Le drapeau blanc/06

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Éditions Édouard Garand (35p. 27-32).

— VI —

L’ATTAQUE


Suivons Flambard.

Notre héros n’avait pas traversé cet obstacle sans s’en étonner un peu.

— Par ma foi ! s’était-il dit, qu’est-ce que cela veut dire ? Est-ce à moi qu’on en veut ou à cette berline que j’ai dépassée avant d’atteindre Saint-Augustin ? Sont-ce des maraudeurs et détrousseurs qui guettent un riche butin, ou des ennemis et des meurtriers apostés pour m’occire à tout jamais ?

Flambard, en vérité, était plutôt enclin à penser que cette embuscade avait été préparée par des voleurs de grands chemins contre la berline qu’il avait dépassée une demi-heure auparavant. Autant qu’il avait pu voir, c’était un équipage de maître dont la seule vue pouvait tenter la rapacité de malandrins. Quels personnages importants pouvait bien porter la superbe berline ? Flambard aurait donné gros pour le savoir. Était-ce un fonctionnaire allant en mission particulière pour le compte du gouverneur. Car le spadassin avait cru voir que l’équipage était escorté de gardes à cheval. À moins que ce ne fût quelque gros négociant qui s’empressait d’aller mettre en sûreté des valeurs soit aux Trois-Rivières soit à Montréal. Qui le savait au juste ?

Eh bien ! cette berline — et notre héros aurait été fort étonné d’en connaître les occupants — transportait le sieur Hughes Péan et sa femme : c’était la première partie, et l’on pourrait dire la première étape de ce terrible complot tramé par Bigot et ses séides contre la capitale de la Nouvelle-France.

Ah ! si Flambard eût deviné le complot ! Mais il ne savait pas et il ne pouvait deviner. Il poursuivit donc sa route à toute allure vers la Pointe-aux-Trembles où il arriva un peu avant minuit.

La Pointe-aux-Trembles était à cette époque un point important de commerce et de relais entre Batiscan et Québec. La malle-poste s’y arrêtait à son arrivée de Montréal et à son retour de Québec. Lorsque la lourde voiture apparaissait, traînée par quatre vigoureux chevaux et chargée de voyageurs et de colis, c’était un événement pour le village et les environs. Les paysans profitaient du passage de la diligence pour venir faire leurs marchés à la Pointe-aux-Trembles, et souvent ils attendaient des nouvelles de parents ou d’amis éloignés. Ces jours-là le commerce était fructueux. Il s’y faisait un fort trafic de pelleteries. Des négociants de Québec y venaient rencontrer les trappeurs canadiens et les chasseurs indiens, et le village prenait un air de fête. L’animation y régnait vive et joyeuse. Souvent un navire de Montréal ou des Trois-Rivières y faisait escale pour y débarquer des marchandises ou pour charger les produits de la terre que les paysans expédiaient à Québec, aux Trois-Rivières ou à Montréal.

Malgré son important commerce, la Pointe-aux-Trembles n’était qu’une bourgade dont la population stable ne dépassait pas deux cents habitants. Mais il y venait beaucoup de voyageurs dont profitait le commerce. C’était, pour tout dire, l’un des villages les plus prospères de la colonie.

Il s’y trouvait peu de marchands, trois ou quatre seulement. Mais par contre le village possédait une des plus belles hôtelleries du pays. C’était une majestueuse auberge que tous les voyageurs connaissaient sous le nom de :


« La Cloche d’Argent »


Elle avait pour enseigne une magnifique cloche d’argent suspendue à la terrasse qui, avec une spacieuse véranda, ornait la façade de l’établissement. Une corde pendait juste à l’entrée de la véranda, de sorte que le cavalier ou le voyageur pédestre n’avait qu’à tirer la corde et sonner la cloche au plus beau son argentin pour appeler le maître ou les serviteurs de l’auberge. On sonnait encore la cloche d’argent pour annoncer aux habitants d’alentour l’arrivée de la diligence, l’accostage de quelque navire ou pour le tocsin.

Le village possédait un autre édifice important, mais moins majestueux d’apparence que l’hôtellerie, et un peu à l’écart des habitations : c’était la chapelle. Pauvre et toute petite, elle dressait son mince clocher blanc au sein d’un bosquet de grands trembles et de hauts peupliers qui lui faisaient un nid de verdure enchanteur. La chapelle avait aussi sa cloche, mais toute petite et de bronze qui sonnait l’Angélus. Elle carillonnait joyeusement les dimanche et jours de fête pour appeler les fidèles à la sainte messe. Les jours de semaine, outre l’Angélus, elle sonnait encore pour appeler à la classe les enfants du voisinage. Près de la chapelle se trouvait l’humble maisonnette qui abritait le pasteur de la paroisse, vieux et noble prêtre qui, en sus de son ministère, remplissait les fonctions de maître d’école.

À présent revenons sans plus tarder à notre héros.

Quand Flambard arriva à la Pointe-aux-Trembles, il y trouva un vif brouhaha, malgré l’heure avancée de la nuit. La diligence venait d’arriver de Montréal avec ses voyageurs et ses colis. La voiture s’était arrêtée devant la véranda qu’éclairaient deux réverbères, les chevaux avaient été vivement conduits aux écuries et les voyageurs étaient descendus. Une foule de villageois et de paysans se pressaient autour de la diligence, parlaient avec animation, gesticulaient et agitaient des lanternes. Cette animation n’était pas uniquement créée par l’arrivée de la malle-poste, mais aussi par la nouvelle, apportée par des Indiens, que la bataille des Plaines d’Abraham avait été perdue par l’armée française. Cette nouvelle avait suscité un émoi facile à comprendre parmi cette foule de vieillards, de femme et d’enfants qui tout le jour avaient attendu avec une anxiété sans cesse croissante des nouvelles de la capitale. Plus que cela : ces Indiens avaient exagéré le malheur en affirmant que la ville avait été capturée par les Anglais.

— Mon Dieu ! c’est pas possible ! criaient des voix de femmes éplorées.

— Mais qu’est-ce qu’on va donc devenir ? se lamentaient d’autres.

La plupart de ces pauvres femmes étaient seules, seules avec leurs enfants en bas âge : le mari était à l’armée ! Et lui, le pauvre, vivait-il encore ? Avait-il échappé au massacre ? Laissait-il une veuve et des orphelins ? Et eux, comment feraient-ils pour vivre désormais ? Est-ce que les Anglais n’allaient pas demain, après-demain, venir les massacrer ?

Les lèvres tremblaient de crainte. Les yeux se mouillaient. Des mères, éperdues, serraient avec force sur leur sein amaigri des enfants hâves et chétifs qui pleuraient. Des vieillards courbaient la tête avec abattement et laissaient passer entre leurs lèvres sèches une plainte de désespoir. Des enfants, accrochés aux jupes de leurs mères ou serrant avec énergie la main ridée et tremblante des grands-pères, écoutaient, regardaient et ne paraissaient pas comprendre toute l’étendue du malheur qui s’abattait sur leur pays et leurs foyers.

Flambard poussa sa monture vers l’entrée de la véranda. Des groupes atterrés s’écartèrent précipitamment, s’effacèrent, et sortirent hors du rayon de lumière décrit par les deux réverbères. Le spadassin descendit de cheval et tira fortement la corde de la cloche d’argent.

La minute d’après, de l’hôtellerie illuminée surgit un serviteur.

— Dis-moi, mon garçon, si le postillon est dans l’auberge ? demanda Flambard.

— Oui monsieur, il est là.

— Bien, je vais attacher mon cheval et entrer.

Plus loin, hors du rayon de lumière, il y avait trois poteaux de pierre enfoncés dans le sol. Flambard y alla attacher sa monture et pénétra dans la grande salle de l’auberge remplie d’un monde excité et inquiet. Entre autres, se trouvaient plusieurs voyageurs qui se rendaient à Québec ; mais en apprenant que la bataille avait été perdue et que les Anglais étaient maîtres de la ville, ils étaient demeurés consternés. Tout de même il fallait bien boire et manger. Les nombreux serviteurs de la maison dressaient les couverts. Dans la cuisine le maître de céans commandait et dirigeait. Une immense rumeur emplissait toute l’hôtellerie.

Flambard avisa le postillon qu’entouraient quelques voyageurs qui déjà retenaient leurs places pour retourner sur leurs pas. Notre ami le tira à lui et dit :

— Je parie, mon ami, que vous boiriez volontiers une bouteille de vin ?

Le postillon regarda avec surprise le spadassin, puis il sourit et répondit :

— Monsieur Flambard, je ne saurais vous refuser, merci.

Flambard le conduisit à une table à l’écart, appela un serviteur et commanda deux bouteilles de vin.

— Mon ami, dit Flambard, pouvez-vous me dire si Monsieur le chevalier de Lévis est encore à Montréal ?

— Je ne pense pas, car hier aux Trois-Rivières on disait que Monsieur de Lévis était arrivé au Fort Richelieu.

— Au Fort Richelieu… ah ! ah ! Serait-il en route pour Québec ?

— Je ne peux vous dire. Mais, une chose certaine, si Monsieur de Lévis a appris ce qui vient de se passer à Québec, il ne tardera pas d’accourir.

— Ah ! ah ! vous avez appris la nouvelle ?

— Hélas ! monsieur, j’en suis tout navré encore. Quel malheur !

— Oh ! sourit le spadassin avec confiance, ce n’est pas un malheur irréparable.

— Dieu vous entende ! Mais pouvez-vous me dire si je devrai conduire ma diligence jusqu’à la ville ?

— Voilà une question, mon ami, à laquelle je ne saurais répondre d’une manière positive. Toutefois, je peux vous assurer que Monsieur de Vaudreuil sera ici demain, et lui pourra vous dire ce que vous devrez faire.

À la demande du postillon et tout en buvant son vin le spadassin fit une brève narration de la bataille des Plaines d’Abraham. Puis notre ami appela un serviteur, commanda pour le postillon seulement une autre bouteille de vin, paya et quitta l’auberge pour poursuivre sa route.

— Ah ! ah ! Monsieur de Lévis est au Fort Richelieu, s’était dit Flambard ; tant mieux, je l’aurai rejoint demain soir au plus tard.

Après avoir quitté la grande salle de l’auberge, le spadassin traversa la véranda et se dirigea vers l’endroit où il avait attaché sa monture. Malgré le froid de cette nuit d’automne, il y avait encore des rassemblements de villageois et de paysans devant l’auberge et sur la route qui traversait le village. Des femmes et leurs enfants grelottants avaient regagné leur logis ; d’autres, en se lamentant, quittaient le village, et leurs sabots de bois en battant la terre durcie par le gel semblaient scander leurs sanglots. La grande douleur qui étreignait ce soir-là la capitale de la Nouvelle-France, semblait se répandre rapidement sur tout le pays.

Flambard, s’étant approché du poteau auquel il avait attaché son cheval, découvrit avec un grand étonnement que la bête n’était plus là. Dans la noirceur qu’adoucissaient un peu les réverbères de l’hôtellerie il promena un regard inquisiteur ; il ne vit rien, rien que quelques groupes de paysans plus loin qui s’entretenaient à voix basse et avec un air de mystère.

Il alla s’informer auprès de ces paysans. Non ! personne n’avait vu le cheval dont il parlait.

Flambard pensa que la bête avait pu se détacher et aller le long du chemin paître l’herbe roussie.

Il fit quelques pas vers la route, scrutant de toute la puissance de ses yeux l’obscurité.

Tout à coup il s’arrêta en voyant des ombres humaines surgir des ténèbres et se mouvoir devant lui. Croyant avoir affaire à des ennemis inconnus, il voulut retraiter rapidement vers le cercle de lumière que projetaient les réverbères de l’auberge. Mais tout à coup aussi ces réverbères s’éteignirent, et la plus grande noirceur régna sur la place de l’hôtellerie. En même temps un cri s’éleva :

— Mort au spadassin !

Flambard vit soudain d’autres ombres surgir et l’entourer, et il remarqua que ces ombres brandissaient des rapières. Il tira la sienne.

Un coup de pistolet éclata à dix pas de lui, et il entendit une balle siffler en passant au-dessus de son épaule. Ce coup de feu avait semé l’émoi dans le village, les groupes de paysans et l’hôtellerie. En un instant toutes les lumières de l’auberge furent éteintes, les volets clos et les portes fermées et barricadées, comme si l’on eût craint ou l’approche de régiments anglais, ou l’attaque de bandits contre la diligence. Quant aux paysans et villageois, ils s’étaient vivement éclipsés.

Flambard crut alors pouvoir expliquer la disparition de son cheval : nul doute que sa monture avait été détachée et enlevée par ces maraudeurs qu’il voyait s’agiter comme des fantômes dans l’ombre autour de lui.

— Par mon âme ! s’écria-t-il ! êtes-vous les serins qui barrez les routes et les ponts et défendez l’abord des auberges ? Arrière !

Nul ne répondit et nul mouvement de recul ne parut se produire dans le cercle qui se refermait sur notre héros. C’était un cercle d’acier qu’il ne serait pas facile de briser dans cette obscurité, et Flambard le comprit. Mais sa bravade reprit le dessus à un commencement de malaise, et il cria en brandissant sa rapière :

— Tant pis ! j’aurai du moins le plaisir de trouer vos gorges de bandit et de vous faire renvoyer tout votre venin !

Il fonça droit devant lui…

Une dizaine de rapières heurtèrent la sienne, et l’une d’elles le piqua légèrement sous le menton. Il retraita vivement vers le centre du cercle. Il se sentait environné et pris dans un piège. Il comprenait enfin que c’était uniquement à sa vie qu’on en voulait, et il pensait que ceux qui lui avaient tendu un guet-apens au fond de ce ravin près de Saint-Augustin l’avaient rejoint à la Pointe-aux-Trembles. Ces gens devaient être résolus. Il promena un regard circulaire et vit de tous côtés luire des lames de rapières. Il voyait la mort cette fois le guetter de près. Néanmoins, il ne mourrait pas sans avoir fait quelques victimes. Ah ! si seulement une flamme de bougie éclairait la scène, il pourrait encore s’en tirer sans trop de peines. Mais là, s’il tentait de frapper devant lui, des rapières l’attaqueraient par derrière… Que faire ?

Encore que fort mal pris, Flambard ne désespérait pas tout à fait ; et, tout en réfléchissant et en observant l’approche de l’ennemi, il cherchait un moyen de se sortir de là. C’était difficile, car notre héros estima le nombre de rapières qui le guettaient à douze ou quinze, et peut-être bien davantage. Oui, si à cette minute Flambard avait pu faire briller un rayon de lumière, il aurait eu vite raison des sacripants qui l’enserraient. Aussi, en constatant que l’aubergiste avait éteint toutes les lumières de son établissement, lumières qui auraient suffi amplement à l’éclairer, fut-il pris d’un accès de colère, et il clama de sa voix retentissante :

— Hé là ! aubergiste de malheur, rallume tes luminaires ! Serais-tu par hasard complice de ces coupe-jarrets ?

À cet appel qui résonna dans la nuit comme un coup de clairon, une porte-fenêtre s’ouvrit sur la terrasse, et un homme apparut portant un falot. Il s’approcha rapidement de la balustrade, se pencha et projeta la lumière du falot sur la place de l’auberge, disant :

— Allez, monsieur, je vous éclaire !

Le spadassin reconnut le postillon qu’il avait généreusement traité.

— Merci, mon ami, répondit Flambard tout en promenant un rapide regard autour de lui.

Il était temps : il vit à deux pieds de lui une douzaine de soldats et gardes de Bigot qui avançaient contre lui les pointes aiguës de leurs rapières.

Il fit siffler sa lame dans un geste circulaire, et les rapières ennemies retraitèrent d’une demi-longueur de lame.

— Par le ciel ! cria Flambard, c’est encore Monsieur l’intendant, je crois, qui se mêle de mes affaires… nous allons voir !

Il fondit en avant avec la vitesse du vent, sa rapière coupa l’espace comme une flamme, et un soldat tomba. Il fit volte-face, et dans un second saut vertigineux il attaqua ceux qui le menaçaient par derrière : un garde s’affaissa en poussant un cri de douleur.

— Bon ! ricana Flambard, deux gorges chaudes de refroidies ! Tantôt j’aurai bien la douzaine !

Le falot ne projetait qu’une très faible clarté, et les gardes et soldats qui entouraient le spadassin se mouvaient comme des ombres imprécises. Les deux premières victimes faites par l’épée de notre héros avaient paru les intimider. Ils avaient retraité de quelques pas, silencieux, mais toujours l’épée haute. Flambard exécuta un troisième bond… un violent claquement d’acier se produisit et une rapière s’échappa de la main d’un soldat qui, immédiatement, chercha refuge hors du cercle de lumière.

Mais avant que notre ami n’eût fait un autre volte-face pour attaquer d’un autre côté, un garde de Bigot réussissait à lui enfoncer dans le dos deux ponces de sa lame.

Flambard poussa un terrible juron, et il allait comme une furie se darder contre les gardes, quand sur la terrasse parut l’aubergiste qui cria :

— Holà ! l’ami, que faites-vous là ?

Flambard n’eut pas le temps d’apostropher vertement l’aubergiste, que le postillon murmurait vivement à ce dernier :

— Silence, maître Hurtubise, c’est monsieur Flambard !

— Hein ! monsieur Flambard ?… Par le ciel !

L’aubergiste trembla d’épouvante. Puis, il se rua vers la porte-fenêtre et revint la minute d’après avec un flambeau dont la lumière, jointe à celle du falot, éclaira en plein la scène du combat.

Disons ici que les adversaires du spadassin étaient d’abord ces quatre gardes que Foissan avait jetés aux trousses de notre héros. Ceux-ci s’étaient arrêtés à la Pointe-aux-Trembles pour s’informer du passage de Flambard, et ils avaient rencontré dix soldats de Vergor qui, la nuit d’avant, avaient réussi à échapper aux soldats de Wolfe. Ces soldats étaient venus se réfugier à la Pointe-aux-Trembles pour y attendre les événements. Comme leur maître, ces soldats étaient dévoués à Bigot et ils étaient des amis des gardes de l’intendant. Aussi en se rencontrant tout à coup dans l’auberge cette nuit-là décidèrent-ils de fraterniser un moment. Or, c’est pendant qu’on vidait une tasse de vin que Flambard entra dans l’auberge à la recherche du postillon. Les gardes mirent de suite les soldats de Vergor au courant de leur mission, et de suite aussi il fut résolu de s’attaquer à Flambard à sa sortie de l’auberge. Ils se trouvaient donc quatorze hommes contre un seul, et ils auraient vite raison du spadassin. Furtivement ils quittèrent la grande salle de l’auberge. L’un des gardes s’empara du cheval de notre ami et alla l’attacher dans un bosquet du voisinage, puis toute la bande, cachée dans les ténèbres avoisinantes, attendit la sortie de Flambard. Naturellement, ce n’étaient pas tous des ferrailleurs de première force, et ils savaient tous le danger qu’il y avait à croiser le fer avec le spadassin. Aussi, n’avaient-ils pas songé un seul moment à faire de l’escrime avec le terrible batteur de fer ; leur seul dessein avait été de profiter de l’obscurité pour surprendre Flambard et le percer de coups avant qu’il n’eût eu le temps de faire jouer sa lame. Mais les soldats de Vergor, timides et peureux, n’avaient pas agi assez rapidement, et la rapide et foudroyante offensive du spadassin les avait déjà fort ébranlés, sans compter que deux des leurs gisaient inanimés sur le sol et qu’un troisième avait été désarmé de la belle façon.

Manquant déjà d’enthousiasme et de confiance en eux-mêmes, les soldats, à la vue de l’aubergiste qui venait éclairer davantage la scène, furent saisis de peur. Et à la seconde où Flambard fonçait contre eux, ils prirent la fuite et se perdirent dans les ténèbres. Mais les gardes de Bigot, qui n’étaient plus que trois, voulurent tenter la fortune des armes, et ils s’élancèrent sur Flambard pour le frapper par derrière.

— Alerte ! lui cria l’aubergiste.

Mais déjà le spadassin pirouettait, un choc d’acier se fit entendre, des étincelles jaillirent. Un des gardes jura, puis, avec un sourd grognement il s’écrasa sur le chemin en échappant son épée. Les deux autres gardes comprirent qu’ils n’étaient que deux pauvres jouets aux mains de l’effrayant bretteur. Ils lâchèrent pied et voulurent se jeter dans l’obscurité pour sauver leur peau. L’un réussit à esquiver la terrible rapière qui voltigeait comme un éclair ; mais l’autre, en tournant le dos, fut atteint dans la nuque, et la lame de Flambard lui traversa la gorge de part en part.

— Par ma foi ! éclata de rire Flambard, je n’ai de ma vie embroché si bien un oiseau de nuit !

Puis il cria en essuyant sa rapière sur l’uniforme du garde qu’il venait de frapper à mort :

— Merci, mon ami postillon, et merci à vous, maître Hurtubise ! Les oiseaux sont morts, il ne reste qu’à les plumer et à les faire rôtir !

— Ah ! monsieur Flambard, s’écria l’aubergiste avec admiration, vous m’avez abattu des oiseaux trop farcis de péchés pour les faire rôtir convenablement ; mais, je crois bien que le diable s’en chargera mieux que je ne le pourrais faire !

À cet, instant, des paysans et des villageois apeurés, qui dès le commencement du combat s’étaient dissimulés dans les ténèbres, se rapprochèrent timidement et pénétrèrent dans le cercle de clarté.

— Ah ! ça, mes amis, leur cria Flambard, puisque maître Hurtubise ne veut pas des oiseaux que je lui ai abattus, je vous prie de vous charger de ces quatre charognes et de les aller jeter sur le fumier derrière l’écurie, où des corbeaux s’en gaveront à cœur-joie !

Rapidement, il tira une bourse de sa poche et la jeta au postillon :

— Tenez ! mon ami, vous défrayerez toutes ces braves gens à ma santé ! Bonne nuit ! lança-t-il, au moment où un long hennissement montait dans l’espace.

Flambart avait reconnu ce hennissement. Il s’élança vers un bosquet, tandis que l’aubergiste élevait son flambeau pour l’éclairer. Il trouva sa monture attachée à un arbre. L’instant d’après un galop furieux retentissait sur la route vers les Trois-Rivières.

Le spadassin laissait derrière lui quatre morts et deux blessés !