Le cabaret des Trois-Lurons

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Charles Colmance La chanson de nos jours, chansons populaires contemporaines

Le cabaret des Trois-Lurons

Air : C'est à votre tour, mes enfants (Morisset).


Autrefois au quartier des halles
Il existait un vieux bouchon,
Vieux comptoir, vieux pots, vieilles salles,
Tout était vieux jusqu'au patron.
Trois bambocheurs à courte empeigne,
Chapeaux blancs, rouges gilets ronds,
Décoraient la joyeuse enseigne
Du cabaret des Trois-Lurons.

Là, plus d'un buveur bon apôtre
Venait se rincer le sifflet,
Et d'un bout de l'année à l'autre,
Dieu sait le vin qu'on y buvait.
Pour le rentrer jamais d'entrave
Quel dépit pour les vignerons !
Oh le fabriquait dans les caves
Du cabaret des Trois-Lurons.

Notre hôtesse à lourde bedaine,
S'adjoignant un gros Auvergnat,
Au moins une fois par semaine,
Déchirait un coin au contrat.
D'un petit jeune homme au teint blême
Elle adorait les cheveux blonds ;
Le mari n'était qu'en troisième
Au cabaret des Trois-Lurons.

Des pochards la trompe avinée
Avec effroi voyait écrit
Sur un coin de la cheminée :
« Crédit est mort, plus de crédit. »
Pourtant, en se moquant du reste,
On buvait sans craindre d'affronts,
Puisqu'on pouvait laisser sa veste
Au cabaret des Trois-Lurons.

Notre capitale envahie
Par vingt monarques conjurés,
Criait aux fils de la patrie :
A vos rangs, braves fédérés
Du pays prenant la défense,
Plus d'un de ceux que nous pleurons
Sont partis pour venger la France
Du cabaret des Trois-Lurons.

Aux éclats d'une gaité folle,
Aux élans d'un plaisir sans fin,
Debraux chantait la gaudriole ;
Leroy trinquait avec Dauphin.
Le picton soutenait la verve
De ces aimables biberons ;
Momus avait soûlé Minerve
Au cabaret des Trois-Lurons.

Le temps a dévoré les traces
De ce pauvre et riant réduit ;
Les murs se sont couverts de glaces
Le comptoir de clinquant reluit.
Courant où le plaisir s'installe,
Je cherche dans les environs
Si je trouve une succursale
Du cabaret des Trois-Lurons.