Le dit des rues de Paris/Préface

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Texte établi par Edgar MareuseLibrairie Générale (p. 5-28).

PRÉFACE





Le petit opuscule, que nous offrons aujourd’hui au public, a été publié pour la première fois par l’abbé Lebeuf, qui en avait découvert le manuscrit à Dijon en 1751. Ce qui nous engage à en donner une nouvelle édition, c’est l’incorrection des textes publiés jusqu’ici et l’importance du document, qui nous montre Paris à l’une des époques les plus intéressantes de son histoire.

Sous Philippe-le-Bel, en effet, la vieille cité de Lutèce prenait des proportions considérables ; en vain construisait-on des enceintes successives, la population[1] débordait de tous les côtés à la fois.

L’enceinte construite par Philippe Auguste partait de la porte Saint-Victor, près du pont de la Tournelle, et suivait, sur la rive gauche du fleuve, la direction des rues des Fossés-Saint-Bernard, dit Cardinal Lemoine, Thouin, de la Vieille Estrapade, des Fossés-Saint-Jacques, Paillet, Monsieur le Prince, de l’Ancienne Comédie, Mazarine, où elle se terminait par la fameuse tour de Nesle. Sur cette étendue, il y avait six portes : Saint-Victor, Saint-Marcel, Saint-Jacques, d’Enfer, Saint-Germain et de Bussi. Une septième porte, la Porte Papale, restait fermée.

Sur la rive droite de la Seine, l’enceinte suivait une ligne partant de la tour qui fait le coin, à l’est du vieux Louvre, et longeait le pâté de maisons compris entre les rues Jean-Jacques-Rousseau et d’Orléans. Elle obliquait ensuite à droite, passait derrière les rues aux Ours et de Rambuteau, prenait la direction de la rue des Francs-Bourgeois ; de là elle coupait l’emplacement où se croisent actuellement les rues de Rivoli et Saint-Antoine, puis elle allait rejoindre le fleuve. Il y avait dix portes dont voici les noms : Saint-Honoré, aux Coquilliers, Montmartre, Saint-Denis, Saint-Martin, du Temple, de Braque, Barbette, Baudeer, Barbelle-sur-l’Yaue. À ces dix portes il faut ajouter six poternes ouvertes plus tard, et dont voici les noms : Nicolas Arrode, du Bourg l’Abbé, Biaubourc, du Temple, Saint-Pol, et des Barrés.

Quelques débris de cette enceinte subsistent encore. Le pan de mur que l’on peut voir rue Clovis, au coin de la rue du Cardinal-Lemoine, nous permet de nous transporter par la pensée à l’époque où elle formait la ceinture de Paris.

Plus loin, Cour du Commerce, on voit une tour occupée par un serrurier ; rue Dauphine, 34, et rue Guénégaud, 31, deux tronçons de tourelles.

Sur la rive droite, on trouve rue Jean-Jacques Rousseau, 60, au fond d’un jardin, un socle de tourelle ; rue Rambuteau, 20, un vieux mur d’une étendue de vingt mètres ; rue Charlemagne, un fragment de tour, l’une de celles que Charles VIII donna plus tard aux religieuses de l’Ave-Maria, dont le cloître se trouvait en cet endroit.

Quelques mots maintenant sur les divers monuments de Paris et son industrie, à l’époque de Guillot.

La Seine divisait la capitale en trois quartiers distincts : Au nord, sur sa rive droite se trouvait le quartier d’Outre-Grant-Pont ou la Ville ; au sud, sur la rive gauche, le quartier d’Outre-Petit-Pont ou l’Université ; dans l’île, le quartier de la Cité, le berceau de Paris. Les ponts se trouvaient au nombre de trois : le Petit-Pont, la Planche de Mibrai et le Grant-Pont. Le Petit-Pont, le seul qui reliât la Cité à la rive gauche, était construit en pierres, et, comme tous les ponts du moyen âge, couvert de maisons.

La Planche de Mibrai et le Grant-Pont reliaient la Ville et la Cité ; le premier occupait à peu près l’emplacement actuel du Pont-Notre-Dame, et le second, celui du Pont-au-Change.

Les îles étaient au nombre de sept :

La Cité, qui est la Cité actuelle moins le terre-plein du Pont-Neuf et une partie de la place Dauphine ;

L’isle Notre-Dame ;

L’isle aux Vaches ;

Ces deux dernières, réunies en 1615, ont formé l’île Saint-Louis actuelle.

L’isle aux Javiaux, devenue au XVe siècle île Louvier, et réunie en 1843 à la rive droite de la Seine.

L’isle aux Juifs ;

L’isle aux Treilles, où fut brûlé Jacques Molay, grand-maître de l’ordre du Temple ;

L’îlot de la Gourdaine.

Ces trois dernières îles, qui, lors des hautes eaux, n’en formaient plus que deux, furent réunies en 1578 à la Cité, pour former le terre-plein du Pont-Neuf.

Les seuls monuments que possédât le quartier d’Outre-Petit-Pont, étaient des écoles et des collèges d’ordres monastiques. En dehors de ces établissements, il n’y avait rien de remarquable, car les abbayes de Saint-Victor et de Saint-Germain-des-Prés étaient situées hors de l’enceinte. Pas de commerce ni d’industrie, en dehors des objets indispensables à la consommation journalière.

Dans la Cité se trouvaient le Palais et Notre-Dame. Le Palais qui occupe, comme on le sait, l’emplacement du Palais de Justice, était assez mesquin ; la cour judiciaire s’y réunissait. Derrière le Palais se trouvait un grand jardin qui servait de jardin royal et occupait tout le terrain à l’ouest de l’île.

L’église de Notre-Dame date du quatrième siècle, et sa forme actuelle du douzième, car antérieurement elle formait deux églises distinctes.

Le reste de l’île était occupé par des fondations religieuses, églises, chapelles, couvents, etc.

Sur le terre-plein de Notre-Dame se trouvaient, au sud, le Palais épiscopal et l’Hôtel-Dieu. À cette époque, ce dernier établissement servait à deux fins ; en même temps que les pauvres venaient y trouver un lieu de refuge, les pèlerins y logeaient. Au nord se trouvaient le chapitre des chanoines et l’école claustrale de Notre-Dame.

Le Quartier d’Outre-Grant-Pont était habité par la Bourgeoisie ; aussi le Châtelet et le Parloir aux Bourgeois vinrent-ils s’y établir. Le Parloir aux Bourgeois, l’Hôtel-de-Ville futur, ne fut transporté sur la place de Grève qu’au milieu du quatorzième siècle. Les maisons du Châtelet étaient occupées par des bouchers, ainsi que nous l’indiquent les noms de rue de la Tuerie, rue de la Boucherie, comme nous le verrons dans le cours de notre poème. Les rues qui aboutissaient à la rivière étaient habitées par des bateliers, des aubergistes et des mégissiers. Au centre se groupaient les armuriers, les tailleurs, les fabricants de meubles, les orfèvres, etc. Le Grand marché se trouvait au nord du cimetière des Innocents ; Philippe Auguste y fit construire des halles pour abriter les marchands.

En dehors de l’enceinte on voyait le Louvre. La grosse Tour, ou Tour neuve, située dans l’intérieur, servait de prison d’État.

Cet aperçu général peut donner une idée de Paris à l’époque de Guillot. En vain plusieurs auteurs ont cherché à diminuer la valeur de son œuvre. Mais malgré les naïvetés de toute espèce que l’on y découvre, elle intéresse bien davantage le lecteur que d’autres documents peut-être plus précis, mais d’une nature beaucoup plus aride. Deux mots suffisent au poète pour décrire la physionomie d’une rue :

M’en ving à la rue a Promoires,
Où il a maintes pennes vaires.

Ou bien encore :

Mais par devant la Halle au Blé
Où l’en a maintes fois lobé.

Quatre vers, et nous savons que l’on vendait des étoffes dans la rue des Prouvaires, et que le commerce du blé donnait lieu alors comme toujours à de nombreuses tromperies. Quant aux rues mal famées, le poète nous les fait passer en revue par quelques expressions un peu hardies, mais admises à l’époque. Une rue est infestée par des rôdeurs de nuit, il dira :

Ne la petite ruelette
Jehan Bingne, par Saint-Cler ! ſurete,
Mon chemin ne fut pas trop rogue.

Tous ces petits détails intéressent le lecteur, et c’est ce que n’a pas assez compris M. Géraud dans son remarquable travail : Paris sous Philippe-le-Bel. L’éminent archéologue cherche en effet à diminuer la valeur du Dit des rues au profit du rôle de la taille de 1292, et, pour diminuer la valeur du poème, il s’efforce de démontrer que Guillot l’a écrit beaucoup plus tard qu’on ne l’avait supposé. Il est certain que le Dit des rues n’a pas été écrit avant 1300 ; en effet, et pour ne citer qu’un exemple, en parlant de la rue des Billettes, le poète s’exprime ainsi :

La rue des Jardins
Où les Juys maintrent jadis.

Or, comme les juifs furent expulsés de la dite rue en 1290, à la suite du sacrilège de Jonathas, l’auteur n’aurait pas employé le mot jadis pour mentionner un fait récent. Mais où nous abandonnerons complètement M. Géraud, c’est quand il cherche à prouver que le poème qui nous occupe est postérieur au rôle de la taille de 1313. Voici ses arguments :

I° « La rue Hautefeuille n’était pas encore nommée en 1292, et on l’appelait simplement la rue qui va droit à Saint-Andri. » À cela nous répondrons qu’en 1288, il était déjà question de la rue Hautefeuille dans des lettres de Rémond, abbé de Saint-Germain-des-Prés : in vico de Hauta Folia prope domum Episcopi Autissiodorensis.

2° « La rue Saint-Côme ( partie de « la rue de la Harpe), n’est pas encore désignée dans le rôle de 1313 sous le nom que lui donne Guillot : rue aux hoirs de Harecourt. » Il nous semble que cette rue, de même que la précédente, pouvait porter conjointement deux noms, à une époque surtout où il n’y avait pas d’écriteaux au coin des voies publiques.

3° « La rue de l’Arbre-Sec est encore nommée, dans le rôle de 1313, sous le nom de la Croix qui était à son extrémité, tandis que Guillot l’appelle de l’Arbre-Sel. » Mais la rue Croix-de-Tirouer nous semble être bien plutôt une partie de la rue Saint-Honoré que la rue de l’Arbre-Sec. Cette dernière, dans la taille de 1292, nous semble être celle désignée sous le nom de rue Jehan Évrout, que tous les commentateurs ont été fort embarrassés de placer.

4° « Les rues des Vieilles-Étuves et des Deux-Écus sont encore nommées rues Traversainne et de Verneuil dans le rôle de 1313. » À cela nous répondrons que la rue des Deux-Écus a été souvent divisée en deux parties, notamment par Guillot lui-même, car ce qu’il appelle rue Raoul-Menuicet ne peut être que la partie contiguë à la rue d’Orléans, ci-devant rue de Neele, et qui était appelée encore au quinzième siècle rue Traversainne. Le nom de rue Traversainne pouvait donc tantôt s’étendre à toute la rue, tantôt ne s’appliquer qu’à sa partie occidentale, et les noms de rue des Escus, et de Raoul-Menuicet, qu’emploie Guillot, peuvent parfaitement être de la même époque. Quant à la rue des Vieilles-Étuves, M. Géraud reconnaît lui-même qu’il y avait en cette rue un établissement de bains en 1292. La rue peut donc avoir porté conjointement les noms de rue de Verneuil et de rue des Estuves.

5° « On trouve dans Guillot le nom de rue Saint-Honoré que l’on chercherait vainement dans le rôle de 1313. » Nous objecterons à cela les vers des Moustiers de Paris, petit poème de la fin du treizième siècle :

Et Saint-Honoré aux Porciaux.
Et Saint-Huiſtace de Champiaux.

La rue a donc pu, dès la fin du treizième siècle, s’appeler rue Saint-Honoré sur une partie de son parcours, tout en étant désignée par les rôles de 1292 et de 1313, sous le nom de rue Crois-du-Tirouer.

Maintenant, si l’on nous demande pourquoi nous préférons donner la priorité au poème de Guillot sur le rôle de 1313, nous citerons de nouveau l’excellent argument que l’abbé Lebeuf a tiré des trois vers suivants :

Et le carrefour de la Tour,
Où l’en giete mainte ſentence,
En la maison à Dan Sequence.

Or, Dom Sequence était cheſcier de Saint-Merri en 1283, ce qui fait supposer que c’est quelques années plus tard, de 1300 à 1310, par exemple, que le poète a pu écrire les vers qui précèdent (Voir page 55).

M. Géraud, pour diminuer l’importance historique du Dit des rues, énumère les lacunes qu’il contient. Il les divise en deux catégories : I° celles qui sont dans le plan même du poète ; 2° celles qui proviennent de l’inattention du copiste. À l’égard des premières, M. Géraud reproche à Guillot de ne pas avoir étendu sa nomenclature hors des murs :

Dedenz les murs, non pas dehors.

Mais cela ne diminue pas l’intérêt de l’ouvrage, et si l’auteur se borne à la partie comprise dans l’enceinte, nous ne pouvons exprimer qu’un regret, c’est qu’il n’ait pas cru devoir pousser plus loin son travail.

L’autre reproche est tiré de l’erreur contenue dans ces vers :

Guillot ſi ſait a tous ſavoir
Que par deça Grand-Pont, pour voir,
N’a que deus cent rues moins fis.

Or, si Guillot n’énumère, dans ce quartier, que 184 rues au lieu de 194, l’erreur provient soit de Guillot lui-même, qui a pu faire une erreur de calcul, soit du copiste, qui a pu passer quelques vers. Nous admettrons plutôt la première version ; on ne trouve, en effet, dans les autres documents de l’époque, que quelques impasses que le poète a omises, et il avoue l’avoir fait avec intention :

Les autres rues ai mis hors
De ſa rime, puiſqu’ils n’ont chief

M. Géraud, dans l’appendice de son ouvrage, nous fournit un autre document, une poésie, qui n’est autre chose qu’une odieuse contrefaçon de Guillot, et que M. Teulet a découvert dans les manuscrits de la bibliothèque Cottonienne de Londres. L’auteur du poème a perdu sa femme, et la cherche dans toutes les rues :

La perdi en un carfour
٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠
D’un coſté ala et moi d’auſtre,
Onques puis ne viſmes l’un l’autre.

Ce document est encore bien plus incomplet que le poème de Guillot, puisqu’il ne présente que 165 rues dans le quartier d’Outre-Grant-Pont, et encore répète-t-il souvent la même rue sous différents noms, comme la rue Bertault-qui-Dort, qu’il désigne plus haut sous le nom de Grant Cul-de-Sac.

Nous croyons donc pouvoir affirmer, d’après ce qui précède, que Guillot composa son célèbre Dit des rues de 1300 à 1310, et que ce document n’en reste pas moins un des plus intéressants de l’époque.

Il nous reste à dire le peu que l’on sait du poète et de sa vie ; ce peu, nous le devons à M. Louis Lazare, qui aurait trouvé les vers suivants dans une vieille chronique :

Opérateur-poète eſi un aſſez beau lot,
Je deſcends droictement de meſſire Guillot,
Qui mit Paris en vers, rêva l’échevinage,
Pour adoucir un peu ſon triſte cocuage.

Il faut rapprocher ces vers du vieux proverbe : Cocu comme un échevin, et dire que notre poète, en sa qualité d’historien de Paris, était bien digne de la consolation qu’il demandait.

Quelques mots maintenant au sujet du poème lui-même :

L’auteur ne s’est guère préoccupé que de la rime, et parmi les nombreuses licences poétiques qu’il a prises, la moindre n’a pas été de modifier les noms des rues quand le vers l’exigeait. Son poème est divisé en trois parties : la première comprend la liste des rues de l’Université ; la deuxième, celle des rues de la Cité ; et la troisième, celle ndes rues de la Ville.

Nous pensons qu’après toutes les mutilations administratives que Paris a subies dans ces dernières années, qu’après tant de changements de noms qui n’ont pas de raison d’être, le petit opuscule de Guillot sera relu avec intérêt par tous les amateurs d’archéologie. Le texte a été revu soigneusement sur le manuscrit déposé à la Bibliothèque nationale[2]. Quant aux notes, nous nous sommes servi des travaux de nos devanciers, en les développant.

Nous citerons en première ligne l’abbé Lebeuf ; et parmi les ouvrages modernes, les dictionnaires historiques de MM. Louis Lazare et Frédéric Lock, qui, les premiers, ont su relever le vieux Paris de ses ruines, et arracher à la pioche des démolisseurs les antiques souvenirs qui s’y rattachent.

E. Mareuse.


15 Mai 1875.

  1. La population de Paris en 1300 est évaluée par M. Géraud à 200,000 habitants, en y comprenant les faubourgs.
  2. Fonds français, n° 24432