Le féminisme sous le règne de Louis-Philippe et en 1848/I/3

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CHAPITRE III
LES OUVRIÈRES
I. Faiblesse du salaire des ouvrières sous la monarchie de Juillet. — II. Conséquence physique : appauvrissement de la race. — III. Conséquence morale : la séduction. — IV. Projets de réforme.
I

La principale cause et sans doute la seule véritable cause de l’assujettissement de la femme dans les sociétés modernes, est l’impossibilité où elle se trouve le plus souvent de gagner sa vie par son travail. Elle est obligée, pour augmenter ses ressources, de faire appel d’une façon quelconque (mariage, union libre, ou prostitution) à l’aide de l’homme ; dépendant de l’homme pour sa vie matérielle, il s’ensuit, par une conséquence logique, qu’elle en dépend aussi pour sa vie politique et sociale. Cette vérité n’a pas échappé aux féministes de la monarchie de Juillet, et certains — peu nombreux d’ailleurs[1] — ont fait porter le principal effort sur l’amélioration du sort des ouvriers.

Celles-ci en avaient d’ailleurs grand besoin car, si la misère des ouvrières est encore à notre époque une des plaies sociales les plus profondes, il en était de même et plus encore sous la monarchie de Juillet. Que gagnait, en effet, une ouvrière au temps de Louis-Philippe ?

À cette époque, comme aujourd’hui, on pouvait distinguer deux sortes d’ouvrières : celles qui travaillaient chez elles et celles qui travaillaient dans des ateliers.

Dans l’une et l’autre de ces deux conditions, la misère des ouvrières est atroce. « Le sort des travailleurs, dit Boyer[2], est sans doute bien à plaindre ; cependant il n’est rien comparé à celui des ouvrières. Ici, les misères sont si grandes, les maux si déplorables que la plume se refuse à les reproduire. » Boyer, pourtant ouvrier lui-même et en état de faire des observations précises, ne détermine pas d’une façon exacte le salaire des ouvrières. Comme, d’autre part, il n’a pas été fait sous la monarchie de Juillet comme de nos jours de grande enquête sur la situation des ouvrières, il est difficile de connaître le salaire moyen d’une ouvrière de cette époque. Pourtant des exemples particuliers nous permettront de nous en rendre compte d’une façon approximative.

Dans un article de la Démocratie pacifique[3], D. Laverdan étudie la condition des ouvrières qui travaillent chez elles et prend pour exemple celles qui s’adonnent à la fabrication du linge de corps pour hommes. « Une ouvrière habile et très habile, en se levant de bonne heure et en se couchant tard, ne peut, dit-il, faire plus de deux chemises d’homme, plus de quatre douzaines de torchons dans sa journée. » La chemise étant payée six sous, la douzaine de torchons quatre sous, la femme gagnera au plus, conclut-il, quinze à dix-huit sous dans sa journée.

Celles qui travaillent dans les ateliers ne sont pas plus favorisées. Une rédactrice du Conseiller des Femmes nous montre les ouvrières qui travaillent à Lyon, dans la fabrication des étoffes unies, s’épuisant « pendant quinze à dix-huit heures par jour, souvent les dimanches et fêtes, pour gagner un salaire qui suffit à peu près à la moitié de leurs besoins les plus urgents ». La plupart des journaux féministes évaluent ce salaire à quinze sous (salaire moyen de l’ouvrière en atelier). D’après Flora Tristan, bien renseignée sans doute puisqu’elle a observé de près les ouvrières dans la plus grande partie de la France, le salaire de la femme est inférieur de moitié à celui de l’homme[4], lequel était à cette époque de deux à trois francs. De ces diverses estimations on peut conclure que la journée de travail d’une femme lui était payée en moyenne environ un franc, somme inférieure, même relativement, aux trois francs que gagne aujourd’hui l’ouvrière. Quant au nombre d’heures de cette journée, il était bien supérieur à ce qu’il est aujourd’hui, en général quatorze à quinze heures, souvent dix-huit au lieu de neuf à dix heures. Aussi peut-on dire, au sens strict du mot, qu’elles travaillaient jour et nuit, et la preuve nous en est encore fournie par la loi de 1847 qui, assimilant les femmes aux mineurs, leur interdit comme à ceux-ci le travail de nuit.

Les mauvaises conditions de travail où se trouvaient les ouvrières ne viennent pas, s’il faut en croire les féministes, de l’infériorité des moyens physiques de la femme qui se traduit par une plus faible quantité de travail produite dans le même laps de temps, mais bien d’un parti pris systématique de la part des patrons. « Dès qu’on voit, dit la Femme nouvelle[5], qu’une industrie peut être faite par nous, on s’empresse d’en baisser les prix. » Pourtant, dit Flora Tristan, dans tous les métiers d’adresse, dans les filatures, la typographie, la femme est supérieure à l’homme et fait presque deux fois plus d’ouvrage que lui. D’après Flora Tristan, c’est donc (chose qui semble au premier abord paradoxale) la trop grande habileté des femmes qui fait leur malheur. « Un imprimeur, ajoute-t-elle pour confirmer sa thèse, me disait un jour avec une naïveté caractéristique : « On les paye moitié moins ; c’est très juste, puisqu’elles vont plus vite que les hommes ; elles gagneraient trop si on les payait le même prix[6]. » Pas plus d’ailleurs que chez les patrons, les ouvrières ne trouvaient de sympathie chez les ouvriers. Ceux-ci se plaignaient de la concurrence que leur faisaient les femmes et, en 1847, l’Association des ouvriers typographes décida qu’on empêcherait par tous les moyens les femmes d’être admises dans les ateliers de composition[7]. Des faits de ce genre, et dont l’époque contemporaine offrirait plus d’un exemple, montrent bien la justesse de l’idée émise par Flora Tristan.

II

La pauvreté des ouvrières a pour elles des conséquences physiques et morales aussi funestes les unes que les autres. D’abord l’ouvrière est placée toute sa vie dans de très mauvaises conditions physiologiques, et cela dès sa première enfance. « Prenant au sein de leur mère un lait vicié par la souffrance, c’est à peine si elles peuvent vivre et grandir[8]. » « Dès leurs premières années, dit Gabet[9], on les accable de travaux excessifs… qui détruisent leur santé. » Aussi arrive-t il souvent que de malheureuses petites filles, « attelées » depuis l’âge de six ans « à une roue de mécanique pendant dix-huit heures par jour[10] », ou qui ont « courageusement porté dans leurs bras leur petit frère pendant que leur mère travaillait[11] », restent difformes pour toujours.

La vie que l’ouvrière mène ensuite, jeune fille ou femme, n’est pas faite pour lui rendre les forces et la santé. Arrivée à douze ou quinze ans, elle doit en apprentissage « être la servante des maîtres chez qui elle est placée[12] », et qui lui infligent souvent de mauvais traitements. Plus tard, « elles sont accablées par un travail excessif, répugnant et malsain[13] » ; leur vie s’écoule dans des ateliers « hideux de malpropreté » ou, pour celles qui travaillent chez elles, « dans des greniers malsains d’où elles ne sortent jamais et où elles manquent souvent des choses les plus nécessaires à la vie[14] ». Elles sont, dit Parent-Duchatelet, dans de plus mauvaises conditions physiologiques que les prostituées elles-mêmes[15]. Aussi beaucoup d’ouvrières meurent jeunes encore. Les individus ne sont pas seuls atteints ; la nation entière subit les conséquences de cette misère. Les mauvaises conditions dans lesquelles les enfants sont conçus, portés et élevés, entraînent une très grande mortalité des enfants en bas âge. Beaucoup de ceux qui peuvent vivre restent malingres et souffreteux toute leur vie. Ce sont des faibles ou des infirmes, qui ne peuvent être que peu utiles à la société.

III

Les conséquences morales ne sont pas moins douloureuses. D’abord, comme le dit Cabet[16], « point d’éducation pour les filles pauvres mais l’ignorance et l’abrutissement ». La loi Guizot, en effet, même étendue aux femmes comme elle le fut en 1836, n’avait pas établi la gratuité absolue de l’enseignement primaire. En eut-il été ainsi que, cette même loi n’obligeant pas les parents de faire fréquenter l’école à leurs enfants, ces derniers auraient toujours été, comme ils le furent en effet, surtout les filles, enfermés depuis l’âge de six ans dans des usines pour augmenter de quelques sous les ressources de la famille. Il en résultait donc que la plupart des ouvrières, n’ayant ni le temps ni les moyens de fréquenter l’école, étaient illettrées[17]. Placées dans de telles conditions matérielles et intellectuelles, il n’est pas étonnant que l’état de leurs mœurs fût en général déplorable. Beaucoup d’ouvrières restaient d’ailleurs honnêtes, mais il leur fallait pour cela un véritable héroïsme, car tout concourait à les pousser à la débauche. D’abord beaucoup d’ouvrières travaillant à des industries de luxe et passant une partie de leur vie au milieu des fleurs, des soies, des dentelles, arrivent par une pente toute naturelle à désirer jouir elles-mêmes de ce luxe qu’elles produisent[18] ; et lorsque le jeune homme de l’aristocratie, occupé sans cesse « à séduire la femme ou la fille du prolétaire[19] », lui offre ce luxe, elle cède sans grande résistance. Puis, lorsque son séducteur l’a abandonnée, elle a perdu l’habitude du travail, « elle se prostitue au coin d’une rue[20] », pendant que « son séducteur… déclame contre la corruption[21] ».

D’ailleurs ce n’est pas toujours la recherche du superflu, c’est bien souvent celle du nécessaire qui amène les ouvrières à la débauche. « Les choses en sont au point que beaucoup de femmes se prostituent par vertu[22], dans l’unique dessein de ne pas laisser mourir de faim une famille nombreuse…, lorsqu’elles ne peuvent trouver dans le travail de quoi nourrir leurs parents vieux ou infirmes[23]. »

D’ailleurs ce travail même, si mal rétribué soit-il, il est bien difficile à l’ouvrière honnête et décidée à rester honnête de se le procurer. « Pour obtenir du travail de la fabrique, dit le Conseiller des Femmes, la bonne exécution du travail et la probité ne suffisent pas ; il faudra, à quelque titre que ce soit, être recommandée au commis qui tient la balance[24]. » « Les fils de fabricants, ajoute Boyer, les sous-chefs et même les commis se servent de leur autorité pour séduire nos filles et corrompre nos femmes. » Sans affirmer que l’état des choses constaté par le Conseiller des Femmes à Lyon et par Boyer à Paris était le même dans toute la France (nous n’avons pas ici de témoignages positifs), sans prétendre avec un spirituel conférencier que les patrons, nouveaux seigneurs féodaux, avaient rétabli à leur profit le droit de cuissage sur leurs ouvrières, nouvelles serves, on peut cependant conclure de ces divers témoignages que trop souvent, sous Louis-Philippe, les ouvrières étaient, comme aujourd’hui encore, les victimes de la brutalité et des vices de leurs patrons.

IV

Quels moyens employer pour remédier à une telle situation ? D’abord, dit Boyer, il faudrait pour les ouvrières, comme pour les ouvriers, une facilité plus grande de trouver du travail, et pour ce il propose de créer dans chaque ville une sorte de bureau de placement central pour les ouvriers et ouvrières de tous les métiers ; ce bureau servirait d’intermédiaire entre les ouvrières et les patrons. Ainsi seraient évitées à l’ouvrière bien des démarches longues et pénibles. Il demande également la création de ce qu’on appelle aujourd’hui des inspecteurs du travail, qui présideraient les conseils de prud’hommes, auraient le droit « de visiter tous les ateliers, de s’y faire rendre compte de ce qui s’y passe sous le rapport des mœurs comme sous celui du travail » et protégeraient spécialement les femmes. Ainsi on ne pourrait plus imposer à ces dernières un nombre d’heures de travail excessif, ni ces « honteuses stipulations » dont il a été parlé plus haut.

Pour parer à la misère des ouvrières vieillies, malades ou infirmes, la Démocratie pacifique[25] préconise une caisse de retraite alimentée par les ouvriers, mais placée sous la garantie de l’État. C’est l’idée des retraites ouvrières. Flora Tristan, elle, exhorte les sept millions d’ouvriers et d’ouvrières françaises à se réunir, pour, au moyen d’une cotisation annuelle de deux francs, élever des « palais de l’Union ouvrière », où l’on recueillerait les infirmes, les blessés, les vieillards. C’est, sous une forme quelque peu phalanstérienne, l’idée toute moderne de la mutualité.

Nous avons vu que la séduction existait à l’état permanent parmi les ouvrières et qu’il devait leur être difficile de ne pas y succomber. Pour leur donner la force de résister, il faut, dit le Conseiller des Femmes[26], les munir de solides principes religieux et pour cela donner dans l’enseignement une plus large part à l’instruction religieuse.

La Femme nouvelle[27] propose un moyen plus pratique ; le grand danger pour la jeune fille pauvre, c’est, dit-elle, d’être seule et sans appui à Paris ou dans une autre grande ville. Réunies, elles souffriraient moins de la misère et seraient une proie moins facile pour le séducteur. Elle propose donc la fondation d’une « Réunion saint-simonniene, artiste et industrielle », où, sous le patronage de dames plus âgées, les jeunes ouvrières se réunissant mettraient leurs salaires en commun. Outre le vivre et le couvert, les associées recevraient un peu d’instruction, car des femmes d’une condition intellectuelle plus relevée, artistes ou institutrices, feraient partie de l’association et devraient faire part à leurs sœurs « de tous les trésors d’art, de science et d’industrie, qu’elles pourraient individuellement posséder ».

Mais, pense M. de Mauchamp, il y a des chances pour qu’il y ait encore longtemps des ouvrières séduites et abandonnées avec des enfants. La société se doit donc de donner aux filles-mères toutes les facilités possibles pour élever leur enfant. Aussi propose-t-il[28] la création, à côté de l’hospice des enfants trouvés où la mère peut abandonner son enfant pour toujours, un hospice des enfants pauvres, où, après l’accouchement, la mère laissera son enfant ; ce dernier sera mis en nourrice aux frais de l’État, et, pendant tout le temps que durera son éducation, la mère pourra toujours savoir où il est et l’aller voir. D’ailleurs, si la mère veut se charger de son enfant, l’État lui accordera la rétribution qu’il aurait donnée à la nourrice. Et c’est là encore une idée toute moderne, l’idée de l’assistance maternelle.

  1. Boyer, Flora Tristan.
  2. De l’état des ouvriers, chap. iii.
  3. 6 février 1844.
  4. L’Union ouvrière.
  5. Numéro 18.
  6. Flora Tristan, loc. cit.
  7. La Démocratie pacifique, mai 1847.
  8. Le Conseiller des Femmes.
  9. La Femme.
  10. Le Conseiller des Femmes, 15 mars 1834.
  11. La Femme.
  12. Le Conseiller des Femmes, 18 janvier 1834.
  13. Boyer, État des ouvriers, chap. iii.
  14. Ibid.
  15. La Prostitution en France, cité par Boyer. Ibid., chap. iii.
  16. La Femme, p. 4.
  17. D’ailleurs, s’il faut en croire Flora Tristan, le résultat était le même pour celles qui fréquentaient l’école, car, dit-elle, « les instituteurs ont ordre de développer l’intelligence des garçons plus que celle des filles ». (L’Union ouvrière.)
  18. Cabet, la Femme, p. 10.
  19. Ibid.
  20. Boyer, État des ouvriers.
  21. Ibid., chap. iii.
  22. Ibid.
  23. Parent-Duchatelet, ouvrage cité.
  24. Le Conseiller des Femmes.
  25. Juin 1843.
  26. 1er mars 1834.
  27. Numéro 9.
  28. La Gazette des Femmes, décembre 1836.