clair.


HENRI.
— C’est inutile… vous êtes très clair… (Tranquillement.) Voyons, c’est un petit duel que vous voulez ?

POMPÉRY.

— Je suis heureux de m’être enfin fait comprendre.


HENRI, à part.

— C’est une idée… je n’y pensais pas, moi… Oui, le moyen est excellent. (Haut.) Allons, arrangeons cette affaire-là en famille.


POMPÉRY.

— D’abord, monsieur, nous ne sommes pas en famille.


HENRI.

— Ah ! ça viendra… À propos, à quoi nous battons-nous ?


POMPÉRY.

— Au pistolet… Je suis le plus âgé, j’ai le choix des armes… Au pistolet !


HENRI.

— Ah ! permettez…


POMPÉRY, avec autorité.

— Comme père, je prends le pistolet.


HENRI.

— Accordé !… Vous voyez, je suis gentil… vous finirez par m’aimer.


POMPÉRY.

— Jamais !


HENRI.

— Si !


POMPÉRY.

— Non !


HENRI.
— Je cède… Je vous prie de remarquer que c’est la troisième fois… Et où désirez-vous qu’ait lieu la fête ?

POMPÉRY.

— Derrière le grand bassin, dans une heure.


HENRI.

— Je me ferai un plaisir de m’y trouver.


POMPÉRY, à part.

— De cette façon, je mets un abîme entre ma fille et lui. (Haut.) Dans une heure… (À part.) Je vais au tir me refaire la main… (Haut.) Dans une heure, entendez-vous ?…

(Il sort.)

Scène VII.

HENRI ; puis MARIE.


HENRI, seul.

— À merveille !… Un duel avec le père… c’est le seul moyen de décider Marie… Pauvre enfant… je vais jeter l’alarme dans son cœur… mais il s’agit de notre bonheur à tous deux… (L’apercevant.) Ah ! la voilà… Attention !


MARIE.

— Vous êtes seul ?


HENRI.

— Oui, je viens d’avoir avec votre père une altercation.


MARIE.

— Ah ! mon Dieu !


HENRI.
— J’ai été provoqué, insulté, menacé même.

MARIE.

— Vous m’effrayez…


HENRI.

— Et malgré toute ma modération je n’ai pu éviter…


MARIE.

— Un duel ?


HENRI.

— Nous nous battons dans une heure.


MARIE.

— Avec mon père !… C’est impossible !


HENRI.

— Il le faut pourtant !…


MARIE.

— Partez, éloignez-vous !


HENRI.

— Vous me conseillez de fuir… Une seule chose pourrait m’y décider.


MARIE.

— Que faut-il faire ?


HENRI.

— Partez avec moi.


MARIE.

— Oh ! taisez-vous !


HENRI.

— N’êtes-vous pas ma femme ?… Marie, consentez à me suivre.


MARIE.

— Non ; c’est impossible !


HENRI.
— Alors, c’est vous qui l’aurez voulu… Je reste.

MARIE.

— Henri, je vous en supplie.


HENRI.

— Je ne me défendrai pas. Je me ferai tuer !


MARIE, vivement.

— Oh ! non, je pars avec vous !…


HENRI.

— Oh ! merci ! Ce soir, à la tombée de la nuit !…


MARIE.

— Je ne sais encore comment je pourrai tromper la surveillance qui m’entoure… Revenez dans une demi-heure… un papier glissé dans cet album vous instruira de ce que j’aurai préparé…


HENRI.

— Un mot, et tout sera prêt !


MARIE.

— Mais avant, Henri, jurez-moi sur votre honneur que cette rencontre n’aura pas lieu !


HENRI.

— Je le jure sur notre amour.


DUETTO.

MARIE et HENRI.

Oui, dès ce soir,
J’en ai l’espoir,
Sans nous trahir,
Nous pourrons fuir !
Je m’abandonne

À ton amour !
Mon cœur se donne,
Et sans retour !
Oui, dès ce soir,
J’en ai l’espoir,
Sans nous trahir,
Nous pourrons fuir !


MARIE.

Dans une paix profonde,
Loin des regards du monde,
Allons, l’ivresse au cœur,
Cacher notre bonheur !


HENRI.

Quand plus tard de ton père
L’outrageante colère
Enfin s’apaisera,
Le calme renaîtra !…


MARIE.

Alors, plus de tristesse !
Et pour notre tendresse
Viendront des jours heureux !


HENRI, à part.

Félicité suprême !
Grâce à mon stratagème
Tout sourit à mes vœux !


ENSEMBLE.
Oui, dès ce soir, etc., etc.
(MARIE sort à la fin du duo.)

Scène VIII.

HENRI ; puis ALIDOR ; puis LE GARÇON D’HÔTEL.


HENRI, seul.

— Avec Marie la partie est gagnée… Il faudra bien que le père vienne à moi maintenant…


ALIDOR, paraissant au fond, à part.

— Ah ! tu refuses les duels !… Nous allons voir ! (Haut à HENRI.) Monsieur, je vous cherchais.


HENRI, cherchant à s’esquiver.

— Pardon ! je suis pressé…


ALIDOR, d’un air matamore.

— Deux mots seulement… Vous vous êtes permis ce matin certaines menaces…


HENRI.

— Qui vous ont fait avaler des cailloux…


ALIDOR.

— J’ai dû me contenir… devant une femme… Mais maintenant nous sommes seuls.


HENRI, à part.

— Comment, lui aussi ?


ALIDOR, élevant la voix.
— Monsieur, je suis très carré, moi.

HENRI, à part.

— S’il croit que ça va se passer comme avec le papa… non !


ALIDOR, menaçant.

— Je vous donne cinq minutes pour quitter Cherbourg.


HENRI.

— Cinq minutes… c’est bien peu.


ALIDOR.

— Mettez-en six, mais pas une de plus.


HENRI.

— Ah ! je vois ce que c’est… vos cailloux vous gênent, là… et vous désirez que je pratique une petite incision.


ALIDOR.

— Quoi… mes cailloux ?


HENRI.

— Enfin, vous venez me prier de vous couper la gorge… Volontiers.


ALIDOR, à part.

— Comment, il me provoque… il ne chante pas ?

(Le garçon d’hôtel paraît et range au fond.)

HENRI.

— Dépêchons-nous, je n’ai pas de temps à perdre.


ALIDOR, effrayé et bégayant.
— Pe… pe… ermettez…

HENRI.

— Oh ! ne bégayons pas, ça nous retarderait… Quant aux armes, vous êtes le plus âgé… Je choisis l’épée.


LE GARÇON, à part.

— Un duel !


ALIDOR.

— Mais je ne me ba… ba… ats pas aujourd’hui… De… de… main…


HENRI.

— Oh ! non… tout de suite, je n’ai qu’une demi-heure à vous donner… (Le prenant par le bras.) Allons, marchons.


ALIDOR, à HENRI qui l’entraîne.

— Je p… p… pro… proteste.

(Ils sortent par le fond.)

Scène IX.

LE GARÇON, MARIE ; puis MADAME POMPÉRY.


LE GARÇON, seul.

— Comment ! ils vont se battre… le bègue n’y va pas gaiement.


MARIE, sortant de sa chambre, à part.

— Il n’est plus là… (Au garçon.) Vous n’avez pas aperçu M. Henri de Kernoisan ?


LE GARÇON.
— Il vient de sortir pour aller se battre.

MARIE.

— Se battre !


LE GARÇON, sortant.

— Je veux voir ça.

(Il sort par le fond.)

MARIE.

— Se battre !… après la parole qu’il m’a donnée… Ah ! c’est indigne ! c’est lâche !


MADAME POMPÉRY, entrant.

— Ah ! je viens de prendre un bain… c’est de l’eau tiède !… (Apercevant MARIE.) Ma fille… ce visage ému… Qu’y a-t-il ?


MARIE.

— Il faut courir, mon père se bat avec M. Henri.


MADAME POMPÉRY.

— Ah ! mon Dieu !

(On entend un coup de pistolet. MARIE pousse un cri et tombe sur une chaise.)


MARIE.

— Mon père !

(Autre coup de pistolet. MADAME POMPÉRY pousse un cri et tombe sur une autre chaise.)


MADAME POMPÉRY.

— Mon mari ! Je m’évanouis…

(M. POMPÉRY paraît au fond.)

Scène X.

M. et MADAME POMPÉRY, MARIE.

(POMPÉRY entre, il tient son mouchoir à la main, sa figure est rayonnante.)


POMPÉRY, à lui-même.

— Je viens du tir, je n’ai tiré que deux balles, et j’ai fait mouche deux fois.


MADAME POMPÉRY, courant à lui.

— Toi !


MARIE.

— Mon père !


MADAME POMPÉRY.

— Tu viens de te battre !… Tu n’es pas blessé ?


POMPÉRY.

— Moi !


MARIE.

— Oh ! Henri ! après sa promesse… je ne le reverrai de ma vie.


POMPÉRY, à part.

— Que dit-elle ? Elle croit que…

(Il enveloppe vivement sa main avec son mouchoir.)

MADAME POMPÉRY.
— Mais si, tu es blessé !

POMPÉRY.

— Oh ! légèrement… on a retiré la balle.


MADAME POMPÉRY, lui faisant une écharpe avec son foulard.

— Vite, passe ton bras là dedans.


MARIE.

— Il faut envoyer chercher le médecin.


POMPÉRY, le bras en écharpe.

— Non… c’est inutile… Et maintenant, ma fille, persistes-tu à épouser le meurtrier de ton père ?


MARIE.

— Je connais mon devoir… je vais lui écrire de ne jamais se présenter devant moi.


POMPÉRY.

— Bien, ma fille. (À part.) L’affaire s’arrange sans effusion de sang.


MARIE, à une table, écrivant.

— « Monsieur, vous avez manqué à votre parole… Partez, je ne veux plus vous revoir… »


POMPÉRY.

— Parfait !… c’est sec et digne !… Je te demande d’y ajouter un petit post-scriptum…


MARIE.

— Lequel ?


POMPÉRY.

— Quelque chose dans ce genre-là : (Dictant.) « Monsieur, toute explication est inutile… » (À part.) Il ne faut pas d’explication. (Dictant.) « Ma porte, comme mon cœur, vous sont désormais fermés. » Veux-tu écrire cela ?


MARIE.

— Oh ! tout ce que vous voudrez !

(Elle commence à écrire le post-scriptum, lorsque ALIDOR entre par le fond.)


Scène XI.

Les mêmes, ALIDOR.

(ALIDOR a le bras en écharpe.)


MADAME POMPÉRY.

— M. Alidor ! le bras en écharpe !


POMPÉRY.

— Aussi !


ALIDOR.

— Je viens de me battre.


POMPÉRY.

— Ah bah ! avec qui ?


ALIDOR.

— Avec M. Henri de Kernoisan.


MARIE, étonnée.

— Comment ! quand ça ?


ALIDOR.
— À l’instant même, à l’épée.

POMPÉRY, bas à ALIDOR.

— Hum ! Taisez-vous donc.


MADAME POMPÉRY.

— Mais ce n’est pas possible… il vient de se battre à l’instant avec mon mari.


ALIDOR.

— Allons donc !


MADAME POMPÉRY.

— J’ai entendu le bruit des pistolets.


POMPÉRY, lui faisant des signes.

— Mais taisez-vous donc.


MARIE, à part, surprenant les signes de POMPÉRY.

— Mon père me trompe !

(Elle déchire la lettre sans être vue et écrit sur une autre feuille.)


ALIDOR.

— Mais je vous affirme…


POMPÉRY.

— Maudit bavard !


ALIDOR.

— Comment, bavard… je me suis fendu en tierce et il a riposté en quarte.


POMPÉRY.

— Silence ! (À MARIE.) Eh bien ! ce post-scriptum ?


MARIE.
— Je l’écris, mon père !

ALIDOR.

— C’était derrière le grand bassin !


POMPÉRY, à ALIDOR.

— Quel temps fait-il ?


ALIDOR.

— Superbe !… Impossible de rompre, je serais tombé dans l’eau… alors…


POMPÉRY.

— Taisez-vous donc !


MARIE.

— J’ai fini, mon père. (Elle cachette sa lettre.) Je vais appeler le garçon.


POMPÉRY.

— Donne… je me charge de la faire parvenir.


MARIE.

— Le plus tôt possible, n’est-ce pas ?

(Elle rentre dans sa chambre.)

Scène XII.

Les mêmes, moins MARIE.


POMPÉRY.

— Est-elle pressée ! Elle le déteste maintenant ! (Agitant triomphalement la lettre.) Enfin, je triomphe !


MADAME POMPÉRY.
— Prends garde à ta blessure.

POMPÉRY, ôtant son écharpe.

— Mais je n’ai rien… c’est une ruse ; je ne me suis pas battu.


MADAME POMPÉRY.

— Comment !


POMPÉRY, à ALIDOR, voulant lui ôter son écharpe.

— Ôtez donc ça aussi, c’est laid.


ALIDOR, poussant un cri.

— Aïe ! prenez garde.


POMPÉRY.

— Quoi !


ALIDOR

— Mais, je suis blessé, moi… Tenez !


POMPÉRY, regardant.

— C’est une écorchure, ça se traite par le taffetas d’Angleterre. (À sa femme.) As-tu du taffetas d’Angleterre ?


MADAME POMPÉRY.

— Non… je n’ai que des timbres poste.


POMPÉRY.

— Donne, c’est la même chose.


MADAME POMPÉRY.

— Voilà…


POMPÉRY.
— Ah ! mais, c’est un timbre à vingt centimes. Enfin, ça passera comme ça… (Il colle le timbre.) Voilà qui est fait, vous êtes affranchi.

MADAME POMPÉRY.

— Maintenant, dépêche-toi de faire porter la lettre à M. Henri.


POMPÉRY.

— Oh ! non, je veux me donner le plaisir de la lui remettre moi-même… Je veux voir son nez s’allonger.


MADAME POMPÉRY.

— Justement, le voici.


Scène XIII.

Les mêmes, HENRI ; puis BERTHE, BONNETEAU,
BAIGNEURS et BAIGNEUSES ; puis MARIE ;
puis LE GARÇON D’HÔTEL.


HENRI, à part.

— Je ne m’attendais pas à les trouver dans ce salon… (Haut.) Messieurs… Mesdames…


ALIDOR, à part.

— Mon rival !


MADAME POMPÉRY, bas à son mari.

— Pauvre garçon ! il a l’air très gai.


POMPÉRY, bas, montrant la lettre.

— Tu vas voir le changement de décor.


HENRI, à part.

— Je dois trouver mes instructions dans l’album.

(Il s’approche de la table et feuillette l’album.)

MADAME POMPÉRY, bas à son mari.

— Je fais une réflexion… C’est bien imprudent de laisser une lettre de ta fille entre les mains de ce jeune homme.


POMPÉRY.

— C’est juste ; je vais lui en donner lecture moi-même ; comme ça je lui retournerai le poignard à chaque mot.


HENRI, à part.

— Rien ! c’est extraordinaire !


ALIDOR, à part.

— Ça me cuit !


POMPÉRY, à HENRI.

— Monsieur, pouvez-vous m’accorder une minute d’attention ! J’ai un petit billet à vous lire.


HENRI.

— À moi ? (À part.) Est-ce qu’il aurait fouillé dans l’album ?


POMPÉRY.

— Monsieur, ma fille a réfléchi… et, en réfléchissant, elle s’est aperçue que vous ne lui plaisiez pas du tout, du tout, du tout.


HENRI.

— En vérité ! Je vous demande la permission de ne pas vous croire.


ALIDOR.

— C’est de la fatuité !


POMPÉRY.

— Vous ne me croyez pas ?… Eh bien ! écoutez ça. (Bas aux autres.) Vous allez voir. (Il ouvre la lettre et lit.) « Vous avez tenu votre parole, je tiendrai la mienne… Trouvez-vous dans le salon quand la cloche du dîner sonnera ; je serai prête à vous suivre. »


FINAL.
QUATUOR.

POMPÉRY.

Ah ! grand Dieu ! qu’ai-je lu ?
Mais tout mon sang se glace !
D’une pareille audace,
Je reste confondu !


ALIDOR.

Grand Dieu ! qu’ai-je entendu ?
Mais bientôt, quoi qu’il fasse,
Il quittera la place,
Rien n’est encor perdu !


MADAME POMPÉRY.

Grand Dieu ! qu’ai-je entendu ?
Mais tout mon sang se glace !
D’une pareille audace,
Mon cœur est confondu !


HENRI.

Grand Dieu ! qu’ai-je entendu ?
Que faut-il que je fasse ?
Le voici sur la trace,
Mon projet est perdu !

(On sonne au-dehors.)

POMPÉRY.
— La cloche du dîner.

HENRI, à part.

— Ah ! grand Dieu ! le signal !

(BERTHE, BONNETEAU, les baigneurs et les baigneuses entrent de différents côtés. En même temps s’ouvre la porte de la chambre de MARIE ; on la voit paraître en costume de voyage.)


CHŒUR.

La cloche nous appelle,
C’est l’heure du repas !
Au rendez-vous fidèle
Chacun presse le pas.


POMPÉRY, à MARIE.
Fille dénaturée, où portais-tu tes pas ?

HENRI.
Monsieur !

POMPÉRY.
Monsieur !Je ne vous parle pas !

MADAME POMPÉRY.
Vouloir abandonner ta mère !

POMPÉRY.

Déshonorer ta famille, ton père,
Par un enlèvement !


BAIGNEURS et BAIGNEUSES.

Un enlèvement !
Ah ! quel événement !


MARIE, à POMPÉRY.
Si près de lui j’acceptais un refuge,
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MADAME POMPÉRY et BERTHE.

— Ah ! mon Dieu !


MARIE.

— Ayez donc confiance.


POMPÉRY, à part.

— M’y voilà, le cou dans la corde.

(Musique.)

MARTIAL.

— Faut-il hisser, capitaine ?


HENRI.

— Un moment ! (À POMPÉRY.) Décidément, vous ne voulez donc pas me donner votre fille ?


POMPÉRY, hésitant.

— Mon Dieu !


MARTIAL.

— Je hisse.


POMPÉRY, vivement.

— Non !… mon gendre, embrassez-moi !


TOUS, avec joie.

— Ah !


HENRI, à BONNETEAU.

— Monsieur le notaire, vous allez rédiger le contrat.


BONNETEAU.

— Tout de suite.


HENRI, à ALIDOR.

— Vous… vous serez mon témoin.


ALIDOR.

— Mais…


HENRI.
— Allons, faites la chose de bon cœur…

ALIDOR.

— De bon cœur !… Je n’ose pas vous le promettre.


POMPÉRY.

— Et nous célébrerons le mariage en arrivant à Madère.


HENRI.

— Non… à Cherbourg, dont voici la rade.


TOUS.

— Comment ?…


HENRI.

— Depuis ce matin, nous nous promenons… nous louvoyons…


POMPÉRY.

— Pas possible !


HENRI.

— Nous sommes revenus de Chine… Notre voyage est fini.


CHŒUR FINAL.

Tin ! tin ! tin !
Qu’ici l’allégresse
Pour nous tous renaisse
Avec ce refrain :
Tin ! tin ! tin !
Quelle heureuse chance
D’aborder en France
Plutôt qu’à Pékin.
Tin ! tin ! tin !


FIN DU VOYAGE EN CHINE