Le forgeron de Thalheim/02

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Imprimerie Jaunin Frères (p. 24-43).

ii


Sur ces, entrefaites, un événement, bien naturel en apparence, vint occuper pour quelques jours les paisibles esprits de Thalheim. Un employé de l’administration forestière était arrivé au village avec la charge spéciale d’élaborer un plan d’aménagement, et, en même temps, de surveiller les coupes d’automne que l’État avait ordonnées.

Otto Stramm, jeune homme de vingt-six. ans, était le vrai type de l’Allemand du nord. Grand et blond, les pommettes des joues rose clair, une barbe très bien soignée, des mains blanches et grasses, et un regard assez vague, laissant plus ou moins deviner un mélange de passions dormantes et d’indifférente lassitude. Sorti à sa vingt-deuxième année d’une école de sylviculture avec un bon diplôme, on s’était empressé de l’envoyer dans les nouvelles provinces où ses talents pouvaient trouver un utile emploi.

Peu fortuné, assez beau garçon, sans trop de moralité, il acceptait la vie comme elle s’offrait à lui et, lorsque l’occasion de rire et d’aimer, sans engager son avenir, se présentait, il la saisissait prestement. Allemand jusqu’au bout des ongles, chauvin à ses heures, plein de cette fatuité que deux guerres ont insufflée dans l’âme de la nation tudesque, il manifestait un souverain mépris pour la grande vaincue. Mais, très politique en cela, il savait parfaitement, suivant les circonstances, imposer silence à son zèle patriotique. Il avait quelques fausses idées, une capitale entre autres, celle de considérer l’Alsace comme un pays à exploiter. Il est vrai que c’est une terre promise pour un enfant des marais poméraniens.

La première chose que fit Otto Stramm fut de chercher un logement convenable. Ils étaient rares au village de Thalheim. Néanmoins, il finit par découvrir, près de l’auberge de Gaspard Tonder, dans la maison du maire Victor Helbing, un logis composé d’une chambre à coucher et d’une autre pièce pouvant servir de bureau. Cela faisait parfaitement son affaire.

La nouvelle de son arrivée se répandit dans la localité avec la rapidité de l’éclair. C’était la première fois que l’administration plaçait un de ses employés à Thalheim.

— Certainement, disaient les plus simples, ceci ne présage rien de bon.

Ils ne croyaient pas si bien prophétiser.

Robert Feller, sans qu’il voulût d’abord s’en expliquer la raison, ne fut rien moins que satisfait de la présence d’Otto Stramm à Thalheim. Il en éprouva comme une sourde colère contre l’Allemand, colère qu’il ne pouvait justifier, mais qu’il eut le sage esprit de ne point laisser aussitôt deviner. Pressentait-il un danger ? Ou bien songeait-il à Suzanne Teppen et à l’incertitude où flottait son amour ? Il n’aurait su que répondre.

Sa mère, cependant, l’observait. Il lui sembla que le front de son fils était tourmenté et que sa tristesse, au lieu de disparaître, prenait encore un caractère plus âpre. Elle s’en inquiéta. Aussi, le dimanche suivant, au moment où Robert allait s’éloigner, selon son habitude, la mère lui dit :

— Robert, qu’as-tu ? Je te trouve changé.

— Ah ! mère, je t’assure que je n’ai absolument rien.

— Hum ! Est-ce bien vrai ? Ne me caches-tu pas quelque chose, un doux secret peut-être ?

— Ton affection pour moi s’effarouche inutilement, ma mère. Je suis comme hier, comme il y à huit jours, comme je serai longtemps encore : je n’oublie pas.

— Il faut se faire une raison, mon enfant. Ce qui est, est ! Nous n’en sommes pas responsables.

— Je l’admets. Mais, c’est un bonheur encore pour moi de rêver à l’avenir ; et, ce que je crois entrevoir, comparé à ce qui se passe maintenant, m’inspire une certaine joie mêlée d’une grande amertume.

La mère secoua la tête d’un air équivoque : ces paroles ne paraissaient pas la satisfaire.

Aussi reprit-elle :

— Je sais bien ce qu’il te faudrait. Une bonne petite femme, dévouée, intelligente, qui…

— C’est ton idée !

— Eh ! oui, c’est mon idée, et elle n’est pas si mauvaise, je pense. Tu auras bientôt vingt-huit ans ; ta position, Dieu merci ! n’est pas à dédaigner. Plus d’une jeune fille serait heureuse, à coup sûr, de mettre sa main dans la tienne.

A ces mots, une vive rougeur monta au front du brave garçon.

— J’ai deviné, n’est-ce pas ? ajouta la veuve.

— Tu as une trop bonne opinion de moi, ma mère : aucune jeune fille…

— Ta, ta, ta, mon gars ! Crois-tu que j’ignore le but de tes promenades ? Georgette est une charmante enfant, son père était l’ami du tien. Elle est pauvre, soit ; mais tes bras sont solides et ton état peut nourrir femme et enfants, avec ta vieille mère.

Aimes-tu Georgette ?

— Non ! Je n’ai pas pour elle ce sentiment que tu supposes. Georgette et moi, nous sommes comme frère et sœur.

La veuve le regarda, étonnée.

Robert reprit :

— Oh ! ne va pas t’imaginer que la pauvreté de Jean Schweizerl m’épouvante. D’abord ils ont quelque bien, peu, il est vrai. Au contraire, je voudrais que la jeune fille que j’aimerai… peut-être… un jour, fût mon égale. Je ne redoute pas la misère.

Et, en disant cela, un sourire éclairait son visage, ce sourire des gens bien portants que la maladie n’a jamais visités.

— Bien parlé, mon fils ! Mais alors, pourquoi ces courses fréquentes à la Ravine, chez le bûcheron ?

— Pourquoi ? Parce que Jean était l’ami de mon père, que je suis le sien, parce qu’il partage mes idées et que, avec lui, je peux causer de choses qu’on ne répète pas volontiers en public. Quant à Georgette, c’est une brave fille que j’aime franchement, comme tu le fais pour moi. Mais elle ne sera jamais ma femme.

Au revoir, mère ! Le soleil est beau, le ciel clair : je vais dire bonjour à Jean et reviendrai bientôt.

Robert, après avoir prononcé ces derniers mots, quitta le logis et prit effectivement le sentier qui menait chez Jean Schweizerl.


Il n’était vraiment pas mal, le forgeron de Thalheim. Une fine moustache brune dessinait nettement les contours de sa bouche ; son nez droit, mince, sa joue colorée, son front large qu’ombrageait une chevelure noire, sa marche assurée, peut-être un peu trop militaire, une taille au-dessus de la moyenne, bien râble, des membres aux attaches d’acier, justifiaient pleinement l’orgueil de la veuve Feller ; plus d’une jeune fille eût été heureuse de l’appeler : mon mari. Les yeux de Robert avaient des reflets bleuâtres d’une agréable et rêveuse douceur.

Et il s’en allait ainsi, seul dans cette belle journée de soleil, la tête penchée, comme si les pensées qui occupaient son esprit l’eussent complètement absorbé. Il songeait à ce que sa mère venait de lui dire et souriait tranquillement de sa singulière méprise. Non, il n’aimait pas Georgette, et, en s’avouant cela, une émotion profonde le faisait tressaillir, car il pensait à Suzanne.

En passant près de la tuilerie, il aperçut, non sans surprise, le forestier Otto Stramm causant devant la porte avec Joseph Teppen. Robert pâlit, mais, instantanément, sa figure se rasséréna à la vue de Suzanne, dont la fine et gracieuse silhouette se profilait sur le bord de l’étang par où son chemin le conduisait. Rapidement il hâta le pas comme s’il avait voulu éviter le regard curieux que le forestier lui lança. Il le retrouverait donc partout, l’adversaire heureux, à la mine quasi insolente ?

De loin Suzanne avait reconnu le forgeron. Une adorable rougeur, telle que l’astre du jour à son coucher en met sur les roses pâlissantés, couvrait les joues de la jeune fille ; son âme était montée dans ses yeux, et sa main mignonne et blanche cherchait à comprimer les premiers battements de son cœur. Depuis quelque temps, l’aimable enfant du tuilier, sans songer à mal, voyait également dans ses rêves Robert Feller, beau et simple, la lèvre souriante, le regard doux et bon.

Et voilà, ils étaient à présent l’un en face de l’autre, assez embarrassés, après le salut d’usage. Lui, la contenance timide, elle, svelte et rose et une naïve confusion répandue dans toute sa personne.

— Quelle belle journée ! balbutia Robert, ne trouvant que cette banalité sur les lèvres.

— En effet, délicieusement belle ! répliqua Suzanne.

— N’est-ce pas le nouveau forestier que j’ai vu, tout à l’heure, devant la maison, causant avec votre père ?

— Peut-être bien ! Mais cela m’est indifférent.

Cette parole fit du bien à Robert.

— Quoi ? reprit-il, avec une nuance d’amère ironie, la politesse bruyante de ces gens-là ne vous sourit-elle pas ?

— Je n’y attache aucune attention. D’ailleurs, ce n’est pas à moi qu’il a affaire. Il paraît que mon père a l’intention d’acheter une grande partie de la coupe de bois, et je suppose qu’il en parle à l’employé.

— Il s’introduit bien vite dans nos familles.

— Il a ses raisons pour cela, sans doute. Mais où allez-vous, de ce pas, sans être trop curieuse ?

— Jusqu’au coin de la forêt, là-haut, à la Ravine, chez Jean Schweizerl.

— Ah !

— C’était l’ami de mon père.

— Oui, je sais. Que fait… Georgette ?

— Elle va bien. Ne la voyez-vous pas quelquefois ?

— Rarement. Je sors si peu ! Ce matin, je n’étais pas à l’église. De temps à autre, après l’office, nous nous souhaitons un bonjour, en passant, et c’est tout.

Mais je vous retarde, Robert. Bonne promenade !

— Au revoir, Suzanne !

— Au revoir !

Et ils se séparèrent.

— Chez Jean Schweizerl ! Il s’y rend bien souvent ! A cause de Georgette ! murmurait Suzanne, avec une douleur au cœur, en regagnant la maison où elle trouva Otto Stramm, toujours en conversation avec son père.

— Mon Dieu ! si elle est belle ! se disait le forgeron, en suivant, comme malgré lui, le sentier qui aboutissait à la Ravine où était la modeste demeure du bûcheron. Et pas orgueilleuse du tout ! Elle me parle comme si j’étais aussi riche qu’elle. Comme ses yeux sont bleus ! Elle me regardait d’un air si confiant, si doux, qu’il me semblait que son âme enveloppait la mienne, lentement, et versait dans mon cœur, tout ému, des flots de lumière et d’espérance.

Espérer ? Quoi ? Elle ne peut et ne doit pas m’aimer. Fou que je suis ! Jamais son père n’approuverait cette grande sympathie. Ce trésor n’est pas pour moi. Le forgeron de Thalheim épouser la fille du tuilier Teppen ! Il ne faudrait pas que l’on connût le sujet constant de mes pensées ; on me ridiculiserait, et je ne le mérite que trop.

Serait-elle pour l’autre ? se dit-il tout à coup, à l’idée que le forestier ne verrait peut-être pas Suzanne sans éprouver pour elle l’amour que lui ressentait si vivement pour la fille de Joseph Teppen. Nos provinces ne leur suffisent donc plus ?

Et une lueur de rage passa dans ses yeux ; puis, il oublia de nouveau cette mauvaise impression et continua sa route en songeant au bonheur de vivre toute une vie à côté de sa chère Suzanne.

Bientôt il atteignit la lisière du bois, plein d’ombre et de fraîcheur. Robert ne fut pas grandement surpris de voir Jean Schweizerl venir à sa rencontre. C’était l’heure où il était attendu.

Le bûcheron, comme nous l’avons dit, frisait la soixantaine. Sa taille, un peu voûtée déjà, avait perdu de sa vigueur ; il était usé par le travail incessant et par la misère, qui ne l’avait pas toujours épargné. Pas de chance non plus. Les quelques sous qu’il gagnait suffisaient à peine à l’entretien du ménage ; il n’avait en propre que la maisonnette, un pré, le jardin devant la chaumière, et une vache, la Rouge, dont Georgette prenait soin lorsque le père était dans les forêts. Trois enfants lui avaient été enlevés en bas âge, dans une épidémie de fièvre scarlatine. Sa femme, heureusement, lui donna encore une fillette. Mais la mère mourut à la suite de ses couches. Jean Schweizerl pleura, car il aimait bien sa compagne, et conçut pour cette dernière arrivée une affection sans bornes, presque de l’idolâtrie. On adore ainsi ces enfants qui saluent la lumière de ce monde, accompagnés des affres de la mort.

— Bonjour, Robert, bonjour ! La mère est en bonne santé ?

— Mais oui, père Jean !

— Et la forge aussi ?

— Pas mal. J’ai tellement d’ouvrage que je serai obligé de prendre un ouvrier.

— Bien ! bien ! Tu mérites cela !

— Je n’ai pas à me plaindre.

Et, tout en parlant, les deux amis se dirigèrent vers l’habitation du bûcheron, une assez pauvre masure, avec son petit jardin devant les fenêtres et un verger d’une belle superficie, dont le foin et le regain, soigneusement récoltés, pouvaient nourrir la Rouge durant l’hiver. Le feuillage des arbres protégeait la maisonnette contre l’ardeur du soleil et, dans les branches des hêtres, les oiseaux devançaient par leurs chants le bûcheron matineux. Une fontaine, à l’eau claire, était à deux pas ; et, de là, un ruisselet courait dans le pré où il marquait son passage par une herbe plus verte et plus abondante. Quelques pommiers, deux grands noyers et deux beaux cerisiers apportaient leur tribut à la famille Schweizerl qui, bien qu’elle ne fût point dans l’aisance, ne souffrait cependant pas trop de la gêne si l’année était bonne. Ajoutons que Jean, parfois, avait aussi recours au braconnage, mais le plus rarement possible, lorsque le pain manquait au logis ; il avait toujours été heureux dans cette sorte de métier, opinion que ne partageaient sans doute pas les nombreux lièvres qui s’étaient laissé prendre dans ses lacets habilement tendus.

— A propos, dit Jean, dès qu’ils se furent assis sur un banc rustique, près de la maison, nous avons un forestier, au village.

— Je ne le sais que trop.

— L’as-tu déjà vu ?

— Oui, mais de loin seulement.

— C’est un charmant garçon. Je dis charmant, une manière de parler. Il a été ici.

— Aussi !

— Pourquoi ce mot ?

— C’est que, en venant, je l’ai aperçu devant la tuilerie à Joseph Teppen.

— Il m’a donné de l’ouvrage, beaucoup. J’en aurai pour quatre à cinq mois, tous les jours, et je serai bien payé.

— Tant mieux pour vous !

— Tu dis cela d’un ton bien singulier.

— Vous trouvez ? C’est possible. Quoiqu’il en soit, je suis heureux que vous ayez du travail. L’hiver est long.

— Ma foi ! répliqua brusquement le bûcheron, que sert de se désoler, de récriminer, de faire la mauvaise tête ? Nous sommes les faibles, eux sont les forts : soumettons-nous.

— Vous ! ces idées ! Il a donc suffi d’une excellente affaire pour vous changer à ce point ?

— Entendons-nous ! Je garde pour moi ce que je pense ; mais, pour autant, il faut vivre. Et, à la longue, mon cher Robert, on se fait vieux. Mes bras n’ont plus la force de la vingtième année.

— Vous ne dites pas tout.

— Qu’y aurait-il encore ?

— Vous le savez mieux que moi.

— Eh bien, oui, tu as raison ; d’ailleurs, pourquoi te le cacher ? Oui, il m’a promis une place de garde-forestier. Un petit traitement ! Le pain de tous les jours. Georgette est en âge de se marier, bientôt. Un brave garçon me l’enlèvera, je serai seul, alors. Comprends-tu ma position ? Seul, cassé, usé, ce n’est pas gai, vois-tu, en hiver surtout.

— Je ne vous laisserai pas. Votre gendre — puisque gendre il y aura, dites-vous — fera de même. Vous resterez avec vos deux enfants.

— Peut-être aussi. Mais, pour toi, Robert, tu as ta mère, tu prendras femme également, sans doute ; les mioches arrivent, et les bras ne sont plus de trop. Puis, avec ta mauvaise tête…, enfin, je m’étonne même qu’on aille encore à la forge. Tout le monde connaît tes opinions. Ce n’est plus un secret pour personne que tu détestes cordialement les gens d’outre-Rhin.

— Est-ce le forestier qui vous a conté cela ?

— Voyons, Robert, un grain de bon sens ! Il ne m’a pas ainsi parlé de toi, parce que je ne voudrais pas qu’on me dît du mal du fils de mon meilleur ami. Mais, sois raisonnable, encore une fois. Je ne puis rien changer à ce qui est fait ; comme toi, j’ai attendu, eh ! mon Dieu ! pourquoi hésiterais-je à l’avouer ? j’attends et j’espère toujours un autre avenir ; mais je commence à me fatiguer et je me tais, et je veux, dans le recueillement, attendre et espérer, sans, pour cela, vouloir empêcher les autres de vivre. Voilà ma main ! Elle ne sera jamais lâche : je subis seulement la dure loi de la nécessité. Des milliers pensent cela, ce que je viens de t’exprimer. On ignore souvent ce que souffre l’homme qui se tait !

— D’accord ! Je suis également de cet avis. Mais laissez-moi vous dire, cependant, que je ne renoncerai jamais à mes sympathies, à mes convictions, pour une question de plus ou de moins. A l’occasion, je saurais mourir pour elles.

Jean Schweizerl ne répondit pas aussitôt, mais il serra furtivement la main de son jeune ami ; puis, il reprit :

— Tu es jeune, et moi je suis vieux : ne parlons plus de ce sujet. N’est-ce pas, tu auras bientôt vingt-huit ans, l’âge de s’établir ? N’as-tu jamais songé au mariage ?

— Non, franchement ! J’ai ma mère : elle m’entoure de soins, me gâte, c’est le mot. Mon linge est toujours blanc, notre table simplement, mais proprement servie. Que pourrais-je encore désirer ?

— Eh ! l’amour d’une jeune femme, comptes-tu cela pour rien ? La joie d’être père, de suivre, autour de soi, les ébats d’une nichée d’enfants aux joues roses. J’ai vécu ces bonheurs-là ; malgré ma misère, je les revivrais bien encore ; voilà pourquoi je te les souhaite.

— Je vous crois.

— Ah ! je ne m’explique pas les frayeurs que j’éprouve ! Mais, depuis quelques semaines, tout se brise en moi. Oui, Robert, je me fais vieux.

— Vous avez Georgette.

— Eh ! oui, mais c’est elle précisément qui m’inquiète.

— La raison ?

— La raison ? Il m’en demande la raison ! Et si elle allait se marier ?

— Aimerait-elle quelqu’un ?

— Non, je ne sais pas… Cela t’intéresse-t-il ?

A ces mots, le bûcheron arrêta son regard sur les yeux du jeune homme.

— Oui, répondit-il sans embarras, car je voudrais, pour Georgette, un brave garçon qui prît soin d’elle, de son bonheur et de vous.

— Il ne l’aime pas ! murmura pour lui seul Jean Schweizerl.

Georgette apparut sur le seuil de la chaumière.

Sa mise était très simple. Son visage exprimait la bonté, et sa chevelure, que vint caresser un rayon de soleil, avait comme des ondulations d’ébène.

En apercevant Robert, ses lèvres carminées ébauchèrent un délicieux sourire.

— Toi ici, Robert ? dit-elle. La mère se porte bien ?

— Oui, et toi, ma charmante Georgette ?

— Pas trop mal.

— J’aurais pu me dispenser de cette question en voyant tes joues.

— N’est-ce pas ? dit Jean, d’une voix émue, en contemplant sa fille.

Celle-ci, en effet, respirait cette santé forte et presque virile qu’on trouve dans les bois, sous le dôme des hêtres feuillus. Si Suzanne Teppen possédait cette grâce naïve particulière aux blondes, Georgette rayonnait, pour ainsi dire, de cette beauté fière qui est l’apanage des brunes.

Cependant, devant la jeune fille, Robert ne rougissait ni ne pâlissait ; il ne tremblait même point.

— Ils ne s’aiment pas ! redisait tout doucement Jean Schweizerl, son regard, attristé par cette découverte, allant de l’un à l’autre. Quel beau couple, pourtant !

Une heure après, Robert quittait la Ravine.

Le soleil fuyait, fuyait vers le couchant, du côté de la France, là-bas, bien loin, derrière les collines bleuâtres de l’horizon. Un ciel pur s’étendait sur l’immense plaine qui était plongée dans un profond silence. Sur les hauteurs vosgiennes, au fond de l’Alsace, flottaient des brumes légères qu’estompaient les roses lueurs crépusculaires. La route, également, restait silencieuse. Des panaches de fumée s’élevaient au-dessus des toits de Thalheim, cette fumée si bleue des soirs d’été qui va se mêler à l’azur des cieux, disparaître dans les espaces éthérés. Sur le pas des portes ou assises sur des troncs d’arbres devant les maisons, les femmes âgées parlaient du bon vieux temps ; les hommes, en gilet et en manches de chemise, menaient les bestiaux aux abreuvoirs ; quelques jeunes filles, les joues animées et la lèvre babillarde, riaient dans les jardins, auprès des rosiers en fleurs ; par-ci par-là, une oie barbotait dans la vase ; des poules, en regagnant le perchoir, caquetaient lentement ; de temps à autre, un chien de ferme, dans les environs, aboyait ; et, rapidement, un gendarme, serré dans son uniforme, le fusil en bandoulière, la culotte blanche, passait, la pointe de son casque étincelant aux derniers rayons du soleil.

J’ai vu ce spectacle, et mon cœur, malgré moi, était triste, dans cette blonde Alsace jadis si joyeuse.