Le Zend-Avesta (trad. Darmesteter)/Volume II/Introduction/Chapitre I-2

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Traduction de James Darmesteter

Édition : Musée Guimet. Publication : Ernest Leroux, Paris, 1892.
Annales du Musée Guimet, Tome 22.


INTRODUCTION
Chapitre I-2
II.
De la pureté légale : conception toute physiologique. — De l’impureté par la mort. — La Druj Nasu, démon de la contagion. — Expulsion de la Nasu par le Sag-did. — Purification par le gômez. — Caractère hygiénique des cérémonies de purification. — Pureté de la terre. — Pureté de l’eau. — Pureté du feu. — Mélange des conceptions hygiéniques et de la conception théologique et abstraite de la pureté des éléments. — Purification par la mort. — Impureté de la femme dans ses règles ; de la femme enceinte — Impureté des objets matériels..



II


On Irouvera à la table des matières une analyse des sujets traités dans le Vendidad. 11 ne sera pas inutile de mettre ici en lumière les principes généraux qui s’en dégagent.

« La pureté est, après la naissance, le plus grand bien pour Fhommo ’ -> : tel est le principe qui domine le Vendidad. Ce mot de pureté, yaozhdâo, bien qu’il s’y soit associé une idée ou une impression morale, n’en est pas moins avant tout, au moins dans le Vendidad, une conception purement physique, et le mot « propreté » serait plus exact, s’il avait pris le rellet moral qu’a l’expression zende et qu’a par exemple l’anglais deanliness. L’axiome Cleanlmess is next to Godliness serait tout à fait zoroastrien, avec cette différence que dans le Zoroastrisme Cleanliness est une forme même de Godlineas.

L’impureté légale a toujours des causes physiologiques. L’objet impur, par excellence, est le cadavre : est impur aussi tout ce qui sort du corps humain, qu’il s’agisse de sécrétions naturelles ou de parties séparées artificiellement, comme les cheveux et les ongles. Mais qui dit impureté dit contagion : car le cadavre engendre la corruption et la peste : les impuretés du corps vivant engendrent la maladie : les cheveux engendrent la vermine’. La purification a pour objet de chasser cette contagion qui passe du mort au vivant, du vivant au vivant, et la théorie de l’impureté et de la Vil. .IX-XX : ;i|>rès Ys. LUI, Vp. XXllI ; c’est-à-dire immédiatemeiil après la G ;Utia Vahishtoisliti.

Vd. XXI-XXll : après Ys. LIV, Vp. XXIV ; c’est-à-dire imniédialeiiient après l’Airyamu ishjô.

Autrement dit, le Vendidad est inséré dans les Gàthas aux subdivisions naturelles formées par les divisions mêmes des GiUhas. Au lieu du Vendidad, on insère parfois le Vis/Udsp Yushl qui est un Vendidad abrégé : l’office prend alors le titre de Visklâsp Sade (voir p. G6i). Il n’y a que huit sections au lieu de neuf : le point d’insertion est le même que pour les tiuit premières du Vendidad.

1. Yasna XLVllI, 5 c ; cité Vd. V, 21 ; X, 18. 2. Cf. Vd. XVII. :3. purification se réduirait en fait aune théorie de l’hygiène, n’était que cette contagion est conçue comme l’œuvre d’êtres surnaturels, que nos microbes sont éiigés en Daèvas, et que certaines conceptions théologiques, auxquelles se joignent certaines superstitions populaires, viennent voiler et troubler le développement d’une médecine mi-expérimentale et mi-enfantine.

A l’instant où la vie quitte le corps, si la mort est naturelle : au Gàh suivant, si la mort est violente, un démon s’empare du corps ; c’est la Druj du cadavre, Druj Nasu ’ : elle fond de la région de l’enfer sous la forme d’une mouche horrible • — la mouche des cadavres. Pour la chasser ou du moins pour affaiblir son pouvoir, on approche du mort un chien blanc aux oreilles jaunes ou un chien à quatre yeux (c’est-à-dire avec deux taches sur les veux)- : au moment où il approche le museau du mort, la Druj s’enfuit. C’est ce que l’on appelle le Sag-clid, « le regard du chien ». Peut-être pensait-on que le chien qui voit venir la mort, qui hurle la mort, a sur elle des lumières et des pouvoirs que l’homme n’a pas. Plus l’animal avait une apparence extraordinaire et rare, plus il devait posséder à un haut degré ces vertus protectrices. Dans la pratique d’ailleurs on était moins exigeant sur l’aspect du chien : le Saff-did poua.h être opéré par le chien de berger, le chien de maison, le chien errant (Vohunazga), le chien dressé pour la chasse (Tauruna) ; à leur défaut, par les oiseaux de proie, le faucon des montagnes, le corbeau, l’aigle’. Quand l’ombre de l’oiseau passait sur le mort, la Nasu était frappée*.

Le Sarj-did ne suftit point d’ailleurs à détruire la Nasu, et l’homme qui touche le mort n’en est pas moin ? saisi de la contagion et atteint, soit de souillure directe (ham-raêthwa), soit de souillure indirecte (paitiraêthwa). ^’g Sarj-did a. eu lieu sur le mort, l’impureté étant moins furie, il lui .-uftira pour se purifier d’un lavage avec du fjùmèz (cest-à-dire avec de l’urine de bœuf) et avec de l’eau ’. Si le Sag-dkl n’a pas eu lieu, il 1. V(l. VII, 1-3.

2. Vd. VIII, 16 et p. 149.

3. Page 149, note 16.

4. Vd. Vil, note 32.

5. Vd. VIII. 35-36. aura à subir, à trois reprises, à l’intervalle de trois jours, une longue el pénible série de purifications’ avec du gômêz, puis avec de l’eau, accompagnées d’un Saf/-did du vivant . Le Sag-did du vivant est nécessaire, parce que celui du mort n’ayant pas eu lieu, la Druj Nasu a passé du mort au vivant dans toute sa force. Quant à l’emploi du gômêz, il appartient fi la médecine populaire : il passait pour le désinfectant par excellence, et il l’est encore, non pas seulement en Perse, mais en Inde même, où il sert de remède contre la lèpre, comme il servit, dit-on, pour la première fois dans le cas du roi Jamshîd ’. Tant que dure la purification, l’impur reste isolé des fidèles qu’il souillerait, dans une sorte de lazaret, dit Vannêshtgàh, « lieu de l’infirme, de l’immobile ».

Nous décrivons plus loin * les cérémonies funéraires : on verra qu’elles se résument en deux mots, — deux mots d’hygiéniste : isoler le centre d’infection, détruire ce centre. Ce qui dislingue la conception zoroastrienne de la conception européenne, c’est que nous ne nous occupons d’isoler et de détruire l’élément mort qu’en cas de maladie dite infectieuse : dans le Zoroastrisme la mort est toujours infectieuse et contagieuse. Nous nous en remettons à la terre du soin de détruire les germes de corruption : dans le Zoroastrisme, c’est souiller la terre etl’empoisonner. Quand on enterre un cadavre, le Génie de la terre, Spenta-Armaiti, frissonne ^. Durant un an il est interdit de labourer la terre sur laquelle a reposé un cadavre ". La terre dans laquelle un cadavre a été enfoui est impure cinquante ans durant (le temps nécessaire pour anéantir le cadavre)’. De là aussi toutes ces mesures qui suivent la mort ; les soins pris pour isoler le corps, non seulement des hommes, mais de la terre même, en le plaçant sur une couche isolante de sable ou une dalle de pierre imperméable* ; de là ces fumigations de parfums qui détruisent le démon dans toutes les 1. L( ! Biirasknàm do iieul’ nuits ; dûcrit Vd. VIll, 37-72 ; IX. 1-36. 2. Vd. VIII, 38.

3. Cf. page 266. noie 49.

4. Voir infra, p. 147 et suite.

5. Vd. III, noie 14.

6. Vd. VI, 1-5 ; VII, 45-46.

7. Vd. VIII, 47-48

8. Vd. VIlI, 8. directions où le vent les porte ’ ; de là le transfert du corps sur des hauteurs éloignées et stériles" ou sur le sommet de tours spécialement construites, les Dakhmas Les bêtes fauves et les oiseaux de proie ont vite fait de dépouiller le cadavre des parties grasses, qui sont le siège principal de la corruption et de l’infection

C’est l’élément fluide, en effet, qui est le siège et le conducteur principal de l’impureté. C’est par l’eau, diraient les modernes, que les microbes se communiquent : « le sec ne se mêle pas au sec » , dit le Vendidad. De là aussi l’innocuité d’un cadavre au bout d’un an ; de là enfin la prohibition de jeter les cadavres à l’eau, crime puni de mort ’. C’est le feu qui chez nous est le grand purificateur. Le Zoroastrisme, abandonnant ici le terrain expérimental et utilitaire pour la théorie théologique, applique au feu les mêmes lois qu’à la terre et à l’eau. Perdu dans la contemplation de la flamme du feu sacré, il ne voit plus que le feu purifie tout et veille avec angoisse à sa pureté. Brûler un cadavre est un crime capitale L’idéal serait que le feu pût éternellement brûler sur l’autel, nourri par le prêtre de bois sec et odorant et luttant contre les démons invisibles. Les nécessités de la vie le dégradent à toutes sortes d’usages profanes : la religion du moins intervient pour le ramener à sa pureté première par une série d’opérations qui sont symboliquement pour le feu ce que le Barashnûm est pour l’homme’. Ce n’est point le seul cas où l’expérience naturaliste cède au principe mystique. La mort ne souille que quand elle s’empare d’une des créatures d’Ormazd : le cadavre d’une créature d’Ahriman, soit humaine, soit animale, — idolâtre, hérétique, bête malfaisante, — ne souille pas celui qui le 1. Vd. VIII, 2-3 ; cf. 79-80.

2. V(l. VI, 45-48.

3. Vd. 111,9, 13 ; VIII, 49-59.

4. Dàdistnn, XVIII. cité page 9, note 34.

5. Vd. VIII, 34.

6. Ihid., 33-34 ; cf. VI, 1-5 ; VII, 45-46. 7. Vd. VU, 25-26. L’expérience du tout à l’égoul et de ses résultats fait comprendre ces deux paragraphes.

8. Vd. I, 17 ; VII, 25-27 ; VIII, 74.

9. Vd.VIII, 73-80,81-96. louche. C’est que le méchant, tant qu’il vit, loge la Druj en lui-même : quand il meurt, elle emporte son àme dans l’enfer elle corps devient pur. Quand c’est un juste, c’est la Druj qui vient de l’enfer se saisir du corps qui était pur de son vivant . Les théoriciens du Mazdéisme n’allaient point sans doute jusqu’à démontrer que le cadavre d’un impie est soustrait à la corruption et jusqu’à autoriser qu’on l’enterre : mais ceux qui entraient en contact avec ce cadavre étaient affranchis des cérémonies de puritication.

Après la mort, l’impureté la plus fréquente et la plus redoutable est celle de la femme durant ses règles, de la femme dashtdn. Tout le temps de son impureté^ elle est tenue à l’écart, dans une chambre isolée, sur le rez-de-chaussée, dans Vurmêshl-fjdh (p. xii), appelé pour cette occasion dashtânishtân ; on lui donne ses aliments à dislance sur une cuiller fixée à une perche. Son regard même est impur et souillerait le feu-. On trouvera dans Pline ’et dans le Lêvitique*G commentaire ouïe parallèle des conceptions et des coutumes mazdéennes sur ce point. La femme enceinte et près d’accoucher est assimilée à la dashtdn. L’accouchement est un acte légalement impur et pendant quarante jours après l’accouchement elle reste isolée dans Varmêht-gdh, et qui la touche devient impur. Au bout de quarante jours elle peut quitter sa prison, subit le Barashnùm et rentre dans la vie commune, interrompue d’ailleurs tous les mois". Ces pratiques, souvent meurtrières, aujourd’hui battues en brèche par l’opinion parsie^ mais non pas abolies, reposent, selon ses i . Voir Parg. V, ;(5-38 et note 75.

2. Vd. -Wi.

3. « Nihil facito reperiatiir imilim-urn prolluvio magis moiistiMlicum. Acescunt superventu rausta, slerilescunl laetae fruges, moriunlur iiulta, cxuvuni ur horlorum germinu, et frucliis arborum, quibus insedere, décidant » (VII, l’2 ; cf. XXVIII, 23). — Comparer Vd. XVIII, 63-64, sur les effets du regard de la Jalii. Il ne serait pas impossible que ces lignes de Pline dérivent d’un de ces livres magiques auxquels il se réfère si souvent : se rappeler que le dasiiidn est né d’un baiser d’.Vhriman à la Jahi (Bund. III, 7).

4. Uvillque, XV, 19 ; cf. Vd. XVI ; eu particulier XVI, 24 ; cf. Vd. XVI, 13, 17 ; XX, 18 ; cf. Vd. XVIII, 67-76.

5. Vd. V. 45-56 ; VII, 60-72.

6. DosAiiuAi Fhamji, Hhlorg of llic Parsis, 1, l.j". défenseurs, sur une pensée de protection qui veut assurer à la malade le repos absolu au moment où elle en a le plus besoin. La véritable cause semble être qu’elle est en danger de mort : or, quand une personne meurt, il y a danger que la mort ne reste dans la maison ’. Tout ce qui surt de l’homme est impur, même l’air qu’il expire. De là l’usage d’un voile sur le nez et la bouche, le I*aitidàna, porté par le prêtre devant le feu et en mangeant-. De là les cérémonies qui accompagnent la coupe des cheveux et des ongles et les formules qui en annulent les dangers


Les objets sont naturellement susceptibles d’impureté comme les personnes. Ils y résistent plus ou moins, selon que la matière dont ils sont faits est plus ou moins pénélrable ou poreuse et les longueurs de la purification vont en sens inverse. Ou peut purifier les vases de métal, on ne peut purifier les vases de terre qui, une fois souillés, sont hors d’usage. La force de résistance à l’impureté suit heureusement la valeur relative des matériaux : or, argent, fer, acier, pierre, terre, bois, argile*. Le cuir se purifie plus aisément que le tissu s ; le bois sec plus aisément que le bois vert. Les procédés de purification différeront également selon la saison, plus sommaires durant l’été, saison sèche, que durant l’hiver, saison humide.