Le dernier Maréchal

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Le dernier Maréchal
Revue des Deux Mondes4e période, tome 128 (p. 188-203).
Le dernier maréchal


Lorsque les émigrans d’Irlande vont s’agréger à une nouvelle société dans un nouveau monde, j’imagine que les plus déterminés se retournent pensifs vers la vieille Erin, et qu’ils ne peuvent se défendre d’un grand serrement de cœur, ces hommes de l’avenir, quand l’Océan engloutit derrière eux les derniers blocs de granit qui portaient le monde d’autrefois. Ainsi de nous ; d’irrésistibles courans nous entraînent vers de nouvelles formes de vie sociale, tout le passé s’abolit, remplacé sur notre propre sol par une Amérique où notre vieille figure ne sera plus reconnaissable : nous avons la sensation de cet arrachement, chaque fois que s’écroule un grand pan de l’ancien édifice. Le sentiment des réalités, les enseignemens de l’histoire, la raison logique, tout nous commande d’accepter l’inévitable transformation, au lieu de nous consumer en regrets stériles ; tout nous avertit que la vertu, le dévouement, l’héroïsme, la gloire trouveront d’autres expressions, aussi nobles que celles du temps passé, dans une société reformée pour d’autres tâches. Telle est cependant la puissance des longues habitudes et des mots consacrés, qu’il nous semble qu’un vide irréparable s’est fait dans notre vie nationale avec la disparition du dernier maréchal de France.

Le titre était si beau ! Moins encore par l’éclat qu’il avait reçu, tout le long des siècles, de tant d’hommes illustres auxquels il était échu, que par la masse d’efforts obscurs qu’il représentait, par les milliers de vies sacrifiées héroïquement pour approcher de ce mirage, toujours présent devant les yeux de chaque officier. Le maréchalat était la pierre d’aimant où tendaient toutes les épées françaises. On vient de la sceller, peut-être pour jamais, dans le caveau des Invalides. Et ce n’est pas seulement un titre qui meurt avec Canrobert, c’est toute une période de notre histoire, dont il avait été l’un des acteurs en vue, dont il demeurait le dernier témoin populaire ; elle paraissait vivre encore avec cette figure vivante ; elle s’éloigne avec lui dans les limbes de la légende.

Légende secondaire, sans doute, et comme offusquée par l’ombre d’une autre, si on la compare à l’épopée qui arrête nos imaginations au début du siècle, qui les rend injustes pour toute la suite. Après ce trop vif éblouissement, l’histoire et les hommes se travaillèrent vainement ; leurs œuvres nous donnent l’impression d’un médiocre appendice au poème surhumain qui a découragé les continuateurs. Ce furent pourtant de beaux regains, le long roman des guerres africaines, les dures victoires de Crimée, les rapides triomphes d’Italie, tout ce cher testament de notre fortune militaire, qui porte à chaque page le paraphe de Canrobert. Choses vivantes et contemporaines, hier encore, avec ceux qui les avaient faites et nous les racontaient ; réalités heureuses projetées sur les réalités douloureuses et plus récentes, confondues avec ces dernières dans la physionomie de quelques vieillards à double face : l’une toute lumineuse ? , face d’ancêtre éclairée par le reflet de joies que nous n’avons pas connues ; l’autre, semblable aux nôtres, assombrie par le deuil qu’ils avaient conduit avec nous. Les tombes de Mac-Mahon et de Canrobert ont séparé brusquement les deux époques auxquelles nous nous rattachions ; ces bornes funéraires ont marqué la fin d’un temps ; il n’y a plus moyen de prolonger dans le nôtre l’illusion de fière enfance où la présence des vieux maréchaux nous permet tait parfois de nous oublier. Le temps des maréchaux appartient désormais aux historiens.

Cette démarcation est d’autant mieux tranchée que les figures disparues furent plus représentatives. Mac-Mahon et Canrobert n’étaient pas des individus d’exception, mais des types généraux. Ni à l’un ni à l’autre on n’attribuera la puissante originalité qui oriente les destinées d’un peuple, les conceptions neuves qui transforment l’art de la guerre, les succès prodigieux dus à l’inspiration du génie. Ils s’imposent à notre admiration par d’autres qualités. Ils arrivèrent naturellement à la tête de la vieille armée parce qu’ils ou incarnaient a un degré éminent les meilleures vertus : bravoure, abnégation, endurance. Ils furent des exemplaires réguliers et magnifiques d’une espèce qu’on ne saurait trop regretter, puisque nous lui avons dû notre prépondérance dans le monde. On ne taillera point pour eux le marbre où revivent les héros énigmatiques, en marge de l’humanité qu’ils ont subjuguée ; objets éternels d’incertitude pour le commun des hommes, qui ne savent s’ils doivent les détester monstres ou les adorer demi-dieux. Non ; nous placerons sur leurs tombeaux deux effigies de simple et vieille pierre française, nobles statues de la longue patience dans le devoir ; deux images toutes semblables à celles des anciens chevaliers, si sereines dans le sommeil où ils se reposent de leur vie loyale, et devant lesquelles nous nous arrêtons pieusement lorsque nous les rencontrons au fond d’une chapelle gothique, avec le sentiment que ces preux furent la force et l’honneur de notre race, l’ossature qui fit et maintint notre France. — De Canrobert en particulier l’on peut dire qu’il fut « le soldat, » le type accompli de la profession où il s’enferma volontairement, satisfait d’en développer toutes les qualités jusqu’au point où de petits devoirs accumulés font une grandeur morale plus indiscutable que la fascination des génies singuliers.

Je dois à l’obligeance de sa famille et j’ai sous les yeux les quelques cahiers de notes où est résumée cette belle vie. C’est peu de chose et c’est très significatif. On ne rencontre dans ces pages aucune fantaisie, aucun morceau à effet, aucune complaisance dans les souvenirs personnels des grandes actions de guerre. Nulle plainte, nul jugement amer sur ceux qui lui ont nui. Ce livre de raison relate exactement la tâche quotidienne, il redit simplement des joies et des douleurs militaires simplement ressenties. Le récit est dicté en partie à un ami, un médecin de nos années qui accompagna le maréchal dans la plupart de ses campagnes, en partie recomposé par cet ami d’après les conversations. Il présente malheureusement de graves lacunes, et il est inachevé, arrêté à la guerre d’Italie. Comme Mac-Mahon, si intéressant quand il racontait avec abondance et netteté la Crimée ou l’Italie, mais dont on ne pouvait plus rien tirer quand on le voulait conduire jusqu’à son calvaire militaire et politique, Canrobert a refusé de se souvenir lorsque sa pensée est arrivée à ces mêmes mauvais jours.

Les origines du maréchal déterminaient d’avance sa carrière. Il serait difficile d’imaginer autour d’un berceau des conditions plus propices pour la formation d’un soldat, mieux combinées pour exclure toute autre vocation. MM. de Certain appartenaient à la noblesse besogneuse et militaire du Quercy. L’enfant naquit en 1809 dans une gentilhommière du Val de Cère ; il grandit dans ces causses dures et pauvres, entre d’anciens officiers de la monarchie qui n’avaient d’autre entretien que leurs campagnes, d’autre fortune que leur croix de Saint-Louis. Il comptait dix-sept chevaliers de Tordre dans son ascendance. Son père et ses deux oncles avaient servi au régiment de Penlhièvre. Ce père, appelé Canrobert du nom d’un petit fief ajouté au nom patronymique, n’avait retrouvé pour toute propriété, en rentrant de l’émigration, qu’une marbrière abandonnée. Fort animé contre l’usurpateur, il ne souffrit jamais qu’on lui parlât de son fils d’un premier lit, tué à Ligny en défendant « le Buonaparte ». La vocation de son autre enfant eût certainement été contrariée si la Restauration ne fût venue aplanir les choses ; restauration trop incomplète pour les principes de l’émigré, qui traitait Louis XVIII de Jacobin couronné, Mais le petit Canrobert recevait d’autres leçons d’un cousin germain, fils de Mlle de Certain et du baron de Marbof. Ce cousin, colonel en demi-solde, lui racontait les guerres de l’Empire ; nous savons aujourd’hui de quel style et avec quelle séduction entraînante, Marbot menait son jeune parent se baigner dans la Cère ; il lui montrait sa peau, véritable musée de blessures rares, trouée par les engins les plus variés : à Leipsig par la flèche d’un Baskir, à Saragosse par l’écu d’Espagne vomi d’un tromblon.

L’enfant fut admis comme boursier à l’Institut des chevaliers de Saint-Louis, fondé à Senlis pour donner la première éducation militaire aux fils de ces vieux serviteurs ruinés par la Révolution. Quand il eut ses neuf ans sonnés, M. de Canrobert le prit en croupe et le porta à Brive, d’une traite de dix lieues. La malle de Toulouse à Paris emmena le futur maréchal, muni d’une escarcelle maigrement garnie, et inscrit sur la feuille de la diligence avec la mention d’usage : « A la garde de Dieu et sous la conduite du conducteur. » A partir de ce jour, en effet, le petit soldat allait marcher à la garde de Dieu seul. Durant les huit années de son internement à l’institut, il ne revit ses parens qu’une fois ; un congé d’un mois le ramena à Saint-Ceré, pour embrasser son père près de mourir. En 1826, il fut reçu à Saint-Cyr, l’un des premiers de la promotion. L’existence à l’Ecole militaire était alors d’une rigueur claustrale : on y travaillait ferme, on n’en sortait jamais. Quand le sous-lieutenant Canrobert revint au val de Cère, en 1828, il y trouva encore sa mère ; elle s’éteignit peu après. « Depuis ce moment, dit-il, mon régiment devint ma vraie famille. » Par la suite, en Afrique, il dira avec un grain de mélancolie comment l’arrivée du courrier de France, qui met tout le monde en mouvement, le laisse seul indifférent. Nul n’a fait plus tôt et plus complètement ces grands vœux par où le moine militaire égale presque l’austère détachement de ses pareils, les miliciens du cloître.

Sorti de Saint-Cyr dans l’infanterie, il fut versé au 47e de ligne, qui tenait alors garnison à Lorient, et rejoignit bientôt à Perpignan le corps d’observation formé sur la frontière espagnole sous le commandement du général de Castellane. Le jeune officier était à dure et bonne école. Il dépeint Castellane comme un chef déjà redouté, toujours à l’affût du moindre manquement dans le service, tel que nous l’avons connu plus tard, au temps de mon enfance, commandant la place de Lyon, amusant la ville par ses excentricités, terrifiant la troupe par ses exigences minutieuses. D’autre part, Canrobert trouvait au régiment des instructeurs émérites, vétérans de l’Empire oubliés par la Restauration dans les bas grades, ou revenus du Champ d’Asile pour reprendre du service après 1830. Débris épiques, moroses, souvent bizarres, parfois illettrés, mais qui pratiquaient les rites militaires comme une religion révélée par leur dieu disparu. Tel le chef de bataillon Viennot ; cet ancien grenadier avait fait toutes les campagnes depuis l’Egypte et ne s’enorgueillissait que d’un souvenir : étant guide de gauche dans la division Bon, à la bataille des Pyramides, il avait été le seul de ces guides qui, au moment de la charge des Mameluks, eût conservé sa distance. Tel encore le capitaine Mousson. Celui-là avait passé le Rhin avec Kléber et Jourdan, sa croix d’honneur s’était fait attendre jusqu’après 1815 ; et à cette date on ne les payait plus. Il se retira à Toul, avec 600 francs de retraite. En 1852, le général Canrobert, aide de camp du président, accompagnait le prince à l’inauguration du chemin de fer de Strasbourg. Dans la foule accourue à Toul, il reconnaît un énorme shako, modèle de l’Empire, et, sous ce shako, son ancien capitaine de compagnie. L’aide de camp déclara à Mousson qu’un récent décret affectait une haute paye aux croix ; il prit sur sa solde pour faire honneur au décret de son invention, Je crains que le vieux volontaire de 1792 ne soit devenu du coup un des séditieux qui crièrent alors : Vive l’Empereur ! avant la lettre, sur le passage du prince-président. Revenant à ses débuts au service, Canrobert raconte comment le duc d’Angoulême demanda un jour, devant lui, à un maréchal de camp, depuis quelle époque il avait ce grade : « Depuis 1800, depuis Marengo, Monseigneur. — Comment ! depuis si longtemps, général ? J’en suis étonné ! — Et moi, Monseigneur, ça ne m’étonne pas : j’ai de par le monde une nièce qui a beaucoup fait parler d’elle, que tout le monde connaît, et qui me fait bien du tort. — Mais, général, les fautes sont personnelles, et, quant à moi, je n’ai jamais entendu parler de votre nièce. — Oh ! si, vous la connaissez, Monseigneur. — Qui donc est-elle ? — La Marseillaise ! » — Ce maréchal de camp était le frère de Rouget de L’Isle. Il n’eut pas d’avancement.

On conçoit l’exaltation des saints-cyriens de cette époque, lorsqu’ils venaient s’encadrer dans la curieuse mosaïque formée alors par notre corps d’officiers ; l’impatience les prenait à écouter, dans l’inaction d’une longue paix, ces récits des vétérans de la Grande Armée qui semblaient presque un reproche à leurs jeunes épaulettes. Après 1830, le régiment de Canrobert fut confié à l’un des plus marquans parmi ces revenans du Champ d’Asile, au colonel Combe. Ancien chef de bataillon aux grenadiers de la vieille garde, Combe avait commandé à Waterloo le carré où se réfugia Napoléon ; il avait suivi l’empereur à l’île d’Elbe. Canrobert apprit beaucoup sous les ordres d’un pareil chef. Quand le colonel du 47e tomba sur la brèche de Constantine, il laissait un disciple digne de lui.

L’Afrique, seul champ ouvert à la fièvre d’action de ces jeunes officiers, était une tentation permanente devant eux ; tentation plus proche et plus irritante pour ceux qui tenaient garnison au bord de la Méditerranée, cherchant des yeux dans le vide cette terre des rêves militaires. Enfin, en 1835, le 47e y fut appelé. On devine la joie du lieutenant Canrobert lorsqu’il atterrit à Mers-el-Kebir. A peine débarqué, il put juger que sa nouvelle vie, ne manquerait ni d’activité ni de pittoresque. On le mena voir Ibrahim-Bey, un de nos alliés, campé sous les murs d’Oran. Deux monticules d’objets ronds s’élevaient devant l’entrée de la tente : des pastèques, pensèrent d’abord les officiers arrivant de France. C’étaient des têtes fraîchement coupées. A côté, une centaine de prisonniers arabes disaient philosophiquement leur chapelet, attendant de grossir le tas au coucher du soleil.

L’Algérie française n’était encore qu’un camp de peu d’étendue, appuyé à la mer. On le conservait, on le ravitaillait, on l’agrandissait au prix d’une lutte de tous les jours contre les tribus coalisées. Perpétuellement en colonne, combattant, construisant des blockhaus, razziant et convoyant des troupeaux, nos officiers comptaient les rares nuits passées dans un lit. Vie rude et harcelée, guettée au détour de chaque buisson de lentisque par l’embuscade arabe, surmenée par la privation de sommeil et de nourriture, par les intempéries dans les bivouacs malsains. Vie enivrante, si pleine d’attraits pour ceux qui en avaient goûté, que le rappel en France paraissait à ces jeunes gens la pire des punitions. Nous connaissons aujourd’hui les détails de cette existence par une littérature abondante : on publie les correspondances des Algériens, Montagnac, Ducrot, du Barail ; elles suppléent aux notes trop rapides de Canrobert. Pour sentir la griserie de la poudre africaine chez les plus équilibrés, il faut lire surtout les belles lettres de Bosquet, qui montrent si bien la rectitude et l’unité de sa mâle pensée. Notre Gascon et le Béarnais avaient le même âge, les mêmes sentimens ; ils se lièrent d’une solide amitié. — « Mon bon frère Canrobert, » — ces mots reviennent fréquemment dans la correspondance de Bosquet. Les deux frères devaient combattre côte à côte, depuis Boufarik jusqu’à Inkermann ; ils devaient recevoir le même jour leur bâton de maréchal. Celui de Bosquet tomba trop tôt, hélas ! des mains du brave et sage homme de guerre qui eût été une réserve précieuse dans nos épreuves.

A mesure que leur responsabilité s’accroît avec les grades, tous ces officiers d’Afrique trahissent une nouvelle forme d’angoisse, bien connue de ceux qui ont servi la France à l’étranger. Possédés par la passion de l’œuvre entreprise, ce n’est plus l’Arabe qu’ils redoutent pour elle, c’est Paris. Ils voient, ou croient voir, les intérêts algériens négligés, incompris, desservis au Parlement, dans la presse, dans les bureaux ministériels. On leur lie les mains à l’instant d’agir, on leur refuse les hommes et l’argent ; ils se rongent, ils gémissent comme de bons chiens de meute retenus par le piqueur sur la piste où ils s’élançaient. Bosquet ne tarit pas en imprécations contre les journaliarques, contre les roitelets de l’Assemblée. « Quelle effroyable plaie que les bavards qui vivent de ce métier de parler de tout sans rien savoir ! On ne comprend pas assez le mal qu’ils peuvent faire à cette œuvre, encore immense, dont nous taillons ici à grand’peine les pierres de soubassement. » — D’autres fois, c’est l’inertie des vieux gouverneurs, d’Erlon ou Valée, qui désespère nos bouillans chefs d’avant-postes. Bugeaud arrive-t-il ? Le ton change dans toutes les lettres d’officiers. Comme le fait justement remarquer l’éditeur de la correspondance du général Ducrot, l’allure seule du récit permet de deviner, dans les narrations de ce dernier, si c’est Bugeaud qui a commandé l’expédition. « C’est l’homme de guerre le plus complet que j’aie connu, » dit Canrobert dans le portrait qu’il fait de son chef. Cette confiance unanime, chez des subordonnés si difficiles à contenter, donne une haute idée du vainqueur d’Isly. Une impression contraire, tout aussi nette, ressort des témoignages qui mettent en cause Changarnier.

Canrobert est l’un des plus calmes dans cette troupe ardente. On reconnaît en lui le soldat formé à la discipline par Viennot et Mousson, les vétérans de la Grande Armée. Il exécute les ordres et critique rarement ; il se montre de bonne heure ce qu’il sera jusqu’à la fin, l’homme de l’obéissance religieuse, de l’abnégation constante. Proposé pour la croix après la première campagne contre Abd-el-Kader, le lieutenant pria le colonel Combe de reporter la proposition sur son capitaine, qui avait plus fait. Cette modestie ne fut pas du goût de Marbot, venu à la suite du duc d’Orléans en Algérie où il veillait de loin sur son petit cousin. — « Tu es une f… bête, je ne veux pas de Romains dans ma famille ! » L’occasion d’acheter chèrement le ruban ne devait pas se faire attendre ; le 47e prit part à l’assaut de Constantine. Ce fut, comme on sait, une des actions de guerre les plus honorables et les plus sanglantes de la conquête algérienne. Que de fois j’en ai entendu conter les péripéties par le vieux général Le Flô ! Quand la colonne de La Moricière eut disparu dans la fournaise, après l’explosion sous la voûte du portail, le colonel Combe s’élança à la tête de la deuxième colonne. Canrobert marchait à ses côtés ; il tomba, la jambe traversée d’une balle, un peu avant que son chef ne fût blessé mortellement. Les deux officiers se retrouvèrent côte à côte à l’ambulance de Koudial-Aty. Comme le général Valée et le duc de Nemours venaient visiter le grenadier de Waterloo, Combe se souleva un instant et ramassa ses forces pour leur dire : « Je ne vous demande rien pour moi, je meurs ; mais, au nom de la France et de l’armée, laissez-moi appeler toute votre attention sur quatre officiers de mon régiment : » Et il nomma Canrobert le premier, en ajoutant : « Il a toutes les qualités voulues pour devenir un jour un chef remarquable. »

Le capitaine Canrobert quitta pour peu de temps l’Afrique. Appelé en 1839 au camp de Saint-Omer, où le duc d’Orléans organisait les bataillons de chasseurs à pied, il retournait bientôt à Alger comme adjudant-major, puis comme chef d’un de ces bataillons, le 5e. Les années passent, remplies par de fatigantes opérations, marches et contremarches aux trousses de Bou-Maza ; le consciencieux officier s’en acquitte toujours avec le même zèle. La fortune lui réservait, pour clore sa carrière africaine, le brillant succès qui allait établir définitivement sa réputation dans l’armée : la prise de Zaatcha. Cette bicoque, centre d’un groupe de ksour des Ziban, au sud de Biskra, s’était mise en insurrection au printemps de 1849, à l’instigation d’un Arabe intelligent et résolu, Bou-Ziane. Un premier échec du colonel Carbuccia grandit l’autorité de Bou-Ziane : la révolte gagna le pays environnant. Le général Herbillon ramassa toutes les troupes disponibles et vint mettre le siège devant Zaatcha : la petite place, admirablement défendue, repoussa l’assaillant à plusieurs reprises ; ramené dans ses lignes par les défenseurs, il subit des pertes cruelles. La situation devenait critique pour le général, inquiétante dans toutes nos possessions du Sud, ébranlées par les succès du cheik qui s’annonçait comme le vengeur d’Abd-el-Kader. Herbillon fit appela Canrobert, alors colonel commandant le 1er bataillon de zouaves et la subdivision d’Aumale. Le colonel arriva à la mi-novembre devant cette place qui nous résistait depuis cinq mois. Après quelques jours de travaux préparatoires, l’assaut fut décidé pour le 26.

« Avant de quitter ma tente, dit Canrobert, j’avais griffonné quelques lignes qui avaient la prétention d’être mon testament. Je les remis cachetées à mon ordonnance, en lui recommandant de les faire parvenir à leur adresse si je ne revenais pas, Je réunis dans la tranchée mes officiers, pour leur donner mes dernières instructions que je terminai ainsi : Il faut à tout prix que nous enlevions la ville, et si, lorsque nous serons lancés contre elle, les obstacles se hérissaient devant nous, et qu’on osât faire sonner la retraite, rappelez-vous qu’elle ne doit être entendue ni par les zouaves ni par les chasseurs. — Puis, jetant mon fourreau de sabre : A quoi nous sert le fourreau ? Il serait obstacle dans la marche, laissons-le au camp, puisque le sabre ne doit y rentrer qu’après le triomphe. — Tous suivirent mon exemple. » — Les zouaves se ruèrent sur la brèche, leur colonel en tête. Une fusillade meurtrière les accueillit ; en quelques minutes, les quatre officiers et la plupart des hommes qui suivaient Canrobert tombèrent derrière lui.

Il dégringola avec les survivans dans la ville ; là, il fallut faire le siège de chaque maison, sous un feu plongeant. La petite troupe se lança à la baïonnette ; son chef, préservé par miracle, parvint à donner la main aux colonnes de Lourmel et Barral, entrées par les autres fronts de la place. Bou-Ziane fut pris dans sa maison ; un caïd jeta la tête du rebelle entre les pieds du colonel. Le lendemain, Zaatcha n’était qu’un brasier fumant, et les ksour voisins venaient faire leur soumission. Canrobert, rentré dans sa tente, demanda son testament : « Je m’en servis avec joie pour allumer ma pipe. » Zaatcha nous avait coûté un millier d’hommes hors de combat ; pas un seul des défenseurs ne survécut. « Episode moins éclatant, mais, dans sa sombre horreur, plus tragique peut-être que celui de Constantine, » dit Camille Roussel, l’historien de la conquête. Quelques jours après, Canrobert s’emparait de Nara. dans l’Aurès, et ce dernier succès assurait la pacification définitive de la province de Constantine. Il avait bien gagné ses étoiles de général : elles arrivèrent, avec un ordre de retour en France. Ce fut pour lui un déchirement de quitter cette Algérie qu’il ne devait plus revoir.

Notre Africain tomba dans le Paris de 1830 comme un bon provincial, étranger à la politique, ignorant des hommes et des choses. On lui avait donné la 1re brigade de la 1re division, sous les ordres du général Carrelet. Il se mit à observer en spectateur le jeu des partis, et le peu qu’il en dit montre un sens très juste de la situation à cette époque. Il constate l’inquiétude de l’opinion moyenne, qui cherche des sûretés contre le désordre ; la faiblesse et les divisions de l’Assemblée, assez imprudente pour toucher au suffrage universel par la loi du 31 mai, incapable ensuite de se protéger elle-même en votant la loi des questeurs. Il n’est pas dupe des illusions vaniteuses de Changarnier, qui se persuade de sa popularité et du pouvoir qu’il aura seul de contenir le Président. Canrobert ne connaissait pas Louis-Napoléon ; il sortit de sa première audience désagréablement étonné de l’accent germanique du prince, mais charmé par une affabilité d’accueil sur laquelle il ne comptait pas : le général ne se cachait point d’avoir voté, comme la plupart des officiers d’Afrique, pour son camarade Cavaignac. Canrobert observait tout ce monde comme des Arabes pas très sûrs, qu’il est bon de tenir à distance avec ses grand’gardes. Il jugeait inévitable un dénouement du conflit élevé entre le Président et l’Assemblée, mais il ne le croyait pas si proche. Pourtant on lui avait rapporté la fameuse boutade de Saint-Arnaud, dont l’esprit de décision ne faisait pas doute pour les Africains ; il savait ce ministre vraiment ennemi du bruit dans les maisons et fort capable d’aller chercher la garde.

Le jour où on l’alla chercher, le rôle de Canrobert fut très simple, très correct ; il le retrace dans ses notes, tel qu’il l’a exposé maintes fois. Au matin du 2 décembre, il était tranquillement chez lui, ignorant les événemens de la nuit. Edgar Ney vint l’en instruire et l’invita à se rendre sur les positions de combat de la 1re brigade. Le général répondit qu’il ne bougerait pas à moins d’un ordre précis de son chef direct, le divisionnaire Carrelet. Un planton apporta cet ordre. Le général alla prendre alors le commandement de ses troupes, sur la place de la Madeleine. La journée se passa sans incidens, le lendemain de même. Le 4, la division Carrelet reçut l’ordre de remonter les boulevards et de balayer les obstacles. La tête de colonne s’étant heurtée à une barricade, à la hauteur de la rue Saint-Denis, la première brigade fut arrêtée sur le boulevard Montmartre, en formations compactes. Des coups de fusil partirent des fenêtres. Les soldats des premiers rangs ripostèrent sans commandement. Canrobert accourut pour faire cesser le feu. Comme il prescrivait à son clairon d’ordonnance la sonnerie réglementaire, cet homme tomba, atteint d’une balle au front, et expira sur la botte de son général. C’était un nommé Darrot, clairon au 5e chasseurs, qui avait suivi Canrobert dans toutes les expéditions d’Algérie. « Je lui avais promis la croix d’honneur pour ses bons et longs services : je ne pus que faire placer une croix sur sa tombe. » — Tandis que le général multipliait ses efforts pour arrêter le feu, un coup de canon éclata sur les derrières. C’était un jeune officier d’artillerie qui avait pris sur lui de faire diriger une pièce contre la maison Sallandrouze, d’où partait la fusillade. Furieux de ce nouvel acte d’indiscipline, le chef de brigade tança rudement l’artilleur. Si les souvenirs du maréchal avaient besoin d’une garantie, elle pourrait être fournie par des personnes à qui l’officier en question a rapporté lui-même le fait. « J’eus beaucoup de peine à faire cesser le feu. conclut Canrobert, et, lorsque j’y parvins, nous avions à déplorer des pertes regrettables, tant du côté des bourgeois que de celui des soldats. » — Le maréchal oublie que les soldats tués dans les collisions civiles n’entrent pas en compte comme victimes regrettables ; pas même le modeste héros d’Afrique, le clairon Darrot. Ceux-là ne sont point, paraît-il, des enfans du peuple. Le chef de la 1re brigade de la division Carrelet s’est exactement conformé au règlement sur le service des places. Si l’on admet que nos officiers n’ont pas à consulter d’autre manuel de casuistique, la cause est entendue. Canrobert fut en ces temps difficiles ce qu’il était partout, un modèle d’obéissance et de régularité. Il apporta dans l’accomplissement de sa corvée toute l’humanité compatible avec le devoir, et il ne dépendit pas de lui d’empêcher les accidens inévitables dans les paniques de la rue. Quant à ses sentimens intimes, quelques lignes nous les révèlent : — « Les événemens dont je venais d’être témoin et où les circonstances m’avaient réservé un rôle militaire me laissaient dans une sorte de malaise. Je n’avais jamais été mêlé à des actions politiques et n’avais jamais cru devoir l’être. Ma vie jusqu’à ce jour s’était passée en campagne, et je n’avais vu que les actes essentiellement militaires qui s’y produisent. » — Ses scrupules se traduisirent par le refus du grade de divisionnaire, « qu’il ne voulait devoir qu’à sa conduite contre l’ennemi extérieur. » Il l’attendit jusqu’en 1853. Quand il apprit le bannissement de ses amis Le Flô, Changarnier et La Moricière, il envoya au ministre de la guerre sa démission. Le ministre eut la sagesse de déchirer le papier et de ne pas répondre. Le mot de Marbot : « Je ne veux pas de Romains dans ma famille, » n’avait pas corrigé notre rigide soldat. Il resta désintéressé de toutes les manières, à une époque où la curée était facile. Dans l’automne de 1853, comme il quittait le commandement du camp d’Helfaut, formé sur la frontière de Belgique, Canrobert adressa aux troupes un ordre du jour un peu vif sur les éventualités extérieures qui pourraient permettre à l’armée de montrer ses qualités. La Bourse baissa. Les politiques et les agioteurs lui en touchèrent quelques mots, lorsqu’il revint aux Tuileries : « Ah ! dit le général en riant, j’ai pu faire baisser la Bourse ! Eh bien ! il faudrait qu’elle baissât beaucoup pour être au niveau de la mienne. »

Après les hésitations et les réserves chagrines de la première heure, Canrobert fut vaincu pas cette bonté qui gagnait tant d’amis à Louis-Napoléon. Un psychologue l’eût appelée nonchalance du cœur plutôt que bonté ; mais les effets étaient les mêmes. Le général se laissa nommer aide de camp du prince-président et garda ces fonctions auprès de l’empereur. Elles ne l’occupèrent guère, sauf pendant la période des fiançailles impériales. « J’étais de service et j’accompagnais mon souverain, qui journellement se rendait des Tuileries au palais de l’Elysée ; il y restait depuis le déjeuner jusque vers minuit. Mme de Montijo et moi, nous étions comme les chaperons des deux futurs, qui jamais ne s’éloignaient ensemble du grand salon, dont nous occupions un coin discret. » — Singulière grand’garde pour le vieil Africain ! Les sinécures convenaient mal à ses goûts actifs : la guerre de Crimée vint bientôt le rappeler à sa vocation.

Je ne m’étendrai pas sur cette page glorieuse. A partir de ce moment, les hauts faits de Canrobert sont dans toutes les mémoires, et ses notes, si modestes en ce qui le concerne, semblent rédigées avec le dessein de laisser dans l’ombre sa propre figure. Décidément, il n’avait pas profité à l’école du cousin Marbot. Le sort lui assigna les tâches les plus ingrates, au début de cette guerre et si mal préparée. D’abord le débarquement et l’installation de l’armée d’Orient dans les lignes de Boulair, aux Dardanelles. Manquant de tout pour ses soldats, exaspéré par l’inertie de ses alliés turcs, il allait à Constantinople secouer le grand vizir, et ne tirait de lui que la sage réponse des diplomates ottomans, une bouffée de chibouk. « Ecoutez, monsieur le grand vizir, tant que vous n’aurez pas raccourci le tuyau de vos pipes et diminué le nombre de celles que vous fumez, tant que vous n’aurez pas relevé le quartier de vos babouches et aboli la polygamie, en un mot tant que vous n’aurez pas retrouvé l’activité de vos terribles ancêtres, vos alliés français et anglais pourront bien essayer de vous venir en aide, mais il leur sera impossible de vous sauver. » — C’était beaucoup demander. Le grand vizir continua de fumer sa pipe, et l’armée d’Orient passa à Varna.

La division Canrobert, inutilement aventurée dans la Dobroudja, de sinistre mémoire, fut la plus éprouvée par le choléra. Une moitié de son effectif périt dans ces marais empestés ou s’égrena sur les transports de malades. Le cœur du général saigne dans les pages où il décrit les misères de ses enfans. Son émotion n’est pas moins sincère, et sans une pensée personnelle pour les grandes destinées qui se levaient devant lui, lorsqu’il raconte la fin stoïque de Saint-Arnaud. Canrobert avait reçu de l’empereur une lettre de commandement, à tout hasard. Il s’en ouvrit à son chef en vue même d’Eupatoria, quand le moribond s’avoua vaincu par le mal ; il gagna la bataille de l’Alma pour l’héroïque fantôme et lui en reporta tout l’honneur. Quelques jours plus tard, le maréchal commandant confirmait la désignation antérieure dans l’admirable proclamation que l’on sait, avant d’aller expirer sur le Berthollet. Cet homme avait été si grand, si vraiment exemplaire durant les dernières semaines, qu’il faudrait faire apprendre par cœur à tous nos soldats une Vie de Saint-Arnaud, où l’on ne laisserait que le chapitre final !

Son successeur a-t-il mérité les reproches des stratégistes et la disgrâce qui leur donna raison ? Impétueux dans l’action, mais circonspect à l’engager, temporisateur par nature, jeté d’ailleurs sur ce rocher de Crimée, à 800 lieues de nos ports, avec si peu de moyens pour une si lourde tâche, dépendant d’alliés aussi lents qu’ils étaient solides, pouvait-il faire mieux et plus vite ? L’histoire militaire n’est pas près de juger ce procès en dernier ressort, et nous nous y récusons. Canrobert, secondé par son fidèle Bosquet, se couvrit de gloire à Inkermann ; mais sa plus belle victoire, il la remporta sur lui-même, le jour où il s’effaça silencieusement devant le remplaçant envoyé dans son camp par les tacticiens de Londres, qui avaient converti ceux de Paris. Fait sans précédent à la guerre, cette rentrée docile d’un chef dans le rang, si loin de la patrie, au milieu de soldats qui l’adoraient et qui ne professaient pas le même sentiment pour leur nouveau général. La préférence des troupes était notoire, elle pouvait devenir fâcheuse : Canrobert dut consommer son sacrifice et quitter la terre où il avait planté le premier notre drapeau. Le cœur meurtri, il reçut l’ordre de rappel avec son inaltérable soumission ; il alla une dernière fois sur la batterie Lancastre contempler l’ensemble des travaux. « Comme Moïse, j’ai vu la terre promise, et il ne m’a pas été permis d’y entrer ! » C’est toute sa plainte. Revenu en France, il ne bouda même pas, et reprit aussitôt son service d’aide de camp aux Tuileries.

La réparation commença avec les acclamations de la foule, quand le vainqueur de l’Alma et d’Inkermann défila dans Paris en tête des régimens qui arrivaient de Crimée. Elle fut complétée le lendemain de la naissance du prince impérial, au dîner intime où l’empereur, levant son verre à la santé de Canrobert et de Bosquet, proclama les deux frères d’armes maréchaux. Ambassadeur extraordinaire, sénateur, maréchal de France, gouverneur de Lyon, où il succéda à son premier chef, le vieux Castellane, on payait Canrobert en honneurs : il eût préféré sans doute qu’on lui demandât de grands services. On ne les réclama qu’à demi, soit qu’il manquât d’intrigue pour les proposer, soit que son énigmatique souverain dissimulât sous les marques d’estime et d’amitié une rupture de la confiance intime. En Italie, le commandant du 3e corps ne fut pas poussé, sur l’échiquier piémontais, aux places les plus favorables à une action individuelle. Pourtant, il serait superflu de rappeler la part qu’il prit aux victoires de Magenta et de Solférino. S’il y eut des lenteurs dans la marche de ses troupes, un examen attentif des notes de Canrobert nous laisse douter que ces retards lui fussent imputables : des contre-ordres le retenaient, à l’heure où il devait et voulait jeter en avant toutes ses forces.

Ses notes s’interrompent avec ses derniers coups de canon heureux. Faisons comme elles : respectons son désir de silence sur le malheur. La rupture de confiance dont je parlais dut s’aggraver après l’Italie, puisqu’on ne fit pas de cette haute renommée l’un des premiers remparts contre l’invasion. Du rôle effacé qui lui échut alors, n’aurons-nous pas tout dit si nous constatons qu’il y continua son personnage de vaillante soumission et de perpétuel sacrifice ? Le seul jour où il eut les mains libres, on sait quelle jonchée de morts elles firent sur les champs de Saint-Privat. Quant à ceux qui lui reprochent de n’avoir pas pesé de toute son autorité sur des volontés défaillantes, ils ont bien peu étudié Canrobert. Peut-être ses premiers éducateurs, les grenadiers impériaux du 47e, avaient-ils trop brisé chez lui l’initiative sous une discipline de fer : de là ce rare et beau défaut, trop de renoncement personnel. Dans Metz comme devant Sébastopol, quand il n’était pas le premier, il ne savait qu’obéir, se taire… et souffrir de cette souffrance dont il a dit si sagement, si énergiquement, un jour qu’il réprimait certaines intempérances de patriotisme : « Un coup de pied au c… à celui qui en parle, deux coups de pied à celui qui n’y pense pas toujours ! »

Il y a pensé un quart de siècle, dans la retraite silencieuse et digne où il vivait, fidèle aux infortunés qu’il avait servis, presque oublié des nouvelles générations. De loin en loin, on revoyait cette tête de vieux lion, si puissamment sculptée, désignée par son relief à la curiosité respectueuse des foules. Toujours affable, aumônier de ses souvenirs, de ce long passé où nous respirions le vent de grandeur qui ne souffle plus, toujours galant homme, il tendait à tous des mains cordiales, les belles mains modelées sur la garde de l’épée, auxquelles ne resta jamais souillure d’argent ou de trahison. Nous le conservions comme ces livres de grand prix, qu’on est fier de posséder dans sa bibliothèque, et qu’on y va trop rarement chercher. Nous ne sortons pas assez nos reliques : il servirait tant de nous en faire honneur devant l’étranger, qui les admire encore alors que nous les négligeons. On l’a bien vu, quand ce revenant s’est redressé de toute sa taille en face de l’Europe, dans le court réveil de gloire que la mort accorde à ceux qu’elle endort. Nous avons entendu ce bruit réconfortant et délicieux, d’autant plus doux que nous en sommes désaccoutumés, des têtes qui s’inclinent au dehors devant une haute émanation de notre race. Tous ont manifesté leur admiration ; les indifférens, les amis qui avaient jadis fait hésiter le sort en opposant à notre Canrobert des soldats à sa mesure, et les adversaires d’hier, par la voix d’un monarque incomparable dans l’art des appels flatteurs sous la visière d’un heaume. Il y a bien eu quelques mauvais bruits chez nous : cris inintelligens de ceux qui épluchaient cette vie, ne comprenant pas que le dernier maréchal était devenu un symbole ; abois dont le vieil Africain ne se fût pas étonné ; il savait quels fauves viennent rôder et glapir autour de la tente où l’on garde un mort.

Nous ne l’en avons pas moins conduit aux Invalides, avec un cortège militaire qui l’eût satisfait, les aciers bien étincelans sous ce beau soleil de froidure. Quarante ans plus tôt, pendant la visite que fit à Paris la reine d’Angleterre, Canrobert fut chargé d’accompagner la souveraine au tombeau de Napoléon. Il arrivait de Crimée : le peuple le reconnut et lui fit une bruyante ovation, à cette même place où il vient de la retrouver sous une autre forme, dans l’ovation muette des drapeaux et des épées sur son cercueil. Nous l’avons conduit à l’église, lui. Ce fut une dernière et belle vision, pour les yeux du bon soldat, cette église militaire, emplie d’armes et d’uniformes, avec les étendards des voûtes penchés sur le catafalque, et le grand’voile noir coupant la nef du haut en bas, interceptant le tabernacle du Soldat prodigieux. Des baies qui éclairent la rotonde masquée par ce voile, une lueur vague filtrait à travers l’étoffe, clarté qui paraissait émaner du redoutable tombeau ; des souffles, des frissons mystérieux agitaient cette tenture, comme si une main voulait l’écarter, comme si l’homme d’Austerlitz allait sortir pour recevoir un de ses lieutenans, chasser quelques intrus, donner le mot d’ordre à ce nombreux état-major, là, sur les degrés de l’autel, plus grand que tous dans sa petite taille, naturellement maître de tous en réapparaissant, le front chargé de promesses et de menaces…

Le Requiem, le chant de paix éternelle et de repos, tombait avec une signification si juste sur le vieux maréchal, sur cette longue vie harassée, promenée en combattant à travers tous les pays qu’évoquaient les inscriptions : bivouacs d’Afrique, tranchées de Russie, plaines d’Italie. Il l’avait si bien gagné, le repos que lui promettaient les voix et l’orgue ! Il allait en jouir, l’aïeul, au milieu de ses camarades déjà couchés sous ce pavé. Car tous ceux qui l’entouraient encore dans l’église, même les têtes blanches, c’étaient pour lui des enfans, des élèves. Plus un compagnon ! Un seul aurait pu être là : on cherchait auprès du cercueil de Canrobert, comme on l’avait cherché naguère auprès du cercueil de Mac-Mahon, le dernier Africain, le vainqueur d’Abd-el-Kader. Il n’y était pas, ce vainqueur n’ayant plus d’habit et d’épée pour venir enterrer comme il convient ses camarades d’Afrique. Inutile, insondable sottise ! Combien de choses futures s’expliqueront par cette seule aberration, qu’il ne se soit pas trouvé en France un chef, militaire ou civil, pour tracer cet ordre si simple : « Le général Henri d’Orléans se mettra demain en tenue, il portera un cordon du poêle aux obsèques de son camarade Canrobert, il défilera devant le corps à son rang de promotion dans l’état-major général. » — Notre pays d’imagination et de cœur eût applaudi si fort celui qui aurait donné cet ordre ! Mais peut-être ne le donne-t-on point par crainte de ces applaudissemens : un homme qui aurait compris notre France serait si inquiétant pour les autres…

Oublions ces choses, laissons mourir ce qui meurt. C’était la leçon du chant de paix, du Requiem qui descendait toujours plus ample, faisait taire tous les autres bruits, enveloppait plus doucement, plus étroitement le dernier maréchal. Tout semblait dire et tous semblaient penser : « C’est bien le dernier ! » — Tous, sauf ces enfans formés en carré, dont la fière mine nous frappa à la sortie, dans la cour des Invalides. Ils arrêtaient les regards, avec la flamme d’espérance qu’ils mettaient dans ce deuil, dans ce convoi où tous les autres voyaient le symbole de la fin d’un temps. C’est leur droit et leur force de ne pas nous croire, de ne pas nous entendre. Que Dieu leur donne raison, s’ils sont rentrés le soir à Saint-Cyr en riant de nos augures, en raillant les vieux imbéciles qui pensaient enterrer le dernier maréchal de France !


EUGENE-MELCHIOR DE VOGUE.