Le forgeron de Thalheim/00

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Imprimerie Jaunin Frères (p. 5-6).


À mon frère,


Te souviens-tu encore, comme nous aimions à courir, alors que nous étions jeunes, sans mauvaises pensées toutefois, après les nichées d’oisillons, dans les collines ensoleillées de notre lieu natal ? Un jour, tandis que, perché sur un vieux saule, tu admirais, l’œil brillant, la tendre couvée d’un merle à bec d’or, moi, trop faible pour jouir de ce spectacle, j’aperçus au pied de l’arbre un long serpent roulant ses anneaux de feu. N’est-ce pas ? tu entends toujours mes cris de détresse.

Eh bien, mon frère, souvent, dans la vie tourmentée de ce monde, ce souvenir d’une enfance pauvre, mais heureuse, évoque sur mes lèvres un sourire de tristesse. Car j’ai cru observer aussi, dans le cœur de plusieurs de nos compagnons de route, des aspirations chaudes et belles, loyales et fortes ; mais, antithèse perpétuelle, dans un coin presque ignoré, sans un rayon de lumière, sifflait, en se tordant sur lui-même, le reptile aux écailles bruyantes, les appétits et les passions, sources des douleurs humaines.

Peut-être bien que cette idée naïve n’a pas été étrangère à la naissance de ce nouvel ouvrage. C’est donc avec raison que je te l’adresse. Prends-le comme il est, avec ses défauts. Et si, ce qui arrivera sans doute, l’envie et la critique me reprochent cette œuvre d’observations vraies, ne nous affligeons pas trop. Je pense toujours que l’homme, malgré l’énervant parfum qu’exhalent les fleurs du mal, peut encore vivre heureux avec les miettes de ses illusions.


1 Février 1885.


Ton frère.