Le dernier des Trencavels, Tome 1/Livre sixième

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Traduction par Henri Reboul.
Tenon (Tome 1p. 130-144).

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LIVRE SIXIÈME.

La Fontaine intermittente.


Parmi les lettres interceptées, se trouvait la proclamation ci-jointe, qui fut bientôt rendue publique :

« Moi, Simon de Montfort, comte de Leycestre, vicomte de Carcassonne et de Béziers, déclare que Dieu a remis en mes mains les terres de la race infidèle des hérétiques, et que, cédant aux instances des barons de l’armée et du seigneur légat, j’ai accepté le fardeau de ce gouvernement en toute humilité et dévotion, en considération de la volonté divine, en laquelle repose toute ma confiance. »

Cette déclaration servait de préambule à divers actes, par lesquels l’usurpateur donnait à l’abbaye de Citeaux plusieurs maisons enlevées à des propriétaires reconnus hérétiques, et établissait un cens annuel de trois deniers par feu, en faveur de l’Église romaine.

Par une autre ordonnance, il statuait que tous ceux qui demeureraient excommuniés pendant quarante jours sans se faire absoudre, paieraient chacun cent sous, si c’était un chevalier ; cinquante, si c’était un bourgeois ; et vingt sous, si c’était un homme du commun(1).

Pendant que Montfort prenait possession des domaines de Trencavel, les seigneurs croisés s’éloignaient l’un après l’autre, et ramenaient dans leurs foyers leurs soldats chargés de butin, et munis d’indulgences.

Bientôt des bruits sinistres, que le temps confirma, informèrent le public que le vicomte, âgé de 24 ans, était mort dans sa prison(2).

L’usurpateur Montfort fit parer le cadavre de sa victime, et l’exposa publiquement, soit pour donner à ses anciens sujets la preuve manifeste qu’il n’existait plus, soit pour éloigner les soupçons d’un crime que ses actions passées et les circonstances rendaient trop vraisemblable.

La retraite de l’abbé Vital ne tarda pas à porter ses fruits. On apprit au bout de quelques jours que les domaines du comte de Foix étaient envahis, et que les croisés s’étaient mis en marche pour Mirepoix, avec le projet d’attaquer le château de Monségur, avant de se jeter sur Pamiers.

Monségur appartenait à la sœur du comte de Foix, Esclarmonde, qui, livrée aux passions du prosélytisme, s’était plus occupée à faire de ce lieu une école évangélique et un séjour d’édification, que de le prémunir contre une invasion armée.

Mais la nature y avait pourvu. Ce château était assis comme un nid d’aigle au sommet d’un rocher de forme conique. Ce dôme informe et colossal repose sur une haute terrasse au pied de laquelle roulent à une grande profondeur les eaux du Lers, qui descendent couvertes d’écume des lacs glacés de la montagne de Tabe.

Les maisons du village étaient éparses sur cette terrasse au pied du rocher couronné par le château.

Esclarmonde, informée de la marche des croisés, dit à son frère : « Avant que les troupes dont vous pouvez disposer pour la défense de Monségur soient rassemblées, les impies l’auront investi ; je vais donc partir sans délai pour aller m’y enfermer avec les fidèles que j’ai eu le bonheur de réunir dans cet asile, et que mes soins ont retirés du bourbier de la corruption romaine. Ma présence soutiendra leur courage ; et, s’ils doivent périr, c’est à moi qu’il appartient de leur donner l’exemple d’un glorieux martyre. »

Le comte de Foix essaya en vain de dissuader sa sœur de cette résolution fanatique et désespérée ; mais, connaissant la route qu’elle devait suivre, il chargea aussitôt son cher Raimbaud de prendre les devans, et d’intercepter le passage de la princesse au col de Nalzen, qui termine la vallée de St.-Paul-de-Jarrat ; il lui était prescrit de la conduire avec tous les égards dus à son rang au château de Foix, où lui-même allait se rendre.

Voici maintenant ce qui m’a été raconté au sujet de l’expédition dirigée contre Monségur.

Simon en avait confié la conduite à Guy de Lévis, un de ses compagnons d’armes(3), devenu son maréchal. Guy partit de Mirepoix avec le légal Thédise et quelques milliers de croisés ; il entra sans résistance dans le château de la Roque d’Olme, qu’on avait abandonné, et envoya son avant-garde stationner à Lavelanet.

Le lendemain, l’armée se mit en marche sur Belesta, et remonta le cours du Lers. Ceux qui marchaient en avant, arrivés à Fontestorbe(4), s’arrêtèrent devant un torrent d’eaux limpides et argentées qu’ils voyaient sortir d’une caverne, dont les vastes canaux souterrains venaient s’ouvrir au-dehors par une arcade à voûte surbaissée, creusée sans symétrie dans une haute muraille de marbre grisâtre. Les saillies irrégulières du rocher étaient couronnées d’arbrisseaux qui, ayant leurs racines dans ses fentes, ombrageaient de guirlandes verdoyantes l’entrée de la caverne. Les premiers venus voulurent étancher leur soif en puisant dans leur canal ces eaux naissantes ; d’autres les imitèrent invités par la fraîcheur et la limpidité du courant. Pendant qu’ils buvaient, ils virent avec surprise les eaux s’abaisser et bientôt s’écouler sans être renouvelées. Le canal se trouvant mis à sec, ces hommes étonnés se hasardèrent après quelques hésitations à pénétrer dans l’intérieur du souterrain devenu accessible.

Quelques-uns voyant dans ce phénomène un effet magique, une œuvre du démon, coururent aussitôt le dénoncer au légat. Thédise se fit expliquer toutes les circonstances du nouveau prodige, et se rendit en toute hâte à la caverne. Il la trouva occupée par une foule de curieux qui tous étaient frappés d’étonnement, Le légat s’avança sous ces voûtes humides et mousseuses où venaient s’éteindre les rayons du jour, jusqu’au point où des roches taillées à pic barraient le passage vers les couloirs ténébreux qui s’enfonçaient dans la montagne. Il éleva sa voix, et ordonna le silence ; chacun se tut. On n’entendit plus sous cette voûte obscure que le bruit lointain d’une chute d’eau enfermée au loin dans les cavités intérieures.

« Si le démon, » s’écria Thédise, « nous a tendu quelque piège en faisant naître sous nos pas cette fontaine magique je le défie et conjure au nom de Jésus-Christ notre sauveur et vainqueur de l’enfer. » Il se mit alors à réciter les prières de l’exorcisme, aidé des moines de Citeaux qui l’accompagnaient.

Ces prières n’étaient point achevées, que le bruit souterrain s’accrut subitement et qu’on vit les eaux jaillir sous les pieds des spectateurs.

La foule se hâta de regagner l’entrée de la caverne et de quitter le lit de ce torrent renaissant.

Le légat retardé dans sa marche, et obligé de s’aider de ses écuyers, ne put atteindre le rivage sans avoir les jambes mouillées jusqu’au genou.

L’un de ses moines, dont les pas étaient rendus pesans et incertains par un embonpoint peu ordinaire, posa le pied sur un bloc de roche tapissé de mousse limoneuse, et, perdant l’équilibre sur cette surface inclinée et glissante, se laissa choir dans un trou peu profond, mais déjà rempli d’eau. Sa tête y fut un moment plongée, et il perdit connaissance ; mais on vint aussitôt à son secours. Trois soldats le relevèrent, et, le portant hors de la caverne, le déposèrent sur la rive herbeuse. Bientôt il revint à lui-même, et se frotta quelque-temps les yeux, comme après un long sommeil. Puis se sentant rassuré par la présence du légat, il voulut lui expliquer la cause réelle de son accident. « J’ai vu, » lui dit-il, « bien distinctement le démon que vos exorcismes ont mis en fuite ; je l’ai reconnu à sa peau noire, aux cornes qui hérissaient son front, à sa queue de couleuvre, à ses ailes de chauve-souris. En prenant son vol vers les antres souterrains, il est passé auprès de moi et m’a poussé dans un gouffre d’eau glacée. »

Les guerriers croisés ne mirent point en doute la vérité de ce récit ; mais on a dit que l’italien Thédise avait attribué la vision de ce moine à son imagination exaltée par la frayeur.

Cette victoire remportée sur le démon à Fontestorbe échauffa le zèle des croisés, et leur fit gravir plus rapidement les rochers qui supportent la terrasse de Monségur ; ils livrèrent aux flammes les maisons du village éparses au pied de la haute excroissance que couronnait le château. Avant le coucher du soleil, cette forteresse se trouva investie de toutes parts.

Vingt jours se passèrent à faire les préparatifs de l’attaque. Le roc se trouvait taillé à pic de plus de cent cinquante pieds, et cet escarpement n’était interrompu que par une arête peu épaisse où se trouvait sculpté l’escalier étroit qui s’élevait de la terrasse au château. Cette arête avait été rendue inabordable par les travaux de l’art. Mais les provisions dont les assiégés s’étaient pourvus à la hâte ne pouvaient long-temps suffire à leurs besoins. Ces malheureux réfugiés s’y trouvaient menacés de la faim, après avoir eu le triste spectacle de leurs habitations consumées et réduites en cendres. Une forêt voisine de sapins et de hêtres fut coupée par les ordres de Guy de Lévis, qui fit employer les troncs et les fortes branches à construire des échaffaudages et des machines. Ce nouvel édifice s’éleva bientôt à la hauteur du rocher. Les assiégés étaient déjà pressés par la faim, et voulurent tenter de s’ouvrir une issue à travers le camp des croisés, en les tenant occupés ailleurs. Ils rassemblèrent tout ce qu’ils purent trouver de matières combustibles dans le château ; huiles, graisses, étoupes ; et, ouvrant leurs portes au milieu de la nuit, ils allèrent jeter ces matières embrasées sur les machines construites aux dépens de leurs forêts. Pendant que les soldats accouraient de toutes parts pour éteindre l’incendie, les malheureux affamés se mirent à descendre le couloir étroit qui était leur unique issue. Comme on n’y pouvait passer que l’un après l’autre, plusieurs, voulant trop se hâter, se précipitèrent et se brisèrent au bas du rocher.

Leur fuite ne fut pas plutôt aperçue, qu’elle fut prévenue ; les premiers arrivés sur la terrasse où étaient campés les assiégeans y furent faits prisonniers ; les autres s’arrêtèrent et remontèrent vers le château, découragés et perdant tout espoir de salut.

Le viguier Guillaume était au nombre des prisonniers. Le légat et Guy de Lévis lui promirent de le laisser vivre, s’il déterminait les assiégeans à se rendre à discrétion. « Puisqu’ils manquent d’alimens, » dit Guillaume, « il ne sera pas bien difficile de les amener à cette résolution ; mais quel sera leur sort, et quel traitement leur réservez-vous ? »

« Les catholiques, » dit le légat, « auront la vie sauve et seront libres, quoiqu’ils aient cohabité avec les hérétiques. »

« Nous avons tous une même foi, » répondit le viguier, « et Dieu nous a fait cette grâce de pouvoir être tous compris au rang des parfaits hommes et femmes. » « Eh bien, » dit alors le légat, » nous conserverons la vie à tous ceux qu’un repentir sincère ramènera au sein de l’Église. »

« Que la volonté de Dieu s’accomplisse, » dit le viguier ; « je remettrai en vos mains le château et nos malheureux frères ; vous ferez de nous ce qu’il vous plaira : mais songez que nous avons un même père, et que vous êtes comme nous responsables de vos actions devant son tribunal suprême. »

Quand Guillaume eut repris le chemin du château, Robert de Mauvoisin, l’un des chevaliers compagnons de Guy de Lévis, dit au légat : « Nous ne pouvons ni approuver ni tolérer votre indulgence. Il ne s’agit plus entre nous de convertir des hérétiques, mais de les exterminer. Peu importe au fond qu’ils périssent de faim ou sur un bûcher ; mais il faut qu’ils périssent ; nous en avons fait le serment et nous le tiendrons. » « Rassurez-vous, seigneur de Mauvoisin, » dit le légat ; « notre indulgence, ne nous coûtera rien. Je connais l’entêtement de ces fanatiques, et croyez que bien peu nous échapperont.(5).

Le lendemain, Thédise fit son entrée au château, précédé de la croix. Le drapeau de St.-Pierre fut arboré sur les tours, joint à celui de Simon de Montfort. On réunit dans deux maisons séparées les femmes et les hommes auxquels furent distribuées quelques provisions pour assouvir leur faim ; des moines de Citeaux vinrent ensuite exhorter les uns et les autres à revenir de leurs erreurs et à se réconcilier avec l’Église.

L’éloquence de ces moines s’épuisa en vaines paroles. Hommes et femmes, tous demandèrent à sceller de leur sang la foi qu’ils avaient jurée au Sauveur des hommes. Tous rejetèrent avec horreur le pardon qui leur était offert au nom de l’usurpateur du trône de J.-C. Le prévoyant Thédise avait jugé qu’il en serait ainsi, et avait déjà fait entasser sur la plate-forme du château tous les matériaux qui restaient de la forêt qu’on avait coupée et du débris des machines. Un énorme bûcher fut adossé à la tour principale ; et, aussitôt qu’on y eut mis le feu, les martyrs des deux sexes qu’on faisait monter en haut de la tour en étaient précipités et promptement consumés dans les flammes.

Trois femmes seulement furent soustraites à ce désastre ; mais ce fut une femme et une femme mère qui parvint à les persuader et à les sauver(6).



NOTES
DU LIVRE SIXIÈME.


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(1) Toutes ces ordonnances de Simon de Montfort sont copiées presque textuellement des monumens de l’époque.

Voy. l’Hist. de Langued., t. 3, p. 174.

(2) Raymond-Roger-Trencavel mourut le 10 novembre de l’année 1209, d’une dyssenterie, dit l’historien Vaissette, non sans soupçon qu’on avait avancé ses jours. Il paraît en effet par un monument du temps, qui n’est pas suspect, que ce prince mourut de mort violente. Ce monument est une lettre d’Innocent III, l. 15, ép. 212.

Voyez Histoire de Languedoc, t. 3, p. 183.

(3) Guy de Lévis (Guillelmus de Levias) faisait les fonctions de maréchal dans l’armée de Simon de Monfort, qui lui donna le domaine de Mirepoix dès la première année de la croisade en 1209. Ce seigneur fut un des plus zélés soutiens de l’usurpation, et le mieux récompensé de tous. Il eut quelques différens avec l’abbaye de Boulbonne, qu’il termina en se faisant agréger à la communauté comme frère, moyennant une redevance annuelle de trois mesures de grains.

V. Vaissette, Hist. de Langued., t. 3, p. 182,
et pr. 249.

Guy de Lévis devint ensuite maréchal de France ; il était originaire des environs de Paris. Ses descendants prirent au quinzième siècle le titre de Maréchaux de l’armée de la foi.

Vaissette, p. 385.

(4) La fontaine de Fontestorbe (fontaine interrompue selon l’étymologie d’Astruc), est un des accidens naturels les plus remarquables des Pyrénées. Le volume de ses eaux suffit pour mouvoir de grandes usines ; la caverne et les rochers d’où elle sort sont très-pittoresques. Elle croît et décroît périodiquement en tout temps, et ne devient pleinement intermittente qu’avec le concours de la sécheresse. Elle a été célébrée par le poète Dubartas, au troisième jour de la semaine, en vers plus techniques qu’harmonieux : mais dignes d’être admirés par nos aristarques de l’école de Ronsard.

Chaque coup que Phébus, parfaisant sa carrière,
Sur les deux horisons reconduit la lumière,
Son eau porte-radeaux pendant quatre ou cinq mois,
Vingt et quatre fois nait, meurt vingt et quatre fois.
À sec on peut passer demi-heure sa source,
Et demi-heure après, on ne peut de ta course
Soutenir la roideur ; car son flot écumeux,
Naissant, tâche égaler les fleuves plus fameux.
Flot docte à bien compter, qui guidé par nature,
Le temps si sûrement par horloge mesure.

Astruc a disserté longuement et savamment sur cette fontaine dans les Mémoires pour l’histoire naturelle de Languedoc, p. 267.

(5) Ces détails sont empruntés au siège de Menerbe, dont fut témoin le charitable historien Pierre de Vaux-Cernay, lequel nous apprend qu’on brûlait vifs les parfaits avec une joie extrême.

V. Hist. de Langued., t. 3, p. 194 et 212.

(6) La mère de Bouchard de Marly Mahant de Garlande.

Hist. de Langued., t. 3, p. 194.


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