Le destin (Le Franc)

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Album universel (édition du 25 août 1906p. 1-19).

Album Universel
Monde Illustré.
Nouvelle publiée dans l’édition du
25 août 1906



LE DESTIN
Nouvelle canadienne inédite


Marie Le Franc


I


Il neigeait quand Andrée Trémor débarqua à la gare Windsor, un matin de janvier. La ville était triste, les passants rares, les maisons frissonnantes, sous leurs toits blancs, comme des vieilles recroquevillées dans des mantes trop légères. Les tramways électriques descendaient sans bruit la rue en pente et se perdaient dans les ténèbres grisâtres, si impressionnantes, formées des dernières ombres nocturnes et des clartés troubles d’un jour paresseux qui se mêlaient dans les tourbillons de neige.

Andrée releva le col de son mince vêtement et demeura un instant hésitante sur le seuil du hall. Enfin, elle fit signe à un cocher qui, la pipe à la bouche, faisait les cent pas dans la rue, et dont la face rougie par le froid disparaissait à moitié sous un énorme bonnet de fourrure.

Il alla prendre les bagages de la voyageuse, deux malles sur lesquelles on pouvait lire : Andrée Trémor, Hôtel du Canada, 54, rue de Rome, Paris.

Andrée donna l’adresse d’un hôtel de la rue Saint-Denis où elle se souvenait être descendue cinq ans auparavant lors de son unique voyage à Montréal.

Et tandis que le traîneau glissait en silence entre les deux barrières de neige élevées à hauteur d’homme de chaque côté de la voie, Andrée évoqua son arrivée de jadis dans ce même quartier dont les nobles et monacales maisons étaient alors abritées par les feuillages mouvants des érables. À ce moment, l’été régnait dans toute sa surabondance de splendeur et de vie ; aujourd’hui, l’hiver faisait rage, mais Andrée ne parvenait pas à s’attrister, et ce fut avec une sourde allégresse qu’elle prévint l’hôtelier qu’il était inutile de monter ses bagages dans sa chambre, puisqu’elle ne faisait que passer à Montréal. Elle devait prendre le train pour New-York dans le cours de la même semaine et de là faire voile pour la France.


II


Étendue sur ce lit d’hôtel où elle ne pouvait trouver de repos, même après une nuit de voyage, dans la tension de nerfs et de pensée où elle était depuis plusieurs semaines, Andrée revécut ce passé qu’elle allait laisser derrière elle, de ce côté de l’océan.

Elle se revit dans la maison paysanne de ses parents, petite fille farouche et solitaire, adolescente concentrée sur elle-même, jeune fille romanesque qui avait puisé on ne savait où son goût des chimères, orgueilleuse aussi, d’un orgueil qui l’empêcha d’épouser quelque camarade d’enfance avec lequel elle eût filé des jours monotones et tranquilles au rouet du destin, sur les bords d’un des ruisseaux chantants de son pays.

Elle se souvint de la misère mêlée de honte qui était la sienne de ne pas pouvoir aimer, selon le sort commun, un des braves garçons qui l’entouraient, jusqu’à la soudaine apparition de Maurice Richard, venu en tournée électorale dans ce comté de Charlevoix… Oh ! comme elle se rappelait cette soirée… le rassemblement des gens du village sur la place, devant l’église, les lueurs errantes des torches agitées par les brises du Saint-Laurent, l’estrade improvisée, et là haut, dominant la foule, un homme à la haute stature, au visage froid, aux yeux de flamme, aux tempes argentées…

Et son cœur tout de suite pris par cet homme qu’elle devinait supérieur à tout ce qu’elle avait connu, intelligent et énergique selon sa chimère !… son rêve naissant bercé par la cadence de cette voix forte et souple, ses larmes d’émotion versées dans l’ombre, à l’abri des épaisses silhouettes de cultivateurs accourus de tous les coins de la région… puis, après bien des hésitations, les lettres adressées en secret à celui qu’elle se plaisait à appeler son « grand homme », la correspondance anonyme durant près d’une année et enfin la vague de son amour brisant toutes les résistances de sa pudeur : elle, Andrée Trémor, signait ses lettres de son nom et implorant une réponse… cette réponse arrivant telle qu’elle n’aurait osé l’espérer : le député Richard très touché de l’humble adoration de la petite inconnue, désirait la connaître…

Enfin, le voyage à la grande ville lointaine où Maurice Richard habitait, au pied du Mont-Royal, une petite maison enfouie sous le lierre, au milieu d’un jardin à claire-voie, tapissée de vigne vierge… les longues heures passées avec lui au pied de l’acacia aux branches retombantes, l’oubli des angoisses du passé et des menaces de l’avenir, à peine rappelées par la rumeur assourdie de la ville, et l’apparition, sur le seuil de la porte, entre les lions décoratifs du vestibule, de Kate, la vieille gouvernante au visage soupçonneux… après deux jours de causeries timides et de rêves ardents, le retour d’Andrée à son existence campagnarde… l’indifférence absolue de Maurice, amusé un instant par la fraîcheur et la nouveauté de l’épisode, puis repris tout entier par ses ambitions — on chuchotait tout bas que le député Richard serait un jour premier ministre — le désespoir de l’abandonnée revivant les trop rares heures écoulées en la présence de Maurice, les trop rares paroles qu’il lui avait dites, espérant toujours quelque signe de vie de sa part… Mais rien n’était venu durant ces cinq années écoulées…


III


Andrée Trémor continuait ses songeries… Ce n’était pas le désir de retrouver Maurice Richard qui l’avait conduite à Montréal.

Devant son silence persistant, une révolte à la longue, lui était venue. Allait-elle sacrifier sa jeunesse à un amour méconnu, vieillir dans ce village morne sans que jamais un mot de tendresse fleurît sur ses lèvres de vingt ans !

D’abord, elle avait considéré comme une déchéance d’oublier son premier amour ; c’était sa tour d’ivoire à elle, ce culte orgueilleux pour le député Richard ; sur sa jeunesse finie, elle avait fermé le cercle de ses précieux souvenirs… Mais le besoin d’aimer triompha. Elle mit autant de volonté à recommencer sa vie qu’elle avait jadis montré de fierté à tenir son cœur endormi sur son rêve unique. Elle chercha autour d’elle… Non, jamais elle ne pourrait choisir le compagnon de sa vie parmi les humbles, les ignorants ou les vulgaires de son village. Elle se souvint qu’elle avait à Paris un cousin qui, parti très jeune du Canada, était maintenant reporter dans un journal de la capitale. Ils entretenaient de vagues échanges de cartes postales. Il ne tenait qu’à elle que ces relations de cousinage prissent une tournure plus tendre. Elle savait Lucien Trémor jeune, intelligent et aimant : elle ne demandait pas davantage pour édifier son bonheur. Au bout de quelques mois, elle l’amena là où elle désirait qu’il vînt, et, de son côté, elle mit tout son espoir dans cette vie nouvelle de luttes, d’efforts, de succès peut-être qu’elle voulait mener avec lui. Elle lui donna sa foi, dans toute la loyauté de son cœur renouvelé. La pensée de Maurice n’éveillait plus en elle qu’un sentiment de grande douceur : cet amour avait été comme un beau lys qui embaumait encore le souvenir du temps enfui. Mais le beau lys était mort… Que Maurice, aujourd’hui, vînt se jeter à ses pieds et elle dirait qu’il était trop tard, qu’elle appartenait maintenant au petit journaliste obscur qui l’attendait dans le grand Paris.

C’est dans cet état d’âme qu’elle était arrivée à Montréal.


IV


Andrée désirait demeurer quelques jours dans la ville où elle n’avait pas espoir de revenir d’ici longtemps — Lucien et elle seraient trop pauvres pour songer à un tel voyage.

Elle parcourut les rues, les quais, les jardins publics ensevelis sous la neige, emplit ses yeux de visions de la cité canadienne, afin de pouvoir la décrire à Lucien.

Depuis trois jours qu’elle était à Montréal, elle n’avait pas eu le désir de revoir Maurice Richard, qui habitait toujours la petite maison sous les lierres, au pied de la montagne. Andrée suivait par les journaux l’évolution brillante du député. Il devenait de plus en plus populaire. On disait qu’aux élections prochaines, il abandonnait ses paysans du comté de Charlevoix et qu’il comptait se présenter comme représentant du parti ouvrier de Montréal.

Andrée s’émerveilla du calme parfait qui environnait sa pensée, alors qu’il lui semblait entendre battre le cœur de Richard dans la rumeur de la ville.

Cependant, le jour de son départ, — elle devait prendre le train spécial transatlantique de minuit à la gare Windsor — le désir se leva en elle de le revoir. Elle n’avait aucune idée de défection envers Lucien, mais une sorte de curiosité la poussait à se trouver en présence de celui qu’elle avait tant aimé et qui lui était devenu étranger. Elle voulait éprouver sa force, constater sa libération complète.

Vers midi, elle sonna à la porte à claire-voie. Kate, un peu plus courbée par l’âge, mais l’air toujours aussi malveillant, vint ouvrir. Andrée la reconnut, et cette vue la recula un peu dans le passé.

« Puis-je parler à Monsieur Richard ? demanda-t-elle, en raffermissant sa voix ».

Kate prit sans mot dire la carte qu’elle lui tendait et s’enfonça dans le vestibule de la maison, en faisant traîner ses sandales.

Andrée attendit en frissonnant sous les rafales de neige.

Kate revint au bout d’un instant :

— Monsieur Richard est là, maugréa-t-elle.

Andrée la suivit en silence. Le jardin qu’elle avait vu si joli avec sa pelouse verte et ses roses épanouies lui semblait triste, rapetissé, étroit comme une tombe d’enfant perdue sous la neige ; les lattes de la claire-voie étaient brisées en maints endroits, les pampres du lierre ne décoraient plus la façade de l’ermitage, et ces fenêtres aux carreaux blanchis lui serraient le cœur.

Le député était sur le seuil et lui tendait la main.

— Andrée !… murmura-t-il, encore sous le coup de l’étonnement de voir surgir sa « petite inconnue », comme il l’appelait jadis, à laquelle il n’aurait jamais cru le courage de venir chez lui sans qu’il la sollicitât.

Elle dit très vite :

— Oui, c’est moi. Je m’embarque pour la France ce soir, je vais rejoindre mon fiancé et ne reviendrai plus sans doute au Canada. Je n’ai pas voulu partir sans vous dire adieu.

Il l’introduisit dans son cabinet de travail et ils s’examinèrent en silence.

Lui, la trouvait transformée ; il reconnaissait à peine la petite fille craintive et rêveuse dont il gardait le souvenir. Il y avait de l’énergie dans sa voix et de l’assurance dans son regard. Pourtant, sur son visage pâli flottait une tristesse légère, la tristesse de le revoir et de ne plus l’aimer.

Richard, lui, n’avait pas changé ; à peine si ses tempes s’argentaient davantage. Mais c’était les mêmes traits d’ivoire, le même profil de médaille antique, la même flamme dans les orbites profondes.

Andrée regarda autour d’elle. Le décor aussi était le même, mais aujourd’hui elle sentait un air d’abandon qui ne l’avait pas frappée jadis, une absence de sollicitude féminine dans l’arrangement de ce cabinet de travail aux murs nus, aux fenêtres sans rideaux, aux livres épars. Et une pitié lui vint pour Maurice.

Ils causèrent. Lui dit ses luttes d’homme politique, ce qu’il avait fait pendant la période écoulée, ce qu’il rêvait d’accomplir au cours de celle qui commençait.

Elle discutait avec lui, n’acceptait pas comme autrefois, les yeux fermés, ses jugements autoritaires et ses opinions absolues, et cela le déconcertait un peu, l’intéressait aussi. Cette résistance n’était pas pour lui déplaire. Andrée représentait pour lui les contradictions qu’il pourrait rencontrer à la tribune et il allait et venait dans la vaste pièce, les mains derrière le dos, s’arrêtant parfois devant la jeune fille en élevant la voix pour la convaincre.

Elle demeurait maintenant silencieuse… C’était donc tout ce que trouvait à lui dire cet homme auquel elle avait rêvé durant les meilleures années de sa jeunesse ! Et il savait cela, et il savait aussi qu’elle allait partir pour appartenir à un autre, et voilà le regret qu’il montrait d’elle !

Le passé opérait sa suggestion, à la magie de cette voix vibrante qui la bouleversait toute, de ces yeux qui fondaient à leur flamme toute son énergie. Le désir insensé de poser un instant sa tête sur cette épaule montait en elle. Elle aurait bien crié :

— Maurice, taisez-vous. Laissez-moi vivre ces moments près de vous, en silence, et croire que le rêve ancien se réalise…

Soudain, la porte s’ouvrit sous la main de Kate, qui feignit de ne pas voir Andrée :

— Il est une heure. Monsieur, faut-il servir ?

— Vous allez dîner ici, n’est-ce pas, Andrée ?

— Non, dit-elle, je suis attendue en ville.

Elle ne se sentait pas le courage de continuer à soutenir l’épreuve. Elle luttait contre le sentiment qui, d’une progression sûre, venait reprendre sa place dans son cœur et repousser le souvenir de Lucien.

— Je regrette, fit-il… Ce soir, êtes-vous libre ? Voulez-vous venir souper avec moi ? J’ai affaire au dehors, mais j’espère être rentré vers cinq heures.

Elle inclina la tête, songeant qu’elle aurait vaincu sa folie passagère, qu’elle serait plus forte, que la crise serait passée.

Il vint la reconduire et comme sur le seuil de la porte il l’appuyait un instant contre lui et disait : Vous souvenez-vous, Andrée ? en montrant d’un geste attristé l’acacia au pied duquel ils s’était assis cinq années auparavant, elle entoura son cou de ses bras tremblant…

— Je vous aimais tant, Maurice, murmura-t-elle.

C’était l’excuse de sa faiblesse.


V


Dans l’après-midi, elle sonnait de nouveau à la porte, Maurice lui-même vint ouvrir.

— Ma Pauvre Andrée, quel contretemps, dit-il en lui mettant sous les yeux une dépêche qu’il tenait à la main. Deux de mes confrères, dont vous voyez les noms, me télégraphient qu’ils arrivent ce soir d’Ottawa et qu’ils ont besoin de me voir. Il faut se sentir les coudes à la veille de la bataille. Je les attends ici pour sept heures. Il ne serait pas intéressant pour vous d’entendre parler politique, n’est-ce pas ? En outre, votre présence chez moi surprendrait peut-être… Mais nous avons quelques instants devant nous. Entrez, nous pourrons causer.

Il jeta en passant un coup d’œil par la porte ouverte de la salle à manger. Sur la nappe déjà mise, un bouquet de mimosa était rudement planté dans un vase, entre les deux couverts.

Richard se mit à rire :

— Ah bah ! voilà qui me surpasse. Auriez-vous fait la conquête de mon vieil hérisson ? Ça n’arrive pas tous les jours que mes amis plaisent à Kate. Ces fleurs sont pour vous, Andrée.

Il lui mit le bouquet entre les mains puis la fit asseoir dans son cabinet de travail, devant le feu de coke. Un découragement l’envahit. Elle avait espéré passer une si bonne soirée, la dernière, avec lui, et cela même lui échappait…

Richard feuilletait des paperasses sur sa table de travail :

— Tenez, dit-il, en se tournant vers Andrée qui respirait machinalement son bouquet de mimosa, désirez-vous entendre ma profession de foi ? Je dois l’envoyer demain à la presse…

Une émotion subtile la pénètre. Combien de fois avait-elle rêvé ce rôle qu’il lui offrait pour un instant !

Elle se leva et regarda par-dessus son épaule, tandis qu’il lisait. Elle s’efforcait de ne voir que la feuille de papier noirci de la haute écriture de Maurice, d’oublier la tentation du beau front entre les cheveux grisonnants. Elle donna son avis : ceci lui paraissait exagéré, cela maladroit… Peut-être serait-il bon de supprimer cette phrase, d’ajouter cette autre…

Il se reprenait à argumenter, à ne voir en Andrée qu’un contradicteur. À la fin, elle pressa sa main sur les lèvres de Maurice :

— Je ne vous écoute plus, dit-elle. Vous savez bien que je ne suis pas capable de vous tenir tête. Et puis, ajouta-t-elle en se levant brusquement, venez me reconduire, voulez-vous ? J’ai besoin de marcher.

Ils sortirent en silence. Un épais verglas rendait glissante l’allée du jardin. Maurice prit le bras d’Andrée, en se penchant vers elle, tandis que Kate refermait bruyamment la porte derrière eux.

Maurice rit pour la seconde fois.

— Je m’étais trompé, dit-il, vous n’êtes pas encore de ses amies. La pauvre Kate ! elle est trop vieille pour changer. Chaque fois que je reçois quelqu’un, elle est comme un bouledogue prêt à mordre.

Il se tut. Une voix qui était un souffle d’âme montait à son oreille, une main tremblante se posait sur son bras.

— Qu’importe, si Kate est fâchée, puisque je suis heureuse, moi ! car je suis heureuse, vous le savez, Maurice. Je vais partir dans quelques heures, mais je n’y songe pas, du moment que je suis avec vous. Je vous aimais tant… tant… Et voilà que j’ai l’illusion que tout mon amour pour vous est revenu. Je ne sais comment cela s’est fait. Il me semble que je vous vois pour la première fois. Répondez-moi, mon Maurice aimé : ne me retrouvez-vous pas telle qu’autrefois ?

— Oui, telle qu’autrefois. C’est bien le petit oiseau qui vint il y a des années frapper de l’aile à ma vitre…

— Et n’est-ce pas beau, dites, de vous être demeurée fidèle tant d’années, sans jamais recevoir un encouragement de votre part ?

— Très beau, ma petite Andrée…

Il haussa les épaules et reprit :

— Mais, vous savez bien que je ne veux pas aimer, que je n’ai pas le temps d’aimer, que je lutterai de toute la force de ma volonté contre l’amour, que ce serait plus qu’une faiblesse de ma part, une lâcheté, de songer au mariage, puisque je suis sûr ne pas rendre une femme heureuse. Je ne suis qu’un ambitieux, moi…

Il rêva un moment et ajouta :

— Je crois que vous auriez su m’aimer en effet, si… si le sort eût permis cela… Mais bah ! changeons de conversation Andrée. D’ailleurs, voilà sept heures. Mes amis m’attendent. Rentrez bien sagement à votre hôtel. J’espère être débarrassé de toute affaire vers dix heures et je viendrai vous prendre pour vous conduire au train.

Il s’éloigna à grands pas.


VI


Andrée ouvrit la fenêtre de sa chambre et, penchée au dehors, elle regarda. La neige avait complètement cessé de tomber. Il faisait une soirée claire et glaciale et, dans la perspective de la rue, les réverbères semblaient des lumières tristes de phares à feux fixes.

Son sac de voyage était à portée de sa main, ses menus bagages rassemblés ; elle avait mis son chapeau et son manteau pour être prête à partir dès qu’apparaîtrait Maurice. Ce serait si bon d’errer dans la ville à son bras. Elle avait reconquis le calme, la vision saine de l’avenir. Sa montre marquait neuf heures et demie. Il ne pouvait tarder… Les tramways s’arrêtaient juste devant l’hôtel, à l’intersection de deux rues. Et chaque fois qu’il en descendait des voyageurs, Andrée tressaillait. Celui-ci avait la grande taille du député Richard, celui-là sa façon de porter la tête, cet autre, en passant sous le rayonnement d’un bec de gaz, montrait la même pâleur, les mêmes yeux sombres. Cependant, ce n’était pas encore lui. Parfois, une voiture débouchait au tournant de la rue, et Andrée, le cœur battant, se penchait de plus en plus, crispant davantage les mains au balcon de fer forgé quand elle continuait sa course, sans s’arrêter.

Dix heures ! Il ne lui restait plus que deux heures pour marcher à ses côtés, pour se perdre avec lui dans la nuit, dans le froid, dans le temps illimité. Toute une vie tenait dans ces deux heures. Oh ! cette fois, elle ne resterait pas muette et absorbée en sa présence, pensant tout bas. Elle lui dirait tout ce qui lui viendrait à l’esprit, toute l’histoire de ces cinq années dont chaque minute lui avait appartenu. Elle se sentait la voix chaude, le cœur sur les lèvres. Une grande douceur régnait en elle ; elle n’était pas triste, elle ressentait seulement le besoin de se libérer du passé avant d’entreprendre ce nouvel avenir, de faire le don de tout l’ancien amour à Maurice avant de se donner à un autre amour. Et puis ayant parlé enfin une fois dans sa vie, selon l’impulsion de son être, elle s’appuierait un peu plus fort sur son bras en murmurant : Maurice ! et fermerait le livre de sa jeunesse sur ce nom ; elle vivrait les dernières minutes avant l’adieu définitif, en silence, à ses côtés, écoutant battre son cœur, ne formant plus avec lui qu’une seule âme. Et elle serait payée ainsi, et au delà, d’une attente de cinq années !

Cependant, Richard n’arrivait pas… Les passants devenaient plus rares. Le froid extrême de cette nuit de janvier gonflait les mains d’Andrée et coupait ses lèvres jusqu’au sang. Mais elle ne s’en apercevait pas.

Une révolte commençait à se lever en elle, une débâcle à se produire qui emportait la sérénité de tout à l’heure… La lie des amertumes anciennes se levait du fond des années ensevelies.

La vie était trop injuste aussi, à la fin ! Elle ne lui demandait que ces quelques moments de douceur pour réparer de longs désespoirs et d’infinies souffrances, et ils lui seraient refusés ! Elle allait mettre un océan et probablement un adieu éternel entre elle et Maurice et elle ne pourrait partir sans la pensée consolante d’avoir clos un chapitre de sa vie sous le baiser de celui dont chaque page disait le nom !…

Les magasins, peu à peu, éteignaient leurs lumières, seuls quelques becs de gaz luttaient d’éclat tremblant avec la lueur froide des étoiles. La rue était presque déserte. Pourtant, un homme parut sur le trottoir, rasa la porte de l’hôtel et Andrée, n’en pouvant plus, cria d’une voix ardente et sourde : Maurice ! Mais le passant continua son chemin. En face, il y avait un bar encore ouvert, et les garçons, la serviette sous le bras, venaient de temps en temps à la porte, pour regarder cette ombre penchée depuis si longtemps à la fenêtre.

La demie de onze heures sonna à une église proche… Il ne viendrait pas !… Elle parvenait au sommet de la douleur… Allons, il fallait prendre le chemin de la gare. Elle fit le trajet à pied, dévisageant les rares passants dans l’espoir d’y reconnaître Maurice.

Elle prit son billet pour New-York, enregistra ses bagages, sans un tremblement dans la voix, sans une larme dans les yeux. Puis elle retourna sur le seuil de l’entrée pour sonder la rue encore une fois. Des voyageurs arrivaient qui tous partaient pour l’Europe. Parents et amis étaient venus les accompagner.

Andrée se sentit seule au monde. Elle ne pouvait se décider à gagner la voie qu’elle apercevait de là à l’autre bout du vestibule, mal éclairée, glacée par la rafale de la nuit d’hiver, avec les masses luisantes des locomotives. Ce vestibule lui semblait funèbre. Une fois franchi, ce serait bien la mort, puisqu’elle ne reverrait plus Maurice.

Alors, son cœur creva sous tant de souffrances, et, appuyée à l’un des piliers de pierres grises, elle éclata en sanglots convulsifs. Au milieu de la crise qu’elle traversait, la pensée de Lucien Trémor était impuissante à la sauver.

Minuit ! Elle n’avait même pas le droit de pleurer jusqu’à l’épuisement de sa peine. Il fallait partir. Elle se fraya un passage parmi le flot des voyageurs qui attendaient jusqu’au dernier moment pour monter et formaient des groupes animés sur le trottoir. Andrée se tenait debout sur la plate-forme d’accès au « car », regardant ce ciel étoilé qui abritait la chère petite maison respirant ce vent de la nuit qui rappelait peut-être à Maurice que le petit oiseau n’irait plus frapper à sa vitre…

Tout d’un coup, une fière silhouette passa devant elle d’une allure pressée, semblant chercher à reconnaître quelqu’un dans la foule. Elle cria : Maurice ! et sauta à terre. Elle ne pouvait croire que ce fut lui, et restait là, pétrifiée, à le dévorer de ses yeux encore pleins de larmes. Elle balbutia : Si vous saviez comme j’ai souffert, si vous saviez ! — Il s’en rendait compte par son pauvre visage défait.

Il paraissait sincèrement attristé.

— Andrée, il n’y a pas de ma faute… Une convocation d’ouvriers à la dernière heure… M’y dérober, c’était compromettre mon élection… Plaignez-moi : vous le voyez, je ne suis qu’un ambitieux… Pourtant, j’ai bien pensé à vous, je ne voulais pas vous laisser partir sans vous dire adieu…

Elle l’entendait à peine, hantée par cette idée qu’il était là enfin et qu’il faudrait le quitter. C’était un arrachement en elle, ce cœur qui restait à Maurice, ce corps dont la place était marquée dans un coin du « car ».

Elle leva vers lui ses yeux pleins d’une ardente prière :

– Maurice, comprenez-vous, je ne veux pas partir… Maurice, j’ai tant souffert… Oh ! avoir compté passer deux heures avec vous, pour vous parler enfin, deux heures que vous m’aviez promises… C’est quelque chose, Maurice, deux heures avec vous…

Il n’est pas possible que je parte, vous savez bien que vous avez été toute ma vie, et vous me refuseriez deux heures !…

Il l’interrompit :

— Voyons, Andrée, votre billet est pris pour New-York ?

— Oui.

— De là pour le Hâvre par « La Gascogne » qui appareille demain ?

— Oui.

— Et vous êtes attendu au Hâvre à l’arrivée de ce bateau ?

— Oui.

— Eh bien ! Andrée, il ne faut pas faire l’enfant. Ce serait une folie de remettre votre voyage.

Elle lui saisit la main.

— Vous voyez bien que vous me faites mal… Je vous en supplie, Maurice… Je prendrai le paquebot de la semaine prochaine…

— Enfant ! Vous ne partiriez plus… Vous ne songez pas au danger d’être ensemble…

— Je vous en supplie, Maurice.

— Voyons, on nous regarde, vous n’allez pas faire une scène…

— Vous savez bien que je ne veux pas faire de scène… N’ayez pas de mots cruels… Je souffre trop…

Il savait, en effet, qu’elle ne ferait pas de « scène », mais cette voix basse et désespérée le bouleversait, lui, l’homme fort, ces yeux où roulaient lentement des larmes et qu’elle fixait sur lui, avec l’espoir qu’il mettrait fin à sa détresse, le poursuivaient comme un remords, et il prononçait des paroles injustes et dures pour lui montrer qu’il ne valait pas la peine qu’on souffrît pour lui.

— Maurice, trouvez quelque chose, le train va partir, ce n’est pas possible que nous nous quittions ainsi…

Il chercha…

— Si j’avais réfléchi à cela ce matin, peut-être aurais-je pu vous accompagner jusqu’à New-York.

— Oh ! c’est cela, vous allez venir. Après, je serai raisonnable, je m’embarquerai sans pleurer, vous verrez.

— Mes secrétaires ne sont pas prévenus. Et puis, quel beau scandale si mes ennemis apprennent cette fugue.

— Oh ! une fugue ! Pouvez-vous parler ainsi.

— Bref, Andrée, il faut partir, vous voyez, tout le monde est monté. Allons, embrassez-moi, et au revoir !

Il la baisa au front et elle ne songea pas à lui rendre son baiser. D’une main ferme, il lui fit gravir le marche-pied du train. Elle se retourna avant d’entrer et le regarda. Il se tenait immobile à la même place. On ne pouvait lire dans les lignes rigides de son visage, dans les yeux largement ouverts devant lui, si une émotion, un regret, passaient sur son âme.

Andrée ne songeait plus à implorer ou à se révolter. Une volonté plus forte domptait la sienne. Elle sentait que le résistance était inutile. La face d’ivoire sculpté de Maurice Richard lui sembla l’image même du sort implacable qui les poussait vers deux mondes différents. Il n’y avait encore entre eux qu’une balustrade de train, ils pouvaient encore se jeter dans les bras l’un de l’autre, et cependant, c’était comme si un océan les séparait déjà.

Au moment où la cloche du départ retentit, Maurice s’élança sur la plate-forme, pressa sa main inerte en disant d’une voix ferme : Au revoir !

Elle eut le courage de répondre aussi : au revoir ! mais elle savait que c’était bien fini, qu’elle ne le reverrait plus, et le train s’enfonça dans la nuit, roula sur son pauvre cœur saignant et l’emporta comme une proie vers son destin.

MARIE Le FRANC