Le centenaire de Hegel en 1870

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LE


CENTENAIRE DE HEGEL


EN 1870.




Le centième anniversaire de la naissance de Hegel a passé inaperçu au moment le plus tragique de la guerre actuelle, deux jours avant la catastrophe de Sedan. Au commencement de 1870, l’Europe philosophique s’apprêtait à le célébrer. Les rivalités nationales, aussi bien que les oppositions de systèmes, semblaient s’effacer dans un hommage commun à la mémoire d’un grand esprit. La France n’avait pas répondu la dernière à l’appel de la société philosophique de Berlin pour l’érection d’une statue à Hegel, à l’occasion de son centenaire. Un philosophe qui est loin d’être devenu un hégélien pour avoir beaucoup étudié Hegel, M. Paul Janet, avait pris, parmi nous, l’initiative d’une souscription à laquelle s’étaient associés quelques-uns de nos penseurs les plus éminens. Qu’est-il advenu de la fête préparée ? Nul écho ne nous en est arrivé de cette Allemagne dont les universités et les académies, en même temps que les ateliers et les champs, se sont dépeuplés pour nous envahir, et qui ne semble avoir gardé ses savans que pour leur demander des manifestes injurieux contre nous. C’est d’une tout autre façon que l’Allemagne semble vouloir honorer Hegel, non plus à Berlin, avec le concours pacifique de quelques philosophes étrangers, mais en France et aux frais de la France. Depuis longtemps, l’Allemagne a toutes les ambitions ; mais ce n’étaient guère jusqu’ici que des ambitions idéales, platoniques en quelque sorte. Elle veut aujourd’hui une grandeur solide et matérielle, personnifiée dans un césar, appuyée sur d’immenses armées, incarnée non-seulement dans l’unité, mais dans l’extension indéfinie de son territoire. Or le but qu’elle poursuit par la violence et par la conquête n’est que la réalisation d’idées hégéliennes. La philosophie de Hegel se nourrit d’abstractions ; mais elle ne se nourrit pas d’idées pures. Elle aime la force, elle préconise la guerre, elle est pleine d’enthousiasme pour les conquérans, elle leur confie tous les progrès de l’humanité, et le dernier mot de ces progrès, la dernière œuvre des politiques et des guerriers doit être la fondation d’un grand empire germanique. Voilà les théories dont s’enivrait l’Allemagne il y a quarante ans, lorsque ses guides actuels étaient étudians en philosophie, et elle attend d’eux aujourd’hui qu’ils les glorifient en les appliquant. On fait trop d’honneur à l’Allemagne contemporaine et à M. de Bismarck quand on les suppose élevés à l’école de Kant. La morale de Kant, pourraient-ils répondre, était bonne pour ces songe-creux du xviiie siècle qui croyaient aux droits de l’homme et à la fraternité des peuples. Nous avons changé tout cela. Nous sommes toujours idéalistes, parce que tel est notre génie ; mais nous avons quitté l’idéalisme subjectif pour l’idéalisme objectif. Si vous avez peine à comprendre ces termes tudesques, vous pouvez entendre par le premier, dans le français de votre Pascal, « la force entre les mains de la justice, » et par le second « la justice entre les mains de la force. » Telles sont les leçons que nous avons retenues de Hegel, et nous honorons très logiquement notre « vieux maître » en réalisant ses idées par le fer et par le feu.

C’est donc une fête sanglante que M. de Bismarck a préparée pour ie centenaire de Hegel. Malgré des succès inespérés, il peut s’apercevoir que le programme qu’il s’est tracé est plus difficile à remplir que celui de la société philosophique de Berlin, et que la France n’est pas aussi disposée à y souscrire. L’année1870, touche à sa fin, et le triomphe est encore loin. Viendra-t-il jamais en tout ou en partie ? C’est le secret de l’avenir ; mais c’est en tout temps, et aujourd’hui plus que jamais, le droit de la conscience et, de la pensée de se demander ce que valent ces idées qui ont besoin d’être consacrées dans le sang de milliers d’êtres raisonnables et dans la ruine d’une grande nation.


I.[modifier]

Hegel a exposé ses théories politiques dans les Principes de la philosophie du droit et dans les Leçons sur la philosophie de l’histoire. Ces deux ouvrages n’ont jamais été traduits en français ; mais le fond en est résumé dans la Philosophie de l’esprit, que M. Vera vient de traduire à la suite de la Logique et de la Philosophie de la nature[1]. Il y a quarante-deux ans, les idées apolitiques de Hegel nous avaient déjà été révélées avec un incomparable éclat par un jeune professeur qui, remontant dans une chaire d’où l’intolérance l’avait éloigné pendant plusieurs années, y attirait la foule par le double prestige d’une éloquence éprouvée et d’une proscription récente. M. Cousin avait mis à profit, en visitant l’Allemagne, les loisirs forcés auxquels il avait été condamné. Il y avait essuyé une persécution nouvelle, qui avait ajouté à la célébrité de son nom auprès des libéraux allemands comme des libéraux français. Hegel, alors professeur à l’université de Berlin, l’avait accueilli comme un confrère, et avait pu se flatter de trouver en lui un disciple. Leurs relations s’étaient renouées plus intimement lors du voyage que Hegel avait fait à Paris en 1827, et M. Cousin avait l’esprit encore tout rempli d’idées hégéliennes, lorsqu’il fut invité à l’improviste à reprendre son enseignement au printemps de 1828. Il en était tellement imprégné qu’il les considérait comme tout à fait siennes, et qu’il oublia d’en indiquer l’origine en les exposant à ses auditeurs[2], Très applaudies, moins pour elles-mêmes que pour la forme brillante dont elles étaient revêtues, elles étonnèrent ceux qui ne les comprenaient qu’à moitié, et ne furent pas sans scandaliser ceux qui allaient à peu près jusqu’au fond. Elles ont beaucoup embarrassé plus tard le philosophe qui les commentait alors avec tant d’enthousiasme, et il ne s’est point donné peu de peine pour en concilier les audaces avec les timidités de son enseignement ultérieur. Elles ont aujourd’hui plus qu’un intérêt historique ; c’est entrer de plain-pied dans les doctrines hégéliennes et dans la philosophie de la guerre actuelle que de rappeler les propositions suivantes :

Chaque peuple représente une idée, les peuples différens d’une même époque représentent différentes idées, le peuple qui représente l’idée le plus en rapport avec l’esprit général de l’époque est le peuple appelé à la domination. Quand l’idée d’un peuple a fait son temps, ce peuple disparaît ; mais il ne cède pas facilement la place, il faut qu’un autre peuple la lui dispute et la lui arrache : de là la guerre. Défaite du peuple qui a fait son temps, victoire du peuple qui a le sien à faire, voilà l’effet certain et inévitable de la guerre.

« Ainsi un peuple n’est progressif qu’à la condition de faire la guerre. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est l’histoire : la guerre n’est pas autre chose qu’un échange sanglant d’idées, une bataille n’est pas autre chose que le combat de l’erreur et de la vérité, je dis de la vérité, parce que dans une époque une moindre erreur est une vérité relativement à une erreur plus grande ou à une erreur qui a fait son temps ; la victoire n’est pas autre chose que la victoire de la vérité du jour sur la vérité de la veille, devenue l’erreur du lendemain.

« On parle sans cesse des hasards de la guerre et de la fortune diverse des combats ; pour moi, je crois que c’est un jeu assez peu chanceux : les dés y sont pipés, ce semble, car je défie qu’on me cite une seule partie perdue par l’humanité. De fait, il n’y a pas une grande bataille qui ait tourné contre la civilisation.

« J’ai fait voir que la guerre et les batailles sont premièrement inévitables, secondement bienfaisantes. J’ai absous la victoire comme nécessaire et utile ; j’entreprends maintenant de l’absoudre comme juste, dans le sens le plus étroit du mot. On ne voit ordinairement dans le succès que le triomphe de la force, et une sympathie honorable nous entraîne vers le vaincu : j’espère avoir montré que, puisqu’il faut bien qu’il y ait toujours un vaincu, et que le vaincu est toujours celui qui doit l’être, accuser le vainqueur et prendre parti contre la victoire, c’est prendre parti contre l’humanité et se plaindre du progrès de la civilisation. Il faut aller plus loin, il faut prouver que le vaincu a mérité de l’être, que le vainqueur non-seulement sert la civilisation, mais qu’il est meilleur, plus moral que le vaincu, et que c’est pour cela qu’il est vainqueur. S’il n’en était pas ainsi, il y aurait contradiction entre la moralité et la civilisation, ce qui est impossible, l’une et l’autre n’étant que deux côtés de la même idée [3]. »

Le fatalisme historique fait le fond de toutes ces propositions, et à ce point de vue il est trop facile de les réfuter. M. Vacherot l’a fait l’an dernier ici même avec autant de sûreté que d’élévation[4]. La conscience ne se taira jamais devant les victoires de la force, qu’elles se présentent comme les lois de l’état ou comme les lois de l’histoire, comme les décrets de la Providence ou, suivant les formules de Hegel, comme la réalisation progressive de l’esprit absolu. En France surtout, le parti des vaincus a toujours été le parti populaire, même quand les vaincus étaient les ennemis de la France, comme les Espagnols et les Allemands eux-mêmes, avant qu’ils eussent pris leur revanche des invasions napoléoniennes.

Il y a cependant une part de vérité dans le fatalisme historique. Hegel et M. Cousin ont raison quand ils voient autre chose dans le monde que de simples collections d’individus. Chacun sent en soi une force supérieure qui l’entraîne. C’est l’esprit de notre nation, c’est l’esprit de notre siècle, c’est l’esprit de l’humanité, c’est le Dieu qui vit en nous ou en qui nous vivons, quelque idée que nous devions nous faire de sa nature, — le créateur du monde, la substance universelle, ou la « catégorie de l’idéal. » Les âmes les plus grandes ne sont pas celles qui subissent le moins cette action souveraine. Leur avantage est de la connaître et de la juger en la subissant. L’individu est par certains côtés supérieur à sa nation, à son siècle, à l’humanité, et j’oserais même ajouter à son Dieu, c’est-à-dire à l’idée qu’on se fait autour de lui ou que lui-même se fait de Dieu. Sa volonté libre peut se raidir contre le courant qui l’emporte ; sa libre conscience absout ou condamne sa résistance ou sa docilité, de même que la docilité ou la résistance des autres hommes. Sa libre raison se fait un idéal qu’aucune puissance au monde ne réalisera jamais tout entier, et du haut duquel elle juge toutes les œuvres qui se produisent dans le monde. Tout n’est donc pas dans ces forces générales que les hégéliens reconnaissent avec raison à côté des forces individuelles, et leur conciliation n’est pas toujours dans la subordination des secondes aux premières. Il faut, dans les unes comme dans les autres, distinguer le droit et le fait, la justice et le succès, l’idéal et la réalité. L’erreur de l’hégélianisme est de ne concevoir que l’idéal réalisé, transporté dans les faits, incarné dans la matière. C’est le matérialisme sous le nom d’idéalisme objectif. « Le prétendu idéalisme allemand, dit très bien M. Vacherot, n’est que le goût des spéculations abstraites et la passion des systèmes ; en tout ce qui concerne l’ordre des choses morales, l’esprit allemand se complaît dans la réalité, aime la tradition, et cède facilement à l’empire des faits accomplis. » De là cette glorification de la guerre, non-seulement défensive, mais offensive et conquérante, que M. Cousin a si complaisamment empruntée à Hegel. Qu’il y ait de justes guerres, il faut bien l’admettre, puisque les peuples n’ont pas de tribunaux où ils puissent porter leurs griefs. Qu’il y ait de justes victoires et des défaites méritées, cela n’est pas douteux ; mais que la victoire, même la plus juste, confère au vainqueur, dans sa propre cause, tous les droits d’un « justicier [5] » prononçant et exécutant tout ensemble des sentences sans appel, même au tribunal de la conscience, même au tribunal de Dieu, c’est le renversement de toute morale. Hegel va bien plus loin. Il ne fait pas seulement du vaincu le justiciable, il en fait la juste proie du vainqueur, comme attestant par sa défaite même son infériorité intellectuelle et morale. La victoire distribue les rangs entre les peuples ; malheur à ceux qu’elle fait descendre ! Ce ne sont plus que des barbares à qui les nations civilisées (entendez les nations victorieuses) « ne reconnaissent que des droits inégaux et une indépendance formelle. » Que dis-je ? elles peuvent légitimement les dépouiller de toute indépendance, et même les anéantir, car le peuple dont la victoire proclame la supériorité est appelé à dominer sans que les autres aient des droits contre lui. La force à laquelle ils succombent « prime le droit, » ou plutôt elle est le droit lui-même. La seule consolation que Hegel laisse aux vaincus est la pensée que le vainqueur lui-même subira tôt ou tard la loi d’un autre vainqueur, qui le remplacera justement, comme représentant un nouveau progrès dans le développement de l’esprit universel.

Il n’est pas de mérite que Hegel n’attribue à la guerre. L’humanité lui doit tous ses progrès, chaque peuple y trouve la meilleure école pour la formation de son caractère ; elle exige la valeur individuelle, mais elle en fait une vertu sociale en la mettant au service d’intérêts généraux et en la soumettant à une direction générale. Dans les temps modernes surtout, elle a discipliné les peuples en devenant plus mécanique, grâce à l’invention de la poudre, « invention qui n’a pas été un pur effet du hasard, et qui a substitué une forme plus abstraite du courage à sa forme toute personnelle. »

Hegel n’exagère pas quand il voit dans une armée quelques-unes des qualités qui font un peuple de citoyens, non une collection de sujets : le dévoûment à la patrie sous la double forme du courage personnel et d’une action commune, la subordination hiérarchique des efforts, l’obéissance passive acceptée par devoir et par un sentiment d’honneur, l’initiative, l’ambition, le mérite à tous ses degrés, se faisant jour à travers la règle, et conciliant, sans les absorber l’un dans l’autre, l’intérêt individuel et l’intérêt de tous. Une armée est un état en petit ; mais, si tous les citoyens ne sont pas soldats, ou si les soldats mettent leur force et leur courage au service d’une autre cause que celle de tous les citoyens, c’est un état dans l’état, un principe de division et d’oppression. Et lors même que l’armée est vraiment nationale, les mœurs militaires ne sont qu’une partie des mœurs civiques. Le citoyen n’est pas seulement celui qui donne avec plus ou moins de dévoûment son temps, son énergie, sa vie pour sa patrie ; c’est celui qui fait son affaire des intérêts de sa patrie, qui cherche à les comprendre et à les améliorer. La véritable école du citoyen, ce n’est pas la vie militaire, c’est la vie publique, et rien ne serait plus dangereux que de confondre, comme paraît le faire Hegel, la discipline uniforme de la première avec la libre variété des devoirs de la seconde.

Les habitudes belliqueuses deviennent d’autant moins nécessaires pour maintenir l’unité morale d’un peuple que cette unité est entrée davantage dans la conscience de tous. Elles ne sont également qu’un moyen secondaire et imparfait pour le développement au dehors de la civilisation d’un peuple, lors même qu’elles ne se mettent pas au-dessus de la justice, soit dans l’initiative de la guerre, sait dans l’usage de la victoire. Sans doute les idées se propagent à la suite des armées par l’effet des victoires et des conquêtes ; mais elles se propagent aussi sûrement et d’une façon plus digne d’elles par ces forces toutes morales dont le réalisme de Hegel fait trop bon marché. Nos armées de la république et de l’empire ont porté dans toute l’Europe quelques idées françaises (Hegel n’est que conséquent avec son système quand il a la bonne grâce de le reconnaître) ; mais d’autres idées françaises, ou plutôt les idées mères de celles dont nos soldats se faisaient les missionnaires s’étaient déjà répandues dans toute l’Europe depuis plus d’un siècle, et les armées de l’ancien régime n’étaient pour rien dans cette diffusion ; quelques livres avaient tout fait. Dans le temps même où les conquêtes de la France contribuaient doublement au mouvement libéral de l’Allemagne par les idées qu’elles propageaient et par la haine qu’elles excitaient contre les envahisseurs étrangers, l’influence intellectuelle de l’Allemagne s’étendait peu à peu parmi nous, non par un échange de pensées entre les soldats des deux pays, mais par l’intermédiaire pacifique de quelques écrivains qui, sans être insensibles à la gloire de nos armes, étaient loin de compter parmi les instrumens ou les courtisans du conquérant.

M. Cousin, s’inspirant de Hegel ne voit rien de plus grand dans l’histoire que les victoires qui ont assuré la suprématie de la Grèce sur l’Asie : Salamine, Platée et surtout Arbelles. La lutte contre l’Asie est en effet dès la naissance de l’histoire, dans Hérodote et dans Thucydide, comme l’idée directrice des destinées de la Grèce ; mais Salamine et Platée n’ont été que des victoires défensives. Arbelles a décidé la conquête de l’Asie par Alexandre ; mais qu’ est-il résulté de cette conquête ? Un empire éphémère, au moins dans son unité, sans beaucoup de profit pour les idées grecques compromises plutôt que servies par cette Prusse de l’antiquité, comme on a si bien appelé la Macédoine. Elles ne s’étendent désormais que dans l’Occident, où la Grèce va bientôt trouver des maîtres, Quant à l’Orient soumis, il ne devient pas hellénique ; c’est le monde hellénique au contraire qui s’ouvre aux idées orientales. Elles l’envahissent de plus en plus, jusqu’au moment où des hordes asiatiques font à leur tour la conquête de la Grèce, et où la Grèce n’est plus qu’une des contrées de l’Orient. Et que deviennent ces nouveaux empires orientaux qui se sont élevés sur les ruines de l’empire grec ? ils subissent tous une décadence rapide, non par la force des armes au service d’une civilisation supérieure, mais par les germes de faiblesse ; et de mort qu’ils portent dans leur sein. Telle est la loi constante de l’histoire, Les moyens matériels préconisés par Hegel, les victoires, les conquêtes, la force primant le droit, ne décident pas du sort des peuples. Il n’est pas besoin d’un conquérant pour faire tomber en poussière un peuple qui ne garde plus que les apparences de la vie, et les plus brillans faits d’armes, dirigés par la politique la plus ambitieuse, ne suffisent pas pour fonder la grandeur d’un peuple, s’il ne porte pas en lui une vitalité puissante et durable.

II.[modifier]

Le réalisme excessif de Hegel n’est nulle part plus manifeste que dans sa théorie des grands empires appelés à représenter tour à tour dans le monde, par une domination effective, le progrès des idées. Il justifie à peu près cette théorie pour l’antiquité. Il y montre l’empire du monde passant de l’Orient à la Grèce, de la Grèce à Rome. Les premiers siècles de l’histoire ancienne nous offrent en effet des empires orientaux, empires tout matériels, ne reposant que sur la force et renversés successivement par la force. On peut admettre un empire grec, empire tout moral, sans unité politique, et dont l’influence n’a pas été pour cela moins vaste et moins durable. Quant à l’empire romain, c’est lui surtout, et l’on pourrait dire lui seul, qui a fait entrer dans l’histoire l’idée d’un empire universel, en embrassant dans l’unité à la fois matérielle et morale d’un même pouvoir, des mêmes lois, d’une civilisation commune, tout ce qu’on appelait alors le monde ; mais dans les temps modernes le progrès des idées repousse de plus en plus la forme impériale, si l’on peut ainsi s’exprimer. Nulle nation n’a pu garder sur les autres une domination de quelque durée, soit par la force, soit par l’intelligence, soit par l’industrie ou le commerce. Une idée nouvelle devient vite le patrimoine indivisible de toutes les nations civilisées ; les seuls liens qu’elles supportent entre elles sont des liens tout moraux, ou, si elles tendent à un rapprochement plus sensible, ce ne peut être que par une sorte de fédération sous la garantie d’une égale indépendance.

Hegel veut cependant que les temps modernes aient eu leur empire, et cet empire, il n’hésite pas à en investir l’Allemagne. Rien de grand, suivant lui, ne s’est fait dans le monde, depuis la chute de l’empire romain, sans l’impulsion de l’esprit germanique. C’est l’invasion des Germains qui ouvre la première période de l’ère moderne. La seconde période donne aux peuples de l’Occident l’unité imparfaite, mais universellement reconnue, d’un grand empire sous les lois d’un Germain, Charlemagne, et de ses successeurs, également Germains. Cette unité se brise, il est vrai, dans l’anarchie féodale et dans la rivalité de l’ordre spirituel et de l’ordre temporel ; mais au commencement d’une troisième période un autre Germain, Luther, rapproche les deux ordres au sein du christianisme rajeuni, et prépare, sur les ruines de la féodalité, la fondation de la monarchie moderne.

Un seul fait considérable paraît embarrasser Hegel : c’est la révolution française, dont l’initiative ne saurait sans doute être revendiquée par l’esprit germanique. La révolution politique en France, remarque-t-il, a coïncidé avec une révolution intellectuelle en Allemagne. Le premier pays, encore courbé sous le joug du catholicisme, a cru s’affranchir en changeant ses institutions. — Le second, émancipé depuis longtemps, grâce à Luther, n’a senti que le besoin de développer ses idées, — Les deux révolutions se sont faites au nom de la liberté, et l’une et l’autre n’ont eu d’abord souci que de la liberté de l’individu, là pour l’action, ici pour la pensée ; mais la philosophie allemande s’est élevée peu à peu à l’intelligence de la vraie liberté, que Hegel place dans la conciliation de la liberté personnelle et de la liberté générale. La révolution française, faute d’avoir opéré cette conciliation, est restée impuissante partout où elle a porté ses principes ; elle n’a créé que des conflits, soit entre les individus et l’état, soit au sein de l’état lui-même entre ses divers pouvoirs, soit enfin entre l’état et l’église, qui est restée catholique en dépit ou par l’effet même des persécutions qu’elle a subies. Toutefois Hegel veut bien reconnaître que la révolution française a propagé d’heureuses réformes dans la sphère des institutions civiles, et que l’Allemagne en a profité comme le reste de l’Europe. Elle n’a échoué, selon lui, que dans l’ordre politique, où elle n’a su s’approcher nulle part de l’idéal de l’état moderne, qui n’est qu’une monarchie de droit divin, entourée de certaines garanties constitutionnelles, mais sans porter atteinte à la souveraineté directe et personnelle du monarque. Si Hegel eût vécu davantage, il eût vu une dernière initiative germanique réaliser son idéal en Prusse, et en poursuivre la réalisation dans un nouvel empire allemand. Le succès d’une telle entreprise donnerait une conclusion à sa philosophie de l’histoire ; mais, trop prudent au milieu des témérités de sa dialectique pour faire autre chose que la théorie du passé ou du présent, il s’est abstenu d’énoncer cette conclusion ; il a montré la voie à M. de Bismarck, il n’a pas voulu être son prophète.

Nous ne prétendons pas plus que lui à ce rôle de prophète. Le fatalisme seul pourrait nier absolument, au nom des lois nécessaires de l’histoire, la possibilité d’un grand empire germanique. Bornons-nous à affirmer, et nous croyons pouvoir le faire avec certitude, que rien dans le passé de l’Allemagne n’appelle un tel empire, et que, s’il réussissait à se fonder sur le plan qu’a tracé Hegel et que M. de Bismarck s’est chargé d’exécuter, ce ne serait pas au profit, ce serait au détriment de la civilisation européenne.

Les Germains ont fondé sur les ruines de l’empire romain non un empire nouveau, mais des états divers, chez lesquels s’est produit tantôt un morcellement presque à l’infini, tantôt un groupement partiel, sans nulle tendance à l’unité. Dans la plupart, les envahisseurs se sont laissé plus ou moins dominer par les institutions, par les mœurs, par la langue des vaincus. Quant à la Germanie elle-même, elle est restée longtemps un chaos, où se heurtaient sans cesse soit les peuples qu’elle avait gardés dans son sein, soit de nouveaux envahisseurs partis du monde slave ou du monde tartare, soit enfin les Germains romanisés de l’Occident qui, pour défendre ou pour étendre leurs frontières, se retournaient contre leur berceau. Les Germains d’aujourd’hui, avec cette ténacité de mémoire contre laquelle nous mettait en garde Henri Heine, tirent un double parti de ce chaos ; ils gardent une rancune héréditaire à tous les peuples qui ont combattu par-delà les siècles quelque peuplade germanique, et ils font honneur à leur race des œuvres accomplies par ces mêmes peuples, pour peu qu’il coule dans leurs veines quelque goutte de sang germanique. Ne nous ont-ils pas annoncé qu’ils prétendaient venger sur les Français la victoire remportée à Tolbiac, il y a quatorze cents ans, par le Franc Clovis sur les tribus qui portaient seules alors le nom d’Allemands, et ne réclament-ils pas en même temps, comme un droit national, l’héritage du Franc Charlemagne ?

L’empire de Charlemagne réunit, par un lien assez lâche, qui bientôt ne fut plus qu’un lien idéal, une partie de la Germanie et des états fondés par les Germains ; mais ni Charlemagne ni ses successeurs immédiats ne sont de purs Germains, et leur empire lui-même est tout romain, par son nom et par son origine, non moins que par la seule force durable qu’il possède, la force morale puisée dans les souvenirs toujours vivans de l’ancienne Rome. C’est comme empire romain qu’il a gardé son prestige lorsque son siège s’est fixé définitivement en Allemagne. Il a pu autoriser des invasions allemandes dans les pays non allemands qui lui étaient annexés, il n’y a jamais fait régner une influence allemande. La Lorraine, la Franche-Comté, la Savoie, l’Italie du nord, étaient provinces de l’empire, quelques-unes de leurs villes étaient villes impériales, et s’en faisaient honneur ; mais il ne venait à l’idée de personne que l’Allemagne pourrait revendiquer un jour les unes et les autres comme provinces et comme villes allemandes. Ce n’est que fort tard qu’on a dit l’empire d’Allemagne, au lieu de l’empire romain, de l’empire d’Occident ou de l’empire tout court, et, quand cette expression a prévalu, elle était justifiée en fait par l’abandon de toute suprématie impériale en dehors de l’Allemagne. Si les empereurs allemands tenaient encore sous leurs lois d’anciennes provinces de l’empire étrangères à l’Allemagne, la Lombardie entre autres, c’était comme possessions héréditaires de leur maison, non comme possessions impériales, et l’on sait combien ils y étaient détestés en leur qualité d’étrangers. Leurs prédécesseurs y avaient eu un parti nombreux et actif ; mais rien ne fausserait plus l’histoire que d’en faire un parti allemand. Les gibelins d’Italie acclamaient le successeur des césars, l’empereur de Rome ; mais ils ne voulaient avec lui aucun Allemand, et ce n’est pas un guelfe, c’est le gibelin Pétrarque qui convie tous les cœurs italiens à s’unir contre la fureur tudesque, la tedesca rabbia.

Dans l’Allemagne elle-même, qu’était-ce que cet empire qui prétend renaître aujourd’hui ? Partout ailleurs la royauté, par ses efforts continus, a fait sortir l’unité nationale du morcellement féodal. L’empire, par ses droits mal définis, auxquels manquait l’hérédité, n’a fait qu’entretenir la division de l’Allemagne. En vain la maison d’Autriche a-t-elle fini par y conquérir l’hérédité de fait ; elle a toujours mis avant les intérêts généraux de l’Allemagne les intérêts particuliers des provinces sur lesquelles elle possédait l’hérédité de droit. Elle trafiquait des premiers au profit des seconds. Les princes allemands, dans leurs luttes entre eux ou avec les empereurs, n’étaient pas plus scrupuleux. Pour s’assurer des alliances au dehors, ils livraient ou ils vendaient des provinces allemandes, et les populations n’y trouvaient pas à redire [6], À défaut de l’unité politique, l’Allemagne impériale ne s’était pas même élevée à l’unité du sentiment national.

Les Allemands font grand bruit des invasions et des conquêtes qui ont affligé leur patrie dans les siècles précédens. Leur patrie n’a été ni envahie ni conquise, car elle n’existait pas. L’Allemagne était une sorte de terrain banal qui s’ouvrait et qui se donnait de lui-même aux étrangers, et où ils n’entraient jamais comme ennemis des uns sans être appelés par les autres comme auxiliaires et accueillis comme bienfaiteurs.

Y a-t-il eu du moins un empire germanique, comme empire de certaines idées originaires de la Germanie ? Hegel l’affirme, et la plupart des savans allemands n’en doutent pas. Ils ont même presque réussi à le faire croire au reste du monde. Rien cependant n’est moins justifié. Le monde moderne doit, dit-on, à la Germanie l’idée féodale. La féodalité a sans doute quelques-unes de ses racines dans les usages des anciens Germains ; mais elle contient bien des élémens d’origine diverse. Les institutions romaines, surtout les institutions des derniers temps de l’empire, n’y ont pas été sans influence. Dans ce qu’elle semble avoir de proprement germanique, elle n’est que l’expression d’un certain état social dont on trouve l’analogue chez d’autres races à demi barbares. C’est ainsi qu’on peut parler sans trop d’impropriété d’une féodalité arabe, d’une féodalité japonaise. Si l’Allemagne contemporaine est encore en partie féodale, ce n’est ni un argument en faveur de sa civilisation, ni un de ses titres à régner en Europe par les idées, en attendant qu’elle y règne par la force des armes.

L’esprit germanique aurait mieux mérité des peuples modernes, s’il était fait prévaloir parmi eux, comme on le prétend quelquefois, l’indépendance de l’individu en face de l’omnipotence de l’état. L’individu, chez les anciens Germains, se montrait très jaloux de ses droits, même quand il en faisait l’abandon ; seulement c’est un trait commun à beaucoup de barbares, et l’on n’y peut voir que l’indice d’une société où l’énergie des caractères n’a été ni domptée par le despotisme, ni disciplinée par des institutions libres. Un certain individualisme s’est maintenu dans les mœurs allemandes ; mais il y est plutôt affaire de sentiment que d’action ou de pensée. Jamais il n’a réussi de lui-même ni à se traduire en idées précises, ni à s’entourer de garanties positives. Nulle philosophie ne tient moins compte de l’individu que la philosophie purement allemande. Peu de législations enserrent encore l’individu dans autant de liens que les législations allemandes, partout où ne s’est pas implanté le code français. L’individualisme domine dans une race à demi germanique, la race qu’on appelle anglo-saxonne, et il y domine peut-être parce qu’elle n’est qu’à demi germanique. Loin de faire honneur à la Germanie des institutions de cette race, Hegel les repousse, comme il repousse les institutions issues de la révolution française, parce que les unes et les autres font la part trop large à l’initiative individuelle. La société idéale que tend à réaliser, suivant lui, l’esprit germanique maintient le travail individuel sous le joug de corporations, la conscience individuelle sous le joug d’une religion nationale, la vie individuelle, dans toutes ses manifestations, sous le joug des pouvoirs publics. Elle n’impose aucune limite à l’action de l’état ; elle n’en impose pas davantage à la volonté souveraine en qui cette action se personnifie, car, si elle lui adjoint des assemblées délibérantes, elle lui laisse le dernier mot. Sans doute, depuis la mort de Hegel, plusieurs gouvernemens allemands ont dépassé ce prétendu idéal, et ceux même qui sont restés en-deçà ne laissent pas aux individus, surtout dans les matières spéculatives, une très grande liberté de fait. Dans la philosophie politique de Hegel lui-même, plus d’une idée libérale se mêle à des conceptions dont le fond n’est qu’un despotisme savamment organisé ; mais le libéralisme, dans les théories du philosophe et dans la pratique de ses compatriotes, n’a rien qui soit proprement germanique, rien qui ne soit l’effet du progrès général de l’esprit moderne, et qui ne soit mieux compris et plus sincèrement réalisé chez d’autres nations.

L’Allemagne a-t-elle fait plus pour la famille que pour l’individu ? On vante ses mœurs domestiques, et j’admets volontiers qu’elles sont plus pures que celles des peuples du midi : c’est affaire de climat. Il ne faut pas toutefois en exagérer la sévérité. Henri Heine nous engage à n’en croire entièrement ni MMe de Staël pour le présent, ni Tacite pour le passé : leurs tableaux sont flattés, et semblent avoir pour but la satire indirecte de leurs compatriotes. On peut voir dans Stendhal ce qu’était la société prussienne au commencement de ce siècle, et si le témoignage d’un observateur étranger paraît suspect, on peut consulter ces correspondances intimes de personnages plus ou moins célèbres qui reçoivent depuis quelques années en Allemagne une publicité si peu discrète. Le goût des Allemands pour la vie privée est moins esprit de famille qu’indifférence ou impuissance à l’égard de la vie publique. Si la vie privée a pris dans les mœurs modernes, non sans exagération, la place qu’avait la vie publique dans les mœurs des anciens, elle ne le doit pas à quelque influence germanique ; elle le doit avant tout au christianisme, qui lui a donné un prix infini par la médiation d’un Dieu dont le royaume n’est pas de ce monde, et par la promesse d’une récompense immortelle pour l’accomplissement des plus humbles devoirs.

Le sentiment chrétien a eu aussi une grande part dans le développement de l’idée chevaleresque, et, si l’on remonte à l’origine de cette idée, Hegel lui-même en fait honneur à l’Orient musulman plutôt qu’à la Germanie païenne. Ç’a été d’abord une idée toute poétique, et, quand les mœurs s’en sont emparées, elles n’ont fait que suivre, souvent par jeu, les fictions des poètes. Or ces fictions appartiennent en propre à la double France des trouvères et des troubadours. L’Allemagne ne les a connues qu’en s’appropriant ou en imitant nos chansons de geste, et il ne semble pas qu’elle y ait puisé les qualités brillantes que rappelle le nom de chevalerie. Ce ne sont pas les qualités qui se présentent le plus naturellement à l’esprit, lorsqu’on pense à ses princes ou à ses capitaines les plus illustres, et ce n’est pas la façon dont elle fait aujourd’hui la guerre qui les lui fera jamais attribuer.

Le christianisme s’est transformé en Allemagne avec Luther ; mais il a gardé tous ses principes, et cette transformation même ne s’est présentée que comme un retour à l’institution primitive. Un seul principe nouveau lui a été infusé, le libre examen. Or le libre examen était déjà dans l’esprit de la renaissance, dont l’Allemagne n’a été ni le premier ni le principal foyer. La réforme l’a maintenu dans les limites des questions religieuses, et par là elle l’a rendu plus accessible à toutes les âmes. Elle lui a valu l’adhésion naïve des humbles et l’appui intéressé des puissans. Toutefois elle n’a accompli son œuvre que dans une partie de l’Europe, et le Français Calvin y a contribué autant que l’Allemand Luther. L’Allemagne elle-même s’est partagée à peu près par égales moitiés entre le protestantisme et le catholicisme. La réforme y a été une nouvelle source de divisions qui ont eu pour effet, pendant plus d’un siècle, la guerre civile, l’invasion et la conquête étrangères, et qui sont encore aujourd’hui le principal obstacle à la réalisation de l’unité allemande.

Si le libre examen a inauguré en Europe une ère nouvelle à partir du xvie siècle, c’est beaucoup moins par l’esprit particulier de la réforme que par l’esprit général de la renaissance, en renouvelant toutes les idées dans les lettres, dans les sciences, dans la philosophie, dans la politique, aussi bien que dans l’ordre religieux. Œuvre immense et pleine de périls, qui avait ses martyrs en Italie, alors que la réforme, en Allemagne, s’appuyait sur des armées et dictait des traités de paix à ses adversaires ! Elle est loin d’être achevée ; mais l’esprit qui l’anime devient de plus en plus l’esprit universel. Nulle nation ne lui est fermée ; il modifie partout les institutions en dehors de tout principe théologique. Les hommes éclairés de toutes les religions lui font sa part en ne lui demandant que de ne pas envahir tout entier le domaine de la foi. Et ce suprême envahissement est même déjà un fait consommé dans une partie du protestantisme, où se confondent, sous le nom de rationalisme, les deux formes du libre examen.

La part de l’Allemagne a été considérable dans l’émancipation philosophique de l’esprit moderne ; mais elle a moins consisté dans la production spontanée que dans le développement systématique des idées. Quoique Hegel mette Jacob Bœhme presque sur le même rang que Descartes (ce qui a fait rire, même en Allemagne)[7], il n’y a pas eu de grand philosophe allemand avant Leibniz. Or Leibniz procède directement de Descartes. Kant à son tour procède de Hume pour les négations de sa métaphysique, et de Rousseau pour les affirmations de sa morale. Les successeurs de Kant procèdent non-seulement de Kant lui-même, mais de Bruno et de Spinoza, et on a pu leur trouver d’autres précurseurs dans la France philosophique du xviiie siècle [8], Tous ces grands esprits sont d’admirables architectes de pensées ; ce ne sont pas, dans le sens propre du mot, des créateurs.

L’Allemagne a eu, la dernière entre les nations lettrées de l’Europe, son siècle intellectuel où elle a conquis une sorte de prééminence dans tous les domaines de l’esprit ; mais, dans les lettres comme dans la philosophie, cette prééminence tardive atteste plutôt un effort de volonté pour s’approprier d’illustres exemples que l’épanouissement spontané d’une race heureusement douée. Les Allemands n’ont senti le besoin d’une littérature nationale qu’à la suite et à l’imitation des autres peuples. Ils ont cherché leurs inspirations en France d’abord, puis en Angleterre ; même dans la période du génie original, comme l’appelle M. Gervinus, dans la période illustrée par les noms de Goethe et de Schiller, l’influence anglaise domine, jusqu’au moment où la beauté grecque se révèle pour la première fois à l’esprit et à l’érudition germaniques, et remplace pour quelques années tous les autres modèles. Bientôt, avec l’école romantique et avec Goethe lui-même, commencent les pastiches des légendes du moyen âge et des poésies orientales. Toutes les littératures modernes se sont enrichies par l’imitation : nulle ne s’y est prêtée aussi aisément, avec uae faculté d’assimilation aussi complète, aussi large, que la littérature allemande. De là son prompt effacement. Les hommes de génie n’ont pas laissé de successeurs, et l’Allemagne lettrée ne compte plus dans le monde que par ses érudits. Or l’érudition ne demande que des investigateurs patiens, pénétrans, attentifs aux moindres faits ; elle ne vise pas aux idées, et elle y trouve même un péril, comme l’attestent par trop d’exemples les plus illustres érudits allemands. Les sciences positives sont depuis longtemps cultivées avec succès en Allemagne, et l’esprit allemand n’a pas aujourd’hui de gloire plus solide ; mais, comme l’érudition, les sciences positives recherchent les faits plutôt que les idées. Ce sont d’ailleurs de toutes les applications de l’intelligence les plus cosmopolites, celles qui prennent le moins la forme du génie particulier d’un peuple.

Parlerons-nous des arts ? Il y a juste un siècle, Goethe, qui venait d’achever son droit à Strasbourg, et qui gardait encore tout l’enthousiasme dont l’avait rempli la cathédrale si outrageusement traitée cette année par les bombes allemandes, écrivait un essai sur ce qu’on est convenu d’appeler l’architecture gothique, et qu’il appelait, lui, a « l’architecture allemande. » Plus tard, après avoir vu de près les chefs d’œuvre de l’art antique, il goûta beaucoup moins l’art du moyen âge, et il n’en trouva plus la paternité aussi glorieuse pour son pays ; mais, glorieux ou non, le fait même de cette paternité n’appartient en rien à l’Allemagne. Ses cathédrales se sont élevées après les cathédrales françaises ; elles s’en sont inspirées, et ne les ont pas surpassées. L’Allemagne n’a pas plus de titres sur les autres branches des beaux-arts. Ses peintres et ses sculpteurs les plus éminens n’ont ni précédé ni égalé les grands artistes de l’Italie. Aucun des progrès, aucune des révolutions de l’art ne porte leur nom. Les tentatives qui se sont produites de nos jours en Allemagne pour mettre la peinture au service de la foi avec Overbeck, de la métaphysique avec Cornélius, ont eu pour effet de nobles œuvres, mais dont tout le mérite est étranger à la peinture elle-même. La musique allemande est aujourd’hui la musique classique par excellence, mais elle n’a fait que perfectionner un art que l’Allemagne est loin d’avoir créé, et qui pendant, longtemps n’y a trouvé qu’un sol inclément. Ses maîtres les plus illustres allaient chercher fortune au dehors, Hændel eu Angleterre, Glück en France, et leurs exemples ont encore de nos jours plus d’un imitateur. Lors même qu’ils se passaient d’un patronage étranger, les compositeurs allemands n’arrivaient le plus souvent au succès qu’en s’appuyant sur des idées étrangères, en associant leurs inspirations à des paroles italiennes ou françaises.

Dans leurs travaux immatériels, comme dans leurs émigrations lointaines, les Allemands ne s’aventurent jamais que sur un sol déjà défriché. Ce sont des colons de seconde main, pour ainsi dire, superposant leur patiente industrie à l’œuvre ébauchée, avec moins d’habileté peut-être, mais avec plus de courage, par de hardis pionniers. La spontanéité fait également défaut à ce qu’on appelle en Allemagne l’idée nationale. Dans un fragment d’article qui n’a été publié que depuis la chute de l’empire, Sainte-Beuve distingue « deux sortes et comme deux races de césars, les césars par nature et par génie, et les césars par volonté. » Il y a aussi des nations « par nature et par génie, » et des nations par « volonté. » Malgré l’unité de la race et de la langue, la nation allemande est de cette dernière sorte. C’est une nation voulue, et qui n’est voulue que d’hier. Les Allemands n’ont paru comprendre ce qui leur manquait comme nation que lorsqu’ils se sont trouvés en présence d’une autre nation qui venait de mettre le sceau à son organisation séculaire en s’emparant de ses destinées, et qui s’affirmait encore dans son unité et dans sa force après s’être donné un maître. L’idée de l’unité allemande n’est d’abord entrée dans les esprits que sous une forme indécise, avec toute sorte de compromis et de réserves. Elle serait loin encore d’être une idée mûre, si la fondation de l’unité italienne par l’action du Piémont et avec le concours de la France ne lui avait servi de modèle, et si elle n’avait trouvé dans l’ambition prussienne un instrument d’autant mieux disposé qu’elle était elle-même un instrument utile pour l’ambition prussienne.

La Prusse a donné à l’Allemagne au xviiie siècle ce dont un peuple est toujours fier, de grandes victoires, et ce dont s’enorgueillissent surtout les peuples modernes, des victoires remportées sur la France. Dès lors a commencé à se produire au profit de la Prusse une sorte de patriotisme allemand, première forme, encore inconsciente, des aspirations actuelles. Celui qui était l’idole de ce patriotisme y était lui-même indifférent. Frédéric II voulait de toute son âme la grandeur de la Prusse ; mais la grandeur de l’Allemagne ne lui disait rien. Il n’avait que mépris pour la seule gloire nationale de l’Allemagne : la nouvelle littérature qui dès le milieu de son règne s’honorait des noms de Lessing, de Klopstock, de Wieland, et qui avant sa mort pouvait s’honorer déjà de celui de Goethe. Ses successeurs ne négligèrent pas cette force nouvelle qui ne demandait qu’à se donner à eux. La capitale de la Prusse devint peu à peu le centre intellectuel de l’Allemagne, centre infécond malheureusement, car, depuis que Berlin a remplacé Weimar, la décadence a commencé pour le génie allemand. Berlin a vu disparaître tour à tour tous les grands poètes allemands sans avoir eu l’honneur de les retenir dans ses murs. Fichte, Hegel, Schelling, avaient achevé le cercle de leur évolution philosophique lorsqu’ils vinrent professer à Berlin, et ils ont été les derniers grands métaphysiciens de l’Allemagne. Les érudits, les savans, les penseurs plus ou moins illustres, ne manquent pas plus à Berlin que dans le reste de l’Allemagne ; mais les idées allemandes dont se nourrit encore la civilisation universelle appartiennent toutes aux générations disparues.

La Prusse a-t-elle mieux servi l’idée de l’unité allemande ? Toute jeune qu’elle est, cette idée n’a rien que de légitime. C’est le droit de l’Allemagne de la réaliser à ses risques et périls ; mais c’est aussi le droit des autres nations de l’observer avec un intérêt sympathique on défiant selon la forme qu’elle tend à revêtir. Ce peut être en effet non une révolution purement germanique, mais un des grands événemens de l’histoire, un foyer plus vif et plus rayonnant de la civilisation, ou le point d’appui d’une ambition envahissante. Or la Prusse n’a entendu jusqu’à présent l’unité allemande que comme l’œuvre de la violence et la conquête. Sa politique extérieure, en Allemagne et en Europe, ne reconnaît que le droit du plus fort. D’un autre côté, ses institutions intérieures, malgré un vernis libéral, appartiennent à l’ancien régime, et son influence sur les idées est restée à peu près nulle. La suprématie de l’Allemagne ne serait pour l’Europe l’accomplissement d’aucune loi historique, la condition d’aucun progrès dans les institutions ou dans les idées ; la suprématie de la Prusse ferait reculer l’Europe. Quoi qu’en dise Hegel, la force ne prime pas le droit, même quand elle représente une civilisation supérieure. Quelle philosophie pourrait l’absoudre quand elle ne représente que son propre triomphe ?

N’accusons ni Hegel ni la philosophie d’avoir préparé au xixe siècle ce triomphe de la force pure. La réalité fait toujours tort aux systèmes philosophiques. Ils ne l’expriment jamais tout entière, et elle-même ne s’en inspire jamais sans en altérer plus ou moins les vérités et sans en grossir les erreurs. C’est en eux-mêmes qu’il faut les juger, dans les pensées qui les animent, dans l’intelligence dont ils portent l’empreinte. Ainsi considéré, le système de Hegel abonde en vues profondes, même dans les théories auxquelles une politique détestable fait de si tristes emprunts. Malheureusement pour sa gloire, ces emprunts, qu’il eût peut-être désavoués, sont le principal hommage dont ses compatriotes honorent aujourd’hui son centième anniversaire. Ils appellent forcément l’attention sur ses idées les plus mauvaises, et ils l’appellent d’une telle façon qu’il est impossible de les discuter froidement. Nous avons essayé du moins de les discuter sans prévention et sans amertume ; mais combien eût mieux valu pour le centenaire de Hegel, comme pour la paix du monde et pour l’honneur de l’Allemagne elle-même, la fête plus modeste à laquelle se préparaient, il y a quelques mois, tous les admirateurs, à des titres divers, du grand philosophe, ne voulant se souvenir que des services qu’il a rendus à l’esprit humain !

Émile Beaussire.
  1. La Logique, la Philosophie de la nature et la Philosophie de l’esprit forment l’ouvrage capital où Hegel a condensé toute sa doctrine, L’Encyclopédie des sciences philosophiques dont nous devons une traduction complète à M. Vera.
  2. Il ne fait, dans ces leçons de 1828, qu’une allusion voilée à la philosophie de Hegel, qu’il ne distingue pas de celle de Schelling.
  3. Neuvième leçon.
  4. La Science et la conscience. — II — Les Historiens, la morale et le fatalisme dans l’histoire. — Voyez la Revue du 1er juillet 1869.
  5. Le roi Guillaume, dans ses dépêches, s’attribue expressément ce titre de justicier à l’égard de la France.
  6. Voyez, dans la Revue du 15 novembre et du 15 décembre 1870, les études de M. Charles Giraud sur le Siège de Metz et sur la Réunion de l’Alsace à la France.
  7. « Je devrais naturellement parler aussi de Jacob Bœhme, car il a également appliqué la langue allemande à des démonstrations philosophiques ; mais je n’ai pu me décider encore à le lire, même une seule fois : je n’aime pas à me laisser duper. Je soupçonne fort les preneurs de ce mystique d’avoir voulu mystifier les gens. » Henri Heine, De l’Allemagne.
  8. Voyez la Revue du 1er juillet 1865, un Précurseur français de Hegel, par M. Paul Janet.