Le château de Beaumanoir/13

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Mercier & Cie (p. 87-93).

XIV

L’AVEU.


Quelques jours se passèrent sans incidents remarquables. M. Bigot n’avait pas donné signe de vie. M. de Godefroy, retenu à sa chambre par une forte attaque de goutte, n’avait pu non plus se présenter à l’intendance. Claire, lui prodiguant ses soins, n’avait pas eu l’avantage de revoir Louis Gravel.

Celui-ci vivait dans des transes continuelles, balloté par des alternatives de confiance et de crainte, suivant la disposition de ses esprits.

Très-lié avec un officier du régiment dans lequel il était lieutenant, Claude d’Ivernay, dont la sœur avait été compagne de couvent de Claire de Godefroy, comme tous les amoureux, incapable de vivre plus longtemps dans une aussi cruelle incertitude, Louis résolut de lui faire ses confidences.

— Ainsi, c’est une passion tout-à-fait sérieuse ? disait Claude d’Ivernay, un soir qu’étant de service, il se promenait avec Louis Gravel sur les remparts.

— En doutes-tu ? mon chef ami, quand toi-même tu as remarqué depuis quelques jours le changement qui se fait dans toute ma personne.

— Alors, mon cher, épouse. Voilà tout.

— Tu en parles bien à ton aise.

— Mais puisque tu es aimé de la jeune fille qui a le bon goût de te préférer à cette canaille de Bigot.

— Oui, mais tu oublies son père, ce vieillard si fier de sa noblesse, qui ne consentira jamais à donner sa fille à un vilain de mon espèce.

— Que me chantes-tu là ! Tu m’assures qu’il consentirait à une alliance avec Bigot ? Or, je ne vois pas où celui-là peut prendre ses quartiers. Quant au degré de fortune, la tienne, en qualité de fils unique d’un père riche, est fort respectable. Si on ajoute que tu es un savant, pas trop mal de ta personne, reçu dans le meilleur monde où tu figures avec avantage et… que tu as eu le rare avantage de sauver la charmante Claire, voilà, il me semble, des titres solides à la bienveillance de M. de Godefroy.

— Est-ce que ton amitié pour moi ne t’engagerait pas à me bercer d’un faux espoir, comme on fait aux enfants gâtés ?

— D’honneur, non. Et si tu en veux la preuve, accompagne-moi, dès ce soir même, chez M. de Godefroy où je dois aller rejoindre ma sœur qui y passe la soirée.

— Y penses-tu ? Dans cet attirail.

— Mais ta petite tenue du régiment de Béarn te fait magnifique, M. le Secrétaire, et je prédis que tu feras une magnifique figure. C’est dit, allons.

Les deux jeunes gens se dirigèrent vers la rue Ste Anne et frappaient quelques minutes après à la porte de M. de Godefroy que Dorothée vint ouvrir.

Claude et Louis reçurent l’accueil le plus aimable du maître des céans, et grâce à Berthe d’Ivernay qui fut empressée auprès de M. de Godefroy, Louis Gravel put échanger sans témoins quelques paroles avec l’objet de ses pensées.

Les deux jeunes gens furent circonspects, il est vrai, mais pas assez cependant pour que M. de Godefroy, fort ombrageux à ses heures, ne fut pas étonné de ce tête-à-tête.

Les visiteurs se retirèrent de bonne heure, et Claire se disposait à monter à sa chambre pour rêver seule à son amant, quand son père l’arrêta au passage :

— Viens t’asseoir près de moi, mon enfant, dit-il, nous avons à causer un peu.

— De quoi, mon père ?

— Tu as refusé d’accepter M. Bigot pour mari ?…

— Oui, mou Père.

— Vous avez eu une entrevue fort orageuse m’a appris Dorothée, et en dépit de ta déclaration que tu ne l’aimais point, il a persisté dans ses projets ?…

— En présence d’une persistance qui était pour moi une injure, j’ai perdu mon sang-froid et….

— Continue…

— Je l’ai chassé.

— Comment !… tu l’as chassé ? fit M. de Godefroy en bondissant sur son siège.

— Ce qui ne l’a pas empêché d’ajouter insolemment qu’en dépit de mes rigueurs, je serais sa femme.

— Malheureuse enfant ! tu m’as perdu !

— Oh ! le danger n’est pas si grand que vous le croyez.

— Mais n’as-tu pas réfléchi que M. Bigot est plus puissant que le roi, dans la colonie, qu’il est protégé par Mme de Pompadour ?

— Mais vous aussi, mon père…

Ce n’est pas la même chose, et engager pour moi une lutte avec cet homme, c’est le combat du pot de terre contre le pot de fer…

— Mais que craignez-vous ?

— Hélas ! tout, tout, de cet homme qui est vindicatif, on me l’a assuré aujourd’hui, et qui cherchera à me perdre, j’en suis sûr, si ce n’est fait déjà…

— Mon père !…

— Mais pour que tu n’épouses pas cet homme dont tant de femmes seraient fières de porter le nom, il faut, que tu aies un autre amour au cœur, que tu aimes ailleurs… et tu me l’as caché… tu as eu un secret pour ton père qui avait mis en toi toute sa confiance !…

— Qui vous dit ?…

— Mais, oui,… je comprends maintenant ce langage de Claude et de Berthe, tout à l’heure, ces allusions, ces coups-d’œils échangés, ces….

— Oh ! mon père, calmez-vous !

— Celui que tu aimes, malheureuse, celui pour qui tu refuses une si grande alliance, un mariage qui ferait le bonheur de mes vieux jours, c’est ce jeune homme que j’ai eu la faiblesse de bien accueillir, ce paysan qui vient me voler le cœur de mon enfant !

— Ne le calomniez pas, mon père.

— Plus que cela : celui que tu aimes, c’est un de mes ennemis, puisqu’il appartient au château… Ah ! malheur sur moi ! malheur…

— Oui, je l’aime ! reprit Claire révoltée de l’injustice, des préjugés de son père. Je l’aime, parce que je me souviens que si vous possédez encore aujourd’hui votre enfant, c’est à lui que vous le devez. Je l’aime comme il m’aime, d’un amour pur comme le sourire d’un ange ; je l’aime parce qu’il est sincère, vrai et bon, que son amour est sans subterfuges et sans hypocrisie ; je l’aime, et cependant je résisterai à cet amour que je ressens pour lui. Avant de me devoir à moi-même, je me dois à vous. Sur mon salut éternel ! je vous le jure ! je saurai demeurer digne du dévouement et de la reconnaissance que je vous dois. Cet amour est la torture de mon cœur, il sera mon malheur, mais jamais ma honte !…

— Claire…

— Ah ! laissez-moi vous le dire pour la première et la dernière fois. J’avais fait un rêve, quand j’ai senti battre mon cœur pour ce jeune homme qui est digne du sentiment qu’il m’a inspiré. J’avais rêvé une existence douce, tranquille à ros côtés avec lui, nous aimant tous deux de toutes les forces de nos âmes pour mieux vous chérir.

Et que m’importe, à moi, cette vie fastueuse que vous ambitionnez de me créer ? À quoi peuvent me servir ces hommages, cette grande considération du rang et de la fortune, si je rive mon existence à un homme qui m’est odieux !…

Ah ! ma pauvre et sainte mère ! si tu vois là-haut mes souffrances, combien tu dois plaindre ta fille !

— Mon enfant ! mon enfant ! s’écria M. de Godefroy en se levant pour calmer la charmante éplorée, pour la consoler.

Mais Claire s’était déjà enfuie en sanglotant, et une porte se refermant avec bruit apprit au malheureux père qu’elle venait de s’enfermer dans sa chambre.

Il resta troublé, inquiet, irrésolu, se demandant quels moyens prendre pour conjurer l’orage.