Le drapeau blanc/03

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Éditions Édouard Garand (35p. 14-21).

— III —

LA RENCONTRE QUE FIT LE PÈRE CROQUELIN


Bien que le milicien Aubray fut blessé et, à l’hôpital, la joie régnait à son foyer où sa femme venait de ravoir son petit, que les deux grenadiers, Pertuluis et Regaudin, lui avaient enlevé un soir par méprise, et que Flambard avait retrouvé sur le bord d’un sentier ce jour du 13 septembre. La mère couvrait son petit de caresses folles, et elle se sentait heureuse au point de redouter d’en perdre la raison. Elle était entourée de Jean Vaucourt et de sa femme, dont l’enfant dormait dans un berceau, de Rose Peluchet, de l’ancien mendiant Croquelin et du père Aubray. Et tous se réjouissaient du bonheur de la jeune mère.

Sur cette joie pourtant flottait une inquiétude : le départ de l’armée !

Jean Vaucourt venait de recevoir l’ordre de se rapporter au quartier général de M. de Vaudreuil, où un conseil militaire allait être tenu pour décider de la retraite de l’armée vers la rivière Jacques-Cartier.

Héloïse, la femme de Jean Vaucourt, et la femme d’Aubray s’étaient, écriées :

— Et nous, si l’armée abandonne le pays aux Anglais, qu’allons-nous devenir ?

— Vous nous suivrez, répondit le capitaine.

Et il s’était rendu à Beauport où, comme nous le savons, le conseil militaire avait décidé d’ordonner la retraite de l’armée vers la rivière Jacques-Cartier. L’ordre de lever le camp avait de suite été donné, et dès les neuf heures de ce même soir, les premières compagnies postées sur les bords de la rivière Saint-Charles prenaient la route de la Lorette.

Le capitaine Vaucourt était précipitamment revenu chez les Aubray pour informer sa femme de la décision du conseil, et pour lui annoncer qu’il allait prendre le commandement de cinq compagnies de milices. Il faut dire ici que près de cinq cents miliciens refusèrent de suivre l’armée, pour ne pas abandonner leurs foyers. Ces miliciens étaient des paysans qui habitaient les rives nord et sud du fleuve au-dessous de Québec, et partir avec l’armée c’eût été abandonner leurs familles sans protection aux fureurs d’un ennemi qui les avait déjà fait trop souffrir, qui avait incendié leurs maisons et saccagé leurs propriétés. Et combien de ces pauvres miliciens, paysans-soldats, allaient retrouver leurs femmes et leurs enfants sans abri, réfugiés dans les bois et sur le penchant des montagnes, au moment où l’hiver s’annonçait ! Vaudreuil avait bien essayé d’empêcher cette désertion, il en avait été incapable ! Les miliciens avaient dit :

— L’armée nous abandonne, nous l’abandonnons !

Il ne resta dans le camp de Beauport que les milices des Trois-Rivières et celles de Montréal. Celles-ci furent mises sous les ordres du capitaine Rhéaume, celles de Trois-Rivières furent confiées au capitaine Jean Vaucourt. Nous savons que les commandants de ces dernières milices, de Fontbonne et de Saint-Ours, avaient été, le premier tué sur le champ de bataille, et le second, grièvement blessé. Or, Jean Vaucourt n’avait pas voulu quitter Beauport sans aller prévenir sa femme et assurer sa sécurité ; aussi avait-il confié le commandement. à un lieutenant en lui assurant qu’il le rejoindrait dans la nuit sur la route.

Le premier soin du capitaine fut d’ordonner des préparatifs de départ à sa femme et à la famille Aubray.

— Père Croquelin, dit-il à l’ancien mendiant, il faut que vous trouviez coûte que coûte une berline pour transporter notre monde. Il vous restera pour vous et le père Aubray le cabriolet.

— Bien, capitaine, répondit le père Croquelin. Dans une heure j’aurai trouvé une berline… quand je devrais vous ramener l’une des superbes berlines de Monsieur Bigot.

Il partit immédiatement pour le faubourg où il espérait trouver un loueur.

Chemin faisant il croisa une calèche ; mais il faisait si noir et l’attelage allait si vite que l’ancien mendiant ne put reconnaître Marguerite de Loisel. Oui, c’était bien Marguerite qui accourait chez les Aubray pour informer le capitaine Vaucourt du complot qui avait été tramé pour la perte de Québec et de la Nouvelle-France.

À la vue de Marguerite pâle et tremblante, Héloïse courut à elle et lui demanda avec inquiétude :

— Venez-vous, chère Marguerite, nous apprendre quelque nouveau malheur ?

— Non, chère amie, pas un malheur précisément ; ou plutôt je viens pour tenter de conjurer un malheur, mais un malheur qui nous atteindrait tous et tout le pays.

— Que se passe-t-il donc, mademoiselle ? interrogea Vaucourt.

— Et j’espère bien, fit à son tour la femme d’Aubray avec une certaine angoisse, que vous ne venez pas me dire que mon mari est plus mal ?

— Non, tranquillisez-vous, madame ; votre mari se porte bien et demain il reviendra à son foyer.

— Pardon ! mademoiselle, reprit Jean Vaucourt, nous irons le chercher ce soir même, car nous partons tous pour Trois-Rivières.

— Vous partez… tous ! fit Marguerite avec surprise et chagrin.

— L’armée se retire à la rivière Jacques-Cartier, et nous partons avec elle.

— Ô mon Dieu ! exclama la garde-malade, s’agit-il là encore de trahison ?

— Non, sourit le capitaine, il s’agit d’une décision prise ce soir même par le conseil des officiers. Car l’armée, comme elle est à présent, sans chef, sans vivres, sans munitions, ne saurait lutter contre les Anglais. Mais elle reviendra bientôt, mademoiselle, elle reviendra pour débloquer Québec.

— Dieu vous entende, capitaine ! Mais êtes-vous bien sûr qu’elle reviendra ?

Alors elle fit le récit de la trame qui avait été machinée par Bigot et sa bande.

— Par l’enfer ! jura Jean Vaucourt ; nous n’en n’aurons donc jamais fini avec ces traîtres ! Mais alors, la vie de notre ami Flambard est en danger ! Et cette femme… cette rouleuse qu’est la Péan !…

— Il faut agir et vite ! déclara Marguerite.

— Je n’ai qu’une chose à faire, reprit le capitaine, partir immédiatement et rejoindre Flambard !

— Ou prévenir Monsieur de Vaudreuil ?

— Retourner à Beauport sans être sûr d’y trouver le gouverneur qui va accompagner l’armée, serait risquer de perdre un temps précieux. Non… il faut que je rejoigne Flambard. Du reste, j’ai ici, à la porte, un excellent coursier.

Il donna quelques ordres rapides à sa femme afin qu’elle fît ses apprêts de voyage, et il demanda à Marguerite de tenir le milicien Aubray prêt à monter dans la berline qui irait le prendre à l’hôpital. Puis, confiant que tout irait, à merveille, il remonta à cheval et partit à toute vitesse sur le chemin de Lorette et de Saint-Augustin. dépassant les premiers régiments qui battaient déjà la route.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Nous ne suivrons pas Jean Vaucourt ; nous nous contenterons pour l’instant de voir comment ses ordres avaient été exécutés par l’ancien mendiant Croquelin qui allait faire une rencontre inouïe.

Juste au moment où le père Croquelin quittait la ferme d’Aubray pour se mettre en quête d’une berline, deux individus parcouraient à tâtons les ruelles noires du faubourg Saint-Roch, fouillaient les coins et recoins, s’arrêtaient, flairaient, reluquaient tout en échangeant ces propos :

— Ventre-de-diable ! jurait l’un avec sa voix basse et profonde, ne dirait-on pas, Regaudin, que tout le monde a sacré le camp ? Pas un chat !

— Pas même un chien qui cherche un os à ronger ! grommela l’autre.

— Par le ventre du serpent ! c’est à faire damner les grands saints ! N’ai-je pas plus soif, Regaudin, que n’eut soif sur sa croix Notre-Seigneur Jésus ?

— Eau et sang ! Pertuluis, n’ai-je pas plus soif que ce gaillard qu’on enchaîna sur un mont jadis, et qui voyait ses entrailles grugées par certain oiseau vorace ?

— Voilà ce que c’est, Regaudin, que l’ironie de l’existence : si nous étions sans un maravédis dans notre escarcelle, on plongerait dans des lacs d’eau-de-vie !

— On s’y vautrerait, Pertuluis ! Ah ! coupe-toi la langue et ne me parle plus de lacs, tu me tires toutes les larmes du corps !

— Tant pis, répliqua rudement Pertuluis, il faut bien dire ce qu’on a sur l’estomac ! Oui, ventre-de-cochon, à présent que nos poches sont tout bourrées de beaux louis d’or, à présent qu’on a un coffre bien rempli et bien à soi et que nous avons eu la précaution de bien mettre à l’abri des rapaces et des voleurs… oui, maintenant qu’on est des richards, on ne peut même trouver la mesure d’un petit dé à boire ! Tiens, Regaudin, j’avalerais toutes tes larmes, ventre-de-roi !

— Pertuluis, si seulement nous pouvions dénicher ce loueur, ce loucheur, ce traiteur, ce voleur, ce… enfin, ce pendard de tavernier clandestin, ce pleutre, cette canaille, ce bancal, cette vermine d’enfer, cette… oui, celui-là qui gîtait par ici !

— Ah ! Regaudin, si nous avions pu seulement retrouver cette bonne mère Rodioux que je voue à tous les mille et mille diables !

— Eh bien ! il faut croire que Satan l’a mangée, puisque nous n’avons pu la retrouver et attendu que sa baraque maudite a été démolie.

— En effet, je crois bien que Lucifer se l’est mise dans la panse, et je m’en réjouirais le cœur et le ventre si ce n’était de cette maudite soif qui m’ébranle les dents et qui…

Il s’interrompit brusquement pour ébaucher un geste de joyeuse surprise, puis demanda :

— Ah ! ça, Regaudin, dis-moi : ne serait-ce pas ici même la bauge de notre vieux sanglier ?

Comme nous le voyons, c’étaient bien nos deux anciennes connaissances, les grenadiers Pertuluis et Regaudin. Assoiffés, affamés, déchirés, sales de poudre, rougis de sang anglais et fiers de ce sang et de ces déchirures, fiers aussi de cette saleté amassée sur le champ de bataille, toujours armés de la rapière qui leur battait les jambes, les deux grenadiers cherchaient à boire. Riches par le coffre du père Raymond et de sa femme, ces mendiants qu’ils avaient trouvés morts au fond de leur cave et sous les décombres de leur masure à la basse-ville, couchés sur un coffré rempli d’or et d’argent, comme s’ils avaient voulu protéger leur fortune contre des voleurs, ou comme s’ils avaient espéré l’emporter dans l’autre monde, oui, Pertuluis et Regaudin cherchaient une taverne, un cabaret, un repaire, un antre quelconque dans lequel il leur serait possible de trouver quelques flacons d’eau-de-vie. Ils venaient de s’arrêter tous deux devant l’entrée d’une impasse noire et déserte, à quelques toises des murs de la cité et proche de la Porte du Palais.

Au fond de cette impasse il y avait une écurie et une remise à voitures, mais il y avait aussi, collée à la remise, une bicoque basse, sale et délabrée, par les fentes de laquelle jaillissait un mince jet de lumière ; mais si mince qu’il fallait le deviner, à moins d’être doué d’un flair d’ivrogne comme celui de notre grenadier Pertuluis. Entre l’écurie et la remise se trouvait un étroit passage par lequel on arrivait dans une autre ruelle.

— Regarde ce filet de lumière, Regaudin ! prononça Pertuluis à voix basse.

— Il faut le deviner ton filet de lumière, ou avoir l’œil d’un indien.

— Eh bien ! j’ai cet œil. Et toi, ne le vois-tu pas ce filet ?

— Oui bien, Pertuluis. Et si je ne me trompe, ce doit être ce loueur de qui un jour nous avons loué une mauvaise calèche pour aller nous balader comme prince et duc, et de qui nous avons pu acheter une futaille de vilaine eau-de-vie.

— En aurait-il encore de plus vilaine, Regaudin, que je la lui boirais en moins de un-moins-deux-reste-un !

— Allons donc frapper à sa porte !

— Allons !

— D’abord, fit remarquer Regaudin, ce qui m’égare, c’est qu’on était venu ici par un autre chemin.

— Que veux-tu, il fait si noir. Lorsque nous vînmes la première fois, nous prîmes par un passage entre l’écurie et la remise. Le coquin se donne des airs de marquis avec entrée sur une rue et sortie sur l’autre !

Il ricana et, suivi de son compère Regaudin, s’enfonça dans l’impasse. Tous deux s’approchèrent avec précautions et sans bruit et s’arrêtèrent peu après devant une porte basse dont les ais disjoints laissaient passer un faible rayon de lumière. La bicoque, sans fenêtre, tordue, écrasée, offrait l’aspect d’un taudis ignoble. Mais les deux grenadiers n’y regardaient pas de si près. Pertuluis frappa trois petits coups dans la porte.

Le rayon de lumière s’éteignit aussitôt.

— Bon ! murmura Regaudin, on souffle la lanterne !

— Elle manque peut-être d’huile !

— Biche-de-bois ! ce serait à nous désosser tous les os pour en tirer du jus de moelle et nous en abreuver ! Frappe encore, Pertuluis, tu vois bien que rien ne remue dans la cambuse !

Pertuluis n’eut pas le temps d’obéir à l’injonction de son camarade, qu’une voix cassée demanda de l’intérieur de la baraque :

— Qui vive là !

Regaudin colla ses lèvres à un interstice de la porte et murmura :

— Deux lanternes sèches !

— Et deux outres qui ont perdu toute leur eau ! ajouta Pertuluis.

— Ah ! ah ! fit la même voix cassée, l’une veut de l’huile, et l’autre…

— L’autre, interrompit Pertuluis en ricanant, veut tremper les planches de sa futaille pour qu’elles renflent et ne tombent pas en botte !

— Bon, je vous reconnais à vos voix ! N’êtes-vous pas deux grenadiers…

— Précisément, mon ami, le chevalier de Pertuluis et son digne écuyer le sieur de Regaudin. En même temps que ces paroles Pertuluis fit bruire une poignée de louis d’or.

— Attendez une minute, Messeigneurs, que je ravive le quinquet !

L’instant d’après le filet de lumière reparaissait, puis la porte était ouverte.

À cet instant, un hennissement partit de l’écurie toute proche, puis un second parut répondre au premier.

— La paix, Pascal ! La paix, Loulou ! j’y vas dans la minute, dit l’homme qui venait d’ouvrir sa porte.

C’était un vieillard tout voûté, tout cassé, tout chauve. Il fit voir dans un sourire une bouche édentée et dit :

— Je suis seul, Messeigneurs, entrez, vous êtes les bienvenus !

Les deux grenadiers pénétrèrent dans une masure misérable et sale, n’ayant pour tout mobilier qu’un grabat, une table et deux ou trois escabeaux. Dans un coin se trouvait encore un vieux fourneau, tout rouillé, et qui devait servir à cuire les quelques pauvres aliments dont vivait ce reclus.

Celui-ci fit asseoir les deux grenadiers près de la table sur laquelle était un bougeoir à deux branches, mais dont l’une d’elles seulement portait un bout de chandelle. Ce bougeoir était fait des deux cornes d’un bœuf emmanchées dans un petit bloc de bois. Le propriétaire de ce taudis était loueur de voitures de son métier, mais il faisait aussi métier de tavernier et de mendiant.

— Messieurs, reprit-il, lorsque les deux grenadiers furent assis, je cours donner une gueulée d’avoine à Pascal et à Loulou et je reviens.

— N’aurais-tu pas, en attendant, de quoi nous humecter les babines ? interrogea Pertuluis en jetant sur la table quelques pièces d’or qui firent papilloter fébrilement les paupières du vieux.

— Oui, répondit-il, mais il faut que j’aille demander le liquide à Pascal et Loulou !

— Ah ! ah ! se mit à rire Regaudin, il paraît que nous tenons toujours auberge en écurie !

— Juste. Une stalle me sert de comptoir dans les temps ordinaires, sourit ironiquement le vieux.

— Et comme nous ne vivons plus dans les temps ordinaires ?… demanda Pertuluis en clignant de l’œil.

— Je sers ici même les braves clients qui se présentent.

— C’est bien, mon ami, va, nous attendrons.

Le loueur tira une jatte d’un placard et disparut par une porte basse donnant sur la remise. Il revint au bout de cinq minutes portant précieusement sa jatte toute remplie d’eau-de-vie. Puis il la déposa sur la table disant :

— Je l’ai emplie au ras bord, pensant que vous aviez bien soif, Messeigneurs.

— Soif ! grommela Pertuluis en se vidant une forte rasade dans un grand gobelet d’étain ; c’est-à-dire que les saints Martyrs n’ont jamais tant souffert de la soif !

— Soif ! surenchérit Regaudin ; c’est-à-dire que saint Laurent sur son fourneau et saint Siméon Stylite sur sa tour de quarante coudées n’eurent jamais tant soif !

À son tour il se versa une énorme rasade.

— Allons, sers-toi, dit Pertuluis en poussant la jatte vers le maître du taudis.

Celui-ci emplit une tasse de pierre. On choqua tasse et gobelets, et Pertuluis cria :

— À la France !

— À la santé des saints Martyrs ! répondit Regaudin.

— À la damnation des sacrés Anglais ! fit le loueur qui était canadien.

On but rapidement. Regaudin, le premier, retourna à la jatte.

— Eh ! tu es donc bien pressé ! fit remarquer Pertuluis.

— Dame ! répondit Regaudin, j’ai à peine trempé mes lèvres.

— N’est-ce pas ? interrogea le vieux loueur, que cette boisson a du pique-en-ventre ?

— Heu ! heu ! fit Regaudin en claquant de la langue, j’avoue qu’elle ravive la lanterne !

Pertuluis se contenta de grogner indistinctement en vidant un deuxième gobelet.

La jatte se trouva vide.

— Prends ! dit Pertuluis au loueur en poussant vers lui les pièces d’or.

Le vieux ramassa les pièces, les compta et dit :

— Il y en a pour deux jattes.

— Eh bien ! va remplir ! commanda Regaudin.

Le vieux sortit et revint bientôt avec une autre jatte également remplie au ras bord. Et, tandis que les deux grenadiers se servaient une troisième rasade, le loueur s’assit sur son grabat, et dit :

— Je constate, à voir vos personnes, qu’on s’est battu ferme là-haut !

— Ça été une vraie débauche ! affirma Pertuluis.

— Le malheur c’est qu’on a manqué de quoi boire, déclara Regaudin.

— C’est pourquoi, reprit Pertuluis, on veut essayer de se rattraper un peu.

— Tout de même, larmoya le vieux, que les Anglais nous ont battus !

— Ah bah ! le père, consola Pertuluis, faut pas se démancher le cœur pour ça ; on va se reprendre et se rattraper, ventre-de-bœuf !

— Et cette fois, cria Regaudin, gare aux English, biche-de-biche !

Un heurt dans la porte de l’impasse fit sursauter les trois hommes.

Le vieux marcha rapidement à la table et souffla la bougie.

— Il faut, murmura-t-il, être prudent, car on ne sait jamais par le temps qui court ce qui pourrait nous arriver de fâcheux.

Il alla à la porte sur la pointe des pieds.

Pertuluis et Regaudin avaient déjà porté la main à la poignée de leurs rapières.

Le loueur colla sa bouche à une fente de la porte et demanda à voix basse :

— Qui est là ?

Une voix aigre et aussi cassée que celle de l’hôte répondit de l’impasse :

— Ouvrez, père Couillard, c’est un ami qui vient chercher aide et demander secours !

— Quel est cet ami dont je ne reconnais pas la voix ?

— Ah ! ça, allez-vous me faire croire que vous ne reconnaissez pas la voix du père Croquelin ?

— Tiens ! le père Croquelin… c’te visite tout à coup ! Patientez, père Croquelin, j’ouvre.

Et le loueur, doublé d’un tavernier, qu’on venait d’appeler le père Couillard, poussa trois forts verrous et tira la porte à lui, disant :

— Entrez, pendant que je cours rallumer la bougie !

À ce nom de « père Croquelin », les deux grenadiers avaient cherché, dans le noir d’encre qui emplissait la masure, à s’interroger du regard. Pertuluis avait murmuré :

— N’est-ce pas ce mendiant, Regaudin…

— Tout juste, Pertuluis. Faudra-t-il l’embrocher ?

— Patience, nous allons toujours voir ce qu’il vient remuer de ce côté !

Le père Couillard rallumait prestement la bougie. Le père Croquelin pénétrait dans la baraque et remarquait de suite la présence des deux grenadiers. Il s’arrêta, surpris, et dit :

— Vous n’étiez donc pas seul, père Couillard ?

— Comme vous voyez, j’avais deux gentilshommes à servir !

— Eh ! eh ! se mit à rire Pertuluis, ce brave père Croquelin ! Je parie que vous avez oublié de faire dire ces deux messes…

— Hein ! fit en tressautant le père Croquelin et en se frappant la tête. Mais si fait, j’ai fait dire les deux messes pour le repos de votre âme tel que j’avais promis. Ah ! ça, vous n’êtes donc pas trépassé ?

— Comme vous voyez, dit Regaudin, nous nous portons en fort bonne santé.

— Mais alors il me faudra recommencer, sourit narquoisement l’ancien mendiant.

— Parbleu ! fit Pertuluis. Toutefois, comme nous sommes bien vivants et portants, et attendu qu’il se peut trouver au purgatoire quelques braves trépassés de soif énormément torturés, — nous vous prierons de leur faire l’offrande de ces…

— Messeigneurs, interrompit le père Croquelin, j’y connais justement de fort braves trépassés qui ont grandement soif et qui implorent terriblement de messes. Mais je connais aussi des vivants de cette terre qui ont non moins grandement soif, et qui à la vue de cette magnifique jatte et de son superbe liquide…

— Ah ! ah ! se mit à rire Pertuluis, je gage que vous êtes l’un de ces vivants ? Eh bien ! approchez et venez vous tremper la luette.

Pertuluis emplit une tasse qu’il présenta à l’ancien mendiant. Pendant ce temps le père Couillard approchait une énorme bûche de bois qu’il offrait en guise de siège au père Croquelin, disant :

— Asseyez-vous et reposez-vous, père Croquelin, tout en buvant votre tasse !

— Vous êtes bien honnête, père Couillard, merci. À la santé donc de ces messieurs les grenadiers !

Pertuluis remplissait les autres gobelets de ce qui restait dans la jatte. Il poussa celle-ci vers l’hôte et dit :

— Allez la remplir, père Couillard ! Ah ! au fait, nous avions oublié votre nom… nos excuses !

Le bonhomme partit avec la jatte pour se rendre à l’écurie.

Alors Pertuluis parut remarquer pour la première fois que le père Croquelin ne portait pas la besace et qu’il était vêtu de beaux habits bourgeois.

— On a donc hérité, dit-il, qu’on ne traîne plus la besace et qu’on est mis comme prince à la rente.

— Oh ! sourit finement le père Craquelin, on sait faire soi aussi ses petites affaires.

— Parbleu ! fit Regaudin. Ce serait calomnier la besace que dire qu’elle est plate.

— Et ce serait manquer de justice au métier, ajouta narquoisement Pertuluis, que d’insinuer qu’il ne rapporte que la famine et la peste.

— Vous parlez avec raison, mes gentilshommes, sourit le père Croquelin ; aussi faut-il se garder de parler en mal de la besace et du gueux qui la porte.

— Comment donc, ventre-de-roi ! s’écria Pertuluis. Mais je n’en dis que du bien !

— Et je suis loin d’en penser mal-et-pis ! dit Regaudin à son tour.

— Et même, reprit Pertuluis, que je n’ai jamais tant souhaité que d’avoir pour parent un mendiant de qui hériter.

— Si j’avais un papa, reprit Regaudin, je lui conseillerais la besace pour que j’en l’hérite un jour !

— Si vous êtes si désireux d’hériter une besace, mes gentilshommes, ricana le père Croquelin, je vous céderai volontiers la mienne.

— Et, va sans dire, le magot avec ? fit Pertuluis en clignant de l’œil à son compère.

— Le magot ? s’écria le père Croquelin. Ah ! ouiche ! fouillez-moi la trompette s’il est la !

— Biche-de-bois ! s’écria Regaudin en indiquant le ventre arrondi de l’ancien mendiant, je parie qu’il se l’est mis dans la panse !

— Vrai ? fit Pertuluis avec surprise.

— Peut-être bien, répondit le père Croquelin en ricanant.

— En ce cas, il faut voir, suggéra Pertuluis.

— En lui ouvrant la bedaine ? demanda Regaudin.

— Certainement, ventre-de-roi !

Et Pertuluis, gravement, tira sa rapière et se leva comme s’il allait éventrer l’ancien mendiant.

Celui-ci fit un bond, se dressa et se rua vers l’extrémité opposée de la masure.

Pertuluis, à demi-ivre, marcha titubant, vers le père Croquelin, qui s’écria vraiment épouvanté :

— Hé là ! hé là ! monsieur le grenadier, vous n’allez pas m’étriper, je compte bien, rien que pour savoir si j’ai mangé mon magot !

C’est justement ce qu’on veut savoir, se mit à rire Regaudin, non moins ivre que son camarade.

— Ah ! messeigneurs, ce sera peine perdue et un inutile massacre, je vous le jure !

— Pourquoi ? demanda Pertuluis.

— Parce que j’ai renvoyé mon magot !

— Mais cette panse ? demanda encore Pertuluis.

— C’est du vent, messeigneurs, rien que du vent, je vous l’assure.

— Tant pis ! éclata de rire Regaudin, il faut faire sortir le vent. Et tout comme son compagnon il brandissait sa rapière sous le nez bleui de peur de l’ancien mendiant.

Le père Couillard rentrait à ce moment.

— Crevons l’outre ! crevons l’outre à vent ! hurla Pertuluis.

— Prenez garde ! cria le père Croquelin ; il en sortirait une rafale capable de soulever le toit de cette masure, d’en emporter toutes les pièces dans l’espace et de souffler chez le diable cent mille grenadiers… Prenez garde, vous dis-je !

Les deux grenadiers éclatèrent d’un rire formidable, remirent les rapières au fourreau et regagnèrent la table sur laquelle le père Couillard allait poser la jatte d’eau-de-vie.

— Allons ! dit Pertuluis, vous êtes un joyeux compère, père Croquelin, et je veux que vous vidiez une autre tasse à la santé du chevalier de Pertuluis !

— Monsieur le chevalier, répondit l’ancien mendiant, je vous prierai de m’excuser, j’ai une mission importante à accomplir.

— Oh ! c’est tout excusé, dit Regaudin, du moment que vous avez une mission. Allez, père Croquelin, accomplissez, accomplissez, tandis que nous nous mettrons cette excellente eau-de-vie dans le coffre !

Et les deux grenadiers, s’étant rassis près de la table, se mesurèrent chacun une rasade énorme.

— Père Couillard, dit le père Croquelin, je suis venu vous demander une berline et deux chevaux.

— Une berline et deux chevaux ! s’écria le loueur avec surprise. Partez-vous donc en voyage, père Croquelin ?

— Tout juste, père Couillard.

— Le vieux sournois, se mit à ricaner Pertuluis, je parierais qu’il va enlever la plus jolie fille de Québec.

— Pardon, monsieur le chevalier, j’enlève deux jeunes femmes et leurs enfants.

— Fichtre ! exclama Regaudin en ouvrant des yeux énormes, deux jeunes femmes et deux enfants…

— C’est-à-dire, père Couillard, reprit de suite l’ancien mendiant, que sur l’ordre du capitaine Jean Vaucourt, je conduirai vers Trois-Rivières sa femme et son enfant, ainsi que la femme et l’enfant d’un pauvre diable de milicien blessé aujourd’hui même sur les Plaines.

— Ah ! ah ! c’est pour le capitaine Vaucourt ? fit le loueur. Eh bien ! j’ai une berline, mais elle n’est pas fort en état de rouler sur une aussi longue route.

Au nom du capitaine Vaucourt, Pertuluis et Regaudin avaient dressé l’oreille avec curiosité.

— Est-elle donc démanchée quoique part ? demanda le père Croquelin, visiblement inquiet.

— Elle est pas mal démantibulée, et une de ses roues chambranle pas mal aussi.

— Mais si on la rafistolait, père Couillard ?

— Oh ! pour dire vrai, elle peut bien marcher encore un bon bout sans rafistolage. Mais je tenais seulement à vous prévenir que ce n’est pas précisément la berline de Monsieur le Gouverneur.

— Parbleu !

— Ensuite, je vous dirai, père Croquelin, que je n’ai plus que deux chevaux, Pascal et Loulou.

— Eh bien ! je vous louerai la berline telle quelle et Pascal et Loulou. Combien ?

— Et vous dites, père Croquelin, intervint Pertuluis, que vous conduisez aux Trois-Rivières deux jeunes femmes et leurs enfants ?

— Oui bien, mes gentilshommes. Vu que l’armée retraite et s’en va, ces deux jeunes dames ne veulent pas rester avec les Anglais.

— Pardieu ! fit Regaudin, ce n’est pas moi qui les en blâmerai.

— Ni moi, ventre-de-bœuf !

— Et ces jeunes dames… demanda Regaudin, ont-elles une escorte ?

— Hélas ! non, mes braves gentilshommes. Elles n’ont pour escorte que deux pauvres diables, tout vieux, tout cassés, tels que moi, votre serviteur, et le vieux père Aubray.

— Le vieux père Aubray ! fit Pertuluis en regardant son camarade.

Celui-ci cligna de l’œil et dit :

— Père Croquelin, comme nous sommes de dignes grenadiers et gens de courtoisie, et que nous partons nous aussi avec l’armée en attendant que nous revenions chasser les English du pays, nous ferons escorte à ces dames et mettrons nos rapières à leur service !

— Vous ? fit le père Croquelin avec admiration, mais aussi avec méfiance.

— Foi de chevalier de Pertuluis, je vous le jure sur mes armoiries ! D’abord, pour vous convaincre, père Croquelin, je dois vous dire que j’admire le capitaine Vaucourt qui s’est vaillamment battu aujourd’hui et qui a failli enfoncer les grenadiers anglais et les Highlanders, et cette admiration que partage également mon compagnon, le sieur de Regaudin, nous commande de mettre au service de sa dame deux lames qui ont pourfendu, ce jour d’aujourd’hui, deux cents Anglais. De sorte que c’est un honneur que nous ferons à Madame la capitaine…

— Et un honneur, interrompit Regaudin, dont maintes hautes dames de la Cour de Versailles se réjouiraient, sans vouloir nous vanter !

Les deux grenadiers avalèrent chacun une terrible rasade.

— Eh bien… que décidez-vous, père Croque…lard ? bafouilla Pertuluis avec un hoquet.

— Oui, que dites-vous de cet… immense honneur, père Croque…bedaine ? zézaya Regaudin dont le menton, les lèvres et le nez dégouttaient d’eau-de-vie.

De plus en plus ivres, les deux grenadiers ricanaient et se jetaient l’un à l’autre des œillades narquoises.

Certes, le père Croquelin ne tenait nullement à avoir comme escorte les deux chenapans. Mais il se dit que refuser leurs services, ce serait les contrarier peut-être, et vu qu’ils étaient déjà fort gris, ce serait encore faire naître leur colère et s’exposer, lui, à des horions qui pourraient lui être fatals. Alors, il pensa que le capitaine Vaucourt trouverait bien un moyen de se débarrasser de ces deux bravi, et il décida d’accepter l’offre des deux grenadiers.

— Ça va bien, dit-il, j’accepte pour ces dames l’immense honneur de votre escorte.

— En ce cas, à la santé de ces dames ! cria Pertuluis en vidant tout à fait la jatte.

Cette fois, le père Croquelin n’osa refuser le gobelet rempli que lui tendait Regaudin en disant :

— Allons ! faut se mettre du sang dans le cœur, biche-de-biche ! on est français, que diable !

Ayant bu, l’ancien mendiant demanda le prix de la berline et des deux chevaux pour environ quatre jours de route.

— Ce sera rien que vingt-cinq livres, répondit le père Couillard.

Le marché fut conclu sur le champ, Pertuluis offrant de régler l’affaire à même sa propre bourse, assurant que ce serait grand honneur pour lui et son compagnon que de protéger la jeune et jolie Madame Vaucourt contre toutes mauvaises rencontres, tels que les maraudeurs, larrons, escarpes, chenapans et même les rôdeurs ennemis.

— Nos rapières, affirma Regaudin, seront un rempart contre lequel viendront s’affaisser pantelantes et flan-flinflan toutes les meutes de l’univers, miche-de-biche !

Et l’instant d’après, la berline, attelée de deux pauvres roussins, vieux d’un peu plus d’un quart de siècle et qui avaient fait dix campagnes, prit, cahin-caha-cahin, la route de la ferme d’Aubray. Le père Croquelin conduisait l’attelage avec toute la maîtrise d’un vieux cocher ; quant aux deux grenadiers, confortablement assis dans la berline, ils s’imaginaient faire un rêve de ciel, soupiraient de bonheur et d’extase et souriaient béatement.

— Ne dirait-on pas, dit Pertuluis, que je suis Monsieur le marquis de…

— N’ai-je pas l’air, interrompit Regaudin, de Monsieur le duc de…

Han-Han !…

Un cahot secoua violemment les deux compères.

— Eh là ! tas de fainéants ! gronda le père Croquelin en allongeant deux vigoureux coups de fouet aux roussins, allez-vous filer plus vite que ça ! Voulez-vous, vieilles rosses, faire refroidir Monsieur le Marquis et Monsieur le Duc ?…

À toute vitesse la berline, crissante et gémissante traversa le pont de la rivière Saint-Charles avec un grand bruit de vieille ferraille qui mit en émoi tous les échos de la nuit tranquille.