Le dernier geste/La tragédie

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Éditions Édouard Garand (p. 67-86).

SIXIÈME PARTIE

La tragédie


Un midi d’une journée très chaude, on aperçut dans le lointain et dans la direction de la Cédrière un nuage de fumée noire s’élever presque soudainement et tourbillonner dans l’espace sous un ciel magnifique. Les habitants de la Pointe-aux-Corbeaux, après la première surprise, jetèrent, cette clameur :

— Le feu dans les bois !

Il est bon d’expliquer que depuis la mi-août régnait une incessante sécheresse. Pas une goutte de pluie n’était tombée, et depuis le commencement de ce mois d’octobre on avait eu plusieurs nuits de forts gels, si bien que les herbes et les feuilles s’étaient jaunies, fanées et séchées plus tôt que de coutume. Toute la nature avait pris une nuance de vieux cuivre que tachetaient de noir et de gris les bois de sapins et les rochers. Sur cette nature s’étendait le manteau bleu du ciel paré de son soleil éclatant dont les rayons, pareils à des lames de feu, chauffaient la surface du sol au point de la rendre brûlante. Ainsi chauffés et séchés pendant près de dix longues semaines, le sol et les plantes étaient devenus un facile combustible.

À la Cédrière, dans les premiers jours de septembre, par une tiède matinée, Guillaume avait mis le feu dans un tas de branchages, de souches et de racines empilées dans une pièce de terre fraîchement déboisée. En moins d’une heure tout avait été consumé. Mais le lendemain et les jours d’après, on s’étonna de voir fumer ces cendres éteintes. On découvrit bientôt que le feu couvait sous la croûte du sol, de ce sol mousseux et noué en tous sens de racines et de débris de bois mort. Lentement, le feu dévorait tout cela, s’étendait, s’agrandissant en sourdine. Il rongeait le meilleur de la terre, c’est-à-dire toute la croûte et tout l’humus jusqu’à l’argile, sur une épaisseur variant de huit à dix pouces, ne laissant qu’une cendre grisâtre. Le capitaine comprit que ce qui restait de cette bonne terre n’avait qu’une maigre valeur productive et qu’il faudrait des années pour refaire un nouvel humus. Et puis, à supposer que la sécheresse persistât, on pouvait prévoir que le feu, couvant ainsi sournoisement, mangerait toute cette terre déboisée, tous les labours et les chaumes avoisinants, et qu’il s’attaquerait ensuite à la forêt. Alors, on ne saurait plus où ni quand s’arrêterait cette lave envahissante. Le capitaine savait par ouï-dire que des « feux de terre » avaient brûlé durant deux années et plus, en dépit des neiges de l’hiver et des pluies de l’été.

On fut donc pris d’inquiétude en découvrant ce feu sous terre qui, déjà, avait consumé pas moins de soixante pieds carrés de bonne terre et qui rongeait, dévorait de plus en plus vite, à mesure que s’accroissait l’intensité de sa chaleur, humant à l’avance l’humidité qui pouvait retarder sa marche. On décida de livrer combat à ce démon et de l’étouffer. Eh bien ! il fallut pas moins de vingt tonnes, d’eau, de l’eau qu’on puisait dans le lac et qu’en charriait avec la charrette et les chevaux, pour noyer ce reptile dévorant.

Un peu avant midi de ce jour où, de la Pointe-aux-Corbeaux, on avait aperçu les premiers tourbillons de fumée, un grand vent s’était mis à souffler du nord-est, et les tourbillons étaient emportés au loin vers la mer. À ce qu’on en pouvait juger, ce feu de bois se trouvait assez éloigné de cette partie de la forêt où se situait le domaine de la Cédrière. Ce jour-là, on ne s’inquiéta guère, croyant que le feu s’éteindrait dans le cours de la nuit. Vers le soir, en effet, il parut qu’il en serait ainsi, lorsque vint l’accalmie ; le vent étant tombé, les flots de fumée de plus en plus pressée qu’il avait charriés tout l’après-midi s’amoindrirent peu à peu. Enfin, lorsque se coucha le soleil, on ne voyait plus qu’une mince vapeur roussâtre flottant à la cime des bois, et chaque chose reprit sa physionomie ordinaire.

Le lendemain, dès les neuf heures de matinée, le vent renaissait avec une vigueur nouvelle, et se mettait, cette fois, à souffler du sud-est, et comme aucune fumée ne s’élevait des bois, on crut éteint l’incendie du jour précédent. On apercevait bien de temps à autre une sorte de vapeur envahir l’atmosphère, planer un moment et se dissiper ; mais on n’y prêtait guère attention, mettant cette vapeur ou cette fumée sur le compte de quelques troncs calcinés qui achevaient de se consumer. À midi le vent se calma et parut jouer toute la gamme des sautes d’humeur dans une capricieuse folâtrerie. Tantôt il exhalait ses souffles du sud-est au sud-ouest, tantôt il allait respirer du côté de l’ouest pour venir dans le sud reprendre haleine, et tantôt encore il s’aventurait jusqu’au nord-ouest, puis retraitait vers le sud-est.

À ces moments il soufflait à petits souffles tièdes ; et, dans ces buées chaudes qui passaient dans l’air on croyait respirer une odeur de soufre. Puis, après deux heures d’hésitations et de tâtonnements, il sembla prendre une décision en transformant son haleine. Vers les deux heures, en effet, il hurlait du fin nord, lançant des rafales tantôt tièdes, tantôt froides, qui soulevaient des nuages de poussière dans les champs labourés. Puis encore, son humeur s’irritant, il parut s’emporter, se mettre en colère, puis devenir furieux. À compter de ce moment, il souffla sans arrêt avec une rage grandissante. Alors on vit de nouveaux tourbillons de fumée noire s’élever au-dessus des bois. Cette fumée, parfois, se répandait dans l’espace, épaisse, âcre, résineuse, puis, sous des rafales plongeantes, s’engouffrait dans le toison verdâtre des forêts pour faire place à d’autres tourbillons qui se dressaient dans le ciel en rugissant. Lorsque, à certains moments, le vent retenait son haleine, on voyait une immense nappe de fumée grise s’étendre comme un suaire au-dessus des cimes agitées, et cette nappe montait lentement vers le firmament, et s’épaississant, s’élargissant, couvrait et obscurcissait le soleil, qui devenait un disque rougeâtre et qui semblait s’éloigner de la terre, disparaître ou s’éteindre. Et la nappe s’allongeant, s’épandant aux quatre points cardinaux, apportait jusqu’au village de la Pointe-aux-Corbeaux des lambeaux de fumée ayant l’aspect de hachures et répandant des senteurs de gomme brûlée. Et le vent, reposé, retrouvait bientôt toute sa furie sous la poussée de son maître Éole. Alors, le grand suaire était ballotté violemment, déchiré, mis en pièces, éparpillé dans l’infini. Au-dessus de la cime des bois, maintenant d’une vision plus nette, on voyait encore s’élancer à l’attaque du ciel impassible de grandes colonnes noirâtres, en forme de spirales gigantesques, comme si, redoutant l’écroulement du ciel sur la terre, elles avaient voulu en supporter la voûte. Mais le terrible souffle du nord survenait hurlait d’une voix tonnante, couchait les colonnes géantes, les allongeait, les piétinait et les chassait enfin vers le sud en longues et sinueuses traînées, pareilles à des reptiles ailés se glissant sur le faîte des bois et sur le sommet des montagnes.

Les villageois à la Pointe-au-Corbeaux et les colons sur leurs terres commençaient à s’émouvoir. Non seulement la fumée, apportée par le vent, les incommodait déjà, mais encore ils sentaient mille bouches ardentes leur souffler des flammes à la face. Mais l’émoi n’était encore qu’à l’état de surprise, et l’on ne s’inquiétait pas. Car on savait que l’incendie était loin, estimant sa distance du village et des terres à pas moins de sept ou huit milles. Avant qu’il eût envahi la forêt entière. il faudrait plusieurs jours, même dans sa marche la plus rapide. Et en supposant que toute la forêt vînt à flamber, les habitants de la Pointe-aux-Corbeaux pouvaient se rassurer, car les deux milles qui les séparaient de la forêt se trouvaient en partie découvertes : ici des rochers sur des terrains sablonneux à peu près dénués de végétation ; là, quelques hauteurs d’une maigre végétation où le feu ne pouvait avoir aucune prise sérieuse, et, plus loin, de vastes marécages desséchés, il est vrai, mais n’offrant à l’incendie qu’une croûte blanche d’alcali. Aucun aliment, là encore, pour nourrir le feu. Donc, colons et villageois pouvaient demeurer tranquilles : le feu ne parviendrait jamais jusqu’à eux. L’incendie ne pouvait menacer qu’une seule famille, celle du capitaine Dumont, à la Cédrière. Et si la menace devenait trop sérieuse, il n’y avait qu’une chose à faire, fuir l’incendie. Personne à la Pointe-aux-Corbeaux ne s’inquiétait sur les gens de la Cédrière, pas plus qu’on ne s’inquiétait de soi-même. Mais il est un personnage qui aurait pu s’inquiéter et même s’alarmer : Carrington.

De son fier navire, le major, comme tous les officiers, soldats et marins, avait vu ces tourbillons de fumée dans le lointain, dès le premier jour de l’incendie, mais ne s’en était pas préoccupé. Le jour suivant, malgré l’intensité que paraissait prendre le foyer d’incendie, il ne s’émut pas encore. Ce fut le troisième jour seulement qu’il commença de sentir une vague appréhension lui sourdre au cœur. Non pas qu’il éprouvât quelque crainte pour les navires mouillés dans la baie ou pour lui-même, mais, toujours avec la pensée et la vision de Louise dans son esprit, il parut se rappeler que cette même Louise, qu’il aimait et désirait, se trouvait précisément au sein de ces bois qui flambaient. Oui, mais quand on voit le feu venir et nous menacer, on s’éloigne, n’est-ce pas ? on fuit rapidement devant l’élément dévastateur, on cherche un refuge. Et Carrington ne pouvait admettre, l’eût-il pensé, que le capitaine et les deux femmes fussent assez stupides pour demeurer là où le péril les menaçait. Et puis, il y avait Guillaume… mais, celui-ci, Carrington pouvait le juger assez bête pour se laisser prendre au piège. Mais l’intelligente et prévoyante Louise était là qui veillerait à la sécurité de tous. Donc inutile de se faire du mauvais sang.

Le troisième jour, l’incendie avait pris un nouvel aspect. D’abord, le soir précédent, vers les six heures, le vent s’était sensiblement calmé, il ne donnait plus que de petits coups affaiblis qui allaient diminuant de minute en minute. Et, ainsi, il eut l’air de rentrer dans ses antres ou ses outres. À huit heures, par une nuit tranquille et reposante, sous un ciel splendide parsemé de milliers et de milliers d’étoiles, les unes d’or, les autres d’argent sauf deux ou trois qui du côté de l’ouest se paraient de pourpre, on ne percevait que le soufflet très doux d’une brise du sud, légère et parfumée, comme le souffle d’une jeune fille. Seulement, dans la partie nord du pays, ou plutôt du firmament, on découvrait une immense rougeur, ayant la forme de l’arc-en-ciel dont les deux extrémités se posaient, l’une sur l’horizon de l’est, l’autre sur l’horizon de l’ouest. Et cette rougeur demeurait immobile, comme posée là, ainsi qu’en un paysage, par le pinceau capricieux du peintre paysagiste. Mais elle variait ses nuances, lorsque, par exemple, surgissait de la profondeur des bois une vapeur blanche, variant elle aussi, allant du noirâtre au grisâtre et quelquefois rougeoyant, puis s’agrandissant et s’épaississant, voilait la rougeur presque en son entière étendue. Mais si cette vapeur s’éclaircissait, la rougeur reparaissait, mais tirait cette fois sur le cramoisi ou le violet. Il arrivait aussi, lorsque la vapeur se faisait plus dense et moins diaphane, que la courbe rouge tournait au noirâtre avec l’aspect d’une immense tache de sang coagulé. Et durant toute cette nuit là on aperçut cette rougeur, plus ou moins vive et visible, plus ou moins pâle ou sombre. Mais elle varia ses nuances surtout à compter de minuit, alors que le vent sortait de nouveau de ses cavernes. Mais cette fois il avait transporté au sud ses puissants soufflets qui, dans une rage accrue, se mirent à haleter, puis à rugir et enfin à cracher dans ce rouge ou ce violet des serpents de fumée roussâtre. Donc, le feu surgi du nord le premier jour était, en ce deuxième jour et par le vent du sud, repoussé vers le nord. C’était tant mieux.

Tel était le spectacle devant lequel parut le troisième jour. Le vent du sud, ce troisième jour, avait pris une envergure extraordinaire et ses souffles étaient d’une ardeur à mettre le feu à l’eau même. D’abord, ces souffles pouvaient faire penser aux vagues molles d’une mer paresseuse. C’était en effet toute une théorie de vagues chaudes qui passaient dans l’atmosphère, lentes d’abord, puis plus vives, jusqu’au moment où elles se soulevaient, grossissaient et déferlaient plus rapides, plus pressées et plus successives de minute en minute, plus souples et plus fortes, et, s’exaltant, retombaient dans leur affolement et leur sauvage furie du jour précédent. Au village, on put constater que le feu était chassé vers le nord et la mer. De ce fait, il n’avait plus beaucoup d’importance pour les villageois ou les colons rivés à leurs terres. Carrington lui-même, voyant que le feu courait dans une direction opposée à celle de la Cédrière, oublia son émoi de la veille.

Dans cette tranquillité d’esprit où l’on se trouvait maintenant, on ne sembla point prêter attention, vers les dix heures de matinée de ce troisième jour, à une toute petite fumée blanche qui papillotait tout à l’orée de la forêt et sur les trois points sud, est et ouest ; oui, une très mince fumée qui, sous le vent du sud et comme craintive et cherchant à dissimuler sa présence, se glissait en tapinois dans les sous-bois et, justement dans la direction de la Cédrière. Non, on ne remarqua point cette petite fumée, semblable à une brume légère du matin, tellement chacun s’absorbait dans ses occupations. À midi, et tout d’un coup, à vrai dire, l’espace s’emplit d’un long et sourd grondement qui réveilla tous les échos endormis et fit sortir de leurs demeures villageois et campagnards, et l’on vit cette fois, enveloppant la forêt tout entière, d’innombrables tourbillons de fumée qui poussaient dans le ciel de longs sifflements.

Ce fut une stupeur. Comment l’incendie, qu’on savait ou croyait à sept ou huit milles dans le nord, avait-il pu en si peu de temps faire un tel bond et à rebours, c’est-à-dire à l’opposé du vent ? On se le demandait.

Le premier, Carrington, juché dans la mâture de son navire et mû par une certaine appréhension, braqua sa lunette sur la forêt. La forêt ? Non, il ne la voyait pas. Sa lunette ne lui montrait qu’un vaste nuage, un océan de fumée. Il descendit dans sa cabine, prit son fusil de chasse et gagna la terre, puis le village. Il trouva tous les villageois effarés. Il s’enquit des gens de la Cédrière. Personne ne les avait vus. Il s’engagea, courant presque, dans le chemin qui, à travers buttes et marécages, conduisait à la Cédrière, espérant rencontrer dans ce chemin ceux dont il s’inquiétait, d’une inquiétude, maintenant, qui le faisait haleter. Il marcha ainsi vers cette mer de fumée qui s’élargissait de moment en moment, qui grondait de plus en plus. Après trois quarts d’heure d’une marche accélérée, il s’arrêta sur une hauteur d’où il dominait le spectacle, n’osant avancer plus loin, tellement la chaleur qui se dégageait du foyer d’incendie pesait sur lui. Mais il dut reculer peu après, vers une butte où la chaleur lui parut moins intense. Et pourtant, il était encore à plus d’un quart de mille de la forêt qui brûlait. Mais là encore il ne put rester bien longtemps, en raison de la chaleur qui augmentait, une chaleur venant des amas de fumée qui se formaient, comme on voit des nuages s’amasser sur l’horizon, et qui, dans un grondement farouche, sautaient dans l’air, montaient, se couchaient brusquement sous la force du vent, puis s’étiraient et filaient en serpentant, pareils à des monstres ailés fuyant et se pourchassant.

Carrington alla se poster sur un coteau un peu plus éloigné de la forêt, et pas un être vivant, homme ou bête, autour de lui. Devant lui il ne voyait que fumée, pas une seule flamme ne se découvrait. Était-ce donc fumée sans feu ? Il regardait dans sa lunette, la promenant ça et là sur ces bois qu’il ne voyait pas. Avaient-ils donc été consumés déjà ? Et de ces bois s’échappait un rugissement continu. Par moments, il entendait comme des coups du mousquet qui éclataient avec une force extraordinaire. À d’autres moments, c’étaient des sifflements aigus ayant souvent une expression plaintive et quelquefois semblables à des cris déchirants de personnes qu’on torture. D’autres fois, il croyait entendre comme un bruit de vagues irritées se ruant contre des falaises, et c’était aussi comme des roulements sourds ou sonores de tonnerre. La fumée avait une couleur d’encre, mais, par instants, les tourbillons qu’elle décrivait se frangeaient d’un peu de blanc, ainsi qu’on voit une écume blanchir la crête des vagues. De temps en temps, lorsque le vent renversait en le couchant un de ces tourbillons, on apercevait une flamme fugitive zigzaguer au long du tourbillons, tout comme un éclair serpente dans la nue d’orage. Cette flamme jetait un court sifflement, crépitait un instant, tremblait et vacillait, un peu comme la flamme d’un cierge, puis s’éteignait. À considérer cet incendie dans son ensemble et par son aspect on aurait imaginé voir les feux de l’enfer.

Tremblant et très pâle, Carrington se disait dans un murmure que probablement il n’entendait point :

— Non, il n’est pas possible que le capitaine soit là… que Louise soit là-dedans.

Le pays environnant demeurait solitaire, on ne voyait que cet homme horrifié devant ce spectacle monstrueux. Et la fumée, toujours de plus en plus épaisse, sortait de ce brasier, en effet, comme un enfer. On aurait pu se croire aussi au pied d’un volcan, d’un Etna ou d’un Vésuve, car la forêt, à ce moment, prenait l’aspect d’un immense cratère crachant toutes ses laves à la face du ciel.

Vraiment, c’était horrible.

Et le fracas grandissait. Carrington percevait toutes espèces de bruits, indistincts le plus souvent, mais quelquefois tout semblables à des clameurs de voix humaines qui dominaient le craquement des arbres dévorés. En fermant les yeux, son imagination le transportait sur un champ de bataille. Alors, par les bruits divers qui frappaient son ouïe, il aurait juré que cent mille hommes avec cent mille canons s’entre-tuaient. Coups de feu formidables, crépitements de mitraille, détonations assourdies ou retentissantes, cris, clameurs, chocs de fer et d’acier, hurlements, craquements, sifflements, tout cela se ruait pèle-mêle à son ouïe, l’assourdissait, lui donnait le vertige.

— Ah non !… cria-t-il une fois en regardant le ciel comme pour lui demander une réponse, il n’est pas possible que Louise soit prise dans cet enfer.

Il voulut chasser sa crainte et son émoi. Il se dit que le capitaine, en face du danger, avait dû chercher un lieu de refuge. Il avait donc abandonné la forêt avec sa femme et sa fille, mais non par le chemin qui, à travers bois, menait à la ferme, puisque ce chemin ne se voyait plus, envahi par la fumés et probablement par le feu lui-même. Mais ils avaient pu, sans doute, s’échapper par l’ouest ou le nord, et probablement gagner la côte habitée par les familles de Sokokis. Une idée lui vint. Il repris vite le chemin de son navire et donna l’ordre à dix marins de mettre des canots à la mer et d’aller tout au long du la côte nord, s’enquérir des habitants de la Cédrière. Ses ordres furent exécutés. Vers le coucher du soleil, les marins revinrent au navire, affirmant qu’il n’avait rencontré aucun être humain, pas même un Sokoki, car ils avaient trouvé abandonné le campement de ces sauvages.

Tout de même, Carrington voulut se persuader que le capitaine et ses gens avaient pu quitter les bois sains et saufs. Pendant que ses marins fouillaient la côte, lui-même parcourut à cheval les fermes des environs, interrogeant leurs habitants et recevant partout la même réponse : on ne savait rien des gens de la Cédrière, on ne les avait pas vus. Des villageois, attirés par la curiosité ou la pitié, s’étaient rendus aux abords du formidable incendie qui, peut-être, dévorait à ce moment des êtres humains. Quelques-uns pensaient que vivant encore, ces êtres pouvaient avoir besoin de secours. Mais, comme Carrington, ils ne purent voir que des fumées se tordant dans un vacarme sans nom.

Et le vent continuait à souffler avec la même violence, On espéra que vers le soir il s’apaiserait : il n’en fut rien. Toute la nuit il rugit comme un monstre gigantesque et furieux, lâchant des clameurs de colère. Quand vint l’obscurité, on put voir de multiples flammes sillonner les colonnes de fumée. Ces flammes, par moments, s’élançaient dans le ciel comme des fusées, dansaient, s’agitaient en tous sens, serpentaient, se tordaient, crépitaient et tachetaient la voûte sombre du ciel de violet ou de pourpre.

Le jour suivant, un petit vent d’ouest seulement soufflait. Un vaste panache de fumée grisâtre vacillait au-dessus des bois, s’épandait mollement dans l’espace, enveloppait peu à peu toute l’atmosphère. Le soleil, légèrement voilé d’abord, prit l’aspect et la forme d’un large disque rougeâtre, semblable à un œil sanglant dans la face verte d’un mourant. Puis, sous ce nuage de fumée s’épaississant, il disparut, s’éteignit. Alors, toute la terre sembla s’immobiliser dans une sorte de vapeur grise et rousse, avec des souffles chauds des baleines brusques et tièdes répandant des senteurs de roui. De ce vaste suaire immobile et lourd tombait une pluie de cendres fines, si fines qu’elles paraissaient impalpables, avec des âcretés qui étreignaient la gorge en l’asséchant. Selon qu’elles étaient plus ou moins vives, plus ou moins denses et plus ou moins chaudes, ces cendres causaient des éternuements ou des accès de toux. Par moments, passaient dans l’espace assombri et funèbre des courants d’airs chauds qui alourdissaient l’atmosphère, la rendant irrespirable. Et ce voile qui se faisait, se condensait de plus en plus, obscurcissait les êtres et les choses comme un brouillard d’automne. À certains moments, la densité de la fumée s’accentuant, on ne voyait pas à dix pas de soi. Lorsqu’on parlait, les bouches éjectaient de la fumée, les narines fumaient, comme on voit sur les images la gueule et la narine fumantes des dragons. Et chaque fois que s’appesantissait sur la terre cette énorme nappe grise, la pluie de cendres devenait plus vive et plus pressée. Ces cendres étaient comme une poudre, une poussière qui pénétrait partout, dans les demeures les mieux closes et dans l’organisme humain lui-même, qui l’aspirait par la bouche et le nez. Elle séchait les lèvres et les craquelait. Elle se glissait sous les paupières et brûlait les yeux et les transformait en points rougeâtres. Les poitrines respiraient avec peine, elles étouffaient souvent. Et non seulement la cendre, mais la fumée aussi envahissait les maisons, et, là, l’atmosphère devenait si chargée qu’on se sentait plus à l’aise dehors, en plein dans le brouillard. Et les gens qui passaient ou marchaient dans ce brouillard portaient des figures blêmes, longues, inquiètes et quelquefois stupides d’effroi.

On pouvait s’effrayer à moins. Le jour était devenu comme un crépuscule d’hiver, par un temps nuageux ; mais, au lieu de la paix lourde de silence de ces crépuscules, celui-ci était troublé, remué par toutes sortes de bruits sourds et vagues qui semblaient venir du sein de la terre, comme si le globe terrestre eût craqué de toutes parts avant d’éclater et de s’abîmer dans le néant. Et le sol avait des tremblements brusques, saccadés, des frissonnements longs, des grelottements qui le secouaient jusqu’à d’immenses profondeurs, semblait-il. Parfois on croyait que tout l’univers oscillait et chancelait sur ses bases, semant partout le vertige.

Touts ces bruits, ces secousses, ces pulsations, ces frémissements, ces vibrations étranges de la terre étaient causés par l’incendie sans cesse rugissant dans les bois que cachait toujours l’opaque nuage de fumée et de cendre. Le craquement des bois, le sifflement des flammes, le bourdonnement des tourbillons de fumée, le pétillement des branchages résineux, le crépitement des braises et des brandons, le déchirement qui se faisait dans la fibre des troncs, le gémissement des rameaux flambant comme des torches, le grésillement des gommes, la torsion des racines géantes, leur dislocation, leur brisement affreux, alors que le fantastique géant, qu’elles retenaient avec tant de solidité à la croûte terrestre, penchait peu à peu son torse énorme vers la terre où il allait bientôt s’écraser, tout cela, vous emplissait l’espace de grondements sourds, de rugissements étouffés, de crissements aigus ou confus, de halètements de bêtes égorgées. Puis le grand et lourd tronc de cèdre ou de pin, brisant ses attaches dans un dernier spasme d’agonie, s’abattait pesamment dans le brasier, laissant à ses pieds une large et profonde déchirure d’où s’échappait une buée rouge. Alors, au choc du géant tombé, la terre était secouée, ébranlée pendant un long moment, tandis qu’une trombe de cendres ardentes s’élançait, montait dans l’espace où le vent l’empoignait, la brisait, puis l’éparpillait de toutes parts. Et à chaque instant, un, deux, trois, quelquefois dix et vingt de ces géants des bois s’écrasaient à la fois dans un long hurlement de douleur ou d’épouvante.

La journée fut atroce.

Au soir, le vent se tut. Peu à peu le voile de fumée et de cendre s’éleva, s’amincit, s’évapora tout à fait, laissant à sa place une clarté rougeâtre et découvrant, enfin, les bois à demi dévorés et brasillants. Et la nuit prit l’aspect d’une immense aurore rouge. Le firmament tout entier rougeoyait d’un horizon à l’autre. La mer elle-même, au loin, prenait une nuance roussâtre. Du côté des bois incendiés, on pouvait maintenant apercevoir une immensité de colonnes rouges, de pilastres, de stèles les plus variées offrant les formes les plus capricieuses. Parfois, une nappe de fumée jaunâtre s’élevait doucement et se déployait comme un manteau de pourpre ; et d’autres fois cette nappe avait l’apparence d’une voûte de porphyre rouge parsemée de pendeloques d’or.

Carrington, qui de son navire considérait ce spectacle grandiose et terrible à la fois, se répétait à tout moment, mais avec un doute qui lui serrait la gorge :

— Non, non. Il n’est pas possible, Ô Dieu ! que Louise soit dans cet enfer !

Hélas ! Louise était là, oui, là dans cet enfer, sur un, bûcher flambant, comme ces anciennes vierges romaines jetées dans les fournaises rugissantes, comme une Jeanne d’Arc sur son tas de fagots. Seulement, chose bien extraordinaire, Louise vivait…

♦     ♦


Oui, Louise était là, vivante, mais seule vivante, au sein de ce brasier ardent, si ardent que le lac s’était asséché et que, dans la fontaine de vingt pieds de profondeur, il ne restait plus qu’une mince couche d’eau cendreuse, dont elle puisait un peu de temps en temps pour calmer la soif ardente qui la dévorait, ou pour baigner son front brûlant.

Était-ce miracle ? On pouvait le croire.

À la Cédrière, le premier jour, on ne s’était pas aperçu que les bois, vers le nord, brûlaient ; car en cette clairière, qu’entourait une haute futaie, on ne découvrait qu’un carré de ciel, et cette futaie formait l’horizon. Quand venait un orage poussant ses lourdes nuées, on n’apercevait celles-ci qu’au moment où elles s’avançaient au-dessus de la clairière, cachant le soleil et répandant une ombre lourde. Comment de cet endroit ainsi enclos, ainsi fermé, aurait-on pu voir des fumées d’incendie à plusieurs milles de distance ? Ce fut le soir venu seulement que la pensée d’un incendie vint à l’esprit des habitants de la Cédrière. Car alors on avait remarqué dans le ciel cette rougeur, qui avait la forme d’un large arc de cercle aux nuances changeantes. Mais, le lendemain, dans l’après-midi, la fumée commença de se répandre dans les sous-bois, lentement, légère encore, comme une brume qui s’avance au-dessus de la mer.

Sur le moment, on eut l’impression que Guillaume, qui labourait les champs, avait peut-être eu l’idée de brûler des tas de branchages et de racines sur une pièce de terre neuve. Pourtant, le capitaine lui avait bien défendu de brûler quoi que ce fût, tant on avait eu de peine à étouffer le feu le mois d’avant. Mais la fumée augmentait, s’épaississait, et l’on finit par s’avouer qu’il était impossible qu’un simple feu de branchages fît tant de fumée.

Louise prit le sentier qui conduisait aux champs pour voir s’il y avait du feu de ce côté-là. Elle suivait une direction nord, et plus elle avançait, plus la fumée devenait épaisse, noire et acre. Une fois les champs atteints, elle ne put voir tout de suite Guillaume qui, à peu de distance, labourait paisiblement dans le brouillard de fumée. Elle put entendre sa voix, quand il commandait les chevaux. Ce ne fut qu’à une distance de dix ou douze pas que lui et elle purent se voir. Lui se mit à rire, disant :

— Si ça continue, la demoiselle, on va finir par étouffer. En fait-il une fumée, un peu !

— Je pensais, dit Louise, que tu avais mis le feu à un tas de branchages, et je venais m’enquérir.

— Oh ! il n’y a pas de danger que je mette le feu, la demoiselle, je sais trop bien maintenant ce que c’est.

— Mais alors, d’où peut bien venir cette fumée ?

— C’est bien simple, ce sont les bois qui brûlent par là, dans le nord. Je ne serais pas surpris que les Sauvages aient mis le feu sans le savoir.

Il entendait que des sauvages auraient pu allumer un feu de campement sans penser que, mal éteint, ce petit foyer pouvait faire flamber toute la forêt.

Louise, sans la moindre inquiétude cette fois, retourna à la maison. Elle n’avait pas l’idée de ce que peut être un feu de forêt et le danger qu’il offre.

Quand la nuit tomba, on vit d’immenses lueurs parcourir le ciel en tous sens.

Le capitaine fut pris d’une vague inquiétude. Il n’avait jamais été spectateur d’un feu de forêt, mais il en avait entendu parler. Et tout environnés de bois comme ils étaient, on pouvait craindre que l’incendie, survenant à l’improviste, ne les enveloppât. Mais le feu se trouvant encore loin dans le nord, on ne voulut pas s’inquiéter outre mesure. Tout de même, le capitaine, pas trop bien à l’aise, dit à Guillaume :

— Demain, mon garçon, tu laisseras les chevaux dans l’étable, et au lieu d’aller labourer, tu iras faire une tournée par le nord pour savoir où est le feu. Avec une sécheresse comme il fait depuis plus de deux mois, il est prudent de savoir à quoi s’en tenir.

Le jour suivant, après le repas du matin, Guillaume, le fusil à l’épaule, s’enfonça dans les bois vers le nord, là où le feu semblait être.

Le soir précédent, le vent avait tourné au sud, et dans le cours de la nuit il avait repoussé vers le nord la fumée qui avait envahi les sous-bois. Ainsi, au matin suivant, on put voir que la forêt avait retrouvé sa physionomie ordinaire, et l’on crut le feu éteint. On ne songea point au vent qui tourné au sud, repoussant vers le nord la fumée qui, la veille, était venue du nord où grondait toujours l’incendie activé par un grand vent. À la Cédrière, si l’on ne voyait pas de fumée du moins pouvait-on entendre les sifflements du vent, qui en même temps agitait en tout sens la cime des arbres. Un sourd et continuel bourdonnement emplissait la clairière. De temps à autre une rafale plongeait dans cette ouverture, mettait des rides à la surface unie et calme de l’étang, tournait autour des constructions, secouait volets, portes et fenêtres, remuait les rameaux des cèdres avec brusquerie, puis, glissant au ras du sol et autour des étables raclait des débris de paille et de foin, les soulevait dans l’air en un tourbillon doré qui s’éparpillait ensuite à l’infini. Et à mesure que s’avançait la matinée, le vent prenait de l’ampleur. Une fois, Louise étant allée au lac puiser de l’eau, une de ces rafales plongeantes l’enveloppa ; elle fut saisie, secouée, presque soulevée par ses jupes gonflées, et son chapeau de paille, avec ses brides lâches, s’envola, monta en virevoltant et partit en un voyage inconnu par-dessus le faîte des bois.

Mais elle riait, n’ayant plus d’inquiétude, puisqu’il n’y avait plus de fumée et, par conséquent, plus de feu.

Vers les onze heures, comme le capitaine fumait paisiblement sa pipe, que les deux femmes apprêtaient le repas du midi, on aurait pu voir flotter au-dessus du lac une mince vapeur bleuâtre dans laquelle le soleil traçait des cercles violets ou faisait de multiples plis d’une nuance jaune qui tremblotaient, puis s’étiraient jusqu’à venir frôler les branches des arbres. Et cette vapeur ondoyait doucement, comme un voile qui ondule dans la brise. Elle montait, descendait, planait, et quelquefois s’assombrissait, passant du bleu pâle au bleu foncé ; puis elle s’éclaircissait et devenait blanche et diaphane. Par moments, au plongeon d’une rafale, elle se déchirait par petits lambeaux floconneux qui voltigeaient follement entre les rameaux verts des cèdres, qu’ils tamponnaient et festonnaient d’ouate d’une blancheur de neige. Puis, le coup de vent, en remontant dans l’espace, emportait vapeur, ouate, tampons et festons. Mais la vapeur revenait bientôt, elle se reformait comme une brume, très mince, très légère, si bien qu’on avait peine à la voir. En effet, les gens de la maison ne l’avaient pas encore remarquée. Et cette brume, devenant plus dense, finissait par rendre la visibilité moins nette. Mais un nouveau coup de vent survenait et la dispersait. C’est à l’un de ces moments que Louise dut se rendre à la laiterie. Tout d’abord elle ne vit ou ne perçut rien d’anormal. Mais en revenant de la laiterie à la maison, elle aspira fortement l’air autour d’elle. Et lorsqu’elle fut rentrée elle dit à ses parents.

— Je ne sais pas si j’ai l’odorat dérangé, mais il me semble que ça sent la fumée dehors.

Le capitaine haussa les épaules négligemment.

— Bah ! dit-il, c’est la fumée d’hier que tu as encore dans le nez.

C’était bien possible. Personne n’eut l’idée de jeter au dehors un coup d’œil attentif dans la clairière étincelante de soleil. Et l’on se mit à table. On n’attendait pas Guillaume avant le déclin du jour, en raison de la longue marche qu’il aurait à fournir.

Le repas fut plutôt silencieux. On n’échangeait que de brèves paroles de temps en temps. Depuis que Louise avait parlé de fumée qu’elle croyait avoir sentie, un souci se posait dans les esprits. Quand un coup de vent survenait secouant toute la maison, le capitaine répétait invariablement la même observation :

— En fait-il encore un vent aujourd’hui !

Pour échapper à une vague inquiétude qui finissait par les gagner, Louise et sa mère s’entretenaient de temps à autre, en phrases détachées, un peu au décousu, de petits travaux domestiques qu’elles méditaient d’accomplir dans le cours de l’hiver qui venait, pour occuper leurs loisirs. Louise avait fait monter par Guillaume les pièces d’un métier à tisser, qu’on avait acheté d’occasion, et sur lequel elle voulait faire des toiles et des étoffes. Car la lingerie qu’on avait apportée de Louisbourg s’usait très vite, bien qu’on l’eût en partie remplacée par de la lingerie achetée en Acadie. Il faudrait même tresser de nouveaux tapis, et dame Dumont se réservait cette besogne. D’abord, elle mettrait en effilochées tous les vieux draps de lit, les vieux jupons, les vieilles jupes, les vieux corsages, les vieilles chemises, les serviettes trouées, les nappes déchirées, tout un magasin de guenilles précieusement conservées et entassées dans deux grands coffres de chêne, là-haut dans le grenier. Et puis, quand Louise le voudrait, elle, dame Dumont, carderait et filerait pour que la jeune tille ne fût pas retardée dans son tissage. On voulait faire un bon hiver, remplir les coffres, les armoires et les commodes. D’ailleurs, on n’aurait que cela à faire.

Le repas s’achevait, et elles parlaient encore de ces choses, lorsque le capitaine les interrompit brusquement.

— Écoutez donc… Entendez-vous ce bruit ?

On dressa l’oreille.

— Ce n’est rien, dit tranquillement la mère, c’est le vent.

On percevait un grondement sourd, et cela, en effet, ressemblait au bruit que fait le vent en agitant la cime des arbres.

— Oui, ça doit être le vent, dit le capitaine.

Et l’on finit le repas en silence, sans plus prêter attention aux bruits du dehors, au grincement des volets secoués. Le capitaine se leva et alla bourrer sa pipe, à sa place accoutumée, au coin du feu éteint. Les deux femmes demeurèrent à leur place et se remirent à causer de leurs projets pour l’hiver. Elles se souriaient toutes deux tout en causant, elles étaient si tranquilles et contentes, elles s’aimaient tant d’ailleurs et se comprenaient si bien. Leurs visages ne s’assombrissaient que rarement, à la pensée des absents. Mais elles chassaient bien vite ces pensées qui leur faisaient mal. À quoi bon, d’ailleurs, toujours revenir sur les choses du passé ? Louise, elle, se laissait emporter par le souvenir d’Olivier, trouvant doux d’évoquer leurs premiers amours. Maintenant, elle l’attendait sans se chagriner, sans se donner de soucis ; elle s’était efforcée de se tisser un espoir qui durerait toujours, et avec cet espoir elle vivrait paisiblement. Dans ce monde ou dans l’autre, elle savait qu’un jour Dieu l’unirait au fiancé si longtemps attendu, et alors elle jouirait de toutes les félicités possibles. Ce serait sa juste récompense. Si au fond de son cœur demeurait un reste d’amertume, elle s’efforçait de noyer cette amertume dans le flot de joies que versait en son âme le devoir accompli envers elle-même et ses parents. Elle ne songeait presque plus à Carrington, croyant qu’il l’oubliait. Car, comme il l’avait promis à sa dernière et brève visite, il n’était pas revenu. Il avait dû finir par comprendre que Louise demeurerait fidèle à son serment, qu’il était vain de nourrir des espoirs impossibles, et qu’il valait mieux chercher ailleurs la femme qu’il désirait pour la compagne de sa vie. Avec ces pensées Louise finissait par apaiser les tourments de son esprit.

Le capitaine avait allumé sa pipe et, par habitude, était allé à la fenêtre pour jeter un coup d’œil du côté des étables. On avait dressé, tout à côté, un enclos de pieux et de perches dans lequel on lâchait durant le jour les deux chevaux et le mulet, lorsqu’on ne les utilisait pas. Quant aux vaches, bœufs et moutons, ils étaient comme à l’ordinaire au pâturage, à l’autre bout des champs. Les chevaux, ce midi-là, ainsi que le mulet s’étaient allongés sur le sol, rafraîchi par les bourrasques qui passaient ras de terre, et ils somnolaient doucement. Autour des étables les volailles picotaient çà et là, grattaient les débris et déchets de paille ou les graviers, cherchant quelque grain d’orge ou de blé. Un coq, haut en couleurs, brandissait de temps en temps sa crête rouge, étirait le cou, gonflait ses plumes et lançait dans l’espace un cri clair et prolongé. Puis il avait l’air de prêter l’ouïe, immobile et attentif, ne se tenant que sur une patte. Lorsque le temps était calme, par les matins et les soirs, les échos répétaient son cri et alors il secouait ses plumes de contentement. Mais ce jour-là nul écho, nulle réponse ne vint à son appel. Il parut fâché. II s’ébroua fortement, tourna sur lui-même et se mit à gratter le sol tout en pontifiant du bec et de la prestance. S’il venait à trouver quelque chose, un grain de blé, par exemple, ou un ver, il appelait une poule de ses amies. Oui, mais souvent il en venait dix, douze à la fois qui se précipitaient en battant des ailes. Mais lui, usant de son autorité, protégeait le bien acquis à grands coups de son bec rose sur les têtes qui s’avançaient de trop près. L’amie, alors, approchait, le coq lui indiquait le grain de blé et le regardait picoter et gratter tout en lui murmurant une amourette.

Le capitaine vit que tout était tranquille ; et il allait retourner à se place, quand il lui sembla découvrir de la fumée.

Il regarda sa pipe et la « boucane » qu’elle faisait en pensant que cette fumée qu’il avait cru voir dehors était celle de sa pipe, Mais non, il y avait certainement de la fumée dehors. Ne se rappelait-il point que Louise avait dit, avant le dîner, que ça sentait la fumée ? Il ouvrit la porte, afin de mieux voir et pour être plus certain. Eh oui, dans les sous-bois, vers le sud surtout, c’était tout plein de fumée bleuâtre. Et puis, le grondement entendu redoublait, et cela venait du côté du sud. II y avait certainement quelque chose qui n’était pas ordinaire. Le vent continuait à grandir et à rugir dans l’espace. Mais il n’y avait pas de feu, on n’en voyait pas. Alors que signifiait cette fumée ? D’où venait-elle ?

— C’est peut-être, se dit-il, un reste de le fumée d’hier…

Sans plus s’inquiéter, il referma la porte et alla reprendre son siège, sans songer d’attirer l’attention des deux femmes sur cette fumée étrange.

Louise et sa mère continuaient à s’entretenir doucement. De temps à autre la jeune fille échappait un petit rire clair et gai. La mère souriait, contente, heureuse. Oui, on était si bien, si heureux, après tout ! Combien il y en avait de malheureux qui auraient souhaité être à leur place ? Par exemple, ces pauvres gens qu’on avait dépouillés de leurs biens et déportés en France. Combien de misérables encore, qui n’avaient pas tout ce qu’il faut pour se nourrir et se vêtir ! Combien se voyaient cloués sur des lits de souffrance où les retenaient de longues maladies, souvent incurables, finissant leur existence dans une lente agonie !

Oui, on pouvait être heureux là, dans cette forêt qui leur faisait un rempart inébranlable contre le souffle des tempêtes et des ouragans ; on pouvait être satisfait de son sort et en remercier le ciel.

Mais tout à coup un étrange sifflement traversa l’espace ; puis ce fut un rugissement formidable, suivi peu après d’un éclatement de mitraille.

— Dieu ! qu’est-ce cela ? exclama la mère devenue subitement pâle.

Sans mot dire, le capitaine courut ouvrir la porte pour regarder dehors. Louise, aussi pale que sa mère, l’observait. La minute qui suivit parut angoissante. Avec la porte ouverte, on entendait plus clairement, plus nettement les bruits de l’extérieur. Puis une épaisse fumée survenait, glissant presque à ras de terre, accompagnée comme d’un roulement de tonnerre.

— Mais c’est le feu ! c’est le feu ! cria la mère en courant, à la porte que tenait ouverte le capitaine.

Louise s’était approchée d’une fenêtre. À cet instant, la fumée, plus épaisse, plus noire, montait, dans la clairière vers le ciel, formant au-dessus des arbres un nuage qui s’allongeait, empoigné par le vent, et fuyait en un tourbillon. La clairière devenait obscure, le soleil ne se voyait plus. Puis, un autre nuage de fumée noire succédait au premier, puis un autre encore, et ce n’était plus qu’un terrible tourbillon qui hurlait en se tordant. Et le tourbillon, passant sur la cime les arbres, les frôlant, y laissait des lambeaux de fumée ; mais les cimes frénétiquement agitées les chassaient bien vite, et le vent, les rapaillant, les emportait. De ces lambeaux de fumée que retenait de temps en temps la cime des arbres, tombait une cendre brunâtre, une suie acre qui formait dans la clairière un brouillard, l’obscurcissant davantage.

Une stupéfaction intraduisible s’était peinte sur les visages. Et comme le brouillard de fumée s’engouffrait par gros paquets dans la maison, le capitaine repoussa vivement la porte.

— Mon Dieu ! fit Louise quittant la fenêtre, que pensez-vous de cela, papa ?

La face soucieuse et tirant de sa pipe éteinte d’éphémères bouffées, le capitaine répondit, branlant la tête :

— C’est clair… le feu est dans les bois, quelque part du côté du sud.

— Mais qui aurait bien pu mettre le fou ? demanda la mère, tremblante et toujours très pâle.

— Je me le demande aussi, ma femme. Mais une chose est assez certaine, nous ne sommes plus beaucoup en sûreté ici. Je vais aller voir ce qui se passe, et savoir à quoi nous en tenir au juste.

Il mit un bonnet de laine, prit son bâton, et d’un pas raidi, le dos rond, il sortit et s’engagea dans le chemin menant hors des bois. La fumée envahissait de plus en plus les sous-bois et rendait la visibilité moins nette de moment en moment. Le capitaine parcourut une distance d’environ un demi-mille, puis s’arrêta pour prêter l’oreille et examiner les choses autour de lui. Le grondement de l’incendie devenait plus net, plus distinct. Comme le chemin suivait une direction sud et ouest, le capitaine avait pensé qu’il s’éloignait du foyer de l’incendie. Mais là, il sentit une chaleur lui souffler au visage. Puis, le grondement entendu dans le sud lui parut venue maintenant de l’ouest. Il s’en étonna. Une anxiété le prit. Est-ce que le feu était partout ? À ce moment, un tourbillon de fumée passa, avec un sifflement prolongé, au-dessus du chemin, et le capitaine crut distinguer des lueurs de flamme accompagner le tourbillon. Une chaleur plus forte, survenant par vagues rapides et successives, lui fouetta la figure. Il eut peur. Et, tournant sur ses talons, oubliant ses rhumatismes, il se mit à courir du côté de sa demeure. Une idée lui était venue : courir à la maison, emballer les effets et décamper au plus vite.

Il s’arrêta un moment pour reprendre haleine. Tous les éléments avaient paru s’apaiser, et là où il se trouvait il n’y avait plus qu’une mince fumée.

— Il est possible que le feu ne vienne pas jusqu’à nous, se dit-il, pour échapper à son angoisse.

Mais un nouveau grondement, un nouveau tourbillon de fumée s’élança dans le chemin pour s’élever dans l’espace. Une nouvelle vague de chaleur passa, puis, à une assez faible distance, des crépitements de rameaux enflammés lui firent comprendre qu’il valait mieux suivre sa première idée, emballer et décamper. Il reprit sa course vers la maison.

Dans une angoisse facile à comprendre, Louise et sa mère guettaient le retour du vieux. Elles voyaient bien que l’incendie prenait des proportions terribles à chaque minute qui s’écoulait. L’étang s’était couvert d’une cendre brune et huileuse. Les chevaux et le mulet, dans leur enclos, dressaient les oreilles avec inquiétude, et de leurs naseaux frémissants aspiraient cette fumée annonciatrice d’un danger qui les menaçait. Puis ils se mettaient à renâcler, à hennir, et tout d’un coup, comme saisis d’effroi, bondissaient et galopaient autour de l’enclos cherchant une issue pour fuir. Les volailles, toutes juchées sur un tas de fumier, écoutaient et regardaient de leurs yeux ronds et papillotants, immobiles, comme figées et glacées. Une fois, des perdrix passèrent à tire-d’aile, traversant la clairière, fuyant l’incendie. Une autre fois, ce fut un lièvre qui, débouchant dans la clairière, s’arrêta net, comme surpris, les oreilles droites et les yeux arrondis. Puis, reprenant son élan, il traversa la clairière en quelques bonds et disparut dans les bois, fuyant lui aussi le feu qui venait. Tous les êtres animés prenaient la fuite, cherchant leur salut hors de cette forêt qui ne pouvait plus plus être bientôt qu’une torche immense. Louis comprit qu’il leur fallait, eux aussi, fuir le plus tôt possible : ces petites bêtes qui fuyaient, les chevaux qui cherchaient une issue pour s’échapper au danger qu’ils flairaient, tout cela était un avertissement, qu’on ne pouvait dédaigner.

Enfin, le capitaine parut essoufflé, à bout de forces.

— Nous n’avons qu’une chose à faire, dit-il dès qu’il fut entré dans la maison, charger la charrette des choses les plus indispensables, atteler les chevaux et partir avec nos animaux. Si nous restons ici, nous y brûlerons comme de la paille.

C’était l’avis de Louise et de sa mère. Seulement, il fallait se hâter. Le capitaine suggéra qu’on prit par les champs, afin de rassembler le troupeau dans le pâturage et de s’en faire suivre. On ferait peut-être la rencontre de Guillaume, qui leur serait utile de bien des manières et qui, en outre, pourrait leur indiquer un chemin qui les mettrait hors de danger. Car le capitaine avait annoncé qu’il ne fallait pas songer au chemin de sortie, qui lui avait paru barré par le feu.

Il fallut plus de trois heures pour empiler sur la charrette les choses les plus nécessaires, atteler les chevaux et partir. Dans une grande armoire on avait entassé les volailles. Derrière la charrette et retenu par une corde passée à son cou, le mulet suivait. Le capitaine et sa femme étaient assis sur le devant de la charrette. Louise, ayant, dit qu’elle monterait plus tard sur la charge, marchait derrière le mulet et la charrette. On atteignit les champs, puis le pâturage, sans avoir rencontré Guillaume. Si l’on s’éloignait du foyer de l’incendie, il n’en restait pas moins une épaisse et âcre fumée qui rendait l’air presque irrespirable. Au-dessus des bois le vent continuait à rugir et à charrier des tourbillons de fumée. Le grondement de l’incendie, quoique diminué par la distance, s’entendait encore. Dans l’obscurcissement du soleil une ombre sévère et lourde planait. Toute la nature prenait un aspect de tourmente, de catastrophe et de deuil. Les cœurs se serraient d’inquiétude et d’angoisse.

Louise avait rassemblé le troupeau et elle essayait de le pousser devant les chevaux. Le capitaine, ne connaissant aucune voie pouvant le conduire hors des bois, avait décidé de suivre un vallon auquel, dans son imagination, devait succéder un autre vallon, si bien que de vallon en vallon on finirait par trouver une issue. Le vallon allait dans une direction nord et ouest. Mais une chose bientôt les contraria, le troupeau refusait de s’éloigner du pré. Dès que Louise l’avait rassemblé, il se débandait, et se dispersait. À deux ou trois reprises elle essaya vainement de les conduire dans le vallon et de les pousser devant l’attelage. Que faire ? On perdait un temps précieux. Le capitaine se fâcha.

— Au diable ces sacrées bêtes ! cria-t-il à Louise. Tant pis pour elles si elles se font prendre par le feu !

Il fit monter Louise, hors d’haleine, sur la charge et l’on repartit. Au bout d’un quart d’heure de marche, on s’aperçut que la fumée envahissait le vallon, et plus on avançait, plus cette fumée devenait épaisse. Il parut encore que le grondement de l’incendie devenait plus distinct, plus fort et qu’on s’en allait à sa rencontre. Une fois, une colonne de fumée, haute et noire, jaillit devant eux, pas très loin, suivie par des craquements dont on ne pouvait dire la nature, mais qui faisaient clairement entendre que là, tout droit devant eux, il n’était pas bon de s’aventurer. D’ailleurs, comme le vallon faisait un coude assez prononcé vers le nord, l’attelage s’arrêta subitement, devant une muraille infranchissable pour la charrette. C’était un coteau fortement boisé qui fermait le vallon et, naturellement, tout passage. Et par delà ce coteau, on pouvait percevoir de mieux en mieux la rage de l’incendie.

— Mais le feu est de tous côtés ! cria dame Dumont, à peu près terrifiée.

Louise venait de sauter à bas de la charge, avec l’intention de chercher, contre tout espoir, une issue qui les mènerait au salut. Car il apparaissait comme impossible d’aller plus loin, comme l’avait dit le capitaine devant l’obstacle qui se présentait. Il était inutile de chercher une issue hormis ce vallon par où l’on était venu se buter à ce coteau, et ce vallon ne pouvait que les ramener dans la zone du danger. On consulta Louise. Celle-ci, qui comprenait la situation désespérée dans laquelle on était, voulut cependant redonner un peu d’espoir à ses pauvres parents, dont elle n’avait pas de peine à deviner la terrible angoisse, sinon l’épouvante. Elle dit qu’il fallait revenir sur leurs pas, regagner l’habitation et à tout risque, tenter de trouver leur salut par le chemin de sortie. Là, du moins, on savait où l’on irait, et l’on n’aurait qu’un mille de chemin à franchir une affaire de trois quart d’heure, du pas lent qu’on allait. On suivit le conseil de la jeune fille, on reprit le chemin de la maison. Que pouvait-on faire de plus ou de mieux ?…

Cependant le vent tournait en tempête. L’espace, les bois, les champs s’emplissaient de bruits si divers et si tumultueux, si pressés et si successifs, que c’en était un fracas continu. Maintenant, on se rapprochait encore du foyer de l’incendie, là, vers le sud, où il avait beaucoup plus d’ampleur, de violence et de rage que du côté du vallon. On semblait approcher d’une fournaise ardente qui soufflait du feu au visage avec une fumée étouffante. Les chevaux commençaient à s’exciter, renâclant, mordant leurs mors, dansant donnant des coups de collier comme pour briser les attelles, casser les traits, se libérer et prendre la fuite. Le capitaine pouvait difficilement les contenir. On atteignit enfin la clairière, dans laquelle plongeait un véritable ouragan. Pour s’entendre parler, il fallait crier. La fumée s’y amassait au point qu’on avait peine à voir le chemin.

On ne perdit pas de temps. Le capitaine dirigea l’attelage vers le chemin de sortie, pressant les deux bêtes de la voix et du geste. Là, dans ce chemin étroit, de dix pieds de largeur seulement, bordé de chaque côté d’une haute futaie se dressant sur des sous-bois touffus et où le vent ne pénétrait pas, hormis quelques légers souffles qu’il y échappait en passant à la cime des arbres, la fumée s’accumulait, se concentrait jusqu’à former un rideau qui, à dix pas, dérobait les choses à la vue. En outre, la chaleur, dont les vagues moins vives, plus lentes, devenait insupportable.

N’importe ! l’espoir d’un salut proche allégeait les esprits tourmentés. Vingt minutes de marche, au pas accéléré que prenaient peu à peu les chevaux aux commandements de leur conducteur, et l’on serait hors de cette fournaise et en toute sécurité.

Un destin implacable s’acharnait-il à ces pauvres gens ?… On venait à peine de s’engager dans ce chemin qu’un long et affreux craquement se produisit à quelques pas seulement de l’attelage. Puis, l’on vit à travers le rideau de fumée un pin énorme s’abattre en travers du chemin, déraciné et couché par la force du vent. Ce tronc énorme, garni de ses longs rameaux, barrait le chemin à une hauteur de cinq ou six pieds. On était pris, plus d’espoir à garder. Que faire, sinon rebrousser chemin une fois encore ? Et où irait-on ? Une forte branche d’un tremble voisin, que le pin en tombant, avait cassée, et qui était restée un moment suspendue à une branche plus basse du même tremble, fut emportée dans une rafale de vent et vint s’abattre sur la croupe des chevaux. Ceux-ci, déjà excités, tourmentés par la peur, se cabrèrent de frayeur et reculèrent d’un mouvement brusque. Une roue de la charrette heurta un tronc d’arbre renversé tout au bord du chemin. Et comme les deux chevaux s’excitaient encore à ce choc, ils donnèrent un autre coup de collier à reculons. La roue de la charrette grimpa sur le tronc peu élevé. Puis, les chevaux, que le capitaine ne pouvait plus maîtriser, tentèrent de tourner brusquement vers la droite et, ainsi, rebrousser chemin vers la ferme. Mais la charrette, avec sa roue gauche juchée sur le tronc d’arbre, perdit, dans ce brusque mouvement à droite, l’équilibre, emportée d’ailleurs par la charge, et se renversa dans le chemin. Ce fut alors le désastre. Les chevaux brisèrent leurs traits et s’élancèrent follement vers la clairière, et le mulet suivait, ayant lui aussi cassé sa corde. Les trois bêtes disparurent.

Il serait bien difficile de peindre avec exactitude la scène qui suivit. Une chose est certaine ; dans le fracas de la tourmente c’était l’horreur qui régnait là, l’horreur à son paroxysme, peut-être.

Louise, sans doute ayant prévu l’accident, avait sauté de la charge où elle était montée, lorsque la roue gauche de la charrette avait heurté le tronc d’arbre. Elle ne savait que faire. Elle se tenait un peu à l’écart, figée, voulant parler, donner un conseil, mais ne trouvant rien et, peut-être, incapable dans le vacarme des éléments de se faire entendre. D’ailleurs, tout ce qui suivi ne dura que quelques secondes. Les choses lui apparurent comme dans un rêve. Elle vit la charge culbuter, les chevaux se libérer et s’enfuir. Puis, le capitaine qui se relevait après avoir roulé sur le chemin avec la charge, et, enfin, dame Dumont, tombée dans le sens opposé à son mari, à gauche, mais ne se relevant pas. Instinctivement le capitaine et Louise coururent à la pauvre femme, et virent à son front une large tache de sang qui coulait encore dans d’herbe roussie et le sable. En tombant, son front avait heurté une souche au bord du chemin, et sous la violence du choc elle avait perdu connaissance. Elle demeurait inanimée. Elle n’était pas morte, car on pouvait voir qu’elle respirait. Le capitaine, accroupi près d’elle, gémissait et pleurait, oubliant tempête, feu et fumée. Mais Louise, retrouvant un peu de calme, songea tout de suite à donner des soins à sa mère. De son mouchoir elle étancha le sang, afin de voir si la blessure était bien grave. Mais que pouvait-elle voir dans la fumée et l’ombre qui se faisait ? Et que pouvait-elle faire, sinon relever la pauvre femme et l’emporter ? Où ? à l’habitation. Pouvait-on aller ailleurs ?… Alors, on aurait pu voir cette frêle jeune fille et ce faible vieillard se charger de ce corps trop lourd pour eux et, à pas très lents et en chancelant, l’emporter vers la maison et vers le foyer d’incendie. Heureusement, on était tout près de la clairière.

Maintenant, dans l’habitation, secouée par la tempête, gisait, inanimée pour toujours cette fois, dame Dumont. Elle était morte, chemin faisant, sans qu’on s’en aperçut. En pénétrant dans la maison, Louise, la première, reconnut, qu’on ramenait un cadavre…

♦     ♦

Dame Dumont dormait de son dernier sommeil dans sa chambre et sur son propre lit. Agenouillé près du corps, le capitaine continuait à gémir et à pleurer. La nuit venait, et quelle nuit, Seigneur ! Louise, après avoir essayé, et bien vainement, de consoler son pauvre père, dont la douleur était pour elle une souffrance indicible, se découragea. Un moment, elle demeura debout au milieu de la chambre, toute droite, très pâle et sans un mouvement, comme pétrifiée, considérant d’yeux humides cette morte et ce pauvre vieux écrasé de douleur. Si elle ne bougeait pas, elle sentait du moins son cœur se briser. Que n’eût-elle donné pour rendre la vie à sa mère et la joie à son père ! Elle aurait tout donné, sa vie la première. Un lourd sanglot, une fois, l’agita des pieds à la tête. Puis, tout à coup, comme sortant d’un rêve, elle promena autour d’elle un regard égaré. Elle vit la nuit envahir la chambre, une nuit opaque presque et secouée du bruit de la tempête. Louise, maintenant, distinguait difficilement ce qui s’offrait à ses yeux. Elle voulut faire de la lumière. Mais elle se souvint que les lampes avaient été emballées et chargées sur la charrette avec d’autres effets. Si elle se rendait à la chapelle, elle y trouverait quelques bouts de chandelles peut-être ? Elle quitta la chambre et pénétra dans la grande salle commune, sombre, déserte, et dont une partie du mobilier avait été enlevée. Et alors, elle se vit tout à coup comme seule sur la terre et abandonnée. Seule ? non. Un sourire, mais si triste, passa fugitivement sur ses lèvres ; elle venait d’évoquer le souvenir d’Olivier. Puis, ce fut l’image de Carrington qui se présenta, mais qu’une autre image chassa aussitôt, celle de Guillaume. Au fait, ce Guillaume, où était-il ? Que faisait-il ? Pourquoi ne revenait-il pas ? Ah ! le pauvre et innocent Guillaume, reviendrait-il jamais, pris comme elle-même dans un implacable cercle de feu qui petit à petit se rétrécissait, se refermait.

Cependant Louise était arrivée à la chapelle. Y ayant trouvé une obscurité complète, à cause du volet fermé de l’unique fenêtre, elle chercha sur des tablettes un bout de chandelle en tâtonnant des mains. Elle n’en trouva pas. Pourtant elle savait qu’il y en avait quelque part. Elle parcourut la petite chapelle en tous sens sans découvrir ce qu’elle cherchait. Elle s’énervait, elle s’affolait dans l’horrible sarabande déchaînée au dehors, dont le vacarme continu pénétrait tout l’intérieur de la maison, qui elle-même semblait danser dans la ronde infernale. Louise, dans ce tumulte, dans les vibrations qui secouaient le sol, sentait un vertige la prendre au cerveau.

Tout à coup, dans un interstice du volet, elle crut percevoir des lueurs rouges traverser l’obscurité du dehors, tandis que d’innombrables crépitements pareils à une averse de grêlons s’abattant sur la toiture d’une maison aux tuiles sonores, répandaient de tous côtés un bruit de fusillade. À la même minute, un cri long et strident, semblable au braiment de l’âne, retentit, suivi aussitôt de deux hennissements. Louise pensa que les chevaux et le mulet, partis à l’aventure et ne trouvant pas d’issue pour échapper au danger qu’ils avaient flairé, étaient revenus aux étables. Puis encore, ce fut une longue suite de meuglements, de mugissements, de bêlements plaintifs. Ainsi, tous les animaux de la ferme, effarés, épouvantés, étaient revenus vers l’habitation de leurs maîtres, comme s’ils en attendaient aide et secours, les appelant de leurs longs cris de détresse.

— Les pauvres bêtes !… murmura Louise apitoyée.

Alors, lui vint le souvenir des volailles restés sur le chemin et enfermées dans l’armoire. Elle soupira fortement en songeant en quelle détresse elles devaient, elles aussi, se débattre. Oui, les pauvres bêtes auxquelles elle avait donné ses soins quotidiens avec tant de tendresse !

Comme le cri des animaux continuait à se mêler aux fracas de la tempête, attirée par elle n’aurait su dire quelle force ou quelle puissance, elle alla à la fenêtre jeter un coup d’œil dehors par l’interstice du volet. Elle put voir qu’il se faisait un grand cercle de lumière, et dans ce cercle les animaux tournaient, pris d’un affolement qui leur faisait perdre tout instinct de conservation. Ce grand cercle de lumière redoubla l’angoisse de la jeune fille.

Elle quitta la chapelle en courant. Elle trouva la grande salle tout illuminée par les clartés rouges de l’extérieur. Elle se précipita vers la porte, l’ouvrit. Elle poussa une clameur… Oh ! quel affreux spectacle ! Là, devant elle, sous ses yeux terrifiés, c’était l’enfer qui rugissait, l’enfer dans toute son horrible laideur, dans tous ses déchaînements. De longs jets de flammes jaillissaient de partout et volaient dans l’espace. Des brandons voletaient, tombaient et enflammaient des parties encore intactes de la forêt. Des serpents de feu couraient à travers les troncs des arbres en sifflant. Et des nuées de flammèches montaient, s’élevaient très haut, se mêlaient aux fumées, s’éteignaient, reparaissaient, puis s’abattaient comme une pluie de feu. Louise aperçut soudain une haute flamme éclater devant elle, ne sachant comment, ni d’où elle venait ; puis, avant d’être revenue de sa surprise, elle constata que les étables flambaient, poussant vers le ciel obscur de hautes langues de feu. À cette vue, un vague soupçon la saisit. Elle sortit dans la cour et lança un coup d’œil inquiet vers le toit de la maison. Horreur ! toute la toiture était en feu. À cet instant, un coup de vent terrible plongea dans la place, un nouveau nuage de fumée noire roula, tout illuminé de flammes, et Louise fut saisie dans ce tourbillon. Elle se sentit soulevée, emportée… Elle cria, mais son cri fut couvert par un craquement, un déchirement affreux, comme le toit de la maison s’effondrait en lançant dans les airs une immense gerbe de flammes et d’étincelles. Louise venait de tomber tout près de l’étang dont les eaux, à demi taries, bouillaient et fumaient.

Et l’ouragan de feu, de fumée, de rugissements et de clameurs continuait…

Tous les animaux venaient de s’élancer dans une course éperdue vers le nord… toujours vers l’incendie qui les guettait.

♦     ♦


Le soir du quatrième jour, lorsque le rideau de fumée et de cendre se fut dissipé et qu’apparut l’immense brasier rouge qui illuminait ciel et terre, avec son infinité de colonnes et de pilastres de feu, presque tous les habitants de la Pointe-aux-Corbeaux se dirigèrent vers ce spectacle qu’ils voulaient considérer de près.

Carrington, devant ce tableau splendide et terrible à la fois, avait senti comme une pointe acérée et brûlante entrer dans son cerveau. Il ne cessait de penser à Louise, à Louise qui n’avait pas été revue, pas plus que son père et sa mère, pas plus que l’engagé, Guillaume. Qu’était-il advenu de ces gens ? La pensée d’un malheur irréparable le troubla profondément. Un remords lui vint, s’accusant d’être la cause de ce malheur. Si, en effet, il avait rendu à Louise son fiancé, celui-ci les aurait peut-être arrachés, elle et ses parents, à cette horrible mort. Il pouvait donc s’accuser d’avoir tué Louise et ses parents. N’ayant pu accomplir le crime qu’il avait médité contre Olivier, parce que la vision de Louise, qui le poursuivait, l’en avait empêché, il commettait un autre crime, un triple crime, dans un coup de folle jalousie. Trois victimes innocentes dorénavant le marqueraient pour toujours comme l’auteur de leurs tortures imméritées. Il n’était plus qu’un criminel de droit commun, lui le gentilhomme, lui l’honnête homme fier de son nom et de sa position sociale. Tout son visage blême, une honte le couvrit d’un rouge ardent, de ce même rouge dont le brasier là-bas, achevant de consumer ses victimes, rougissait la face du ciel.

En proie à ces regrets, à ces tourments, au remords qui mordait son cœur, Carrington se promena longtemps sur le pont de son navire, éclairé d’une rougeur sanglante par les clartés rougeâtres qui emplissaient le ciel. Le navire était désert, marins, soldats et officiers, attirés par la curiosité, étaient allés, en même temps que les villageois, aux abords du brasier. Carrington, tout en pensant à Louise, n’oubliait pas son fiancé, Olivier, toujours enfermé dans une cabine de l’entrepont. Vers les dix heures, il aperçut un canot se détacher de la rive et venir dans la direction de son navire. Il reconnut deux de ses officiers. L’un d’eux connaissait les relations de Carrington avec les gens de la Cédrière et venait en toute hâte lui faire une communication à leur sujet. Et voici ce qu’il lui dit :

— Monsieur, il se passe là-bas — il indiquait les bois incendiés — un fait étrange. On peut distinguer, à travers les colonnes de feu, une forme humaine qui va et vient et une forme qui a toute la ressemblance d’une femme.

À ces paroles, Carrington bondit.

— Êtes-vous certain des choses que vous avancez, monsieur ? dit-il d’une voix tremblante d’émotion.

— Mon camarade a vu, comme moi, de ses propres yeux, et tout le monde qui se trouve rassemblé là-bas a vu et voit encore la même femme se promener dans ce brasier.

Carrington parut frappé d’hébétude. Il réfléchit un moment. Puis, prenant une résolution, il commanda aux deux lieutenants :

— Attendez-moi un moment, je vous donnerai ensuite mes ordres.

Il gagna précipitamment la cabine d’Olivier.

Malgré l’ennui et l’angoisse qui le rongeaient sans relâche dans sa prison, Olivier finissait par se résigner à son sort. Toutes choses ont une fin, se disait-il, et un jour ou l’autre je recouvrerai ma liberté. Tout ce jour-là, il avait vu ce ciel obscurci par la fumée ; et maintenant il contemplait par le hublot de sa cabine cette immense et fantastique rougeur dans la voûte du ciel, et reconnaissait sans peine qu’elle provenait d’un feu de forêt.

Mais que pouvait lui importer que le feu dévorât les forêts du Nouveau-Monde ! Pouvait-il s’imaginer que Louise et ses parents vivaient au sein d’une forêt, et que cette forêt, à une très faible distance où il se trouvait, brûlait et dans ses flammes et ses cendres ensevelissaient ceux-là mêmes qui l’habitaient ? Il regardait ce ciel rouge par simple curiosité. Il ne pouvait d’ailleurs voir autre chose, sauf les rochers et les bois qui bordaient la baie.

Il entendit une clef tourner dans la serrure de sa porte. Il n’attendait personne, ayant reçu sa ration du soir quelques heures auparavant. Qui venait à cette heure tardive ? Il reconnut tout de suite Carrington et ne tarda point à remarquer la lividité de son visage.

— Monsieur, dit Carrington d’une voix tremblante et un peu précipitée, un hasard vient de m’apprendre que vous êtes le fiancé d’une jeune fille qui habite en ces lieux…

— Ah, ça, monsieur, cria Olivier d’une voix frémissante, voulez-vous me parler de ma fiancée, Louise Dumont ?

— Elle-même.

— Mais comment savez-vous… quel est ce hasard…

— Écoutez-moi, monsieur, et je vous prie de garder votre calme. Votre fiancée et ses parents habitaient au sein d’une forêt, à quelque deux milles d’ici, et cette forêt a été incendiée. On n’a pas revu ses habitants, et personne ne peut dire ce qu’ils sont devenus. Or deux de mes officiers qui reviennent des abords de la forêt, qui n’est plus qu’un champ de troncs calcinés que le feu achève de consumer, m’informent qu’on peut voir une silhouette de femme se promener à travers ce feu. La chose est incroyable, et cependant tous deux me jurent dire la vérité. En tout cas, j’ai pensé qu’il vous serait possible de reconnaître cette femme, du moment qu’elle est de vos relations.

Olivier était devenu tout blême.

— Oh ! fit-il avec horreur… si c’était ma fiancée…

— Eh bien ! monsieur, reprit Carrington, c’est à vous de vous en assurer. Je vous rends votre liberté.

— Vraiment, monsieur, vous me libérez ?

Olivier avait saisi une main de Carrington et la serrait avec reconnaissance.

— Je vous libère et vous accompagne là-bas, à cette forêt, incendiée.

— En ce cas, monsieur, allons, allons vite. Oui, j’ai comme un pressentiment que cette femme est Louise, ma fiancée.

Les deux hommes montèrent sur le pont et Carrington commanda aux deux officiers de le conduire à terre avec le commandant français. Dix minutes après, les quatre hommes couraient vers les bois brûlés.

Des villageois, soldats et marins s’étaient groupés sur une hauteur d’où ils pouvaient admirer le grandiose spectacle qui s’offrait à leur vue. Quoiqu’on fût assez éloigné du brasier, on sentait l’ardente chaleur qui s’en dégageait. Ce fut là que dirigèrent leurs pas Carrington et Olivier, accompagnés des deux officiers. Cette éminence s’élevait à peu près vis-à-vis du chemin qu’on avait taillé dans la forêt pour atteindre l’habitation. Ce chemin, maintenant, avait l’aspect d’une large avenue bordée de colonnes de porphyre et de pilastres d’or. Les arbres qu’on avait abattus et couchés le long de ce chemin avaient été consumés et l’intensité de ce feu avait bien vite calciné les arbres bordant le chemin, et ces arbres avaient en peu de temps été réduits en cendre, lui donnant ainsi plus de largeur et une surface unie recouverte d’une couche de poussière argentée. Seulement, par endroits, des arbres à demi consumés étaient tombés en travers, l’obstruant.

Lorsque Carrington et Olivier arrivèrent au sommet du monticule, tout le monde qui s’y trouvait était silencieux, et tous les yeux se rivaient sur le spectacle qui se présentait avec une imposante grandeur. Des femmes, qu’une trop vive émotion étreignait, se pendaient au bras de leur mari, ouvrant des yeux démesurés dans lesquels se lisaient à la fois l’admiration et l’horreur. Et tous ces visages étaient rouges des lueurs mêmes du brasier ardent qui s’étendait à perte de vue.

Un bourdonnement léger et continu se faisait, auquel se mêlait tantôt un vif pétillement, tantôt une détonation assourdie. Par instants, une branche à demi brûlée se détachait d’un tronc avec un bruit sec de verre qui se casse et tombait dans une longue traînée de flammes qui sifflaient. On voyait courir et serpenter au ras du sol de multiples flammes, petites et multicolores, elles se croisaient, s’enjambaient, se heurtaient avec les crépitements d’étincelles, puis se mouraient dans un long soupir. À d’autres moments, on voyait encore de ces petites flammes grimper au long des fûts brasillants ; elles avaient l’apparence de ces feux follets qu’on voit voltiger dans les cimetières, autour des pierres tombales. D’autres fois, elles éclataient de lueurs si vives qu’on pensait voir s’allumer des feux de Bengales. D’autres flammes, encore, plus légères, plus transparentes, traçaient des dessins très curieux, tels des papillons dont les ailes étincelaient comme des émeraudes ou des rubis. Il y avait là une animation extraordinaire dans un mélange de joie et d’amertume, car de temps en temps il s’élevait comme un rire clair et joyeux de jeune femme heureuse, ou c’était un long gémissement comme un râle d’agonie. Une fumée blanche et rose planait de toutes parts, sur toute l’étendue du pays. Et à travers ce voile diaphane on voyait des troncs d’arbres, que le feu rongeait dans leurs racines, pencher, pencher lentement par petites secousses vives ; puis on entendait des déchirements de racines, et le tronc s’écrasait avec un bruit mat. Un autre suivait, puis un autre encore… Et chaque fois qu’un de ces troncs s’abattait, une gerbe d’étincelles montait très haut, s’élargissait en forme d’éventail, oscillait un instant et tombait comme une pluie d’étoiles en pétillant.

Eh bien ! là, dans les ardeurs atroces de ce foyer, une femme vivait. On la regardait d’yeux fous. Car elle semblait se promener dans ce feu comme en un jardin de fraîcheur. Elle n’allait pas loin : quelques pas d’un côté et quelques pas de l’autre. Le plus souvent elle gardait sa tête penchée vers le sol, et l’on eût pensé qu’elle cherchait quelque chose. Souvent aussi, elle s’arrêtait, levait la tête vers le ciel et demeurait un moment en contemplation, avec ses longs cheveux noirs dénoués et s’allongeant jusqu’à ses reins comme une mante de soie. Quelquefois elle s’agenouillait, penchait le front et paraissait prier.

Olivier et Carrington étaient arrivés à l’un de ces moments. D’un geste prompt, Olivier prit des mains de Carrington la lorgnette qu’il lui présentait et la porta à ses yeux. À peine avait-il braqué la lorgnette sur le brasier et la femme qu’on y voyait qu’il poussait un cri sourd, jetait la lorgnette et comme un fou qui s’échappe s’élançait vers le brasier en criant de toute la force de ses poumons :

— Louise !… Louise !… Louise !…

Carrington courut après lui pour le retenir, croyant qu’il allait se jeter dans le feu.

Mais Olivier n’alla pas loin, car bientôt il enfonça à mi-jambes dans une sorte de lave bouillante comme un plomb fondu. Et ses cheveux et sa barbe, aux ardeurs de cette fournaise, se mirent à grésiller, tandis qu’une odeur de linge brûlé montait à ses narines. Il sentit un feu violent qui s’attaquait à lui pour le lui dévorer. Il comprit que ses vêtements allaient s’enflammer. Une terreur le fit tourner sur lui-même, et en quelques bonds terribles se tira de cette lave et de ce feu. Puis, hors d’haleine, étouffant, il se jeta sur le sol, s’y roula un moment avec des hoquets.

Carrington était accouru pour lui venir en aide. Mais déjà Olivier s’apaisait, reposé par la fraîcheur de la terre, ne sentant presque plus les brûlures du foyer. Il se remit debout, navré, désespéré, regardant cet enfer qu’il ne pouvait approcher et qui retenait prisonnière celle qu’il aimait et qui lui était promise.

Carrington l’entraîna vers le monticule et lui dit :

— Il est inutile, monsieur, de tenter le sauvetage de cette malheureuse ; vous n’auriez pas fait dix pas dans ce brasier, que vous seriez devenu une torche vivante. Aussi, je me demande comment il peut être possible à cette femme de vivre au sein d’un tel enfer.

— Ah ! monsieur, cria Olivier en pleurant, ne voyez-vous point qu’il y a là un miracle ?

— C’est-à-dire, reprit Carrington, que c’est Dieu qui la préserve ainsi de la mort ? Eh bien ! que loué soit Dieu, car une fois que ce brasier sera éteint, elle pourra sortir de là.

Puis il se mit à faire une description des lieux, qu’il connaissait bien. Avant que le feu eût dévoré ces bois et là même où l’on voyait la jeune fille, s’étendait une vaste clairière mouillée par un bel étang, un lac, à bien dire. Dans cette clairière le capitaine Dumont avait bâti son habitation et ses étables. À présent, ainsi que Carrington le constatait, les constructions avaient disparu, consumées par le feu. Tout avait été brûlé, il n’y restait que le lac asséché. On pouvait croire aussi que le capitaine, sa femme et l’engagé, Guillaume, avaient péri dans ce feu, puisqu’on ne voyait plus que Louise. Ainsi, ajoutait Carrington, là où se trouvait la jeune fille, dans l’ancienne clairière, il n’y avait pas de feu à proprement parler. Et si Louise souffrait, ce n’était pas par les flammes ou les braises, mais par la terrible chaleur que devait exhaler cette fournaise. Il expliquait encore que, si l’on ne pouvait supporter l’ardeur du brasier à cent pas et quand on ne le sentait que d’un côté, il fallait bien admettre qu’il y avait miracle, en considérant Louise enfermée dans un cercle de feu, dont le centre se trouvait à cent cinquante pas environ de la circonférence. On pouvait avec raison s’étonner qu’elle vécût encore, et l’on s’étonnait davantage de voir que ses vêtements ne s’étaient pas enflammés et demeuraient intacts. Oui, c’était un miracle…

Olivier, croyant sentir encore du feu dans ses membres, s’était jeté par terre, dont la fraîcheur le calmait. Depuis qu’il avait tenté d’approcher la fournaise, tout le monde le considérait avec une grande compassion. L’un des officiers qui accompagnaient Carrington avait fait circuler que cette jeune femme, qu’on apercevait dans la fournaise, était la fiancée de ce Français. On put voir des femmes et des jeunes filles qui pleuraient. On percevait des murmures et des chuchotements, et toutes ces voix étouffées avaient des accents de grande pitié.

Olivier, le front penché, sombre et désespéré, malgré les paroles d’espoir que lui disait Carrington, s’abîmait en ses pensées.

Louise, là-bas, demeurait agenouillée. De temps en temps elle levait au ciel ses yeux et ses mains jointes, paraissant implorer le Tout-Puissant de mettre une fin aux souffrances qu’elle subissait. Dans tout ce rouge ardent qui brûlait la prunelle de ses yeux, elle ne pouvait pas voir ceux qui la considéraient du haut du monticule. Elle en venait à penser que toute la terre s’était enflammée. Elle avait lu dans des livres que le centre de la terre était du feu, et que, au commencement des temps, ce globe terrestre n’avait été qu’une boule de flammes. Mais cette boule s’étant refroidie peu à peu, seul son centre était demeuré en fusion. Elle avait lu encore que les temps auraient une fin et que la terre retournerait à sa matière originelle, redevenant un globe de feu et faisant périr le monde entier. En évoquant ces fables, elle imaginait que l’Enfer, dont avaient tant parlé les Livres Saints, était précisément ce qui s’offrait à sa vue et l’entourait. Seulement, elle s’étonnait grandement de n’y point voir de damnés, de se voir seule, abandonnée, solitaire… oui, l’unique damnée du genre humain. Elle s’étonnait d’autant qu’elle ne pouvait découvrir dans sa conscience très nette aucun péché, faute ou crime qui pût la rendre passible d’un tel châtiment. Et elle pensait à son père, à sa mère, dont elle ne pouvait trouver les restes dans les cendres de la maison incendiée. Dieu les avait-il appelés tout de suite dans son ciel, la laissant, elle, seule dans l’enfer ? Et Guillaume ?… nul doute que le pauvre garçon avait, lui aussi, trouvé la mort ; et, comme il était bon, on lui avait fait tout de suite une belle place dans le paradis. Pauvre Louise, il semblait que sa raison s’en fût allée.

Mais sa tête devenait lourde sous la chaleur extrême qui pesait sur elle. Elle se leva et s’avança près du lac pour baigner son visage brûlant. Mais elle n’y vit qu’une boue grisâtre. Elle se dirigea vers la fontaine, elle paraissait marcher comme dans un rêve. Elle aperçut l’extrémité d’une échelle qui s’enfonçait dans la fontaine. Elle parut d’abord surprise, et, s’arrêtant, sembla réfléchir, le front penché. Puis elle esquissa un vague sourire : elle se souvenait. Oui, cette échelle, c’est elle-même qui l’avait apportée et glissée dans la fontaine. Oui, comme l’incendie arrivait au paroxysme de sa rage, elle s’était réveillée comme d’un long sommeil, couchée sur le bord du lac. Le feu venait sur elle, elle se sentait déjà brûler, elle allait périr. Une échelle était posée le long de l’enclos. Elle connaissait bien cette échelle : on s’en servait quelquefois pour monter au fenil de l’étable. Elle y courut, la prit, la souleva, l’emporta, la jeta dans la fontaine à demi pleine d’eau froide, et descendit les échelons jusqu’à ce que la moitié de son corps baignât dans l’eau. Elle était sauvée…

♦     ♦

Là-bas, sur le monticule, les spectateurs continuaient de regarder.

Le spectacle variait de temps en temps ses nuances et ses aspects. Lorsque du ras du sol s’élevait une vapeur de fumée blanche, c’était comme un voile transparent qui s’agitait doucement, et au travers de ce voile on croyait voir les colonnes rouges trembler, grandir, se rapetisser. Le tableau variait aussi ses couleurs, et selon que cette vapeur était plus ou moins dense, le jaune doré passait rapidement à l’écarlate violent ou au pourpre sévère. Par moments, tout le tableau s’obscurcissait d’une ombre qui passait et qu’on ne voyait pas. Alors, tout devenait d’un violet sali ou d’un rouge noirâtre, de ce rouge des caillots de sang. Les clartés du ciel imitaient celles de la terre, elles étaient pâles ou sombres, selon que le brasier se faisait plus vif ou plus terne. Lorsque cette ombre s’effaçait, l’éclat des lueurs reprenait tout son prestige, et alors on voyait très loin ; les regards ne trouvaient plus de bornes, c’était l’infini d’un océan rose se perdant dans l’horizon d’un ciel violet où toutes choses se confondaient et disparaissaient dans une éternité. Les colonnes rouges qui se dressaient nettement au bord du brasier perdaient au loin leurs lignes et leurs contours, elles se mêlaient les unes aux autres, se rapprochaient, se serraient, s’enlaçaient et finissaient par se confondre en une nappe d’or en fusion.

Çà et là, des fûts carbonisés se haussaient comme des marbres noirs dans un champ des morts ; ils étendaient des bras décharnés que, par moments, ils agitaient dans un geste désespéré et pitoyable. D’autres formaient des croix d’un dessin régulier, et l’on pouvait remarquer la croix latine, la grecque, la papale et la croix de Lorraine. Leur hauteur variait, la longueur de leurs bras aussi, dont l’un, parfois, manquait. On en voyait de toutes petites qui jetaient de faibles lueurs et de teintes variées parmi lesquelles on remarquait le cramoisi, le bleu ciel, le vert pomme et le violet et quelquefois le jaune orange. La plupart de ces croix penchaient d’un côté ou de l’autre. Plusieurs, comme pour ne pas tomber, s’appuyant aux bras de celles qui demeuraient droites. Quelques-unes, très penchées et s’appuyant l’une sur l’autre dans la forme d’un angle aigu, mêlaient leurs bras dans une longue étreinte d’adieu. D’autres étaient tombées, mais ne touchaient pas le sol, restant appuyées sur un bras, comme une personne allongée sur un lit, le coude sur l’oreiller et la tête dans la main. D’autres encore, mais très grandes celles-là, dépassant les autres de toute la tête, laissaient tomber leurs bras à demi, comme fatigués de les tenir levés. D’autres, enfin, levaient leurs bras au ciel dans un geste de lamentable supplication. Et tout cela avait un peu l’aspect d’un cimetière bouleversé par quelque secousse sismique.

En s’éloignant, le regard découvrait d’autres fûts qui paraissaient plus grands et prenaient la forme de flambeaux énormes ou de chandeliers ; on apercevait à leur sommet de courtes flammes, bleues ou violettes, qui sautaient et grésillaient comme la flamme des cierges, qui se couchaient à droite ou à gauche comme sous la passée de courants d’air, qui s’allongeaient et papillotaient en laissant échapper une fumée rose. Alors, le tableau donnait l’aspect d’une prodigieuse chapelle ardente éclairée de millions de flambeaux et de cierges dont les flammes, dans le lointain, allaient se nouant, se tissant en un voile infini de gaze rose. Et au pied de ces croix, de ces flambeaux mortuaires, de ces hauts chandeliers, de ces monuments. funéraires, de ces stèles tombales, on croyait voir au ras du sol des millions d’yeux s’ouvrir et se fermer, comme si les cadavres de tout le genre humain rassemblé là eussent contemplé ce spectacle, dans l’effroi ou l’extase et avec des battements de paupières. Et l’on voyait encore, parmi ces yeux, ces cadavres, ces tombes et ces croix, courir en serpentant de petites lueurs fauves qui pétillaient en lançant des paillettes d’or, comme si d’innombrables vipères allant de charogne en charogne eussent à toutes ces croix, tombantes ou hérissées craché leur venin sanglant qui retombait en gouttes de feu. Mais ce qu’on pouvait prendre ainsi pour des vipères, c’étaient des racines que l’humidité du sol avait préservées jusque là et qui, bien asséchées maintenant, s’allumaient aux brasiers du voisinage et brûlaient à la manière d’une mèche soufrée. Et à tout instant se faisait une détonation sonore ou assourdie, puis suivait un crépitement d’étoffes qui voltigeaient un moment dans l’air et s’évanouissait. Puis encore une ombre passait, s’étendait, s’élargissait telle une brume compacte qui, passant sous le soleil, obscurcit toutes choses. Et tout cela, pour un moment, avait l’apparence d’une flamme énorme qui s’éteint.

C’est à l’un de ces moments que les regards des spectateurs furent attirés par une haute silhouette qui venait de se dessiner au bord du brasier. Mais elle était encore trop éloignée pour qu’on pût en préciser ou en définir l’aspect ou la forme. Et cette silhouette bougeait, se mouvait, marchait. Oui ? elle marchait, et justement du côté du monticule, vers les spectateurs. De moment en moment, dans cette silhouette, une forme humaine se précisait, s’amplifiait. Une très grande curiosité saisit tout le monde. On regardait… on regardait…

Puis on vit que cette forme humaine était un homme, et, l’ombre du brasier se dissipant peu à peu, on reconnut que cet homme était jeune, encore. On remarquait ses longs cheveux noirs luisaient aux lueurs du brasier et s’étalaient sur ses épaules. On admirait la souplesse de sa taille, dont l’ombre très grande s’allongeait encore et semblait grandir davantage. Ce qui surprenait surtout, c’était la finesse de ses traits, leur délicatesse dans un ovale parfait, et l’on se demandait si l’on ne voyait pas une femme sous les vêtements d’un homme. Des lorgnettes se braquaient sur lui, et les mains qui les tenaient avaient des tremblements dans l’émotion des esprits. L’homme portait un fusil à son épaule et apparaissait vêtu de peau de cerf tannée. Il était tête nue et s’avançait d’un pas assuré, droit comme une flèche, la physionomie impassible, le long de cette fournaise. Les yeux de cet homme, dans un visage cuivré, luisaient, étincelaient avec plus d’éclat, peut-être, que les gerbes d’étincelles que ses pieds, parfois, faisaient jaillir des cendres encore chaudes et des braises encore vivantes qu’il foulait d’un air négligent, indifférent, insensible au feu comme à la chaleur. Enfin, dans cet homme qui approchait toujours on reconnut un Indien.

Avec sa lorgnette, Carrington avait regardé venir cet homme, et comme le capitaine Dumont lui avait parlé de Max, l’Indien micmac, il crut le reconnaître. Et il allait tendre l’instrument à Olivier, lorsque celui-ci la lui prit des mains dans un geste brusque. Oui, c’était Max… il le reconnaissait bien.

Alors, il se dressa dans un bond, criant de toute sa force :

— Max !… Max !… Max !…

L’Indien, quoique éloigné encore, entendit de son ouïe fine cet appel. Il s’arrêta net, comme surpris. Puis, il regarda tout autour de lui, sa main en abat-jour sur ses yeux. Il vit tout ce monde groupé sur le tertre rouge par les lueurs du brasier. Puis, il aperçut Olivier qui lui faisait des signes, qui l’appelait. Il ne parut pas s’émouvoir. Il reprit sa marche vers le monticule. Chacun put alors admirer le flegme de ce Sauvage, la sveltesse de sa taille et la grâce de sa démarche.

— Max !… Max !… cria encore Olivier courant à lui, les mains tendues… Est-ce bien toi, Max ? Est-ce possible ? Oh ! comme je te reconnais…

L’Indien laissa serrer sa main, et dit sans émotion apparente :

— Ah ! mon frère blanc est revenu… Mais il doit avoir bien du chagrin d’apprendre que sa sœur, sa fiancée, est morte, brûlée par la forêt.

Il étendit son bras mince vers le brasier, dans un geste superbe, comme si cet homme des bois eût été le maître de la nature et des éléments et leur eût commandé.

— Ah ! mon cher Max, reprit Olivier en pleurant, tu ne sais pas, je le vois bien, que Louise est encore vivante… Oui, là, regarde… Vivante, mais vivante dans la mort, perdue pour à jamais. Regarde, Max…

L’Indien regarda. Il vit Louise qui venait de se mettre debout. Tout son être frémit. Il contempla un long moment le ciel rouge comme pour y chercher quelque chose.

Un grand silence se faisait partout. Le brasier, qui jusque là n’avait cessé de bourdonner, de crépiter, de siffler, de détoner, se taisait, comme s’il eût voulu prêter l’oreille à quelque voix invisible qui lui parlait. On ne percevait plus qu’un souffle léger et continu, comme fait une brise dans la feuillée.

Tous les regards allaient tour à tour de l’Indien à la femme dans la fournaise.

Max regardait toujours le ciel, dont le pourpre, par moments, se teignait de rose clair. Il paraissait pétrifié dans une immobilité de roc ; on eût dit une statue de bronze posée sur un tertre funéraire.

Mais un murmure derrière lui le tira de sa contemplation. D’ailleurs, Olivier venait de pousser une exclamation de détresse, car, ainsi que tous les autres spectateurs, il voyait Louise lever soudain les bras au ciel dans un geste désespéré et suppliant à la fois, chanceler une seconde et s’abattre de tout son long. On ne la vit plus, des troncs d’arbres renversés et superposés la dérobant à la vue.

Olivier fit entendre un autre cri, si douloureux, que tous les cœurs battirent d’une immense pitié.

Mais déjà Max jetait son fusil, et enlevait son habit de peau de cerf, offrant aux regards surpris et admiratifs une splendide nudité cuivrée. Et l’on n’était pas revenu de la surprise, que Max, ayant vivement roulé son vêtement sous son bras, s’était élancé dans une course rapide vers le brasier.

Un cri de stupeur retentissait encore dans le ciel sanglant, que l’Indien, déjà, courait à travers les colonnes de feu, bondissant, enjambant les troncs couchés et carbonisés, sautant par-dessus tous les obstacles. Et ses pieds lançaient des flammes, soulevaient des nuées de cendres pailletées d’or. Des langues de feu le suivaient, le pourchassant ; sa tête en était tout environnée, lui faisant comme une auréole de rubis… Oui, ses cheveux flambaient… Mais il courait, quand même et toujours, dans la fournaise ardente.

Les spectateurs haletaient. On croyait vivre dans un rêve insensé. C’était du prodige. Et à voir cet homme des bois sous sa peau cuivrée ainsi aller à travers ce feu, on s’imaginait, par le caprice du rêve, voir un Satan rentrer dans son enfer après un séjour sur la terre. Les fables antiques n’avaient pas rapporté de fait plus extraordinaire. Mais qu’allait-il se passer ?…

On regardait avec des yeux hébétés.

Max avait atteint son but. Il venait de s’arrêter prés de Louise inanimée sur le sol à peine tiède. Dans cette vaste clairière descendait maintenant la fraîcheur de la nuit. Louise était tombée d’épuisement. Max la contempla un moment. Elle souriait, doucement sous ces paupières closes et de ses lèvres toujours rouges. Elle était très belle, les ardeurs de la fournaise n’avaient pas entamé ou modifié son teint. On pouvait penser qu’elle n’avait pas souffert. Elle paraissait dormir sur une couche d’herbes fraîches, dans une clarté d’astres lumineux et sous un dais de pourpre. Max reconnut qu’elle vivait. Il se pencha un moment sur elle, puis redressa sa fine taille en regardant le ciel. Ses cheveux achevaient de se consumer et il ne paraissait pas ressentir la moindre souffrance, tant sa physionomie restait calme et impassible.

Voici maintenant qu’il déroutait ses vêtements, les posait sur le sol, les étendait avec une grande précaution, puis, soulevant le corps de la jeune fille avec beaucoup de délicatesse, il la déposa sur les vêtements, l’enroula des pieds à la tête, voyant à ce que ni mains ni pieds ne fussent exposés à l’air. Cela fait, il la prit dans ses bras, la pressant contre sa poitrine, puis, prenant son élan, il bondit et se jeta de nouveau dans le brasier. Il courait avec la même agilité, sans paraître embarrassé par son fardeau. Ses pieds encore soulevaient des multiples gerbes de flammèches et d’étincelles dormant dans les cendres. Par moments, on le voyait enfoncer jusqu’aux genoux dans des trous de cendres grisâtres ou brunes. On pensait qu’il allait tomber, mais non. Il passait, courait, bondissait. Tout son corps fumait. Et quand, enfin, au grand soulagement des spectateurs pétrifiés, il sortit de l’horrible fournaise, son corps luisait comme un lingot de pure ébène.

Olivier et Carrington s’étaient élancés à sa rencontre. Olivier tendant les bras pour recevoir le corps de sa fiancée ; tandis que les spectateurs, défigés, applaudissaient avec des clameurs de joie et d’admiration. Puis tout ce monde se précipita follement vers le groupe que formaient maintenant Max, Olivier et Carrington, Olivier gardant Louise dans ses bras et la contemplant. Max l’avait apportée comme il l’avait trouvée, sans une brûlure. Elle continuait de sourire, dans son évanouissement.

Dans le silence qui s’était fait, Max fit entendre ces paroles, que, un peu penché vers elle, il disait à la jeune fille évanouie :

— Ma sœur blanche vivra encore et sera heureuse avec son frère blanc. Max l’a aimée et a souffert de son mépris. Il a voulu se venger de ce mépris et du coup de couteau qu’elle lui a donné un jour. Alors, pour laver nettement les affronts de sa sœur blanche, Max a mis le feu à la forêt, afin qu’elle y trouvât la mort.

À cette dernière parole, il se redressa en tournant sa haute silhouette noire du côté du feu. On s’écarta devant lui, comme avec crainte, après la déclaration qu’il venait de faire publiquement. D’ailleurs, il était affreux dans son corps noir de suie, avec son crâne dénudé, ses yeux étincelants sans sourcils ni cils, grillés par les ardeurs de la fournaise.

Il fit un nouveau bond, lança un cri strident, terrible, pareil au cri de guerre, se darda, se rua dans la fournaise avec une sorte d’ivresse joyeuse et triomphale. On aurait cru voir un Pluton se replongeant avec allégresse dans son enfer. Mais qu’allait-il faire ? Pourquoi se jetait-il ainsi, dans ce feu comme avec plaisir ? Voilà ce que se demandaient les spectateurs de plus en plus intrigués et dont le rêve tournait au cauchemar. Mais on vit l’Indien s’arrêter, monter sur un tronc renversé et à demi mangé par le feu, fumant encore, et là, droit, fier, splendide, croiser ses bras sur sa poitrine nue et lever vers le ciel sa face noire. Une minute d’attente, une minute d’intense émotion, une minute de solennel silence, on eût dit que le cœur de l’humanité tout entière venait de suspendre ses battements… Puis les regards hallucinés des spectateurs virent l’Indien, droit comme le fût d’un chêne, se renverser, tomber, s’abattre dans le brasier. Tout son corps enfonça dans une épaisse couche de cendres et de braises, un nuage s’éleva, une grande gerbe d’étincelles monta, se déploya et retomba en une averse d’étoiles. Max s’était fait justice, et Louise et ses parents étaient vengés.

♦     ♦

On avait emmené Louise, toujours inerte, au village de la Pointe-aux-Corbeaux. Des hommes, se relayant, l’avaient portée. Là, chacun voulut offrir sa maison. Olivier accepta la première venue. On courut chercher le chirurgien de la petite garnison. Celui-ci, après un court examen, déclara que la jeune fille était hors de danger, le pouls et le cœur étant bons. Toutefois il recommanda pour son réveil quelques potions.

Olivier s’assit à son chevet et attendit qu’elle reprit connaissance. Il ne s’inquiétait plus : sa fiancée vivait, elle vivrait. Le chirurgien l’avait dit, il n’y avait chez elle que de l’épuisement. Beaucoup de gens venaient la voir et la contempler, elle était si belle, si adorable, avec le même sourire de ses lèvres rouges, son teint rose et l’expression radieuse de sa physionomie, sur laquelle, cependant, semblait demeurer un reste d’émoi. Et la plupart de ces gens, connaissant la terrible aventure qu’elle avait traversée et dont elle sortait saine et sauve, parlaient de prodige surnaturel, de miracle.

Cependant, Carrington s’était retiré sur son navire. Une fois dans sa cabine, il s’assit lourdement à sa table de travail et demeura longtemps le coude sur le bras de son siège et le front dans la main. À quoi songeait-il ? À Louise ? Oui, un peu, mais surtout, à Max, qui avait eu le courage d’expier son crime, ou du moins de se châtier. Mais lui, Carrington, n’avait-il pas un crime à expier, un crime qui, comme celui de l’autre, exigeait sanction, réclamait châtiment. Eh oui ! il avait longtemps médité et prémédité le meurtre d’Olivier. Cette pensée l’agita tout entier dans un frissonnement de honte. Il porterait dorénavant l’irréparable souillure qu’il avait consciemment faite à un nom honorable. Certes, il n’avait pas commis le crime, ne l’ayant que projeté ; mais à ses yeux son honneur était pour à jamais éclaboussé. Il en venait à se considérer comme un vil criminel ; il reconnaissait sa lâcheté et sa bassesse, bref, il n’était plus qu’une ordure humaine. Ah non ! il n’était pas digne de cette vierge dont il avait convoité la main pure. En l’épousant, après avoir commis son action infâme, il eût été deux fois indigne, deux fois coupable. Oui, comme Max, il était juste qu’il expiât, il avait d’ailleurs commencé à expier par les remords et les tourments qu’il avait subis. Mais cela ne suffisait point, le châtiment demeurait trop doux. Que pouvait-il désormais attendre de la vie ? Un jour, il n’y avait pas si longtemps encore, l’existence future lui était apparue toute pleine de délices et de béatitudes en la compagnie d’une belle et jeune femme qu’il adorait Mais le rêve s’était évanoui. Louise était pour à jamais perdue pour lui, et nulle femme au monde, lui semblait-il, ne pourrait remplacer celle qu’il aimait encore de toutes les forces de son âme. Donc, désormais, son existence ne serait qu’une suite de remords, de regrets et de honte.

Une fois, il murmura, sans probablement s’entendre :

– Max a expié… Je veux expier aussi.

Cette pensée ou ce murmure parut le tirer de ses méditations. Tout d’un coup, retrouvant tout son calme, tout son sang-froid, il se mit à écrire, lentement, posément. C’était une lettre à sa mère qui vivait à Boston. Puis il écrivit d’autres lettres… il écrivit toute la nuit…

Pendant ce temps, Olivier, toujours près du Louise, épiait son réveil, car elle paraissait dormir d’un sommeil tranquille, réparateur. Vers les cinq heures du matin, le chirurgien revint, comme il l’avait promis. Il avait estimé qu’elle sortirait de ce lourd sommeil après quatre ou cinq heures. Or, il y avait maintenant six heures que durait ce sommeil et cette fois Olivier commençait à s’inquiéter. Le chirurgien venait donc à cette heure matinale voir si son pronostic s’était réalisé, et, au cas d’un réveil de la jeune fille, lui donner les premiers soins.

Il venait de tâter le pouls de Louise et faisait ses observations à Olivier, lorsque se présenta un jeune officier, l’air quelque peu effaré et disant que la présence du chirurgien était requise sur le navire du major Carrington.

— Monsieur, expliqua l’officier, nous avons entendu un coup de feu dans la cabine du major. Nous sommes accourus et nous avons vu le major écrasé dans une mare de sang au pied de son lit.

Le chirurgien quitta précipitamment Olivier et Louise toujours dans le même sommeil. Il arriverait trop tard. Carrington s’était fait sauter le crâne d’un coup de pistolet.

♦     ♦

Tout à coup, Louise proféra un faible cri, comme ou peut crier dans un rêve. Ses bras s’agitèrent comme pour repousser quelque chose qui l’effrayait. Puis, dans un sursaut, elle ouvrit les yeux, de grands yeux tout pleins d’effroi ou de stupéfaction. D’abord, elle regarda tout droit devant elle, puis à côté d’elle, et enfin, penché sur son chevet, elle aperçut le visage à la fois grave et souriant d’Olivier. Lui, déjà, la soulevait dans ses bras, murmurant.

— Louise, Louise… ma bien-aimée…

— Olivier… fit-elle dans un souffle. Ô mon Dieu ! reprit-elle, la voix plus raffermie, c’était donc l’enfer, là-bas, et maintenant vous daignez m’ouvrir votre ciel, où je retrouve mon cher fiancé… Merci, ô mon Dieu !…

Et comme Olivier posait ses lèvres sur les siennes, elle passa ses bras à son cou, referma ses paupières et se rendormit doucement, dans un sourire de bonheur et d’extase.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Et, là-bas, la forêt incendiée était encore toute rouge, pareille à une forge monstrueuse qui souffle et halète en crachant des jets de flamme, tandis que le ciel comme dans un calme éternel, étendait doucement les plis de son manteau de pourpre.


FIN