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Le crocodile de la Guillotière

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LE CROCODILE DE LA GUILLOTIÈRE



— Ah ! les voyages ! fit le père Lavergne, en soupirant d’un air tout pensif… J’en ai fait de beaux, aussi moi, jadis, lors de mon tour de France ! Et des vrais voyages, de la seule bonne manière, sac au dos et bâton en main !… On prenait le temps alors de regarder les choses en détail, tandis qu’aujourd’hui, tant à bicyclette qu’en chemin de fer, vous filez, comme des étourdis, sans prendre attention à rien !

Tenez ! vous qui arrivez de Lyon, je parie que nombre de curiosités vous ont échappé… Ah ! c’est que je la connais dans les coins, moi, la ville de Lyon !

J’y ai travaillé dix-huit mois, il y a quarante-deux ou quarante-trois ans de ça… Et depuis, il a fallu dépenser tant d’huile de bras pour monter l’atelier que voilà (après avoir commencé comme simple compagnon menuisier), que je n’ai jamais eu le loisir de retourner voir si Henri IV montait toujours la garde sous l’horloge de l’Hôtel de Ville !… »

Un vieux de la vieille, en effet, ce bon père Lavergne ! Et qui se montre rarement d’humeur si causante ! Il a dû peiner ferme, avant de devenir gros patron — presque un bourgeois — possédant plusieurs pignons sur rue, et père de deux charmantes demoiselles.

Mais il y a toujours à apprendre d’un brave homme comme celui-là ; et je m’assis dans le petit jardin où il prenait le frais, assis à califourchon sur une chaise, sous sa belle enseigne à lettres d’or.

— Avez-vous du moins remarqué la toile du théâtre ? continua le père Lavergne, en croisant ses manches de chemise : la toile, ou le rideau, si vous aimez mieux. Une vraie merveille ! Toute en soie, s’il vous plait ! Si bien qu’on disait alors qu’un théâtre, pour être parfait, devait réunir : chanteurs de Toulouse, lustres de Nantes, salle de Paris et toile de Lyon !

Quelle belle ville ! Des places superbes, des rues droites comme un I, des maisons à sept étages, tout à fait grandioses ! El des quais, et des ponts !… À mon époque, il y avait encore plusieurs passerelles en bois… Et à propos ! ajouta-t-il, « avec une malice subite dans ses, yeux vifs », en embuscade sous leurs sourcils broussailleux, vous a-t-on conté là-bas l’histoire du pont de la Guillotière, celui qui est | juste en face de Perrache ?…

— Oh ! racontez-moi cela, monsieur Lavergne !

— Ah ! dame, ça s’est passé bien avant moi… dans les temps, enfin !… Faut vous dire qu’en dessous du pont, il y avait un trou tout à fait poissonneux, fréquenté des pêcheurs. Mais, à un certain moment, ils furent bien surpris de ne pouvoir plus jeter un filet à cet endroit, sans le retirer en lambeaux… On chercha inutilement ce qui devait produire ces avaries. Après plusieurs accidents, les pêcheurs désertèrent. Mais il advint, de plus, que deux ou trois personnes disparurent ; et, comme elles avaient dû passer le pont de la Guillotière, le bruit courut que c’était là qu’il leur était arrivé malheur.

Vous pensez, ce qu’on jasa ! Les bonnes femmes, naturellement, renchérissaient les unes sur les autres, car elles avaient déjà la langue aussi affilée qu’à présent. On parlait du diable, de vampires, de revenants… La terreur se propagea. Chacun évita le pont de mauvais renom. On n’y passa plus qu’à son corps défendant, et en recommandant son âme à Dieu.

Un soir, un individu, sans doute trop pressé pour faire un détour, se risque sur le pont. Il s’engage donc sur la passerelle, en accélérant le pas pour être plus tôt au bout. Comme il arrivait vers le milieu, un bruit singulier se produit.

Notre homme perd ce qui lui restait de tête, car toutes ces histoires épouvantables lui trottent par l’esprit. Il prend vivement ses jambes à son cou, en jetant là, pour mieux courir, le paquet qu’il portait. Sur la rive, il regarde en arrière, un petit peu honteux de sa frayeur, et veut aller reprendre son colis… Mais, ouiche !… en moins de temps que je n’en mets pour vous le dire, le paquet avait disparu… Personne aux alentours… Cependant, le ballot, n’ayant ni ailes ni pattes, n’avait pu se sauver seul.

Cette fois, la municipalité voulut en avoir le cœur net, et fit fabriquer une grande senne en fil de laiton. Savez-vous ce qu’on retira du fond de l’eau ?

Un crocodile !

Oui, monsieur, un énorme crocodile vivant, de trois mètres de long, qui avait sans doute remonté établir son domicile sous le pont de la Guillotière !…

Hein ! Je savais bien que je vous étonnerais !… On empailla la bête, et on l’accrocha, en manière d’ex-voto à la voûte de la chapelle de l’Hôtel-Dieu où on peut le voir encore, m’a-t-on dit. Et ce que je vous narre là est d’une vérité historique, car je le tiens de la supérieure de l’hôpital elle-même.

— Oh ! Oh ! papa Lavergne, cette fois vous m’en faites accroire !

— C’est aussi vrai que j’existe, tant exorbitant que ça vous paraisse ! fil-il triomphalement, en étendant sa main noueuse.

Je le vois encore.

Pendant que je travaillais à Lyon, voilà qu’il éclata une épidémie de variole, oh ! mais, là, des plus mauvaises !… Un grand nombre de mes camarades écopèrent. À sept ou huit reprises, je dus assister à leur enterrement, pauvres diables ! Et pendant l’office à la chapelle, toujours le satané lézard me tirait l’œil et me faisait lever le nez en l’air malgré moi !…

Bon !… Voilà mon meilleur ami touché à son tour ! Un bon garçon, notre boute-en-train, celui qui chantait le plus haut la gloire dans nos réjouissances. La gueuse de maladie l’empoigne donc, et, comme elle ne pardonnait guère, nous étions tous désespérés en pensant que Léandre allait y passer comme les autres…

Mais, voyez-vous, il avait le diable au corps : il en réchappa, à la grande joie de tout le monde. Nous allâmes tous le chercher en grande pompe, le jour de sa sortie. C’était un enthousiasme ! Nous étions comme fous ! Et pourtant, le pauvre mâtin ! dans quel état il s’en tirait… Affreux !… Le nez gros comme le poing, les paupières en bourrelets, les joues trouées comme une écumoire. Un si beau gars !… C’était pitoyable… Mais il était trop heureux de se voir sur pattes pour pleurer son joli physique !…

Avant de sortir, il s’approcha de la Sœur garde-malade pour lui faire ses adieux, et lui dit, chapeau bas :

— Ma Sœur, si j’en suis là, c’est bien à vos bons soins que je le dois ; et pour vous remercier, je ne puis rien faire de mieux que de vous embrasser !…

Sûr que la religieuse ne s’attendait pas à celle-là !… Mais ça partait si bien du fond du cœur qu’elle ne s’en fâcha point !… D’ailleurs, le malheureux était si vilain, avec son museau grêlé, que l’embrasser devait bien compter pour un sacrifice !… Et puis, après l’avoir si bien soigné, elle ne pouvait le mortifier par un refus !… Ce fut sans doute ce qu’elle pensa, car elle répondit, sans paraître offusquée :

— Mon bon enfant, je ne vous refuserais pas cette petite satisfaction, si vous pouviez obtenir l’autorisation de notre Mère supérieure !  :

Croyez-vous que ça nous arrêta, montés comme nous l’étions ?

Nous voilà tous partis du pied gauche !… Nous arrivons chez la Mère supérieure, une vraie grande dame, qui nous reçoit, avec une affabilité, une grâce !…

Quand nous lui eûmes expliqué ce qui nous amenait, qu’elle vit autour d’elle toutes ces braves et honnêtes figures de bons garçons, elle eut un petit sourire, regarda le pauvre nez de Léandre, et donna tout de suite la permission désirée.


En voyant la Mère supérieure si accueillante, la langue me démangea, je ne pus me retenir de demander l’explication de ce crocodile qui m’intriguait depuis si longtemps et, très aimablement, la supérieure me raconta, tout au long ce que je viens de vous rapporter.

Après quoi, nous revînmes, tout chaud, tout bouillant, retrouver la bonne Sœur de Léandre, et nous l’embrassâmes tous, oui, monsieur, tous ! en reconnaissance de ce qu’elle avait sauvé notre ami !… Et ma parole ! nous étions plus fiers que si nous avions embrassé une reine.

— Je vous crois aisément ! Mais pourquoi, monsieur Lavergne, ne retournez-vous pas faire un petit tour de France, pour revivre un peu ces bons souvenirs-là, et tous les autres ?…

Le père Lavergne hocha la tête avec une soudaine mélancolie.

— Trop tard ! fit-il. Tout a été changé, bouleversé, renouvelé. J’aurais le même désappointement qu’à Bordeaux quand j’y allai l’an dernier, en revenant de Royan, avec ma femme et mes filles ! Je me réjouissais, de revoir la ville où j’avais passé mon meilleur temps !… Rien !… plus rien de toutes les choses que je prenais tant de plaisir à me rappeler… Ça m’a fait froid !…

À mon âge, voyez-vous, c’est dedans qu’il faut chercher ses souvenirs… Tâchez donc d’en amener de bons pendant que vous êtes jeunes… C’est la meilleure épargne qu’on puisse faire pour les vieux jours !…

Mathilde ALANIC.