Le filleul du roi Grolo/16

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Revue L’Oiseau bleu (p. 191-197).

CHAPITRE XIV

les gnomes accourent


Jean avait été conduit dans une des caves du vieux donjon, à l’extrémité sud du parc royal. On ne l’avait pas enchaîné. Il se trouvait, libre de ses mouvements, dans une vaste pièce dallée, fort humide, sans autre ouverture que le large imposte au-dessus de la porte en fer. Jusqu’à l’aube, il devait être plongé dans les ténèbres, car on ne lui avait laissé aucune lanterne.

Cela lui importait guère. Assis, le front dans ses mains, sur un banc en pierre, tout mousseux, Jean pensait, conjecturait, essayait d’un plan d’évasion, puis d’un autre… Mais les gnomes, au moyen du diamant noir, ne l’avaient pas trompé. Rien, rien n’avait chance de réussir, en un si court espace de temps, avec cette perspective d’une lutte terrible avec les fées.

Jean, se rappelait cependant, des quelques paroles prononcées par le roi des gnomes avant son départ du souterrain : « Petit, avait promis la mignonne majesté, lorsque tu seras en détresse, et que les moyens humains te sembleront trop périlleux, appelle-nous à l’aide ! »…

L’heure en est venue, je crois, se dit Jean. Il faut me réclamer de ce privilège. Seule, une intervention de génies secourables pourrait me tirer de cette impasse. Ne faut-il pas opposer des enchantements à d’autres enchantements ?… Oh ! s’il n’y avait que moi en cause… je n’oserais pas troubler mes bienfaiteurs. Mais il s’agit de la princesse Aube, de sa souffrance qui pèse si lourdement sur mon cœur. »

Et alors Jean, sans bouger, se prit à murmurer avec ferveur : « Gnomes compatissants, ô mes maîtres chéris, votre chevalier succombe… Ses ennemis le tiennent à leur merci. Gnomes, accourez comme vous l’avez promis ! »

Un peu haletant, Jean prêta l’oreille… Ô suprême bonheur, bientôt, il perçut le son lointain, musical d’un sifflet d’argent Il fut debout. Ah ! Dans l’épaisse muraille, à deux pas de lui, une porte basse, qui ne s’y trouvait certainement pas tout à l’heure, s’ouvrait lentement. Un à un, ses douze professeurs pénétraient dans la prison, un doigt sur les lèvres, tandis que de la main gauche, ils agitaient de minuscules lanternes sourdes.

Jean ne put manifester sa joie de les revoir que par ses regards pleins de reconnaissance et de douceur.

Son maître préféré, le procureur d’escrime, lui fit comprendre d’un signe qu’il devait reprendre son siège de tout à l’heure. Jean obéit. Aussitôt, tous les gnomes l’entourèrent, les uns se glissant à ses pieds, les autres grimpant sur le banc, à sa gauche. Le gnome duelliste, seul, prit place à sa droite. Comme jadis, il avait à parler au nom de ses compagnons.

« Jean, commença-t-il aussitôt, à voix basse, nous tenons notre parole. Nous répondons à ton appel. Que veux-tu de nous, mon fils ?

— Votre aide, ô maîtres, pour sauver la princesse Aube. Je l’aime plus que moi-même, plus que tout au monde, et elle est comme moi prisonnière et malheureuse.

Le gnome garda le silence. Il reprit bientôt, en s’exprimant avec lenteur, les yeux au loin. « Ce sont les émissaires de la fée Envie qui ont enlevé cette enfant, et par ordre, bien entendu, de cette femme méchante… Comme la fée vous hait, tous les deux !… Elle hait, d’ailleurs, tous les cœurs jeunes, charmants et nobles !… Elle va mettre tout en œuvre pour empêcher votre réunion… Qu’importe ! Jean, si tu es prêt à suivre mes indications, comme à te soumettre à la condition que t’impose notre roi, tu triompheras de la terrible magicienne. N’est-ce pas, camarades, que Jean, notre beau chevalier, dont la fière conduite nous fait honneur, peut compter sur notre appui ?

— Certes, certes, chuchotèrent les onze petits vieillards en élevant à deux reprises au-dessus de leurs têtes, leurs mignonnes lanternes.

— Merci, mes maîtres compatissants, dit simplement Jean.

— Eh ! Jean, demanda soudain le gnome-duelliste, un peu de moquerie dans l’accent, tu n’es pas pressé, il me semble, de connaître nos avis et la condition imposée par notre roi ?

— En effet, mais c’est que, voyez-vous, maître, je crois les deviner, répondit Jean en soupirant.

— Un cœur amoureux, eh ! eh ! a toujours d’admirables intuitions ! repartit le gnome en clignant de l’œil. Tu n’as pas tort, Jean, de pressentir que l’enjeu en tout ceci, sera ton amour pour la princesse. Écoute-moi bien, mon fils. Te sentiras-tu capable, une fois en la présence de la blonde enfant, de supporter sa défiance, ses mots cruels, ses dédains, sa rébellion même, car elle peut refuser de te suivre !… Pourras-tu, si la persuasion ne te rend pas victorieux d’elle, user de la force, et, au besoin, l’enlever malgré ses résistances ! car il n’y a qu’une chose qui ne te sera pas permise auprès d’elle, c’est l’explication de ta conduite, ou passée. , ou présente, ou future. Tu seras au secret absolu. C’est cela, la douloureuse condition, sache-le, que notre roi vient d’accepter en ton nom. Il a fallu céder quelque chose aux exigences de la reine des fées et de sa sujette Envie. Toutes deux, d’ailleurs, s’amusent déjà de ta défaite « assurée », réclament-elle.

— Et si en effet, cela arrivait ? fit Jean, très pâle.

— Tout s’accomplirait alors selon les désirs de la fée Envie. La princesse serait rendue à son père et tous deux retomberaient nous le joug de ces deux êtres pervers : la reine Épine et le seigneur de Rochelure. Quant à toi, tu devines bien qu’au plus prochain coucher de soleil, on te logerait des balles plein ton vaillant cœur. Comment ne pas se venger d’un fier enfant qui a osé tenir en échec fées et génies !

— Et qui les tiendra tel jusqu’à son dernier soupir, maître, répliqua Jean avec fermeté ! Eh bien, oui, avec votre aide, j’accepte l’épreuve si pénible soit-elle ! Je m’efforcerai de tenir la promesse qu’a daigné faire en mon nom, votre tendre souverain. Maintenant, mes maîtres, que dois-je faire ?

— Seulement te laisser conduire, dans une de nos civières, les yeux bandée et dissimulé sous un large manteau, à l’endroit où l’on retient la princesse captive. Oh ! le trajet ne sera pas long. Dans une heure, nous te déposerons en face du palais de la fée Envie. Mais auparavant nous allons t’offrir quelques cadeaux et t’en expliquer l’usage. Chacun de nous te donnera ensuite une accolade suprême car que tu reviennes vainqueur ou vaincu, nous ne te reverrons plus. Nous te voyons pour la dernière fois, mon enfant ! » L’original défilé commença. Jean recevait les objets les plus divers, les plus étranges ! Ainsi, son professeur de danse lui remit une paire de semelles minces et blanches. « Si on te fait danser sur des charbons ardents, dit-il, chausse-t-en. » Son professeur d’élégance plaça entre ses bras des habits de velours gris-argent doubles d’amiante et une large mante de même teinte, doublée également d’amiante. Il recommanda : « Revêts ces vêtements lorsque tu pénètreras dans le palais de la fée. » Son professeur de philosophie ne fit que hocher la tête, cependant et montra ses mains vides : « Je ne t’apporte, mon pauvre petit, que de sérieux conseils. Pardonne-moi. Entends-les, n’est-ce pas, en toute simplicité de cœur : « Sur dix paroles, mon fils, retiens-en dix quelquefois, neuf toujours. Agis avec précision, opportunité, noblesse ; mais agis, car, on le dit, avec raison, le mouvement c’est la vie. À l’heure de l’action, sois sans crainte. Dans les têtes lucides, la pensée se concentre vite autour de son objet, et elle donne son rendement en tirant habilement sur le trésor des réflexions acquises. — C’est par l’Âme qu’on est un vaincu, non par les armes. »

Les bras du professeur d’équitation, à leur tour, s’agitèrent plaisamment : « Jean, tu n’espères rien de moi, n’est-ce pas ? Je ne puis t’apporter un coursier sur mon dos de poucet. Tout de même, au moment désiré, je ferai surgir à tes côtés une bête fine, rapide, toute blanche. Elle portera une tache noire au milieu du front. N’oublie pas ce détail. » Enfin, la distribution s’acheva par la remise d’une minuscule épée d’argent gravée avec beaucoup d’art. C’était le cadeau du gnome favori de Jean. « Cette arme est enchantée, apprit-il. Sers-t-en, Jean, contre les félons. N’abats jamais, par exemple, un ennemi renversé qui demande quartier. Ménage les vaincus. Rappelle-toi, si tu passais outre ces lois de justice et d’humanité, que ton glaive perdrait son pouvoir. Et maintenant, à la civière… partons, vite, mon fils ! Tu dois être, ce soir, si tu sors victorieux de l’épreuve, au palais de Grolo. Bon courage… et silence ! »