Le colonel Bourras et le corps franc des Vosges/3

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III

LE LIEUTENANT MARQUISET




Le lieutenant Marquiset est le troisième officier du corps franc auquel un monument aura été élevé, les deux autres sont ceux du capitaine Dautel dont le corps a été transporté à Pulligny, son village natal, et du colonel Bourras.

Marquiset, nous l’avons déjà dit, fut le bras droit du colonel Bourras. Un de nos camarades du corps franc, qui fut son collaborateur actif auprès de notre chef, a écrit sur le rôle militaire de ce vaillant citoyen une notice émue qu’on lira avec le plus vif intérêt, dans laquelle il a tenu à rappeler ce que Gaston Marquiset a été comme lieutenant de la compagnie de la Haute-Saône, dans son rôle d’officier et de franc-tireur payant de sa personne et ce qu’il est devenu dans le corps franc par les services spéciaux qu’il a rendus et par l’intime amitié qui l’a uni au colonel Bourras.



I


Gaston Marquiset était lieutenant de la compagnie franche de la Haute-Saône, compagnie formée par la Société de tir de Luxeuil qui, en 1866, à la suite des affaires du Luxembourg, avait reçu, par décret impérial, un semblant d’organisation militaire.

S’il est vrai que tant vaut le chef, tant vaut la troupe, il faut aussi qu’à la tête d’une troupe de composition spéciale se trouvent des chefs ayant les aptitudes nécessaires pour la bien commander.

Parmi les sous-officiers de la compagnie on peut citer :

Sergent-major : de Lisac, président du tribunal de Lure ;

Fourrier : Griffond, juge du tribunal de Lure ;

Sergents : Ferrand, procureur à Pontarlier ; Gevrey, substitut du procureur général à la Réunion ; Elliot, ingénieur des mines à Ronchamps.

Parmi les simples fusiliers de 2e classe :

Le capitaine en retraite Magny, âgé de plus de 60 ans ;

Le docteur Gevrey, conseiller général, père du sergent Gevrey ;

Bourdault (de Vesoul) ;

Le vénérable vétéran Tuaillon, qui lui aussi avait depuis longtemps dépassé la soixantaine ;

Les deux jeunes Ménard, dont l’ainé fut reçu à l’École polytechnique en 1872.

À ce noyau, emprunté à la Société de tir de Luxeuil, vinrent s’adjoindre des volontaires du pays, trop âgés ou trop jeunes pour être appelés par la loi à faire partie de l’armée active, ouvriers des champs ou artisans, presque tous chasseurs et excellents tireurs.

Leurs chefs nommés par décret étaient :

Le capitaine de Perpigna, maire de Luxeuil ;

Le lieutenant Gaston Marquiset.

Gaston Marquiset ne fut pas seulement le lieutenant de sa compagnie, il eut à en exercer le commandement pendant une courte absence du capitaine et à différentes reprises fut chargé par le colonel de petites expéditions dans lesquelles il fit montre de réelles qualités de commandement.

Le maniement d’une troupe composée comme nous l’avons Indiqué plus haut, n’était certes point chose facile : devant ces francs-tireurs à l’intelligence cultivée, avides de connaître le pourquoi de chaque manœuvre ou opération, il ne fallait pas commettre une faute. À ces hommes habitués pour la plupart à tout le confortable que donne la fortune, on pouvait demander tous les sacrifices, mais il ne fallait pas imposer des souffrances ou des privations inutiles.

Gaston Marquiset, antérieurement déjà l’ami de presque tous, était bien le chef capable de les commander. Sous le rapport de l’éducation, de l’intelligence, du savoir, de la noblesse des idées et du caractère, il était au moins l’égal des plus distingués.

Bien qu’il eût renoncé à la carrière militaire, il avait continué depuis l’époque lointaine de son admission à l’École, à étudier les choses de la guerre parallèlement avec tous les progrès des sciences : au mois de septembre 1870 il se trouva le seul dans toute la ville d’Épinal qui connut la dynamite. Ce fut lui qui procura les premiers 500 kilogr. aux officiers du génie, chargés de la défense des Vosges, et ce fut lui aussi, soit dit en passant, qui paya de ses deniers, après la guerre, ce premier approvisionnement dont la livraison n’avait pas été constatée par des pièces comptables réglementaires.

Pendant toute la durée de la campagne, personne ne s’est plus prodigué que lui, personne ne s’est plus entièrement consacré aux besoins de ses inférieurs ; non content d’abandonner sa solde aux hommes nécessiteux de sa compagnie, il y ajoutait encore largement de ses ressources particulières.

Aussi parmi les francs-tireurs de la Haute-Saône n’en était-il aucun qui pût s’étonner d’être le subordonné de Gaston Marquiset, bien plus qui ne fût heureux de l’avoir pour chef. Merveilleux tireur, marcheur infatigable, d’un courage et d’un sang-froid admirables pendant le combat, il était partout le premier parmi les meilleurs.

Que de fois, sous un feu des plus vifs, on l’a vu changer une aiguille cassée et n’avoir cure de s’abriter. Avec le chassepot, les détériorations de l’arme étaient assez fréquentes et un petit nombre de gradés seulement possédaient des pièces de rechange ; il s’asseyait par terre, étalait sa trousse sur ses genoux et procédait au démontage et au remontage de la culasse mobile sans avoir l’air d’entendre les balles qui sifflaient à ses côtés.

Si braves que fussent ces Comtois dans l’attaque, ils étaient surtout superbes dans la retraite. La marche en avant s’effectuait d’une façon méthodique et simple : avec la supériorité du chassepot sur le Dreyse et grâce à un tir d’une précision remarquable, on trouvait le terrain largement déblayé par le feu, et il n’y avait plus qu’à aller occuper la position que l’adversaire était contraint d’abandonner.

Mais, quand la retraite s’imposait, quand, pressé par le nombre, on devait reculer devant les formations serrées d’un ennemi impatient d’arriver à l’assaut et au corps-à-corps pour mettre fin à cette fusillade qui le décimait, c’est alors qu’il fallait voir ces vieux chasseurs comtois, le dos voûté, concentrés dans leur colère, marchant d’un pas pesant, cédant le terrain pied à pied, mais faisant à chaque instant tête au vainqueur qu’ils tenaient en respect par quelques décharges bien ajustées.

Jamais il n’y eut là de débandade, jamais une retraite précipitée, et c’était toujours avec les derniers petits paquets, parmi les plus obstinés lutteurs, que se trouvait Marquiset : une chance providentielle a pu seule le préserver dans vingt occasions où il exposa audacieusement sa vie.

Bien qu’officier, il portait un fusil et son approvisionnement en cartouches était toujours tenu soigneusement au complet réglementaire de neuf paquets. Il en usait sobrement d’ailleurs, — ces gens-là n’ont pas gaspillé les munitions de la France. Au premier engagement, celui qui se livra entre Celles et Raon l’Étape, au confluent du ruisseau de Pierre-Percée et de la Plaine, Marquiset tira trois cartouches ; l’une d’elles fut consacrée au cheval blanc du capitaine allemand, à ce beau cheval bien nourri et encore bien soigné du début de la guerre, dont la robe miroitante sous le soleil d’automne avait particulièrement attiré les regards et l’attention de l’artiste, du peintre. Le cheval et son cavalier furent culbutés, et ce jour-là les échos des Vosges répétèrent au loin les accents plaintifs de la retraite allemande.

Le 18 janvier, au combat d’Abbévillers, qui fut pour le corps franc l’un des plus chauds de toute la campagne, Marquiset consomma ses neuf paquets, soit 81 cartouches, et peut-être quelques autres en plus : personne n’a compté les victimes.

Ce genre de guerre était une sorte de chasse à l’homme, mais avec réciprocité, un duel de chaque jour. D’un côté, il y avait la supériorité de tir ; de l’autre, celle du nombre : le danger était égal. Mais il faut dire que ces hommes paisibles qui avaient pris le fusil pour défendre leurs foyers contre l’invasion, faisaient la guerre comme on doit la faire avec la haine implacable de l’étranger. Ils apportaient dans leurs sentiments et dans leurs actes la ténacité de la race comtoise, et le combat était pour eux l’occasion ardemment recherchée de venger toutes les souffrances qu’ils étaient obligés d’endurer.

Pendant l’occupation prussienne, la chasse fut interdite. Lorsque le territoire fut redevenu libre, la poursuite et la destruction d’un gibier sans défense ne sembla plus qu’un plaisir d’enfant à ces vieux soldats. Marquiset fit presque un effort en décrochant son fusil et il écrivait à un de ses amis : « La chasse au sanglier n’a plus d’attrait, après celle que nous avons faite. »


II.


Ce n’était point seulement par l’excellence de son tir que la compagnie de la Haute-Saône avait une valeur exceptionnelle, c’était aussi par les éléments instruits qu’elle renfermait, particulièrement aptes à tous les services de guerre.

Avant que les éclaireurs à cheval fussent organisés, les francs-tireurs de la Haute-Saône furent constamment envoyés en reconnaissance à grandes distances, soit en armes jusqu’à la rencontre de l’ennemi, soit sous déguisement avec mission de pénétrer jusque dans ses cantonnements. La connaissance complète du pays et les relations personnelles qu’ils avaient dans les différentes localités leur facilitaient ces explorations. Jusqu’à la fin de la campagne ils y furent employés concurremment avec la cavalerie. Le président de Lisac entre autres accomplit plusieurs missions particulièrement dangereuses : ce fut lui, après trois jours de combat devant Gray, qui entra tout seul dans la ville le 31 décembre au soir, à la suite des Prussiens qui l’évacuaient en toute hâte, y laissant 70 blessés à l’hôpital. Le corps franc n’y entra que le lendemain 1er janvier.

Mais nul plus que le lieutenant Marquiset ne fut chargé des missions à la fois plus délicates et variées. Dès le début de la guerre il s’était employé et avait réussi non sans peine à obtenir du général commandant à Besançon que la compagnie fut armée de chassepots.

Les reconnaissances les plus importantes ont été :

Dans la nuit du 16 au 17 août, de Lure sur Luxeuil.

Le 27 octobre, de Saint-Vit sur Marnay.

Le 10 novembre, de Fraisans sur Dôle.

Le 18 novembre, de Seurre sur Arvillars.

Enfin du 2 au 4 février 1871 ce fut lui qui reconnut l’itinéraire pour la traversée du Mont-Risoux, de Mouthe à Gex, par des sentiers recouverts d’un mètre de neige fraîchement tombée.

Les renseignements qu’il rapportait étaient toujours complets et sûrs.

Il conquit immédiatement la confiance et bientôt la plus entière amitié du colonel Bourras. Celui-ci en eût volontiers fait tout de suite son chef d’état-major et eût pris dans la compagnie de la Haute-Saône quelques collaborateurs immédiats pour son état-major, mais de tous ces francs-tireurs, gradés ou non, auxquels des fonctions spéciales furent offertes, aucun ne consentit jamais à quitter sa compagnie.

Aussi cette troupe d’élite était-elle presque toujours cantonnée dans la même localité que le chef du corps franc. Les autres compagnies étaient quelque peu froissées de cette préférence et elles le marquèrent en baptisant les francs-tireurs de la Haute-Saône du nom de Cent-Gardes.

Marquiset eut donc de suite dans le corps franc une situation prépondérante bien que dénuée de caractère officiel, et cette situation ne fit que s’accroître avec le temps. Il devint le confident sûr du colonel Bourras et parfois son conseiller. Quand celui-ci partit pour Lyon où l’appelait un ordre de Gambetta, il se fit accompagner par Marquiset (12-15 décembre 1870).

Le soir, après les opérations de la journée, combats ou marches, pendant ces longues nuits d’hiver dont peu d’heures seulement étaient consacrées au sommeil, c’étaient les charmantes causeries de Marquiset qui faisaient oublier les peines morales et physiques que tous enduraient ; la conversation avec lui prenait toujours un tour élevé, fin, agréable, plein de philosophie et d’humour qui reposait des lourdes et tristes responsabilités du moment. Son esprit était toujours gai, amusant et son jugement toujours pratique et juste. Racontant la prise du clos Vougeot dans lequel les Prussiens étaient retranchés et où ils furent assaillis par les francs-tireurs qui s’élancèrent du haut des collines enveloppantes, « c’était comme au cirque », écrivait-il le soir même.

À propos du combat de Wissembourg, un jeune officier qui y avait participé déplorait que la présence d’un bataillon d’infanterie de la division Douay installé le 3 août au soir dans la ville eût provoqué le bombardement du lendemain 4 août ; mais lui, jugeant bien la situation, et appréciant à sa valeur l’importance d’un tel point d’appui sur la ligne de bataille, répondit : « Si le succès de la journée en avait dépendu, on aurait peut-être bien pu faire brûler la ville tout entière. »

Le temps qu’il consacrait au colonel Bourras ne diminuait en rien sa sollicitude pour ses francs-tireurs. Après la revue d’honneur du 17 mars 1871 qui marqua le licenciement du corps franc, la compagnie de la Haute-Saône versa ses armes et ce fut sous le commandement de leur lieutenant que les francs-tireurs rentrèrent dans leurs foyers. Ces braves portaient fièrement leur uniforme, ils donnaient une dernière preuve de leur vigueur en faisant des étapes de près de 80 kilomètres.

Quelques jours étaient à peine écoulés, et ses affaires remises en ordre à Fontaine que Marquiset se hâtait de rejoindre à Lyon son ancien chef, appelé avec le grade de général au titre auxiliaire, à prendre le commandement des gardes nationales du Rhône. Là encore, dans cette situation plus politique que militaire, si difficile et si périlleuse, il fut pour Bourras un ami fidèle, le collaborateur dévoué de tous les instants.

Pendant toute la campagne il n’avait point été question de récompenses, d’avancement, de décorations au corps franc des Vosges. Vers la fin des opérations, le Gouvernement de la Défense nationale nomma Bourras officier de la Légion d’honneur et accorda plusieurs croix de chevalier au corps franc : l’une des premières fut pour Marquiset. Une approbation unanime ratifia cette distinction, car ce n’est pas une fois, mais dix fois, qu’il l’avait méritée.

Après la guerre, la maison de Marquiset à Fontaine-lès-Luxeuil devint le centre où se réunissaient ceux qui avaient combattu avec lui. Bourras y vint plusieurs fois, et leurs entretiens d’alors complétèrent les menus détails de l’historique du corps franc des Vosges.

Il fut écrit avec des souvenirs encore tout frais sous l’inspiration du colonel Bourras et en prenant pour base les deux documents suivants dont les originaux se trouvent aux archives historiques du ministère de la guerre :

Historique des opérations du corps franc des Vosges, depuis sa formation jusqu’au 24 novembre 1870. Signé : Bourras, le 2 décembre 1870.

Rapport du colonel Bourras : Résumé des opérations militaires du corps franc des Vosges. Campagne 1870-71.

Lettre d’envoi de Lyon du 14 août 1871.

Lorsque plus tard la politique l’amena à la Chambre des députés, Marquiset eut une double clientèle, celle de ses concitoyens comtois et celle des francs-tireurs de tout le corps franc des Vosges qui connurent bien vite soit la maison de Fontaine, soit le n° 17 de la rue de Chateaubriand où aujourd’hui encore ils trouvent une maison amie. Il fut le bienfaiteur de tous ceux qui s’adressèrent à lui.

La guerre de 1870 est pleine de magnifiques exemples de patriotisme et de dévouement. Si les Français ont été impuissants à défendre la mère patrie contre l’envahisseur, quelques-uns du moins ont pu goûter cette consolation de l’avoir vengée. Gaston Marquiset était certes de ce nombre. Cette conscience du devoir accompli, la sérénité naturelle de son caractère, lui donnaient une belle confiance dans un avenir qu’il fut peut-être heureux de ne point connaître ! Pendant les dix années de sa vie publique, il travailla avec acharnement au relèvement de nos forces nationales et la commission de l’armée lui dut maintes inspirations sages, pour la confection de nos principales lois militaires.

Une mort subite l’enleva trop tôt à ses amis, mais, si prématurée que fut la fin de cet homme de bien, de cet intègre citoyen, il avait déjà largement parcouru sa carrière.




Un ancien ami de Gaston Marquiset et de sa famille, notre confrère Lorédan Larchey, a voulu lui aussi rappeler les titres de notre regretté camarade à l’hommage suprême que lui rendent ses concitoyens de Franche-Comté. Il a tenu à placer son étude à la suite de notre notice sur le colonel Bourras, dans cette seconde édition d’un petit livre qui a eu la bonne fortune de venger les corps francs des attaques que leur ont values les défaillances de quelques-uns :

Comme ceux du Gard, les patriotes de la Haute-Saône ont voulu rendre un dernier hommage aux volontaires de l’année terrible. Après la statue du colonel Bourras, le monument élevé à son lieutenant surgit comme l’expression de la même pensée, du même élan. Toutefois, la pierre et le bronze ne sauraient tout caractériser. C’est au livre qu’il appartient en dernier ressort de justifier leur glorieuse raison d’être. Ainsi ferons-nous ici en essayant de rappeler quel homme fut Gaston Marquiset.

Pour qu’un monument consacre aujourd’hui le souvenir de sa personnalité, il faut que la mémoire des hommes soit moins courte qu’on ne se plaît à le supposer, car nul n’essaya plus de se faire oublier que Marquiset ; nul ne se tint plus à l’écart du courant glorificateur qui fait partout ériger des statues. Je n’oublierai jamais son front pensif, son œil réfléchi, ni la nécessité pénible à laquelle il semblait obéir quand une contradiction le forçait à montrer la supériorité de son savoir ou de son jugement. Jamais non plus on ne le vit faire montre de ces opinions extrêmes qu’on affiche si volontiers pour arriver plus vite. En l’envoyant siéger à la Chambre, le bon sens de l’électeur franc-comtois ne s’y est pas trompé.

Quand leurs pères furent amis dès l’enfance[1], on peut dire que l’amitié des enfants naît toute formée. Ainsi en était-il de celle qui m’unissait à Gaston Marquiset. Je reviens en l’invoquant sur une vie dont les mérites ont été retracés par des biographes plus autorisés. Lorsque les derniers honneurs furent rendus au député de la Haute-Saône, dans cet humble cimetière de Fontaine, où la Chambre des députés et le Sénat se trouvaient représentés comme la préfecture du département, il est à noter que les nombreux orateurs sont restés sans effort loin de la banalité convenue. En les écoutant, on sentait combien l’éloquence est facile à qui doit parler du vrai mérite.

« Vous savez, disait le préfet Sée, que rendre service était sa constante préoccupation. Il y mettait tant de délicatesse qu’il paraissait être l’obligé de ceux qui avaient recours à lui. On eût dit qu’avec cette fine et charmante bonhomie qui était la marque de son esprit il voulait dégager à l’avance son obligé du fardeau de la reconnaissance. »

Et M. Viette, qui fut deux fois ministre, qui l’est encore, le constatait à son tour : « Marquiset fut l’homme de toutes les probités, de toutes les délicatesses. Il poussait la générosité jusqu’à l’abnégation de soi-même… On l’aimait pour son savoir aimable, son exquise modestie, son inaltérable bonté, la douceur d’un caractère toujours égal… Jamais l’envie ne put s’élever à la hauteur de cette âme juste et sereine. »

Puis, faisant allusion à sa fin inattendue, il ajoutait :

« Membre du jury des Beaux-Arts à notre grande Exposition, il est tombé au champ d’honneur[2]. La mort fut douce à cet homme si bon ; elle lui épargna la souffrance. La muse lui fut fidèle et clémente, elle est venue planer sur ses derniers moments ; elle lui a fermé les yeux : les œuvres immortelles des maîtres ont éclairé d’une dernière lueur son regard mourant.

« Perte irréparable pour ses amis, pour ce pays où il semait le bien à pleines mains, secondé par sa sœur, femme digne de cet époux et de ce frère qu’elle a perdus et dont notre province est veuve à son tour[3]. »

Il serait incomplet, ce premier hommage, si on n’y joignait celui des vaillants qui avaient lutté avec Marquiset pour la patrie ; il n’en est point de plus éloquents, il n’en saurait être de plus sûrs, car ceux qui ont été au danger ont seuls aussi le privilège d’en parler comme il convient. On vient de le voir par la notice qui précède la nôtre ; elle dit tout et elle dit bien. C’est pourquoi je m’estime heureux d’y joindre les paroles prononcées au nom de la compagnie de la Haute-Saône par le chef qui avait eu l’honneur de la commander. Séparé politiquement de Gaston Marquiset, M. de Perpigna a su rappeler que le patriotisme a ce noble et grand privilège d’effacer toutes les différences d’opinion, et il disait de son premier lieutenant :

« Il a toujours été au milieu de nous pendant cette triste guerre ; sa gaieté inaltérable (elle semblait se réserver pour les jours où chacun la sent disparaître) encourageait et fortifiait dans les moments critiques, il aimait à prodiguer les saillies de son esprit si vif et si bienveillant ; il a partagé toutes nos épreuves, il a subi toutes nos misères, couru les mêmes dangers, entretenu les mêmes espérances. Pendant toute la durée de cette campagne douloureuse, jamais un dissentiment ne s’est élevé entre nous, car nous étions unis dans une même pensée : sauver la patrie. Sa conduite lui a valu la croix de la Légion d’honneur, distinction suprême quand elle est ainsi méritée. »

Et s’adressant aux compatriotes de tout rang et de toute opinion réunis autour de lui pour ce dernier hommage, M. de Perpigna disait de sa chère Franche-Comté :

« C’est un fier pays que celui où l’on apporte dans le culte des morts un si grand respect et une si grande poésie comme aux beaux jours de l’antiquité, en ces pays bénis où l’on savait honorer ceux qui s’en allaient en règle avec leur conscience, les dieux et la patrie. »

Par sa naissance comme par sa famille, de longtemps connue à Besançon, Marquiset était bien Franc-Comtois : il naquit à Saint-Loup-sur-Semouse le 5 novembre 1826. Son père, Armand Marquiset, avait débuté dans l’administration sous les auspices du baron Destouches, préfet de Seine-et-Oise, dont il était le secrétaire particulier. Nommé, en 1820, secrétaire général de la Lozère, bientôt destitué pour ses opinions libérales, il revint à Besançon et son mariage avec Mlle Adèle Demandre, fille d’un maître de forges de la Haute-Saône, le rattacha plus étroitement encore au pays natal.

Le Gouvernement de Juillet en fit un sous-préfet de Dôle, où il se maintint douze années (alors déjà, c’était beaucoup). On s’y souvient encore de son administration paternelle. Témoignant aux esprits d’élite de la région cette sympathie si propre à les attirer, sa grâce aimable avait su retenir autour de lui la meilleure société, sans distinction de parti, jusqu’au jour où sa nomination à un poste élevé du Ministère de l’intérieur lui permit d’attendre à Paris l’heure de la retraite.

Un tel milieu donna de bonne heure à Gaston l’habitude du monde, le goût du bien et du beau. De solides études commencées au collège de Dôle, s’achevèrent à Paris au collège Bourbon ; admissible à Saint-Cyr en 1845, il préféra cultiver plus librement le domaine de ses connaissances qui devinrent infiniment variées ; il tenait à tout pénétrer et sa prodigieuse mémoire ne connaissait aucune lassitude. Quel que fut le sujet traité, il pouvait en parler comme s’il en avait fait une étude toute particulière. Souvent on l’interrogeait par curiosité, ou encore pour le mettre en défaut ; la réponse ne se faisait jamais attendre, elle était parfois accompagnée d’une fine saillie, enveloppée avec soin, car il recherchait en tout une parfaite simplicité. Avec une intelligence si cultivée, son esprit original et primesautier, son amour profond des beautés de l’art lui rendaient précieux le séjour de Paris ; il y faisait de fréquents voyages lorsque son père vint se retirer à Fontaine, dans cette jolie propriété qui devait lui appartenir plus tard. Bientôt son goût artistique devint dominant : admis à l’atelier de Jean Gigoux, une gloire de la Comté, il devint un de ses disciples les plus ardents et noua dès lors avec le maître une touchante amitié que la mort seule put délier.

Il prouvait à l’occasion que les envolées de l’art ne le rendaient point insensible aux misères de ce monde. Au cours d’une de ses stations à Fontaine, le choléra de 1854 éclata. Avec cet esprit de résolution opiniâtre et calme qui était dans son caractère, le voilà se consacrant nuit et jour aux cholériques, en secourant beaucoup, en sauvant quelques-uns[4] et rassurant tout le pays par une énergie que rien ne put troubler. Une médaille d’honneur lui fut décernée par le Gouvernement.

Échappé aux dangers de la contagion, il reprit avec la même sérénité ses pinceaux et ses livres. Lié avec les plus grands artistes de notre époque, il aimait à les recevoir à la campagne comme ils voulaient être reçus, attentif à leur procurer les distractions et la société qui leur plaisaient. Son hospitalité était appréciée et désirée ; les dames elles-mêmes acceptaient avec bonheur les invitations du célibataire, et tous ces hôtes d’un jour emportaient, comme les intimes, l’impression ineffaçable de leur séjour à Fontaine.

Les jouissances intellectuelles n’empêchaient point leur hôte de cultiver ses terres, d’y expérimenter les méthodes nouvelles avec les instruments perfectionnés[5], de présider des comices agricoles, d’inspecter les écoles, répandant partout sans bruit aucun la bienfaisante et séduisante action de son savoir en toutes choses.

Lorsque les premiers souffles de guerre vinrent flotter dans l’air des dernières années de l’Empire, on jugea bon d’encourager la formation de quelques compagnies de francs-tireurs. On les vit défiler pour la première fois en petit nombre aux fêtes de Nancy lors du voyage du souverain. Marquiset fut un des plus ardents promoteurs de ces associations dans lesquelles il voyait le premier germe d’une institution nécessaire à la France. Après la fatale déclaration de guerre, et bien qu’il eût passé la quarantaine, il s’enrôla des premiers et fut nommé lieutenant du bataillon des francs-tireurs de la Haute-Saône. Ce n’était point pour servir Napoléon III, car son cœur était resté fidèle aux convictions républicaines de sa jeunesse, mais la défense de son pays n’admettait point de restrictions politiques.

Quelque temps avant le désastre de Sedan, j’admirais dans un journal illustré un dessin représentant une colonne prussienne en péril dans un défilé des Vosges sous le feu plongeant des francs-tireurs embusqués sous les sapins des crêtes. J’aurais dû me défier cependant. À mon retour de Metz, j’avais trouvé déjà le chroniqueur Amédée Achard en flagrant délit d’invention à deux reprises : la première fois, dans le récit du prétendu suicide du général Douay ; la seconde, dans la relation d’un témoin caché sous les voûtes légendaires des carrières de Jaumont et voyant tomber, tête en bas dans le vide, toutes les troupes d’un corps d’armée prussien : cavalerie, artillerie, infanterie. Comment n’aurait-on pas cru d’ailleurs à cet engloutissement quand un ministre, un maréchal de France, le proclamait à la tribune ? La crédulité grandit singulièrement dans les cas désespérés. On se raccroche à l’invraisemblable avec l’énergie qui fait saisir le plus frêle arbuste en plongeant dans l’abîme. Je ne fis qu’un saut chez le directeur du journal pour demander à gagner les Vosges et, le soir même, je prenais l’express de Bâle[6]. Le service des chemins de fer se ressentait alors des dures nécessités de la guerre. On était toujours sûr de monter dans le train, mais on ne savait au juste quand on descendrait.

La voie n’était point fermée comme celle de Nancy. Mon plan avait été facile à faire. En descendant à Port-d’Atelier et en passant à la station de Saint-Loup-lès-Luxeuil, je demandais au chef de gare où était postée la compagnie de Marquiset, mais je ne m’attendais guère à cette réponse.

— Nulle part, fit-il étonné.

— Et lui ?

— Mais il doit être à Fontaine.

— Vous êtes bien sûr ?

— On l’y a vu encore hier soir.

— Seul ?

— Seul.

— Et la compagnie ?

— Personne n’a bougé.

— Cependant, les Prussiens ne sont pas loin.

— On le dit.

Laissant le train continuer sa marche, je prends la route de Luxeuil, j’arrive à la grille de la demeure que je connaissais si bien, et je trouve le maître du logis se préparait au départ.

— Eh bien ? lui dis-je sans autre formalité.

— Eh bien ! répliqua-t-il sans étonnement de ma brusque apparition.

Il est des heures où l’on ne s’étonne de rien et la première poignée de main tient lieu de toute explication. Ou sent qu’il n’y a pas de minute à perdre. Je ne fis donc que demander :

— Puis-je partir avec vous ?

— Si vous voulez, je vais à Luxeuil. Nous causerons en route. En attendant, mettons les armes en lieu sûr. (Et comme je le regardais.) Oui. mes armes. Cela vous étonne, mais c’est comme cela. Ma compagnie qui a dix fois plus d’hommes que de fusils, ne peut entrer en campagne sans armement, sans équipement. Si on continue à refuser le nécessaire, ses officiers n’ont plus qu’à s’en aller, car les Prussiens arrivent et commenceront certainement par leur mettre la main au collet. Nos démarches à Besançon n’ont abouti à rien. On nous a traités presque en importuns sans s’inquiéter de cette situation fausse.

Une demi-heure après, nous prenions à Luxeuil M. de Perpigna, capitaine, et M. Thierry, qui était avec Marquiset, lieutenant de la compagnie ; puis nous roulions dans la direction de Lure pour tenter un dernier effort auprès du sous-préfet.

La petite ville semblait abandonnée. Sans avoir rencontré personne, nous frappons à la porte du cabinet du sous-préfet, jeune homme tout rond dans lequel je reconnus un ancien auditeur au Conseil d’État avec lequel j’avais fait le whist à Paris. Après avoir écouté poliment les doléances de mes compagnons, il se leva en plongeant délibérément les mains dans ses poches.

— Je comprends bien, mais je vous le demande, que voulez-vous que j’y fasse ? J’aurais ici vos chassepots, vos cartouches et le reste que je les donnerais sur-le-champ, et de bon cœur. Mais je n’ai rien. Moi aussi j’attends les Prussiens, car on me les annonce…

— Sans doute, Monsieur le Sous-Préfet, mais vous n’êtes pas franc-tireur.

— J’en conviens. Le meilleur parti pour vous serait de retourner à Besançon, d’insister énergiquement. Je vous donnerai une lettre, j’écrirai tout ce que vous voudrez.

— Alors, dis-je, ce que j’ai de mieux à faire est de reprendre le train de Paris.

— Je le crois. Vous aurez encore le temps de dîner avec moi, car le train-poste ne passera que dans deux heures, mais ce pourrait bien être le dernier.

Deux jours après, on affichait dans Paris le désastre de Sedan et je voyais défiler sur le boulevard un groupe précédé d’un tambour. C’était la Révolution qui passait pour aller à la Chambre. On sait ce qui s’ensuivit.

Un compagnon d’armes, plus autorisé que moi, a dit excellemment dans les pages précédentes quels furent les services militaires de Gaston Marquiset.

Que n’a-t-on pas dit depuis sur ces francs-tireurs si diversement jugés ? Sans doute, on eut le droit d’en juger sévèrement un certain nombre, mais a-t-on reconnu le mérite des autres ?

Il faut lire les documents ennemis pour reconnaître que leurs services furent en réalité beaucoup plus grands qu’on ne le croit. Frappés par des promenades incertaines, par des panaches ridicules, par des faits de maraude et d’indiscipline, nous avons trop facilement confondu toutes les compagnies dans une sorte de dédain immérité[7].

Ne faut-il pas leur tenir aussi grand compte des mauvais traitements et de la mort certaine, souvent horrible, qui les attendaient s’ils tombaient entre les mains de l’ennemi ? Qui en douterait n’a qu’à parcourir le journal de Busch, le secrétaire de M. de Bismarck. On ne fusille et on ne met jamais assez à mort au gré du chancelier qui maudit les exceptions opposées sous prétexte « que c’est dans les usages de la guerre ».

Faut-il répéter ce que tout le monde sait d’ailleurs, c’est que le corps franc des Vosges rendit les services d’une troupe réglée. Sa mobilité fatigua constamment des ennemis habitués à vaincre, et on en fut redevable au grand mérite de son chef.

Un jour, Marquiset dut se séparer des frères d’armes ; une angine dangereuse l’avait atteint ; vaincu par la maladie, il fut recueilli par une noble famille des environs de Nuits. On lui prodigua les soins les plus dévoués et lorsque la constitution du malade parut faire échec au mal, ses hôtes lui enlevèrent capote et couverture, redoutant de le voir courir trop tôt à son poste. Mais l’instinct du soldat parlait plus haut que la prudence. Profitant d’un instant où on l’avait laissé seul, notre lieutenant mit les vêtements de coutil roussâtre que les francs-tireurs portèrent pendant toute la campagne et s’évada sans capote. Par un froid de quinze degrés, il rejoignit son bataillon au commencement du combat de Nuits.

Sa conduite pendant cette guerre malheureuse l’avait signalé à tous ; on vit dès lors en lui l’homme apte à prendre en main les intérêts publics. La mairie de sa commune, puis le conseil général, puis la députation, lui créèrent bientôt de nouveaux devoirs ; il les accepta tous, avec le même dévouement, abandonnant les arts et la chasse, son délassement favori. Les affaires publiques devinrent siennes. Son incroyable activité suffisait à tout et si le temps lui manquait quelque fois, ses intérêts personnels en restaient sacrifiés.

Mais dans cette vie trop bien remplie, sa robuste santé s’altéra sans qu’il voulût y prendre garde. L’Exposition de 1889 approchait. Marquiset fut chargé de choisir dans différents musées de province les tableaux qui devaient former cet ensemble merveilleux qu’on ne reverra peut-être jamais ; il fit de nombreux voyages et fatigua beaucoup une santé déjà éprouvée par une chute de voiture où la tête avait dangereusement porté. Puis il prit très à cœur ses fonctions de membre du jury de sculpture. Dernière mission à peine remplie que ses amis atterrés apprenaient sa mort subite le 19 juillet.

Nous l’avons déjà dit et nous le redisons encore. Nul homme n’avait été meilleur aux malheureux, plus fidèle à ses amis, plus bienveillant à tous, nul ne fut plus regretté. Sa vive intelligence s’était vouée au service des plus nobles causes ; son cœur, d’une exquise sensibilité, avait donné et ressenti les joies profondes de l’amitié et des affections de famille. Sa main s’ouvrait largement à toutes les misères, et, bonté plus rare peut-être, il tenait à faire plaisir autant qu’à obliger ; il savait deviner un désir aussi bien qu’un chagrin et s’empressait de consoler l’un comme de satisfaire l’autre.

Quelques jours après sa mort, son collègue Noirot, l’ancien sous-secrétaire d’État, disait encore au conseil général de la Haute-Saône : « Partout où il a vécu, on l’aimait. Jamais humeur plus égale, nature plus charmante, mandataire plus dévoué, camarade plus tendre et plus fidèle. Il avait résolu ce problème de rester pendant quinze ans au premier rang des luttes politiques sans se faire un seul ennemi, tant l’élévation des sentiments et l’esprit de tolérance excluaient chez lui la raideur de l’homme de parti. »

Aussi aura-t-il beau changer de maître, il vivra toujours par le souvenir de son hospitalité, ce vieux prieuré de Fontaine, demeure familiale si bien consacrée par lui au culte du beau et à la large pratique de cette courtoisie franc-comtoise, qui demeure la plus cordiale de France. Tous les artistes l’ont bien connue[8], et aussi les poètes. J’en atteste ces strophes reconnaissantes de Grandmougin ; elles sont d’une vérité qui charme sans lasser une seconde lecture :

Dans votre manoir gris, quand s’approche l’hiver,
Il est doux de s’asseoir près de la cheminée,
Et d’y passer un livre à la main la journée
Au pétillement d’un feu clair !

Parfois quand je suis las, par les vitres bien closes
Je tourne vers le vieux jardin des yeux pensifs,
Et mon regard s’attache aux rouilles des massifs
Comme au dernier éclat des roses.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Mais rien de douloureux à l’esprit ne s’impose
Malgré les mornes cieux de l’arrière-saison,
Et les nuages noirs fuyant à l’horizon
Ont perdu leur aspect morose.

Au petit piano droit, aux livres anciens,
Aux portraits dont l’œil fixe et grave me regarde
Je demeure attaché, sans que j’y prenne garde,
Par de vivants et forts liens.

Votre unique exigence est que chacun soit libre
Et même en restant seul on n’est pas oublié.
La fière indépendance et la bonne amitié
Se font doucement équilibre.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Et tout là-bas, les bois, la source, la prairie,
Frais paysage où rien ne peut blesser les yeux,
Cadrent toujours avec votre accueil gracieux
Et votre camaraderie.

Tout cela est vrai et bien dit, comme aussi l’hommage rendu par M. Viette à la sœur du châtelain, à la veuve du regretté sénateur du Doubs, Monnot-Arbilleur (encore un de ces hommes loyaux et bons, trop tôt enlevés à l’estime de tous les partis) :

« Et vous, Madame, qui pleurez ce frère enveloppé par vous d’une si tendre sollicitude, cherchez une consolation dans le sentiment du devoir accompli. Vous avez entouré notre ami de ces soins maternels que seule la sœur sait imaginer dans son ingénieuse affection. Les respectueuses sympathies et le dévouement des amis de votre frère vous sont, Madame, acquis à jamais. »

Et l’auteur n’exagérait point. Nul attachement n’était plus profond en sa réciprocité que celui du frère et de la sœur[9]. La preuve m’en fut donnée en l’une de ces occasions qui permettent de connaître le cœur humain.

Il s’agissait du partage des biens paternels. Aucun des deux héritiers ne voulait composer son lot dans la crainte de contrarier une préférence inavouée ; de leurs bouches, sortait toujours cette même prière : — Non ! choisis toi-même !!

Et comme ni l’un ni l’autre ne voulaient céder dans cette lutte généreuse, je dus intervenir pour faire la part de chacun. De tels souvenirs sont inoubliables en ce bas monde.

Après l’automne et la chasse au sanglier qui le comptait parmi les plus intrépides comme parmi les plus adroits tireurs, il fallait bien revenir à Paris où l’hospitalière tradition de Fontaine revivait sous le toit de Gigoux, son maître respecté, son plus grand ami. Y était-on reçu par M. Gigoux ou par Marquiset ? C’était difficile à dire, tellement tous deux s’entendaient à vous faire fête. Il vivra toujours aussi, le souvenir du petit hôtel de la rue de Chateaubriand, véritable musée que les toiles de maître tapissent depuis la première marche de l’escalier jusqu’à la dernière pièce du dernier étage. Et devant cette tenture comme les rois n’en ont pas, si harmonieusement, si lumineusement composée pour la fête des yeux, on venait successivement, deviser à la même table, chaque dimanche, à onze heures sonnant. C’était de ces francs repas comme la province les savait seule préparer, avec des préparations simples et savoureuses arrosées d’un généreux Corton qui depuis cinquante ans n’avait jamais failli de venir s’encaver chez le maître. Après le café commençait le tournoi favori du domino à quatre où Bonnat, Henner et Ordinaire, le député du Doubs, tenaient le plus souvent tête à Marquiset. Dans la galerie, j’ai vu Jules Breton, Jules Lefebvre, Dalou, Chapu, Guillaume, Mercié, Français, Hanoteau, Barrias, Bartholdi, Alexandre Dumas, About, Theuriet, Charles Bigot, Burty, Vallery-Radot. Que d’étoiles, dont trop ont disparu déjà dans cette pléiade où la science et l’épée comptaient aussi Pasteur, les généraux Lamy, Perrier, Wolff, les colonels Vaucheret et Pistor, comme les deux Chambres étaient représentées par Jules Ferry, Challemel-Lacour, Méline, Viette, Waldeck-Rousseau et Noirot, que je citais tout à l’heure.

Mais ce qui survivra toujours, c’est le souvenir des hommes qui ont servi loyalement et purement la patrie. Honneur fleurit sur la fosse, dit un ancien proverbe qui ne se flétrira jamais non plus, car il est fait pour eux.

  1. Armand Marquiset et le général de division d’artillerie Larchey furent condisciples au lycée de Besançon, vers 1805.
  2. C’est en effet sur un divan du salon carré du Palais du Champ de Mars que Gaston Marquiset était venu prendre un repos de quelques minutes. Le matin, il avait paru à l’Exposition avec M. Gigoux et plusieurs amis ; au départ il se plaignait d’un mal de gorge qui sembla bientôt disparaître, et chacun allant de son côté revoir certaines toiles, on convint de se retrouver au buffet du Palais. Marquiset manqua au rendez-vous ; on pensa qu’il avait été éloigné par une affaire imprévue, et M. Gigoux rentra avec M. Lapret à son hôtel de la rue Châteaubriant au moment où on apportait le cadavre de l’ami laissé plein de vie deux heures auparavant. Après avoir regardé l’œuvre d’un maître préféré, Marquiset s’était assis pensif, courbant la tête et par un geste qui lui était familier, se frappant doucement le front avec le pommeau de sa canne. Un gardien qui l’observait le vit tout à coup se renverser et se raidir du même coup. Il était mort.
  3. Mme Monnot-Arbilleur, née Armandine Marquiset, avait épousé en 1852, M. Alexis Monnot-Arbilleur, alors garde général des forêts, depuis député et sénateur du Doubs.
  4. Son habitude était d’ailleurs de visiter et de conseiller utilement les malades, car tous les médecins du pays étaient ses amis et leur expérience l’avait dressé pour ainsi dire à cette concurrence généreuse.
  5. Le départ subit d’un fermier l’ayant mis dans l’embarras à l’heure du labour, on vit la besogne faite spontanément en un jour, par les cultivateurs réunis du voisinage. Une telle assistance en dit long sur la popularité qu’il avait conquise.
  6. Je détaille minutieusement cet épisode pour bien montrer ce qu’il fallut de persistance aux gens de cœur pour accomplir leur devoir et marcher au péril quand ceux qui s’y étaient soustraits n’avaient pour eux que moquerie. Le mépris vis-à-vis du combattant malheureux est si facile au coin du feu, on semble y chercher l’excuse de sa propre lâcheté. Mais celui qui raille les vaincus n’a jamais compris ce qu’il faut de courage pour se faire battre. On peut répéter alors de l’inexpérience militaire ce que Catherinot disait du travail : « Celui qui s’y livre commet cent fautes, celui qui ne fait rien n’en commet qu’une, — mais elle est la pire de toutes. »
  7. Il est à noter que ce dédain était absolu de la part des jeunes qui s’étaient soustraits à l’obligation de porter les armes. Le nombre des réfractaires de la classe aisée fut plus grand à Paris qu’on ne l’imagine ; ils furent impunis presque tous et n’eurent jamais assez de mépris pour le service militaire devant lequel ils avaient fui.
  8. À leur tête on voyait surtout le maître Jean Gigoux, Mouilleron et le comte André Mniszech, un maître volontairement inconnu, qui n’a point dédaigné de peindre tous les orphéonistes de Fontaine.
  9. Un mal soudain vient de l’enlever aussi, hélas ! à l’heure où s’imprimait le dernier hommage.