Le féminisme sous le règne de Louis-Philippe et en 1848/II/1

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CHAPITRE PREMIER
ESSAIS DE RÉALISATION
I. Instruction des femmes. — II. Accès aux diverses professions. — III. La recherche de la femme-messie. — IV. Les associations. — V. Autres moyens.
I

Certains féministes, bien rares d’ailleurs, ne se sont pas contentés d’exposer des théories sur l’affranchissement des femmes ; ils ont essayé, bien plus timidement qu’ils ne le feront en 1848 (ce qui s’explique par la moins grande liberté dont on jouissait alors), de les faire passer dans la pratique. C’est seulement certaines de leurs théories qui ont reçu des commencements de réalisation, et, laissant complètement de côté la question ouvrière et les droits politiques, ils ne se sont guère occupés de l’enseignement des femmes et de l’accès pour elles aux diverses professions.

En 1832, la directrice d’un pensionnat de Castelnaudary, « considérant que l’éducation des femmes ne doit pas consister uniquement à manier l’aiguille et le fuseau, mais encore à acquérir des notions relatives au degré de civilisation où l’on est parvenu[1] », ouvrit pour ses élèves des cours de sciences naturelles et de cosmographie. À une époque où l’éducation reçue par les garçons eux-mêmes dans les lycées était presque exclusivement littéraire, c’était là assurément une très grande nouveauté.

Au commencement de 1834, Eugénie Niboyet, « considérant la nécessité de la concentration littéraire, considérant que, dans un siècle de progrès, les femmes doivent travailler d’une manière active au développement de leurs facultés morales et intellectuelles[2] », fonde avec quelques associées l’Athénée des femmes, sorte d’association libre d’enseignement supérieur et en même temps de cercle féminin. Chaque membre en effet (exclusivement féminin) verse une certaine cotisation (vingt francs par an), moyennant laquelle il peut assister à tous les cours et disposer de la bibliothèque. L’administration était entièrement composée de femmes, et il en était de même du personnel enseignant : les cours devraient porter : « 1° sur un examen de la science sociale, 2° sur l’économie politique, l’éducation, la science, la littérature et la morale[3] ». En outre, des cours d’art d’agrément, qui devaient consister en grammaire, lecture à haute voix et exercices de vocalisation. C’était là un enseignement très complet.

Combien de temps dura l’Athénée des femmes ? Probablement autant que les journaux d’Eugénie Niboyet, Le Conseiller des Femmes et la Mosaïque lyonnaise, c’est-à-dire jusqu’au commencement de 1835, car il y est toujours fait allusion dans ces feuilles. On peut supposer, sans en être certain, qu’il partagea la fortune des journaux d’Eugénie Niboyet et disparut avec eux.

II

Les féministes qui essayèrent de faire passer dans la pratique leurs revendications concernant les professions, n’obtinrent aucun succès, car ici tout dépendait non de l’initiative privée, mais de l’État ou de puissants corps constitués.

Plusieurs commerçantes munies de leur patente s’étant présentées à la Bourse, on leur fit défense d’entrer[4] », le président du tribunal de commerce trouvant, à la grande indignation de la Gazette des Femmes, qu’il serait « indécent » de voir « les commerçantes se mêler aux commerçants pour agioter sur les fonds publics[5] ». En 1836, une sage-femme se présenta pour prendre ses inscriptions à la Faculté de médecine de Paris ; on le lui refusa ; il en fut de même à Montpellier, où elle s’était ensuite transportée. Elle en référa alors au ministre ; mais quoique, comme le disait la Gazette des Hôpitaux, les règlements universitaires ne continssent rien de contraire à cette demande, il est très probable qu’il n’y fut pas donné suite, car les journaux féministes n’auraient pas manqué d’en parler alors.

Enfin, en 1833, lors de son procès. Enfantin déclara que, sa cause étant celle des femmes, c’était par des femmes et non par des hommes qu’il entendait être défendu. En conséquence, il demandait comme défenseurs deux saint-simoniennes, Cécile Fournel et Aglaé Saint-Hilaire, que, naturellement, la cour s’empresse de lui refuser.

La même tentative fut faite en 1837 pendant les débats d’un célèbre procès criminel qui fit à l’époque beaucoup de bruit[6]. Il s’agissait d’une femme accusée d’avoir tué son mari, qu’elle avait pris en flagrant délit d’adultère avec sa propre servante. Lorsqu’elle comparut devant le tribunal, à la question sacramentelle du président : « Vous êtes accusée, qu’avez-vous à dire pour votre défense ? » elle répondit : « Avant toute chose, je demande à être assistée dans ma défense par mon amie Louise-Caroline de Villeneuve, ici présente[7]. Et, reprenant les arguments invoqués par tous ceux qui avaient demandé la femme avocate : « Aucun homme, dit-elle, ne peut avoir ma confiance entière, ni révéler en termes convenables les faits affreux, mais indispensables à faire connaître, pour prouver que je suis innocente. » Naturellement, le tribunal ne fit pas droit à sa demande ; mais l’avocat d’office qu’il lui imposa céda tout de suite la parole à sa cliente qui se défendit elle-même et réclama le droit d’être jugée par des femmes, « qui, dit-elle, sont les seuls juges naturels des femmes », ce que naturellement on ne lui accorda pas davantage.

En somme, presque tout ce qu’avaient tenté certaines femmes pour faire aboutir des revendications particulières avait échoué. D’ailleurs, la plupart des femmes étaient hostiles à cette méthode d’action ; elles penchaient pour l’emploi de moyens qui forçassent les hommes à faire droit, en bloc, à l’ensemble des demandes des femmes.

Quels étaient donc ces moyens ?

III

Pour les saint-simoniens, du moins pour les disciples immédiats d’Enfantin, la seule manière possible de faire triompher les revendications féminines était la suivante : découvrir la Femme-Messie, qui révélerait aux femmes leur véritable mission et, réunie à l’apôtre suprême, Enfantin, imposerait sa loi au monde. Malheureusement, une telle femme était bien difficile à découvrir. Enfantin la chercha sans succès pendant toute l’année 1831, l’attendit en gémissant en 1832, sans que, malgré ses supplications, elle daignât se révéler à lui. Son procès vint interrompre les recherches ; mais ses disciples reprirent son idée, et « 1833, l’Année de la Mère » [8], vit partir pour différents pays une foule de courageux apôtres, dont diverses brochures saint-simoniennes de l’époque, le Livre des Actes, journal fondé par Cécile Fournel, enfin les Mémoires d’une fille du peuple de Suzanne Voilquin, l’ancienne directrice de la Femme libre, nous racontent les pérégrinations. Pendant que quelques apôtres du second ordre, partis de Lyon, parcouraient les diverses villes du Midi, où, sauf à Mende, ils furent bien accueillis[9], des membres plus élevés de la hiérarchie saint-simonienne partaient pour l’Orient, car, selon toutes probabilités, la Mère devait être orientale, juive suivant les uns et de la race de celui qui avait été le premier Messie[10], musulmane selon les autres, et, dans ce cas, il fallait, pour la découvrir, briser les portes des sérails.


De l’orient, fondez la liberté !
Un cri de femme, ô jour de délivrance !
Va, du sérail par l’écho répété,
De l’Occident rompre l’affreux silence[11].

Le 16 avril 1833, Barrault parvint donc à Constantinople, où, dit Cécile Fournel[12], son arrivée provoqua une grande fermentation. Aussi les autorités turques s’emparèrent-elles des apôtres pour les transporter à Smyrne. Au bout de quelque temps, Barrault passa en Égypte rejoindre un premier groupe d’apôtres que Cayol y avait déjà amenés. Il fit à Alexandrie des cours de littérature, qui eurent un très grand succès. « Jamais, dit le Moniteur Égyptien, Alexandrie n’avait entendu depuis les plus beaux jours de sa gloire une voix si éloquente, une musique de langage si harmonieuse » [13]. Mais Barrault ne découvrit pas la Mère. Cécile Fournel et Enfantin, qui vinrent le rejoindre, ne réussirent pas mieux, et, en 1834, les apôtres durent reprendre le chemin de l’Europe. Le seul résultat de la » mission de la Mère » fut une symphonie : c’est en effet de ce voyage en Égypte que Félicien David, l’un des compagnons de la Femme, rapporta le Désert.

IV

Mais, même parmi les saint-simoniens, certains féministes pensaient qu’il existait un moyen plus pratique d’atteindre au but de leurs désirs. Ce moyen, c’était l’association. « Il faut, dit la Femme nouvelle dans son numéro 15, nous créer par l’association une puissance morale et politique ; c’est seulement alors que nous pourrons faire reconnaître notre égalité avec les hommes. » La Femme nouvelle ne tenta pas de réaliser pour son compte cette association ; mais, en 1833 et en 1834, furent formées deux associations, ou, tout au moins, deux projets d’association.

Le premier de ces projets exposé dans une brochure de Mme Voinier, femme Lefèvre[14], comprend les dispositions suivantes : les femmes doivent fonder une association « pour répandre les idées d’égalité » et améliorer leur position maternelle ; la femme doit revendiquer l’éducation des enfants ; l’association forme un comité, et les séances seront consacrées à des lectures morales.

Le projet d’Adèle Saint-Amand, sur la nécessité de fonder une « Société des droits de la femme[15], est plus précis. Des femmes de tous les partis devront se réunir pour fonder une Société des droits de la femme. « Cette Société sera par-dessus tout une association mutuelle de secours pour toutes les femmes qui souffrent physiquement, intellectuellement et moralement[16]. » Dès que la Société se sera constituée, elle présentera une adresse « aux rois, aux gouvernants de la terre, par laquelle elle réclamera pour les femmes l’exercice de leurs droits civils et politiques. Elle fera sentir aux pouvoirs mâles que toute représentation nationale est incomplète tant qu’elle n’est que mâle… que… les hommes… sont totalement impuissants à représenter les droits et les vœux des citoyennes[17]. » La Société « réclamera le droit de voter pour son sexe dans des collèges électoraux, comme les femmes des États-Unis », le droit de fonder des collèges, des écoles de droit et de médecine pour les femmes, des gymnases pour la culture physique. La Société aura un journal et réclamera justice pour toute femme ayant à se plaindre d’un homme. Enfin, cette association a un caractère international ; elle se renseignera sur la condition des femmes dans tous les pays, poursuivra partout la séduction, réclamera partout le divorce. Pour réaliser tout cela, il fallait évidemment beaucoup d’argent. Aussi la fondatrice fait-elle un éloquent appel aux femmes riches ; mais les femmes riches restèrent sourdes à son appel, et la Société des droits de la femme « mourut dans l’œuf[18] ».

D’après la Gazette des Femmes, le sexe faible doit, pour faire triompher ses revendications, se servir des moyens légaux que la Charte met à sa disposition, c’est-à-dire la pétition et le journal. « Tout autre moyen… est illégal et abusif[19]. » Nous avons vu en effet la Gazette des Femmes multiplier les pétitions. Mais celles-ci restent vaines, et, sous couleur de commenter la Charte au point de vue de la place qu’y tiennent les femmes, la Gazette n’hésite pas à leur donner ce conseil : « Si les lois ne concernent pas les femmes, la femme ne doit pas obéissance aux lois[20]. » Elle a donc le droit de refuser de payer l’impôt personnel et les patentes. Aucune femme ne paraît avoir été tentée de recourir à ce moyen extrême.

V

D’ailleurs, s’il est impossible aux femmes de modifier d’elles-mêmes les lois qui les concernent, elles peuvent agir sur ces lois indirectement, c’est-à-dire en agissant sur les législateurs. Elles n’ont pour cela qu’à employer l’arme que, pour compenser leur faiblesse, la nature généreuse a mise à leur disposition, « leur puissance attractive[21] ». « Quant à vous, femmes, dit la Gazette, puisque la force brutale vous prive du droit que vous avez de voter dans les collèges électoraux, efforcez-vous, dans vos familles, de faire donner les suffrages aux députés qui s’engageront à vous faire rendre les droits qui vous sont dus ; servez-vous de votre influence sur vos amis, vos fils, vos maris, vos pères, pour qu’ils choisissent un véritable représentant de la nation entière composée d’hommes et de femmes. Que ce député soit républicain, carliste, ami du roi actuel ou de tout autre, peu importe ; pourvu qu’il veuille l’égalité de tous et de toutes, cela suffit : obtenez de lui le plus de voix que vous pourrez… ; employez tous vos moyens de séduction[22]. »

Si, malgré tout, les hommes se montrent réfractaires, les femmes tiennent en réserve, pour les faire capituler, une série de moyens renouvelés de Lysistrata. D’abord, la grève des jeunes filles à marier : « Refusons pour époux, dit la Femme libre, tout homme qui n’est pas assez généreux pour consentir à partager son pouvoir[23]. » Si les femmes repoussent le mariage, ce ne sera d’ailleurs nullement pour se jeter dans l’union libre. « Le seul moyen de travailler à notre délivrance, c’est, dit George Sand[24], de refuser le cantique d’amour aux oppresseurs… Nous renoncerons aux saintes joies de la famille ainsi qu’aux enivrements de la volupté, et nous forcerons les hommes, bientôt las de leurs abjects plaisirs, à nous faire une place à leur côté. » Cette idée, si extraordinaire qu’elle paraisse, a été reprise plusieurs fois de nos jours[25].

Mais, même les femmes en puissance de mari pourront, sinon briser, du moins relâcher leurs chaînes et échapper un peu à la brutalité de leurs tyrans, en refusant, lorsqu’elles sont maltraitées, « tout concours à la prospérité de l’association conjugale[26] ». Je ne cite que pour mémoire d’autres moyens évidemment peu faits pour acquérir au féminisme les sympathies du sexe fort, tels que celui qui consistait à briser une pendule ou une glace « quand le mari lève la main sur sa femme, » à couper ou brûler tout le linge s’il porte un cadeau à une danseuse de l’Opéra ou à une actrice des Boulevards[27] », ou encore la démonstration expérimentale du vers de Tartuffe

Qu’une femme a toujours une vengeance prête.

Tous ces moyens, comme nous venons de le voir, rentrent plus ou moins dans le domaine de la fantaisie. Le seul moyen véritablement sérieux, véritablement pratique, dont la femme disposât alors pour acquérir sa future indépendance, était, comme certaines femmes[28] l’ont bien aperçu, le suivant : se rendre intellectuellement l’égale de l’homme ; montrer que, comme lui, elle pouvait jouer un rôle important dans la civilisation de son époque, supposer en un mot le problème résolu et, autant qu’il serait en son pouvoir, agir comme l’homme. C’est là le moyen qu’elles ont en fait employé, et, comme nous allons le voir, les femmes tiennent une certaine place dans l’histoire politique, littéraire et artistique de leur époque.

  1. Discours de distribution de prix, cité par la Femme nouvelle, n° 17.
  2. Le Conseiller des Femmes, 15 mars 1834.
  3. Le Conseiller des Femmes, 15 février 1834.
  4. La Gazette des Femmes, mai 1837.
  5. Ibid.
  6. Le procès Lafarge, qui a trouvé ces derniers temps un regain d’actualité.
  7. La Gazette des Femmes, février 1838.
  8. Titre d’une brochure saint-simonienne.
  9. 1833, l’Année de la Mère.
  10. A. Colin, Aux Femmes juives.
  11. Vincard, les Compagnons de la Femme.
  12. Le Livre des Actes.
  13. Le Moniteur égyptien, 26 novembre 1833, cité par le Livre des Actes.
  14. Association de femmes, Paris, 1833.
  15. Proclamation aux Femmes, Paris, 1834.
  16. Ibid.
  17. Proclamation aux femmes, Paris, 1833.
  18. Maillard, la Légende de la femme émancipée.
  19. La Gazette des Femmes, 1er juillet 1836.
  20. Ibid., août 1836.
  21. La Femme libre, n° 1.
  22. La Gazette des Femmes, supplément.
  23. La Femme libre, n° 1.
  24. Lélia, 5e partie.
  25. Madeleine Pelletier, la Femme en lutte pour ses droits ; Marcel Prévost, les Vierges fortes.
  26. La Gazette des Femmes, avril 1837.
  27. Ibid., mars 1837.
  28. Le Conseiller des Femmes, n° 7 ; Daniel Stern, article de la Revue indépendante, 25 septembre 1847.