Le drapeau blanc/17

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Éditions Édouard Garand (35p. 70-72).

XVII

COMMENT FLAMBARD ÉCHAPPE À UN TROISIÈME GUET-APENS.


On se rappelle que, la veille de ce jour, Foissan et ses gardes avaient profité de l’arrivée du gouverneur et de l’excitation qui avaient suivi pour quitter l’auberge et le village de la Pointe-aux-Trembles. Ils avaient convenu d’aller se poster sur un point de la route des Trois-Rivières, y attendre le passage de Flambard et tuer sans pitié ce dernier.

Foissan et ses gens se trouvaient déjà dans la cour des écuries, lorsque le gouverneur et son cortège entrèrent dans le village. Le soir tombait. Aux écuries et dans la cour de nombreux valets allaient çà et là accomplissant leur besogne routinière.

Foissan avait dit aux gardes :

— Dès que la brunante sera venue et après que tous les serviteurs seront rentrés dans l’auberge, nous nous mettrons en route.

L’arrivée du gouverneur allait favoriser ses desseins. En effet, aux cris et aux acclamations du peuple, les valets d’écurie, curieux, se précipitèrent vers la place de l’auberge sans se préoccuper ni de Foissan ni de ses gardes.

— Bon ! sourit Foissan. Nous n’avons plus à attendre qu’un quart d’heure ou vingt minutes !

Lorsque le De Profundis eut été récité, et peu après que M. de Vaudreuil eut pénétré dans l’auberge avec sa suite et au moment où le peuple se dispersait pour regagner ses foyers, Foissan donna l’ordre du départ.

Mais dix minutes ne s’étaient pas écoulées, que deux grenadiers, à demi ivres, sortaient de l’auberge et gagnaient les écuries : c’étaient Pertuluis et Regaudin. Ils entendirent, apporté par les échos du soir, le galop rapide de la troupe des gardes. S’imaginant que c’étaient des fuyards quelconques et des ennemis, stimulés par l’eau de vie, animés d’idées batailleuses, ils décidèrent de se lancer à la poursuite de ces fuyards.

Mais expliquons comment les deux grenadiers étaient sortis de l’auberge.

On se rappelle aussi qu’avant son entrée dans l’auberge M. de Vaudreuil avait ordonné, en signe de deuil, de cesser toutes réjouissances ; aussi, lorsqu’il fut entré, se trouva-t-il dans la salle commune deux buveurs qui parurent fort gênés par la présence de Vaudreuil, et ces deux buveurs étaient nos deux plus brillants amis. Pertuluis et Regaudin jugèrent prudent de se retirer. De suite ils gagnèrent la porte de sortie que gardait un lieutenant de Bougainville. Comme ils titubaient énormément, le lieutenant hésita à leur accorder un permis de sortir. Ce que voyant, Pertuluis dit, zézayant d’ivresse :

— Ah ! ça, mon p’tit, tu dois ben savoir qu’on est des copains au brave capitaine Vaucourt qu’on a fait partie de l’armée de Monsieur de Bougainville, et qu’enfin, pour ta persuasion, on est des bobichauds à monsieur Maître Flambard que le grand diable du grand diable cornu, biscornu et recornu ne saurait étouffer jamais, attendu…

Le grenadier fut interrompu par un hoquet, ricana niaisement et reprit :

— Oui, attendu, mon p’tit, que le sieur de Regaudin et le chevalier de Pertuluis ici présentement parlant, ne pouvaient pas passer la nuit ici céans cette auberge sans qu’on leur permît tout au moins d’aller faire leur pipi, ventre-de-diable !

Le lieutenant les laissa passer.

Et, maugréant, caracolant, hoquetant, se tenant du coude, les deux grenadiers se dirigèrent vers les écuries.

— Quelle soûlade tout de même ! bégayait Pertuluis.

— Biche-de-biche ! zézayait Regaudin, ce qu’on était en train de se rattraper, Pertuluis !

— J’en ai la bédaine à l’envers, Regaudin !

— J’en ai les jambes toutes ébauhies, Pertuluis !

Et Regaudin faillit s’allonger de tout son long.

— Quoi ! se mit à rire Pertuluis, vas-tu faire naufrage ?

— Hélas ! je ballotte, je tangue, je roule… Biche-de-bois ! une vraie tempête et que le cœur me sort du ventre et que mes tripes s’étirent de trois aunes tout au moins !

— Eh bien ! ventre-de-roi, tourne la canette et coule, mon vieux ; tu rempliras le barillet tantôt !

Regaudin étouffa d’un hoquet, chavira, s’appuya de l’épaule contre le mur de l’écurie où les deux amis venaient d’arriver.

— Non… bafouilla Regaudin, la canette ne tourne pas !

— Elle est peut-être bien rouillée ?

— J’sais pas, Pertuluis ; mais il vente toujours !

— Es-tu fol, Regaudin ?… Pas une brise…

— J’dis qu’il vente, biche-de-bois !

— J’dis qu’non !

— J’dis qu’si !

— Ah ! tu t’emberlucoques, s’écria avec dégoût Pertuluis.

— Hein Pertuluis ? Que dis-tu ? Répète cette injure, voir !

Et Regaudin se redressant avec colère mit le poing sous le nez de son compagnon.

— Regaudin, prends garde !

— C’est à toi de prendre garde, Pertuluis !

— Regaudin !…

— Pertu !…

Mais tous deux d’un commun accord se raidirent, tendirent l’oreille vers les bois, puis vers la route, et se regardèrent avec surprise.

Pertuluis souffla :

— Un galop endiablé… on fuit de ce côté !

— Des Anglais ! fit Regaudin.

— Des traîtres !

— Des maraudeurs !

— Enfourchons ! émit Pertuluis.

— Mais les rosses ?

— Là ! Pertuluis montrait des chevaux tout scellés dans l’écurie.

— Démarrons ! consentit Regaudin.

— Et courons après ceux qui s’épouffent comme sans dire bonsoir !

Sans avoir bien conscience de leurs actes et de leurs paroles, les deux grenadiers détachèrent deux chevaux de l’écurie, les tirèrent après eux dans la cour, franchirent une porte basse pratiquée au fond de la cour dans le mur qui l’entourait, et l’instant d’après s’élançaient à toute erre sur la route des Trois-Rivières, jetant leurs cris de guerre coutumiers :

— Taille en pièces !

— Pourfends et tue !

Ils chevauchèrent ainsi toute la nuit, risquant cent fois de se tuer net à des endroits où la route faisait de brusques détours en côtoyant de raides talus, ou de rouler en bas de profonds ravins et de s’y tordre le cou.

Et lorsqu’au petit jour ils s’arrêtèrent, épuisés, eux et leurs chevaux, mais dégrisés aussi, ils se trouvèrent sur un coteau fort boisé, désert et silencieux, ils se crurent égarés.

Moulus, brisés, malades, ils descendirent de cheval, s’assirent sur un arbre renversé pour demeurer mornes et abattus.

Longtemps ils restèrent ainsi.

Enfin, Pertuluis soupira fortement et murmura avec angoisse :

— Et pas un carafon, Regaudin !

— Non… pas le plus petit ! gémit Regaudin.

Non loin coulait l’onde bruissante d’un ruisseau. Pertuluis y alla en chancelant.

— Biche-de-bois ! lui cria son compagnon, tu ne vas pas t’abreuver de ce poison, j’espère ?

— Hélas, non ! Regaudin… Mais j’y vais pour m’y tremper la face et me la rafraîchir !

Peu après Pertuluis se penchait vers l’eau claire, limpide comme un pur cristal, et si fraîche… Il la regarda couler longtemps. Puis il sourit amèrement, se pencha encore et se mit à boire à longs traits, et cette aspiration fit un tel bruit qu’elle attira l’attention de Regaudin qui bondit jusqu’à son camarade, l’enleva par sa culotte brutalement et l’envoya loin du ruisseau, criant avec épouvante :

— Misérable, tu te damnes !

Pertuluis roula sur le dos, ferma les yeux et bégaya :

— Ah ! mon pauvre Regaudin j’étais si malade que je ne pouvais plus souffrir… j’ai préféré mourir !

Tout à coup à une certaine distance, plusieurs coups de feu retentirent qui, dans les échos sonores du matin, se répercutèrent comme des coups de tonnerre.

Pertuluis fit un saut et se trouva debout. Regaudin cria :

— Bataille !

Alors dans le subit silence qui suivit, les mêmes échos, à peine apaisés par la fusillade qui les avait troublés, apportèrent à heurter à une troupe qui arrivait au galop dans leur direction.

— Alerte ! cria Regaudin.

Tous deux se jetèrent à bas, tirèrent leurs rapières et barrèrent résolument la route.

La troupe s’arrêta net, et les deux grenadiers reconnurent Foissan et ses gardes.

Il y eut d’abord un moment de surprise de part et d’autre. Mais soudain Foissan tira un pistolet de sa ceinture et, le braquant sur Pertuluis, cria :

— Arrière… ou je tire !

Les deux grenadiers foncèrent l’épée haute en criant :

— Taille en pièces !

— Pourfends et tue !

Un coup de feu partit, une balle écorcha l’oreille gauche de Pertuluis, puis un choc se produisit…

Au milieu d’un flot de jurons, les deux grenadiers furent renversés, piétinés, meurtris, tant et si bien qu’il leur sembla que toute une armée leur passait sur le corps, ils pensèrent que leur dernière heure était venue. Et déjà la troupe de Foissan était loin que les pauvres diables demeuraient immobiles, mais vivants, sur le milieu du chemin.

Mais un rire strident et nasillard éclata soudain près d’eux. Les deux grenadiers se levèrent d’un seul bond et, ébahis, se trouvèrent nez à nez avec Flambard… Flambard déchiré, couvert de poussière, sanglant, qui avec son accent ironique, s’écria :

— Par mon âme ! amis grenadiers, quelle belle rencontre !

— Ah ! Ah ! fit Pertuluis tout suffoqué de se voir en présence du terrible spadassin, il parait donc que c’est vous que ces cuistres de gardes mousquetaient tantôt ?

— Non ! répondit en riant Flambard. Mais c’était ma monture. Pauvre bête ! Je passais avec elle sur le bord d’un haut ravin, et tout à coup han !… roule, boule et soûle ! Elle est là anéantie !

Et le spadassin avait fait le geste d’un éboulement.

— Oh ! oh ! fit Regaudin, et c’était un ravin profond ?

— Très profond, admit Flambard.

— Et votre quatre-vent a sauté dedans ? fit Pertuluis.

— Juste, et moi avec ! se mit à rire le spadassin.

— Non !… s’écria Pertuluis avec stupeur.

— Si ! dit Flambard. Vingt toises au moins. Ah ! je m’en souviens. Une chute inouïe, une dégringolade sans pareille, une tombée dans l’enfer peut-être, et v’lan, j’enfourche un saule… voyez ma capote !

— Oui, dit Regaudin avec compassion, elle est pas mal déchiquetée.

— Ainsi donc, ces bélîtres de Bigot vous ont poivré franc ? demanda Pertuluis.

Ça ne se demande pas, reprocha Regaudin à son camarade, vois les quatre trous dans le bonnet de Monsieur.

Flambard examina son tricorne.

— C’est vrai, dit-il.

— Et ce sang ? interrogea Pertuluis. Car vous me paraissez avoir quelque chose de fracassé.

— Le sang de ma bête, sourit Flambard. Voyez-vous j’ai roulé avec, on a déambulé tous les deux dans les airs, on s’est embrassé, on s’est entretenu et on ne s’est lâché qu’au précieux saule.

— Si bien que ça été une vraie débauche ! remarqua Pertuluis.

— J’en suis tout soûl encore, partit de rire le spadassin. Mais dites-moi la truandaille ?

— Évanouie ! murmura Pertuluis.

— Même qu’elle nous a quelque peu passé sur le ventre ! gémit Regaudin en tâtant son abdomen endolori.

Les deux grenadiers, alors, racontèrent leurs aventures depuis le soir où le père Croquelin avait accepté leur escorte.

— Mais alors, s’écria Flambard ravi, pour vrai ou pour faux, vous êtes des amis à présent ?

— Pour vrai, tout plein, se mit à rire Regaudin. Voyez-vous on a déserté les cliquagnards !

— Fichtre ! exclama Flambard émerveillé. On la tope donc ? demanda-t-il aussitôt.

— En plein dans le battoir, répondit Pertuluis en tendant sa main de géant.

Un trio de rires s’éleva dans l’espace.

Puis sérieux cette fois, Flambard reprit :

— Et vous dites, amis grenadiers, que le gouverneur est à la Pointe-aux-Trembles, ainsi que Péan, ainsi que… Mais alors pas de temps à perdre, camarades. En route ! Ordre du général Monsieur de Lévis !

Et vu que le spadassin se trouvait sans monture, il sauta en croupe avec Regaudin, et les trois grenadiers prirent à toute allure le chemin de la Pointe-aux-Trembles.

Et nous savons comment ils y arrivèrent.