Le château de Beaumanoir/35

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Mercier & Cie (p. 248-256).

XXXVII

LE CONSEIL DE GUERRE.

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Quand les deux jeunes gens arrivèrent a l’endroit désigné, tous les principaux chefs de corps étaient déjà réunis sous la présidence de M. de Vaudreuil.

La plus grande partie de ceux qui prirent la parole exagérèrent le chiffre des pertes qui venaient d’être faites et se prononcèrent pour la retraite à la rivière Jacques-Cartier.

En présence d’un pareil avis, Louis Gravel et Claude Ivernay trépignaient d’indignation. Poussé par ce dernier qui avait plus de confiance dans l’éloquence de son ami que dans la sienne, Louis Gravel demanda s’il lui serait permis d’exprimer une opinion partagée par un grand nombre d’officiers.

— Sans doute, répondit M. de Vaudreuil.

— Monseigneur, dit le jeune homme, sans orgueil, sans forfanterie, mais avec fermeté, on exagère certainement le chiffre de nos pertes, M. d’Ivernay et moi nous pouvons en parler avec connaissance de cause, puisque nous avons laissé les derniers le champ de bataille…

— Messieurs d’Ivernay et Gravel, interrompit le gouverneur, nous avons appris, en effet, que c’est, grâce à votre intelligence, à votre courage et à celui d’une poignée de braves comme vous, que nous sommes redevables du salut d’une grande partie de l’armée française. Recevez, au nom du roi, mes remerciements en attendant que je lui fasse connaître votre belle conduite.

Les deux jeunes gens s’inclinèrent et Louis Gravel reprit :

— On s’exagère le chiffre de nos pertes, disais-je, Monseigneur, car l’ennemi ne nous a pas tué ou blessé certainement plus de mille hommes. Le danger n’est donc pas encore pressant.

En réunissant le corps de M. de Bougainvîlle, les bataillons de Montréal et la garnison de Québec, nous avons encore sous la main cinq mille hommes de troupes fraiches que l’on peut considérer comme l’élite de l’armée. Avec des forces aussi considérables, nous pouvons reprendre l’offensive et repousser les Anglais.

Du reste, nous avons tous les avantages pour nous, même si l’ennemi réussit à assiéger Québec : nos troupes peuvent trouver une retraite assurée dans les bois, du côté de Sainte-Foye, et de là harceler l’ennemi. Nous nous trouvons en même temps à portée de faire entrer des secours de toutes espèces dans la ville que l’ennemi ne pourrai investir.

— Je partage absolument l’avis de M. Gravel, fit Bigot en s’avançant, et les raisons qu’il donne me semblent péremptoires. Le succès est certainement là.

— Oui, le succès est là ! reprit notre héros, en regardant Bigot bien en face, à moins cependant qu’il se trouve de nouveau parmi nous des traîtres qui livrent nos plans à l’ennemi.

Bigot pâlit, mais il resta impassible.

…Monsieur, que voulez-vous dire ? fit Bourlamaque en s’avançant vers Louis Gravel.

— Je dis qu’il y a des traîtres parmi nous ! reprit le jeune homme en relevant la tête.

— Des traîtres !

— Et que si nous avons trouvé ce matin les Anglais rangés en bataille sur les plaines d’Abraham, c’est qu’on leur a appris par où passer.

— Mais vous accusez les commandants des postes de garde en ces endroits, qui sont absents en ce moment ! dit M. de St-Luc.

— Je sais que MM. Douglas et de Rumigny, auxquels on avait confié ces postes, je crois, ne sont pas des traîtres et que leur réputation est au-dessus de tout soupçon. Je serais donc désolé que leurs noms fussent même prononcés.

Non, messieurs, la trahison part d’ailleurs ;

mais ces traîtres sont connus d’une personne qu’il est impossible de produire en ce moment. Mais chaque chose viendra en son temps, et en attendant, que ces traîtres sachent bien que l’heure du châtiment n’est pas éloignée.

— Monsieur, fit le gouverneur, je vous somme de nommer ces traîtres, si vous les connaisse, et c’est à moi qu’il appartient d’en faire justice.

— Monseigneur, je suis obligé de me taire pour le moment, car ce secret n’est pas le mien. La personne qui a surpris la trahison se réserve le droit de vous la faire connaître en temps nécessaire. Mais je vous jure que ces traîtres ne sont plus à craindre, parce que chacun de leurs pas, chacune de leurs démarches, sont surveillés.

— Monsieur, c’est manquer au respect que vous devez au roi que de refuser à son représentant de lui faire connaître un secret d’où dépend le salut de la colonie.

— Monseigneur, pas plus que moi, mais autant sans doute, M. Gravel respecte l’autorité du roi, la vôtre, dit Claude d’Ivernay en intervenant, et cependant je vous engage ma parole d’honneur que s’il se tait, c’est qu’il ne peut parler, qu’il ne le peut… aujourd’hui. Comme lui, monseigneur, je sais qu’il existe des traîtres parmi nous, et cependant comme lui, je serai forcé de me taire, si vous me commandez de parler.

M. de Vaudreuil vit bien, qu’il se briserait contre la volonté des deux jeunes gens qui obéissaient sans doute à une impérieuse nécessité. Il se décida donc à ne pas insister.

— Je verrai ce qu’il me reste à faire messieurs, dit-il à Louis et à Claude. Puis, s’adressant à toute l’assemblée :

— Messieurs, ajouta-t-il, revenons à la situation.

Je suis d’avis, avec le petit nombre, j’en ai peur, que tout n’est pas désespéré et que nous pourrions reprendre l’offensive avec une quasi certitude de succès. Cependant nous en passerons par la majorité.

M. Gravel, votre blessure ne vous permettant pas d’écrire, je prierai M. Claude d’Ivernay de prendre le vote et de rédiger procès-verbal.

La majorité se prononça en faveur de la retraite de l’armée à la rivière Jacques Cartier et il fut décidé, qu’on profiterait de l’obscurité de la nuit suivante pour l’exécuter.

Bigot s’esquiva avant même la fin du conseil et se retira à Charlesbourg où il apprit alors seulement la fuite de Claire.

C’est en pénétrant dans le château désert car Pierre Maillard et La Grêlée pour se soustraire à la première colère du maître s’étaient prudemment empressés de déguerpir en emportant ce qu’ils trouvèrent de plus précieux c’est en pénétrant dans le château désert, disions-nous, que Bigot acquit là certitude de la délivrance de la jeune fille.

En entrant dans le salon on Claire avait été tenue séquestrée, il trouva la porte secrète ouverte. Il comprit que la jeune fille avait sans doute entendu la conversation tenue l’avant-veille et que c’était par elle que Louis avait été informé de sa trahison.

Il eût alors réellement peur, et s’arrêta, dans le premier moment, à la pensée de se réfugier dans l’armée anglaise où on lui avait fait des offres brillantes, mais la réflexion le fit changer d’avis.

— Je suis fou de m’alarmer ainsi, se dit-il. Qu’ai-je à craindre ? Grâce à l’ineptie des chefs, la colonie est bien maintenant perdue, et dans le désarroi de la défaite on oubliera les accusations de ce Louis Gravel, que l’enfer confonde, en attendant que je l’y fasse expédier.

Ce jeune homme adore Claire et n’osera pas exposer publiquement son nom dans un procès ; car il sait bien que je ne suis pas homme à me laisser écorcher sans crier. Qu’il produise son témoin, et celui-ci sera bien forcé de dire dans quelle occasion, dans quelles circonstances il a surpris le complot.

Mademoiselle Boucault de Godefroy, un ange de pureté et de candeur, faisant savoir au monde, qui connait les mœurs de l’intendant Bigot, qu’elle a été plusieurs jours sa prisonnière ! Ah ! ah ! ah ! Quelle réputation compromise ! Quel manteau virginal avarié !

Car elle aura beau protester, qui croira qu’une jeune fille aura pu se soustraire à mes désirs, quand je la tenais sous ma main ? Personne, si ce n’est l’entourage du gouverneur.

Quant à celui-ci, je saurai bien le brider. Que l’on me fasse mon procès, et j’ai si bien préparé mes ficelles qu’il sera le premier à me défendre quand je lui montrerai l’abîme où je peux l’entraîner. Donc il faut payer d’audace et me montrer.

En passant à l’ennemi, je m’avoue coupable par le fait même et je perds toute la partie de ma fortune que je n’ai pas eu le temps de réaliser.

Et Claire ? Je ne la perds encore, si son père ne songe pas à la marier tant que le sort de la colonie ne sera pas définitivement décidé. D’ailleurs, que la situation se complique et il sera temps d’aviser.

Ainsi raisonnait Bigot, et force nous est de convenir que les événements semblaient ne pas lui donner tort. La perte de la bataille des Plaines d’Abraham lui assurait l’impunité, du moins pour le moment.

Bigot quitta le château de Beaumanoir à la tombée de la nuit et se rendit au Palais, où il apprit que M. de Vaudreuil partait pour Montréal, accompagné de M. de Godefroy, de sa fille, de Blanche et de Louis Gravel, que sa blessure rendait impropre au service dans l’armée pour quelque temps, mais que le gouverneur comptait utiliser comme secrétaire.

Claude d’Ivernay, à son grand chagrin, restait auprès de M. le chevalier de Lévis en qualité d’aide-de-camp.

Comme l’avait si bien prévu Bigot, M. de Vaudreuil, en apprenant de la bouche de Claire toutes les circonstances de la trahison de l’intendant, jugea qu’il valait mieux ne pas brusquer le dénouement et se décida à le laisser dans une sécurité complète jusqu’à des jours meilleurs. L’hiver approchait du reste et l’on ne pouvait rien tenter avant le printemps.

Le père Ignace Gravel, qui avait fait le coup de feu au camp de Beauport, vint voir son fils avant son départ et reçut de M. de Godefroy un accueil de bon augure pour les amours de Claire et de Louis. Inutile d’ajouter que le père de la jeune fille en avait bien rabattu de son engouement pour Bigot.

Ignace Gravel fit au gouverneur une peinture des dévastations commises par les Anglais dans la Côte de Beaupré et de l’affreuse perspective que ses pauvres habitants avaient devant eux.

— Je ne pense pas à moi, dit-il, en forme de péroraison, car grâce au peu de fortune que le bon Dieu m’a donnée, je peux subir ces pertes et d’autres encore ; mais comment ces pauvres gens de la côte passeront-ils l’hiver ? Point de récolte, puisqu’ils n’ont pas semé, de quoi vivront-ils ?

Le lendemain matin, M. de Vaudreuil et ses hôtes partirent effectivement pour Montréal.